FAUST, MEPHISTOPHELES
FAUST
On frappe ? entrez ! Qui vient m’importuner encore ?
MEPHISTOPHELES
C’est moi.
FAUST
Entrez !
MEPHISTOPHELES
Tu dois le dire trois fois.
FAUST
Entrez donc !
MEPHISTOPHELES
Tu me plais ainsi ; nous allons nous accorder, j’espère.
Pour dissiper ta mauvaise humeur, me voici en jeune seigneur, avec l’habit écarlate brodé d’or, le petit manteau de satin empesé, la plume de coq au chapeau, une épée longue et bien affilée ; et je te donnerai le conseil court et bon d’en faire autant, afin de pouvoir, affranchi de tes chaînes, goûter ce que c’est que la vie.
FAUST
Sous quelque habit que ce soit, je n’en sentirai pas moins les misères de l’existence humaine. Je suis trop vieux pour jouer encore, trop jeune pour être sans désirs.
Qu’est-ce que le monde peut m’offrir de bon ? Tout doit te manquer, tu dois manquer de tout ! Voilà l’éternel refrain qui tinte aux oreilles de chacun de nous, et ce que, toute notre vie, chaque heure nous répète d’une voix cassée.
C’est avec effroi que le matin je me réveille ; je devrais répandre des larmes amères, en voyant ce jour qui dans sa course n’accomplira pas un de mes vœux ; pas un seul ! Ce jour qui par des tourments intérieurs énervera jusqu’au pressentiment de chaque plaisir, qui sous mille contrariétés paralysera les inspirations de mon cœur agité. Il faut aussi, dès que la nuit tombe, m’étendre d’un mouvement convulsif sur ce lit où nul repos ne viendra me soulager, où des rêves affreux m’épouvanteront. Le dieu qui réside en mon sein peut émouvoir profondément tout mon être ; mais lui, qui gouverne toutes mes forces, ne peut rien déranger autour de moi. Et voilà pourquoi la vie m’est un fardeau, pourquoi je désire la mort et j’abhorre l’existence.
MEPHISTOPHELES
Et pourtant la mort n’est jamais un hôte très bien venu.
FAUST
ô heureux celui à qui, dans l’éclat du triomphe, elle ceint les tempes d’un laurier sanglant, celui qu’après l’ivresse d’une danse ardente, elle vient surprendre dans les bras d’une femme ! Oh ! que ne puis-je, devant la puissance du grand Esprit, me voir transporté, ravi, et ensuite anéanti !
MEPHISTOPHELES
Et quelqu’un cependant n’a pas avalé cette nuit une certaine liqueur brune…
FAUST
L’espionnage est ton plaisir, à ce qu’il paraît.
MEPHISTOPHELES
Je n’ai pas la science universelle, et cependant j’en sais beaucoup.
FAUST
Eh bien ! puisque des sons bien doux et bien connus m’ont arraché à l’horreur de mes sensations, en m’offrant, avec l’image de temps plus joyeux, les aimables sentiments de l’enfance… je maudis tout ce que l’âme environne d’attraits et de prestiges, tout ce qu’en ces tristes demeures elle voile d’éclat et de mensonge ! Maudite soit d’abord la haute opinion dont l’esprit s’enivre lui-même ! Maudite soit la splendeur des vaines apparences qui assiègent nos sens ! Maudit soit ce qui nous séduit dans nos rêves, illusions de gloire et d’immortalité ! Maudits soient tous les objets dont la possession nous flatte, femme ou enfant, valet ou charrue Maudit soit Mammon, quand, par l’appât de ses trésors, il nous pousse à des entreprises audacieuses, ou quand, par des jouissances oisives, il nous entoure de voluptueux coussins ! Maudite soit toute exaltation de l’amour ! Maudite soit l’espérance ! Maudite la foi, et maudite, avant tout, la patience !
CHOEUR D’ESPRITS (invisible)
Hélas ! hélas ! tu l’as détruit l’heureux monde ! tu l’as écrasé de ta main puissante ; il est en ruines ? Un mi-dieu l’a renversé !… Nous emportons ses débris dans le néant, et nous pleurons sur sa beauté perdue ! Oh ! le plus grand des enfants de la terre ! relève-le, reconstruis-le dans ton cœur !
recommence le cours d’une existence nouvelle, et nos chants résonneront encore pour accompagner tes travaux.
