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[modifier] XI
La nuit suivante, je me rendis sous le vieux chêne. Ellys s’élança à ma rencontre comme si j’avais été déjà une vieille connaissance. Je ne la craignais plus, comme la veille ; j’étais presque heureux de la retrouver et n’essayais même pas de voir clair en moi-même. J’avais seulement envie de voler encore plus loin au-dessus d’étranges contrées.
Le bras d’Ellys m’enlaça de nouveau et nous nous détachâmes du sol.
« Allons en Italie, lui soufflai-je à l’oreille.
— Où tu voudras, mon bien-aimé », répondit-elle d’une voix douce et grave.
Elle tourna son visage et il ne me parut plus aussi transparent que la veille ; il y avait en même temps quelque chose de plus féminin et de plus sérieux, et qui me rappelait l’être charmant entrevu à l’aube, au moment de nous quitter.
« Cette nuit est une grande nuit, reprit ma compagne. Elle est rare…, seulement lorsque sept fois treize… — là-dessus, quelques mots m’échappèrent, — les secrets se dévoilent à cette heure…
— Ellys ! suppliai-je. Qui es-tu ? Dis-le-moi enfin ! »
Elle leva son bras blanc sans répondre. La trace rouge d’une planète brillait au ciel noir, à l’endroit qu’elle désignait de son index tendu, au milieu des petites étoiles.
« Comment dois-je te comprendre ?… Est-ce que, pareille à cette comète qui navigue entre les planètes et le soleil, tu navigues entre les hommes et… et quoi ? »
Mais sa main me couvrit soudain les yeux… comme si la brume laiteuse d’une humide vallée m’avait frappé au visage…
« En Italie !… En Italie ! chuchota-t-elle. Cette nuit est une grande nuit !… »
[modifier] XII
La brume se dissipa et j’aperçus, sous moi, une plaine interminable. Mes joues éprouvaient le contact d’un air chaud et doux ; je compris que je n’étais plus en Russie ; d’ailleurs, la plaine que je voyais ne ressemblait pas aux nôtres. C’était un espace sans limite et morose, désertique et pelé ; çà et là, quelques étangs, miroitant comme les fragments d’une glace brisée ; au loin, je devinais confusément la mer, immobile et silencieuse. D’immenses étoiles resplendissaient au milieu des nuages, beaux et grands ; et j’entendais s’élever de toutes parts le trille de mille voix, incessant, mais suave… Que de beauté dans ce crépitement perçant, mais rêveur, dans cette voix nocturne du désert !…
« Ce sont les marais Pontins, fit Ellys. Entends-tu les grenouilles ? Sens-tu l’odeur de soufre ?
— Les marais Pontins ?… répétai-je, et un sentiment de morne solennité envahit mon être. Mais pourquoi m’as-tu conduit dans ce lieu de désolation ? Ne ferions-nous pas mieux d’aller à Rome ?
— Elle est toute proche, répondit Ellys… Attention à toi ! »
Descendant légèrement, nous survolâmes une vieille voie romaine. Un buffle leva lentement, au-dessus du marais gluant, sa tête échevelée et monstrueuse, avec des mèches plantées dru entre les cornes recourbées. Il regarda de biais, avec des yeux méchants et stupides, et renifla de ses naseaux moites, comme s’il nous avait sentis…
« Rome est tout près…, tout près, soufflait Ellys. Regarde devant toi…, regarde ! »
Je levais les yeux.
Quelle est cette tache noire, perdue à l’horizon du ciel nocturne ? Sont-ce les hautes arches d’un pont gigantesque ? Quel fleuve dominent-elles ? Pourquoi sont-elles détruites par endroits ?… Non, ce n’est pas un pont, mais un vieil aqueduc. Tout autour s’étendent les terres sacrées de la campagne, et là-bas, au loin, les cimes des monts Albains et l’échine chenue de l’aqueduc s’allument d’un éclat mat, sous les rayons de la lune perchée au firmament…
Nous prîmes brusquement de la hauteur, pour nous arrêter au-dessus des ruines d’un monument isolé.
Qu’était-ce : un sépulcre ? un palais ? une tour ?… Un lierre noir l’enlaçait avec force dans son étreinte mortelle… Et, en bas, le trou béant de ses voûtes à moitié démolies s’ouvrait comme la gueule d’un grand fauve. Une odeur lourde et caverneuse émanait de ce monticule de pierrailles qui avait perdu depuis longtemps son revêtement de granit.
« C’est ici, dit Ellys, en levant la main… Ici !… Répète à trois reprises le nom d’un grand Romain, répète-le tout haut !
— Que se produira-t-il alors ?
