Fantômes - 2

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Chapitre VI à X



Chapitre I à V Fantômes Chapitre XI à XV



Sommaire

[modifier] VI

« Où veux-tu aller ? me demanda-t-elle.

— Tout droit, toujours tout droit !

— Mais il y a un bois !

— Survole-le !… Seulement, ralentis ta course. »

Nous nous élançâmes vers le ciel comme l’étourneau qui vient de heurter la branche d’un bouleau. Ce n’était plus de l’herbe, mais d’épaisses frondaisons qui défilaient sous nos corps. Curieux spectacle que celui d’une forêt vue d’en haut : cela ressemblait à l’échine d’une bête gigantesque, hérissée de piquants, endormie au clair de lune. L’on entendait une sorte de bruissement sourd et continu. De temps en temps, nous survolions une clairière, recouverte, d’un côté dune ombre fine et crénelée… Parfois, le cri d’un lièvre nous parvenait d’en bas ; une chouette lui répondait, sur les hauteurs ; l’air avait une odeur de champignons, de bourgeons et d’herbe verte ; la lune répandait sa lumière froide et sépulcrale ; les étoiles scintillaient au-dessus de nos têtes…

Nous avions dépassé la forêt ; un ruban de brume coupait la plaine : c’était une rivière. Nous longeâmes sa rive, plantée de buissons immobiles et lourds d’humidité. Tantôt, les vagues du fleuve luisaient d’un éclat bleuté, tantôt elles roulaient, sombres et presque maussades. Par endroits, la surface de l’eau semblait voilée d’une mince pellicule de brouillard : c’étaient les corolles des nénuphars qui épanouissaient luxurieusement leurs pétales virginaux ; ils se savaient hors de notre atteinte. J’eus subitement envie d’en cueillir un et me trouvai aussitôt tout près du flot calme…

L’humidité me frappa brutalement au visage, comme je cassais une tige rebelle. Nous voletâmes d’une rive à l’autre, pareils aux bécasses qui se réveillaient à notre passage, et que nous poursuivions.

Parfois, nous croisions une famille de canards sauvages, rangés en demi-cercle, au milieu d’une éclaircie entre les joncs. Ils ne bougeaient pas ; c’est à peine si l’un d’eux sortait sa tête de dessous son aile, regardait alentour et cachait de nouveau son bec, d’un air affairé ; un autre cancanait doucement, et un frisson léger agitait son plumage. Nous effrayâmes un héron ; il se leva d’un cytise, en titubant maladroitement sur ses pattes et agitant gauchement les ailes. Il ressemblait singulièrement à un Prussien.

Les poissons ne faisaient pas entendre le moindre clapotis : ils dormaient aussi, au fond de l’eau.

Je commençais à m’habituer à la sensation du vol et la trouvais même presque agréable. Quiconque a volé en rêve me comprendra. Alors, je tournai mes regards vers l’être mystérieux à qui je devais de si invraisemblables aventures.

[modifier] VII

C’était une femme au visage allongé et nullement russe. De teinte grisâtre, à moitié transparente, avec des ombres à peine accusées, elle évoquait un vase d’albâtre éclairé de l’intérieur. Et j’eus encore une fois l’impression de la connaître.

« Puis-je te parler ? lui demandai-je.

— Parle.

— J’aperçois une alliance à ton doigt… As-tu donc vécu sur notre terre ?… As-tu été mariée ?… »

Je me tus… Point de réponse…

« Quel est ton nom ?… Ou, du moins, comment t’appelais-tu ?

— Appelle-moi Ellys…

— Ellys ? C’est un nom anglais. Es-tu Anglaise ? M’as-tu connu autrefois ?

— Non !

— Comment se fait-il donc que tu me sois apparue, à moi précisément ?

— Je t’aime.

— Es-tu heureuse ?

— Oui… Nous volons et tournoyons tous les deux dans l’air pur et serein.

— Ellys ! fis-je tout à coup. N’es-tu pas une âme criminelle, une âme damnée ? »

Elle baissa la tête.

« Je ne te comprends pas, répondit-elle dans un souffle.

— Par le Seigneur…, commençai-je.

— Que dis-tu ? s’étonna-t-elle. Je ne te comprends pas… »

Il me sembla que son bras, qui m’enlaçait comme une ceinture glacée, remuait imperceptiblement.

« N’aie pas peur ! murmura-t-elle. N’aie pas peur, mon bien-aimé… »

Son visage se tourna et s’approcha du mien… Je sentis sur mes lèvres quelque chose d’étrange, comme un dard fin et moelleux… C’est ainsi que se collent parfois les sangsues inoffensives.

[modifier] VIII

Je regardai en dessous. Nous avions pris de la hauteur et survolions un bourg provincial que je ne connaissais pas, bâti sur le large flanc d’un coteau.

Des clochers s’élevaient au-dessus de la masse sombre des toits de bois et des vergers ; un grand pont tranchait en noir sur le coude de la rivière ; tout était silencieux, engourdi de sommeil. Les coupoles et les croix semblaient briller elles-mêmes d’un éclat silencieux ; les perches hautes des puits voisinaient dans le silence avec les coiffes rondes des osiers ; une route blanchâtre s’enfonçait, sans bruit, dans la ville et en ressortait à l’autre bout, toujours muette, pour se plonger dans la morne étendue des champs monotones.

Je demandai :

« Quelle est cette ville ?

