Fantômes
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Les Orientales
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- II
- Hélas ! que j'en ai vu mourir de jeunes filles !
- C'est le destin. Il faut une proie au trépas.
- Il faut que l'herbe tombe au tranchant des faucilles ;
- Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles
- Foulent des roses sous leurs pas.
- Il faut que l'eau s'épuise à courir les vallées ;
- Il faut que l'éclair brille, et brille peu d'instants,
- Il faut qu'avril jaloux brûle de ses gelées
- Le beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées,
- Neige odorante du printemps.
- Oui, c'est la vie. Après le jour, la nuit livide.
- Après tout, le réveil, infernal ou divin.
- Autour du grand banquet siège une foule avide ;
- Mais bien des conviés laissent leur place vide.
- Et se lèvent avant la fin.
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- II
- Que j'en ai vu mourir ! – L'une était rose et blanche ;
- L'autre semblait ouïr de célestes accords ;
- L'autre, faible, appuyait d'un bras son front qui penche,
- Et, comme en s'envolant l'oiseau courbe la branche,
- Son âme avait brisé son corps.
- Une, pâle, égarée, en proie au noir délire,
- Disait tout bas un nom dont nul ne se souvient ;
- Une s'évanouit, comme un chant sur la lyre ;
- Une autre en expirant avait le doux sourire
- D'un jeune ange qui s'en revient.
- Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées !
- Alcyions engloutis avec leurs nids flottants !
- Colombes, que le ciel au monde avait données !
- Qui, de grâce, et d'enfance, et d'amour couronnées,
- Comptaient leurs ans par les printemps !
- Quoi, mortes ! quoi, déjà, sous la pierre couchées !
- Quoi ! tant d'êtres charmants sans regard et sans voix !
- Tant de flambeaux éteints ! tant de fleurs arrachées !...
- Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées,
- Et m'égarer au fond des bois !
- Deux fantômes ! c'est là, quand je rêve dans l'ombre,
- Qu'ils viennent tour à tour m'entendre et me parler.
- Un jour douteux me montre et me cache leur nombre.
- A travers les rameaux et le feuillage sombre
- Je vois leurs yeux étinceler.
- Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.
- La vie et le tombeau pour nous n'ont plus de loi.
- Tantôt j'aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes.
- Vision ineffable où je suis mort comme elles,
- Elles, vivantes comme moi !
- Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées.
- Je les vois ! je les vois ! Elles me disent : Viens !
- Puis autour d'un tombeau dansent entrelacées ;
- Puis s'en vont lentement, par degrés éclipsées.
- Alors je songe et me souviens…
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- III
- Une surtout. – Un ange, une jeune espagnole !
- Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents,
- Un œil noir, où luisaient des regards de créole,
- Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole
- Qui couronne un front de quinze ans !
- Non, ce n'est point d'amour qu'elle est morte : pour elle,
- L'amour n'avait encor ni plaisirs ni combats ;
- Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ;
- Quand tous en la voyant s'écriaient : Qu'elle est belle !
- Nul ne le lui disait tout bas.
- Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée.
- Le bal éblouissant ! le bal délicieux !
- Sa cendre encor frémit, doucement remuée,
- Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée
- Danse autour du croissant des cieux.
- Elle aimait trop le bal. – Quand venait une fête,
- Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait,
- Et femmes, musiciens, danseurs que rien n'arrête,
- Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête,
- Rire et bruire à son chevet.
- Puis c'étaient des bijoux, des colliers, des merveilles !
- Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ;
- Des tissus plus légers que des ailes d'abeilles ;
- Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ;
- Des fleurs, à payer un palais !
- La fête commencée, avec ses sœurs rieuses
- Elle accourait, froissant l'éventail sous ses doigts,
- Puis s'asseyait parmi les écharpes soyeuses,
- Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses,
- Avec l'orchestre aux mille voix.
- C'était plaisir de voir danser la jeune fille !
- Sa basquine agitait ses paillettes d'azur ;
- Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille.
- Telle une double étoile au front des nuits scintille
- Sous les plis d'un nuage obscur.
- Tout en elle était danse, et rire, et folle joie.
- Enfant ! – Nous l'admirions dans nos tristes loisirs ;
- Car ce n'est point au bal que le cœur se déploie,
- La centre y vole autour des tuniques de soie,
- L'ennui sombre autour des plaisirs.
- Mais elle, par la valse ou la ronde emportée,
- Volait, et revenait, et ne respirait pas,
- Et s'enivrait des sons de la flûte vantée,
- Des fleurs, des lustres d'or, de la fête enchantée,
- Du bruit des vois, du bruit des pas.
- Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule,
- De sentir par le bal ses sens multipliés,
- Et de ne pas savoir si dans la nue on roule,
- Si l'on chasse en fuyant la terre, ou si l'on foule
- Un flot tournoyant sous ses pieds !
- Mais hélas ! il fallait, quand l'aube était venue,
- Partir, attendre au seuil le manteau de satin.
- C'est alors que souvent la danseuse ingénue
- Sentit en frissonnant sur son épaule nue
- Glisser le souffle du matin.
- Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre !
- Adieu parure, et danse, et rires enfantins !
- Aux chansons succédait la toux opiniâtre,
- Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre,
- Aux yeux brillants les yeux éteints.
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- IV
- Elle est morte. – A quinze ans, belle, heureuse, adorée !
- Morte au sortir d'un bal qui nous mit tous en deuil.
- Morte, hélas ! et des bras d'une mère égarée
- La mort aux froides mains la prit toute parée,
- Pour l'endormir dans le cercueil.
- Pour danser d'autres bals elle était encor prête,
- Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau !
- Et ces roses d'un jour qui couronnaient sa tête,
- Qui s'épanouissaient la veille en une fête,
- Se fanèrent dans un tombeau.
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- V
- Sa pauvre mère ! – hélas ! de son sort ignorante,
- Avoir mis tant d'amour sur ce frêle roseau,
- Et si longtemps veillé son enfance souffrante,
- Et passé tant de nuits à l'endormir pleurante
- Toute petite en son berceau !
- A quoi bon ? – Maintenant la jeune trépassée,
- Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver,
- Dort ; et si, dans la tombe où nous l'avons laissée,
- Quelque fête des morts la réveille glacée,
- Par une belle nuit d'hiver,
- Un spectre au rire affreux à sa morne toilette
- Préside au lieu de mère, et lui dit : Il est temps !
- Et, glaçant d'un baiser sa lèvre violette,
- Passe les doigts noueux de sa main de squelette
- Sous ses cheveux longs et flottants.
- Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale,
- Au chœur aérien dans l'ombre voltigeant ;
- Et sur l'horizon gris la lune est large et pâle,
- Et l'arc-en-ciel des nuits teint d'un reflet d'opale
- Le nuage aux franges d'argent.
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- VI
- Vous toutes qu'à ses jeux le bal riant convie,
- Pensez à l'espagnole éteinte sans retour,
- Jeunes filles ! Joyeuse, et d'une main ravie,
- Elle allait moissonnant les roses de la vie,
- Beauté, plaisir, jeunesse, amour !
- La pauvre enfant, de fête en fête promenée,
- De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs ;
- Mais qu'elle a passé vite, hélas ! l'infortunée !
- Ainsi qu'Ophélia par le fleuve entraînée,
- Elle est morte en cueillant des fleurs !