Génie du christianisme/Partie 4/Livre 6/Chapitre XIII

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Chapitre XII - Récapitulation générale Génie du christianisme


Chapitre XIII - Quel serait aujourd’hui l’état de la société, si le Christianisme n’eût point paru sur la terre. — Conjectures. — Conclusion

Nous terminerons cet ouvrage par l’examen de l’importante question qui fait le titre de ce dernier chapitre : en tâchant de découvrir ce que nous serions probablement aujourd’hui si le christianisme n’eût pas paru sur la terre, nous apprendrons à mieux apprécier ce que nous devons à cette religion divine.

Auguste parvint à l’empire par des crimes et régna sous la forme des vertus. Il succédait à un conquérant, et pour se distinguer il fut tranquille.

Ne pouvant être un grand homme, il voulait être un prince heureux. Il donna beaucoup de repos à ses sujets : un immense foyer de corruption s’assoupit ; ce calme fut appelé prospérité. Auguste eut le génie des circonstances : c’est celui qui recueille les fruits que le véritable génie a préparés ; il le suit et ne l’accompagne pas toujours.

Tibère méprisa trop les hommes, et surtout leur fit trop voir ce mépris. Le seul sentiment dans lequel il mit de la franchise était le seul où il eût dû dissimuler ; mais c’était un cri de joie qu’il ne pouvait s’empêcher de pousser, en trouvant le peuple et le sénat romain au-dessous même de la bassesse de son propre cœur.

Lorsqu’on vit ce peuple-roi se prosterner devant Claude et adorer le fils d’Enobarbus, on put juger qu’on l’avait honoré en gardant avec lui quelque mesure. Rome aima Néron. Longtemps après la mort de ce tyran, ses fantômes faisaient tressaillir l’empire de joie et d’espérance. C’est ici qu’il faut s’arrêter pour contempler les mœurs romaines. Ni Titus, ni Antonin, ni Marc-Aurèle, ne purent en changer le fond : un Dieu seul le pouvait.

Le peuple romain fut toujours un peuple horrible : on ne tombe point dans les vices qu’il fit éclater sous ses maîtres sans une certaine perversité naturelle et quelque défaut de naissance dans le cœur. Athènes corrompue ne fut jamais exécrable : dans les fers, elle ne songea qu’à jouir. Elle trouva que ses vainqueurs ne lui avaient pas tout ôté, puisqu’ils lui avaient laissé le temple des Muses.

Quand Rome eut des vertus, ce furent des vertus contre nature. Le premier Brutus égorge ses fils et le second assassine son père. Il y a des vertus de position qu’on prend trop facilement pour des vertus générales, et qui ne sont que des résultats locaux. Rome libre fut d’abord frugale, parce qu’elle était pauvre ; courageuse, parce que ses institutions lui mettaient le fer à la main et qu’elle sortait d’une caverne de brigands. Elle était d’ailleurs féroce, injuste, avare, luxurieuse : elle n’eut de beau que son génie, son caractère fut odieux.

Les décemvirs la foulent aux pieds. Marius verse à volonté le sang des nobles et Sylla celui du peuple ; pour dernière insulte celui-ci abjure publiquement la dictature. Les conjurés de Catilina s’engagent à massacrer leurs propres pères[1], et se font un jeu de renverser cette majesté romaine que Jugurtha se propose d’acheter[2]. Viennent les triumvirs et leurs proscriptions : Auguste ordonne au père et au fils de s’entretuer[3], et le père et le fils s’entretuent. Le sénat se montre trop vil, même pour Tibère[4]. Le dieu Néron a des temples. Sans parler de ces délateurs sortis des premières familles patriciennes ; sans montrer les chefs d’une même conjuration, se dénonçant et s’égorgeant les uns les autres[5] ; sans représenter des philosophes discourant sur la vertu au milieu des débauches de Néron, Sénèque excusant un parricide, Burrhus[6] le louant et pleurant à la fois ; sans rechercher sous Galba, Vitellius, Domitien, Commode, ces actes de lâcheté qu’on a lus cent fois et qui étonnent toujours, un seul trait nous peindra l’infamie romaine : Plautien, ministre de Sévère, en mariant sa fille au fils aîné de l’empereur, fit mutiler cent Romains libres, dont quelques-uns étaient mariés et pères de famille, " afin, dit l’historien, que sa fille eût à sa suite des eunuques dignes d’une reine d’Orient[7]. "

A cette lâcheté de caractère joignez une épouvantable corruption de mœurs. Le grave Caton vient pour assister aux prostitutions des jeux de Flore. Sa femme Marcia étant enceinte, il la cède à Hortensius ; quelque temps après Hortensius meurt, et ayant laissé Marcia héritière de tous ses biens, Caton la reprend au préjudice du fils d’Hortensius.

Cicéron se sépare de Térentia pour épouser Publilia sa pupille. Sénèque nous apprend qu’il y avait des femmes qui ne comptaient plus leurs années par consuls, mais par le nombre de leurs maris[8]. Tibère invente les scellarii et les spintriae ; Néron épouse publiquement l’affranchi Pythagore[9], et Héliogabale célèbre ses noces avec Hiéroclès[10].

Ce fut ce même Néron, déjà tant de fois cité, qui institua les fêtes Juvénales. Les chevaliers, les sénateurs et les femmes du premier rang étaient obligés de monter sur le théâtre, à l’exemple de l’empereur, et de chanter des chansons dissolues en copiant les gestes des histrions[11]. Pour le repas de Tigellin, sur l’étang d’Agrippa, on avait bâti des maisons au bord du lac, où les plus illustres Romaines étaient placées vis-à-vis de courtisanes toutes nues. A l’entrée de la nuit, tout fut illuminé[12], afin que les débauches eussent un sens de plus et un voile de moins.

La mort faisait une partie essentielle de ces divertissements antiques. Elle était là pour contraste et pour rehaussement des plaisirs de la vie. Afin d’égayer le repas, on faisait venir des gladiateurs avec des courtisanes et des joueurs de flûte. En sortant des bras d’une infâme, on allait voir une bête féroce boire du sang humain : de la vue d’une prostitution on passait au spectacle des convulsions d’un homme expirant. Quel peuple que celui-là, qui avait placé l’opprobre à la naissance et à la mort, et élevé sur un théâtre les deux grands mystères de la nature pour déshonorer d’un seul coup tout l’ouvrage de Dieu !

Les esclaves qui travaillaient à la terre avaient constamment les fers aux pieds ; pour toute nourriture on leur donnait un peu de pain, d’eau et de sel ; la nuit on les renfermait dans des souterrains qui ne recevaient d’air que par une lucarne pratiquée à la voûte de ces cachots. Il y avait une loi qui défendait de tuer les lions d’Afrique, réservés pour les spectacles de Rome. Un paysan qui eût disputé sa vie contre un de ces animaux eût été sévèrement puni[13]. Quand un malheureux périssait dans l’arène, déchiré par une panthère ou percé par les bois d’un cerf, certains malades couraient se baigner dans son sang et le recevoir sur leurs lèvres avides[14]. Caligula souhaitait que le peuple romain n’eût qu’une seule tête, pour l’abattre d’un seul coup[15]. Ce même empereur, en attendant les jeux du Cirque, nourrissait les lions de chair humaine, et Néron fut sur le point de faire manger des hommes tout vivants à un Egyptien connu par sa voracité[16]. Titus, pour célébrer la fête de son père Vespasien, donna trois mille Juifs à dévorer aux bêtes[17]. On conseillait à Tibère de faire mourir un de ses anciens amis qui languissait en prison : " Je ne me suis pas réconcilié avec lui, " répondit le tyran par un mot qui respire tout le génie de Rome.

C’était une chose assez ordinaire qu’on égorgeât cinq mille, six mille, dix mille, vingt mille personnes de tout rang, de tout sexe et de tout âge, sur un soupçon de l’empereur[18], et les parents des victimes ornaient leurs maisons de feuillages, baisaient les mains du dieu et assistaient à ses fêtes. La fille de Séjan, âgée de neuf ans, qui disait qu’elle ne le ferait plus et qui demandait qu’on lui donnât le fouet[19] lorsqu’on la conduisait en prison, fut violée par le bourreau avant d’être étranglée par lui : tant ces vertueux Romains avaient de respect pour les lois ! On vit sous Claude (et Tacite le rapporte comme un beau spectacle[20]) dix-neuf mille hommes s’égorger sur le lac Fucin pour l’amusement de la populace romaine : avant d’en venir aux mains, les combattants saluèrent l’empereur : Ave, imperator, morituri te salutant ! " César, ceux qui vont mourir te saluent ! " Mot aussi lâche qu’il est touchant.

C’est l’extinction absolue du sens moral qui donnait aux Romains cette facilité de mourir qu’on a si follement admirée. Les suicides sont toujours communs chez les peuples corrompus. L’homme réduit à l’instinct de la brute meurt indifféremment comme elle. Nous ne parlerons point des autres vices des Romains de l’infanticide autorisé par une loi de Romulus, et confirmé par celle des Douze Tables, de l’avarice sordide de ce peuple fameux. Scaptius avait prêté quelques fonds au sénat de Salamine. Le sénat n’ayant pu le rembourser au terme fixé, Scaptius le tint si longtemps assiégé par des cavaliers, que plusieurs sénateurs moururent de faim. Le stoïque Brutus, ayant quelque affaire commune avec ce concussionnaire, s’intéresse pour lui auprès de Cicéron, qui ne peut s’empêcher d’en être indigné[21].

Si donc les Romains tombèrent dans la servitude, ils ne durent s’en prendre qu’à leurs mœurs. C’est la bassesse qui produit d’abord la tyrannie, et, par une juste réaction, la tyrannie prolonge ensuite la bassesse. Ne nous plaignons plus de l’état actuel de la société : le peuple moderne le plus corrompu est un peuple de sages auprès des nations païennes.

Quand on supposerait un instant que l’ordre politique des anciens fût plus beau que le nôtre, leur ordre moral n’approcha jamais de celui que le christianisme a fait naître parmi nous. Et comme enfin la morale est en dernier lieu la base de toute institution sociale, jamais nous n’arriverons à la dépravation de l’antiquité tandis que nous serons chrétiens.

Lorsque les liens politiques furent brisés à Rome et dans la Grèce, quel frein resta-t-il aux hommes ? Le culte de tant de divinités infâmes pouvait-il maintenir des mœurs que les lois ne soutenaient plus ? Loin de remédier à la corruption, il en devint un des agents les plus puissants. Par un excès de misère qui fait frémir, l’idée de l’existence des dieux, qui nourrit la vertu chez les hommes, entretenait les vices parmi les païens, et semblait éterniser le crime, en lui donnant un principe d’éternelle durée.

Des traditions nous sont restées de la méchanceté des hommes et des catastrophes terribles qui n’ont jamais manqué de suivre la corruption des mœurs. Ne serait-il pas possible que Dieu eût combiné l’ordre physique et moral de l’univers de manière qu’un bouleversement dans le dernier entraînât des changements nécessaires dans l’autre et que les grands crimes amenassent naturellement les grandes révolutions ? La pensée agit sur le corps d’une manière inexplicable ; l’homme est peut-être la pensée du grand corps de l’univers. Cela simplifierait beaucoup la nature et agrandirait prodigieusement la sphère de l’homme ; ce serait aussi une clef pour l’explication des miracles, qui rentreraient dans le cours ordinaire des choses. Que les déluges, les embrasements, le renversement des États eussent leurs causes secrètes dans les vices de l’homme ; que le crime et le châtiment fussent les deux poids moteurs placés dans les deux bassins de la balance morale et physique du monde, la correspondance serait belle, et ne ferait qu’un tout d’une création qui semble double au premier coup d’œil.

