Fantômes - 5

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Chapitre XXI à XXV



Chapitre XVI à XX Fantômes



Sommaire

[modifier] XXI

Un cri perçant, vibrant, aigu, déchira nos oreilles et se répercuta en avant de nous.

« Ce sont des cigognes attardées qui arrivent du Nord et se rendent chez vous, dit Ellys. Veux-tu les rejoindre ?

— Oui, oui !… Emporte-moi vers elles ! »

Nous prîmes notre élan et rattrapâmes les échassiers en un clin d’œil.

Grandes et belles (il y en avait treize), les cigognes volaient en triangle ; leurs ailes faisaient des mouvements brusques et rares. La tête et les pattes tendues, le poitrail bombé, elles volaient à une vitesse prodigieuse ; l’air sifflait tout alentour… Quel spectacle magnifique que celui de cette vie intense et énergique, de cette volonté implacable, qui s’exerçait si haut, si loin de tout être vivant !… Sans jamais interrompre leur vol, elles interpellaient celles de leurs compagnes qui volaient en avant, avec le chef, et dans leurs cris puissants, dans ce colloque sous les nuages, l’on sentait une fierté, une gravité, une foi inébranlable dans leurs propres forces… Elles semblaient s’encourager mutuellement et se dire : « Nous parviendrons au but, si difficile que cela soit ! » Et je songeai qu’il est peu d’hommes en Russie — que dis-je ? dans tout l’univers — qui soient aussi audacieux que ces oiseaux-là !

« Nous allons en Russie, me dit Ellys (ce n’était pas la première fois que je m’apercevais qu’elle savait deviner mes pensées)… Veux-tu rentrer chez toi ?

— Oui… ou plutôt non… Je suis allé à Paris ; conduis-moi à Saint-Pétersbourg.

— Tout de suite ?

— Oui, tout de suite… Mais couvre-moi la tête de ton voile, car je commence à me sentir mal… »

Elle leva le bras… Mais avant que la brume ne m’enveloppât, j’eus le temps de sentir sur mes lèvres le contact d’un dard mou et obtus…

[modifier] XXII

« A-a-attention ! »

Une voix traînante résonnait à mes oreilles. Une autre voix lui répondit, avec une sorte de désespoir :

« A-a-attention ! »

Et le cri se perdit quelque part aux confins du monde. Je tressaillis. Une aiguille dorée attira mes regards : la forteresse de Pierre et Paul.

Pâle nuit du Nord !… Mais, au fait, était-ce bien la nuit ?… N’était-ce pas plutôt un jour blême et malingre ? Jamais je n’avais aimé les nuits de Saint-Pétersbourg ; à cette minute-là, je fus effrayé…

Les contours de la silhouette d’Ellys s’évanouissaient entièrement, fondaient comme une brume au soleil de juillet, et je ne voyais nettement que mon propre corps, lourd et solitaire, suspendu en l’air, au niveau de la colonne d’Alexandre. J’étais au-dessus de Saint-Pétersbourg. Pas de doute. Des rues désertes, larges et grises ; des immeubles couverts de plâtre, aux façades grises, gris-jaune, gris mauve, avec des fenêtres rentrantes, des enseignes voyantes, des perrons alourdis de fer forgé, de méchants établis de marchands des quatre-saisons, des frontons, des inscriptions, des guérites, des abreuvoirs… Voici la calotte dorée de la cathédrale de Saint-Isaac, la Bourse, inutile et bigarrée, la forteresse aux murs de granit, le bois rongé des chaussées, les péniches remplies de foin et de bois, l’odeur de poussière, de choux, de bâche et de crottin, les concierges en pelisse courte, figés comme des statues devant les portails des immeubles, les cochers de fiacre recroquevillés et endormis comme des souches sur les sièges de leurs vieilles carrioles !… C’était bien elle, notre Palmyre nordique !… L’on distinguait tout autour de soi, avec une netteté, une précision presque cruelle, toute une masse énorme qui dormait d’un sommeil triste et se détachait dans l’air terne et transparent. Le rose du crépuscule, un rose phtisique, n’avait pas encore quitté le ciel laiteux, sans une étoile, et n’allait pas le quitter avant l’aube ; son reflet irisait doucement la surface soyeuse de la Neva, qui murmurait doucement et poussait ses eaux froides et bleues…

« Allons-nous-en ! » supplia Ellys.

