Frankenstein (1831)/Chapitre VIII

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Chapitre VIII
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Nous passâmes une triste matinée, jusqu’à onze heures, où le jugement devait commencer. Mon père et tous les autres membres de la famille étant cités comme témoins, je les accompagnai à la cour.

Mon supplice fut aigu pendant toute cette comédie judiciaire. On allait y décider si le résultat de ma curiosité et de mes pratiques inavouables serait cause de la mort de deux de mes semblables ; l’un, un enfant souriant, plein d’innocence et de joie ; l’autre, assassiné d’une manière bien plus effrayante encore, avec toutes les aggravations d’infamie susceptibles d’immortaliser l’horreur du meurtre. Justine aussi était une jeune fille remarquable, et avait des qualités qui lui promettaient une vie heureuse ; et tout cela allait subir l’oblitération d’une tombe ignominieuse ; et de tout cela j’étais la cause ! J’aurais mille fois préféré m’avouer coupable du crime imputé à Justine ; mais, par suite de mon absence lorsqu’il avait été commis, mon dire eût été considéré comme le délire d’un fou, sans contribuer en rien à disculper celle qui devait mourir à cause de moi.

Justine avait l’air calme. Elle était vêtue de deuil ; et sa physionomie toujours attirante, avait revêtu, sous l’influence de la solennité de ses sentiments, une beauté exquise. Pourtant, elle semblait se fier à son innocence ; elle ne tremblait pas, bien que sous le regard de milliers de gens qui l’exécraient. Car toute la bienveillance qu’en d’autres circonstances aurait pu susciter sa beauté, s’effaçait dans l’esprit des spectateurs derrière l’imagination du crime énorme qu’on lui attribuait. Elle était tranquille ; et pourtant sa tranquillité portait des marques de contrainte ; et puisqu’on lui avait auparavant reproché sa confusion comme une preuve de culpabilité, elle s’efforçait de paraître courageuse. En entrant dans la salle, elle la parcourut du regard et découvrit rapidement où nous étions assis. Une larme sembla obscurcir son regard lorsqu’elle nous aperçut, mais elle retrouva vite son calme, et une expression d’affection mêlée de tristesse paraissait attester son innocence parfaite.

Le jugement commença ; et lorsque l’avocat général eût défini l’accusation, plusieurs témoins furent appelés à la barre. Plusieurs faits étranges se combinaient contre elle, susceptibles d’ébranler quiconque n’avait pas, de son innocence, les preuves qui étaient en ma possession. Elle était restée hors de la maison toute la nuit où le meurtre avait été commis, et elle avait été aperçue par une maraîchère, non loin de l’endroit où l’on avait, par la suite, retrouvé le corps de l’enfant assassiné. La femme lui avait demandé ce qu’elle faisait là ; mais son attitude avait été étrange, et elle n’avait fait qu’une réponse confuse et inintelligible. Elle était rentrée à la maison vers huit heures ; et lorsqu’on lui avait demandé où elle avait passé la nuit, elle avait répondu avoir passé son temps à chercher l’enfant, et s’était inquiétée de savoir si l’on n’avait rien appris à son sujet. Lorsqu’on lui avait montré le cadavre, elle avait eu une violente crise de nerfs, et avait dû garder le lit plusieurs jours. On produisit alors la miniature trouvée par un domestique dans une de ses poches ; et lorsque Elizabeth, d’une voix tremblante, déclara que c’était bien celle qu’une heure avant la disparition de l’enfant elle lui avait passée autour du cou, un murmure d’horreur et d’indignation remplit la salle.

On appela Justine pour se défendre. À mesure que la discussion s’était prolongée, sa physionomie s’était altérée. La surprise, l’horreur et le désespoir s’y peignaient intenses. Parfois, elle essayait de réprimer ses larmes ; mais lorsqu’on lui demanda de parler, elle rassembla ses forces, et le fit de façon à pouvoir être entendue, bien que d’une voix incertaine.