Il se peut donc faire que la corruption de l’empire romain ait attiré du fond de leurs déserts les barbares qui, sans connaître la mission qu’ils avaient de détruire, s’étaient appelés par instinct le fléau de Dieu. Que fût devenu le monde si la grande arche du christianisme n’eût sauvé les restes du genre humain de ce nouveau déluge ? Quelle chance restait-il à la postérité ? où les lumières se fussent-elles conservées ?

Les prêtres du polythéisme ne formaient point un corps d’hommes lettrés, hors en Perse et en Égypte ; mais les mages et les prêtres égyptiens, qui d’ailleurs ne communiquaient point leurs sciences au vulgaire, n’existaient déjà plus en corps lors de l’invasion des barbares. Quant aux sectes philosophiques d’Athènes et d’Alexandrie, elles se renfermaient presque entièrement dans ces deux villes, et consistaient tout au plus en quelques centaines de rhéteurs, qui eussent été égorgés avec le reste des citoyens.

Point d’esprit de prosélytisme chez les anciens ; aucune ardeur pour enseigner ; point de retraite au désert pour y vivre avec Dieu et pour y sauver les sciences. Quel pontife de Jupiter eût marché au-devant d’Attila pour l’arrêter ? Quel lévite eût persuadé à un Alaric de retirer ses troupes de Rome ? Les barbares qui entraient dans l’empire étaient déjà à demi chrétiens ; mais voyons-les marcher sous la bannière sanglante du dieu de la Scandinavie ou des Tartares, ne rencontrant sur leur route ni une force d’opinion religieuse qui les oblige à respecter quelque chose, ni un fonds de mœurs qui commence à se renouveler chez les Romains par le christianisme : n’en doutons point, ils eussent tout détruit. Ce fut même le projet d’Alaric : " Je sens en moi, disait ce roi barbare, quelque chose qui me porte à brûler Rome. " C’est un homme monté sur des ruines et qui paraît gigantesque.

Des différents peuples qui envahirent l’empire, les Goths semblent avoir eu le génie le moins dévastateur. Théodoric, vainqueur d’Odoacre, fut un grand prince ; mais il était chrétien, mais Boëce, son premier ministre, était un homme de lettres chrétien : cela trompe toutes les conjectures. Qu’eussent fait les Goths idolâtres ? Ils auraient sans doute tout renversé comme les autres barbares. D’ailleurs ils se corrompirent très vite, et si au lieu de vénérer Jésus-Christ ils s’étaient mis à adorer Priape, Vénus et Bacchus, quel effroyable mélange ne fût-il point résulté de la religion sanglante d’Odin et des fables dissolues de la Grèce !

Le polythéisme était si peu propre à conserver quelque chose, qu’il tombait lui-même en ruine de toutes parts, et que Maximin voulut lui faire prendre les formes chrétiennes pour le soutenir. Ce César établit dans chaque province un lévite qui correspondait à l’évêque, un grand-prêtre qui représentait le métropolitain[22]. Julien fonda des couvents de païens, et fit prêcher les ministres de Baal dans leurs temples. Cet échafaudage, imité du christianisme, se brisa bientôt, parce qu’il n’était pas soutenu par un esprit de vertu et ne s’appuyait pas sur les mœurs.

La seule classe des vaincus respectée par les barbares fut celle des prêtres et des religieux. Les monastères devinrent autant de foyers où le feu sacré des arts se conserva avec la langue grecque et la langue latine. Les premiers citoyens de Rome et d’Athènes, s’étant réfugiés dans le sacerdoce chrétien, évitèrent ainsi la mort ou l’esclavage auquel ils eussent été condamnés avec le reste du peuple.

On peut juger de l’abîme où nous serions plongés aujourd’hui si les barbares avaient surpris le monde sous le polythéisme, par l’état actuel des nations où le christianisme s’est éteint. Nous serions tous des esclaves turcs ou quelque chose de pis encore ; car le mahométisme a du moins un fonds de morale, qu’il tient de la religion chrétienne, dont il n’est, après tout, qu’une secte très éloignée. Mais, de même que le premier Ismael fut ennemi de l’antique Jacob, le second est le persécuteur de la nouvelle.

Il est donc très probable que sans le christianisme le naufrage de la société et des lumières eût été total. On ne peut calculer combien de siècles eussent été nécessaires au genre humain pour sortir de l’ignorance et de la barbarie corrompue dans lesquelles il se fût trouvé enseveli.

Il ne fallait rien moins qu’un corps immense de solitaires répandus dans les trois parties du globe, et travaillant de concert à la même fin, pour conserver ces étincelles qui ont rallumé chez les modernes le flambeau des sciences. Encore une fois, aucun ordre politique, philosophique ou religieux du paganisme n’eût pu rendre ce service inappréciable, au défaut de la religion chrétienne. Les écrits des anciens, se trouvant dispersés dans les monastères, échappèrent en partie aux ravages des Goths. Enfin, le polythéisme n’était point, comme le christianisme, une espèce de religion lettrée, si nous osons nous exprimer ainsi, parce qu’il ne joignait point, comme lui, la métaphysique et la morale aux dogmes religieux. La nécessité où les prêtres chrétiens se trouvèrent de publier eux-mêmes des livres, soit pour propager la foi, soit pour combattre l’hérésie, a puissamment servi à la conservation et à la renaissance des lumières.

Dans toutes les hypothèses imaginables, on trouve toujours que l’Evangile a prévenu la destruction de la société ; car, en supposant qu’il n’eût point paru sur la terre, et que, d’un autre côté, les barbares fussent demeurés dans leurs forêts, le monde romain, pourrissant dans ses mœurs, était menacé d’une dissolution épouvantable.

Les esclaves se fussent-ils soulevés ? Mais ils étaient aussi pervers que leurs maîtres ; ils partageaient les mêmes plaisirs et la même honte ; ils avaient la même religion, et cette religion passionnée détruisait toute espérance de changement dans les principes moraux. Les lumières n’avançaient plus, elles reculaient ; les arts tombaient en décadence. La philosophie ne servait qu’à répandre une sorte d’impiété, qui, sans conduire à la destruction des idoles, produisait les crimes et les malheurs de l’athéisme dans les grands, en laissant aux petits ceux de la superstition. Le genre humain avait-il fait des progrès parce que Néron ne croyait plus aux dieux du Capitole[23] et qu’il souillait par mépris les statues des dieux ?

Tacite prétend qu’il y avait encore des mœurs au fond des provinces[24] ; mais ces provinces commençaient à devenir chrétiennes[25], et nous raisonnons dans la supposition que le christianisme n’eût pas été connu, et que les barbares ne fussent pas sortis de leurs déserts. Quant aux armées romaines, qui vraisemblablement auraient démembré l’empire, les soldats en étaient aussi corrompus que le reste des citoyens, et l’eussent été bien davantage s’ils n’avaient été recrutés par les Goths et les Germains. Tout ce que l’on peut conjecturer, c’est qu’après de longues guerres civiles et un soulèvement général qui eût duré plusieurs siècles, la race humaine se fût trouvée réduite à quelques hommes errants sur des ruines. Mais que d’années n’eût-il point fallu à ce nouvel arbre des peuples pour étendre ses rameaux sur tant de débris ! Combien de temps les sciences, oubliées ou perdues, n’eussent-elles point mis à renaître, et dans quel état d’enfance la société ne serait-elle point encore aujourd’hui !

De même que le christianisme a sauvé la société d’une destruction totale, en convertissant les barbares et en recueillant les débris de la civilisation et des arts, de même il eût sauvé le monde romain de sa propre corruption, si ce monde n’eût point succombé sous des armes étrangères : une religion seule peut renouveler un peuple dans ses sources. Déjà celle du Christ rétablissait toutes les bases morales.

Les anciens admettaient l’infanticide et la dissolution du lien du mariage, qui n’est en effet que le premier lien social ; leur probité et leur justice étaient relatives à la patrie : elles ne passaient pas les limites de leurs pays. Les peuples en corps avaient d’autres principes que le citoyen en particulier. La pudeur et l’humanité n’étaient pas mises au rang des vertus. La classe la plus nombreuse était esclave ; les sociétés flottaient éternellement entre l’anarchie populaire et le despotisme : voilà les maux auxquels le christianisme apportait un remède certain, comme il l’a prouvé en délivrant de ces maux les sociétés modernes. L’excès même des premières austérités des chrétiens était nécessaire ; il fallait qu’il y eut des martyrs de la chasteté, quand il y avait des prostitutions publiques ; des pénitents couverts de cendre et de cilice, quand la loi autorisait les plus grands crimes contre les mœurs ; des héros de la charité, quand il y avait des monstres de barbarie ; enfin, pour arracher tout un peuple corrompu aux vils combats du cirque et de l’arène, il fallait que la religion eût, pour ainsi dire, ses athlètes et ses spectacles dans les déserts de la Thébaïde.

Jésus-Christ peut donc en toute vérité être appelé, dans le sens matériel, le Sauveur du monde, comme il l’est dans le sens spirituel. Son passage sur la terre est, humainement parlant, le plus grand événement qui soit jamais arrivé chez les hommes, puisque c’est à partir de la prédication de l’Evangile que la face du monde a été renouvelée. Le moment de la venue du Fils de l’Homme est bien remarquable : un peu plus tôt, sa morale n’était pas absolument nécessaire ; les peuples se soutenaient encore par leurs anciennes lois ; un peu plus tard, ce divin Messie n’eût paru qu’après le naufrage de la société.

Nous nous piquons de philosophie dans ce siècle, mais certes la légèreté avec laquelle nous traitons les institutions chrétiennes n’est rien moins que philosophique. L’Evangile, sous tous les rapports, a changé les hommes ; il leur a fait faire un pas immense vers la perfection. Considérez-le comme une grande institution religieuse en qui la race humaine a été régénérée, alors toutes les petites objections, toutes les chicanes de l’impiété disparaissent. Il est certain que les nations païennes étaient dans une espèce d’enfance morale par rapport à ce que nous sommes aujourd’hui : de beaux traits de justice échappés à quelques peuples anciens ne détruisent pas cette vérité et n’altèrent pas le fond des choses. Le christianisme nous a indubitablement apporté de nouvelles lumières, c’est le culte qui convient à un peuple mûri par le temps ; c’est, si nous osons parler ainsi, la religion naturelle à l’âge présent du monde, comme le règne des figures convenait au berceau d’Israël. Au ciel elle n’a placé qu’un Dieu ; sur la terre elle a aboli l’esclavage. D’une autre part, si vous regardez ses mystères, ainsi que nous l’avons fait, comme l’archétype des lois de la nature, il n’y aura en cela rien d’affligeant pour un grand esprit : les vérités du christianisme, loin de demander la soumission de la raison, en réclament au contraire l’exercice le plus sublime.

