Histoire : Livre septième - Polymnie

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Livre septième - Polymnie


I. L’invasion des Sardes avait déjà fort irrité Darius, fils d’Hystaspes, contre les Athéniens ; mais la nouvelle de la bataille de Marathon l’aigrit encore davantage, et il n’en fut que plus animé à porter la guerre en Grèce. Incontinent il envoya ordre à toutes les villes de ses États de lever un plus grand nombre de troupes et de fournir une plus grande quantité de chevaux, de vivres, et de vaisseaux de guerre et de transport, qu’elles n’en avaient donné pour la première expédition. Ces ordres ayant été portés de tous côtés, l’Asie entière fut dans une agitation continuelle pendant trois ans. Mais tandis qu’on levait, pour cette guerre, les hommes les plus braves, et qu’on était occupé de ces préparatifs, on apprit, la quatrième année, que les Egyptiens, qui avaient été subjugués par Cambyse, s’étaient révoltés contre les Perses. Darius n’en fut que plus ardent à marcher contre ces deux peuples.

II. Lorsque ce prince fut prêt à partir pour aller attaquer les Egyptiens et les Athéniens, il s’éleva entre les princes ses fils de grandes contestations au sujet de la couronne, parce que les lois défendent en Perse au prince d’entreprendre une expédition sans avoir désigné son successeur. Darius avait, avant que d’être roi, trois enfants d’une première femme, fille de Gobryas ; mais, depuis qu’il était monté sur le trône, il en avait eu quatre autres d’Atosse, fille de Cyrus. Artobazanes était l’aîné des enfants de la première femme, et Xerxès de ceux de la seconde. Comme ils n’avaient pas la même mère, ils se disputaient la couronne. Artobazanes croyait y avoir droit parce qu’il était l’aîné de tous les enfants, et que c’était un usage reçu partout que l’empire appartenait à l’aîné. Xerxès, de son côté, appuyait le sien sur ce que sa mère Atosse était fille de Cyrus, et sur l’obligation que les Perses avaient à ce prince de la liberté dont ils jouissaient.

III. Darius n’avait point encore prononcé, lorsque arriva à Suses Démarate, fils d’Ariston, qui s’était sauvé de Lacédémone après avoir été dépouillé de ses États. Ayant entendu parler du différend qui partageait les fils de ce prince, il conseilla à Xerxès, suivant ce qu’en a publié la renommée, d’ajouter aux raisons qu’il avait déjà données, qu’il était né depuis que Darius était monté sur le trône, au lieu qu’Artobazanes était venu au monde tandis que Darius n’était encore qu’un homme privé ; que, par conséquent, il n’était ni juste ni naturel de le lui préférer. Démarate, qui lui donnait ce conseil, ajouta que c’était aussi l’usage à Sparte qu’un fils né après l’avènement du père à la couronne succédât au trône, quand même le père en aurait eu d’autres avant que d’être roi. Xerxès s’étant servi des raisons que lui avait suggérées Démarate, Darius les trouva justes, et le nomma son successeur. Au reste, le crédit et l’autorité d’Atosse me persuadent qu’il n’en aurait pas moins régné, quand même il n’aurait pas fait usage du conseil de Démarate.

IV. Darius ayant déclaré Xerxès son successeur, et voyant que tout était prêt, se disposa à se mettre en marche. Mais il mourut l’année qui suivit la révolte de l’Égypte, après avoir régné trente-six ans entiers, et sans avoir eu la satisfaction de punir la révolie des Egyptiens et de se venger des Athéniens.

V. Darius étant mort, son fils Xerxès lui succéda. Les levées que faisait ce jeune prince étaient destinées contre l’Égypte, et dans les commencements il n’avait aucune envie de porter la guerre en Grèce. Mais Mardonius, fils de Gobryas et d’une sœur de Darius, et par conséquent cousin germain de Xerxès, et qui de tous les Perses avait le plus d’ascendant sur son esprit, lui parla en ces termes : « Seigneur, il n’est pas naturel de laisser impunies les insultes des Athéniens. Ne vous occupez donc maintenant que des affaires que vous avez sur les bras ; mais lorsque vous aurez châtié l’insolence des Egyptiens, marchez avec toutes vos forces contre Athènes : par là vous acquerrez de la célébrité, et personne n’osera désormais entrer à main armée dans vos États ». A ces motifs de vengeance, il ajouta que l’Europe était un pays très beau, d’un excellent rapport, où l’on trouvait toutes sortes d’arbres fruitiers, et que le roi seul méritait de l’avoir en sa possession.

VI. Mardonius tenait ce langage, parce qu’il était avide de nouveautés, et qu’il convoitait le gouvernement de la Grèce. Il réussit avec le temps à engager Xerxès dans cette expédition ; car il survint d’antres événements qui contribuèrent à persuader ce prince. D’un côté, il vint de Thessalie des ambassadeurs qui invitèrent Xerxès de la part des Aleuades à marcher contre la Grèce, et qui s’employèrent avec tout le zèle possible pour l’y déterminer. Les Aleuades étaient rois de Thessalie. D’un autre côté, ceux d’entre les Pisistratides qui s’étaient rendus à Suses tenaient le même langage que les Aleuades ; et même ils y ajoutaient encore d’autres raisons, parce qu’ils avaient avec eux Onomacrite d’Athènes, devin célèbre, qui faisait commerce des oracles de Musée. Ils s’étaient réconciliés avec lui avant que d’aller à Suses. Car il avait été chassé d’Athènes par Hipparque, fils de Pisistrate, parce que Lasus d’Hermione l’avait pris sur le fait, comme il insérait parmi les vers de Musée un oracle qui prédisait que les îles voisines de Lemnos disparaîtraient de la mer. Hipparque l’avait, dis-je, chassé par cette raison, quoique auparavant il eût été lié avec lui de la plus étroite amitié. Mais étant allé en ce temps-là à Suses avec les Pisistratides, comme ceux-ci en parlaient au roi d’une manière honorable, toutes les fois qu’il se présentait devant ce prince, il lui récitait des oracles. S’il y en avait qui annonçassent un malheur au barbare, il les passait sous silence ; mais, faisant choix de ceux qui prédisaient d’heureux événements, il lui disait, en parlant du passage de son armée en Grèce, qu’il était écrit dans les destinées qu’un Perse joindrait les deux bords de l’Hellespont par un pont.

VII. Ce fut ainsi qu’Onomacrite, par ses oracles, et les Pisistratides et les Aleuades par leurs conseils persuasifs, portèrent Xerxès à faire la guerre aux Grecs. Cette résolution prise, ce prince commença par les Egyptiens, qui s’étaient révoltés. Il les attaqua la seconde année après la mort de Darius. Lorsqu’il les eut subjugués, et qu’il eut appesanti leurs chaînes beaucoup plus que n’avait fait son père, il leur donna pour gouverneur Achéménès, son frère et fils de Darius. Ce prince fut tué dans la suite par Inaros, fils de Psammitichus, roi de Libye.

VIII. L’Égypte ayant été soumise, et Xerxès étant sur le point de marcher contre Athènes, ce prince convoqua les principaux d’entre les Perses, tant pour avoir leurs avis que pour les instruire de ses volontés. Lorsqu’ils furent assemblés, il leur parla en ces termes : « Perses, je ne prétends pas introduire parmi vous un nouvel usage, mais suivre celui que nous ont transmis nos ancêtres. Depuis que Cyrus a arraché la couronne à Astyages, et que nous avons enlevé cet empire aux Mèdes, nous ne sommes jamais restés dans l’inaction, comme je l’ai appris de nos anciens. Un dieu nous conduit, et sous ses auspices nous marchons de succès en succès. Il est inutile de vous parler des exploits de Cyrus, de Cambyse, de Darius mon père, et des provinces qu’ils ont ajoutées à notre empire, vous en êtes assez instruits. Quant à moi, du moment où je suis monté sur le trône, jaloux de ne point dégénérer de mes ancêtres, je songe comment je pourrai procurer aux Perses une puissance non moins considérable que celle qu’ils m’ont laissée. En y réfléchissant, je trouve que nous pouvons illustrer de plus en plus notre nom, acquérir un pays qui n’est pas inférieur au nôtre, qui même est plus fertile, et que nous aurons en même temps la satisfaction de punir les auteurs des injures que nous avons reçues, et de nous en venger. Je vous ai donc convoqués pour vous faire part de mes intentions. Après avoir construit un pont sur l’Hellespont, je traverserai l’Europe pour me rendre en Grèce, afin de venger et les Perses et mon père des insultes des Athéniens. Vous n’ignorez point que Darius avait résolu de marcher contre ce peuple. Mais la mort ne lui a pas permis de satisfaire son ressentiment. C’est à moi à venger et mon père et les Perses, et je ne me désisterai point de mon entreprise que je ne me sois rendu maître d’Athènes, et que je ne l’aie réduite en cendres. Ses habitants, vous le savez, ont commencé les premières hostilités contre mon père et contre moi. Premièrement, ils sont venus à Sardes avec Aristagoras de Milet, notre esclave, et ils ont mis le feu aux temples et aux bois sacrés. Que ne vous ont-ils pas fait ensuite à vous-mêmes, quand vous êtes allés dans leur pays sous la conduite de Datis et d’Artapherne ? Personne d’entre vous ne l’ignore. Voilà ce qui m’anime à marcher contre les Athéniens. Mais, en y réfléchissant, je trouve un grand avantage à cette expédition. Si nous venons à les subjuguer eux et leurs voisins, les habitants du pays de Pélops le Phrygien, la Perse n’aura plus d’autres bornes que le ciel, le soleil n’éclairera point de pays qui ne nous touche ; je parcourrai toute l’Europe, et avec votre secours je ne ferai de la terre entière qu’un seul empire. Car on m’assure que, les Grecs une fois réduits, il n’y aura plus de ville ni de nation qui puissent nous résister. Ainsi, coupables ou non, tous subiront également notre joug. En vous conduisant ainsi, vous m’obligerez sensiblement. Que chacun de vous se hâte de venir au rendez-vous que j’indiquerai. Celui qui s’y trouvera avec les plus belles troupes, je lui ferai présent des choses que l’on estime le plus dans ma maison. Telle est ma résolution. Mais, afin qu’il ne paraisse pas que je veuille régler tout par mon seul sentiment, je vous permets de délibérer sur cette affaire, et j’ordonne à chacun de vous de m’en dire son avis ».

IX. Xerxès ayant cessé de parler, Mardonius prit la parole : « Seigneur, vous êtes non seulement le plus grand des Perses qui aient paru jusqu’ici, mais encore de tous ceux qui naîtront dans la suite. J’en atteste les choses si vraies et excellentes que vous venez de dire, et cette grandeur d’âme qui ne souffrira point que les Ioniens (les Athéniens) d’Europe, ce peuple vil et méprisable, nous insultent impunément. Si, dans la seule vue d’étendre notre empire, nous avons soumis les Saces, les Indiens, les Ethiopiens, les Assyriens, et plusieurs autres nations puissantes et nombreuses, qui n’avaient commis contre nous aucune hostilité, ne serait-il pas honteux que nous laissassions impunie l’insolence des Grecs, qui ont été les premiers à nous insulter ? Qu’avons-nous à craindre ? serait-ce la multitude de leurs troupes, la grandeur de leurs richesses ? Nous n’ignorons ni leur manière de combattre ni leur faiblesse ; nous avons subjugué ceux de leurs enfants qui habitent notre pays, et qui sont connus sous les noms d’Ioniens, d’Eoliens et de Doriens. Je connais par moi-même les forces des Grecs ; j’en fis l’épreuve lorsque je marchai contre eux par ordre du roi, voire père. Je pénétrai en Macédoine ; peu s’en fallut même que je n’allasse jusqu’à Athènes, et cependant personne ne vint me combattre. L’ignorance et la sottise des Grecs ne leur permettent pas ordinairement, comme je l’ai ouï dire, de consulter la prudence dans les guerres qu’ils se font. Car, lorsqu’ils se la sont déclarée, ils cherchent, pour se battre, la plaine la plus belle et la plus unie. Ainsi les vainqueurs ne se retirent qu’avec de grandes pertes : comme les vaincus sont entièrement détruits, je n’en puis absolument rien dire. Puisqu’ils parlent tous la même langue, ne devraient-ils pas s’envoyer des hérauts et des ambassadeurs pour terminer leurs différends ? ne devraient-ils pas tenter toutes les voies de pacification plutôt que d’en venir aux mains ? ou, s’il était absolument nécessaire de se battre, ne devraient-ils pas chercher les uns et les autres un terrain fortitié par la nature, où il fut difficile d’être vaincu, et tenter en cet endroit le sort des armes ? Par une suite de ce mauvais usage, les Grecs n’osèrent pas m’offrir la bataille lorsque j’allai jusqu’en Macédoine. Y a-t-il donc quelqu’un parmi eux qui s’oppose à vous, et vous présente le combat, à vous, seigneur, qui conduisez toutes les forces de terre et de mer de l’Asie ? Je ne pense pas que les Grecs portent l’audace jusque-là. Si cependant je me trompais, si leur folie les poussait à en venir aux mains avec nous, qu’ils apprennent alors que de tous les hommes nous sommes les plus braves et les plus habiles dans l’art de la guerre. Il faut donc tenter toutes les voies possibles ; rien ne s’exécute de soi-même, et ce n’est ordinairement qu’à force de tentatives qu’on réussit ». Ce fut ainsi que Mardonius adoucit ce que le discours de Xerxès pouvait avoir de trop dur ; après quoi il cessa de parler.

X. Comme les Perses gardaient tous le silence, et que pas un n’osait proposer un avis contraire, Artabane, fils d’Hyslaspes, oncle paternel de Xerxès, s’appuyant sur cette qualité, ouvrit le sien en ces termes : « Seigneur, lorsque dans un conseil les sentiments ne sont pas partagés, on ne peut choisir le meilleur ; il faut s’en tenir à celui qu’on a proposé. Mais, quand ils le sont, on discerne le plus avantageux, de même qu’on ne distingue point l’or pur par lui-même, mais en le comparant avec d’autre or. Je conseillai au roi Darius, votre père et mon frère, de ne point faire la guerre aux Scythes, qui n’habitent point des villes. Flatté de l’espérance de subjuguer ces peuples nomades, il ne suivit pas mes conseils ; il revint de son expédition après avoir perdu ses meilleures troupes. Et vous, seigneur, vous vous disposez à marcher contre des hommes plus braves que les Scythes, et qui passent pour être très habiles et sur terre et sur mer. Il est donc juste que je vous avertisse des dangers que vous aurez à essuyer.

Vous dites qu’après avoir jeté un pont sur l’Hellespont vous traverserez l’Europe avec votre armée pour vous rendre en Grèce. Mais il peut arriver que nous soyons battus sur terre ou sur mer, ou même sur l’un et l’autre élément ; car ces peuples ont la réputation d’être braves, et l’on peut conjecturer que cette réputation n’est pas mal fondée, puisque les Athéniens seuls ont défait cette puissante armée qui était entrée dans l’Attique sous la conduite de Datis et d’Artapherne. Mais supposons qu’ils ne réussissent pas à nous battre sur terre et sur mer à la fois ; s’ils nous attaquent seulement sur ce dernier élément, et qu’après nous avoir battus ils aillent rompre le pontque nous aurons construit sur l’Hellespont, nous serons alors, seigneur, dans un grand danger.

Je ne fonde point cette conjecture sur ma prudence, mais sur le malheur qui pensa nous arriver lorsque le roi, votre père, ayant fait jeter un pont sur le Bosphore de Thrace et un autre sur l’Ister, passa dans la Scythie. Alors les Scythes firent mille instances aux Ioniens, à qui l’on avait confié la garde du pont de l’Ister, pour les engager à le rompre. Si, dans ce temps-là, Histiée, tyran de Milet, ne se fût point opposé à l’avis des autres tyrans, c’en était fait des Perses et de leur empire. On ne peut même entendre sans frémir que la fortune et le salut du roi aient dépendu d’un seul homme.

Ne vous exposez donc point, je vous prie, seigneur, à de si grands périls, puisqu’il n’y a point de nécessité. Suivez plutôt mes conseils, congédiez maintenant cette assemblée, faites de nouvelles réflexions, et, quand vous le jugerez a propos, donnez les ordres qui vous paraîtront les plus utiles. Je trouve en effet qu’il y a un grand avantage à ne se déterminer qu’après une mûre délibération. Car quand même l’événement ne répondrait pas à notre attente, on a du moins la satisfaction qu’on s’est décidé avec sagesse, et que c’est la fortune qui a triomphé de la prudence. Mais lorsqu’on a suivi des conseils peu sages, si la fortune les seconde, nous ne devons nos succès qu’au hasard, et la honte, suite de ces mauvais conseils, ne nous en reste pas moins.

Ne voyez-vous pas que le dieu lance sa foudre sur les plus grands animaux, et qu’il les fait disparaître, tandis que les petits ne lui causent pas même la plus légère inquiétude ? ne voyez-vous pas qu’elle tombe toujours sur les plus grands édifices et sur les arbres les plus élevés ? car Dieu se plaît à abaisser tout ce qui s’élève trop haut. Ainsi une grande armée est souvent taillée en pièces par une petite. Dieu, dans sa jalousie, lui envoie des terreurs, ou la frappe d’aveuglement, et conséquemment elle périt d’une manière indigne de sa première fortune. Car il ne permet pas qu’un autre que lui s’élève et se glorifie. La précipitation produit des fautes qui occasionnent des disgrâces éclatantes. Ce qu’on fait, au contraire, lentement, procure de grands avantages. Si on ne les aperçoit pas sur-le-champ, on les reconnaît du moins avec le temps.

Voilà, seigneur, les conseils que j’ai à vous donner. Et vous, Mardonius, fils de Gobryas, cessez de tenir sur les Grecs de vains propos ; ils ne méritent pas qu’on en parle avec mépris. C’est en les calomniant que vous excitez le roi à marcher en personne contre ces peuples ; c’est du moins à quoi me paraissent tendre toutes vos vues, tout votre zèle. Au nom des dieux, ne vous permettez plus la calomnie ; c’est le plus odieux des vices : c’est une injustice de deux personnes contre une troisième. Le calomnialeur viole toutes les règles de l’équité, en ce qu’il accuse un absent. L’autre n’est pas moins coupable, en ce qu’il ajoute foi au calomniateur avant que d’être bien instruit. Enfin l’absent reçoit une double injure, en ce que l’un le dépeint sous de noires couleurs, et que l’autre le croit tel qu’on le lui représente.

