Faust - Cabinet d’étude

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Devant la porte de la ville Faust - Goethe Cabinet d'étude (II)


CABINET D'ÉTUDE


FAUST (entrant avec le barbet)

J'ai quitté les champs et les prairies qu'une nuit profonde environne. Je sens un religieux effroi éveiller par des pressentiments la meilleure de mes deux âmes. Les grossières sensations s'endorment avec leur activité orageuse ; je suis animé d'un ardent amour des hommes, et l'amour de Dieu me ravit aussi. Sois tranquille, barbet; ne cours pas çà et là auprès de la porte ; qu'y flaires-tu ? va te coucher derrière le poêle ; je te donnerai mon meilleur coussin ; puisque là-bas, sur le chemin de la montagne, tu nous as récréés par tes tours et par tes sauts, aie soin que je retrouve en toi maintenant un hôte parfaitement paisible.

Ah! dès que notre cellule étroite s'éclaire d'une lampe amie, la lumière pénètre aussi dans notre sein, dans notre cœur rendu à lui-même. La raison commence à parler, et l'espérance à luire ; on se baigne au ruisseau de la vie, à la source dont elle jaillit.

Ne grogne point, barbet! Les hurlements d'un animal ne peuvent s'accorder avec les divins accents qui remplissent mon âme entière. Nous sommes accoutumés à ce que les hommes déprécient ce qu'ils ne peuvent comprendre, à ce que le bon et le beau, qui souvent leur sont nuisibles, les fassent murmurer ; mais faut-il que le chien grogne à leur exemple?... Hélas! Je sens déjà qu'avec la meilleure volonté, la satisfaction ne peut plus jaillir de mon cœur...

Mais pourquoi le fleuve doit-il sitôt tarir, et nous replonger dans notre soif éternelle? J'en ai trop fait l'expérience !

Cette misère va cependant se terminer enfin ; nous apprenons à estimer ce qui s'élève au-dessus des choses de la terre, nous aspirons à une révélation, qui nulle part ne brille d'un éclat plus pur et plus beau que dans le Nouveau Testament. J'ai envie d'ouvrir le texte, et m'abandonnant une fois à des impressions naïves, de traduire le saint original dans la langue allemande qui m'est si chère. (Il ouvre un volume, et s'arrête. ) Il est écrit : Au commencement était le verbe! Ici je m'arrête déjà! Qui me soutiendra plus loin ?

Il m'est impossible d'estimer assez ce mot, le verbe! il faut que je le traduise autrement, si l'esprit daigne m'éclairer.

Il est écrit : Au commencement était l'esprit !. Réfléchissons bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop! Est-ce bien l'esprit qui crée et conserve tout? Il devrait y avoir: Au commencement était la force! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m'arrêter à ce sens. L'esprit m'éclaire enfin! L'inspiration descend sur moi, et j'écris consolé : Au commencement était l'action !

S'il faut que je partage la chambre avec toi, barbet, cesse tes cris et tes hurlements! Je ne puis souffrir près de moi un compagnon si bruyant: il faut que l'un de nous deux quitte la chambre ! C'est malgré moi que je viole les droits de l'hospitalité ; la porte est ouverte, et tu as le champ libre. Mais que vois-je ? Cela est-il naturel? Est-ce une ombre, est-ce une réalité? Comme mon barbet vient de se gonfler! Il se lève avec effort, ce n'est plus une forme de chien. Quel spectre ai-je introduit chez moi ? Il a déjà l'air d'un hippopotame, avec ses yeux de feu et son effroyable mâchoire. Oh! je serai ton maître! Pour une bête aussi infernale, la clef de Salomon m'est nécessaire.


ESPRITS (dans la rue)

L'un des nôtres est prisonnier! Restons dehors,et qu'aucun ne le suive! Un vieux diable s'est pris ici comme un renard au piège ! Attention ! voltigeons à l'entour, et cherchons à lui porter aide! N'abandonnons pas un frère qui nous a toujours bien servis !


FAUST

D'abord, pour aborder le monstre, j'emploierai la conjuration des quatre.

Que le Salamandre s'enflamme !

Que l'ondin se replie!

Que le Sylphe s'évanouisse ! Que le Lutin travaille!

Qui ne connaîtrait pas les éléments, leur force et leurs propriétés, ne se rendrait jamais maître des esprits.

Vole en flamme, Salamandre!

Coulez ensemble en murmurant, Ondins !

Brille en éclatant météore, Sylphe !

Apporte-moi tes secours domestiques, Incubus ! incubus ! Viens ici, et feutre la marche!

Aucun des quatre n'existe dans cet animal. Il reste immobile et grince des dents devant moi ; je ne lui ai fait encore aucun mal. Tu vas m'entendre employer de plus fortes conjurations. Es-tu, mon ami, un échappé de l'enfer ? alors regarde ce signe : les noires phalanges se courbent devant lui.

