Face au drapeau/Chapitre V

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Hetzel, 1915 (pp. 85-107).
Où suis-je ?

Chapitre V
Où suis-je ?


(Notes de l’ingénieur Simon Hart.)


Où suis-je ?… Que s’est-il passé depuis cette agression soudaine, dont j’ai été victime à quelques pas du pavillon ?…

Je venais de quitter le docteur, j’allais gravir les marches du perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon poste près de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m’ont assailli et terrassé ?… Qui sont-ils ?… Je n’ai pu les reconnaître, ayant les yeux bandés… Je n’ai pu appeler au secours, ayant un bâillon sur la bouche… Je n’ai pu résister, car ils m’avaient lié bras et jambes… Puis, en cet état, j’ai senti qu’on me soulevait, que l’on me transportait l’espace d’une centaine de pas… que l’on me hissait… que l’on me descendait… que l’on me déposait…

Où ?… où ?…

Et Thomas Roch, qu’est-il devenu ?… Est-ce à lui qu’on en voulait plutôt qu’à moi ?… Hypothèse infiniment probable. Pour tous, je n’étais que le gardien Gaydon, non l’ingénieur Simon Hart, dont la véritable qualité, la véritable nationalité n’ont jamais donné prise au soupçon, et pourquoi aurait-on tenu à s’emparer d’un simple surveillant d’hospice ?…

Il y a donc eu enlèvement de l’inventeur français, cela ne fait pas doute… Si on l’a arraché de Healthful-House, n’est-ce pas avec l’espérance de lui tirer ses secrets ?…

Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu avec moi… Cela est-il ?… Oui… cela doit être… cela est… Je ne puis hésiter à cet égard… Je ne suis pas entre les mains de malfaiteurs qui n’auraient eu que le projet de voler… Ils n’eussent pas agi de la sorte… Après m’avoir mis dans l’impossibilité d’appeler, m’avoir jeté dans un coin du jardin au milieu d’un massif… après avoir enlevé Thomas Roch, ils ne m’auraient pas renfermé… où je suis maintenant…

Où ?… C’est l’invariable question que, depuis quelques heures, je ne parviens pas à résoudre.

Quoi qu’il en soit, me voici lancé dans une extraordinaire aventure, qui se terminera… De quelle façon, je l’ignore… je n’ose même en prévoir le dénouement. En tout cas, mon intention est d’en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans ma mémoire, puis, si cela est possible, de consigner par écrit mes impressions quotidiennes… Qui sait ce que me réserve l’avenir, et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions où je me trouve, par découvrir le secret du Fulgurateur Roch ?… Si je dois être délivré un jour, il faut qu’on le connaisse, ce secret, et que l’on sache aussi quel est l’auteur ou quels sont les auteurs de ce criminel attentat dont les conséquences peuvent être si graves !

J’en reviens sans cesse à cette question, espérant qu’un incident se chargera d’y répondre :

Où suis-je ?…

Reprenons les choses dès le début.

Après avoir été transporté à bras hors de Healthful-House, j’ai senti que l’on me déposait, sans brutalité, d’ailleurs, sur les bancs d’une embarcation qui a donné la bande, – un canot, sans doute, et de petite dimension…

À ce premier balancement en a succédé presque aussitôt un autre, – ce que j’attribue à l’embarquement d’une seconde personne. Dès lors puis-je douter qu’il s’agit de Thomas Roch ?… Lui, on n’aura pas eu à prendre la précaution de le bâillonner, de lui voiler les yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore être dans un état de prostration qui lui interdisait toute résistance, toute conscience de l’acte attentatoire dont il était l’objet. La preuve que je ne me trompe pas, c’est qu’une odeur caractéristique d’éther s’est introduite sous mon bâillon. Or, hier, avant de nous quitter, le docteur avait administré quelques gouttes d’éther au malade, et, – je me le rappelle, – un peu de cette substance, si prompte à se volatiliser, était tombée sur ses vêtements, alors qu’il se débattait au paroxysme de sa crise. Donc, rien d’étonnant à ce que cette odeur eût persisté, ni que mon odorat en ait été affecté sensiblement. Oui…
'Facing the Flag' by Léon Benett 14.jpg
Thomas Roch était là, dans ce canot, étendu près de moi… Et si j’eusse tardé de quelques minutes à regagner le pavillon, je ne l’y aurais pas retrouvé…