Mais, s’il faut absolument porter la guerre chez les Grecs, que le roi du moins reste en Perse, que nos enfants lui répondent de nos conseils. Quant à vous, Mardonius, prenez avec vous les meilleures troupes, et en aussi grand nombre que vous voudrez ; mettez-vous à leur tête, et, si les affaires du roi prospèrent de la manière que vous le dites, qu’on m’ôte la vie à moi et à mes enfants. Mais, si elles ont le succès que je prédis, que les vôtres éprouvent le même traitement, et vous-même aussi, si vous revenez de cette expédition. Si vous ne voulez pas accepter cette condition, et que vous soyez absolument déterminé à marcher en Grèce, je ne crains point d’assurer que quelqu’un de ceux qui seront restés ici, connaissant la valeur des peuples contre lesquels vous conseillez au roi de faire la guerre, apprendra incessamment que Mardonius, après avoir causé aux Perses quelque grande calamité, aura servi de pâture aux chiens et aux oiseaux sur les terres des Athéniens, ou sur celles des Lacédémoniens, à moins que ce malheur ne lui arrive même en chemin, avant que d’être entré en Grèce ».

XI. Ce discours mit Xerxès en fureur : « Si vous n’étiez point, lui répondit-il, frère de mon père, vous recevriez le salaire que méritent vos discours insensés. Mais comme vous êtes un lâche, un homme sans cœur, je vous ferai l’affront de ne vous point mener en Grèce, et je vous laisserai ici avec les femmes. J’exécuterai, et même sans vous, tous mes projets. Qu’on ne me regarde plus comme fils de Darius, qui comptait parmi ses ancêtres Hystaspes, Arsamès, Armnès, Teispès, Cyrus, Cambyse, Teispès et Achéménès, si je ne me venge pas des Athéniens. Je sais bien que si nous nous tenions tranquilles, ils ne s’y tiendraient pas, et que bientôt ils viendraient en armes sur nos terres, comme on peut le conjecturer par leurs premières entreprises, par l’incendie de Sardes, et par les courses qu’ils ont faites en Asie. Il n’est donc plus possible ni aux uns ni aux autres de reculer ; la lice est ouverte : il faut que nous les attaquions ou qu’ils nous attaquent, que toutes ces contrées passent sous la domination des Grecs, ou que la Grèce entière passe sous la nôtre. Il n’y a point de milieu, l’inimitié des deux nations ne le permet pas. Il est beau de venger les injures que ces peuples nous ont faites les premiers, afin que j’apprenne quel si grand danger je dois redouter d’une nation que Pélops le Phrygien, qui était esclave de mes ancêtres, a tellement subjuguée, que le pays et ses habitants s’appellent encore aujourd’hui de son nom ».

XII. Tel fut le discours de Xerxès ; mais, quand la nuit fut venue, l’avis d’Artabane commençant à l’inquiéter, il y fit de sérieuses réflexions, et comprit enfin qu’il ne lui était pas avantageux d’entreprendre une expédition contre la Grèce. Cette nouvelle résolution prise, il s’endormit, et, comme le disent les Perses, cette même nuit il eut une vision dans laquelle il lui sembla voir un homme d’une grande taille et d’une belle figure se présenter devant lui, et lui tenir ce discours : « Quoi donc, roi de Perse, tu ne veux plus porter la guerre en Grèce, après avoir ordonné à tes sujets de lever une armée ! Tu as tort de changer ainsi de résolution, personne ne t’approuvera. Si tu m’en crois, tu suivras la route que tu t’étais proposé de tenir dans le jour ». Ces paroles achevées, il lui sembla voir disparaître ce fantôme.

XIII. Le jour venu, Xerxès, loin d’avoir égard à ce songe, convoqua les mêmes personnes qu’il avait assemblées la veille, et leur parla en ces termes : « Si vous me voyez changer si subitement de résolution, je vous prie de me le pardonner. Je ne suis point encore arrivé à ce point de prudence où je dois un jour parvenir ; d’ailleurs je suis continuellement obsédé par ceux qui m’exhortent à l’entreprise dont je vous entretins hier. Lorsque j’ai entendu l’avis d’Artabane, je me suis laissé tout à coup emporter aux saillies d’une bouillante jeunesse, jusqu’à parler d’une manière moins convenable que je ne l’aurais dû à un homme de son âge. Mais je reconnais maintenant ma faute, et je veux suivre son conseil. Demeurez donc tranquilles, puisque j’ai changé de résolution et que j’ai renoncé à porter la guerre en Grèce ».

XIV. Ravis de ce discours, les Perses se prosternèrent devant le roi. La nuit suivante, le même fantôme se présenta de nouveau à Xerxès pendant son sommeil, et lui parla ainsi : « Fils de Darius, tu as donc renoncé dans l’assemblée des Perses à l’expédition de Grèce, et tu ne tiens pas plus de compte de mes discours que si tu ne les avais jamais entendus. Mais si tu ne te mets incessamment en marche, apprends quelles seront les suites de ton obstination ; de grand et de puissant que tu es devenu en peu de temps, tu deviendras petit en aussi peu de temps ».

XV. Effrayé de cette vision, Xerxès s’élance de son lit, mande Artabane. « Artabane, lui dit-il dès qu’il fut arrivé, je n’étais pas en mon bon sens, lorsque je répondis à vos conseils salutaires par des paroles injurieuses. Mais bientôt après je m’en repentis, et je reconnus que je devais suivre vos avis. Je ne le puis cependant, quelque désir que j’en aie. Car, depuis mon changement de résolution et mon repentir, un fantôme m’apparaît, et m’en dissuade, et même à l’instant il vient de disparaître après m’avoir fait de grandes menaces. Si c’est un dieu qui me l’envoie, et qu’il veuille absolument que je porte la guerre en Grèce, le même fantôme vous apparaîtra aussi, et vous donnera les mêmes ordres qu’à moi. Cela pourra bien arriver de la sorte, comme je le conjecture, si vous vous revêtez de mes habits royaux, et qu’après vous être assis sur mon trône, vous alliez ensuite dormir dans mon lit ».

XVI. Ainsi parla Xerxès. Artabane ne se rendit pas d’abord à sa première invitation, parce qu’il ne se croyait pas digne de s’asseoir sur le trône royal. Mais enfin, se voyant pressé par le roi, il exécuta ses ordres après lui avoir tenu ce discours : « Grand roi, il est aussi glorieux, à mon avis, de suivre un bon conseil que de bien penser soi-même. Vous excellez dans l’un et dans l’autre ; mais la compagnie des méchants vous fait tort, et l’on peut vous appliquer ce qu’on dit de la mer. Rien de plus utile aux hommes ; mais le souffle impétueux des vents ne lui permet pas de suivre sa bonté naturelle. Quant à vos discours injurieux, j’en ai été moins affligé que de voir que, de deux avis dont l’un tendait à augmenter l’insolence des Perses, et l’autre à la reprimer, en montrant combien il est pernicieux d’apprendre aux hommes à ne point mettre de bornes à leurs désirs, vous ayez suivi celui qui est le plus dangereux, et pour vous-même, et pour toute la nation. Mais aujourd’hui qu’après avoir embrassé le meilleur parti, vous renoncez à l’expédition contre la Grèce, vous dites qu’un songe, envoyé par un dieu, vous défend de congédier votre armée. Ces songes n’ont rien de divin, mon fils ; ils errent de côté et d’autre, et sont tels que je vais vous l’apprendre, moi qui suis beaucoup plus âgé que vous. Les songes proviennent ordinairement des objets dont la pensée s’est occupée pendant lejour. Or vous savez que, le jour d’auparavant, l’expédition contre la Grèce fut fortement agitée dans le conseil.

Au reste, si ce songe n’est pas tel que je l’assure, s’il a quelque chose de divin, vous avez tout dit en peu de mots, ce fantôme m’apparaîtra, et me donnera les mêmes ordres qu’à vous. S’il veut encore se montrer, il ne le fera pas moins, soit que j’aie mes habits où les vôtres, et je ne le verrai pas plus en reposant dans votre lit que si j’étais dans le mien. Car enfin celui qui vous est apparu en donnant, quel qu’il puisse être, n’est pas assez simple pour s’imaginer, en me voyant avec vos habits, que je sois le roi. S’il n’a aucun égard pour moi, s’il ne daigne pas se montrer, soit que je porte mes habits ou les vôtres, mais qu’il aille vous trouver, il faut alors faire attention à ses avertissements : car, s’il continue à se présenter à vous, je conviendrai moi-même qu’il y a là quelque chose de divin. Quant à votre résolution, si vous y persistez, et que rien ne puisse vous en faire changer, j’obéis, et je vais de ce pas coucher dans votre lit. Que ce fantôme m’apparaisse alors ; mais jusqu’à ce moment je persisterai dans mon sentiment ».

XVII. Artabane, ayant ainsi parlé, exécuta les ordres du roi,dans l’espérance de lui prouver que ce songe n’était rien. Il se revêtit des habits de Xerxès, s’assit sur son trône, et se coucha ensuite dans le lit de ce prince. Quand il fut endormi, le même fantôme qu’avait vu Xerxès le vint aussi trouver, et lui adressa ces paroles : « C’est donc toi qui détournes Xerxès de son expédition contre la Grèce, comme si tu étais chargé de sa conduite. C’est toi qui t’opposes aux destins. Mais tu en seras puni et dans la suite et pour le présent. Quant à Xerxès, on lui a fait voir les malheurs auxquels il est destiné s’il désobéit ».

XVIII. Telles furent les menaces qu’Artabane crut entendre ; il lui sembla aussi que ce fantôme voulait lui brûler les yeux avec un fer ardent. A cette vue, il pousse un grand cri, se lève avec précipitation, va trouver Xerxès, et, après lui avoir rapporté sa vision, il lui parle en ces termes : « Comme j’ai déjà vu, seigneur, des puissances considérables détruites par d’autres qui leur étaient très inférieures, je vous dissuadais d’autant plus de vous abandonner à l’ardeur de votre jeunesse, que je savais combien il est dangereux de désirer beaucoup de choses. Venant donc à me rappeler quel fut le succès des expéditions de Cyrus contre les Massagètes, de Cambyse contre les Ethiopiens, et de Darius contre les Scythes, où je me trouvai ; sachant cela, je pensais qu’en demeurant tranquille vous seriez le plus heureux de tous les hommes. Mais puisque les dieux vous excitent à cette entreprise, et qu’ils paraissent menacer les Grecs de quelque grand malheur, je me rends moi-même et je change d’avis. Faites donc part aux Perses du songe que le dieu vous a envoyé, faites leur savoir qu’ils aient à continuer les préparatifs nécessaires en conséquence des ordres précédents. Et vous, seigneur, conduisez-vous avec tant de sagesse, qu’avec le secours de dieu vous ne manquiez à rien de ce que vous devez faire ».

Ce discours fini, encouragés l’un et l’autre par ce songe, Xerxès le communiqua aux Perses aussitôt que le jour parut, et Artabane, qui lui seul auparavant le détournait de cette expédition, la pressait alors ouvertement.

XIX. Tandis que Xerxès se disposait à marcher, il eut pendant son sommeil une troisième vision. Les mages, à qui il en fit part, jugèrent qu’elle regardait toute la terre, et que tous les hommes lui seraient assujettis. Il lui sembla avoir la tête ceinte du jet d’un olivier, dont les branches couvraient toute la terre, et que peu après cette couronne avait disparu. Aussitôt après cette interprétation des mages, les Perses qui avaient assisté au conseil se rendirent chacun dans son gouvernement, et exécutèrent avec toute l’ardeur imaginable les ordres du roi, alin de recevoir les récompenses promises.

XX. Ce fut ainsi que Xerxès leva des troupes, et sur le continent il n’y eut point d’endroit à l’abri de ses perquisitions. On employa, après la réduction de l’Égypte, quatre années entières à faire des levées et à amasser des provisions ; enfin il se mit en marche dans le courant de la cinquième à la tête de forces immenses. Car, de toutes les expéditions dont nous ayons connaissance, celle-ci fut sans contredit de beaucoup la plus considérable. On ne peut lui comparer ni celle de Darius contre les Scythes, ni celle des Scythes qui, poursuivant les Cimmériens, entrèrent en Médie, et subjuguèrent presque toute l’Asie supérieure, raison qui porta dans la suite Darius à chercher à se venger d’eux. Il faut penser de même de l’expédition des Atrides contre Troie, et de celle des Mysiens et des Teucriens, qui, avant le temps de la guerre de Troie, passèrent le Bosphore pour se jeter dans l’Europe, subjuguèrent tous les Thraces, et, descendant vers la mer Ionienne, s’avancèrent jusqu’au Pénée, qui coule vers le midi.

XXI. Ces expéditions et toutes celles dont je n’ai point parlé ne peuvent être mises en parallèle avec celle-ci. En effet, quelle nation de l’Asie Xerxès ne mena-t-il pas contre la Grèce ? quelles rivières ne furent pas épuisées, si l’on en excepte les grands fleuves ? Parmi ces peuples, les uns fournirent des vaisseaux, les autres de l’infanterie, d’autres de la cavalerie : ceux-ci des vaisseaux de transport pour les chevaux et des troupes, ceux-là des vaisseaux longs pour servir à la construction des ponts ; d’autres enfin donnèrent des vivres et des vaisseaux pour les transporter. On avait fait aussi des préparatifs environ trois ans d’avance pour le mont Athos, parce que dans la première expédition la flotte des Perses avait essuyé une perte considérable en doublant cette montagne. Il y avait des trirèmes à la rade d’Eléonte dans la Chersonèse. De là partaient des détachements de tous les corps de l’armée, que l’on contraignait à coups de fouet de percer le mont Athos, et qui se succédaient les uns aux autres. Les habitants de cette montagne aidaient aussi à la percer. Bubarès, fils de Mégabyse, et Artachéès, fils d’Artée, tous deux Perses de nation, présidaient à cet ouvrage.

XXII. L’Allios est une montagne vaste, célèbre et peuplée, qui avance dans la mer, et se termine du côté du continent en forme de péninsule, dont l’isthme a environ douze stades. Celle-ci consiste en une plaine avec de petites collines qui vont de la mer des Acanthiens jusqu’à celle de Toroné, qui est vis-à-vis. Dans cet isthme, où se termine le mont Athos, est une ville grecque nommée Sané. En deçà de Sané, et dans l’enceinte de cette montagne, on trouve les villes de Dium, d’Olophyxos, d’Acrothoon, de Thyssos et de Cléones. Le roi de Perse entreprit alors de les séparer du continent.

XXIII. Voici comment on perça cette montagne. On aligna au cordeau le terrain près de la ville de Sané, et les barbares se le partagèrent par nations. Lorsque le canal se trouva à une certaine profondeur, ceux qui étaient au fond continuaient à creuser, les autres remettaient la terre à ceux qui étaient sur des échelles. Ceux-ci se la passaient de main en main, jusqu’à ce qu’où fût venu à ceux qui étaient tout au haut du canal ; alors ces derniers la transportaient et la jetaient ailleurs. Les bords du canal s’éboulèrent, excepté dans la partie confiée aux Phéniciens, et donnèrent aux travailleurs une double peine. Cela devait arriver nécessairement, parce que le canal était sans talus et aussi large par haut que par bas. Si les Phéniciens ont fait paraître du talent dans tous leurs ouvrages, ce fut surtout en cette occasion. Pour creuser la partie qui leur était échue, ils donnèrent à l’ouverture une fois plus de largeur que le canal ne devait en avoir, et, à mesure que l’ouvrage avançait, ils allaient toujours en étrécissant, de sorte que le fond se trouva égal à l’ouvrage des autres nations. Il y avait en ce lieu une prairie, dont ils firent leur place publique et leur marché, et où l’on transportait de l’Asie une grande quantité de farine.

XXIV. Xerxès, comme je le pense sur de forts indices, fit percer le mont Athos par orgueil, pour faire montre de sa puissance, et pour en laisser un monument. On aurait pu, sans aucune peine, transporter les vaisseaux d’une mer à l’autre par-dessus l’isthme ; mais il aima mieux faire creuser un canal de communication avec la mer, qui fût assez large pour que deux trirèmes pussent y voguer de front. Les troupes chargées de creuser ce canal avaient aussi ordre de construire des ponts sur le Strymon.

XXV. Ce prince fit préparer pour ces ponts des cordages de lin et d’écorce de byblos, et l’on commanda de sa part aux Phéniciens et aux Egyptiens d’apporter des vivres pour l’armée, afin que les troupes et les bêtes de charge qu’il menait en Grèce ne souffrissent point de la faim. S’étant fait instruire de la situation des pays, il avait ordonné de transporter de toutes les parties de l’Asie des farines sur des vaisseaux de charge et propres à faire la traversée, et de les déposer dans les lieux les plus commodes, partie en un endroit, et partie en d’autres. La plupart de ces farines furent portées sur la côte de Thrace appelée Leucé Acté ; on en envoya à Tyrodyze sur les terres des Périnthiens, à Dorisque, à Eion sur le Strymon, et enfin en Macédoine.

XXVI. Tandis qu’on était occupé de ces travaux, Xerxès partit avec toute son armée de terre de Critales en Cappadoce, où s’étaient rendues, suivant ses ordres, toutes les troupes qui devaient l’accompagner par terre, et se mit en marche pour Sardes. Quel fut le général qui reçut la récompense promise par le roi à celui qui amènerait les plus belles troupes ? je ne puis le dire, et même j’ignore absolument s’il en fut question. Les Perses, ayant passé l’Halys, entrèrent en Phrygie. Ils traversèrent ce pays, et arrivèrent à Célènes, où sont les sources du Méandre, et celles d’une autre rivière qui n’est pas moins grande que le Méandre, et que l’on appelle Catarractès. Le Catarractès prend sa source dans la place publique même de Célènes, et se jette dans le Méandre. On voit dans la citadelle la peau du Silène Marsyas ; elle y fut suspendue par Apollon en forme d’outre, à ce que disent les Phrygiens, après que ce dieu l’eut écorché.