Cette remarque est si juste, la religion chrétienne, qu’on a voulu faire passer pour la religion des barbares, est si bien le culte des philosophes, qu’on peut dire que Platon l’avait presque devinée. Non seulement la morale, mais encore la doctrine du disciple de Socrate, a des rapports frappants avec celle de l’Evangile. Dacier la résume ainsi :

" Platon prouve que le Verbe a arrangé et rendu visible cet univers ; que la connaissance de ce Verbe fait mener ici-bas une vie heureuse et procure la félicité après la mort ;

" Que l’âme est immortelle ; que les morts ressusciteront ; qu’il y aura un dernier jugement des bons et des méchants, où l’on ne paraîtra qu’avec ses vertus ou ses vices, qui seront la cause du bonheur ou du malheur éternel.

" Enfin, ajoute le savant traducteur, Platon avait une idée si grande et si vraie de la souveraine justice, et il connaissait si parfaitement la corruption des hommes, qu’il a fait voir que si un homme souverainement juste venait sur la terre, il trouverait tant d’opposition dans le monde qu’il serait mis en prison, bafoué, fouetté et enfin crucifié par ceux qui, étant pleins d’injustice, passeraient cependant pour justes[26]. "

Les détracteurs du christianisme sont dans une position dont il leur est difficile de ne pas reconnaître la fausseté : s’ils prétendent que la religion du Christ est un culte formé par des Goths et des Vandales, on leur prouve aisément que les écoles de la Grèce ont eu des notions assez distinctes des dogmes chrétiens ; s’ils soutiennent, au contraire, que la doctrine évangélique n’est que la doctrine philosophique des anciens, pourquoi donc ces philosophes la rejettent-ils ? Ceux même qui ne voient dans le christianisme que d’antiques allégories du ciel, des planètes, des signes, etc., ne détruisent pas la grandeur de cette religion : il en résulterait toujours qu’elle serait profonde et magnifique dans ses mystères, antique et sacrée dans ses traditions, lesquelles, par cette nouvelle route, iraient encore se perdre au berceau du monde. Chose étrange, sans doute, que toutes les interprétations de l’incrédulité ne puissent parvenir à donner quelque chose de petit ou de médiocre au christianisme !

Quant à la morale évangélique, tout le monde convient de sa beauté ; plus elle sera connue et pratiquée, plus les hommes seront éclairés sur leur bonheur et leurs véritables intérêts. La science politique est extrêmement bornée : le dernier degré de perfection où elle puisse atteindre est le système représentatif, né, comme nous l’avons montré, du christianisme ; mais une religion dont les préceptes sont un code de morale et de vertu est une institution qui peut suppléer à tout et devenir, entre les mains des saints et des sages, un moyen universel de félicité. Peut-être un jour les diverses formes de gouvernement, hors le despotisme, paraîtront-elles indifférentes, et l’on s’en tiendra aux simples lois morales et religieuses, qui sont le fond permanent des sociétés et le véritable gouvernement des hommes.

Ceux qui raisonnent sur l’antiquité et qui voudraient nous ramener à ses institutions oublient toujours que l’ordre social n’est plus ni ne peut être le même. Au défaut d’une grande puissance morale, une grande force coercitive est du moins nécessaire parmi les hommes. Dans les républiques de l’antiquité, la foule, comme on le sait, était esclave ; l’homme qui laboure la terre appartenait à un autre homme : il y avait des peuples, il n’y avait point de nations.

Le polythéisme, religion imparfaite de toutes les manières, pouvait donc convenir à cet état imparfait de la société, parce que chaque maître était une espèce de magistrat absolu, dont le despotisme terrible contenait l’esclavage dans le devoir et suppléait par des fers à ce qui manquait à la force morale religieuse : le paganisme, n’ayant pas assez d’excellence pour rendre le pauvre vertueux, était obligé de le laisser traiter comme un malfaiteur.

Mais dans l’ordre présent des choses, pourrez-vous réprimer une masse énorme de paysans libres et éloignés de l’œil du magistrat ; pourrez-vous, dans les faubourgs d’une grande capitale, prévenir les crimes d’une populace indépendante sans une religion qui prêche les devoirs et la vertu à toutes les conditions de la vie ? Détruisez le culte évangélique, et il vous faudra dans chaque village une police, des prisons et des bourreaux. Si jamais, par un retour inouï, les autels des dieux passionnés du paganisme se relevaient chez les peuples modernes, si dans un ordre de société où la servitude est abolie on allait adorer Mercure le voleur et Vénus la prostituée, c’en serait fait du genre humain.

Et c’est ici la grande erreur de ceux qui louent le polythéisme d’avoir séparé les forces morales des forces religieuses, et qui blâment en même temps le christianisme d’avoir suivi un système opposé. Ils ne s’aperçoivent pas que le paganisme s’adressait à un immense troupeau d’esclaves, que par conséquent il devait craindre d’éclairer la race humaine, qu’il devait tout donner aux sens et ne rien faire pour l’éducation de l’âme : le christianisme, au contraire, qui voulait détruire la servitude, dut révéler aux hommes la dignité de leur nature et leur enseigner les dogmes de la raison et de la vertu. On peut dire que le culte évangélique est le culte d’un peuple libre, par cela seul qu’il unit la morale à la religion.

Il est temps enfin de s’effrayer sur l’état où nous avons vécu depuis quelques années. Qu’on songe à la race qui s’élève dans nos villes et dans nos campagnes, à tous ces enfants qui, nés pendant la révolution, n’ont jamais entendu parler ni de Dieu, ni de l’immortalité de leur âme, ni des peines ou des récompenses qui les attendent dans une autre vie ; qu’on songe à ce que peut devenir une pareille génération, si l’on ne se hâte d’appliquer le remède sur la plaie : déjà se manifestent les symptômes les plus alarmants, et l’âge de l’innocence a été souillé de plusieurs crimes[27]. Que la philosophie qui ne peut, après tout, pénétrer chez le pauvre, se contente d’habiter les salons du riche, et qu’elle laisse au moins les chaumières à la religion ; ou plutôt que, mieux dirigée et plus digne de son nom, elle fasse tomber elle-même les barrières qu’elle avait voulu élever entre l’homme et son créateur.

Appuyons nos dernières conclusions sur des autorités qui ne seront pas suspectes à la philosophie.

" Un peu de philosophie, dit Bacon, éloigne de la religion, et beaucoup de philosophie y ramène ; personne ne nie qu’il y ait un Dieu, si ce n’est celui à qui il importe qu’il n’y en ait point. "

Selon Montesquieu, " dire que la religion n’est pas un motif réprimant parce qu’elle ne réprime pas toujours, c’est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus… La question n’est pas de savoir s’il vaudrait mieux qu’un certain homme ou qu’un certain peuple n’eût point de religion que d’abuser de celle qu’il a, mais de savoir quel est le moindre mal que l’on abuse quelquefois de la religion ou qu’il n’y en ait point du tout parmi les hommes[28]. "

" L’histoire de Sabbacon, dit l’homme célèbre que nous continuons de citer, est admirable. Le dieu de Thèbes lui apparut en songe, et lui ordonna de faire mourir tous les prêtres de l’Égypte ; il jugea que les dieux n’avaient plus pour agréable qu’il régnât, puisqu’ils lui ordonnaient des choses si contraires à leur volonté ordinaire, et il se retira en Ethiopie[29]. "

" Enfin, s’écrie J.-J. Rousseau, fuyez ceux qui, sous prétexte d’expliquer la nature, sèment dans le cœur des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu’eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes qu’ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent au fond des cœurs le remords du crime, l’espoir de la vertu, et se vantent encore d’être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes : je le crois comme eux et c’est, à mon avis, une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité.

" Un des sophismes les plus familiers au parti philosophiste est d’opposer un peuple supposé de bons philosophes à un peuple de mauvais chrétiens : comme si un peuple de vrais philosophes était plus facile à faire qu’un peuple de vrais chrétiens. Je ne sais si, parmi les individus, l’un est plus facile à trouver que l’autre, mais je sais bien que dès qu’il est question du peuple, il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans religion, comme les nôtres abusent de la religion sans philosophie ; et cela me paraît changer beaucoup l’état de la question.

" D’ailleurs, il est aisé d’étaler de belles maximes dans des livres ; mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si elles en découlent nécessairement ; et c’est ce qui n’a point paru jusqu’ici. Reste à savoir encore si la philosophie, à son aise et sur le trône, commanderait bien à la gloriole, à l’intérêt, à l’ambition, aux petites passions de l’homme, et si elle pratiquerait cette humanité si douce qu’elle nous vante la plume à la main.

" Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux ; et la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire.

" Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes : il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires ; cela se prouve par le fait, en les comparant aux gouvernements anciens. La religion, mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n’est point l’ouvrage des lettres ; car partout où elles ont brillé l’humanité n’en a pas été plus respectée : les cruautés des Athéniens, des Egyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d’œuvres de miséricorde sont l’ouvrage de l’Evangile ! "

Pour nous, nous sommes convaincu que le christianisme sortira triomphant de l’épreuve terrible qui vient de le purifier ; ce qui nous le persuade, c’est qu’il soutient parfaitement l’examen de la raison et que plus on le sonde, plus on y trouve de profondeur. Ses mystères expliquent l’homme et la nature ; ses œuvres appuient ses préceptes ; sa charité, sous mille formes, a remplacé la cruauté des anciens ; il n’a rien perdu des pompes antiques, et son culte satisfait davantage le cœur et la pensée ; nous lui devons tout, lettres, sciences, agriculture, beaux-arts ; il joint la morale à la religion et l’homme à Dieu : Jésus-Christ, sauveur de l’homme moral, l’est encore de l’homme physique ; il est arrivé comme un grand événement heureux pour contrebalancer le déluge des barbares et la corruption générale des mœurs. Quand on nierait même au christianisme ses preuves surnaturelles, il resterait encore dans la sublimité de sa morale, dans l’immensité de ses bienfaits, dans la beauté de ses pompes, de quoi prouver suffisamment qu’il est le culte le plus divin et le plus pur que jamais les hommes aient pratiqué.

" A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, dit Pascal, il faut commencer par leur montrer qu’elle n’est point contraire à la raison ; ensuite qu’elle est vénérable, et en donner respect ; après, la rendre aimable et faire souhaiter qu’elle fût vraie ; et puis montrer par des preuves incontestables qu’elle est vraie ; faire voir son antiquité et sa sainteté par sa grandeur et son élévation. "

Telle est la route que ce grand homme a tracée, et que nous avons essayé de suivre. Nous n’avons pas employé les arguments ordinaires des apologistes du christianisme, mais un autre enchaînement de preuves nous amène toutefois à la même conclusion ; elle sera la conclusion de cet ouvrage :

Le christianisme est parfait : les hommes sont imparfaits.

Or, une conséquence parfaite ne peut sortir d’un principe imparfait.

Le christianisme n’est donc pas venu des hommes.

S’il n’est pas venu des hommes, il ne peut être venu que de Dieu.

S’il est venu de Dieu, les hommes n’ont pu le connaître que par révélation.

Donc le christianisme est une religion révélée.


— Défense du Génie du Christianisme

(On sent bien que les critiques dont il est question dans la Défense ne sont pas ceux qui ont mis de la décence ou de la bonne foi dans leurs censures : à ceux-là je ne dois que des remerciements.)

Il n’y a peut-être qu’une réponse noble pour un auteur attaqué, le silence : c’est le plus sûr moyen de s’honorer dans l’opinion publique.

Si un livre est bon, la critique tombe ; s’il est mauvais, l’apologie ne le justifie pas.

