Fantômes - 1

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Chapitre I à V



Fantômes Chapitre VI à X



Sommaire

[modifier] I

Je me retournais dans mon lit, n’arrivant pas à dormir.

« Que le diable emporte toutes ces sottises de tables tournantes !… Cela n’est bon qu’à vous détraquer les nerfs ! » me disais-je…

Peu à peu, le sommeil finit par me gagner…

Tout à coup, je crus entendre, dans ma chambre, un son faible et plaintif comme une corde que l’on pince.

Je soulevai la tête. La lune était basse dans le ciel, et me regardait, droit dans les yeux. Sa lumière dessinait sur le parquet une raie blanche, tracée à la craie… Et de nouveau je perçus l’étrange bruit.

Je me dressai sur le coude. Une légère appréhension me faisait tressaillir. Quelques minutes passèrent. Un coq chanta au loin ; un autre lui répondit.

Je reposai ma tête sur l’oreiller.

« Voilà où cela nous mène… À présent, j’ai des bourdonnements d’oreilles ! »

Je me rendormis presque immédiatement et fis un rêve singulier. J’étais couché dans mon lit et ne dormais pas, ne pouvant pas même fermer l’œil… Derechef, le son se fit entendre… Je me retournai… Le rayon de lune se soulevait doucement, se redressait, s’arrondissait par le haut… Une femme blanche, immobile et transparente comme la brume, se tenait devant moi.

« Qui es-tu ? » demandai-je avec effort.

Une voix semblable au chuchotis des feuilles :

« C’est moi… moi… moi…, je viens te chercher.

— Me chercher ?… Qui es-tu donc ?

— Viens, la nuit, au coin de la forêt, sous le vieux chêne… J’y serai. »

Je voulus discerner les traits de la femme mystérieuse, mais un tremblement involontaire me parcourut tout entier et une bouffée d’air glacé me frappa au visage. Je n’étais plus couché, mais assis sur mon séant, et, à l’endroit où j’avais cru apercevoir la vision, il n’y avait plus qu’une longue raie de lumière blanche, projetée par la lune.

[modifier] II

La journée fut mauvaise. Il me souvient d’avoir essayé de lire, de travailler, mais en vain… Tout me tombait des mains.

Vint la nuit. Mon cœur battait violemment comme si je m’étais attendu à quelque chose. Je me couchai et me tournai face au mur.

« Pourquoi n’es-tu pas venu ? » demanda une voix basse, mais distincte.

Je me retournai d’un bond.

C’était elle, la vision mystérieuse : des yeux immobiles dans un visage impassible, un regard voilé de tristesse.

« Viens ! chuchota-t-elle de nouveau.

— Oui, je viendrai », répondis-je, en proie à une panique involontaire.

Le spectre se courba lentement, se tordit comme des volutes de fumée et s’évanouit. Le reflet pacifique de la lune reparut sur le parquet.

[modifier] III

Tout le jour suivant, je fus terriblement anxieux. Au souper, je bus une pleine bouteille de vin, puis sortis sur la terrasse, mais rentrai immédiatement et me mis au lit. Mon sang bourdonnait lourdement.

Le même bruit… Je tressaillis et ne me retournai pas… Tout à coup, quelqu’un m’enlaça fortement par les épaules et me souffla :

« Viens… viens… viens !… »

Tremblant de terreur, je ne pus que gémir :

« Oui, je viendrai ! »

Et je me redressai.

La femme était là, penchée sur mon oreiller. Elle me sourit faiblement et disparut. Néanmoins, j’eus le temps d’entrevoir son visage. Il me sembla que je l’avais déjà aperçue quelque part — où et quand ? Je me levai tard, le lendemain, passai toute la journée à errer à travers champs, allai contempler le vieux chêne à l’extrémité de la forêt, m’arrêtai et regardai tout autour.

À la tombée de la nuit, je m’installai dans mon cabinet de travail, devant la fenêtre ouverte. Ma vieille intendante avait posé une tasse de thé devant moi, mais je n’y avais pas touché… Stupéfait, je me demandai : « Est-ce que je deviens fou ? »

Le soleil venait de se coucher, recouvrant tout le ciel de lueurs d’incendie, et l’embrasement s’était étendu à toute la nature, qui avait pris une étrange teinte écarlate ; les herbes et le feuillage des arbres s’étaient subitement figés, comme si on les avait recouverts d’une couche de laque. Et il y avait quelque chose d’infiniment mystérieux dans leur immobilité de pierre, dans la netteté de leurs contours, dans cette alliance de lumière crue et de silence de mort. Un grand oiseau gris vint se poser sans bruit sur le rebord de ma croisée… Je le regardai ; il me dévisagea aussi, de ses yeux ronds et sombres…

« Qui sait, peut-être es-tu venu me rappeler ma promesse ? » me dis-je aussitôt.

L’oiseau battit de l’aile et s’envola, toujours sans faire de bruit. Je demeurai encore longtemps assis devant la fenêtre, mais plus rien ne m’étonnait ; je me sentais comme enfermé dans un cercle magique ; une force douce, quoique invincible, m’entraînait malgré moi, de même que le remous de la cascade emporte la barque bien avant sa chute.

Je sortis enfin de ma torpeur. La pourpre du ciel avait disparu depuis longtemps ; les teintes s’étaient obscurcies ; le silence était rompu. Une brise légère se mit à souffler ; la lune brilla d’un éclat plus vif dans le ciel assombri et baigna d’argent les feuilles noires des arbres. Ma vieille intendante entra dans mon cabinet de travail, une bougie allumée à la main, mais une bourrasque l’éteignit soudain. Incapable de tenir plus longtemps, je me levai et me dirigeai vers l’angle de la forêt, près du vieux chêne.