XXVII. Pythius, fils d’Atys, Lydien de nation, demeurait en cette ville. Il reçut Xerxès et toute son armée avec la plus grande magnificence, et lui offrit de l’argent pour les frais de la guerre. Là-dessus le roi demanda aux Perses qui étaient présents quel était ce Pythius, et quelles étaient ses richesses pour faire de pareilles offres. « Seigneur, lui dirent-ils, c’est celui-là même qui fit présent à Darius votre père du platane et de la vigne d’or. C’est, après vous, l’homme le plus riche dont nous ayons aujourd’hui connaissance ».

XXVIII. Surpris de ces dernières paroles, Xerxès demanda ensuite lui-même à Pythius quelles étaient ses richesses. « Je ne prétexterai point, grand roi, que j’en ignore le compte ; je vais vous le dire sans rien déguiser. Car aussitôt que j’eus appris que vous veniez vers la mer grecque, comme j’avais dessein de vous donner de l’argent pour la guerre, je trouvai, par le calcul que j’en fis, que j’avais deux mille talents en argent, et en or quatre millions de statères dariques moins sept mille. Je vous fais présent de ces richesses, et ne me réserve que mes esclaves et mes terres, qui fournissent suffisamment à ma subsistance ».

XXIX. Xerxès, ravi de ces offres, lui dit : « Mon hôte, depuis mon départ de Perse, je n’ai encore rencontré personne qui ait voulu exercer l’hospitalité envers mon armée, ou qui soit venu de lui-même m’offrir ses biens pour contribuer aux frais de la guerre. Non content de recevoir mon armée avec la plus grande magnificence, vous me faites encore les offres les plus généreuses. Recevez donc en échange mon amitié ; et, pour qu’il ne manque rien à vos quatre millions, je vous donne les sept mille statères que vous n’avez pas, et votre compte sera complet. Jouissez donc vous seul du bien que vous avez acquis, et ayez soin d’être toujours tel que vous vous êtes montré ; car, tant que vous en agirez de la sorte, vous ne vous en repentirez ni pour le présent ni pour l’avenir ».

XXX. Ce prince exécuta sa promesse, et se remit en marche. Il passa près d’Anaua, ville de Phrygie, et près d’un étang d’où l’on tire du sel, et arriva à Colosses, grande ville de Phrygie. Le Lycus y disparaît et se précipite dans un gouffre, d’où il sort environ à cinq stades de cette ville pour se jeter ensuite dans le Méandre. L’armée, étant partie de Colosses, arriva à Cydrara, sur les frontières de la Phrygie et de la Lydie, où une inscription gravée sur une colonne érigée par ordre de Crésus indiquait les bornes des deux pays.

XXXI. Au sortir de la Phrygie, il entra en Lydie. Dans cet endroit le chemin se partage en deux : l’un, à gauche, mène en Carie ; l’autre, à droite, conduit à Sardes. Quand on prend celui-ci, il faut nécessairement traverser le Méandre et passer le long de la ville de Callatébos, où des confiseurs font du miel avec du myrica et du blé. En suivant celle route, Xerxès trouva un plane qui lui parut si beau qu’il le fit orner de colliers et de bracelets d’or, et qu’il en confia la garde à un Immortel. Enfin le deuxième jour il arriva à la ville capitale des Lydiens.

XXXII. A peine fut-il arrivé à Sardes, qu’il envoya des hérauts dans la Grèce, excepté à Athènes et à Lacédémone, pour demander la terre et l’eau et pour ordonner que dans toutes les villes on eût soin de lui préparer des repas. Il les envoya sommer cette seconde fois de lui donner la terre et l’eau, parce qu’il pensait que ceux qui les avaient autrefois refusées à Darius, effrayés de sa marche, ne manqueraient pas de les lui offrir. Ce fut pour être instruit exactement de leurs intentions qu’il fit partir ces hérauts.

XXXIII. Pendant qu’il se disposait à partir pour Abydos, on travaillait à construire le pont sur l’Hellespont, afin de passer d’Asie en Europe. Dans la Chersonèse de l’Hellespont, entre les villes de Sestos et de Madytos, est une côte fort rude, qui s’avance dans la mer vis-à-vis d’Abydos. Ce fut en ce lieu que Xanthippe, fils d’Ariphron, général des Athéniens, prit, peu de temps après, Artayclès, Perse de nation et gouverneur de Sestos. On le mit en croix, parce qu’il avait mené des femmes dans le temple de Protésilas à Eléonte, et qu’il en avait joui dans le lieu saint, action détestable et condamnée par toutes les lois.

XXXIV. Ceux que le roi avait chargés de ces ponts les commencèrent du côté d’Abydos, et les continuèrent jusqu’à cette côte, les Phéniciens en attachant des vaisseaux avec des cordages de lin, et les Egyptiens en se servant pour le même effet de cordages d’écorce de byblos. Or, depuis Abydos jusqu’à la côte opposée, il y a un trajet de sept stades. Ces ponts achevés, il s’éleva une affreuse tempête qui rompit les cordages et brisa les vaisseaux.

XXXV. A cette nouvelle, Xerxès, indigné, fit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l’Hellespont, et y fit jeter une paire de ceps. J’ai ouï dire qu’il avait aussi envoyé avec les exécuteurs de cet ordre des gens pour en marquer les eaux d’un fer ardent. Mais il est certain qu’il commanda qu’en les frappant à coups de fouet, on leur tînt ce discours barbare et insensé : « Eau amère et salée, ton maître te punit ainsi parce que tu l’as offensé sans qu’il t’en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera de force ou de gré. C’est avec raison que personne ne l’offre des sacrifices, puisque tu es un fleuve trompeur et salé ». Il fit ainsi châtier la mer, et l’on coupa par son ordre la tête à ceux qui avaient présidé à la construction des ponts.

XXXVI. Ceux qu’il avait chargés de cet ordre barbare l’ayant exécuté, il employa d’autres entrepreneurs à ce même ouvrage. Voici comment ils s’y prirent. Ils attachèrent ensemble trois cent soixante vaisseaux de cinquante rames et des trirèmes, et de l’autre côté trois cent quatorze. Les premiers présentaient le flanc au Pont-Euxin, et les autres, du côté de l’Hellespont, répondaient au courant de l’eau, afin de tenir les cordages encore plus tendus. Les vaisseaux ainsi disposés, ils jetèrent de grosses ancres, partie du côté du Pont-Euxin pour résister aux vents qui soufflent de cette mer, partie du côté de l’occident et de la mer Egée, à cause des vents qui viennent du sud et du sud-est. Ils laissèrent aussi en trois endroits différents un passage libre entre les vaisseaux à cinquante rames pour les petits bâtiments qui voudraient entrer dans le Pont-Euxin ou en sortir.

Ce travail fini, on tendit les câbles avec des machines de bois qui étaient à terre. On ne se servit pas de cordages simples, comme on avait fait la première fois, mais on les entortilla, ceux de lin blanc deux à deux, et ceux d’écorce de byblos quatre à quatre. Ces câbles étaient également beaux et d’une égale épaisseur, mais ceux de lin étaient à proportion plus forts, et chaque coudée pesait un talent. Le pont achevé, on scia de grosses pièces de bois suivant la largeur du pont, et on les plaça l’une à côté de l’autre dessus les câbles qui étaient bien tendus. On les joignit ensuite ensemble, et lorsque cela fut fait, on posa dessus des planches bien jointes les unes avec les autres, et puis on les couvrit de terre qu’on aplanit. Tout étant fini, on pratiqua de chaque côté une barrière, de crainte que les chevaux et autres bêtes de charge ne fussent effrayés en voyant la mer.

XXXVII. Les ponts achevés, ainsi que les digues qu’on avait faites aux embouchures du canal du mont Athos, afin d’empêcher le flux d’en combler l’entrée, le canal même étant tout à fait fini, on en porta la nouvelle à Sardes, et Xerxès se mit en marche. Il partit au commencement du printemps de cette ville, où il avait passé l’hiver, et prit la route d’Abydos avec son armée qui était en bon ordre. Tandis qu’il était en route, le soleil, quittant la place qu’il occupait dans le ciel, disparut, quoiqu’il n’y eût point alors de nuages et que l’air fût très serein, et la nuit prit la place du jour. Xerxès, inquiet de ce prodige, consulta les mages sur ce qu’il pouvait signifier. Les mages lui répondirent que le dieu présageait aux Grecs la ruine de leurs villes, parce que le soleil annonçait l’avenir à cette nation, et la lune à la leur. Xerxès, charmé de cette réponse, se remit en marche.

XXXVIII. Tandis qu’il continuait sa route avec son armée, le Lydien Pythius, effrayé du prodige qui avait paru dans le ciel, vint le trouver. Les présents qu’il avait faits à ce prince et ceux qu’il en avait reçus l’ayant enhardi, il lui parla ainsi : « Seigneur, je souhaiterais une grâce ; daignerez-vous me l’accorder ? c’est peu pour vous, c’est beaucoup pour moi ». Xerxès, s’attendant à des demandes bien différentes de celles qu’il lui fit, lui promit de lui tout accorder, et lui ordonna de dire ce qu’il souhaitait. Alors Pythius, plein de confiance, lui répondit : « Grand roi, j’ai cinq fils. Les conjonctures présentes les obligent à vous accompagner tous dans votre expédition contre la Grèce. Mais, seigneur, ayez pitié de mon grand âge. Exemptez seulement l’aîné de mes fils de servir dans cette guerre, afin qu’il ait soin de moi, et qu’il prenne l’administration de mon bien. Quant aux quatre autres, menez-les avec vous, et puissiez-vous revenir dans peu, après avoir réussi selon vos désirs ».

XXXIX. « Méchant que tu es, lui répondit Xerxès indigné, je marche moi-même contre la Grèce, et je mène à cette expédition mes enfants, mes frères, mes proches, mes amis, et tu oses me parler de ton fils, toi qui es mon esclave, et qui aurais dû me suivre avec ta femme et toute la maison ? Apprends aujourd’hui que l’esprit de l’homme réside dans ses oreilles. Quand il entend des choses agréables, il s’en réjouit, et sa joie se répand dans tout le corps ; mais, lorsqu’il en entend de contraires, il s’irrite. Si tu t’es d’abord bien conduit, si tes promesses n’ont pas été moins belles, tu ne pourras pas cependant te vanter d’avoir surpassé un roi en libéralité. Ainsi, quoique aujourd’hui tu portes l’impudence à son comble, tu ne recevras pas le salaire qui t’est dû, et je te traiterai moins rigoureusement que tu ne le mérites. Ta générosité à mon égard te sauve la vie à toi et à quatre de tes fils ; mais je te punirai par la perte de celui-là seul que tu aimes uniquement ». Après avoir fait cette réponse, il commanda sur-le-champ à ceux qui étaient chargés de pareils ordres de chercher l’aîné des fils de Pythius, de le couper en deux par le milieu du corps, et d’en mettre une moitié à la droite du chemin par où devait passer l’armée, et l’autre moitié à la gauche.

XL. Les ordres du roi exécutés, l’armée passa entre les deux parties de ce corps ; le bagage et les bêtes de charge les premiers, suivis de troupes de toutes sortes de nations, pêle-mêle, sans distinction, et faisant plus de la moitié de l’armée. Elles ne se trouvaient pas avec le corps d’armée où était le roi ; un intervalle considérable les en séparait. A la tête de celui-ci étaient mille cavaliers choisis entre tous les Perses, suivis de mille hommes de pied armés de piques, la pointe en bas ; troupe d’élite, comme la précédente. Venaient ensuite dix chevaux sacrés niséens, avec des harnois, superbes. On leur donne le nom de niséens parce qu’ils viennent de la vaste plaine Niséenne en Médie qui en produit de grands. Derrière ces dix chevaux paraissait le char sacré de Jupiter, traîné par huit chevaux blancs, et derrière ceux ci marchait à pied un conducteur qui tenait les rênes : car il n’est permis à personne de monter sur ce siège. On voyait ensuite Xerxès sur un char attelé de chevaux niséens. Le conducteur allait à côté ; il était Perse, et s’appelait Patiramphès, fils d’Otanes.

XLI. Xerxès partit ainsi de Sardes, et, selon son goût, il passait de ce char sur un harmamaxe. Il était suivi de mille hommes armés de piques, la pointe en haut, suivant l’usage. C’étaient les plus nobles et les plus braves d’entre les Perses. Après eux marchaient mille cavaliers d’élite, suivis de dix mille hommes de pied, choisis parmi le reste des Perses. De ces dix mille hommes, il y en avait mille qui avaient des grenades d’or à la place de la pointe par où l’on enfonce la pique en terre. Ils renfermaient au milieu d’eux les neuf mille autres ; ceux-ci portaient à l’extrémité de leurs piques des grenades d’argent. Ceux qui marchaient la pique baissée en avaient aussi d’or ; mais ceux qui venaient immédiatement après Xerxès portaient des pommes d’or. Ces dix mille hommes étaient suivis de dix mille Perses à cheval. Entre ce corps de cavalerie et le reste des troupes qui marchaient pêle-mêle et sans observer aucun ordre, il y avait un intervalle de deux stades.

XLII. Au sortir de la Lydie, l’armée fit route vers le Caïque, entra en Mysie, et, laissant ensuite à main gauche le mont Cane, elle alla du Caïque par l’Alarnée à la ville de Carène. De cette ville, elle prit sa marche par la plaine de Thèbes, passa près d’Adramyttium et d’Antandros, ville pélasgique, d’où, laissant à gauche le mont Ida, elle pénétra dans la Troade. L’armée campa la nuit au pied de cette montagne. Il survint un grand orage accompagné de tonnerre et d’éclairs si affreux, qu’il périt en cet endroit beaucoup de monde. De là, l’armée vint camper sur les bords du Scamandre. Ce fut la première rivière, depuis le départ de Sardes, qui fut mise à sec, et dont l’eau ne put suffire aux hommes et aux bêtes de charge.

XLIII. Dès que Xerxès fut arrivé sur les bords de cette rivière, il monta à Pergame de Priam, qu’il désirait fort de voir. Lorsqu’il l’eut examinée, et qu’il en eut appris toutes les particularités, il immola mille bœufs à Minerve de Troie, et les mages firent des libations à l’honneur des héros du pays. Ces choses achevées, une terreur panique se répandit dans le camp la nuit suivante. Le roi partit de là à la pointe du jour, ayant à sa gauche les villes de Rhoetium, d’Ophrynium et de Dardanus, qui est voisine de celle d’Abydos, et à sa droite les Gergithes-Teucriens.

XLIV. Lorsqu’on fut arrivé à Abydos, Xerxès voulut voir toutes ses troupes. On lui avait élevé sur un tertre un tribunal de marbre blanc, suivant les ordres que les Abydéniens en avaient reçus auparavant. De là, portant ses regards sur le rivage, il contempla ses armées de terre et de mer. Après avoir joui de ce spectacle, il souhaita voir un combat naval. On lui donna cette satisfaction. Les Phéniciens de Sidon remportèrent la victoire. Xerxès prit beaucoup de plaisir à ce combat, et son armée ne lui en fit pas moins.

XLV. En voyant l’HelIespont couvert de vaisseaux, le rivage entier et les plaines d’Abydos remplis de gens de guerre, il se félicita lui-même sur son bonheur ; mais peu après il versa des larmes.

XLVI. Artabane, son oncle paternel, qui d’abord lui avait parlé librement sur la guerre de Grèce, et qui avait voulu l’en dissuader, s’étant aperçu de ses pleurs, lui tint ce discours : « Seigneur, votre conduite actuelle est bien différente de celle que vous teniez peu auparavant. Vous vous regardiez comme heureux, et maintenant vous versez des larmes. — Lorsque je réfléchis, répondit Xerxès, sur la brièveté de la vie humaine, et que de tant de milliers d’hommes il n’en restera pas un seul dans cent ans, je suis ému de compassion. — Nous éprouvons, dit Artabane, dans le cours de notre vie, des choses bien plus tristes que la mort même. Car, malgré sa brièveté, il n’y a point d’homme si heureux, soit parmi cette multitude, soit dans tout l’univers, à qui il ne vienne dans l’esprit, je ne dis pas une fois, mais souvent, de souhaiter de mourir. Les malheurs qui surviennent, les maladies qui nous troublent, font paraître la vie bien longue, quelque courte qu’elle soit. Dans une existence si malheureuse, l’homme soupire après la mort, et la regarde comme un port assuré. En assaisonnant notre vie de quelques plaisirs, le dieu fait bien voir sa jalousie.

XLVII. — Artabane, reprit Xerxès, la vie de l’homme est telle que vous la présentez. Mais finissons un entretien si triste, lorsque nous avons devant nous tant de choses agréables. Dites-moi, je vous prie, si la vision que vous avez eue n’eût point été si claire, persisteriez-vous dans votre ancien sentiment ? me dissuaderiez-vous encore de porter la guerre en Grèce, ou changeriez-vous d’avis ? parlez sans rien déguiser. — Seigneur, dit Artabane, puisse la vision que nous avons eue avoir l’heureux accomplissement que nous désirons l’un et l’autre ! Mais encore a présent je suis extrêmement effrayé, et je ne me sens pas maître de moi-même, lorsque entre autres choses sur lesquelles je réfléchis, j’en vois deux de la plus grande conséquence qui vous sont contraires.

XLVIII. — Quelles sont donc ces deux choses, reprit Xerxès, qui, à votre avis, me sont si contraires ? Peut-on reprocher à l’armée de terre de n’être point assez nombreuse, et croyez-vous que les Grecs puissent nous en opposer une plus forte ? trouvez-vous notre flotte inférieure à la leur ? serait-ce enfin l’une et l’autre ? Si nos armées vous paraissent trop peu considérables, on peut faire au plus tôt de nouvelles levées.

XLIX. — Seigneur, reprit Artabane, il n’y a point d’homme, du moins en son bon sens, qui puisse reprocher à vos armées de terre et de mer de n’être point assez nombreuses. Si vous faites de nouvelles levées, les deux choses dont je parle vous seront encore beaucoup plus contraires. Ces deux choses sont la terre et la mer. En effet, s’il s’élève une tempête, il n’y a point, comme je le conjecture, de port au monde assez vaste pour contenir votre flotte, et pour la mettre en sûreté. Mais il ne suffit pas qu’il y ait un seul port, il faut encore qu’il y en ait de pareils dans tous les pays où vous irez. Or, comme vous n’avez point de ports commodes, sachez, seigneur, que nous sommes à la merci des événements fortuits, et que nous ne leur commandons point.