Convaincu de ces vérités, l’auteur du Génie du Christianisme s’était promis de ne jamais répondre aux critiques : jusqu’à présent il avait tenu sa résolution.

Il a supporté sans orgueil et sans découragement les éloges et les insultes : les premiers sont souvent prodigués à la médiocrité, les secondes au mérite.

Il a vu avec indifférence certains critiques passer de l’injure à la calomnie, soit qu’ils aient pris le silence de l’auteur pour du mépris, soit qu’ils n’aient pu lui pardonner l’offense qu’ils lui avaient faite en vain.

Les honnêtes gens vont donc demander pourquoi l’auteur rompt le silence, pourquoi il s’écarte de la règle qu’il s’était prescrite ?

Parce qu’il est visible que, sous prétexte d’attaquer l’auteur, on veut maintenant anéantir le peu de bien qu’a pu faire l’ouvrage.

Parce que ce n’est ni sa personne ni ses talents, vrais ou supposés, que l’auteur va défendre, mais le livre lui-même ; et ce livre, il ne le défendra pas comme ouvrage littéraire, mais comme ouvrage religieux.

Le Génie du Christianisme a été reçu du public avec quelque indulgence. A ce symptôme d’un changement dans l’opinion, l’esprit de sophisme s’est alarmé ; il a cru voir s’approcher le terme de sa trop longue faveur. Il a eu recours à toutes les armes ; il a pris tous les déguisements, jusqu’à se couvrir du manteau de la religion pour frapper un livre écrit en faveur de cette religion même.

Il n’est donc plus permis à l’auteur de se taire. Le même esprit qui lui a inspiré son livre le force aujourd’hui à le défendre. Il est assez clair que les critiques dont il est question dans cette défense n’ont pas été de bonne foi dans leur censure : ils ont feint de se méprendre sur le but de l’ouvrage ; ils ont crié à la profanation ; ils se sont donné garde de voir que l’auteur ne parlait de la grandeur, de la beauté, de la poésie même du christianisme, que parce qu’on ne parlait depuis cinquante ans que de la petitesse, du ridicule et de la barbarie de cette religion. Quand il aura développé les raisons qui lui ont fait entreprendre son ouvrage, quand il aura désigné l’espèce de lecteurs à qui cet ouvrage est particulièrement adressé, il espère qu’on cessera de méconnaître ses intentions et l’objet de son travail. L’auteur ne croit pas pouvoir donner une plus grande preuve de son dévouement à la cause qu’il a défendue qu’en répondant aujourd’hui à des critiques, malgré la répugnance qu’il s’est toujours sentie pour ces controverses.

Il va considérer le sujet, le plan et les détails du Génie du Christianisme.

Sujet de l’ouvrage.

On a d’abord demandé si l’auteur avait le droit de faire cet ouvrage. Cette question est sérieuse ou dérisoire. Si elle est sérieuse, le critique ne se montre pas fort instruit de son sujet.

Qui ne sait que dans les temps difficiles tout chrétien est prêtre et confesseur de Jésus-Christ[30] ? La plupart des apologies de la religion chrétienne ont été écrites par des laïques. Aristide, saint Justin, Minucius Félix, Arnobe et Lactance étaient-ils prêtres ? Il est probable que saint Prosper ne fut jamais engagé dans l’état ecclésiastique ; cependant il défendit la foi contre les erreurs des semi-pélagiens : l’Église cite tous les jours ses ouvrages à l’appui de sa doctrine. Quand Nestorius débita son hérésie, il fut combattu par Eusèbe, depuis évêque de Dorylée, mais qui n’était alors qu’un simple avocat. Origène n’avait point encore reçu les ordres lorsqu’il expliqua l’Ecriture dans la Palestine, à la sollicitation même des prélats de cette province. Démétrius, évêque d’Alexandrie, qui était jaloux d’Origène, se plaignit de ses discours comme d’une nouveauté. Alexandre, évêque de Jérusalem, et Théoctiste de Césarée, répondirent " que c’était une coutume ancienne et générale dans l’Église de voir des évêques se servir indifféremment de ceux qui avaient de la piété et quelque talent pour la parole ". Tous les siècles offrent les mêmes exemples. Quand Pascal entreprit sa sublime apologie du christianisme ; quand La Bruyère écrivit si éloquemment contre les esprits forts ; quand Leibnitz défendit les principaux dogmes de la foi ; quand Newton donna son explication d’un livre saint ; quand Montesquieu fit ses beaux chapitres de l’Esprit des Lois en faveur du culte évangélique, a-t-on demandé s’ils étaient prêtres ? Des poètes même ont mêlé leur voix à la voix de ces puissants apologistes, et le fils de Racine a défendu en vers harmonieux la religion qui avait inspiré Athalie à son père.

Mais si jamais de simples laïques ont dû prendre en main cette cause sacrée, c’est sans doute dans l’espèce d’apologie que l’auteur du Génie du Christianisme a embrassée ; genre de défense que commandait impérieusement le genre d’attaque, et qui (vu l’esprit des temps) était peut-être le seul dont on pût se promettre quelque succès. En effet, une pareille apologie ne devait être entreprise que par un laïque. Un ecclésiastique n’aurait pu, sans blesser toutes les convenances, considérer la religion dans ses rapports purement humains, et lire, pour les réfuter, tant de satires calomnieuses, de libelles impies et de romans obscènes.

Disons la vérité : les critiques qui ont fait cette objection en connaissaient bien la frivolité, mais ils espéraient s’opposer par cette voie détournée aux bons effets qui pouvaient résulter du livre. Ils voulaient faire naître des doutes sur la compétence de l’auteur, afin de diviser l’opinion et d’effrayer des personnes simples qui peuvent se laisser tromper à l’apparente bonne foi d’une critique. Que les consciences timorées se rassurent, ou plutôt qu’elles examinent bien avant de s’alarmer si ces censeurs scrupuleux qui accusent l’auteur de porter la main à l’encensoir, qui montrent une si grande tendresse, de si vives inquiétudes pour la religion, ne seraient point des hommes connus par leur mépris ou leur indifférence pour elle. Quelle dérision ! Tales sunt hominum mentes.

La seconde objection que l’on fait au Génie du Christianisme a le même but que la première, mais elle est plus dangereuse, parce qu’elle tend à confondre toutes les idées, à obscurcir une chose fort claire, et surtout à faire prendre le change au lecteur sur le véritable objet du livre.

Les mêmes critiques, toujours zélés pour la prospérité de la religion, disent :

" On ne doit pas parler de la religion sous les rapports purement humains, ni considérer ses beautés littéraires et poétiques. C’est nuire à la religion même, c’est en ravaler la dignité, c’est toucher au voile du sanctuaire, c’est profaner l’arche sainte, etc., etc. Pourquoi l’auteur ne s’est-il pas contenté d’employer les raisonnements de la théologie ? Pourquoi ne s’est-il pas servi de cette logique sévère qui ne met que des idées saines dans la tête des enfants, confirme dans la foi le chrétien, édifie le prêtre, et satisfait le docteur ? "

Cette objection est, pour ainsi dire, la seule que fassent les critiques ; elle est la base de toutes leurs censures, soit qu’ils parlent du sujet, du plan ou des détails de l’ouvrage. Ils ne veulent jamais entrer dans l’esprit de l’auteur, en sorte qu’il peut leur dire : " On croirait que le critique a juré de n’être jamais au fait de l’état de la question et de n’entendre pas un seul des passages qu’il attaque[31]. "

Toute la force de l’argument, quant à la dernière partie de l’objection, se réduit à ceci :

" L’auteur a voulu considérer le christianisme dans ses relations avec la poésie, les beaux-arts, l’éloquence, la littérature ; il a voulu montrer en outre tout ce que les hommes doivent à cette religion sous les rapports moraux, civils et politiques. Avec un tel projet, il n’a pas fait un livre de théologie ; il n’a pas défendu ce qu’il ne voulait pas défendre ; il ne s’est pas adressé à des lecteurs auxquels il ne voulait pas s’adresser : donc il est coupable d’avoir fait précisément ce qu’il voulait faire. "

Mais en supposant que l’auteur ait atteint son but, devait-il chercher ce but ?

Ceci ramène la première partie de l’objection, tant de fois répétée, qu’il ne faut pas envisager la religion sous le rapport de ses simples beautés humaines, morales, poétiques : c’est en ravaler la dignité, etc., etc.

L’auteur va tâcher d’éclaircir ce point principal de la question dans les paragraphes suivants.

I. D’abord l’auteur n’attaque pas, il défend ; il n’a pas cherché le but, le but lui a été offert : ceci change d’un seul coup l’état de la question et fait tomber la critique. L’auteur ne vient pas vanter de propos délibéré une religion chérie, admirée et respectée de tous, mais une religion haïe, méprisée et couverte de ridicule par les sophistes. Il n’y a pas de doute que le Génie du Christianisme eut été un ouvrage fort déplacé au siècle de Louis XIV, et le critique qui observe que Massillon n’eût pas publié une pareille apologie a dit une grande vérité. Certes, l’auteur n’aurait jamais songé à écrire son livre s’il n’eût existé des poèmes, des romans, des livres de toutes les sortes où le christianisme est exposé à la dérision des lecteurs. Mais puisque ces poèmes, ces romans existent, il est nécessaire d’arracher la religion aux sarcasmes de l’impiété ; mais puisqu’on a dit et écrit de toutes parts que le christianisme est barbare, ridicule, ennemi des arts et du génie, il est essentiel de prouver qu’il n’est ni barbare, ni ridicule, ni ennemi des arts et du génie, et que ce qui semble petit, ignoble, de mauvais goût, sans charmes et sans tendresse sous la plume du scandale, peut être grand, noble, simple, dramatique et divin sous la plume de l’homme religieux.

II. S’il n’est pas permis de défendre la religion sous le rapport de sa beauté, pour ainsi dire, humaine ; si l’on ne doit pas faire ses efforts pour empêcher le ridicule de s’attacher à ses institutions sublimes, il y aura donc toujours un côté de cette religion qui restera à découvert ? Là tous les coups seront portés ; là vous serez surpris sans défense, vous périrez par là. N’est-ce pas ce qui a déjà pensé vous arriver ? N’est-ce pas avec des grotesques et des plaisanteries que Voltaire est parvenu à ébranler les bases mêmes de la foi ? Répondrez-vous par de la théologie et des syllogismes à des contes licencieux et à des folies ? Des argumentations en forme empêcheront-elles un monde frivole d’être séduit par des vers piquants ou écarté des autels par la crainte du ridicule ? Ignorez-vous que chez la nation française un bon mot, une impiété d’un tour agréable, felix culpa, ont plus de pouvoir que des volumes de raisonnement et de métaphysique ? Persuadez à la jeunesse qu’un honnête homme peut être chrétien sans être un sot ; ôtez-lui de l’esprit qu’il n’y a que des capucins et des imbéciles qui puissent croire à la religion, votre cause sera bientôt gagnée : il sera temps alors, pour achever la victoire, de vous présenter avec des raisons théologiques ; mais commencez par vous faire lire. Ce dont vous avez besoin d’abord, c’est d’un ouvrage religieux qui soit pour ainsi dire populaire. Vous voudriez conduire votre malade d’un seul trait au haut d’une montagne escarpée, et il peut à peine marcher ! Montrez-lui donc à chaque pas des objets variés et agréables ; permettez-lui de s’arrêter pour cueillir les fleurs qui s’offriront sur sa route, et de repos en repos il arrivera au sommet.