— Tu le verras. »
Je réfléchis un moment… Puis m’écriai soudain : « Divus Caius Julius Caesar !… Divus Caius Julius Caesar… Caesar ! » répétai-je en faisait traîner les sons.
[modifier] XIII
Ce dernier écho de ma voix n’avait pas encore expiré que j’entendis…
Il m’est difficile de vous décrire ce que j’entendis. Au début, ce fut une rumeur confuse, à peine perceptible, faite d’éclats incessants de fanfares et d’applaudissements… Quelque part au loin, très loin, au fond d’un insondable précipice, une foule innombrable s’agitait tout à coup, poussait des cris et des exclamations, montait lentement vers moi, comme dans un rêve, un songe étouffant, long de plusieurs siècles… Ensuite, l’air se déplaça et devint noir, au-dessus des ruines… Je crus discerner des ombres, des myriades d’ombres et de contours, arrondis comme des casques, élancés comme des piques ; les rayons de la lune se brisaient comme des éclairs bleuâtres et fugitifs sur ces casques et ces lances — et l’armée tout entière approchait en foule, grossissait à vue d’œil, s’agitait de plus en plus furieusement… On la sentait animée d’une énergie invincible, capable de soulever un monde ; mais aucun de ses contours ne se dessinait nettement… Et soudain, une sorte de frisson parcourut cette masse, comme si des vagues immenses s’étaient écartées pour livrer passage… « Caesar !… Caesar venit ! » entendis-je… Et le bruit des voix était semblable à celui d’une forêt brusquement secouée par l’ouragan… Une sourde rumeur ; une tête pâle et sévère, ceinte d’une couronne de lauriers, les paupières baissées, se dressa lentement au-dessus des ruines — le profil de l’empereur…
Le langage des hommes est impuissant à dépeindre la terreur qui s’empara de moi. Il me semblait qu’il suffisait que l’empereur soulevât ses paupières et entrouvrît ses lèvres pour que je mourusse aussitôt… Je gémis :
« Ellys… Je ne veux pas… Je ne veux pas de cette Rome grossière et effrayante… Allons-nous-en !… Allons-nous-en !
— Poltron ! » fit-elle.
Nous repartîmes à toute volée. J’eus le temps de percevoir le tonnerre des légions qui acclamaient leur chef…, puis tout s’évanouit…
[modifier] XIV
« Regarde autour de toi, me souffla Ellys, et apaise ton âme. »
J’obéis. Et je me rappelle que ma première impression fut tellement suave que je pus seulement pousser un soupir. J’étais enveloppé d’une brume bleuâtre, argentée, douce et lumineuse… Au début, je ne distinguai rien, mais progressivement, je vis émerger les contours de montagnes et de forêts grandioses. Au-dessous de moi, la nappe pure d’un lac, avec des étoiles qui tremblaient dans ses profondeurs et des vagues expirant doucement sur ses rives. Un parfum d’oranges me baigna le visage ; une voix de jeune femme, forte et mélodieuse, parvenait en vagues à mes oreilles. Cette senteur et ce chant m’attiraient en bas ; je descendis en planant et me posai… sur le toit d’un magnifique palais de marbre blanc, qui semblait si accueillant, au milieu d’un bosquet de cyprès.
Le chant s’épandait par les croisées largement ouvertes ; les vagues du lac, parsemé d’une myriade de fleurs, caressaient les murs du palais ; de l’autre côté, au milieu des eaux, s’élevait une île haute et circulaire, vêtue d’orangers et de lauriers, inondée de brume lumineuse, couverte de statues, de colonnes élancées, de portiques divins…
« Isola Bella, dit Ellys. Lago Maggiore… »
Je fis seulement « Ah ! » et continuai de descendre. La voix de la chanteuse me parvenait de plus en plus claire et distincte… Je me sentais irrésistiblement entraîné vers le palais… Je voulais voir le visage de la musicienne qui faisait vibrer une telle nuit d’une semblable mélodie… Nous nous arrêtâmes auprès d’une fenêtre.
Une jeune femme était assise devant un piano, au milieu d’une pièce décorée dans le style pompéien et plus proche d’un temple antique que d’un salon moderne. Autour d’elle, des sculptures grecques, des vases étrusques, des plantes rares, des tissus précieux ; la lumière était diffusée par deux lampes encloses dans des coupes de cristal.
La tête légèrement rejetée en arrière, les paupières à moitié baissées, la musicienne chantait un air italien ; un sourire léger rayonnait sur son visage, bien que les traits fussent empreints d’une certaine solennité, voire d’austère gravité — indice d’une volupté parfaite… Elle souriait…, et un faune de Praxitèle, jeune comme elle, paresseux, efféminé, sensuel, semblait lui répondre, de son coin, derrière les branches d’un oléandre, à travers une fumée légère qui montait d’un encensoir de bronze posé sur un trépied.