Voilà donc une des deux choses qui vous sont ennemies. Passons à l’autre. La terre ne vous le sera pas moins que la mer ; en voici la preuve. Si rien ne s’oppose à vos conquêtes, elle vous sera d’autant plus contraire que vous irez plus en avant, et que vous avancerez toujours insensiblement et sans vous en apercevoir. Car les hommes ne sont jamais rassasiés d’heureux succès. Ainsi, quand même vous ne trouveriez point d’obstacle à vos conquêtes, leur étendue et le temps qu’il vous y faudra employer amèneront la famine. Le sage craint dans ses délibérations, et réfléchit sur tous les événements fâcheux qui peuvent survenir ; mais, dans l’exécution, il est hardi et intrépide.

L. — Artabane, reprit Xerxès, ce que vous venez de dire est vraisemblable. Mais il ne faut ni tout craindre, ni tout examiner avec une égale circonspection. Si, dans toutes les affaires qui se succèdent les unes aux autres, on délibérait avec le même scrupule, on n’exécuterait jamais rien. Il vaut mieux, en entreprenant tout avec hardiesse, éprouver la moitié des maux qui surviennent à la suite de pareilles entreprises, que de s’exposer à aucun, en se laissant enchaîner par des frayeurs prématurées. Si vous combattez toutes les opinions, sans proposer en la place quelque chose de certain, vous échouerez comme celui qui a été d’un avis contraire au vôtre, et en cela les choses vont de pair. Or je pense qu’un homme ne peut jamais avoir de connaissances certaines. Les gens hardis réussissent ordinairement ; tandis que ceux qui agissent avec trop de lenteur et de circonspection, sont rarement couronnés par le succès. A quel degré de puissance les Perses ne sont-ils pas parvenus ! Si les rois mes devanciers avaient pensé comme vous, ou si, sans être de votre avis, ils avaient eu des conseillers tels que vous, on ne verrait point ce peuple élevé à ce haut point de gloire. C’est en se précipitant dans les dangers qu’ils ont agrandi leur empire. Car on ne réussit ordinairement dans les grandes entreprises qu’en courant de grands dangers. Jaloux de leur ressembler, nous nous sommes mis en campagne dans la plus belle saison de l’année ; et après avoir subjugué l’Europe entière, nous retournerons en Perse sans avoir éprouvé nulle part ni la famine ni rien autre chose de fâcheux. Nous avons en effet avec nous beaucoup de vivres, et toutes les nations où nous allons porter les armes cultivant la terre, et n’étant point nomades, nous trouverons dans leur pays du blé que nous pourrons nous approprier.

LI. — Puisque vous ne nous permettez pas, seigneur, reprit alors Artabanc, de rien craindre, recevez du moins favorablement le conseil que je vais vous donner. Quand on a beaucoup à discuter, on est forcé d’étendre son discours.

Cyrus, fils de Cambyse, subjugua toute l’Ionie, excepté Athènes, et la rendit tributaire des Perses. Je vous conseille donc de ne pas mener les Ioniens contre leurs pères. Nous n’en avons pas besoin pour être supérieurs aux ennemis. S’ils nous accompagnent, il faut qu’ils soient ou les plus injustes de tous les hommes, en contribuant à mettre sous le joug leur métropole, ou les plus justes, en l’aidant à défendre sa liberté. Leur injustice ne peut pas nous être d’un grand avantage, mais leur justice peut nous porter un grand préjudice. Réfléchissez donc, seigneur, sur la justesse de ce mot ancien : En commençant une entreprise, on ne voit pas toujours quelle en sera l’issue.

LII. — Artabane, reprit Xerxès, vous vous trompez dans vos avis, et surtout en craignant le changement des Ioniens. Nous avons des preuves de leur fidélité. Vous-même vous en avez cité témoin, et tous ceux qui se sont trouvés à l’expédition de Darius contre les Scythes. Il dépendait d’eux de sauver l’année ou de la faire périr, et cependant ils se sont montrés justes envers nous, et nous ont gardé la foi sans nous causer aucun mal. D’ailleurs je ne dois craindre aucune entreprise de la part d’un peuple qui m’a laissé pour gages, dans mes États, ses biens, ses femmes et ses enfants. Soyez donc tranquille, prenez courage ; veillez à la conservation de ma maison et de mon empire ; c’est à vous, à vous seul que je confie mon sceptre et ma couronne ».

LIII. Après ce discours, Xerxès renvoya Artabane à Suses, et manda près de lui les plus illustres d’entre les Perses. Lorsqu’ils furent assemblés, il leur parla ainsi : « Perses, je vous ai convoqués pour vous exhorter à vous conduire en gens de cœur, et à ne point ternir l’éclat des exploits à jamais mémorables de nos ancêtres. Que tous en général, que chacun de vous en particulier montre une égale ardeur. Travaillez avec zèle à l’intérêt commun. Cette expédition est de la dernière conséquence. Occupez-vous-en fortement ; je vous le recommande avec d’autant plus de raison, que nous marchons, à ce que j’apprends, contre des peuples belliqueux. Si nous les battons, nous ne trouverons point ailleurs de résistance. Passons donc actuellement en Europe, après avoir adressé nos prières aux dieux tutélaires de la Perse ».

LIV. Ce même jour les Perses se préparèrent à passer. Le lendeman, ils attendirent quelque temps pour voir lever le soleil. En attendant qu’il se levât, ils brûlèrent sur le pont toutes sortes de parfums, et le chemin fut jonché de myrte. Dès qu’il parut, Xerxès fit avec une coupe d’or des libations dans la mer, et pria le soleil de détourner les accidents qui pourraient l’empêcher de subjuguer l’Europe avant que d’être arrivé à ses extrémités. Sa prière finie, il jeta la coupe dans l’Hellespont avec un cratère d’or, et un sabre à la façon des Perses, qu’ils appellent acinacès. Je ne puis décider avec certitude si, en jetant ces choses dans la mer, il en faisait un don au soleil, ou si, se repentant d’avoir fait fustiger l’Hellespont, il cherchait à l’apaiser par ses offrandes.

LV. Cette cérémonie achevée, on fit passer sur le pont qui était du côté du Pont-Euxin toute l’infanterie et toute la cavalerie ; et sur l’autre qui regardait la mer Egée, les bêtes de somme et les valets. Les dix mille Perses marchèrent les premiers, ayant tous une couronne sur la tête. Après eux venait le corps de troupes composé de toutes sortes de nations. Il n’en passa pas davantage ce jour-là. Le lendemain les cavaliers et ceux qui portaient leurs piques la pointe en bas, passèrent les premiers : ils étaient aussi couronnés. Après eux venaient les chevaux sacrés et le char sacré, puis Xerxès lui-même, les piquiers et les mille cavaliers. Ils étaient suivis du reste de l’armée, et en même temps les vaisseaux se rendirent au rivage opposé. J’ai ouï dire aussi que le roi passa le dernier.

LVI. Quand Xerxès fut en Europe, il regarda défiler son armée sous les coups de fouet, ce qui dura pendant sept jours et sept nuits sans aucun relâche. Le roi ayant déjà traversé l’Hellespont, on prétend qu’un habitant de cette côte s’écria : « O Jupiter ! pourquoi, sous la forme d’un Perse et le nom de Xerxès, traînes-tu à ta suite tous les hommes pour détruire la Grèce ? il te serait aisé de le faire sans leur secours ».

LVII. Les troupes ayant toutes défilé et étant en marche, il parut un grand prodige, dont Xerxès ne tint aucun compte, quoiqu’il fût facile à expliquer. Une cavale enfanta un lièvre. Il était aisé de conjecturer par ce prodige que Xerxès mènerait en Grèce avec beaucoup de faste et d’ostentation une armée nombreuse, mais qu’il retournerait au même lieu d’où il était parti, en courant pour lui-même les plus grands dangers. Il lui arriva aussi un autre prodige tandis qu’il était encore à Sardes : une mule fit un poulain avec les parties qui caractérisaient les deux sexes : celles du mâle étaient au-dessus.

LVIII. Xerxès, sans aucun égard pour ces deux prodiges, alla en avant avec son armée de terre, tandis que sa flotte sortait de l’Hellespont et côtoyait le rivage, tenant une route opposée à celle de l’armée de terre ; car la flotte allait vers le couchant pour se rendre au promontoire Sarpédon, où elle avait ordre de séjourner. L’armée de terre, au contraire, marchant vers l’aurore et le lever du soleil par la Chersonèse, traversa la ville d’Agora par le milieu, ayant à droite le tombeau d’Hellé, fille d’Athamas, et à gauche la ville de Cardia. De là, tournant le golfe Mélas, elle traversa un fleuve du même nom, dont les eaux furent épuisées et ne purent alors lui suffire. Après avoir passé ce fleuve, qui donne son nom au golfe, l’armée alla vers l’occident, passa le long d’Enos, ville éolienne, et du lac Stentoris, d’où elle arriva enfin à Dorisque.

LIX. Le Dorisque est un rivage et une grande plaine de la Thrace. Cette plaine est arrosée par l’Hèbre, fleuve considérable, et l’on y a bâti un château royal appelé Dorisque, où les Perses entretiennent une garnison depuis le temps que Darius y en mit une lorsqu’il marcha contre les Scythes. Ce lieu paraissant à Xerxès commode pour ranger ses troupes et pour en faire le dénombrement, il donna ses ordres en conséquence. Les vaisseaux étant tous arrivés à la côte de Dorisque, leurs capitaines les rangèrent, par l’ordre de ce prince, sur le rivage qui touche à ce château où sont Sala, ville des Samothraces, et Zona, et à l’extrémité un célèbre promontoire appelé Serrhium. Ce pays appartenait autrefois aux Ciconiens. Lorsqu’ils eurent tiré à terre leurs vaisseaux, ils se reposèrent, et pendant ce temps-là Xerxès fit, dans la plaine de Dorisque, le dénombrement de son armée.

LX. Je ne puis assurer ce que chaque nation fournit de troupes : personne ne le dit. Mais l’armée de terre montait en total à dix-sept cent mille hommes. Voici comment se fit ce dénombrement. On assembla un corps de dix mille hommes dans un même espace, et, les ayant fait serrer autant qu’on le put, l’on traça un cercle à l’entour. On fit ensuite sortir ce corps de troupes, et l’on environna ce cercle d’un mur à hauteur du nombril. Cet ouvrage achevé, on fit entrer d’autres troupes dans l’enceinte, et puis d’autres, jusqu’à ce que par ce moyen on les eût toutes comptées. Le dénombrement fait, on les rangea par nations.

LXI. Voici celles qui se trouvèrent à cette expédition. Premièrement, les Perses. Ils avaient des bonnets de feutre bien foulé qu’on appelle tiares, des tuniques de diverses couleurs et garnies de manches, des cuirasses de fer, travaillées en écailles de poissons, et de longs hauts-de-chausses qui leur couvraient les jambes. Ils portaient une espèce de bouclier qu’on appelle gerrhes avec un carquois au-dessous, de courts javelots, de grands arcs, des flèches de canne, et outre cela un poignard suspendu à la ceinture et portant sur la cuisse droite. Ils étaient commandés par Otanès, père d’Amestris, femme de Xerxès. Les Grecs leur donnaient autrefois le nom de Céphènes, et leurs voisins celui d’Artéens, qu’eux-mêmes prenaient aussi. Mais Persée, fils de Jupiter et de Danaé, étant allé chez Céphée, fils de Bélus, épousa Andromède sa fille, et en eut un fils qu’il nomma Persès. Il le laissa à la cour de Céphée ; et comme celui-ci n’avait point d’enfants mâles, toute la nation prit de ce Persès le nom de Perses.

LXII. Les Mèdes marchaient vêtus et armés de même. Cette manière de s’habiller et de s’armer est propre aux Mèdes, et non aux Perses. Ils avaient à leur tête Tigranes, de la maison des Achéménides. Tout le monde les appelait anciennement Ariens ; mais, Médée de Colchos ayant passé d’Athènes dans leur pays, ils changèrent aussi de nom suivant les Mèdes eux-mêmes. Les Cissiens étaient habillés et armés comme les Perses ; mais au lieu de tiares ils portaient des mitres. Anaphès, fils d’Otanès, les commandait. Les Hyrcaniens avaient aussi la même armure que les Perses, et reconnaissaient pour général Mégapane, qui eut depuis le gouvernement de Babylone.

LXIII. Les Assyriens avaient des casques d’airain tissus et entrelacés d’une façon extraordinaire et difficile à décrire. Leurs boucliers, leurs javelots et leurs poignards ressemblaient à peu près à ceux des Egyptiens. Outre cela, ils portaient des massues de bois hérissées de nœuds de fer et des cuirasses de lin. Les Grecs leur donnaient le nom de Syriens, et les Barbares celui d’Assyriens. Les Chaldéens faisaient corps avec eux. Les uns et les autres étaient commandés par Otaspès, fils d’Artachée.

LXIV. Le casque des Bactriens approchait beaucoup de celui des Mèdes. Leurs arcs étaient de canne, à la mode de leur pays, et leurs dards fort courts. Les Saces, qui sont Scythes, avaient des bonnets foulés et terminés en pointe droite, des hauts-de-chausses, des arcs à la mode de leur pays, des poignards, et outre cela des haches appelées sagaris. Quoique Scythes Amyrgiens, on leur donnait le nom de Saces ; car c’est ainsi que les Perses appellent tous les Scythes. Hystaspes, fils de Darius et d’Atosse, fille de Cyrus, commandait les Bactriens et les Saces.

LXV. Les Indiens portaient des habits de coton, des arcs de canne, et des flèches aussi de canne armées d’une pointe de fer. Ces peuples ainsi équipés servaient sous Pharnazathrès, fils d’Artabates. Les arcs des Ariens ressemblaient à ceux des Mèdes, et le reste de leur armure à celle des Bactriens. Ils étaient commandés par Sisamnès, fils d’Hydarnes.

LXVI. Les Parthes, les Chorasmiens, les Sogdiens, les Gandariens et les Dadices étaient armés comme les Bactriens. Artabaze, fils de Pharnaces, commandait les Parthes et les Chorasmiens ; Azanes, fils d’Artée, les Sogdiens, et Artyphius, fils d’Artabane, les Gandariens et les Dadices.

LXVII. Les Caspiens étaient vêtus d’une saie de peaux de chèvres. Ils avaient des arcs et des flèches de canne, à la mode de leur pays, et des cimeterres. Ariomarde, frère d’Artyphius, les commandait. Les Sarangéens avaient des habits de couleur éclatante ; leur chaussure, en forme de bottines, montait jusqu’aux genoux. Leurs arcs et leurs javelots étaient à la façon des Mèdes. Phérendates, fils de Mégabaze, était leur commandant. Les Pactyices avaient aussi une saie de peaux de chèvres, et pour armes des arcs à la façon de leur pays, et des poignards. Ils étaient commandés par Artyntès, fils d’Ithamatrès.

LXVIII. Les Outiens, les Myciens et les Paricaniens étaient armés comme les Pactyices. Arsaménès, fils de Darius, commandait les Outiens et les Myciens, et Siromitrès fils d’Oebasus, les Paricaniens.

LXIX. Les habits des Arabes étaient amples et retroussés avec des ceintures, ils portaient au côté droit de longs arcs qui se bandaient dans l’un et l’autre sens. Les Ethiopiens, vêtus de peaux de léopard et de lion, avaient des arcs de branches de palmier de quatre coudées de long au moins, et de longues flèches de canne à l’extrémité desquelles était, au lieu de fer, une pierre pointue dont ils se servent aussi pour graver leurs cachets. Outre cela, ils portaient des javelots armés de cornes de chevreuil pointues et travaillées comme un fer de lance, des massues pleines de noeuds. Quand ils vont au combat, ils se frottent la moitié du corps avec du plâtre, et l’autre moitié avec du vermillon. Les Ethiopiens qui habitent au-dessus de l’Égypte et les Arabes étaient sous les ordres d’Arsamès, fils de Darius et d’Artystone, fille de Cyrus, que Darius avait aimée plus que toutes ses autres femmes, et dont il avait fait faire la statue en or, et travaillée au marteau. Arsamès commandait donc aux Ethiopiens qui sont au-dessus de l’Égypte et aux Arabes.

LXX. Les Ethiopiens orientaux (car il y avait deux sortes d’Ethiopiens à cette expédition) servaient avec les Indiens. Ils ressemblaient aux autres Ethiopiens, et n’en différaient que par le langage et la chevelure. Les Ethiopiens orientaux ont en effet les cheveux droits, au lieu que ceux de Libye les ont plus crépus que tous les autres hommes. Ils étaient armés à peu près comme les Indiens, et ils avaient sur la tête des peaux de front de cheval enlevées avec la crinière et les oreilles. Les oreilles se tenaient droites, et la crinière leur servait d’aigrette. Des peaux de grues leur tenaient lieu de boucliers.

LXXI. Les Libyens avaient des habits de peaux, et des javelots durcis au feu. Ils étaient commandés par Massages, fils d’Oarizus.

LXXII. Les casques des Paphlagoniens élaient tissus ; leurs boucliers petits, ainsi que leurs piques. Outre cela, ils avaient des dards et des poignards. La chaussure à la mode de leur pays allait à mi-jambe. Les Ligyens, les Matianiens, les Mariandyniens et les Syriens, que les Perses appellent Cappadociens, étaient armés comme les Paphlagoniens, Dotus, fils de Mégasidrès, commandait les Paphlagoniens et les Matianiens ; et Gobryas, fils de Darius et d’Arystone, les Mariandyniens, les Ligyens et les Syriens.

LXXIII. L’armure des Phrygiens approchait beaucoup de celle des Paphlagoniens ; la différence était fort petite. Les Phrygiens s’appelèrent Eriges, suivant les Macédoniens, tant que ces peuples restèrent en Europe et demeurèrent avec eux ; mais, étant passés en Asie, ils changèrent de nom en changeant de pays, et prirent celui de Phrygiens. Les Arméniens étaient armés comme les Phrygiens, dont ils sont une colonie. Les uns et les autres étaient commandés par Artochmès, qui avait épousé une fille de Darius.