III. L’auteur n’a pas écrit seulement son apologie pour les écoliers, pour les chrétiens, pour les prêtres, pour les docteurs[32] : il l’a écrite surtout pour les gens de lettres et pour le monde ; c’est ce qui a été dit plus haut, c’est ce qui est impliqué dans les deux derniers paragraphes. Si l’on ne part point de cette base, que l’on feigne toujours de méconnaître la classe de lecteurs à qui le Génie du Christianisme est particulièrement adressé, il est assez clair qu’on ne doit rien comprendre à l’ouvrage. Cet ouvrage a été fait pour être lu de l’homme de lettres le plus incrédule, du jeune homme le plus léger, avec la même facilité que le premier feuillette un livre impie, le second un roman dangereux. Vous voulez donc, s’écrient ces rigoristes si bien intentionnés pour la religion chrétienne, vous voulez donc faire de la religion une chose de mode ? Hé, plût à Dieu qu’elle fût à la mode, cette divine religion, dans ce sens que la mode est l’opinion du monde ! Cela favoriserait peut-être, il est vrai, quelques hypocrisies particulières ; mais il est certain, d’une autre part, que la morale publique y gagnerait. Le riche ne mettrait plus son amour-propre à corrompre le pauvre, le maître à pervertir le domestique, le père à donner des leçons d’athéisme à ses enfants ; la pratique du culte mènerait à la croyance du dogme, et l’on verrait renaître, avec la piété, le siècle des mœurs et des vertus.

IV. Voltaire, en attaquant le christianisme, connaissait trop bien les hommes pour ne pas chercher à s’emparer de cette opinion qu’on appelle l’opinion du monde ; aussi employa-t-il tous ses talents à faire une espèce de bon ton de l’impiété. Il y réussit en rendant la religion ridicule aux yeux des gens frivoles. C’est ce ridicule que l’auteur du Génie du Christianisme a cherché à effacer ; c’est le but de tout son travail, le but qu’il ne faut jamais perdre de vue si l’on veut juger son ouvrage avec impartialité. Mais l’auteur l’a-t-il effacé, ce ridicule ? Ce n’est pas là la question. Il faut demander : A-t-il fait tous ses efforts pour l’effacer ? Sachez-lui gré de ce qu’il a entrepris, non de ce qu’il a exécuté. Permitte divis caetera. Il ne défend rien de son livre, hors l’idée qui en fait la base. Considérer le christianisme dans ses rapports avec les sociétés humaines ; montrer quel changement il a apporté dans la raison et les passions de l’homme, comment il a civilisé les peuples gothiques, comment il a modifié le génie des arts et des lettres, comment il a dirigé l’esprit et les mœurs des nations modernes, en un mot, découvrir tout ce que cette religion a de merveilleux dans ses relations poétiques, morales, politiques, historiques, etc., cela semblera toujours à l’auteur un des plus beaux sujets d’ouvrage que l’on puisse imaginer. Quant à la manière dont il a exécuté son ouvrage, il l’abandonne à la critique.

V. Mais ce n’est pas ici le lieu d’affecter une modestie, toujours suspecte chez les auteurs modernes, qui ne trompe personne. La cause est trop grande, l’intérêt trop pressant, pour ne pas s’élever au-dessus de toutes les considérations de convenance et de respect humain. Or, si l’auteur compte le nombre des suffrages et l’autorité de ces suffrages, il ne peut se persuader qu’il ait tout à fait manqué le but de son livre. Qu’on prenne un tableau impie, qu’on le place auprès d’un tableau religieux composé sur le même sujet et tiré du Génie du Christianisme, on ose avancer que ce dernier tableau, tout imparfait qu’il puisse être, affaiblira le dangereux effet du premier : tant a de force la simple vérité rapprochée du plus brillant mensonge ! Voltaire, par exemple, s’est souvent moqué des religieux : eh bien, mettez auprès de ses burlesques peintures le morceau des Missions, celui où l’on peint les ordres des Hospitaliers secourant le voyageur dans les déserts, le chapitre où l’on voit des moines se consacrant aux hôpitaux, assistant les pestiférés dans les bagnes ou accompagnant le criminel à l’échafaud : quelle ironie ne sera pas désarmée, quel sourire ne se convertira pas en larmes ? Répondez aux reproches d’ignorance que l’on fait au culte des chrétiens par les travaux immenses de ces religieux, qui ont sauvé les manuscrits de l’antiquité ; répondez aux accusations de mauvais goût et de barbarie par les ouvrages de Bossuet et de Fénelon ; opposez aux caricatures des saints et des anges les effets sublimes du christianisme dans la partie dramatique de la poésie, dans l’éloquence et les beaux-arts, et dites si l’impression du ridicule pourra longtemps subsister. Quand l’auteur n’aurait fait que mettre à l’aise l’amour-propre des gens du monde, quand il n’aurait eu que le succès de dérouler sous les yeux d’un siècle incrédule une série de tableaux religieux, sans dégoûter ce siècle, il croirait encore n’avoir pas été inutile à la cause de la religion.

VI. Pressés par cette vérité, qu’ils ont trop d’esprit pour ne pas sentir, et qui fait peut-être le motif secret de leurs alarmes, les critiques ont recours à un autre subterfuge ; ils disent : " Eh ! qui vous nie que le christianisme, comme toute autre religion, n’ait des beautés poétiques et morales, que ses cérémonies ne soient pompeuses, etc. ? " Qui le nie ? Vous, vous-mêmes qui naguère encore faisiez des choses saintes l’objet de vos moqueries ; vous qui, ne pouvant plus vous refuser à l’évidence des preuves, n’avez d’autre ressource que de dire que personne n’attaque ce que l’auteur défend. Vous avouez maintenant qu’il y a des choses excellentes dans les institutions monastiques ; vous vous attendrissez sur les moines du Saint-Bernard, sur les missionnaires du Paraguay, sur les filles de la Charité ; vous confessez que les idées religieuses sont nécessaires aux effets dramatiques ; que la morale de l’Evangile, en opposant une barrière aux passions, en a tout à la fois épuré la flamme et redoublé l’énergie ; vous reconnaissez que le christianisme a sauvé les lettres et les arts de l’inondation des barbares, que lui seul vous a transmis la langue et les écrits de Rome et de la Grèce, qu’il a fondé vos collèges, bâti ou embelli vos cités, modéré le despotisme de vos gouvernements, rédigé vos lois civiles, adouci vos lois criminelles, policé et même défriché l’Europe moderne : conveniez-vous de tout cela avant la publication d’un ouvrage, très imparfait sans doute, mais qui pourtant a rassemblé sous un seul point de vue ces importantes vérités ?

VII. On a déjà fait remarquer la tendre sollicitude des critiques pour la pureté de la religion : on devait donc s’attendre qu’ils se formaliseraient des deux épisodes que l’auteur a introduits dans son livre. Cette délicatesse des critiques rentre dans la grande objection qu’ils ont fait valoir contre tout l’ouvrage, et elle se détruit par la réponse générale que l’on vient de faire à cette objection. Encore une fois, l’auteur a dû combattre des poèmes et des romans impies avec des poèmes et des romans pieux ; il s’est couvert des mêmes armes dont il voyait l’ennemi revêtu : c’était une conséquence naturelle et nécessaire du genre d’apologie qu’il avait choisi. Il a cherché à donner l’exemple avec le précepte : dans la partie théorique de son ouvrage, il avait dit que la religion embellit notre existence, corrige les passions sans les éteindre, jette un intérêt singulier sur tous les sujets où elle est employée ; il avait dit que sa doctrine et son culte se mêlent merveilleusement aux émotions du cœur et aux scènes de la nature, qu’elle est enfin la seule ressource dans les grands malheurs de la vie : il ne suffisait pas d’avancer tout cela, il fallait encore le prouver. C’est ce que l’auteur a essayé de faire dans les deux épisodes de son livre. Ces épisodes étaient, en outre, une amorce préparée à l’espèce de lecteurs pour qui l’ouvrage est spécialement écrit. L’auteur avait-il donc si mal connu le cœur humain, lorsqu’il a tendu ce piège innocent aux incrédules ? Et n’est-il pas probable que tel lecteur n’eut jamais ouvert le Génie du Christianisme s’il n’y avait cherché René et Atala[33] ?

Sa che la corre il mondo, ove più versi

Delle sue dolcezze il lusinghier Parnaso,

E che’l vero, condito in molli versi,

I più schivi alettando, ha persuaso.

VIII. Tout ce qu’un critique impartial, qui veut entrer dans l’esprit de l’ouvrage, était en droit d’exiger de l’auteur, c’est que les épisodes de cet ouvrage eussent une tendance visible à faire aimer la religion et à en démontrer l’utilité. Or, la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie, et ceux-là même qui sont les plus grands, la puissance d’une religion qui peut seule fermer des plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir, ne sont-elles pas invinciblement prouvées dans l’histoire de René, L’auteur y combat, en outre, le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène directement au suicide. C’est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s’isolant des hommes, en s’abandonnant à ses songes, il a fait croire à une foule de jeunes gens qu’il est beau de se jeter ainsi dans le vague de la vie. Le roman de Werther a développé depuis ce germe de poison. L’auteur du Génie du Christianisme, obligé de faire entrer dans le cadre de son apologie quelques tableaux pour l’imagination, a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau et peindre les funestes conséquences de l’amour outré de la solitude. Les couvents offraient autrefois des retraites à ces âmes contemplatives que la nature appelle impérieusement aux méditations. Elles y trouvaient auprès de Dieu de quoi remplir le vide qu’elles sentent en elles-mêmes et souvent l’occasion d’exercer de rares et sublimes vertus. Mais depuis la destruction des monastères et les progrès de l’incrédulité, on doit s’attendre à voir se multiplier au milieu de la société (comme il est arrivé en Angleterre) des espèces de solitaires tout à la fois passionnés et philosophes, qui, ne pouvant ni renoncer aux vices du siècle ni aimer ce siècle, prendront la haine des hommes pour de l’élévation de génie, renonceront à tout devoir divin et humain, se nourriront à l’écart des plus vaines chimères, et se plongeront de plus en plus dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort.

Afin d’inspirer plus d’éloignement pour ces rêveries criminelles, l’auteur a pensé qu’il devait prendre la punition de René dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l’individu qu’à la famille de l’homme, et que les anciens attribuaient à la fatalité. L’auteur eût choisi le sujet de Phèdre s’il n’eût été traité par Racine : il ne restait que celui d’Erope et de Thyeste[34] chez les Grecs, ou d’Amnon et de Thamar chez les Hébreux[35] ; et bien que ce sujet ait été aussi transporté sur notre scène[36], il est toutefois moins connu que le premier. Peut-être aussi s’applique-t-il mieux au caractère que l’auteur a voulu peindre. En effet, les folles rêveries de René commencent le mal, et ses extravagances l’achèvent ; par les premières, il égare l’imagination d’une faible femme ; par les dernières, en voulant attenter à ses jours, il oblige cette infortunée à se réunir à lui : ainsi le malheur naît du sujet, et la punition sort de la faute.