MEPHISTOPHELES
Ceux-là sont les petits d’entre les miens. Ecoute comme ils te conseillent sagement le plaisir et l’activité ! Ils veulent t’entraîner dans le monde, t’arracher à cette solitude, où se figent et l’esprit et les sucs qui servent à l’alimenter.
Cesse donc de te jouer de cette tristesse qui, comme un vautour, dévore ta vie. En si mauvaise compagnie que tu sois, tu pourras sentir que tu es homme avec les hommes ; cependant on ne songe pas pour cela à t’encanailler. Je ne suis pas moi-même un des premiers ; mais, si tu veux, uni à moi, diriger tes pas dans la vie, je m’accommoderai volontiers de t’appartenir sur-le-champ. Je me fais ton compagnon, ou, si cela t’arrange mieux, ton serviteur et ton esclave.
FAUST
Et quelle obligation devrai-je remplir en retour ?
MEPHISTOPHELES
Tu auras le temps de t’occuper de cela.
FAUST
Non, non ! Le diable est un égoïste, et ne fait point pour, l’amour de Dieu ce qui est utile à autrui. Exprime clairement ta condition ; un pareil serviteur porte malheur à une maison.
MEPHISTOPHELES
Je veux ici m’attacher à ton service, obéir sans fin ni cesse à ton moindre signe ; mais, quand nous nous reverrons là-dessous, tu devras me rendre la pareille.
FAUST
Le dessous ne m’inquiète guère ; mets d’abord en pièces ce monde-ci, et l’autre peut arriver ensuite. Mes plaisirs jaillissent de cette terre, et ce soleil éclaire mes peines ; que je m’affranchisse une fois de ces dernières, arrive après ce qui pourra. Je n’en veux point apprendre davantage. Peu m’importe que, dans l’avenir, on aime ou haïsse, et que ces sphères aient aussi un dessus et un dessous.
MEPHISTOPHELES
Dans un tel esprit tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même encore entrevoir.
FAUST
Et qu’as-tu à donner, pauvre démon ? L’esprit d’un homme en ses hautes inspirations fut-il jamais conçu par tes pareils ? Tu n’as que des aliments qui ne rassasient pas ; de l’or pâle, qui sans cesse s’écoule des mains comme le vif argent ; un jeu auquel on ne gagne jamais ; une fille qui jusque dans mes bras fait les yeux doux à mon voisin ; l’honneur, belle divinité qui s’évanouit comme un météore. Fais moi voir un fruit qui ne pourrisse pas avant de tomber, et des arbres qui tous les jours se couvrent d’une verdure nouvelle.
MEPHISTOPHELES
Une pareille entreprise n’a rien qui m’étonne, je puis t’offrir de tels trésors. Oui, mon bon ami, le temps est venu aussi où nous pouvons faire la débauche en toute sécurité.
FAUST
Si jamais je puis m’étendre sur un lit de plume pour y reposer, que ce soit fait de moi à l’instant ! Si tu peux me flatter au point que je me plaise à moi-même, si tu peux m’abuser par des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour ! Je t’offre le pari !
MEPHISTOPHELES
Tope !
FAUST
Et réciproquement ! Si je dis à l’instant : Reste donc ! tu me plais tant ! Alors tu peux m’entourer de liens ! Alors, je consens à m’anéantir ! Alors la cloche des morts peut résonner, alors tu es libre de ton service… Que l’heure sonne, que l’aiguille tombe, que le temps n’existe plus pour moi !
MEPHISTOPHELES
Penses-y bien, nous ne l’oublierons pas !
FAUST
Tu as tout à fait raison là-dessus ; je ne me suis pas frivolement engagé ; et puisque je suis constamment esclave, qu’importe que ce soit de toi ou de tout autre ?
MEPHISTOPHELES
Je vais donc aujourd’hui même, à la table de monsieur le docteur, remplir mon rôle de valet. Un mot encore :
pour l’amour de la vie ou de la mort, je demande pour moi une couple de lignes.