LXXIV. L’armure des Lydiens ressemblait à peu de chose près à celle des Grecs. On appelait autrefois ces peuples Méoniens, mais dans la suite ils changèrent de nom, et prirent celui qu’ils portent de Lydis, fils d’Atys. Les Mysiens avaient des casques à la façon de leur pays, avec de petits boucliers et des javelots durcis au feu ; ils sont une colonie des Lydiens, et prennent le nom d’Olympiéniens du mont Olympe. Les uns et les autres avaient pour commandant Artapherne, fils d’Artapherne qui avait fait une invasion à Marathon avec Datis.

LXXV. Les Thraces (d’Asie) avaient sur la tête des peaux de renards, et pour habillement des tuniques, et par-dessus une robe de diverses couleurs, très ample, avec des brodequins de peaux de jeunes chevreuils. Ils avaient outre cela des javelots, des boucliers légers et de petits poignards. Ces peuples passèrent en Asie, où ils prirent le nom de Bithyniens. Ils s’appelaient auparavant Strymoniens, comme ils en conviennent eux-mêmes, dans le temps qu’ils habitaient sur les bords du Strymon, d’où les chassèrent, suivant eux, les Teucriens et les Mysiens.

LXXVI. Bassacès, fils d’Artabane, commandait les Thraces asiatiques… Ils portaient de petits boucliers de peaux de bœufs crues, chacun deux épieux à la lycienne, des casques d’airain, et, outre ces casques, des oreilles et des cornes de bœufs en airain avec des aigrettes. Des bandes d’étoffe rouge enveloppaient leurs jambes. Il y a chez ces peuples un oracle de Mars.

LXXVII. Les Cabaliens-Méoniens et les Lasoniens étaient armés et vêtus comme les Ciliciens. J’en parlerai lorsque j’en serai aux troupes ciliciennes. Les Milyens avaient de courtes piques, des habits attachés avec des agrafes, des casques de peaux, et quelques-uns avaient des arcs à la lycienne. Badrès, fils d’Hystanès, commandait toutes ces nations. Les Mosches portaient des casques de bois, de petits boucliers, et des piques dont la hampe était petite et le fer grand.

LXXVIII. Les Tibaréniens, les Macrons et les Mosynoeques étaient armés à la façon des Mosches. Ariomarde, fils de Darius et de Parmys, fille de Smerdis et petite-fille de Cyrus, commandait les Mosches. Les Macrons et les Mosynoeques étaient sous les ordres d’Artayctès, fils de Chérasmis, gouverneur de Sestos sur l’Hellespont.

LXXIX. Les Mares portaient des casques tissus à la façon de leur pays, et de petits boucliers de cuir avec des javelots. Les habitants de la Colchide avaient des casques de bois, de petits boucliers de peaux de bœufs crues, de courtes piques, et outre cela des épées. Pharandates, fils de Tésapis, commandait les Mares et les Colchidiens. Les Alarodiens et lesSapires, armés à la façon des Colchidiens, recevaient l’ordre de Masistius, fils de Siromitrès.

LXXX. Les insulaires de la mer Erythrée, qui venaient des îles où le roi fait transporter ceux qu’il exile, se trouvaient à cette expédition ; leur habillement et leur armure approchaient beaucoup de ceux des Mèdes. Ces insulaires reconnaissaient pour leur chef Mardontès, fils de Bagée, qui fut tué deux ans après à la journée de Mycale, où il commandait.

LXXXI. Tels étaient les peuples qui allaient en Grèce par le continent, et qui composaient l’infanterie. Ils étaient commandés par les chefs dont je viens de parler. Ce furent eux qui formèrent leurs rangs, et qui en firent le dénombrement. Ils établirent sous eux des commandants de dix mille hommes et de mille hommes ; et les commandants de dix mille hommes créèrent des capitaines de cent hommes et des dizeniers. Ainsi les différents corps de troupes et de nations avaient à leur tête des officiers subalternes ; mais ceux que j’ai nommés commandaient en chef.

LXXXII. Ces chefs reconnaissaient pour leurs généraux, ainsi que toute l’infanterie, Mardonius, fils de Gobryas ; Tritantoechmès, fils de cet Artabane qui avait conseillé au roi de ne point porter la guerre en Grèce ; Smerdoraénès, fils d’Otanes, tous deux neveux de Darius et cousins germains de Xerxès ; Masiste, fils de Darius et d’Atosse ; Gergis, fils d’Arize ; et Mégabyse, fils de Zopyre.

LXXXIII. Toute l’infanterie les reconnaissait pour ses généraux, excepté les dix mille, corps de troupes choisi panni tous les Perses, qui était commandé par Hydarnès, fils d’Hydarnès. On les appelait Immortels, parce que si quelqu’un d’entre eux venait à manquer pour cause de mort ou de maladie, on en élisait un autre à sa place, et parce qu’ils n’étaient jamais ni plus ni moins de dix mille. Les Perses surpassaient toutes les autres troupes par leur magnificence et par leur courage. Leur armure et leur habillement étaient tels que nous les avons décrits. Mais, indépendamment de cela, ils brillaient par la multitude des ornements en or dont ils étaient décorés. Ils menaient avec eux des harmamaxes pour leurs concubines, et un grand nombre de domestiques superbement vêtus. Des chameaux et d’autres bêtes de charge leur portaient des vivres, sans compter ceux qui étaient destinés au reste de l’armée.

LXXXIV. Toutes ces nations ont de la cavalerie ; cependant il n’y avait que celles-ci qui en eussent amené. La cavalerie perse était armée comme l’infanterie, excepté un petit nombre qui portait sur la tête des ornements d’airain et de fer travaillés au marteau.

LXXXV. Les Sagartiens, peuples nomades, sont originaires de Perse, et parlent la même langue. Leur habillement ressemble en partie à celui des Perses, et en partie à celui des Pactyices. Ils fournirent huit mille hommes de cavalerie. Ces peuples ne sont point dans l’usage de porter des armes d’airain et de fer, excepté des poignards ; mais ils se servent à la guerre de cordes tissues avec des lanières, dans lesquelles ils mettent toute leur confiance. Voici leur façon de combattre. Dans la mêlée, ils jettent ces cordes, à l’extrémité desquelles sont des rets ; s’ils en ont enveloppé un cheval ou un homme, ils le tirent à eux et, le tenant enlacé dans leurs filets, ils le tuent. Telle est leur manière de combattre. Ils faisaient corps avec les Perses.

LXXXVI. La cavalerie mède était armée comme leur infanterie, ainsi que celle des Cissiens. Les cavaliers indiens avaient les mêmes armes que leur infanterie ; mais, indépendamment des chevaux de main, ils avaient des chars armés en guerre, traînés par des chevaux et des zèbres. La cavalerie bactrienne était armée comme leurs gens de pied. Il en était de même de celle des Caspiens et des Libyens ; mais ces derniers menaient tous aussi des chariots. Les… et les Paricaniens étaient armés comme leur infanterie. Les cavaliers arabes avaient aussi le même habillement et la même armure que leurs gens de pied ; mais ils avaient tous des chameaux dont la vitesse n’était pas moindre que celle des chevaux.

LXXXVII. Ces nations seules avaient fourni de la cavalerie. Elle montait à quatre-vingt mille chevaux, sans compter les chameaux et les chariots. Toutes ces nations, rangées par escadrons, marchaient chacune à son rang ; mais les Arabes occupaient le dernier, afin de ne point effrayer les chevaux, parce que cet animal ne peut souffrir le chameau.

LXXXVIII. Hermamithrès et Tithée, tous deux fils de Datis, commandaient la cavalerie. Pharnuchès, leur collègue, était retenu à Sardes par une maladie que lui avait occasionnée un accident fâcheux dans le temps que l’armée partait de cette ville. Son cheval, effrayé d’un chien qui se jeta à l’improviste entre ses jambes, se dressa et le jeta par terre. Pharnuchès vomit le sang, et tomba dans une maladie qui dégénéra en phthisie. Ses gens exécutèrent sur-le-champ l’ordre qu’il leur avait donné dès le commencement au sujet de son cheval. Ils conduisirent cet animal à l’endroit où il avait jeté par terre son maître, et lui coupèrent les jambes aux genoux. Cet accident fit perdre à Pharnuchès sa place de général.

LXXXIX. Le nombre des trirèmes montait à douze cent sept. Voici les nations qui les avaient fournies. Les Phéniciens et les Syriens de la Palestine en avaient donné trois cents. Ces peuples portaient des casques à peu près semblables à ceux des Grecs, des cuirasses de lin, des javelots, et des boucliers dont le bord n’était pas garni de fer. Les Phéniciens habitaient autrefois sur les bords de la mer Erythrée, comme ils le disent eux-mêmes ; mais étant passés de la sur les côtes de Syrie, ils s’y établirent. Cette partie de la Syrie, avec tout le pays qui s’étend jusqu’aux frontières d’Égypte, s’appelle Palestine. Les Egyptiens avaient fourni deux cents vaisseaux. Ils avaient pour armure de tête des casques de jonc tissu. Ils portaient des boucliers convexes dont les bords étaient garnis d’une large bande de fer, des piques propres aux combats de mer, et de grandes haches. La multitude avait des cuirasses et de grandes épées. Telle était l’armure de ces peuples.

XC. Les Cypriens avaient cent cinquante vaisseaux. Voici comment ces peuples étaient armés. Leurs rois avaient la tête couverte d’une mitre, et leurs sujets d’une tiare ; le reste de l’habillement et de l’armure ressemblait à celui des Grecs. Les Cypriens sont un mélange de nations différentes. Les uns viennent de Salamine et d’Athènes, les autres d’Arcadie, de Cythnos, de Phénicie et d’Ethiopie, comme ils le disent eux-mêmes.

XCI. Les Ciliciens amenèrent cent vaisseaux. Ils avaient des casques à la façon de leurs pays, de petits boucliers de peaux de bœufs crues avec le poil, et des tuniques de laine, et chacun deux javelots, avec une épée à peu près semblable à celle des Egyptiens. Anciennement on les appelait Hypachéens ; mais Cilix, fils d’Agénor, qui était Phénicien, leur donna son nom. Les Pamphyliens fournirent trente vaisseaux. Ils étaient armés et équipés à la façon des Grecs. Ces peuples descendent de ceux qui, au retour de l’expédition de Troie, furent dispersés par la tempête avec Amphilochus et Calchas.

XCII. Les Lyciens contribuèrent de cinquante vaisseaux. Ils avaient des cuirasses, des grêvières, des arcs de bois de cornouiller, des flèches de canne qui n’étaient point empennées, des javelots, une peau de chèvre sur les épaules, et des bonnets ailés sur la tête. Ils portaient aussi des poignards et des faux. Les Lyciens viennent de Crète et s’appelaient Termiles ; mais Lycus, fils de Pandion, qui était d’Athènes, leur donna son nom.

XCIII. Les Doriens-Asiatiques donnèrent trente vaisseaux. Ils portaient des armes à la façon des Grecs, comme étant originaires du Péloponnèse. Les Cariens avaient soixante-dix vaisseaux. Ils étaient habillés et armés comme les Grecs. Ils avaient aussi des faux et des poignards. On dit dans le premier livre quel nom on leur donnait autrefois.

XCIV. Les Ioniens amenèrent cent vaisseaux. Ils étaient armés comme les Grecs. Ils s’appelèrent Pélasges-Aegialéens, comme le disent les Grecs, tout le temps qu’ils habitèrent la partie du Péloponnèse connue aujourd’hui sous le nom d’Achaïe, et avant l’arrivée de Danaüs et de Xuthus dans le Péloponnèse. Mais dans la suite ils furent nommés Ioniens, d’Ion, fils de Xuthus.

XCV. Les Insulaires, armés comme les Grecs, donnèrent dix-sept vaisseaux. Ils étaient Pélasges ; mais dans la suite ils furent appelés Ioniens, par la même raison que les douze villes ioniennes fondées par les Athéniens. Les Eoliens amenèrent soixante vaisseaux. Leur armure était la même que celle des Grecs. On les appelait anciennement Pélasges, au rapport des Grecs. Les Hellespontiens, excepté ceux d’Abydos, qui avaient ordre du roi de rester dans le pays à la garde des ponts, et le reste des peuples du Pont, équipèrent cent vaisseaux. Ces peuples, qui étaient des colonies d’Ioniens et de Doriens, étaient armés comme les Grecs.

XCVI. Les Perses, les Mèdes et les Saces combattaient sur tous ces vaisseaux, dont les meilleurs voiliers étaient phéniciens, et principalement ceux de Sidon. Toutes ces troupes, ainsi que celles de terre, avaient chacune des commandants de son pays. Mais, n’étant point obligé à faire la recherche de leurs noms, je les passerai sous silence. Ils méritent en effet d’autant moins qu’on en parle, que non seulement chaque peuple, mais encore toutes les villes ayant leurs commandants particuliers, les officiers ne suivaient pas en qualité de généraux, mais comme les autres esclaves qui marchaient à cette expédition, et que j’ai nommé les généraux qui avaient toute l’autorité, et les Perses qui commandaient en chef chaque nation.

XCVII. L’armée navale avait pour généraux Ariabignès, fils de Darius ; Prexaspes, fils d’Aspathinès ; Mégabaze, fils de Mégabates, et Achéménès, fils de Darius. Les Ioniens et les Cariens étaient commandés par Ariabignès, fils de Darius et de la fille de Gobryas ; et les Egyptiens par Achéménès, frère de père et de mère de Xerxès. Les deux autres généraux commandaient le reste de la flotte, les vaisseaux à trente et à cinquante rames, les cercures, ceux qui servaient au transport des chevaux, et les vaisseaux longs, qui allaient à trois mille.

XCVIII. Entre les officiers de la flotte, les plus célèbres, du moins après les généraux, étaient Tétramneste, fils d’Anysus, de Sidon ; Matten, fils de Siromus, de Tyr ; Merbal, fils d’Agbal, d’Arados ; Syennésis, fils d’Oromédon, de Cilicie ; Cybernisque, fils de Sicas, de Lycie ; Gorgus, fils de Chersis, et Timonax, fils de Timagoras, tous deux de l’île de Cypre ; Histiée, fils de Tymnès ; Pigrès, fils de Seldome, et Damasithyme, fils de Candaules, de Carie.

XCIX. Je ne vois aucune nécessité de parler des autres principaux officiers. Je ne passerai pas cependant sous silence Artémise. Cette princesse me paraît d’autant plus admirable, que, malgré son sexe, elle voulait être de cette expédition. Son fils se trouvant encore en bas âge à la mort de son mari, elle prit les rênes du gouvernement, et sa grandeur d’âme et son courage la portèrent à suivre les Perses, quoiqu’elle n’y fût contrainte par aucune nécessité. Elle s’appelait Artémise, était fille de Lygdamis, originaire d’Halicarnasse du côté de son père, et de Crète du côté de sa mère. Elle commandait ceux d’Halicarnasse, de Cos, de Nisyros et de Calymnes. Elle vint trouver Xerxès avec cinq vaisseaux les mieux équipés de toute la flotte, du moins après ceux des Sidoniens ; et parmi les alliés, personne ne donna au roi de meilleurs conseils. Les peuples soumis à Artémise, dont je viens de parler, sont tous Doriens, comme je le pense. Ceux d’Halicarnasse sont originaires de Trézen, et les autres d’Epidaure. Mais c’en est assez sur l’armée navale.

C. Le dénombrement achevé, et l’armée rangée en bataille, Xerxès eut envie de se transporter dans tous les rangs, et d’en faire la revue. Monté sur son char, il parcourut l’une après l’autre toutes les nations, depuis les premiers rangs de la cavalerie et de l’infanterie jusqu’aux derniers, fit à tous des questions, et ses secrétaires écrivaient les réponses. La revue des troupes de terre finie, et les vaisseaux mis en mer, il passa de son char sur un vaisseau sidonien, où il s’assit sous un pavillon d’étoffe d’or. Il vogua le long des proues des vaisseaux, faisant aux capitaines les mêmes questions qu’aux officiers de l’année de terre, et fit écrire leurs réponses. Les capitaines avaient mis leurs vaisseaux à l’ancre environ à quatre plèthres du rivage, les proues tournées vers la terre, sur une même ligne, et les soldats sous les armes, comme si on eût eu dessein de livrer bataille. Le roi les examinait en passant entre les proues et le rivage.

CI. La revue finie, il descendit de son vaisseau, et e-voya chercher Démarate, fils d’Ariston, qui l’accompagnait dans son expédition contre la Grèce. Lorsqu’il fut arrivé, « Démarate, lui dit-il, je désire vous faire quelques questions ; vous êtes Grec, et même, comme je l’apprends et de vous-même et des autres Grecs avec qui je m’entretiens, vous êtes d’une des plus grandes et des plus puissantes villes de la Grèce. Dites-moi donc maintenant si les Grecs oseront lever les mains contre moi. Pour moi, je pense que tous les Grecs et le reste des peuples de l’Occident réunis en un seul corps seraient d’autant moins en état de soutenir mes attaques, qu’ils ne sont point d’accord entre eux. Mais je veux savoir ce que vous en pensez. — Seigneur, répondit Démarale, vous dirai-je la vérité ou des choses flatteuses ? » Le roi lui ordonna de dire la vérité, et l’assura qu’il ne lui en serait pas moins agréable que par le passé.

CII. « Seigneur, répliqua Démarate, puisque vous le voulez absolument, je vous dirai la vérité, et jamais vous ne pourrez dans la suite convaincre de fausseté quiconque vous tiendra le même langage. La Grèce a toujours été élevée à l’école de la pauvreté ; la vertu n’est point née avec elle, elle est l’ouvrage de la tempérance et de la sévérité de nos lois, et c’est elle qui nous donne des armes contre la pauvreté et la tyrannie. Les Grecs qui habitent aux environs des Doriens méritent tous des louanges. Je ne parlerai pas cependant de tous ces peuples, mais seulement des Lacédémoniens. J’ose, seigneur, vous assurer premièrement qu’ils n’écouteront jamais vos propositions, parce qu’elles tendent à asservir la Grèce ; secondement, qu’ils iront à votre rencontre, et qu’ils vous présenteront la bataille, quand même tout le reste des Grecs prendrait votre parti. Quant à leur nombre, seigneur, ne me demandez pas combien ils sont pour pouvoir exécuter ces choses. Leur armée ne fût-elle que de mille hommes, fût-elle de plus, ou même de moins, ils vous combattront ».