Il ne restait qu’à sanctifier par le christianisme cette catastrophe empruntée à la fois de l’antiquité païenne et de l’antiquité sacrée. L’auteur, même alors, n’eut pas tout à faire, car il trouva cette histoire presque naturalisée chrétienne dans une vieille ballade de pèlerin que les paysans chantent encore dans plusieurs provinces[37]. Ce n’est pas par les maximes répandues dans un ouvrage, mais par l’impression que cet ouvrage laisse au fond de l’âme, que l’on doit juger de sa moralité. Or, la sorte d’épouvante et de mystère qui règne dans l’épisode de René serre et contriste le cœur sans y exciter d’émotion criminelle. Il ne faut pas perdre de vue qu’Amélie meurt heureuse et guérie, et que René finit misérablement. Ainsi le vrai coupable est puni, tandis que sa trop faible victime, remettant son âme blessée entre les mains de celui qui retourne le malade sur sa couche, sent renaître une joie ineffable du fond même des tristesses de son cœur. Au reste, le discours du père Souël ne laisse aucun doute sur le but et les moralités religieuses de l’histoire de René.

IX. A l’égard d’Atala, on en a tant fait de commentaires, qu’il serait superflu de s’y arrêter. On se contentera d’observer que les critiques qui ont jugé le plus sévèrement cette histoire ont reconnu toutefois qu’elle faisait aimer la religion chrétienne, et cela suffit à l’auteur. En vain s’appesantirait-on sur quelques tableaux ; il n’en semble pas moins vrai que le public a vu sans trop de peine le vieux missionnaire, tout prêtre qu’il est, et qu’il a aimé dans cet épisode indien la description des cérémonies de notre culte. C’est Atala qui a annoncé et qui peut-être a fait lire le Génie du Christianisme ; cette sauvage a réveillé dans un certain monde les idées chrétiennes et rapporté pour ce monde la religion du père Aubry des déserts où elle était exilée.

X. Au reste, cette idée d’appeler l’imagination au secours des principes religieux n’est pas nouvelle. N’avons-nous pas eu de nos jours le comte de Valmont, ou les égarements de la raison ? Le père Marin, minime, n’a-t-il pas cherché à introduire les vérités chrétiennes dans les cœurs incrédules, en les faisant entrer déguisées sous les voiles de la fiction[38] ? Plus anciennement encore, Pierre Camus, évêque de Belley, prélat connu par l’austérité de ses mœurs, écrivit une foule de romans pieux[39] pour combattre l’influence des romans de d’Urfé. Il y a bien plus : ce fut saint François de Sales lui-même qui lui conseilla d’entreprendre ce genre d’apologie, par pitié pour les gens du monde et pour les rappeler à la religion en la leur présentant sous des ornements qu’ils connaissaient. Ainsi Paul se rendait faible avec les faibles pour gagner les faibles[40]. Ceux qui condamnent l’auteur voudraient donc qu’il eût été plus scrupuleux que l’auteur du Comte de Valmont, que le père Marin, que Pierre Camus, que saint François de Sales, qu’Héliodore[41], évêque de Tricca, qu’Amyot[42], grand-aumônier de France, ou qu’un autre prélat fameux, qui, pour donner des leçons de vertu à un prince, et à un prince chrétien, n’a pas craint de représenter le trouble des passions avec autant de vérité que d’énergie ? Il est vrai que les Faidyt et les Gueudeville reprochèrent aussi à Fénelon la peinture des amours d’Eucharis, mais leurs critiques sont aujourd’hui oubliées [NOTE 40] : le Télémaque est devenu un livre classique entre les mains de la jeunesse ; personne ne songe plus à faire un crime à l’archevêque de Cambray d’avoir voulu guérir les passions par le tableau du désordre des passions, pas plus qu’on ne reproche à saint Augustin et à saint Jérôme d’avoir peint si vivement leurs propres faiblesses et les charmes de l’amour.

XI. Mais ces censeurs qui savent tout sans doute, puisqu’ils jugent l’auteur de si haut, ont-ils réellement cru que cette manière de défendre la religion, en la rendant douce et touchante pour le cœur, en la parant même des charmes de la poésie, fût une chose si inouïe, si extraordinaire ? " Qui oserait dire, s’écrie saint Augustin, que la vérité doit demeurer désarmée contre le mensonge, et qu’il sera permis aux ennemis de la foi d’effrayer les fidèles par des paroles fortes, et de les réjouir par des rencontres d’esprit agréables, mais que les catholiques ne doivent écrire qu’avec une froideur de style qui endorme les lecteurs ? " C’est un sévère disciple de Port-Royal qui traduit ce passage de saint Augustin ; c’est Pascal lui-même, et il ajoute à l’endroit cité[43] " qu’il y a deux choses dans les vérités de notre religion, une beauté divine, qui les rend aimables, et une sainte majesté, qui les rend vénérables. " Pour démontrer que les preuves rigoureuses ne sont pas toujours celles qu’on doit employer en matière de religion, il dit ailleurs (dans ses Pensées) que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point[44]. Le grand Arnauld, chef de cette école austère du christianisme, combat à son tour[45] l’académicien Du Bois, qui prétendait aussi qu’on ne doit pas faire servir l’éloquence humaine à prouver les vérités de la religion. Ramsay, dans sa Vie de Fénelon, parlant du Traité de l’Existence de Dieu par cet illustre prélat, observe que M. de Cambray savait que la plaie de la plupart de ceux qui doutent vient, non de leur esprit, mais de leur cœur, et qu’il faut donc répandre partout des sentiments pour toucher, pour intéresser, pour saisir le cœur[46]. " Raymond de Sébonde a laissé un ouvrage écrit à peu près dans les mêmes vues que le Génie du Christianisme ; Montaigne a pris la défense de cet auteur contre ceux qui avancent que les chrestiens se font tort de vouloir appuyer leur créance par des raisons humaines[47]. " C’est la foy seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mystères de notre religion. Mais ce n’est pas à dire que ce ne soit une très belle et très louable entreprise d’accommoder encore au service de notre foy les outils naturels et humains que Dieu nous a donnez… Il n’est occupation ni desseins plus dignes d’un homme chrétien que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la vérité de sa créance[48]. "

L’auteur ne finirait point s’il voulait citer tous les écrivains qui ont été de son opinion sur la nécessité de rendre la religion aimable, et tous les livres où l’imagination, les beaux-arts et la poésie ont été employés comme un moyen d’arriver à ce but. Un ordre tout entier de religieux connus par leur piété, leur aménité et leur science du monde, s’est occupé pendant plusieurs siècles de cette unique idée. Ah ! sans doute aucun genre d’éloquence ne peut être interdit à cette sagesse qui ouvre la bouche des muets[49] et qui rend diserte la langue des petits enfants. Il nous reste une lettre de saint Jérôme où ce Père se justifie d’avoir employé l’érudition païenne à la défense de la doctrine des chrétiens[50]. Saint Ambroise eût-il donné saint Augustin à l’Église, s’il n’eût fait usage de tous les charmes de l’élocution ? " Augustin, encore tout enchanté de l’éloquence profane, dit Rollin, ne cherchait dans les prédications de saint Ambroise que les agréments du discours et non la solidité des choses, mais il n’était pas en son pouvoir de faire cette séparation. " Et n’est-ce pas sur les ailes de l’imagination que saint Augustin s’est élevé à son tour jusqu’à la Cité de Dieu ? Ce Père ne fait point de difficulté de dire qu’on doit ravir aux païens leur éloquence, en leur laissant leurs mensonges, afin de l’appliquer à la prédication de l’Evangile, comme Israël emporta l’or des Egyptiens sans toucher à leurs idoles, pour embellir l’arche sainte[51]. C’était une vérité si unanimement reconnue des Pères, qu’il est bon d’appeler l’imagination au secours des idées religieuses, que ces saints hommes ont été jusqu’à penser que Dieu s’était servi de la poétique philosophie de Platon pour amener l’esprit humain à la croyance des dogmes du christianisme.

XII. Mais il y a un fait historique qui prouve invinciblement la méprise étrange où les critiques sont tombés lorsqu’ils ont cru l’auteur coupable d’innovation dans la manière dont il a défendu le christianisme. Lorsque Julien, entouré de ses sophistes, attaqua la religion avec les armes de la plaisanterie, comme on l’a fait de nos jours ; quand il défendit aux Galiléens d’enseigner[52] et même d’apprendre les belles lettres ; quand il dépouilla les autels du Christ, dans l’espoir d’ébranler la fidélité des prêtres ou de les réduire à l’avilissement de la pauvreté, plusieurs fidèles élevèrent la voix pour repousser les sarcasmes de l’impiété et pour défendre la beauté de la religion chrétienne, Apollinaire le père, selon l’historien Socrate, mit en vers héroïques tous les livres de Moïse, et composa des tragédies et des comédies sur les autres livres de l’Ecriture. Apollinaire le fils écrivit des dialogues à l’imitation de Platon, et il renferma dans ces dialogues la morale de l’Evangile et les préceptes des Apôtres [NOTE 41]. Enfin, ce Père de l’Église surnommé par excellence le Théologien, Grégoire de Nazianze, combattit aussi les sophistes avec les armes du poète. Il fit une tragédie de la mort de Jésus-Christ, que nous avons encore. Il mit en vers la morale, les dogmes et les mystères mêmes de la religion chrétienne[53]. L’historien de sa vie affirme positivement que ce saint illustre ne se livra à son talent poétique que pour défendre le christianisme contre la dérision de l’impiété[54] ; c’est aussi l’opinion du sage Fleury. " Saint Grégoire, dit-il, voulait donner à ceux qui aiment la poésie et la musique des sujets utiles pour se divertir, et ne pas laisser aux païens l’avantage de croire qu’ils fussent les seuls qui pussent réussir dans les belles-lettres [NOTE 42]. "

Cette espèce d’apologie poétique de la religion a été continuée, presque sans interruption, depuis Julien jusqu’à nos jours. Elle prit une nouvelle force à la renaissance des lettres : Sannazar écrivit son poème de Partu Virginis[55], et Vida son poème[56]de la vie de Jésus-Christ (Christiade) ; Buchanan donna ses tragédies de Jephté et de Saint Jean-Baptiste. La Jérusalem délivrée, le Paradis perdu. Polyeucte, Esther, Athalie, sont devenus depuis de véritables apologies en faveur de la beauté de la religion. Enfin Bossuet, dans le second chapitre de sa préface intitulée De Grandiloquentia et suavitate Psalmorum ; Fleury, dans son traité Des Poésies sacrées ; Rollin, dans son chapitre De l’Eloquence de l’Ecriture ; Lowth, dans son excellent livre De sacra Poesi Hebraeorum ; tous se sont complu à faire admirer la grâce et la magnificence de la religion. Quel besoin d’ailleurs y a-t-il d’appuyer de tant d’exemples ce que le seul bon sens suffit pour enseigner ? Dès lors que l’on a voulu rendre la religion ridicule, il est tout simple de montrer qu’elle est belle. Eh quoi ! Dieu lui-même nous aurait fait annoncer son Église par des poètes inspirés ; il se serait servi pour nous peindre les grâces de l’Epouse des plus beaux accords de la harpe du roi-prophète, et nous, nous ne pourrions dire les charmes de celle qui vient du Liban[57], qui regarde des montagnes de Sanir et d’Hermon[58], qui se montre comme l’aurore[59], qui est belle comme la lune, et dont la taille est semblable à un palmier[60] ! La Jérusalem nouvelle que saint Jean vit s’élever du désert était toute brillante de clarté.