FAUST
Il te faut aussi un écrit, pédant ? Ne sais-tu pas ce que c’est qu’un homme, ni ce que la parole a de valeur ? N’est ce pas assez que la mienne doive, pour l’éternité, disposer de mes jours ? Quand le monde s’agite de tous les orages, crois-tu qu’un simple mot d’écrit soit une obligation assez puissante ?… Cependant, une telle chimère nous tient toujours au cœur, et qui pourrait s’en affranchir ? Heureux qui porte sa foi pure au fond de son cœur, il n’aura regret d’aucun sacrifice ! Mais un parchemin écrit et cacheté est un épouvantail pour tout le monde, le serment va expirer sous la plume ; et l’on ne reconnaît que l’empire de la cire et du parchemin. Esprit malin, qu’exiges-tu de moi ?
airain, marbre, parchemin, papier ? Faut-il écrire avec un style, un burin, ou une plume ? Je t’en laisse le choix libre.
MEPHISTOPHELES
A quoi bon tout ce bavardage ? Pourquoi t’emporter avec tant de chaleur ? Il suffira du premier papier venu. Tu te serviras pour signer ton nom d’une petite goutte de sang.
FAUST
Si cela t’est absolument égal, ceci devra rester pour la plaisanterie.
MEPHISTOPHELES
Le sang est un suc tout particulier.
FAUST
Aucune crainte maintenant que je viole cet engagement.
L’exercice de toute ma force est justement ce que je promets. Je me suis trop enflé, il faut maintenant que j’appartienne à ton espèce ; le grand Esprit m’a dédaigné ; la nature se ferme devant moi ; le fil de ma pensée est rompu, et je suis dégoûté de toute science. Il faut que dans le gouffre de la sensualité mes passions ardentes s’apaisent !
Qu’au sein de voiles magiques et impénétrables de nouveaux miracles s’apprêtent ! Précipitons-nous dans le murmure des temps, dans les vagues agitées du destin ! Et qu’ensuite la douleur et la jouissance, le succès et l’infortune, se suivent comme ils pourront. Il faut désormais que l’homme s’occupe sans relâche.
MEPHISTOPHELES
Il ne vous est assigné aucune limite, aucun but. S’il vous plaît de goûter un peu de tout, d’attraper au vol ce qui se présentera, faites comme vous l’entendrez. Allons, attachez-vous à moi, et ne faites pas le timide !
FAUST
Tu sens bien qu’il ne s’agit pas là d’amusements. Je me consacre au tumulte, aux jouissances les plus douloureuses, à l’amour qui sent la haine, à la paix qui sent le désespoir. Mon sein, guéri de l’ardeur de la science, ne sera désormais fermé à aucune douleur : et ce qui est le partage de l’humanité tout entière, je veux le concentrer dans le plus profond de mon être, je veux, par mon esprit, atteindre à ce qu’elle a de plus élevé et de plus secret ; je veux entasser sur mon cœur tout le bien et tout le mal qu’elle contient, et me gonflant comme elle, me briser aussi de même.
MEPHISTOPHELES
Ah ! vous pouvez me croire, moi qui pendant plusieurs milliers d’années ai mâché un si dur aliment : je vous assure que, depuis le berceau jusqu’à la bière, aucun homme ne peut digérer le vieux levain ! croyez-en l’un de nous, tout cela n’est fait que pour un Dieu ! Il s’y contemple dans un éternel éclat ; il nous a créés, nous, pour les ténèbres, et, pour vous, le jour vaut la nuit et la nuit le jour.
FAUST
Mais je le veux.
MEPHISTOPHELES
C’est entendu ! Je suis encore inquiet sur un point : le temps est court, l’art est long. Je pense que vous devriez vous instruire. Associez-vous avec un poète ; laissez-le se livrer à son imagination, et entasser sur votre tête toutes les qualités les plus nobles, et les plus honorables, le courage du lion, l’agilité du cerf, le sang bouillant de l’Italien, la fermeté de l’habitant du Nord : laissez-le trouver le secret de concilier en vous la grandeur d’âme avec la finesse, et, d’après le même plan, de vous douer des passions ardentes de la jeunesse. Je voudrais connaître un tel homme ; je l’appellerais monsieur Microcosmos.
FAUST
Eh ! que suis-je donc ?… Cette couronne de l’humanité vers laquelle tous les cœurs se pressent, m’est-il impossible de l’atteindre ?
MEPHISTOPHELES
Tu es, au reste… ce que tu es.
Entasse sur ta tête des perruques à mille marteaux, chausse tes pieds de cothurnes hauts d’une aune, tu n’en resteras pas moins ce que tu es.