CIII. « Que me dites-vous, Démarate ! lui répondit Xerxès en riant : mille hommes livreraient bataille à une armée si nombreuse ! Dites-moi, je vous prie, vous avez été leur roi : voudriez-vous donc sur-le-champ combattre seul contre dix hommes ? Si vos concitoyens sont tels que vous l’avancez, vous, qui êtes leur roi, vous devez, selon vos lois, entrer en lice contre le double ; car si un seul Lacédémonien vaut dix hommes de mon armée, vous en pouvez combattre vingt, et vos discours seront alors conséquents. Mais si ces Grecs que vous me vantez tant vous ressemblent, si leur taille n’est pas plus avantageuse que la vôtre ou celle des Grecs avec qui je me suis entretenu, j’ai bien peur qu’il n’y ait dans ce propos beaucoup de vaine gloire et de jactance. Faites-moi donc voir d’une manière probable comment mille hommes, ou dix mille, ou cinquante mille, du moins tous également libres et ne dépendant point d’un maître, pourraient résister à une si forte armée. Car enfin s’ils sont cinq mille hommes, nous sommes plus de mille contre un. S’ils avaient, selon nos usages, un maître, la crainte leur inspirerait un courage qui n’est pas dans leur caractère, et, contraints par les coups de fouet, ils marcheraient, quoiqu’en petit nombre, contre des troupes plus nombreuses. Mais, étant libres et ne dépendant que d’eux-mêmes, ils n’auront jamais plus de courage que la nature ne leur en a donné, et ils n’attaqueront point des forces plus considérables que les leurs. Je pense même que s’ils nous étaient égaux en nombre, il ne leur serait pas aisé de combattre contre les seuls Perses. En effet, c’est parmi nous qu’on trouve des exemples de cette valeur ; encore y sont-ils rares et en petit nombre. Car il y a parmi mes gardes des Perses qui se battraient contre trois Grecs à la fois ; et vous ne débitez à leur sujet tant de sottises que parce que vous ne les avez jamais éprouvés ».

CIV. « Seigneur, répliqua Démarate, je savais bien, en commençant ce discours, que la vérité ne vous plairait pas ; mais, forcé de vous la dire, je vous ai représenté les Spartiates tels qu’ils sont. Vous n’ignorez pas, seigneur, à quel point je les aime actuellement, eux qui, non contents de m’enlever les honneurs et les prérogatives que je tenais de mes pères, m’ont encore banni. Votre père m’accueillit, me donna une maison et une fortune considérable. Il n’est pas croyable qu’un homme sage repousse la main bienfaisante de son protecteur, au lieu de la chérir. Je ne me flatte point de pouvoir combattre contre dix hommes, ni même contre deux, et jamais, du moins de mon plein gré, je me battrai contre un homme seul. Mais si c’était une nécessité, ou que j’y fusse forcé par quelque grand danger, je combattrais avec le plus grand plaisir un de ces hommes qui prétendent pouvoir résister chacun à trois Grecs. Il en est de même des Lacédémoniens. Dans un combat d’homme à homme, ils ne sont inférieurs à personne ; mais, réunis en corps, ils sont les plus braves de tous les hommes. En effet, quoique libres, ils ne le sont pas en tout. La loi est pour eux un maître absolu ; ils le redoutent beaucoup plus que vos sujets ne vous craignent. Ils obéissent à ses ordres, et ses ordres, toujours les mêmes, leur défendent la fuite, quelque nombreuse que soit l’armée ennemie, et leur ordonne de tenir toujours ferme dans leur poste, et de vaincre ou de mourir. Si mes discours ne vous paraissent que des sottises, je consens à garder dans la suite le silence sur tout le reste. Je n’ai parlé jusqu’ici que pour obéir à vos ordres. Puisse, seigneur, cette expédition réussir selon vos vœux ! »

CV. Xerxès, au lieu de se fâcher, se mit à rire, et renvoya Démarate d’une manière honnête. Après cette conversation, ce prince destitua le gouverneur que Darius avait établi à Dorisque, et, ayant mis à la place Mascamès, fils de Mégadostès, il traversa la Thrace avec son armée pour aller en Grèce.

CVI. Ce Mascamès, qu’il laissa à Dorisque, était le seul à qui il avait coutume d’envoyer tous les ans des présents, parce qu’il était le plus brave de tous les gouverneurs établis par Darius ou par lui-même. Artaxerxès, fils de Xerxès, se conduisit de même à l’égard de ses descendants. Avant l’expédition de Grèce, il y avait des gouverneurs en Thrace et dans toutes les places de l’Hellespont. Mais après cette expédition ils en furent tous chassés, excepté Mascamès, qui se maintint dans son gouvernement de Dorisque, malgré les efforts réitérés des Grecs. C’est pour le récompenser que tous les rois qui se succèdent en Perse lui font des présents à lui et à ses descendants.

CVII. De tous les gouverneurs à qui les Grecs enlevèrent leurs places, Bogès, gouverneur d’Eion, est le seul qui ait obtenu l’estime du roi. Ce prince ne cessait d’en faire l’éloge, et il combla d’honneurs ceux de ses enfants qui lui survécurent en Perse. Bogès méritait en effet de grandes louanges. La place où il commandait étant assiégée par les Athéniens et par Cimon, fils de Miltiade, on lui permit d’en sortir par composition, et de se retirer en Asie. Mais Bogès, craignant que le roi ne le soupçonnât de s’être conservé la vie par lâcheté, refusa ces conditions et continua à se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Enfin, quand il n’y eut plus de vivres dans la place, il fit élever un grand bûcher, tua ses enfants, sa femme, ses concubines, avec tous ses domestiques, et les fit jeter dans le feu. Il sema ensuite dans le Strymon, par-dessus les murailles, tout ce qu’il y avait d’or et d’argent dans la ville, après quoi il se jeta lui-même dans le feu. Ainsi c’est avec justice que les Perses le louent encore aujourd’hui.

CVIII. Xerxès, en partant de Dorisque pour la Grèce, força tous les peuples qu’il rencontra sur sa route à l’accompagner dans son expédition. Car toute cette étendue de pays jusqu’en Thessalie était réduite en esclavage, et payait tribut au roi depuis que Mégabyse, et Mardonius après lui, l’avaient subjuguée, comme nous l’avons dit plus haut. Au sortir de Dorisque, il passa d’abord près des places des Samothraces, dont la dernière du côté de l’occident s’appelle Mésambrie. Elle est fort près de Stryma, qui appartient aux Thasiens. Le Lissus passe entre ces deux villes. Cette rivière ne put alors suffire aux besoins de l’armée, et ses eaux furent épuisées. Ce pays s’appelait autrefois Galaïque ; on le nomme aujourd’hui Briantique, mais il appartient à juste droit aux Ciconiens.

CIX. Après avoir traversé le lit desséché du Lissus, il passa près de Maronéa, de Dicée et d’Abdère, villes grecques, et près des lacs fameux qui leur sont contigus, l’Ismaris, entre Maronéa et Stryma, et le Bistonis, proche de Dicée, dans lequel se jettent le Trave et le Compsale. Mais, n’y ayant point aux environs d’Abdère de lac célèbre, il traversa le fleuve Nestus, qui se jette dans la mer ; ensuite il continua sa route près des villes du continent, dans le territoire de l’une desquelles il y a un lac poissonneux et très salé de trente stades de circuit ou environ. Les bêtes de charge qu’on y abreuva seulement le mirent à sec. Cette ville s’appelait Pistyre. Xerxès passa près de ces villes grecques et maritimes, les laissant sur la gauche.

CX. Les peuples de Thrace dont il traversa le pays sont les Poeliens, les Ciconiens, les Bistoniens, les Sapoeens, les Derséens, les Edoniens, les Satres. Les habitants des villes maritimes le suivirent par mer, et l’on força ceux qui occupaient le milieu du pays, et dont je viens de parler, à l’accompagner par terre, excepté les Satres.

CXI. Les Satres n’ont jamais été soumis à aucun homme, autant que nous le pouvons savoir. Ce sont les seuls peuples de Thrace qui aient continué à être libres jusqu’à mon temps. Ils habitent en effet de hautes montagnes couvertes de neige, où croissent des arbres de toute espèce, et sont très braves. Ils ont en leur possession l’oracle de Bacchus. Cet oracle est sur les montagnes les plus élevées. Les Besses interprètent parmi ces peuples les oracles du dieu. Une prêtresse rend ces oracles, de même qu’à Delphes, et ses réponses ne sont pas moins ambiguës que celles de la Pythie.

CXII. Après avoir traversé ce pays, Xerxès passa près des places des Pières, dont l’une s’appelle Phagrès et l’autre Pergame, ayant sa droite le Pangée, grande et haute montagne, où il y a des mines d’or et d’argent qu’exploitent les Pières, les Odomantes, et surtout les Satres.

CXIII. Il passa ensuite le long des Poeoniens, des Dobères et des Paeoples, qui habitent vers le nord au-dessus du mont Pangée, marchant toujours à l’occident, jusqu’à ce qu’il arrivât sur les bords du Strymon et à la ville d’Eion. Bogès, dont j’ai parlé un peu plus haut, vivait encore, et en était gouverneur. Le pays aux environs du mont Pangée s’appelle Phyllis. Il s’étend à l’occident jusqu’à la rivière d’Angitas, qui se jette dans le Strymon, et du côté du midi jusqu’au Strymon même. Les mages firent sur le bord de ce dernier fleuve un sacrifice de chevaux blancs, dont les entrailles présagèrent d’heureux succès.

CXIV. Les cérémonies magiques achevées sur le bord du fleuve, ainsi qu’un grand nombre d’autres, les Perses marchèrent par le territoire des Neuf-Voies des Edoniens vers les ponts qu’ils trouvèrent déjà construits sur le Strymon. Ayant appris que ce canton s’appelait les Neuf-Voies, ils y enterrèrent tout vifs autant de jeunes garçons et de jeunes filles des habitants du pays. Les Perses sont dans l’usage d’enterrer des personnes vivantes ; et j’ai ouï dire qu’Amestris, femme de Xerxès, étant parvenue à un âge avancé, fit enterrer quatorze enfants des plus illustres maisons de Perse, pour rendre grâces au dieu qu’on dit être sous terre.

CXV. L’armée partit des bords du Strymon, et passa près d’Argile, ville grecque sur le rivage de la mer à l’occident. Cette contrée et le pays au-dessus s’appellent Bisaltie. De là, ayant à gauche le golfe qui est proche du temple de Neptune, elle traversa la plaine de Sylée, et passa près de Stagyre, ville grecque ; elle arriva ensuite à Acanthe avec toutes les forces de ces nations, tant celles des habitants du mont Pangée, que celles des pays dont j’ai parlé ci-dessus. Les peuples maritimes l’accompagnèrent par mer, et ceux qui étaient plus éloignés de la mer le suivirent par terre. Les Thraces ne labourent ni n’ensemencent le chemin par où Xerxès fit passer son armée ; et encore aujourd’hui ils l’ont en grande vénération.

CXVI. Xerxès, étant arrivé à Acanthe, ordonna aux habitants de cette ville de le compter au nombre de leurs amis, leur fit présent d’un habit à la façon des Mèdes ; et voyant avec quelle ardeur ils le secondaient dans cette guerre, et apprenant que le canal du mont Athos était achevé, il leur donna de grandes louanges.

CXVII. Tandis que ce prince était à Acanthe, Artachéès, qui avait présidé aux ouvrages du canal, mourut de maladie. Il était de la maison des Achéménides, et Xerxès en faisait grand cas. Sa taille surpassait en hauteur celle de tous les Perses ; il avait cinq coudées de roi moins quatre doigts. D’ailleurs personne n’avait la voix aussi forte que lui. Xerxès, vivement affligé de cette perte, lui fit faire les funérailles les plus honorables. Toute l’armée éleva un tertre sur le lieu de sa sépulture, et, par l’ordre d’un oracle, les Acanthiens lui offrent des sacrifices comme à un héros, en l’appelant par son nom. Le roi regarda la mort d’Artachéès comme un grand malheur.

CXVIII. Ceux d’entre les Grecs qui reçurent l’armée, et qui donnèrent un repas à Xerxès, furent réduits à une si grande misère, qu’ils furent obligés d’abandonner leurs maisons et de s’expatrier. Les Thasiens ayant reçu l’armée et donné un festin à ce prince au nom des villes qu’ils avaient dans la terre ferme, Antipater, fils d’Oryès, citoyen des plus distingués, qui avait été choisi pour le donner, prouva qu’il y avait dépensé quatre cents talents d’argent.

CXIX. Il en fut à peu près de même dans le reste des villes, comme le prouvèrent par leurs comptes ceux qui présidèrent à la dépense. Ce repas devait être d’autant plus magnifique, qu’ayant été prévenues longtemps auparavant, il se préparait avec le plus grand soin. Les hérauts n’eurent pas plutôt annoncé de côté et d’autre les ordres du roi, que dans les différentes villes les citoyens se partagèrent entre eux les grains, et ne s’occupèrent tous, pendant plusieurs mois, qu’à les moudre et à en faire de la farine. On engraissa le plus beau bétail qu’on put acheter, et l’on nourrit dans des cages et dans des étangs toutes sortes de volailles et d’oiseaux de rivière, afin de recevoir l’armée. On fit aussi des coupes et des cratères d’or et d’argent, et tous les autres vases qu’on sert sur table. Ces préparatifs ne se faisaient que pour le roi même et pour ses convives. Quant au reste de l’armée, on ne lui donnait que les vivres qu’on avait exigés. Dans tous les lieux où elle arrivait, on tenait prête une tente où Xerxès allait se loger : les troupes campaient en plein air. L’heure du repas venue, ceux qui régalaient se donnaient beaucoup de soins ; et les conviés, après avoir bien soupé, passaient la nuit en cet endroit. Le lendemain ils arrachaient la tente, pillaient la vaisselle et les meubles, et emportaient tout sans rien laisser.

CXX. On applaudit à ce sujet un propos de Mégacréon d’Abdère. Il conseilla aux Abdérites de s’assembler tous dans leurs temples, hommes et femmes, pour supplier les dieux de détourner de dessus leur tête la moitié des maux prêts à y fondre ; qu’à l’égard de ceux qu’ils avaient déjà soufferts, ils devaient les remercier de ce que le roi Xerxès n’avait pas coutume de faire deux repas par jour : car si ceux d’Abdère avaient reçu l’ordre de préparer un dîner semblable au souper, il leur aurait fallu fuir l’arrivée du prince ou être ruinés de fond en comble.

CXXI. Quoique accablés, ces peuples n’en exécutaient pas moins les ordres qu’ils avaient reçus. Xerxès renvoya d’Acanthe les commandants de la flotte, et leur ordonna de l’attendre avec leurs vaisseaux à Therme, ville située sur le golfe Therméen, et qui lui donne son nom. On lui avait dit que c’était le plus court chemin. Voici l’ordre que l’armée avait suivi depuis Dorisque jusqu’à Acanthe. Toutes les troupes de terre étaient partagées en trois corps : l’un, commandé par Mardonius et Masistès, marchait le long des côtes de la mer, et accompagnait l’armée navale ; un autre corps, conduit par Tritantoechmès et Gergis, allait par le milieu des terres ; le troisième, où était Xerxès en personne, marchait entre les deux autres, sous les ordres de Smerdoménès et de Mégabyse.

CXXII. Xerxès n’eut pas plutôt permis à l’armée navale de remettre à la voile, qu’elle entra dans le canal creusé dans le mont Athos, et qui s’étendait jusqu’au golfe où sont les villes d’Assa, de Pilore, de Singos et de Sarta. Ayant pris des troupes dans ces places, elle fit voile vers le golfe de Therme, doubla Ampélos, promontoire du golfe Toronéen, passa près de Torone, de Galepsus, de Sermyle, de Mécyberne et d’Olynthe, villes grecques situées dans le pays qu’on appelle aujourd’hui Sithonie, où elle prit des vaisseaux et des troupes.

CXXIII. Du promontoire Ampélos, elle coupa court à celui de Canastrum, de toute la Pallène la partie la plus avancée dans la mer. Elle y prit pareillement des vaisseaux et des troupes qu’elle tira de Potidée, d’Aphytis, de Néapolis, d’Aega, de Thérambos, de Scioné, de Menda et de Sana. Toutes ces villes sont de la presqu’île connue maintenant sous le nom de Pallène, et autrefois sous celui de Phlégra. Après avoir aussi longé ce pays, elle cingla vers le lieu du rendez-vous, et prit en chemin des troupes des villes voisines de Pallène, et limitrophes du golfe de Therme. Ces villes sont : Lipaxos, Combréa, Lises, Gigonos, Campsa, Smila, Aenia ; le pays où elles sont situées s’appelle encore aujourd’hui Crusoea. D’Aenia, par où j’ai fini l’énumération des villes ci-dessus nommées, la flotte cingla droit au golfe même de Therme et aux côtes de Mygdonie. Enfin elle arriva à Therrae, où elle avait ordre de se rendre, à Sindos et à Chalestre sur l’Axius, qui sépare la Mygdonie de la Boltiéide. Les villes d’Ichnes et de Pella sont dans la partie étroite de ce pays qui borde la mer.

CXXIV. L’armée navale demeura à l’ancre près du fleuve Axius, de la ville de Therme et des places intermédiaires, et y attendit le roi. Xerxès partit d’Acanthe avec l’armée de terre, et traversa le continent pour arriver à Therme. Il passa par la Poeonique et la Crestonie arrosée par l’Echidore, qui prend sa source dans le pays des Crestonéens, traverse la Mygdonie, et se jette dans l’Axius près du marais qui est près de ce fleuve.

CXXV. Pendant que Xerxès était en marche, des lions attaquèrent les chameaux qui portaient les vivres. Ces animaux, sortant de leurs repaires, et descendant des montagnes, n’attaquaient que les chameaux, sans toucher ni aux bêtes de charge ni aux hommes. Les lions épargnaient les autres animaux et ne se jetaient que sur les chameaux, quoique auparavant ils n’en eussent jamais vu, et qu’ils n’eussent jamais goûté de leur chair. Quelle qu’en soit la cause, elle me paraît admirable.