Et, avant que je n’eusse eu le temps de lui répondre, elle m’emporta au-dessus de la Neva et de la place du palais d’Hiver, en direction de la Litéynaïa… J’entendis, en dessous, un bruit de pas et une rumeur de voix : des jeunes gens à visages d’alcooliques traversaient la rue et parlaient de leçons de danse… « Sous-lieutenant Stolpakov, septième ! » clama soudain une sentinelle, réveillée en sursaut, en faction devant une pyramide d’obus rouillés… Un peu plus loin, j’aperçus, à une croisée ouverte, une jeune fille en robe de soie froissée, sans manches, un petit filet de perles sur les cheveux et une cigarette entre les lèvres. Elle lisait pieusement un livre : un recueil des œuvres de l’un de nos derniers Juvénals…

« Allons-nous-en ! » dis-je à Ellys.

Un clin d’œil… Les sapins rabougris et les marais moussus des environs de la capitale fuyaient déjà sous nos corps… Nous nous dirigeâmes tout droit vers le sud ; petit à petit, le ciel et la terre prirent une teinte de plus en plus sombre… Nuit morbide, jour morbide, vous étiez restés loin derrière nous…

[modifier] XXIII

Nous volions plus lentement que de coutume, et cela me permit de voir se dérouler sous mes yeux, tel le volume d’un panorama infini, l’espace sans bornes de mon pays natal… Des forêts, des taillis, des champs, des fossés, des fleuves — parfois des villages et des églises —, puis encore des champs et des forêts, des taillis, et des fossés. Je devins mélancolique et me sentis envahir par une sorte de morne indifférence. Et ce n’était point parce que je survolais la Russie. Oh ! non…

Cette terre — cette surface plane — qui s’étendait sous moi ; tout notre globe avec ses habitants éphémères, sa population infirme, écrasée par le besoin, le chagrin, la maladie, enchaînée à une masse de poussière méprisable ; l’écorce fragile et rugueuse enveloppant ce grain de sable qu’est notre planète ; la moisissure que nous appelons gravement le règne organique ; les hommes — ces moucherons mille fois plus insignifiants que les vrais moustiques — ; leurs habitacles modelés dans la boue, les traces imperceptibles de leur agitation monotone, de leur lutte ridicule contre l’inéluctable et le préétabli — tout cela me donnait subitement la nausée… Mon cœur se souleva lentement et je n’eus plus la moindre envie de contempler, en badaud, ces tableaux insignifiants, cette foire aux vanités…

L’ennui me gagna — et même quelque chose de pire que l’ennui… Je n’éprouvais point de commisération pour mes frères ; toutes mes émotions s’étaient éteintes, englouties dans un sentiment unique que j’ose à peine nommer, un sentiment de dégoût de ma propre personne, plus intense et plus pénétrant que celui que je ressentais pour tout le reste.

« Laisse cela, souffla Ellys, laisse cela… Je ne vais plus pouvoir te porter… Tu deviens trop pesant…

— Va-t’en chez toi ! lui répondis-je du ton sur lequel je parle à mon cocher quand je quitte, sur les quatre heures du matin, des amis moscovites chez qui j’ai passé l’après-souper à discuter de l’avenir de la Russie et de l’importance de la communauté.