Peuples de la terre, chantez,

Jérusalem renaît plus charmante et plus belle[61] !

Oui, chantons-la sans crainte, cette religion sublime ; défendons-la contre la dérision, faisons valoir toutes ses beautés, comme au temps de Julien ; et puisque des siècles semblables ont ramené à nos autels des insultes pareilles, employons contre les modernes sophistes le même genre d’apologie que les Grégoire et les Apollinaire employaient contre les Maxime et les Libanius.

Plan de l’ouvrage.

L’auteur ne peut pas parler d’après lui-même du plan de son ouvrage, comme il a parlé du fond de son sujet ; car un plan est une chose de l’art, qui a ses lois, et pour lesquelles on est obligé de s’en rapporter à la décision des maîtres. Ainsi, en rappelant les critiques qui désapprouvent le plan de son livre, l’auteur sera forcé de compter aussi les voix qui lui sont favorables.

Or, s’il se fait une illusion sur son plan, et qu’il ne le croie pas tout à fait défectueux, ne doit-on pas excuser un peu en lui cette illusion, puisqu’elle semble être aussi le partage de quelques écrivains dont la supériorité en critique n’est contestée de personne ? Ces écrivains ont bien voulu donner leur approbation publique à l’ouvrage ; M. de La Harpe l’avait pareillement jugé avec indulgence. Une telle autorité est trop précieuse à l’auteur pour qu’il manque à s’en prévaloir, dût-il se faire accuser de vanité. Ce grand critique avait donc repris pour le Génie du Christianisme le projet qu’il avait eu longtemps pour Atala[62] : il voulait composer la Défense que l’auteur est réduit à composer lui-même aujourd’hui : celui-ci eut été sûr de triompher, s’il eût été secondé par un homme aussi habile, mais la Providence a voulu le priver de ce puissant secours et de ce glorieux suffrage.

Si l’auteur passe des critiques qui semblent l’approuver aux critiques qui le condamnent, il a beau lire et relire leurs censures, il n’y trouve rien qui puisse l’éclairer : il n’y voit rien de précis, rien de déterminé ; ce sont partout des expressions vagues ou ironiques. Mais, au lieu de juger l’auteur si superbement, les critiques ne devraient-ils pas avoir pitié de sa faiblesse, lui montrer les vices de son plan, lui enseigner les remèdes ? " Ce qui résulte de tant de critiques amères, dit M. de Montesquieu dans sa Défense, c’est que l’auteur n’a point fait son ouvrage suivant le plan et les vues de ses critiques, et que si ses critiques avaient fait un ouvrage sur le même sujet, ils y auraient mis un grand nombre de choses qu’ils savent[63]. "

Puisque ces critiques refusent (sans doute parce que cela n’en vaut pas la peine) de montrer l’inconvénient attaché au plan, ou plutôt au sujet du Génie du Christianisme, l’auteur va lui-même essayer de le découvrir.

Quand on veut considérer la religion chrétienne ou le génie du christianisme sous toutes ses faces, on s’aperçoit que ce sujet offre deux parties très distinctes :

1 o Le christianisme proprement dit, à savoir ses dogmes, sa doctrine et son culte ; et sous ce dernier rapport se rangent aussi ses bienfaits et ses institutions morales et politiques ;

2 o La poétique du christianisme ou l’influence de cette religion sur la poésie, les beaux-arts, l’éloquence, l’histoire, la philosophie, la littérature en général ; ce qui mène aussi à considérer les changements que le christianisme a apportés dans les passions de l’homme et dans le développement de l’esprit humain.

L’inconvénient du sujet est donc le manque d’unité, et cet inconvénient est inévitable. En vain pour le faire disparaître l’auteur a essayé d’autres combinaisons de chapitres et de parties dans les deux éditions qu’il a supprimées. Après s’être obstiné longtemps à chercher le plan le plus régulier, il lui a paru en dernier résultat qu’il s’agissait bien moins, pour le but qu’il se proposait, de faire un ouvrage extrêmement méthodique, que de porter un grand coup au cœur et de frapper vivement l’imagination. Ainsi, au lieu de s’attacher à l’ordre des sujets, comme il l’avait fait d’abord, il a préféré l’ordre des preuves. Les preuves de sentiment sont renfermées dans le premier volume, où l’on traite du charme et de la grandeur des mystères, de l’existence de Dieu, etc. ; les preuves pour l’esprit et l’imagination remplissent le second et le troisième volume, consacrés à la poétique ; enfin, ces mêmes preuves pour le cœur, l’esprit et l’imagination, réunies aux preuves pour la raison, c’est-à-dire aux preuves de fait, occupent le quatrième volume, et terminent l’ouvrage. Cette gradation de preuves semblait promettre d’établir une progression d’intérêt dans le Génie du Christianisme : il paraît que le jugement du public a confirmé cette espérance de l’auteur. Or, si l’intérêt va croissant de volume en volume, le plan du livre ne saurait être tout à fait vicieux.

Qu’il soit permis à l’auteur de faire remarquer une chose de plus. Malgré les écarts de son imagination, perd-il souvent de vue son sujet dans son ouvrage ? Il en appelle au critique impartial : quel est le chapitre, quelle est, pour ainsi dire, la page où l’objet du livre ne soit pas reproduit[64] ? Or, dans une apologie du christianisme, où l’on ne veut que montrer au lecteur la beauté de cette religion, peut-on dire que le plan de cette apologie est essentiellement défectueux, si, dans les choses les plus directes comme dans les plus éloignées, on a fait reparaître partout la grandeur de Dieu, les merveilles de la Providence, l’influence, les charmes et les bienfaits des dogmes, de la doctrine et du culte de Jésus-Christ ?

En général on se hâte un peu trop de prononcer sur le plan d’un livre. Si ce plan ne se déroule pas d’abord aux yeux des critiques comme ils l’ont conçu sur le titre de l’ouvrage, ils le condamnent impitoyablement. Mais ces critiques ne voient pas ou ne se donnent pas la peine de voir que si le plan qu’ils imaginent était exécuté, il aurait peut-être une foule d’inconvénients qui le rendraient encore moins bon que celui que l’auteur a suivi.

Quand un écrivain n’a pas composé son ouvrage avec précipitation ; quand il y a employé plusieurs années ; quand il a consulté les livres et les hommes, et qu’il n’a rejeté aucun conseil, aucune critique ; quand il a recommencé plusieurs fois son travail d’un bout à l’autre ; quand il a livré deux fois aux flammes son ouvrage tout imprimé, ce ne serait que justice de supposer qu’il a peut-être aussi bien vu son sujet que le critique qui, sur une lecture rapide, condamne d’un mot un plan médité pendant des années. Que l’on donne toute autre forme au Génie du Christianisme, et l’on ose assurer que l’ensemble des beautés de la religion, l’accumulation des preuves aux derniers chapitres, la force de la conclusion générale, auront beaucoup moins d’éclat et seront beaucoup moins frappants que dans l’ordre où le livre est actuellement disposé. On ose encore avancer qu’il n’y a point de grand monument en prose dans la langue française (le Télémaque et les ouvrages historiques exceptés) dont le plan ne soit exposé à autant d’objections que l’on en peut faire au plan de l’auteur. Que d’arbitraire dans la distribution des parties et des sujets de nos livres les plus beaux et les plus utiles ! Et certainement (si l’on peut comparer un chef-d’œuvre à une œuvre très imparfaite), l’admirable Esprit des Lois est une composition qui n’a peut-être pas plus de régularité que l’ouvrage dont on essaye de justifier le plan dans cette défense. Toutefois la méthode était encore plus nécessaire au sujet traité par Montesquieu qu’à celui dont l’auteur du Génie du Christianisme a tenté une si faible ébauche.

Détails de l’ouvrage.

Venons maintenant aux critiques de détail.

On ne peut s’empêcher d’observer d’abord que la plupart de ces critiques tombent sur le premier et sur le second volume. Les censeurs ont marqué un singulier dégoût pour le troisième et le quatrième. Ils les passent presque toujours sous silence. L’auteur doit-il s’en attrister ou s’en réjouir ? Serait-ce qu’il n’y a rien à redire sur ces deux volumes, ou qu’ils ne laissent rien à dire ?

On s’est donc presque uniquement attaché à combattre quelques opinions littéraires particulières à l’auteur et répandues dans le second volume[65], opinions qui, après tout, sont d’une petite importance, et qui peuvent être reçues ou rejetées sans qu’on en puisse rien conclure contre le fond de l’ouvrage ; il faut ajouter à la liste de ces graves reproches une douzaine d’expressions véritablement répréhensibles, et que l’on a fait disparaître dans les nouvelles éditions.

Quant à quelques phrases dont on a détourné le sens (par un art si merveilleux et si nouveau) pour y trouver d’indécentes allusions, comment éviter ce malheur, et quel remède y apporter ? " Un auteur, c’est La Bruyère qui le dit, un auteur n’est pas obligé de remplir son esprit de toutes les extravagances, de toutes les saletés, de tous les mauvais mots qu’on peut dire et de toutes les ineptes applications que l’on peut faire au sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les supprimer ; il est convaincu que, quelque scrupuleuse exactitude qu’on ait dans sa manière d’écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants est un mal inévitable, et que les meilleures choses ne leur servent souvent qu’à leur faire rencontrer une sottise[66]. "

L’auteur a beaucoup cité dans son livre, mais il paraît encore qu’il eût dû citer davantage. Par une fatalité singulière, il est presque toujours arrivé qu’en voulant blâmer l’auteur les critiques ont compromis leur mémoire. Ils ne veulent pas que l’auteur dise : déchirer le rideau des mondes et laisser voir les abîmes de l’éternité ; et ces expressions sont de Tertullien[67] : ils soulignent le puits de l’abîme et le cheval pâle de la mort, apparemment comme étant une vision de l’auteur ; et ils ont oublié que ce sont des images de l’Apocalypse[68] ; ils rient des tours gothiques coiffées de nuages ; et ils ne voient pas que l’auteur traduit littéralement un vers de Shakespeare[69] ; ils croient que les ours enivrés de raisins sont une circonstance inventée par l’auteur ; et l’auteur n’est ici qu’historien fidèle [NOTE 43] ; l’Esquimau qui s’embarque sur un rocher de glace leur paraît une imagination bizarre ; et c’est un fait rapporté par Charlevoix[70] ; le crocodile qui pond un œuf est une expression d’Hérodote [NOTE 57] ; ruse de la sagesse appartient à la Bible[71]. etc. Un critique prétend qu’il faut traduire l’épithète d’Homère, Hduephx, appliquée à Nestor, par Nestor au doux langage. Mais Hduephx ne voulut jamais dire au doux langage. Rollin traduit à peu près comme l’auteur du Génie du Christianisme, Nestor, cette bouche éloquente[72], d’après le texte grec, et non d’après la leçon latine du Scoliaste, Suaviloquus, que le critique a visiblement suivie.