FAUST
Je le sens, en vain j’aurai accumulé sur moi tous les trésors de l’esprit humain… lorsque je veux enfin prendre quelque repos, aucune force nouvelle ne jaillit de mon cœur ; je ne puis grandir de l’épaisseur d’un cheveu, ni me rapprocher tant soit peu de l’infini.
MEPHISTOPHELES
Mon bon monsieur, c’est que vous voyez tout, justement comme on le voit d’ordinaire ; il vaut mieux bien prendre les choses avant que les plaisirs de la vie vous échappent pour jamais. — Allons donc ! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t’appartiennent sans doute ; mais ce dont tu jouis pour la première fois t’en appartient-il moins ? Si tu possèdes six chevaux, leurs forces ne sont-elles pas les tiennes ? tu les montes, et te voici, homme ordinaire, comme si tu avais vingt-quatre jambes. Vite ! laisse là tes sens tranquilles, et mets-toi en route avec eux à travers le monde ! Je te le dis : un bon vivant qui philosophe est comme un animal qu’un lutin fait tourner en cercle autour d’une lande aride, tandis qu’un beau pâturage vert s’étend à l’entour.
FAUST
Comment commençons-nous ?
MEPHISTOPHELES
Nous partons tout de suite, ce cabinet n’est qu’un lieu de torture : appelle-t-on vivre, s’ennuyer soi et ses petits drôles ? Laisse cela à ton voisin la grosse panse ! A quoi bon te tourmenter à battre la paille ? Ce que tu sais de mieux, tu n’oserais le dire à l’écolier. J’en entends justement un dans l’avenue.
FAUST
Il ne m’est point possible de le voir.
MEPHISTOPHELES
Le pauvre garçon est là depuis longtemps, il ne faut pas qu’il s’en aille mécontent. Viens ! donne-moi ta robe et ton bonnet ; le déguisement me siéra bien. (Il s’habille.) Maintenant repose-toi sur mon esprit ; je n’ai besoin que d’un petit quart d’heure. Prépare tout cependant pour notre beau voyage. (Faust sort. )
MEPHISTOPHELES
(dans les longs habits de Faust), Méprise bien la raison et la science, suprême force de l’humanité. Laisse-toi désarmer par les illusions et les prestiges de l’esprit malin, et tu es à moi sans restriction.
Le sort l’a livré à un esprit qui marche toujours intrépidement devant lui et dont l’élan rapide a bientôt surmonté tous les plaisirs de la terre ! Je vais sans relâche le traîner dans les déserts de la vie ; il se débattra, me saisira, s’attachera à moi, et son insatiabilité verra des aliments et des liqueurs se balancer devant ses lèvres, sans jamais les toucher ; c’est en vain qu’il implorera quelque soulagement, et ne se fût-il pas donné au diable, il n’en périrait pas moins.
UN ÉCOLIER (entre)
L’ÉCOLIER
Je suis ici depuis peu de temps, et je viens, plein de soumission, causer et faire connaissance avec un homme qu’on ne m’a nommé qu’avec vénération.
MEPHISTOPHELES
Votre honnêteté me réjouit fort ! Vous voyez en moi un homme tout comme un autre. Avez-vous déjà beaucoup étudié ?
L’ÉCOLIER
Je viens vous prier de vous charger de moi ! Je suis muni de bonne volonté, d’une dose passable d’argent, et de sang frais ; ma mère a eu bien de la peine à m’éloigner d’elle, et j’en profiterais volontiers pour apprendre ici quelque chose d’utile.
MEPHISTOPHELES
Vous êtes vraiment à la bonne source.
L’ÉCOLIER
A parler vrai, je voudrais déjà m’éloigner. Parmi ces murs, ces salles, je ne me plairai en aucune façon ; c’est un espace bien étranglé, on n’y voit point de verdure, point d’arbres, et, dans ces salles, sur les bancs, je perds l’ouïe, la vue et la pensée.
MEPHISTOPHELES
Cela ne dépend que de l’habitude : c’est ainsi qu’un enfant ne saisit d’abord qu’avec répugnance le sein de sa mère, et bientôt cependant y puise avec plaisir sa nourriture. Il en sera ainsi du sein de la sagesse, vous le désirerez chaque jour davantage.
L’ÉCOLIER
Je veux me pendre de joie à son cou ; cependant, enseignez-moi le moyen d’y parvenir.