J’y songe… pourquoi faut-il que ce comte d’Artigas ait eu la malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House ? Si mon pensionnaire n’avait pas été mis en sa présence, rien de tout cela ne serait arrivé. De lui avoir parlé de ses inventions a déterminé chez Thomas Roch cette crise d’une exceptionnelle violence. Le premier reproche revient au directeur, qui n’a pas tenu compte de mes avertissements… S’il m’eût écouté, le médecin n’aurait pas été appelé à donner ses soins à mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait été close, et le coup eût manqué…

Quant à l’intérêt que peut présenter l’enlèvement de Thomas Roch, soit au profit d’un particulier, soit au profit de l’un des États de l’Ancien Continent, inutile d’insister à ce sujet. Là-dessus, ce me semble, je dois être pleinement rassuré. Personne ne pourra réussir là où j’ai échoué depuis quinze mois. Au degré d’affaissement intellectuel où mon compatriote est réduit, toute tentative pour lui arracher son secret sera sans résultat. Au vrai, son état ne peut plus qu’empirer, sa folie devenir absolue, même sur les points où sa raison est restée intacte jusqu’à ce jour.

Somme toute, il ne s’agit pas de Thomas Roch en ce moment, il s’agit de moi, et voici ce que je constate.

À la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s’est mis en mouvement sous la poussée des avirons. Le trajet n’a duré qu’une minute à peine. Un léger choc s’est produit. À coup sûr, l’embarcation, après avoir heurté une coque de navire, s’est rangée contre. Il s’est fait une certaine agitation bruyante. On parlait, on commandait, on manoeuvrait… Sous mon bandeau, sans rien comprendre, j’ai perçu un murmure confus de voix, qui a continué pendant cinq à six minutes…

La seule pensée qui ait pu me venir à l’esprit, c’est qu’on allait me transborder du canot sur le bâtiment auquel il appartient, m’enfermer à fond de cale jusqu’au moment où ledit bâtiment serait en pleine mer. Tant qu’il naviguera sur les eaux du Pamplico-Sound, il est évident qu’on ne laissera ni Thomas Roch ni son gardien paraître sur le pont…

En effet, toujours bâillonné, on m’a saisi par les jambes et les épaules. Mon impression a été, non point que des bras me soulevaient au-dessus du bastingage d’un bâtiment, mais qu’ils m’affalaient au contraire… Était-ce pour me lâcher… me précipiter à l’eau, afin de se débarrasser d’un témoin gênant ?… Cette idée m’a traversé un instant l’esprit, un frisson d’angoisse m’a couru de la tête aux pieds… Instinctivement, j’ai pris une large respiration, et ma poitrine s’est gonflée de cet air qui ne tarderait peut-être pas à lui manquer…

Non ! on m’a descendu avec de certaines précautions sur un plancher solide, qui m’a donné la sensation d’une froideur métallique. J’étais couché en long. À mon extrême surprise, les liens qui m’entravaient avaient été relâchés. Les piétinements ont cessé autour de moi. Un instant après, j’ai entendu le bruit sonore d’une porte qui se refermait…

Me voici… Où ?… Et d’abord, suis-je seul ?… J’arrache le bâillon de ma bouche et le bandeau de mes yeux…

Tout est noir, profondément noir. Pas le plus mince rayon de clarté, pas même cette vague perception de lumière que conserve la prunelle dans les chambres closes hermétiquement…

J’appelle… j’appelle à plusieurs reprises… Aucune réponse. Ma voix est étouffée, comme si elle traversait un milieu impropre à transmettre des sons.

En outre, l’air que je respire est chaud, lourd, épaissi, et le jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air n’est pas renouvelé…

Alors, en étendant les bras, voici ce qu’il m’est permis de reconnaître au toucher :

J’occupe un compartiment à parois de tôle, qui ne mesure pas plus de trois à quatre mètres cubes. Lorsque je promène ma main sur ces tôles, je constate qu’elles sont boulonnées comme les cloisons étanches d’un navire.

En fait d’ouverture, il me semble que sur l’une des parois se dessine le cadre d’une porte, dont les charnières excèdent la cloison de quelques centimètres. Cette porte doit s’ouvrir du dehors en dedans, et c’est par là sans doute que l’on m’a introduit à l’intérieur de cet étroit compartiment.

Mon oreille collée contre la porte, je n’entends aucun bruit. Le silence est aussi absolu que l’obscurité, – silence bizarre, troublé seulement, lorsque je remue, par la sonorité du plancher métallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui règnent d’habitude à bord des navires, ni le vague frôlement du courant le long de sa coque, ni le clapotis de la mer qui lèche sa carène. Rien non plus de ce bercement qui eût dû se produire, car, dans l’estuaire de la Neuze, la marée détermine toujours un mouvement ondulatoire très sensible.