Au reste, l’auteur a déjà dit qu’il ne prétendait pas défendre des talents qu’il n’a pas sans doute, mais il ne peut s’empêcher d’observer que tant de petites remarques sur un long ouvrage ne servent qu’à dégoûter un auteur sans l’éclairer ; c’est la réflexion que Montesquieu fait lui-même dans ce passage de sa Défense :

" Les gens qui veulent tout enseigner empêchent beaucoup d’apprendre ; il n’y a point de génie qu’on ne rétrécisse lorsqu’on l’enveloppera d’un million de scrupules vains : avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera vous-même d’en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu’au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un bandeau sur la tête pour nous dire à chaque mot : Prenez garde de tomber : vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi. Va-t-on prendre l’essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de la force et de la vie, on vous l’ôte à coups d’épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer… Il n’y a ni science ni littérature qui puisse résister à ce pédantisme[73]. "

C’est bien plus encore quand on y joint les dénonciations et les calomnies. Mais l’auteur les pardonne aux critiques ; il conçoit que cela peut faire partie de leur plan, et ils ont le droit de réclamer pour leur ouvrage l’indulgence que l’auteur demande pour le sien. Cependant que revient-il de tant de censures multipliées, où l’on n’aperçoit que l’envie de nuire à l’ouvrage et à l’auteur, et jamais un goût impartial de critique ? Que l’on provoque des hommes que leurs principes retenaient dans le silence, et qui, forcés de descendre dans l’arène, peuvent y paraître quelquefois avec des armes qu’on ne leur soupçonnait pas.

  1. Sed filii familiarum, quorum ex nobilitate maxuma pars erat, interficerent. (Sallust., in Catil., XLIV.) - N.d.A.
  2. Sallust., in Bell. Jugurth. (N.d.A.)
  3. Suet., in Aug., et Amm. Alex. (N.d.A.)
  4. Tacit., Ann. (N.d.A.)
  5. Tacit., Ann., lib. XV, 56, 57. (N.d.A.)
  6. Tacit., Ann, lib. XIV, 15. Papinien, jurisconsulte et préfet du prétoire, qui ne se piquait pas de philosophie, répondit à Caracalla, qui lui ordonnait de justifier le meurtre de son frère Géta : " Il est plus aisé de commettre un parricide que de le justifier. " (Hist. Aug.) - N.d.A.
  7. Dion., lib. LXXVI, p. 1271. (N.d.A.)
  8. De Benefic., III, 16. (N.d.A.)
  9. Tacit, Ann., XV, 37. (N.d.A.)
  10. Dion, lib. XXIX, p. 1363 ; Hist. Aug., 10. (N.d.A.)
  11. Tacit., Ann., XIV, 15. (N.d.A.)
  12. Tacit., Ann., XV, 37. (N.d.A.)
  13. Cod. Theod., t. VI, p. 92. (N.d.A.)
  14. Tert., Apologet. (N.d.A.)
  15. Suet, in Vit. (N.d.A.)
  16. Suet., in Calig. et Ner. (N.d.A.)
  17. Joseph., de Bell. Jud., lib. VII. (N.d.A.)
  18. Tacit., Ann., lib. XV ; Dion., lib. LXXVII, p. 1290 ; Herod., lib. IV, p. 150. (N.d.A.)
  19. Tacit., Ann., lib. V, 9. (N.d.A.)
  20. Tacit., Ann., XII, 56. (N.d.A.)
  21. L’intérêt de la somme était de quatre pour cent par mois. (Vid. Cicer., Epist. ad Att., lib. VI, epist. II.) - N.d.A.
  22. Eus., lib. XIII, cap. XIV ; lib. IX, cap. II-VIII. (N.d.A.)
  23. Tacit., Ann., lib. XIV ; Suet., in Ner. Religionum usquequaque contemptor, praeter unius deoe Syrioe. Hanc mox ita sprevit, ut urina contaminaret. (N.d.A.)
  24. Tacit., Ann., lib. XVI, 5. (N.d.A.)
  25. Dionys. et Ignat., Epist. ap. Eus., IV, 23 ; Chrys., Op., t. VII, p. 658 et 810, édit. Savil., Plin., epist. X ; Lucian., in Alexandro, c. XXV. Pline, dans sa fameuse lettre ici citée, se plaint que les temples sont déserts et qu’on ne trouve plus d’acheteurs pour les victimes sacrées, etc. (N.d.A.)
  26. Dacier, Discours sur Platon, p. 22. (N.d.A.)
  27. Les papiers publics retentissent des crimes commis par de petits malheureux de onze ou douze ans. Il faut que le danger soit bien grave, puisque les paysans eux-mêmes se plaignent des vices de leurs enfants. (N.d.A.)
  28. Montesq., Esprit des Lois, liv. XXIV, chap. II. (N.d.A.)
  29. Montesq., Esprit des Lois, liv. XXIV, chap. IV. (N.d.A.)
  30. S. Hieron., Dial. c. Lucif. (N.d.A.)
  31. Montesquieu, Défense de l’Esprit des Lois (N.d.A.)
  32. Et pourtant ce ne sont ni les vrais chrétiens, ni les docteurs de Sorbonne, mais les philosophes (comme nous l’avons déjà dit), qui se montrent si scrupuleux sur l’ouvrage : c’est ce qu’il ne faut pas oublier. (N.d.A.)
  33. Voyez, dans la préface nouvelle du Génie du Christianisme, ce qui a déterminé l’auteur à placer ces épisodes dans un volume à part. (N.d.A.)
  34. Sen., in Atr. et Th. Voyez aussi Canacé et Macareus, et Caune et Byblis dans les Métamorphoses et dans les Héroïdes d’Ovide. (N.d.A.)
  35. Reg., 13, 14. (N.d.A.)
  36. Dans l’Abufar de M. Ducis. (N.d.A.)
  37. C’est le chevalier des Landes, Malheureux chevalier, etc. (N.d.A.)
  38. Nous avons de lui dix romans pieux fort répandus : Adélaïde de Witzbury, ou la pieuse pensionnaire, Virginie, ou la vierge chrétienne ; le Baron de Van-Hesden, ou la république des incrédules ; Farfalla, ou la comédienne convertie, etc. (N.d.A.)
  39. Dorothée, Alcine, Daphnide, Hyacinthe, etc. (N.d.A.)
  40. Cor., 9, 22. (N.d.A.)
  41. Auteur de Théagène et Chariclée. On sait que l’histoire ridicule rapportée par Nicéphore au sujet de ce roman est dénuée de toute vérité. Socrate, Photius et les autres auteurs ne disent pas un mot de la prétendue déposition de l’évêque de Tricca. (N.d.A.)
  42. Traducteur de Théagène et Chariclée et de Daphnis et Chloé. (N.d.A.)
  43. Lettres provinciales, lettre XIe. (N.d.A.)
  44. Pensées de Pascal, chap. XXVIII. (N.d.A.)
  45. Dans un petit traité intitulé : Réflexions sur l’Eloquence des Prédicateurs. (N.d.A.)
  46. Hist. de la Vie de Fénelon, p. 193. (N.d.A.)
  47. Essais de Montaigne, t. IV, liv. II, chap. XII, p. 172. (N.d.A.)
  48. Essais de Montaigne, t. IV, liv. II, chap. XII, p. 174. (N.d.A.)
  49. Sapientia aperuit os mutorum et linguas infantium fecit disertas. (N.d.A.)
  50. Epist. ad Magnum. Il nomme, avec son érudition accoutumée, tous les auteurs qui ont défendu la religion et les mystères par des idées philosophiques, en commençant à saint Paul, qui cite des vers de Ménandre (Cor., XV, 33.) et d’Epiménide (Tit., I, 12.), jusqu’au prêtre Juvencus, qui, sous le règne de Constantin, écrivit en vers l’histoire de Jésus-Christ, " sans craindre, ajoute saint Jérôme, que la poésie diminuât quelque chose de la majesté de l’Evangile (Epist. ad Magn., loc. cit.) - N.d.A.
  51. De Doct. chr., lib. II, n o 7. (N.d.A.)
  52. Nous avons encore l’édit de Julien. Jul, p. 42. Vid. Greg. Naz., or. III, cap. IV ; Amm., lib. XXII. (N.d.A.)
  53. L’abbé de Billy a recueilli cent quarante-sept poèmes de ce Père, à qui saint Jérôme et Suidas attribuent plus de trente mille vers pieux. (N.d.A.)
  54. Naz. Vit., p. 12. (N.d.A.)
  55. On sait que Sannazar a fait dans ce poème un mélange ridicule de la fable et de la religion. Cependant il fut honoré pour ce poème de deux brefs des papes Léon X et Clément VII ; ce qui prouve que l’Église a été dans tous les temps plus indulgente que la philosophie moderne, et que la charité chrétienne aime mieux juger un ouvrage par le bien que par le mal qui s’y trouve. La traduction de Théagène et Chariclée valut à Amyot l’abbaye de Bellozane. (N.d.A.)
  56. Dont on a retenu ce vers sur le dernier soupir du Christ : Supremamque auram, ponens caput, expiravit. (N.d.A.)
  57. Veni de Libano, sponsa mea. (Cant., cap. IV. p. 8.) - N.d.A.
  58. De vertice Sanir et Hermon. (Cant., cap. IV. p. 8.) - N.d.A.
  59. Quasi aurora consurgens, pulchra ut luna. (Cant., cap. VI, p. 9.) - N.d.A.
  60. Statura tua assimilata est palmae. (Cant., cap. VI. p. 7.) - N.d.A.
  61. Athalie. (N.d.A.)
  62. Je connaissais à peine M. de La Harpe dans ce temps-là, mais, ayant entendu parler de son dessein, je le fis prier par ses amis de ne point répondre à la critique de M. l’abbé Morellet. Toute glorieuse qu’eût été pour moi une défense d’Atala par M. de La Harpe, je crus avec raison que j’étais trop peu de chose pour exciter une controverse entre deux écrivains célèbres. (N.d.A.)
  63. Défense de l’Esprit des Lois. (N.d.A.)
  64. Cette vérité a été reconnue par le critique même qui s’est le plus élevé contre l’ouvrage. (N.d.A.)
  65. Encore n’a-t-on fait que répéter les observations judicieuses et polies qui avaient paru à ce sujet dans quelques journaux accrédités. (N.d.A.)
  66. Caract. de La Bruyère. (N.d.A.)
  67. Cum ergo finis et limes medius, qui interhiat, adfuerit, ut etiam mundi ipsius species transferatur aeque temporalis, quae illi dispositioni oeternitatis aulei vice oppansa est. (Apolog., cap. XLVIII.) - N.d.A.
  68. Equus pallidus, cap. VI, v. 8 ; Puteus abyssi, cap. IX, v. 2. (N.d.A.)
  69. The clouds-capt towers, the gorgeons palaces, etc. (In the Temp.) Delille avait dit, dans les Jardins, en parlant des rochers : J’aime à voir leur front chauve et leur tête sauvage Se coiffer de verdure et s’entourer d’ombrage. J’ai cependant mis dans les dernières éditions, couronnées d’un chapiteau de nuages. (N.d.A.)
  70. " Croirait-on que sur ces glaces énormes on rencontre des hommes qui s’y sont embarqués exprès ? On assure pourtant qu’on y a plus d’une fois aperçu des Esquimaux, etc. " (Histoire de la Nouvelle-France, t. II, liv. X, p. 293, édition de Paris, 1744.) - N.d.A.
  71. Astutias sapientioe. (Eccl., cap. I, v. 6.) - N.d.A.
  72. Traité des Etudes, t. I, p. 375, de la lecture d’Homère. (N.d.A.)
  73. Défense de l’Esprit des Lois, IIIe partie. (N.d.A.)
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