MEPHISTOPHELES
Expliquez-vous avant de poursuivre ; quelle faculté choisissez-vous ?
L’ÉCOLIER
Je souhaiterais de devenir fort instruit, et j’aimerais assez à pouvoir embrasser tout ce qu’il y a sur la terre et dans le ciel, la science et la nature.
MEPHISTOPHELES
Vous êtes en bon chemin ; cependant il ne faudrait pas vous écarter beaucoup.
L’ÉCOLIER
M’y voici corps et âme ; mais je serais bien aise de pouvoir disposer d’un peu de liberté et de bon temps aux jours de grandes fêtes, pendant l’été. .
MEPHISTOPHELES
Employez le temps, il nous échappe si vite ! cependant l’ordre vous apprendra à en gagner. Mon bon ami, je vous conseille avant tout le cours de logique. Là on vous dressera bien l’esprit, on vous l’affublera de bonnes bottes espagnoles, pour qu’il trotte prudemment dans le chemin de la routine, et n’aille pas se promener en zigzag comme un feu follet. Ensuite, on vous apprendra tout le long du jour que pour ce que vous faites en un clin d’œil, comme boire et manger, un, deux, trois, est indispensable. Il est de fait que la fabrique des pensées est comme un métier de tisserand, où un mouvement du pied agite des milliers de fils, où la navette monte et descend sans cesse, où les fils glissent invisibles, où mille nœuds se forment d’un seul coup : le philosophe entre ensuite, et vous démontre qu’il doit en être ainsi : le premier est cela, le second cela, donc le troisième et le quatrième cela ; et que si le premier et le second n’existaient pas, le troisième et le quatrième n’existeraient pas davantage. Les étudiants de tous les pays prisent fort ce raisonnement, et aucun d’eux pourtant n’est devenu tisserand. Qui veut reconnaître et détruire un être vivant commence par en chasser l’âme : alors il en a entre les mains toutes les parties ; mais, hélas ! que manque-t-il ?
rien que le lien intellectuel. La chimie nomme cela encheiresin naturoe ; elle se moque ainsi d’elle-même, et l’ignore.
L’ÉCOLIER
Je ne puis tout à fait vous comprendre.
MEPHISTOPHELES
Cela ira bientôt beaucoup mieux, quand vous aurez appris à tout réduire et à tout classer convenablement.
L’ÉCOLIER.
Je suis si hébété de tout cela, que je crois avoir une roue de moulin dans la tête.
MEPHISTOPHELES
Et puis, il faut avant tout vous mettre à la métaphysique : là vous devrez scruter profondément ce qui ne convient pas au cerveau de l’homme ; que cela aille ou n’aille pas, ayez toujours à votre service un mot technique.
Mais d’abord, pour cette demi-année, ordonnez votre temps le plus régulièrement possible. Vous avez par jour cinq heures de travail ; soyez ici au premier coup de cloche après vous être préparé toutefois, et avoir bien étudié vos paragraphes, afin d’être d’autant plus sûr de ne rien dire que ce qui est dans le livre ; et cependant ayez grand soin d’écrire, comme si le Saint-Esprit dictait.
L’ÉCOLIER
Vous n’aurez pas besoin de me le dire deux fois ; je suis bien pénétré de toute l’utilité de cette méthode : car, quand on a mis du noir sur du blanc, on rentre chez soi tout à fait soulagé. .
MEPHISTOPHELES
Pourtant, choisissez une faculté.
L’ÉCOLIER
Je ne puis m’accommoder de l’étude du droit.
MEPHISTOPHELES
Je ne vous en ferai pas un crime : je sais trop ce que c’est que cette science. Les lois et les droits se succèdent comme une éternelle maladie ; ils se traînent de générations en générations, et s’avancent sourdement d’un lieu dans un autre. Raison devient folie, bienfait devient tourment : malheur à toi, fils de tes pères, malheur à toi ! car du droit né avec nous, hélas ! il n’en est jamais question ;
L’ÉCOLIER
vous augmentez encore par là mon dégoût : à heureux celui que vous instruisez ! J’ai presque envie d’étudier la théologie.