« Va-t’en chez toi !… Va-t’en chez toi !… » répétai-je en fermant les yeux…

[modifier] XXIV

Je les rouvris bientôt… Ellys se serrait étrangement contre moi ; il semblait qu’elle eût voulu me rabrouer. Je la regardai, et mon sang se glaça… Quiconque a eu l’occasion de voir se peindre sur le visage de son voisin une épouvante sans nom, dont il ne peut deviner la raison, celui-là me comprendra… La terreur, une terreur affreuse, défigurait les traits évanescents d’Ellys et les faisait grimacer. Jamais je n’ai rien vu de tel sur un visage humain. Un fantôme de brume, sans vie, une ombre…, et à côté de cela cet effroi mortel…

« Ellys, qu’as-tu donc ? demandai-je enfin.

— C’est elle !… C’est elle !… répondit le fantôme avec effort… C’est elle !

— C’est elle ?… Qui donc ?

— Ne la nomme pas… Surtout, ne l’appelle pas par son nom, balbutia ma compagne… Nous devons la fuir, sans quoi tout est perdu…, perdu…, à jamais… Oh ! regarde…, regarde…, là-bas ! »

Je tournai la tête dans la direction qu’elle m’indiquait d’une main tremblante et aperçus quelque chose…, quelque chose de vraiment terrible…

La chose était d’autant plus effrayante quelle n’avait point de contours déterminés… Cela était lourd, sinistre, jaune sombre, bigarré comme le ventre du lézard… Une sorte de nuée, de brouillard, qui se déroulait lentement, comme un serpent, et se déployait au-dessus du sol… Cela avançait en oscillant lentement, d’un ample mouvement de va-et-vient, de haut en bas, comme un oiseau de proie qui plane sur ses ailes grandes ouvertes, en quête d’une victime ; parfois, la chose sans nom se collait à la terre d’un mouvement répugnant — comme une araignée à la mouche qu’elle vient de saisir… Qu’était-ce que cette masse horrible ?… Sous son influence néfaste, — cela, je le voyais, je le sentais —, tout disparaissait et sombrait dans le néant… Il s’en dégageait une froide odeur de pourriture et de charogne ; la nausée me montait à la gorge, mes yeux voyaient trouble, mes cheveux se hérissaient sur mon crâne… Et elle avançait toujours, cette force inéluctable, à laquelle rien ne résiste et qui régit tout, force aveugle, innombrable et absurde, force omnisciente qui choisit ses victimes comme un oiseau de proie, les étouffe et les pique de son dard glacé de reptile.

« Ellys ! Ellys ! m’écriai-je comme un fou… C’est la mort ! C’est la mort elle-même ! »

Un son plaintif, comme j’en avais entendu déjà, un cri humain s’échappa de ses lèvres. Nous nous élançâmes… Mais notre vol était singulièrement, terriblement agité… Ellys trébuchait, tombait, se jetait d’un côté et de l’autre, comme une perdrix, quand elle est mortellement blessée, ou quand elle veut égarer le chien, loin de ses petits…

Cependant, des sortes d’antennes ou de tentacules, longues et sinueuses, se détachèrent de la masse immonde et se jetèrent à notre poursuite… La silhouette d’un immense cavalier, monté sur un coursier blanc, se dessina soudain et s’éleva sous la voûte des cieux… Ellys s’agita encore plus nerveusement, encore plus fébrilement :

« Elle a vu ! Tout est fini ! Je suis perdue ! s’écriait-elle d’une voix entrecoupée, à peine perceptible… Oh ! que je suis malheureuse ! J’aurais pu profiter, boire la vie, m’en pénétrer…, et à présent… C’est la fin…, le néant… »

Cela devenait insupportable… Je perdis connaissance…

[modifier] XXV

En revenant à moi, j’étais allongé sur le dos, dans l’herbe, et tout mon cops ressentait une douleur sourde, qui semblait due à un choc violent… L’aube pointait et je voyais nettement tous les objets qui m’environnaient. Près de moi, une route plantée de cytises longeait un bosquet de bouleaux. Je crus reconnaître l’endroit, m’efforçai de me rappeler ce qui m’était arrivé — et un frisson me parcourut tout entier à l’évocation de la dernière vision d’enfer…