Déjà il se gonfle, ses crins sont hérissés! Etre maudit! peux-tu le lire, celui qui jamais ne fut créé, l'inexprimable, adoré par tout le ciel, et criminellement transpercé ?

Relégué derrière le poêle, il. s'enfle comme un éléphant, il remplit déjà tout l'espace, et va se résoudre en vapeur.

Ne monte pas au moins jusqu'à la voûte! Viens plutôt te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que je ne menace pas en vain. Je suis prêt à te roussir avec le feu sacré.

N'attends pas la lumière au triple éclat! N'attends pas la plus puissante de mes conjurations !


MEPHISTOPHELES (entre pendant que le nuage tombe, et sort de derrière le poêle, en habit d'étudiant) D'où vient ce vacarme? Qu'est-ce qu'il y a pour le service de monsieur ?


FAUST. C'était donc là le contenu du barbet? Un écolier ambulant.


MEPHISTOPHELES Je salue le savant docteur. Vous m'avez fait suer rudement.


FAUST

Quel est ton nom ?


MEPHISTOPHELES La demande me paraît bien frivole, pour quelqu'un qui a tant de mépris pour les mots, qui toujours s'écarte des apparences, et regarde surtout le fond des êtres.


FAUST

Chez vous autres, messieurs, on doit pouvoir aisément deviner votre nature d'après vos noms, et c'est ce qu'on fait connaître clairement en vous appelant ennemis de Dieu, séducteurs, menteurs. Eh bien! qui donc es-tu ?


MEPHISTOPHELES

Une partie de cette force qui tantôt veut le mal et tantôt fait le bien.


FAUST

Que signifie cette énigme ?


MEPHISTOPHELES

Je suis l'esprit qui toujours nie ; et c'est avec justice : car tout ce qui existe est digne d'être détruit, il serait donc mieux que rien n'existât. Ainsi, tout ce que vous nommez péché, destruction, bref, ce qu'on entend par mal, voilà mon élément.


FAUST

Tu te nommes partie, et te voilà en entier devant moi.


MEPHISTOPHELES

Je te dis la modeste vérité. Si l'homme, ce petit monde de folie, se regarde ordinairement comme formant un entier, je suis, moi, une partie de la partie qui existait au commencement de tout, une partie de cette obscurité qui donna naissance à la lumière, la lumière orgueilleuse, qui maintenant dispute à sa mère la Nuit son rang antique et l'espace qu'elle occupait; ce qui ne lui réussit guère pourtant, car malgré ses efforts elle ne peut que ramper à la surface des corps qui l'arrêtent ; elle jaillit de la matière, elle y ruisselle et la colore, mais un corps suffit pour briser sa marche. Je puis donc espérer qu'elle ne sera plus de longue durée, ou qu'elle s'anéantira avec les corps eux mêmes.


FAUST

Maintenant, je connais tes honorables fonctions; tu ne peux anéantir la masse, et tu te rattrapes sur les détails.


MEPHISTOPHELES

Et franchement, je n'ai point fait grand ouvrage : ce qui s'oppose au néant, le quelque chose, ce monde matériel, quoi que j'aie entrepris jusqu'ici, je n'ai pu encore l'entamer ; et j'ai en vain déchaîné contre lui flots, tempêtes, tremblements, incendies; la mer et la terre sont demeurées tranquilles. Nous n'avons rien à gagner sur cette maudite semence, matière des animaux et des hommes.

Combien n'en ai-je pas déjà enterrés! Et toujours circule un sang frais et nouveau. Voilà la marche des choses ; c'est à en devenir fou. Mille germes s'élancent de l'air, de l'eau, comme de la terre, dans le sec, l'humide, le froid, le chaud. Si je ne m'étais pas réservé le feu, je n'aurais rien pour ma part.


FAUST

Ainsi tu opposes au mouvement éternel, à la puissance secourable qui crée, la main froide du démon, qui se roidit en vain avec malice! Quelle autre chose cherches-tu à entreprendre, étonnant fils du chaos ?


MEPHISTOPHELES

Nous nous en occuperons à loisir dans la prochaine entrevue. Oserais-ie bien cette fois m'éloigner ?


FAUST Je ne vois pas pourquoi tu me le demandes. J'ai maintenant appris à te connaître ; visite-moi désormais quand tu voudras : voici la fenêtre, la porte, et même la cheminée, à choisir.



MEPHISTOPHELES

Je l'avouerai, un petit obstacle m'empêche de sortir: le pied magique sur

votre seuil.