[modifier] IV

Plusieurs années auparavant, la foudre avait frappé ce chêne, fracassant la cime qui se dessécha rapidement ; mais le tronc était resté vigoureux, vert et fort ; l’arbre pouvait vivre encore quelques siècles. Comme je m’approchais de lui, un léger nuage couvrit la lune… Il faisait noir sous la frondaison.

Au début, je ne remarquai rien de particulier… Mais, en jetant un coup d’œil de côté, mon cœur se serra violemment : la forme blanche était là, immobile auprès du buisson, à moitié chemin entre le chêne et la forêt. Mes cheveux se hérissèrent légèrement, mais je pris mon courage à deux mains et me dirigeai en avant.

C’était bien ma visiteuse nocturne. Quand je fus tout contre elle, la lune brilla de nouveau. Il semblait que la vision eût été tissée d’une brume laiteuse et diaphane. À travers son visage, je distinguais une branche que le vent agitait faiblement. Seuls, ses yeux et sa chevelure formaient des taches noires, et une grosse bague d’or brillait à un doigt de ses deux mains jointes.

Je m’arrêtai et voulus parler, mais les sons s’étranglèrent dans ma gorge, bien que je n’éprouvasse plus de frayeur, à dire vrai. Ses yeux me fixaient ; ils n’exprimaient ni joie ni tristesse, mais une sorte d’attention inerte. J’attendais qu’elle ouvrît la bouche, mais elle me dévisageait toujours de son regard sans vie. J’eus peur de nouveau.

« Me voici ! » m’écriai-je enfin avec effort.

Le son de ma propre voix me parut singulièrement assourdi.

« Je t’aime, souffla la femme.

— Tu m’aimes ? répétai-je au comble de l’étonnement.

— Sois à moi, reprît-elle à voix basse.

— Être à toi ?… Mais tu es un fantôme… Tu n’as même pas de corps… »

Un sentiment bizarre s’empara de moi.

« Qu’es-tu donc ? repris-je… Une fumée ? De l’air ?… Une vapeur ?… Que je sois à toi ?… Dis-moi d’abord qui tu es. As-tu vécu sur la terre ? D’où viens-tu ?

— Sois à moi. Je ne te ferai point de mal. Dis-moi seulement deux mots : « Prends-moi »…

Je la regardai… « Que dit-elle ? » me demandai-je… « Que signifie tout cela ? Comment fera-t-elle pour me prendre ? Dois-je essayer ? »

« Soit, proférai-je à voix haute, si fort que j’en fus moi-même intrigué (l’on eût dit qu’une main mystérieuse m’avait poussé par-derrière)… Prends-moi ! »

À peine avais-je prononcé ces mots que la femme spectrale, tout son corps secoué par un rire intérieur, fit un mouvement brusque dans ma direction et ouvrit les bras… Je voulus m’écarter… Trop tard : j’étais déjà à elle. Ses bras m’enlacèrent, mon corps se détacha du sol et nous nous envolâmes doucement, lentement, au-dessus de l’herbe humide…

[modifier] V

Pris de vertige, je fermai involontairement les yeux… Je les rouvris au bout d’une minute. Nous volions toujours, mais la forêt avait disparu et une immense plaine, parsemée de taches noires, s’étendait sous nos yeux. Je me rendis compte, avec terreur, que nous avions déjà atteint une altitude impressionnante.

« Je suis perdu… Me voici aux mains de Satan ! » pensai-je dans un éclair… Jusque-là l’idée du Malin et la pensée de la mort n’avaient encore jamais effleuré mon esprit…»

Nous nous élevions toujours plus haut…

« Où m’emportes-tu ? fis-je dans un gémissement.

— Où tu voudras ! » répliqua ma compagne.

Elle se blottit contre moi, le visage presque collé au mien. Mais je sentais à peine ce contact.

« Ramène-moi sur la terre. Je ne me sens pas bien à cette hauteur.

— Soit. Seulement ferme les yeux et ne respire plus. »

Je m’exécutai et constatai aussitôt que j’étais en train de choir comme une pierre lancée de haut en bas. Quand je revins à moi, nous planions légèrement, presque au ras du sol, au point de frôler les herbes hautes.

« Remets-moi d’aplomb, suppliai-je. Quel plaisir y a-t-il à voler ? Je ne suis pas un oiseau.

— Je croyais que cela te serait agréable. C’est notre seule occupation.

— Votre seule occupation ? Mais qui êtes-vous donc ? »

Point de réponse.

« Tu n’oses pas me le dire ? »

Un son plaintif, analogue à celui qui m’avait réveillé la première nuit, vibra à mes oreilles. Nous nous déplacions toujours imperceptiblement dans l’air humide de la nuit.

« Lâche-moi ! » criai-je.

Ma compagne s’écarta légèrement, et je me retrouvai d’aplomb sur mes jambes. Elle s’arrêta devant moi, les bras croisés. Rasséréné, je la regardai dans les yeux ; son visage reflétait, comme avant, une tristesse soumise.

« Où sommes-nous ? lui demandai-je, ne reconnaissant pas l’endroit.

— Loin de chez toi, mais tu pourras y être en un clin d’œil.

— Comment cela ? Faut-il que je me confie à toi de nouveau ?

— Je ne t’ai pas fait de mal et ne t’en ferai point davantage. Volons jusqu’à l’aurore — c’est tout ce que je te demande. Je peux te conduire où tu voudras, dans n’importe quelle contrée… Donne-toi à moi !… Redis : prends-moi !

— Soit…, prends-moi ! »

Elle m’étreignit de nouveau ; mes pieds se détachèrent du sol ; nous nous envolâmes…

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