La jeune fille était seule. Charmé par la musique, la beauté, l’éclat et les parfums de la nuit, pénétré jusqu’au fond de l’âme par le spectacle de ce bonheur jeune, serein et lumineux, j’oubliai ma compagne, j’oubliai l’étrange manière dont j’étais devenu le témoin de cette vie lointaine… J’allais enjamber le rebord de la croisée et engager la conversation…
Tout mon corps fut secoué par une violente commotion, comme si j’avais été électrocuté. Je me retournai… Le visage d’Ellys était sévère et terrible — quoique toujours transparent ; ses yeux grands ouverts étincelaient de colère…
« Allons-nous-en ! » proféra-t-elle à voix basse et d’un ton furieux…
De nouveau, nous commençâmes à décrire des cercles dans les ténèbres et je sentis que la tête me tournait… Mais cette fois-ci ce n’était plus la clameur des légions, c’était la voix de la chanteuse qui me hantait…
Nous nous arrêtâmes enfin. La même note aiguë résonnait toujours à mes oreilles, bien que je respirasse un air et des senteurs tout à fait autres. Une fraîcheur fortifiante me fouetta au visage, comme si nous étions au voisinage d’un grand fleuve ; je percevais une odeur de foin, de fumée et de chanvre. J’entendis encore une note longuement tenue, une autre, puis une troisième… Il y avait dans ce chant quelque chose de si caractéristique, les notes graves et aiguës m’étaient si familières que, sans hésiter une seconde, je me dis : « C’est un Russe qui chante. » Au même instant, je commençai à voir clair autour de moi.
[modifier] XV
Nous survolions le rivage plat d’un grand fleuve. Des prés, fraîchement fauchés et hérissés d’énormes meules de foin, s’étendaient à notre gauche et allaient se perdre dans le lointain ; à droite, un fleuve majestueux déroulait sa surface sereine, égale, sans un pli. De grandes barques sombres, ancrées près du bord, se balançaient doucement, hochant les sommets de leurs mâts, pointés comme des index. L’une d’elles se signalait par un brasier dont les longs reflets rouges tremblaient et oscillaient sur l’eau ; le chant que j’avais entendu, montait de cette barque-là. D’autres feux se jouaient çà et là sur le fleuve et dans les champs, sans que l’œil pût déterminer leur distance ; d’innombrables cigales frottaient leurs élytres, et le bruit qu’elles produisaient n’avaient rien à envier à celui des grenouilles des marais Pontins… Des cris d’oiseaux inconnus résonnaient par intervalles sous le ciel sans nuages, mais bas et sombre.
« Nous sommes en Russie ? demandai-je à Ellys.
— C’est la Volga », répondit-elle.
Nous survolions toujours le rivage.
« Pourquoi m’as-tu arraché à ce pays merveilleux ? commençai-je. Étais-tu donc jalouse ?… Dis-moi, est-ce réellement la jalousie qui s’est éveillée en toi ? »
Les lèvres d’Ellys tremblèrent légèrement et une lueur de colère passa dans ses yeux… Cela ne dura qu’un instant, et presque aussitôt son visage redevint impassible.
« Je veux rentrer chez moi, lui dis-je alors.
— Attends, attends…, répliqua-t-elle. Cette nuit est une grande nuit ; elle ne reviendra pas de sitôt… Tu vas pouvoir être témoin de… Attends ! »
Obliquant tout d’un coup, nous traversâmes la Volga en volant très bas, presque au ras de l’eau, mais d’un vol convulsif, telles des mouettes avant l’orage. Des vagues écumantes grondaient sourdement sous nos corps ; un vent violent nous frappait de son aile robuste et glaciale… L’autre rive, escarpée, se dressa bientôt devant nous, dans la pénombre… Des rochers à pic et crevassés… Nous les approchâmes.
« Crie : Sarine na kitchka1 ! » me souffla Ellys.
Je me souvins de mon épouvante à l’apparition des fantômes romains ; j’étais las et terriblement triste ; mon cœur me semblait fondre comme de la cire ; je n’osais pas prononcer l’invocation, sachant d’avance que quelque chose de monstrueux allait surgir à mon appel, comme dans la Vallée des Loups du Freischütz.
Mes lèvres s’entrouvrirent malgré moi et, involontairement, je m’exclamai, d’une voix faible, mais tendue :
« Sarine na kitchka ! »
[modifier] Notes
1. Cri de guerre des brigands de Stenka Razine. Intraduisible.