FAUST

Le pentagramme te met en peine? Hé! dis-moi, fils de l'enfer, si cela te conjure, comment es-tu entré ici ? Comment un tel esprit s'est-il laissé attraper ainsi ?


MEPHISTOPHELES

Considère-le bien : il est mal posé ; l'angle tourné vers la porte est, comme tu vois, un peu ouvert.


FAUST

Le hasard s'est bien rencontré ! Et tu serais donc mon prisonnier? C'est un heureux accident !


MEPHISTOPHELES

Le barbet, lorsqu'il entra, ne fit attention à rien; du dehors la chose paraissait tout autre, et maintenant le diable ne peut plus sortir.


FAUST

Mais pourquoi ne sors-tu pas par la fenêtre ?


MEPHISTOPHELES

C'est une loi des diables et des revenants, qu'ils doivent sortir par où ils sont entrés. Le premier acte est libre en nous ; nous sommes esclaves du second.


FAUST

L'enfer même a donc ses lois? C'est fort bien; ainsi un pacte fait avec vous, messieurs, serait fidèlement observé?


MEPHISTOPHELES

Ce qu'on te promet, tu peux en jouir entièrement; il ne t'en sera rien retenu. Ce n'est pas cependant si peu de chose que tu crois; mais une autre fois nous en reparlerons. Cependant je te prie et te reprie de me laisser partir cette fois-ci.


FAUST

Reste donc encore un instant pour me dire ma bonne aventure.


MEPHISTOPHELES Eh bien! lâche-moi toujours ! Je reviendrai bientôt ; et tu pourras me faire tes demandes à loisir.


FAUST

Je n'ai point cherché à te surprendre, tu es venu toi même t'enlacer dans le piège. Que celui qui tient le diable le tienne bien ; il ne le reprendra pas de sitôt.


MEPHISTOPHELES

Si cela te plaît, je suis prêt aussi à rester ici pour te tenir compagnie; avec la condition cependant de te faire par mon art passer dignement le temps.


FAUST

Je vois avec plaisir que cela te convient ; mais il faut que ton art soit divertissant.


MEPHISTOPHELES Ton esprit, mon ami, va gagner davantage dans cette heure seulement que dans l'uniformité d'une année entière.

Ce que te chantent les esprits subtils; les belles images qu'ils apportent, ne sont pas une vaine magie. Ton odorat se délectera, ainsi que ton palais, et ton cœur sera transporté.

De vains préparatifs ne sont point nécessaires, nous voici rassemblés, commencez !


ESPRITS Disparaissez, sombres arceaux! laissez la lumière du ciel nous sourire et l'éther bleu se dérouler!

Que les sombres nuées se déchirent, et que les petites étoiles s'allument comme des soleils plus doux !

Filles du ciel, idéales beautés, resserrez autour de lui le cercle de votre danse ailée.

Les désirs d'amour voltigent sur vos pas, dénouez vos ceintures et quittez vos habits flottants !

Semez-en la prairie et la feuillée épaisse où les amants viendront rêver leurs amours éternelles !

ô tendre verdure des bocages! bras entrelacés des ramées !

Les grappes s'entassent aux vignes, les pressoirs en sont gorgés ; le vin jaillit à flots écumants ; des ruisseaux de pourpre sillonnent le vert des prairies !

Créatures du ciel, déployez au soleil vos ailes frémissantes: volez vers ces îles fortunées qui glissent là-bas sur les flots !

Là-bas tout est rempli de danses et de concerts ; tout aime, tout s'agite en liberté.

Des chœurs ailés mènent la ronde sur le sommet lumineux des collines; d'autres se croisent en tout sens sur la surface unie des eaux.

Tous pour la vie ! tous les yeux fixés au loin sur quelque étoile chérie, que le ciel alluma pour eux.


MEPHISTOPHELES Il dort : c'est bien, jeunes esprits de l'air! vous l'avez fidèlement enchanté! c'est un concert que je vous redois.

Tu n'es pas encore homme à bien tenir le diable ! Fascinez-le par de doux prestiges, plongez-le dans une mer d'illusions. Cependant, pour détruire le charme de ce seuil, j'ai besoin de la dent d'un rat... Je n'aurai pas longtemps à conjurer, en voici un qui trotte par là et qui m'entendra bien vite. Le seigneur des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux, t'ordonne de venir ici, et de ronger ce seuil comme s'il était frotté d'huile.

Ah! te voilà déjà ! Allons, vite à l'ouvrage ! La pointe qui m'a arrêté, elle est là sur le bord... encore un morceau, c'est fait!

FAUST (se réveillant) Suis-je donc trompé cette fois encore ? Toute cette foule d'esprits a-t-elle disparu? N'est-ce pas un rêve qui m'a présenté le diable ?... Et n'est-ce qu'un barbet qui a sauté après moi ?