— C’est …sov.

— …sov, dans le gouvernement de …oy ?

— Oui.

— Je suis loin de chez moi.

— Pour nous autres, il n’y a point de distance.

— Vraiment ? » répliquai-je.

Puis, pris d’un courage soudain :

« Eh bien, conduis-moi en Amérique du Sud !

— Cela n’est pas possible ; il y fait jour, à présent.

— Et nous sommes des oiseaux de nuit, n’est-ce pas ?… Eh bien, allons où tu voudras, mais le plus loin possible !

— Ferme les yeux et retiens ton souffle ! »

Nous nous élançâmes, rapides comme l’ouragan. L’air sifflait aux oreilles avec un bruit effrayant.

Nous nous arrêtâmes enfin, mais le bruit ne cessait pas. Au contraire, on entendait une sorte de fracas menaçant, un tonnerre assourdi…

« Tu peux rouvrir les yeux », dit Ellys.

[modifier] IX

Je m’exécutai…

Seigneur, où étais-je ?… Des nuages lourds et gris se bousculaient, se poursuivaient au-dessus de ma tête, comme un troupeau de monstres féroces… Et là-bas, tout en bas, une mer furieuse, déchaînée… L’écume blanche brille d’un éclat de fièvre et bouillonne en collines d’eau ; des lames échevelées se ruent avec fracas sur un rocher immense et noir comme du goudron. Les hurlements de l’ouragan, le souffle glacial du gouffre effréné, le bruit lourd des vagues, où résonnent des cris d’angoisse, des coups de canon lointains, le tocsin, le grincement aigu et déchirant des galets, le cri inattendu d’une mouette invisible, la coque fragile d’un navire perdu dans l’horizon de brume, tout cela me parle de la mort, de la mort et de l’épouvante…

La tête me tourna de nouveau, et je fermai les yeux…

« Qu’est-ce donc ? Où sommes-nous ?

— Sur la rive sud de l’île de Whight, et cette masse noire est le rocher de Blackgant… Bien des navires s’y sont échoués », répondit-elle nettement cette fois-ci et non sans une joie maligne, me sembla-t-il.

« Emporte-moi loin d’ici… Oh ! très loin !… Chez moi…, chez moi !… »

Je me recroquevillai et serrai mon visage entre mes mains… Nous volions encore plus vite ; le vent ne hurlait plus : il poussait des grincements aigus dans ma chevelure, dans mes vêtements… Le souffle me manquait…

« Pose tes pieds à terre », me dit Ellys.

Je m’efforçai de retrouver mes esprits, de remettre de l’ordre dans mes idées… Mes semelles sentaient le ferme contact du sol… Je n’entendais plus un bruit, comme si tout s’était tu autour de moi… Seul mon sang battait à mes tempes une cadence déchaînée et la tête me tournait faiblement, avec un léger bruit intérieur… Je me redressai et ouvris les yeux…

[modifier] X

Nous étions au barrage de mon étang. Juste devant moi, à travers les feuilles pointues des cytises, j’apercevais la surface paisible de l’eau, où s’éparpillaient encore quelques filaments de brume. À droite, on voyait le champ de seigle, avec son éclat mat ; à gauche, les arbres du jardin, sveltes, immobiles, embués de rosée… Le souffle du matin les avait déjà fait frissonner…

Deux ou trois nuages obliques — on les aurait pris pour des traînées de fumée — défilaient dans le ciel, pur et gris. Les premiers rayons de l’aurore les colorèrent de jaune tendre. Je n’arrivais pas encore à distinguer la ligne d’horizon, qui commençait seulement à blanchir imperceptiblement à l’endroit où le soleil devait se lever.

Les étoiles s’éteignirent ; rien ne bougeait encore, bien que tout s’éveillât dans le charme silencieux de la pénombre matinale.

« Le jour ! Voici le jour ! s’écria Ellys, tout contre mon oreille… Adieu !… À demain !… »

Je me retournai… Elle se détacha légèrement du sol, passa lentement devant moi, leva ses deux bras au-dessus de la tête. Et soudain la tête et les bras prirent l’éclat chaleureux de la chair ; des lueurs de vie brillèrent dans ses yeux sombres ; le sourire d’une jouissance secrète entrouvrit ses lèvres incarnadines…

Une femme charmante apparut devant moi… Mais, défaillante, elle se renversa aussitôt en arrière et s’évanouit comme une vapeur.

Je ne bougeai pas.

En regardant autour de moi, il me sembla que cet éclat charnel, cette teinte rosé pâle ; qui avait souligné les contours de la vision, était restée en suspens dans l’air du matin… C’était l’aube qui pointait.

Je ressentis soudain une lassitude extrême et me dirigeai vers la maison.

En passant devant la basse-cour, je perçus le balbutiement matinal des canards (toujours les premiers levés). Des corbeaux, perchés le long de la toiture, vaquaient à leur toilette, pressés et silencieux ; leurs silhouettes se détachaient nettement sur un fond de ciel laiteux… Par moments, ils s’envolaient, en bande, décrivaient quelques cercles et revenaient se poser en rang, sans un cri… Le bois tout proche retentit à deux reprises du chant frais et rauque d’un coq de bruyère qui venait de descendre dans l’herbe touffue, couverte de rosée et de baies… Je tressaillis légèrement, allai me mettre au lit et m’endormis incontinent.

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