CXXVI. On voit dans ces cantons quantité de lions et de bœufs sauvages. Ces bœufs ont des cornes très grandes, que l’on transporte en Grèce. Le Nestus, qui traverse Abdère, sert de bornes aux lions d’un côté, et de l’autre l’Achéloüs, qui arrose l’Acarnanie. Car on n’a jamais vu de lions en aucun endroit de l’Europe, à l’est, au delà du Nestus, et à l’ouest, dans tout le reste du continent, au delà de l’Achéloüs ; mais il y en a dans le pays entre ces deux fleuves.

CXXVII. Xerxès fit camper l’armée à son arrivée à Therme. Elle occupait tout le terrain le long de la mer depuis la ville de Therme et la Mygdonie jusqu’au Lydias et à l’Haliacmon, qui, venant à mêler leurs eaux dans le même lit, servent de bornes à la Botticide et à la Macédoine. Ce fut donc en cet endroit que campèrent les Barbares. De tous les fleuves dont j’ai parlé ci-dessus, l’Echidore, qui coule de la Crestonie, fut le seul dont l’eau ne suffit point à leur boisson et qu’ils mirent à sec.

CXXVIII. Xerxès apercevant de Therme les montagnes de Thessalie, l’Olympe et l’Ossa, qui sont d’une hauteur prodigieuse, et apprenant qu’il y avait entre ces montagnes un vallon étroit par où coule le Pénée, avec un chemin qui mène en Thessalie, il désira de s’embarquer pour considérer l’embouchure de ce fleuve. Il devait en effet prendre les hauteurs à travers la Macédoine, pour venir de là dans le pays des Perrhaebes, et passer près de la ville de Gonnos. Car on lui avait appris que c’était la route la plus sûre. A peine eut-il formé ce désir, qu’il l’exécuta. Il monta sur le vaisseau sidonien dont il se servait toujours en de semblables occasions. En même temps il donna le signal aux autres vaisseaux pour lever l’ancre, et laissa en cet endroit son armée de terre. Arrivé à l’embouchure du Pénée, Xerxès la contempla, et, ravi d’admiration, il manda les guides, à qui il demanda s’il n’était pas possible, en détournant le fleuve, de le faire entrer dans la mer par un autre endroit.

CXXIX. On dit que la Thessalie était anciennement un lac enfermé de tous côtés par de hautes montagnes, à l’est par les monts Pelion et Ossa, qui se joignent par le bas ; au nord par l’Olympe, à l’ouest par le Pinde, au sud par l’Othrys. L’espace entre ces montagnes est occupé par la Thessalie, pays creux arrosé d’un grand nombre de rivières, dont les cinq principales sont le Pénée, l’Apidanos, l’Onochonos, l’Enipée, le Pamisos. Ces rivières, que je viens de nommer, rassemblées dans cette plaine (la Thessalie) au sortir des montagnes qui environnent la Thessalie, traversent un vallon, même fort étroit, et se jettent dans la mer après s’être toutes réunies dans le même lit. Aussitôt après leur jonction, le Pénée conserve son nom, et fait perdre le leur aux autres. On dit qu’autrefois, ce vallon et cet écoulement n’existant point encore, les cinq rivières, et outre cela le lac Boebéis, n’avaient pas de nom, comme elles en ont aujourd’hui ; que cependant elles coulaient de même qu’elles le font actuellement, et que, continuant toujours à couler, elles firent une mer de la Thessalie entière. Les Thcssaliens eux-mêmes disent que Neptune a fait le vallon étroit par lequel le Pénée roule ses eaux, et ce sentiment, est vraisemblable. Quiconque pense en effet que Neptune ébranle la terre, et que les séparations qu’y font les tremblements sont des ouvrages de ce dieu, ne peut disconvenir, en voyant ce vallon, que Neptune n’en soit l’auteur. Car ces montagnes (l’Olympe et l’Ossa), à ce qu’il me paraît, n’ont été séparées que par un tremblement de terre.

CXXX. Xerxès ayant demandé aux guides si le Pénée pouvait se rendre à la mer par un autre endroit, ceux-ci, bien instruits du local, lui répondirent : « Seigneur, le Pénée ne peut avoir, pour entrer dans la mer, d’autre issue que celle-ci : car la Thessalie est de tous côtés environnée de montagnes ». On rapporte que sur cette réponse Xerxès parla en ces termes : « Les Thessaliens sont prudents. Ils ont pris leurs précautions de loin, parce qu’ils connaissent et leur propre faiblesse, et qu’il est facile de se rendre maître de leur pays. Il ne faudrait en effet que faire refluer le fleuve dans les terres, en le détournant de son cours, et en bouchant par une digue le vallon par où il coule, pour submerger toute la Thessalie, excepté les montagnes ». Ce discours regardait les fils d’Aleuas, parce qu’étant Thessaliens ils s’étaient, les premiers de la Grèce, soumis au roi, et parce que Xerxès pensait qu’ils avaient fait amitié avec lui au nom de toute la nation.

CXXXI. Quand il eut bien examiné cette embouchure, il remit à la voile et s’en retourna à Therme. Il séjourna quelque temps aux environs de la Piérie, tandis que la troisième partie de ses troupes coupait les arbres et les buissons de la montagne de Macédoine, afin d’ouvrir un passage à toute l’armée pour entrer sur les terres des Perrhaebes. Pendant son séjour en ces lieux, les hérauts qu’il avait envoyés en Grèce pour demander la terre revinrent, les uns les mains vides, les autres avec la terre et l’eau.

CXXX1I. Les peuples qui lui avaient fait leurs soumissions étaient les Thessaliens, les Dolopes, les Aenianes, les Perrhaebes, les Locriens, les Magnètes, les Méliens, les Achéens de la Phthiotide, les Thébains et le reste des Béotiens, excepté les Thespiens et les Platéens. Les Grecs qui avaient entrepris la guerre contre le Barbare se liguèrent contre eux par un serment conçu en ces termes : « Que tous ceux qui, étant Grecs, se sont donnés aux Perses, sans y être forcés par la nécessité, payent au dieu de Delphes, après le rétablissement des affaires, la dixième partie de leurs biens ». Le serment que firent les Grecs était ainsi.

CXXXIII. Xerxès ne dépêcha point de hérauts à Athènes et à Sparle pour exiger la soumission de ces villes. Darius leur en avait envoyé précédemment pour ce même sujet ; mais les Athéniens les avaient jetés dans le Barathre, et les Lacédémoniens dans un puits, où ils leur dirent de prendre de la terre et de l’eau, et de les porter à leur roi. Voila ce qui empêcha Xerxès de leur envoyer faire cette demande. Au reste, je ne puis dire ce qui arriva de fâcheux aux Athéniens pour avoir ainsi traité les hérauts de Darius. Leur ville et leurs pays furent, il est vrai, pillés et dévastés ; mais je ne crois pas que le traitement fait à ces hérauts en soit la cause.

CXXXIV. La colère de Talthybius, qui avait été le héraut d’Agamemnon, s’appesantit sur les Lacédémoniens. Il y a a Sparte un lieu qui lui est consacré, et l’on voit aussi en cette ville de ses descendants. On les appelle Talthybiades. La république les charge par honneur de toutes les ambassades. Après cette époque, les entrailles des victimes cessèrent à Sparte d’être favorables. Cela dura longtemps ; mais enfin les Lacédéraoniens, affligés de ce malheur, firent demander par des hérauts, dans de fréquentes assemblées tenues à ce sujet, s’il n’y avait point quelque Lacédémonien qui voulût mourir pour le salut de Sparte. Alors Sperthiès, fils d’Anériste, et Boulis, fils de Nicolaos, tous deux Spartiates d’une naissance distinguée, et des plus riches de la ville, s’offrirent d’eux-mêmes à la peine que voudrait leur imposer Xerxès, fils de Darius, pour le meurtre des hérauts commis à Sparte. Les Lacédémoniens les envoyèrent donc aux Mèdes comme à une mort certaine.

CXXXV. Leur intrépidité et le langage qu’ils tinrent en ces circonstances ont droit à notre admiration. Etant partis pour Suses, ils arrivèrent chez Hydarnès, Perse de naissance, et gouverneur de la côte maritime d’Asie. Ce seigneur leur fit toute sorte d’accueil, et pendant le repas il leur dit : « Lacédémoniens, pourquoi donc avez-vous tant d’éloignement pour l’amitié du roi ? Vous voyez par l’état de ma fortune qu’il sait honorer le mérite. Comme il a une haute opinion de votre courage, il vous donnerait aussi à chacun un gouvernement dans la Grèce, si vous vouliez le reconnaître pour votre souverain. — Hydarnès, lui répondirent-ils, les raisons de ce conseil ne sont pas les mêmes pour vous et pour nous. Vous nous conseillez cet état, parce que vous en avez l’expérience, et que vous ne connaissez pas l’autre. Vous savez être esclave, mais vous n’avez jamais goûté la liberté, et vous en ignorez les douceurs. En effet, si jamais vous l’aviez éprouvée, vous nous conseilleriez de combattre pour elle, non seulement avec des piques, mais encore avec des haches ». Telle fut la réponse qu’ils firent à Hydarnès.

CXXXVI. Ayant été admis, à leur arrivée a Suses, à l’audience du roi, les gardes leur ordonnèrent de se prosterner et de l’adorer, et même ils leur firent violence. Mais ils protestèrent qu’ils n’en feraient rien, quand même on les pousserait par force contre terre ; qu’ils n’étaient point dans l’usage d’adorer un homme, et qu’ils n’étaient pas venus dans ce dessein à la cour de Perse. Après s’être défendus de la sorte, ils adressèrent la parole à Xerxès en ces termes et autres semblables : « Roi des Mèdes, les Lacédémoniens nous ont envoyés pour expier par notre mort celle des hérauts qui ont péri à Sparte ». Xerxès, faisant à ce discours éclater sa grandeur d’âme, répondit qu’il ne ressemblerait point aux Lacédémoniens, qui avaient violé le droit des gens en mettant à mort des hérauts ; qu’il ne ferait point ce qu’il leur reprochait ; qu’en faisant mourir à son tour leurs hérauts, ce serait les justifier.

CXXXVII. Cette conduite des Spartiates fit cesser pour le présent la colère de Talthybius, malgré le retour de Sperthiès et de Boulis à Sparte. Mais longtemps après, à ce que disent les Lacédémoniens, cette colère se réveilla dans la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens. Pour moi, je ne trouve en cet événement rien de divin. Car que la colère de Talthybius se soit appesantie sur des envoyés, et qu’elle n’ait point cessé avant que d’avoir eu son effet, cela était juste ; mais qu’elle soit tombée sur les enfants de ces deux Spartiates qui s’étaient rendus auprès du roi pour apaiser sa colère, je veux dire sur Nicolaos, fils de Boulis, et sur Anériste, fils de Sperthiès, qui enleva des pêcheurs de Tiryns qui naviguaient autour du Péloponnèse sur un vaisseau de charge monté par des hommes d’Andros, cela ne me paraît point un effet de la vengeance des dieux et une suite de la colère de Talthybius. Car Nicolaos et Anériste ayant été envoyés en ambassade en Asie par les Lacédémoniens, Sitalcès, fils Térès, roi des Thraces, et Nymphodore, fils de Pythéas, de la ville d’Abdère, les ayant trahis, ils furent pris vers Bisanthe sur l’Hellespont, et amenés dans l’Attique, où les Athéniens les firent mourir, et avec eux Aristéas, fils d’Adimante de Corinthe. Mais ces événements sont postérieurs de bien des années à l’expédition du roi contre la Grèce.

CXXXVIII. Je reviens maintenant à mon sujet. La marche de Xerxès ne regardait en apparence qu’Athènes, mais elle menaçait réellement toute la Grèce. Quoique les Grecs en fussent instruits depuis longtemps, ils n’en étaient pas cependant tous également affectés. Ceux qui avaient donné au Perse la terre et l’eau se flattaient de n’éprouver de sa part aucun traitement fâcheux. Ceux, au contraire, qui n’avaient pas fait leurs soumissions étaient effrayés, parce que toutes les forces maritimes de la Grèce n’étaient pas en état de résister aux attaques de Xerxès, et que le grand nombre, loin de prendre part à cette guerre, montrait beaucoup d’inclination pour les Mèdes.

CXXXIX. Je suis obligé de dire ici mon sentiment ; et quand même il m’attirerait la haine de la plupart des hommes, je ne dissimulerai pas ce qui paraît, du moins à mes yeux, être la vérité. Si la crainte du péril qui menaçait les Athéniens leur eût fait abandonner leur patrie, ou si, restant dans leur ville, ils se fussent soumis à Xerxès, personne n’aurait tenté de s’opposer au roi sur mer. Si personne n’eût résisté par mer à ce prince, voici sans doute ce qui serait arrivé sur le continent. Quand même les Péloponnésiens auraient fermé l’isthme de plusieurs enceintes de muraille, les Lacédémoniens n’en auraient pas moins été abandonnés par les alliés, qui, voyant l’armée navale des Barbares prendre leurs villes l’une après l’autre, se seraient vus dans la nécessité de les trahir malgré eux. Seuls et dépourvus de tout secours, ils auraient signalé leur courage par de grands exploits, et seraient morts généreusement les armes à la main ; ou ils auraient éprouvé le même sort que le reste des alliés ; ou bien, avant que d’éprouver ce sort, ils auraient traité avec Xerxès, quand ils auraient vu le reste des Grecs prendre le parti des Mèdes. Ainsi, dans l’un ou l’autre de ces cas, la Grèce serait tombée sous la puissance de cette nation ; car, le roi étant maître de la mer, je ne puis voir de quelle utilité aurait été le mur dont on aurait fermé l’isthme d’un bout à l’autre. On ne s’écarterait donc point de la vérité en disant que les Athéniens ont été les libérateurs de la Grèce. En effet, quelque parti qu’ils eussent pris, il devait être le prépondérant. En préférant la liberté de la Grèce, ils réveillèrent le courage de tous les Grecs qui ne s’étaient point encore déclarés pour les Perses ; et ce furent eux qui, du moins après les dieux, repoussèrent le roi. Les réponses de l’oracle de Delphes, quelque effrayantes et terribles qu’elles fussent, ne leur persuadèrent pas d’abandonner la Grèce : ils demeurèrent fermes, et osèrent soutenir le choc de l’ennemi qui fondait sur leur pays.

CXL. Les Athéniens, voulant consulter l’oracle, envoyèrent à Delphes des théores. Après les cérémonies usitées, et après s’être assis dans le temple en qualité de suppliants, ces députés reçurent de la Pythie, nommée Aristonice, une réponse conçue en ces termes : « Malheureux ! pourquoi vous tenez-vous assis ? Abandonnez vos maisons et les rochers de votre citadelle, fuyez jusqu’aux extrémités de la terre. Athènes sera détruite de fond en comble, tout sera renversé, tout sera la proie des flammes ; et le redoutable Mars, monté sur un char syrien, ruinera non seulement vos tours et vos forteresses, mais encore celles de plusieurs autres villes. Il embrasera les temples. Les dieux sont saisis d’effroi, la sueur découle de leurs simulacres, et déjà du faîte de leurs temples coule un sang noir, présage assuré des maux qui vous menacent. Sortez donc, Athéniens, de mon sanctuaire, armez-vous de courage contre tant de maux ».

CXLI. Cette réponse affligea beaucoup les députés d’Athènes. Timon, fils d’Androbule, citoyen des plus distingués de la ville de Delphes, les voyant désespérés à cause des malheurs prédits par l’oracle, leur conseilla de prendre des rameaux d’olivier, et d’aller une seconde fois consulter le dieu en qualité de suppliants. Ils suivirent ce conseil, et lui adressèrent ces paroles : « 0 roi ! fais-nous une réponse plus favorable sur le sort de notre patrie, par respect pour ces branches d’olivier que nous tenons entre nos mains ; ou nous ne sortirons point de ton sanctuaire, et nous y resterons jusqu’à la mort ». La grande prêtresse leur répondit ainsi pour la seconde fois : « C’est en vain que Pallas emploie et les prières et les raisons auprès de Jupiter Olympien, elle ne peut le fléchir. Cependant, Athéniens, je vous donnerai encore une réponse, ferme, stable, irrévocable. Quand l’ennemi se sera emparé de tout ce que renferme le pays de Cécrops, et des antres du sacré Cithéron, Jupiter, qui voit tout, accorde à Pallas une muraille de bois qui seule ne pourra être prise ni détruite ; vous y trouverez votre salut, vous et vos enfants. N’attendez donc pas tranquillement la cavalerie et l’infanterie de l’armée nombreuse qui viendra vous attaquer par terre ; prenez plutôt la fuite, et lui tournez le dos : un jour viendra que vous lui tiendrez tête. Pour toi, ô divine Salamine ! tu perdras les enfants des femmes ; tu les perdras, dis-je, soit que Cérès demeure dispersée, soit qu’on la rassemble ».

CXLII. Cette réponse parut aux théores moins dure que la précédente, et véritablement elle l’était. Ils la mirent par écrit, et retournèrent à Athènes. A peine y furent-ils arrivés, qu’ils firent leur rapport au peuple. Le sens de l’oracle fut discuté, et les sentiments se trouvèrent partagés. Ces deux-ci furent les plus opposés. Quelques-uns des plus âgés pensaient que le dieu déclarait par sa réponse que la citadelle ne serait point prise, car elle était anciennement fortifiée d’une palissade. Ils conjecturaient donc que la muraille de bois dont parlait l’oracle n’était autre chose que cette palissade. D’autres soutenaient, au contraire, que le dieu désignait les vaisseaux, et que sans délais il en fallait équiper. Mais les deux derniers vers de la Pythie : « Pour toi, ô divine Salamine ! tu perdras les enfants des femmes, tu les perdras, dis-je, soit que Cérès demeure dispersée, soit qu’on rassemble », embarrassaient ceux qui disaient que les vaisseaux étaient le mur de bois, et leurs avis en étaient confondus. Car les devins entendaient qu’ils seraient vaincus près de Salamine, s’ils se disposaient à un combat naval.

