Germinie Lacerteux/LXVI

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- LXV Germinie Lacerteux - LXVIII



Le samedi matin, mademoiselle venait de se lever. Elle était en train de faire un petit panier de quatre pots de confitures de Bar qu’elle comptait porter le lendemain à Germinie, quand elle entendit des voix basses, un colloque dans la pièce d’entrée entre la femme de ménage et le portier. Puis presque aussitôt la porte s’ouvrit, le portier entra.

—Une triste nouvelle, mademoiselle, dit-il.

Et il lui tendit une lettre qu’il avait à la main ; elle portait le timbre de l’hôpital de La Riboisière : Germinie était morte le matin, sept heures.

Mademoiselle prit le papier ; elle n’y vit que des lettres qui lui disaient : Morte ! morte ! Et la lettre avait beau lui répéter : Morte ! morte ! elle n’y pouvait croire. Comme ceux dont on apprend subitement la fin, Germinie lui apparaissait toute vivante, et sa personne qui n’était plus se représentait à elle avec la présence suprême de l’ombre de quelqu’un. Morte ! Elle ne la verrait plus ! Il n’y avait donc plus de Germinie au monde ! Morte ! Elle était morte ! Et ce qui allait remuer maintenant dans la cuisine, ce ne serait plus elle ; ce qui allait lui ouvrir la porte, ce ne serait plus elle ; ce qui trôlerait le matin dans sa chambre, ce serait une autre ! --Germinie ! Elle cria cela à la fin, avec le cri dont elle l’appelait ; puis, se reprenant : --Machine ! Chose !… Comment t’appelles-tu, toi ? dit-elle durement à la femme de ménage toute troublée. Ma robe… que j’y aille…

Il y avait, dans ce dénouement si rapide de la maladie, une si brusque surprise que sa pensée ne pouvait s’y faire. Elle avait peine concevoir cette mort soudaine, secrète et vague, contenue tout entière pour elle dans ce chiffon de papier. Germinie était-elle vraiment morte ? Mademoiselle se le demandait avec le doute des gens qui ont perdu une personne chère au loin, et, ne l’ayant pas vue mourir, ne veulent pas qu’elle soit morte. Ne l’avait-elle pas vue encore toute vivante la dernière fois ? Comment cela était-il arrivé ? Comment tout à coup était-elle devenue ce qui n’est plus bon qu’à mettre dans la terre ? Mademoiselle n’osait y songer, et y songeait. L’inconnu de cette agonie dont elle ignorait tout, l’effrayait et l’attirait. L’anxieuse curiosité de sa tendresse allait vers les dernières heures de sa bonne, et elle essayait d’en soulever à tâtons le voile et l’horreur. Puis il lui prenait une irrésistible envie de tout savoir, d’assister, par ce qu’on lui dirait, à ce qu’elle n’avait pas vu. Il fallait qu’elle apprît si Germinie avait parlé avant de mourir, si elle avait exprimé un désir, témoigné une volonté, laissé échapper un de ces mots qui sont le dernier cri de la vie.

Arrivée à La Riboisière, elle passa devant le concierge, un gros homme puant la vie comme on pue le vin, traversa les corridors où glissaient des convalescentes pâles, et sonna tout au bout de l’hôpital à une porte voilée de rideaux blancs. On ouvrit : elle se trouva dans un parloir éclairé de deux fenêtres, où une sainte Vierge de plâtre était posée sur un autel, entre deux vues du Vésuve qui semblaient frissonner là, contre le mur nu. Derrière elle, d’une porte ouverte, sortait un caquetage de sœurs et de petites filles, un bruit de jeunes voix et de frais rires, la gaieté d’une pièce blanche où le soleil s’amuse avec des enfants qui jouent.

Mademoiselle demanda à parler à la Mère de la salle Sainte-Joséphine. Il vint une sœur petite, à demi bossue, avec une figure laide et bonne, une figure à la grâce de Dieu. Germinie était morte dans ses bras.--Elle ne souffrait presque plus, dit la sœur à mademoiselle ; elle se trouvait mieux ; elle se sentait soulagée ; elle avait de l’espérance. Le matin, vers les sept heures, au moment où son lit venait d’être fait, tout coup, sans se voir mourir, elle a été prise d’un vomissement de sang dans lequel elle a passé.--La sœur ajouta qu’elle n’avait rien dit, rien demandé, rien désiré.

Mademoiselle se leva, délivrée des horribles pensées qu’elle avait eues. Germinie avait été sauvée de toutes les souffrances d’agonie qu’elle lui avait rêvées. Mademoiselle remercia cette mort de la main de Dieu qui cueille l’âme d’un seul coup.

Comme elle sortait de là : --Voulez-vous reconnaître le corps ? lui dit un garçon en s’approchant.

_Le corps_ ! Ce mot fut affreux pour mademoiselle. Sans attendre sa réponse, le garçon se mit à marcher devant elle jusqu’à une grande porte jaunâtre au-dessus de laquelle était écrit : _Amphithéâtre_. Il cogna ; un homme en bras de chemise, un brûle-gueule à la bouche, entr’ouvrit la porte, et dit d’attendre un instant.

Mademoiselle attendit. Ses pensées lui faisaient peur. Son imagination était de l’autre côté de cette porte d’épouvante. Elle essayait de voir ce qu’elle allait voir. Et toute remplie d’images confuses, de terreurs évoquées, elle frissonnait de l’idée d’entrer là, de reconnaître au milieu d’autres ce visage défiguré,--si encore elle le reconnaissait ! Et cependant elle ne pouvait s’arracher de là : elle se disait qu’elle ne la verrait plus jamais !

L’homme au brûle-gueule ouvrit la porte : mademoiselle ne vit rien qu’une bière, dont le couvercle ne montant que jusqu’au cou laissait voir Germinie les yeux ouverts, les cheveux droits sur la tête.

LXVII.

Brisée par ces émotions, par ce dernier spectacle, Mlle de Varandeuil se mit au lit en rentrant chez elle, après avoir donné de l’argent au portier pour les tristes démarches, l’enterrement, la concession. Et quand elle fut dans son lit, ce qu’elle avait vu revint devant elle. Il y avait toujours auprès d’elle la morte horrible, ce visage effrayant dans le cadre de cette bière. Son regard avait emporté au dedans d’elle cette tête inoubliable ; sous ses paupières fermées, elle la voyait et en avait peur. Germinie était là, avec le bouleversement de traits d’une figure d’assassinée, avec ses orbites creusés, avec ses yeux qui semblaient avoir reculé dans des trous ! Elle était là, avec cette bouche encore tordue d’avoir vomi son dernier souffle ! Elle était là, avec ses cheveux, ses cheveux terribles, rebroussés, tout debout sur sa tête !

Ses cheveux ! cela surtout poursuivait mademoiselle. La vieille fille pensait, sans y vouloir penser, à des choses tombées dans son oreille d’enfant, à des superstitions de peuple perdues au fond de sa mémoire : elle se demandait si on ne lui avait pas dit que les morts qui ont les cheveux ainsi emportent avec eux un crime en mourant… Et, par moments, c’étaient ces cheveux-là qu’elle voyait à cette tête, des cheveux de crime, tout droits d’épouvante et tout roidis d’horreur devant la justice du ciel, comme les cheveux du condamné à mort devant l’échafaud de la Grève !

Le dimanche, mademoiselle se trouva trop malade pour sortir de son lit. Le lundi, elle voulut se lever pour aller à l’enterrement, mais, prise d’une faiblesse, elle fut obligée de se recoucher.

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