Mais, en réalité, ce compartiment où je suis emprisonné appartient-il à un navire ?… Puis-je affirmer qu’il flotte à la surface des eaux de la Neuze, bien que j’aie été transporté par une embarcation dont le trajet n’a duré qu’une minute ?… En effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un bâtiment quelconque qui l’attendait au pied de Healthful-House, n’aurait-il point rallié un autre point de la rive ?… Et, dans ce cas, ne serait-il pas possible que j’eusse été déposé à terre, au fond d’une cave ?… Cela expliquerait cette immobilité complète du compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons métalliques, ces tôles boulonnées, et aussi cette vague émanation saline répandue autour de moi – cette odeur sui generis, dont l’air est généralement imprégné à l’intérieur des navires, et sur la nature de laquelle je ne puis me tromper…

Un intervalle de temps que j’estime à quatre heures s’est écoulé depuis mon incarcération. Il doit donc être près de minuit. Vais-je rester ainsi jusqu’au matin ?… Il est heureux que j’aie dîné à six heures, suivant les règlements de Healthful-House. Je ne souffre pas de la faim, et je suis plutôt pris d’une forte envie de dormir. Cependant, j’aurai, je l’espère, l’énergie de résister au sommeil… Je ne me laisserai pas y succomber… Il faut me ressaisir à quelque chose du dehors… À quoi ?… Ni son ni lumière ne pénètrent dans cette boite de tôle… Attendons !… Peut-être, si faible qu’il soit, un bruit arrivera-t-il à mon oreille ?… Aussi est-ce dans le sens de l’ouïe que se concentre toute ma puissance vitale… Et puis, je guette toujours, – en cas que je ne serais pas sur la terre ferme, – un mouvement, une oscillation, qui finira par se faire sentir… En admettant que le bâtiment soit encore mouillé sur ses ancres, il ne peut tarder à appareiller… ou… alors… je ne comprendrais plus pourquoi on nous aurait enlevés, Thomas Roch et moi…

Enfin… ce n’est point une illusion… Un léger roulis me berce et me donne la certitude que je ne suis point à terre… bien qu’il soit peu sensible, sans choc, sans à-coups… C’est plutôt une sorte de glissement à la surface des eaux…

Réfléchissons avec sang-froid. Je suis à bord d’un des navires mouillés à l’embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile ou sous vapeur le résultat de l’enlèvement. Le canot m’y a transporté ; mais, je le répète, je n’ai point eu la sensation qu’on me hissait par-dessus des bastingages… Ai-je donc été glissé à travers un sabord percé dans la coque ? Peu importe, après tout ! Que l’on m’ait ou non descendu à fond de cale, je suis sur un appareil flottant et mouvant…

Sans doute, la liberté me sera bientôt rendue, ainsi qu’à Thomas Roch, – en admettant qu’on l’ait enfermé avec autant de soin que moi. Par liberté, j’entends la faculté d’aller à ma convenance sur le pont de ce bâtiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques heures, car il ne faut pas que nous puissions être aperçus. Donc, nous ne respirerons l’air du dehors qu’à l’heure où le bâtiment aura gagné la pleine mer. Si c’est un navire à voiles, il aura dû attendre que la brise s’établisse, – cette brise qui vient de terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico-Sound. Il est vrai, si c’est un bateau à vapeur…

Non !… À bord d’un steamer se propagent inévitablement des exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs échappées des chambres de chauffe qui seraient arrivées jusqu’à moi… Et puis, les mouvements de l’hélice ou des aubes, les trépidations des machines, les à-coups des pistons, je les eusse ressentis…

En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai extrait de ce trou. D’ailleurs, si l’on ne me rend pas la liberté, on m’apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que l’on veuille me laisser mourir de faim ?… Il eût été plus expéditif de m’envoyer au fond de la rivière et de ne point m’embarquer… Une fois au large, qu’y a-t-il à craindre de moi ?… Ma voix ne pourra plus se faire entendre… Quant à mes réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles encore !

Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat ?… Un simple surveillant d’hospice, un Gaydon sans importance… C’est Thomas Roch qu’il s’agissait d’enlever de Healthful-House… Moi… je n’ai été pris que par surcroît… parce que je suis revenu au pavillon à cet instant…

Dans tous les cas, quoi qu’il arrive, quels que soient les gens qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu’ils m’emmènent, je m’en tiens à cette résolution : continuer à jouer mon rôle de gardien. Personne, non ! personne ne soupçonnera que, sous l’habit de Gaydon, se cache l’ingénieur Simon Hart. À cela, deux avantages : d’abord, on ne se défiera pas d’un pauvre diable de surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les mystères de cette machination et les mettre à profit, si je parviens à m’enfuir…

Où ma pensée s’égare-t-elle ?… Avant de prendre la fuite, attendons d’être arrivé à destination. Il sera temps de songer à s’évader, si quelque occasion se présente… Jusque-là, l’essentiel est qu’on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura pas.

Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non !… le navire qui nous emporte, s’il n’est pas un steamer, ne doit pas être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un puissant engin de locomotion. Que je n’entende point ces bruits spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices ou des roues, d’accord ; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de l’admettre. C’est plutôt qu’un mouvement continu et régulier, une sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel qu’il puisse être. Aucune erreur n’est possible : le bâtiment est mu par un mécanisme particulier… Lequel ?…

S’agirait-il d’une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque temps, et qui, manoeuvrées à l’intérieur d’un tube immergé, sont destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu’elles la résistance de l’eau et imprimant une vitesse plus considérable ?…

Encore quelques heures, et je saurai à quoi m’en tenir sur ce genre de navigation, qui semble s’opérer dans un milieu parfaitement homogène.

D’ailleurs, – effet non moins extraordinaire, – les mouvements de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel état de tranquillité ?… Rien que les courants de mer montante et descendante suffisent d’ordinaire à troubler sa surface.

Il est vrai, peut-être le flot est-il étale à cette heure, et, je m’en souviens, la brise de terre était tombée hier avec le soir. N’importe ! Cela me paraît inexplicable, car un bâtiment, mû par un propulseur, quelle que soit sa vitesse, éprouve toujours des oscillations dont je ne puis saisir le plus léger indice.

Voilà de quelles pensées obsédantes ma tête est maintenant remplie ! Malgré une pressante envie de dormir, malgré la torpeur qui m’envahit au milieu de cette atmosphère étouffante, j’ai résolu de ne point m’abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu’au jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu’au moment où ce compartiment recevra la lumière extérieure. Et, peut-être ne suffira-t-il pas que la porte s’ouvre, et faudra-t-il qu’on me sorte de ce trou, qu’on me ramène sur le pont…

Je m’accote à l’un des angles des cloisons, car je n’ai pas même un banc pour m’asseoir. Mais, comme mes paupières sont alourdies, comme je me sens en proie à une sorte de somnolence, je me relève. La colère me prend, je frappe les parois du poing, j’appelle… En vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tôles, et mes cris ne font venir personne.

Oui !… cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modérer, et voilà que, dès le début, je perds la possession de moi-même, et me conduis en enfant…

Il est de toute certitude que l’absence de tangage et de roulis prouve au moins que le navire n’a pas encore atteint la pleine mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait remonté le cours de la Neuze ?… Non ! Pourquoi s’enfoncerait-il au milieu des territoires du comté ?… Si Thomas Roch a été enlevé de Healthful-House, c’est que ses ravisseurs avaient l’intention de l’entraîner hors des États-Unis, – probablement dans une île lointaine de l’Atlantique, ou sur un point quelconque de l’Ancien Continent. Donc, ce n’est pas la Neuze, de cours peu étendu, que remonte notre appareil marin… Nous sommes sur les eaux du Pamplico-Sound, qui doit être au calme blanc.

Soit ! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra échapper aux oscillations de la houle, qui, même alors que la brise est tombée, se fait toujours sentir pour les bâtiments de moyenne grandeur. À moins d’être à bord d’un croiseur ou d’un cuirassé… et ce n’est pas le cas, j’imagine !

En ce moment, il me semble bien… En effet… je ne me trompe pas… Un bruit se produit à l’intérieur… un bruit de pas… Ces pas se rapprochent de la cloison de tôle, dans laquelle est percée la porte du compartiment… Ce sont des hommes de l’équipage, sans doute… Cette porte va-t-elle s’ouvrir enfin ?… J’écoute… Des gens parlent, et j’entends leur voix… mais je ne puis les comprendre… Ils se servent d’une langue qui m’est inconnue… J’appelle… je crie… Pas de réponse !

Il n’y a donc qu’à attendre, attendre, attendre ! Ce mot-là, je me le répète, et il bat dans ma pauvre tête comme le battant d’une cloche !

Essayons de calculer le temps qui s’est écoulé.

En somme, je ne puis pas l’évaluer à moins de quatre ou cinq heures depuis que le navire s’est mis en marche. À mon estime, minuit est passé. Par malheur, ma montre ne peut me servir au milieu de cette profonde obscurité.

Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu’il en soit sorti par l’Ocracoke-inlet ou par l’Hatteras-inlet. J’en conclus qu’il doit être au large du littoral – d’un bon mille au moins… Et, cependant, je ne ressens rien de la houle du large…

C’est là l’inexplicable, c’est là l’invraisemblable… Voyons… Est-ce que je me suis trompé ?… Est-ce que j’ai été dupe d’une illusion ?… Ne suis-je point renfermé à fond de cale d’un bâtiment en marche ?…

Une nouvelle heure vient de s’écouler, et, soudain, les trépidations des machines ont cessé… Je me rends parfaitement compte de l’immobilité du navire qui m’emporte… Était-il donc rendu à destination ?… Dans ce cas, ce ne pourrait être que dans un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound… Mais quelle apparence que Thomas Roch, arraché de Healthful-House, ait été ramené en terre ferme ?… L’enlèvement ne pourrait tarder à être connu, et ses auteurs s’exposeraient à être découverts par les autorités de l’Union…

D’ailleurs, si le bâtiment est actuellement au mouillage, je vais entendre le bruit de la chaîne à travers l’écubier, et, quand il viendra à l’appel de son ancre, une secousse se produira, – une secousse que je guette… que je reconnaîtrai… Cela ne saurait tarder de quelques minutes.

J’attends… j’écoute…

Un morne et inquiétant silence règne à bord… C’est à se demander s’il y a sur ce navire d’autres êtres vivants que moi…

À présent, je me sens envahir par une sorte de torpeur… L’atmosphère est viciée… La respiration me manque… Ma poitrine est comme écrasée d’un poids dont je ne puis me délivrer…

Je veux résister… C’est impossible… J’ai dû m’étendre dans un coin et me débarrasser d’une partie de mes vêtements, tant la température est élevée… Mes paupières s’alourdissent, se ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un lourd et irrésistible sommeil…

Combien de temps ai-je dormi ?… Je l’ignore. Fait-il nuit, fait-il jour ?… Je ne saurais le dire. Mais, ce que j’observe en premier lieu, c’est que ma respiration est plus facile. Mes poumons s’emplissent d’un air qui n’est plus empoisonné d’acide carbonique.

Est-ce que cet air a été renouvelé tandis que je dormais ?… Le compartiment a-t-il été ouvert ?… Quelqu’un est-il entré dans cet étroit réduit ?…

Oui… et j’en ai la preuve.

Ma main – au hasard – vient de saisir un objet, un récipient rempli d’un liquide dont l’odeur est engageante. Je le porte à mes lèvres, qui sont brûlantes, car je suis torturé par la soif à ce point que je me contenterais même d’une eau saumâtre.

C’est de l’ale, – une ale de bonne qualité, – qui me rafraîchit, me réconforte, et dont j’absorbe une pinte entière.

Mais si on ne m’a pas condamné à mourir de soif, on ne m’a pas, je suppose, condamné à mourir de faim ?…

Non… Dans un des coins a été déposé un panier, et ce panier contient une miche de pain avec un morceau de viande froide. Je mange donc… je mange avidement, et les forces peu à peu me reviennent.

Décidément, je ne suis pas aussi abandonné que je l’aurais pu craindre. On s’est introduit dans ce trou obscur, et, par la porte, a pénétré un peu de cet oxygène du dehors sans lequel j’aurais été asphyxié. Puis, on a mis à ma disposition de quoi calmer ma soif et ma faim jusqu’à l’heure où je serai délivré.

Combien de temps cette incarcération durera-t-elle encore ?… Des jours… des mois ?… Il ne m’est pas possible, d’ailleurs, de calculer le temps qui s’est écoulé pendant mon sommeil ni d’établir avec quelque approximation l’heure qu’il est. J’avais bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n’est pas une montre à répétition… Peut-être, en tâtant les aiguilles ?… Oui… il me semble que la petite est sur le chiffre huit… du matin, sans doute…

Ce dont je suis certain, par exemple, c’est que le bâtiment n’est plus en marche. Il ne se produit pas la plus légère secousse à bord – ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant les heures se passent, des heures interminables, et je me demande si l’on n’attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce compartiment, afin de l’aérer comme on l’a fait pendant que je dormais, en renouveler les provisions… Oui… on veut profiter de mon sommeil…

Cette fois, j’y suis résolu… je résisterai… Et même, je feindrai de dormir… et quelle que soit la personne qui entrera, je saurai l’obliger à me répondre !