— Dieu sait, dit-elle, que je suis entièrement innocente. Mais je ne présume pas que mes protestations me fassent acquitter ; je fais reposer mon innocence sur une explication franche et simple des faits que l’on m’oppose ; et j’espère que ma réputation constante d’honnêteté inclinera mes juges vers une interprétation bienveillante, si une circonstance quelconque comporte à leurs yeux le doute ou le soupçon.

Elle dit alors comment, avec la permission d’Elizabeth, elle avait passé chez une tante, à Chêne, village situé à environ une lieue de Genève, le soir de la nuit où le meurtre avait eu lieu. À son retour, vers neuf heures, elle rencontra un homme qui lui demanda si elle ne savait rien de l’enfant perdu. Son récit l’alarma, et elle passa, à le chercher, plusieurs heures, de sorte que les portes de Genève se trouvèrent fermées, et qu’elle dut passer une bonne partie de la nuit dans la grange dépendant d’une maison dont elle ne voulut pas réveiller les habitants, de qui elle était bien connue. Elle avait passé là la plus grande partie de la nuit, à veiller ; elle croyait s’être endormie vers le matin, pendant quelques minutes ; des pas troublèrent son sommeil, et elle s’éveilla. Il faisait jour, et elle quitta son refuge pour essayer encore de retrouver mon frère. Si elle s’était aventurée vers l’endroit où se trouvait son cadavre, c’était sans le savoir. Qu’elle ait eu l’air égaré quand elle fut questionnée par la maraîchère, cela n’avait rien d’étonnant, puisqu’elle avait passé une nuit blanche, et que le sort du pauvre William n’était pas encore éclairci. Au sujet de la miniature, elle ne pouvait donner aucune explication.

— Je sais, continua la malheureuse victime, avec quelle lourdeur fatale pèse sur moi cette unique circonstance, mais je n’ai aucun moyen de l’expliquer ; et après avoir dit, à ce sujet, mon ignorance entière, je ne puis que conjecturer les causes probables de sa présence dans ma poche. Mais, là encore je suis arrêtée. Je ne crois pas avoir un ennemi sur terre ; et personne, à coup sûr, n’aurait eu la méchanceté de causer légèrement ma mort. Est-ce l’assassin qui l’y a mis ? Je ne sache pas lui avoir fourni l’occasion de le faire ; et dans ce cas, pourquoi aurait-il volé ce bijou pour l’abandonner ensuite si tôt ?

« Je m’en remets à l’impartialité de mes juges, et pourtant je ne vois aucune raison d’espérer. Je demande qu’on m’accorde la faveur de questionner plusieurs témoins sur mon passé ; et si leur témoignage ne pèse pas autant dans la balance que la supposition de mon crime, je me résignerai à être condamnée, bien que je sois prête à jurer de mon innocence sur mon salut. »

On appela plusieurs témoins qui la connaissaient depuis des années, et ils dirent du bien d’elle ; mais la peur et la haine du crime dont ils la supposaient coupable, les intimidaient et les disposaient peu à se produire. Elizabeth s’aperçut que, même cette dernière ressource, son excellent caractère et sa conduite irréprochable, n’allaient servir en rien l’accusée ; bien que dans une agitation extrême, elle demanda que la cour l’entendit.

— Je suis, dit-elle, la cousine du malheureux enfant assassiné, ou plutôt sa sœur, car j’ai été élevée par ses parents et j’ai vécu auprès d’eux depuis sa naissance et même longtemps auparavant. On peut donc considérer comme déplacé que je prenne une initiative quelconque en cette circonstance ; mais quand je vois une créature humaine sur le point de périr par la lâcheté de ceux qui se disent ses amis, je demande l’autorisation de dire ce que je sais d’elle. Je la connais parfaitement. J’ai vécu dans la même maison qu’elle, pendant cinq ans, puis pendant deux ans. Elle m’est toujours apparue alors comme la plus aimable et la plus bienveillante personne. Elle a soigné Mme Frankenstein, ma tante, au cours de sa dernière maladie, avec la plus grande affection et le plus grand dévouement ; plus tard, elle a soigné sa propre mère, pendant une maladie prolongée, d’une façon qui lui a valu l’admiration de tous ceux qui la connaissaient ; ensuite, elle est revenue vivre chez mon oncle, dont toute la famille l’aimait. Elle était très attachée à l’enfant qui est mort aujourd’hui, et elle a été pour lui la plus affectueuse des mères. Pour ma part, je n’hésite pas à dire qu’en dépit des faits qu’on lui oppose, je crois et j’espère en sa parfaite innocence. Rien ne pouvait la tenter de commettre cet acte. Quant à ce médaillon, qui constitue la preuve principale, je le lui aurais donné avec plaisir, si elle m’avait exprimé le vif désir de l’avoir, tant je l’estime et la place haut.