MEPHISTOPHELES
Je désirerais ne pas vous induire en erreur, quant à ce qui concerne cette science ; il est si difficile d’éviter la fausse route ; elle renferme un poison si bien caché, que l’on a tant de peine à distinguer du remède ! Le mieux est, dans ces leçons-là, si toutefois vous en suivez, de jurer toujours sur la parole du maître. Au total… arrêtez-vous aux mots ! et vous arriverez alors par la route la plus sûre au temple de la certitude.
L’ÉCOLIER
Cependant un mot doit toujours contenir une idée.
MEPHISTOPHELES
Fort bien ! mais il ne faut pas trop s’en inquiéter, car, où les idées manquent, un mot peut être substitué à propos ; on peut avec des mots discuter fort convenablement, avec des mots bâtir un système ; les mots se font croire aisément, on n’en ôterait pas un iota.
L’ÉCOLIER
Pardonnez si je vous fais tant de demandes, mais il faut encore que je vous en importune… Ne me parlerez-vous pas un moment de la médecine ? Trois années, c’est bien peu de temps, et, mon Dieu ! le champ est si vaste ; souvent un seul signe du doigt suffit pour nous mener loin !
MEPHISTOPHELES (à part)
Ce ton sec me fatigue, je vais reprendre mon rôle de diable.
(Haut.) L’esprit de la médecine est facile à saisir ; vous étudiez bien le grand et le petit monde, pour les laisser aller enfin à la grâce de Dieu. C’est en vain que vous vous élanceriez après la science, chacun n’apprend que ce qu’il peut apprendre ; mais celui qui sait profiter du moment, c’est là l’homme avisé. vous êtes encore assez bien bâti, la hardiesse n’est pas ce qui vous manque, et si vous avez de la confiance en vous-même, vous en inspirerez à l’esprit des autres. Surtout, apprenez à conduire les femmes ; c’est leur éternel hélas ! modulé sur tant de tons différents,qu’il faut traiter toujours par la même méthode, et tant que vous serez avec elles à moitié respectueux, vous les aurez toutes sous la main. Un titre pompeux doit d’abord les convaincre que votre art surpasse de beaucoup tous les autres : alors vous pourrez parfaitement vous permettre certaines choses, dont plusieurs années donneraient à peine le droit à un autre que vous : ayez soin de leur tâter souvent le pouls, et en accompagnant votre geste d’un coup d’œil ardent, passez le bras autour de leur taille élancée, comme pour voir si leur corset est bien lacé.
L’ÉCOLIER
Cela se comprend de reste : on sait son monde !
MEPHISTOPHELES
Mon bon ami, toute théorie est sèche, et l’arbre précieux de la vie est fleuri.
L’ÉCOLIER
Je vous jure que cela me fait l’effet d’un rêve ; oserai-je vous déranger une autre fois pour profiter plus parfaitement de votre sagesse ?
MEPHISTOPHELES
J’y mettrai volontiers tous mes soins.
L’ÉCOLIER
Il me serait impossible de revenir sans vous avoir cette fois présenté mon album ; accordez-moi la faveur d’une remarque.
MEPHISTOPHELES
J’y consens. (Il écrit et le lui rend.) Eritis sicut Deus, bonum et malum scientes. (Il salue respectueusement, et se retire.).
MEPHISTOPHELES
Suis seulement la vieille sentence de mon cousin le serpent, tu douteras bientôt de ta ressemblance divine.
FAUST
Où devons-nous aller maintenant ?
MEPHISTOPHELES
Où il te plaira. Nous pouvons voir le grand et le petit monde : quel plaisir, quelle utilité seront le fruit de ta course !
FAUST
Mais, par ma longue barbe, je n’ai pas le plus léger savoir-vivre ; ma recherche n’aura point de succès, car je n’ai jamais su me produire dans le monde ; je me sens si petit en présence des autres ! je serais embarrassé à tout moment.
MEPHISTOPHELES
Mon bon ami, tout cela se donne ; aie. confiance en toi même, et tu sauras vivre.
FAUST
Comment sortirons-nous d’ici ? Où auras-tu des chevaux, des valets.et un équipage ?
MEPHISTOPHELES
Etendons ce manteau, il nous portera à travers les airs :
pour une course aussi hardie, tu ne prends pas un lourd paquet avec toi ; un peu d’air inflammable que je vais préparer nous enlèvera bientôt de terre, et si nous sommes légers, cela ira vite. Je te félicite du nouveau genre de vie que tu viens d’embrasser.