« Mais de quoi Ellys a-t-elle eu peur ? » me demandai-je… « Se peut-il qu’elle soit soumise à ce pouvoir ? N’est-elle pas immortelle ? Faut-il qu’elle obéisse aux lois de la fragilité et du périssable ? Comment cela se peut-il ? »

Tout contre moi, j’entendis un gémissement. Je tournai la tête. Une jeune femme gisait à deux pas de moi, en robe blanche, les cheveux dénoués, une épaule mise à nu. Une de ses mains reposait sur son front, l’autre sur la poitrine. Ses paupières étaient baissées, et une légère écume écarlate rougissait les commissures de ses lèvres… Ellys ? Mais non, Ellys était un fantôme, et j’avais devant moi une femme en chair et en os. Je me traînai jusqu’à elle et me penchai sur son corps…

« Ellys ! Est-ce toi ? » m’écriai-je…

Un frisson parcourut ses paupières, qui se soulevèrent ; ses yeux noirs et perçants fixèrent les miens et, tout à coup, ses lèvres se collèrent goulûment aux miennes… Elles étaient chaudes, moites, et avaient une acre saveur de sang… Ses bras m’enlacèrent, câlins, sa poitrine brûlante et pleine se pressa contre la mienne…

« Adieu ! Adieu pour toujours ! » fit une voix, en mourant…

Tout s’évanouit…

Je me relevai, titubant sur mes jambes comme un homme ivre, portai les mains à mon visage, à plusieurs reprises, regardai attentivement autour de moi… Je me trouvais à quelque deux verstes de ma maison, sur la grand-route de …oy.

Le soleil s’était déjà levé quand je rentrai chez moi.

* * *

Pendant toutes les nuits suivantes, j’attendis le fantôme — non sans frayeur, je dois le confesser. Il ne revint pas.

Un soir, au crépuscule, il m’arriva même de me rendre sous le vieux chêne, mais il ne se produisit rien d’anormal. Au demeurant, je ne regrettais pas la rupture subite de nos singulières relations. À mesure que je réfléchissais à cette histoire incompréhensible, voire absurde, j’en vins à acquérir la conviction que la science était impuissante à me fournir une explication plausible, pas plus que les légendes, ni les contes de fées.

Qui était-elle, cette Ellys ? Un fantôme ? Une émanation du Malin ? Une sylphide ? Un vampire ?… Par moments, il me semblait qu’elle était une femme que j’avais connue autrefois, et je faisais des efforts surhumains pour me rappeler où je l’avais vue… Quelquefois il me semblait que j’allais y réussir… Mais non, tout s’évanouissait de nouveau, comme un songe…

Finalement, je reconnus que je me cassais la tête inutilement, comme cela arrive presque toujours. Je n’osai demander conseil à personne, de peur de passer pour un fou. Puis je renonçai — d’autant plus que j’avais d’autres soucis.

Ensuite, ce fut l’abolition du servage, le partage des terres, etc. En outre, ma santé s’était fortement ébranlée : je souffrais de la poitrine, ne dormais plus, toussais sans arrêt. Tout mon corps se dessécha et mon teint devint d’ivoire, comme celui d’un cadavre…

Le médecin prétend que je manque de sang, invoque un nom grec : « anémie », et prétend m’envoyer à Gastein… Or, mon chargé d’affaires me jure tous ses grands dieux que sans moi il ne pourra jamais « s’en tirer avec les paysans »…

Allez donc essayer de réfléchir dans ces conditions-là !

Mais que veulent dire ces sons purs et perçants — des sons d’harmonium — que j’entends toutes les fois que l’on parle d’une mort en ma présence ? Ils deviennent de plus en plus forts et stridents… Et pourquoi l’idée de notre petitesse me fait-elle frémir si douloureusement ?

1863.

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