Cet appel simple et fort d’Elizabeth fut accueilli par un murmure d’approbation ; mais c’était là le résultat de son intervention généreuse, et non une manifestation en faveur de la pauvre Justine, contre laquelle l’indignation publique se retourna avec une violence nouvelle, en l’accusant de la plus noire ingratitude. Elle-même pleurait tandis qu’Elizabeth parlait, mais sans répondre. Pendant tout le jugement, ma propre agitation et mon angoisse furent extrêmes. Je croyais en son innocence ; je la savais pertinemment. Se pouvait-il que le démon qui, je n’en doutais pas un instant, avait tué son frère, eût aussi, en son ironie infernale, livré l’innocence à la mort et à l’ignominie ? Je ne pus supporter l’horreur de ma situation ; et lorsque je m’aperçus que la voix du peuple et l’expression des juges avaient déjà condamné ma malheureuse victime, je me précipitai, désespéré, hors du tribunal.

Les tortures de l’accusée n’égalaient pas les miennes ; elle avait le soutien de son innocence, mais les dents du remords déchiraient mon sein, et ne lâchaient pas leur proie.

Je passai une nuit de souffrance sans mélange. Le matin venu, je me rendis à la cour ; mes lèvres et ma gorge étaient desséchées. Je n’osais poser la question fatale ; mais on me connaissait, et le magistrat devina la cause de ma visite. On avait voté ; toutes les boules étaient noires, et Justine était condamnée.

Je ne peux prétendre décrire ce que je ressentis. J’avais auparavant éprouvé des sensations d’horreur ; et j’ai essayé de les exprimer suffisamment, mais les paroles ne peuvent donner une idée du désespoir accablant que j’éprouvai alors. La personne à laquelle je m’adressai ajouta que Justine avait déjà confessé son crime. « Cette preuve était, dit-il, à peine nécessaire dans un cas si peu douteux, mais je suis heureux que nous l’ayons eue ; en fait, nul de nos juges n’aime condamner un criminel sur des présomptions extérieures, si probantes soient-elles. »

Cette nouvelle était étrange et inattendue ; quel en pouvait être le sens ? Mes yeux m’avaient-ils trompé ? et étais-je donc aussi fou que tout le monde le croirait si je découvrais l’objet de mes soupçons ? Je me hâtai de rentrer chez moi, et Elizabeth me demanda avec angoisse le résultat.

« Ma cousine, répondis-je, la décision est celle à laquelle vous vous êtes peut-être attendue ; tous les juges aiment mieux condamner dix innocents que laisser échapper un seul coupable. Mais elle a avoué. »

Ce fut un coup terrible pour Elizabeth, qui avait espéré fermement en l’innocence de Justine. « Hélas ! dit-elle, comment jamais croirai-je encore en la bonté humaine ? Comment Justine, que j’aimais et estimais comme ma propre sœur, a-t-elle pu cacher la trahison sous ces sourires d’innocence ? La douceur de son regard semblait la déclarer incapable de brutalité ou de ruse ; et pourtant, elle a commis un meurtre. »

Bientôt après, nous apprîmes que la malheureuse victime avait exprimé le désir de voir ma cousine. Mon père insistait pour qu’elle n’y allât pas ; mais il ajouta qu’il laissait à son jugement et à ses sentiments le soin de décider. « Certes, dit Elizabeth, j’irai, bien qu’elle soit coupable ; et vous, Victor, vous m’accompagnerez : je ne peux y aller seule. » La pensée de cette visite m’était une torture ; pourtant, je ne pouvais refuser.

Nous entrâmes dans la prison sombre, et nous aperçûmes Justine assise au fond sur la paille ; elle portait des menottes, et sa tête était appuyée sur ses mains. Elle se leva en nous voyant entrer ; et lorsqu’on nous eût laissés seuls avec elle, elle se jeta aux pieds d’Elizabeth en pleurant amèrement. Ma cousine pleurait elle aussi.

— Oh ! Justine, dit-elle, pourquoi m’avez-vous ravi ma dernière consolation ? J’espérais en votre innocence ; et bien que souffrant terriblement, je n’étais pas si malheureuse que maintenant.

— Croyez-vous donc vous aussi que je sois à ce point exécrable ? Vous aussi vous vous joignez à mes ennemis pour m’écraser, pour me condamner comme un assassin ?

Les sanglots étouffaient sa voix.

— Levez-vous, ma pauvre amie, dit Elizabeth ; pourquoi vous agenouiller, si vous êtes innocente ? Je ne suis point de vos ennemis ; je vous croirai innocente, malgré tous les témoignages, jusqu’au moment où je vous entendrai vous-même vous déclarer coupable. C’est un bruit faux, dites-vous ; soyez sûre, chère Justine, que rien, si ce n’est votre propre aveu, ne saurait ébranler un instant ma confiance en vous.

— Certes j’ai avoué ; mais mon aveu est un mensonge. J’ai avoué pour obtenir ma grâce, peut-être ; mais maintenant, ce mensonge est plus lourd en mon cœur que tous mes autres péchés. Le Dieu du Ciel me pardonne ! Depuis le moment où j’ai été condamnée, mon confesseur m’a assiégée ; il m’a à tel point épouvantée et menacée, que j’ai commencé à me croire le monstre qu’il me déclarait être. Il m’a menacée de l’excommunication et de l’enfer à ma dernière heure, si je persistais à ne pas avouer. Chère amie, je n’avais personne pour me soutenir ; tous me regardaient comme une misérable condamnée à l’ignominie et à la perdition ! Que pouvais-je faire ? En une heure mauvaise, j’ai souscrit à un mensonge ; et ce n’est que maintenant que je me sens vraiment misérable.

Elle s’arrêta en pleurant, puis continua : « C’était avec horreur, ma douce amie, que j’imaginais coupable à vos yeux, et d’un crime dont seul le démon lui-même aurait été capable, votre Justine que votre chère tante avait à tel point honorée, et que vous-même vous aimiez ! Cher William ! Enfant adoré ! Je vous reverrai bientôt au ciel où tous nous serons heureux ; et c’est là ma consolation, alors que je vais souffrir l’ignominie et la mort. »

— Oh ! Justine, pardonnez-moi d’avoir un seul instant manqué de confiance en vous. Pourquoi avez-vous avoué ? Mais ne vous lamentez pas, chère enfant. Ne craignez rien. Je vais proclamer, je vais prouver votre innocence. Mes larmes et mes prières adouciront les cœurs de pierre de vos ennemis. Vous ne mourrez point. Vous, ma compagne de jeu, ma sœur, périr sur l’échafaud ! Non, non. Je ne survivrais jamais à un malheur semblable !

Justine secoua douloureusement la tête. « Je ne crains pas la mort, dit-elle ; cet effroi-là est passé. Dieu me soutient dans ma faiblesse, et me donne le courage nécessaire pour supporter le pire. Je quitte un monde d’amertume et de tristesse ; et si vous gardez de moi le souvenir d’une créature injustement condamnée, je me résigne au destin qui m’attend. Apprenez de moi, chère amie, à vous soumettre humblement à la volonté du ciel. »

Pendant cette conversation, je m’étais retiré dans un coin de la prison où je pouvais cacher l’angoisse horrible qui me possédait. Le désespoir ! qui donc osait employer ce mot ? Cette malheureuse victime, qui, le lendemain, devait franchir la limite terrible entre la vie et la mort, ne ressentait pas une angoisse aussi profonde et amère que la mienne. Je claquais et grinçais des dents, gémissant du plus profond de mon âme. Justine tressaillit. Quand elle vit qui était là, elle s’approcha et me dit : « Cher ami, vous êtes extrêmement bon de me visiter ; vous, j’espère, ne croirez pas que je sois coupable ? »

Je ne pouvais lui répondre. « Non, Justine, dit Elizabeth ; il est plus convaincu de votre innocence que je ne l’étais moi-même ; car même lorsqu’il a appris que vous aviez confessé le crime, il ne l’a pas cru. »

— Je le remercie du fond du cœur. Dans ces derniers moments, je ressens la plus profonde reconnaissance pour ceux qui pensent à moi avec bonté ! Quelle n’est pas la douceur de l’affection des autres pour une misérable telle que moi ! Elle efface plus de la moitié de mon malheur. Il me semble que je vais mourir en paix, maintenant que vous, ma chère amie, et votre cousin, reconnaissez mon innocence.

C’est ainsi que la malheureuse essayait de consoler les autres et de se consoler elle-même. Elle arriva en fait à la résignation à laquelle elle aspirait. Quant à moi, le meurtrier véritable, je sentais dans mon cœur le ver éternel qui rend impossible toute espérance et toute consolation. Elizabeth, de même, pleurait et souffrait ; mais sa souffrance était aussi celle de l’innocence qui, semblable à un nuage qui passe sur la beauté de la lune, la cache un instant, mais ne peut en ternir l’éclat. L’angoisse et le désespoir avaient pénétré au cœur de mon être ; j’emportais avec moi un enfer que rien ne pouvait éteindre. Nous passâmes plusieurs heures avec Justine ; et ce fut à grand-peine qu’Elizabeth put s’arracher d’auprès d’elle. « Je voudrais, s’écriait-elle, pouvoir mourir avec vous ; je ne peux vivre dans ce monde de souffrance. »

Justine réussit à sourire, tout en réprimant à grand-peine ses larmes d’amertume. Elle embrassa Elizabeth, et d’une voix dont elle avait à demi effacé l’émotion : « Adieu, ma douce amie, lui dit-elle, chère Elizabeth, ma bien-aimée, ma seule amie ! puisse le ciel, en sa bonté, vous bénir et vous conserver ! puisse ce malheur être le dernier que vous subirez ! Vivez, soyez heureuse, et rendez heureux les autres ! »

Et Justine mourut le lendemain. L’éloquence déchirante d’Elizabeth ne put rien modifier à la croyance définitive des juges en la culpabilité de la sainte martyre. Mes propres supplications, passionnées et indignées, furent vaines ; et lorsque je reçus leurs froides réponses et que j’entendis leurs raisonnements durs et impassibles, mon intention d’avouer mourut sur mes lèvres. J’aurais peut-être réussi à me faire passer pour fou, non à faire révoquer la sentence de ma malheureuse victime. Elle mourut sur l’échafaud comme une criminelle.

Au milieu des tortures de mon propre cœur, je me retournai pour contempler la souffrance profonde et muette d’Elizabeth. De cela encore, j’étais responsable. Et le chagrin de mon père, et la désolation de ce foyer jadis si souriant, tout cela était l’œuvre de mes mains trois fois maudites. Vous pleurez, malheureux, mais ce ne sont pas vos dernières larmes ! De nouveau s’élèveront vos lamentations, vos cris retentiront à mainte et mainte reprise. Frankenstein, votre fils, votre parent, l’ami d’enfance que vous avez tant aimé, celui qui pour vous donnerait jusqu’à la dernière goutte du sang de son cœur, qui n’accueille aucune pensée, aucune sensation joyeuse dont le reflet n’illumine pas aussi vos chers visages, — qui voudrait remplir l’atmosphère de bénédictions et passer sa vie à vous servir, — c’est lui qui ordonne vos pleurs, vos larmes innombrables ; et son bonheur dépasserait ses espérances si l’inexorable destin était aujourd’hui satisfait, et si l’œuvre de destruction s’arrêtait avant que la paix de la tombe ait succédé à vos tristes tourments !

Ainsi parlait mon âme prophétique, tandis que, déchiré par le remords, je voyais ces êtres aimés verser de vaines larmes sur les tombes de William et de Justine, premières et malheureuses victimes de mes arts sacrilèges.


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