CXLIII. Il y avait alors à Athènes un citoyen nouvellement élevé au premier rang. Son nom était Thémistocles ; mais on l’appelait fils de Néoclès. Il soutint que les interprètes n’avaient pas rencontré le vrai sens de l’oracle. Si le malheur prédit, disait-il, regardait en quelque sorte les Athéniens, la réponse de la Pythie ne serait pas, ce me semble, si douce. Infortunée Salamine ! aurait-elle dit, au lieu de ces mots, ô divine Salamine ! si les habitants eussent dû périr aux environs de cette île. Mais, pour quiconque prenait l’oracle dans son vrai sens, le dieu avait plutôt en vue les ennemis que les Athéniens. Là-dessus il leur conseillait de se préparer à un combat naval, parce que les vaisseaux étaient le mur de bois. Les Athéniens décidèrent que l’avis de Thémistocles était préférable à celui des interprètes des oracles, qui dissuadaient le combat naval, et même en général de lever les mains contre l’ennemi, et conseillaient d’abandonner l’Attique et de faire ailleurs un nouvel établissement.

CXLIV. Antérieurement à cet avis, Thémistocles en avait ouvert un autre qui se trouva excellent dans la conjoncture actuelle. Il y avait dans le trésor public de grandes richesses provenant des mines de Laurium. On était sur le point de les distribuer à tous les citoyens qui avaient atteint l’âge de puberté, et chacun d’eux aurait reçu pour sa part dix drachmes. Thémistocles persuada aux Athéniens de ne point faire cette distribution, et de construire avec cet argent deux cents vaisseaux pour la guerre, entendant par ces mots la guerre qu’on avait à soutenir contre les Eginètes. Cette guerre fut alors le salut de la Grèce, parce qu’elle força les Athéniens à devenir marins. Ces vaisseaux ne servirent pas à l’usage auquel on les avait destinés, mais on les employa fort à propos pour les besoins de la Grèce. Ils se trouvèrent faits d’avance, et il ne fallut plus qu’y en ajouter quelques autres. Ainsi, dans un conseil tenu après qu’on eut consulté l’oracle, il fut résolu que, pour obéir au dieu, toute la nation, de concert avec ceux d’entre les Grecs qui voudraient se joindre à elle, attaquerait par mer les Barbares qui venaient fondre sur la Grèce. Tels furent les oracles rendus aux Athéniens.

CXLV. Les Grecs les mieux intentionnés pour la patrie s’assemblèrent en un même lieu, et, après s’être entredonné la foi et avoir délibéré entre eux, il fut convenu qu’avant tout on se réconcilierait, et que de part et d’autre on ferait la paix ; car dans ce temps-là la guerre était allumée entre plusieurs villes, mais celle des Athéniens et des Eginètes était la plus vive. Ayant ensuite appris que Xerxès était à Sardes avec son armée, ils furent d’avis d’envoyer en Asie des espions pour s’instruire de ses projets. Il fut aussi résolu d’envoyer des ambassadeurs, les uns à Argos, pour se liguer avec les Argiens contre les Perses ; les autres en Sicile, à Gélon, fils de Diomènes ; d’autres en Corcyre pour exhorter les Corcyréens à donner du secours à la Grèce ; et d’autres en Crète. Ils avaient par là dessein de réunir, s’il était possible, le corps hellénique, et de faire unanimement les derniers efforts pour écarter les dangers dont tous les Grecs étaient également menacés. La puissance de Gélon passait alors pour très considérable, et il n’y avait point d’État en Grèce dont les forces égalassent celles de ce prince.

CXLVI. Ces résolutions prises, et s’étant réconciliés les uns les autres, ils envoyèrent d’abord trois espions en Asie. Ceux-ci examinèrent, à leur arrivée, les forces de Xerxès ; mais ayant été surpris, les généraux de l’armée de terre les condamnèrent à mort, et on les conduisit au supplice après les avoir mis à la torture. Aussitôt que Xerxès en eut été instruit, il blâma la conduite de ses généraux ; et sur-le-champ il dépêcha quelques-uns de ses gardes, avec ordre de lui amener les trois espions s’ils vivaient encore. Les gardes, les ayant trouvés vivants, les menèrent au roi. Ce prince, ayant appris le sujet de leur voyage, ordonna à ses gardes de les accompagner partout, de leur faire voir toutes ses troupes, tant l’infanterie que la cavalerie, et, après que leur curiosité aurait été satisfaite, de les renvoyer sains et saufs dans le pays où ils voudraient aller. En donnant ses ordres, il ajouta que si on faisait périr ces espions, les Grecs ne pourraient être instruits d’avance de la grandeur de ses forces, qui étaient au-dessus de ce qu’en publiait la renommée ; et qu’en faisant mourir trois hommes, on ne ferait pas grand mal aux ennemis. Il pensait aussi qu’en retournant dans leur pays, les Grecs, instruits de l’état de ses affaires, n’attendraient pas l’arrivée des troupes pour se soumettre, et qu’ainsi il ne serait plus nécessaire de se donner la peine de conduire une armée contre eux.

CXLVII. Ce sentiment ressemble à cet autre du même prince. Tandis qu’il était à Abydos, il aperçut des vaisseaux qui, venant du Pont-Euxin, traversaient l’Hellespont pour porter du blé en Egine et dans le Péloponnèse. Ceux qui étaient auprès de lui, ayant appris que ces vaisseaux appartenaient aux ennemis, se disposaient à les enlever, et, les yeux attachés sur lui, ils n’attendaient que son ordre, lorsqu’il leur demanda où allaient ces vaisseaux. « Seigneur, répondirent-ils, ils vont porter du blé à vos ennemis. — Hé bien, reprit-il, n’allons-nous pas aussi au même endroit chargés, entre autres choses, de blé ? Quels torts nous font-ils donc en portant des vivres pour nous ? » Les espions, ayant été renvoyés, revinrent en Europe après avoir tout examiné.

CXLVIII. Aussitôt après que les Grecs confédérés les eurent fait partir pour l’Asie, ils envoyèrent des députés à Argos. Voici, selon les Argiens, comment se passèrent les choses qui les concernent. Ils disent qu’ils eurent connaissance dès les commencements des desseins des Barbares contre la Grèce ; que, sur cette nouvelle, ayant appris que les Grecs les solliciteraient de leur donner du secours contre les Perses, ils avaient envoyé demander au dieu de Delphes quel parti devait leur être le plus avantageux ; car depuis peu les Lacédémoniens, commandés par Cléomène, fils d’Anaxandrides, leur avait tué six mille hommes ; que la Pythie leur avait répondu en ces termes : « Peuple haï de tes voisins, cher aux dieux immortels, tiens-toi sur tes gardes prêt à frapper, ou à parer les coups de tes ennemis ; défends ta tête, et ta tête sauvera ton corps ». Telle fut, suivant eux, la réponse de la Pythie avant la venue des députés. Ils ajoutent qu’aussitôt après leur arrivée à Argos, on les admit au sénat, où ils exposèrent leurs ordres ; que le sénat répondit que les Argiens étaient disposés à accorder du secours après avoir préalablement conclu une trêve de trente ans avec les Lacédémoniens, à condition qu’ils auraient la moitié du commandement de toutes les troupes combinées ; que le commandement leur appartenait de droit tout entier, mais cependant qu’ils se contenteraient de la moitié.

CXLIX. Telle fut, suivant eux, la réponse de leur sénat, quoique l’oracle leur eût défendu d’entrer dans l’alliance des Grecs. Ils ajoutent que ce qui leur faisait le plus désirer la trêve de trente ans, malgré la crainte que l’oracle leur avait inspirée, c’était afin de donner à leurs enfants le temps de parvenir à l’âge viril. Ils se tranquillisaient par ce moyen l’esprit, n’ayant plus à craindre durant cette trêve de tomber sous le joug des Lacédémoniens ; ce qui n’aurait pas manqué d’arriver, si, affaiblis déjà par la guerre qu’ils venaient de soutenir contre eux, ils venaient encore à essuyer quelque échec de la part des Perses. Ils ajoutent encore que ceux d’entre les ambassadeurs qui étaient de Sparte répondirent au discours du sénat qu’à l’égard de la trêve, ils en feraient leur rapport au peuple ; mais qu’au sujet du commandement des armées, il leur avait été enjoint de dire que les Spartiates ayant deux rois, et les Argiens un seul, il n’était pas possible d’ôter le commandement des troupes à l’un des deux rois de Sparte ; mais que rien n’empêchait que le roi d’Argos ne partageât l’autorité également avec eux. Ainsi les Argiens disent qu’ils ne voulurent point souffrir l’ambition des Spartiates, et qu’ils aimèrent mieux obéir aux Barbares que de rien céder aux Lacédémoniens ; qu’en conséquence ils ordonnèrent aux ambassadeurs de sortir de leur territoire avant le coucher du soleil, sous peine d’être traités en ennemis.

CL. C’est ainsi que les Argiens eux-mêmes racontent ce qui se passa en cette occasion ; mais on le rapporte en Grèce d’une façon bien différente. Xerxès, dit-on, avant que d’entreprendre son expédition contre la Grèce, envoya un héraut à Argos, qui parla aux Argiens en ces termes : « Argiens, voici ce que vous dit le roi Xerxès. Nous pensons que Perses, l’un de nos ancêtres, ayant eu pour père Persée, fils de Danaé, et pour mère Andromède, fille de Céphée, nous tenons de vous notre origine. Il n’est donc point naturel ni que nous fassions la guerre à nos pères, ni qu’en donnant du secours aux Grecs, vous vous déclariez nos ennemis. Restez tranquilles chez vous. Si cette expédition a le succès que j’attends, je vous traiterai avec plus de distinction qu’aucun autre peuple ». On ajoute que, quoique ces propositions eussent paru de la plus grande importance aux Argiens, ils ne firent d’abord d’eux-mêmes aucune demande aux Grecs ; mais que, lorsque ceux-ci les sollicitèrent d’entrer dans leur ligue, ils exigèrent une part dans le commandement des armées, afin d’avoir un prétexte de demeurer tranquilles, sachant bien que les Lacédémoniens ne voudraient pas le partager avec eux.

CLI. Il y a des Grecs qui rapportent une histoire qui s’accorde très bien avec celle-là, et qui n’arriva que beaucoup d’années après. Les Athéniens, disent-ils, avaient député pour quelques affaires à Suses, ville de Memnon, des ambassadeurs, et entre autres Callias, fils d’Hipponicus. Dans le même temps, les Argiens y avaient aussi envoyé des ambassadeurs, pour demandera Artaxerxès, fils de Xerxès, si l’alliance qu’ils avaient contractée avec Xerxès subsistait encore, ou s’il les regardait comme ennemis. Le roi Artaxerxès répondit qu’elle subsistait, et qu’il n’y avait point de ville qu’il aimât plus que celle d’Argos.

CLII. Au reste, je ne puis assurer que Xerxès ait envoyé un héraut à Argos pour dire aux Argiens ce que je viens de rapporter, ni que les ambassadeurs des Argiens se soient transportés à Suses pour demander à Artaxerxès si l’alliance subsistait encore avec lui. Je rapporte seulement les discours que les Argiens tiennent eux-mêmes. Tout ce que je sais, c’est que si tous les hommes portaient en un même lieu leurs mauvaises actions pour les échanger contre celles de leurs voisins, après avoir envisagé celles des autres, chacun remporterait avec plaisir ce qu’il aurait porté à la masse commune. Il y a sans doute des actions encore plus honteuses que celles des Argiens. Si je suis obligé de rapporter ce qu’on dit, je ne dois pas du moins croire tout aveuglément. Que cette protestation serve donc pour toute cette Histoire, à l’occasion de l’invitation que l’on assure avoir été faite par les Argiens aux Perses de passer en Grèce, parce qu’après avoir été vaincus par les Lacédémoniens, ils trouvaient tout autre état préférable à la situation déplorable où ils étaient pour lors. En voilà assez sur les Argiens.

CLIII. Il vint aussi en Sicile des ambassadeurs de la part des alliés, parmi lesquels était Syagrus, dépulé de Lacédémone, pour s’aboucher avec Gélon. Un des ancêtres de ce Gélon fut citoyen de Gela. Il était originaire de Télos, île voisine du promontoire de Triopium. Les Lindiens de l’île de Rhodes et Antiphémus le menèrent avec eux lorsqu’ils fondèrent la ville de Gela. Ses descendants étant devenus dans la suite hiérophantes de Cérès et Proserpine, ils continuèrent toujours à jouir de cette dignité. Ils la tenaient de Télinès, l’un de leurs ancêtres, qui y parvint de la manière que je vais dire. Une sédition s’étant élevée à Gela, les vaincus se sauvèrent à Mactorium, ville située au-dessus de Gela. Télinès les ramena dans leur patrie sans aucune troupe, et n’ayant que les choses consacrées à ces déesses. Où les avait-il prises ? comment les possédait-il ? c’est ce que je ne puis dire. Plein de confiance en ces choses, il ramena les habitants de Gela ; mais ce fut à condition que ses descendants seraient hiérophantes des déesses. J’admire ce qu’on dit de l’entreprise de Télinès, et je suis étonné qu’il ait pu en venir à bout. Il n’est pas donné, je pense, à tout le monde d’exécuter de pareils projets ; cela n’appartient qu’à de grandes âmes, qu’à des hommes hardis et courageux. Or les habitants de Sicile disent qu’il avait des qualités contraires, et que c’était un homme naturellement mou et efféminé. Telle fut la manière dont il se mit en possession de cette dignité.

CLIV. Cléandre, fils de Pantarès, ayant été tué par Sabyllus, citoyen de Gela, après avoir régné sept ans dans cette ville, son frère Hippocrates s’empara de la couronne. Sous le règne de celui-ci, Gélon, descendant de l’hiérophante Télinès, ainsi que plusieurs autres, parmi lesquels on compte Ainésidemus, fils de Pataicus, de simple garde du corps d’Hippocrates s’éleva en peu de temps par son mérite à la dignité de général de la cavalerie. Il s’était en effet distingué contre les Callipolites, les Naxiens, les Zancléens, les Léontins, et outre cela contre les Syracusains et plusieurs peuples barbares qu’Hippocrates avait assiégés dans leurs capitales. De toutes les villes que je viens de nommer, il n’y eut que celle de Syracuse qui évita le joug d’Hippocrates. Il en battit les habitants près du fleuve Elorus ; mais les Corinthiens et les Corcyréens les délivrèrent de la servitude, et les réconcilièrent avec ce prince, à condition qu’ils lui donneraient Camarine, qui leur appartenait de toute antiquité.

CLV. Hippocrates, après avoir régné autant de temps (sept ans) que son frère Cléandre, mourut devant la ville d’Hybla en faisant la guerre aux Sicules. Alors Gélon prit en apparence la défense d’Euclides et de Cléandre, tous deux fils d’Hippocrates, contre les citoyens de Gela, qui ne voulaient plus les reconnaître pour leurs maîtres. Ayant vaincu ceux-ci dans un combat, il s’empara réellement lui-même de l’autorité souveraine, et en dépouilla les fils d’Hippocrates. Cette entreprise lui ayant réussi, il ramena de la ville de Casmène ceux d’entre les Syracusains qu’on appelait Gamores. Ils avaient été chassés par le peuple et par leurs propres esclaves, nommés Cillicyriens. En les rétablissant dans Syracuse, il s’empara aussi de cette place ; car le peuple, voyant qu’il venait l’attaquer, lui livra la ville et se soumit.

CLVI. Lorsque Syracuse fut en sa puissance, il fit beaucoup moins de cas de Gela, dont il était auparavant en possession. Il en confia le gouvernement à son frère Hiéron, et garda pour lui Syracuse, qui était tout pour lui et lui tenait lieu de tout. Cette ville s’accrût considérablement en peu de temps et devint très florissante. Il y transféra tous les habitants de Camarine, les en fit citoyens, et rasa leur ville. Il en agit de même à l’égard de plus de la moitié des Gélois. Il assiégea les Mégariens de Sicile, et les força de se rendre. Les plus riches d’entre eux, lui ayant fait la guerre, s’attendaient par cette raison à périr. Cependant Gélon les envoya à Syracuse, et leur donna le droit de cité. A l’égard du peuple, il le fit conduire aussi à Syracuse, et l’y fit vendre pour être transporté hors de la Sicile, quoiqu’il n’eût point été l’auteur de cette guerre, et qu’il ne s’attendît pas à un sort fâcheux. Il en agit de même avec les Euboeens de Sicile, qu’il avait pareillement séparés en deux classes : il les traita ainsi les uns et les autres, parce qu’il était persuadé que le peuple était un voisin très incommode. Ce fut ainsi que Gélon devint un puissant monarque.

CLVII. A peine les ambassadeurs des Grecs furent-ils arrivés à Syracuse, que Gélon leur donna audience. « Les Lacédémoniens, les Athéniens et leurs alliés, lui dirent-ils, nous ont députés pour vous inviter à réunir vos forces aux nôtres contre les Barbares. Vous avez sans doute appris que le roi de Perse est prêt à fondre sur la Grèce, qu’après avoir jeté des ponts sur l’Hellespont et amené de l’Asie toutes les forces de l’Orient, il est sur le point de l’attaquer, et que, sous prétexte de marcher contre Athènes, il a réellement dessein de réduire la Grèce entière sous le joug. Vous êtes puissant, et la Sicile, dont vous êtes souverain, n’est pas une des moindres parties de la Grèce. Donnez du secours aux vengeurs de la liberté, et joignez-vous à eux pour la leur conserver. Car, toute la Grèce étant réunie, nous formerons une puissance considérable, et en état de combattre l’ennemi qui vient nous attaquer. Mais si les uns trahissent la patrie ou refusent de la secourir, si ses défenseurs, qui en sont la plus saine partie, sont réduits à un petit nombre, il est à craindre que toute la Grèce ne périsse. Car ne vous flattez pas que le roi, après avoir remporté la victoire et nous avoir subjugués, n’aille pas jusqu’à vous. Prenez vos précautions d’avance. En nous secourant, vous travaillerez à votre propre sûreté. Une entreprise bien concédée est presque toujours couronnée du succès ».

CLVIII. « Grecs, répondit avec véhémence Gélon, vous avez la hardiesse et l’insolence de m’inviter à joindre mes forces aux vôtres contre les Perses ; et lorsque je vous priai de me secourir contre les Carthaginois, avec qui j’étais en guerre ; lorsque j’implorai votre assistance pour venger sur les habitants d’Aegeste la mort de Doriée, fils d’Anaxandrides, et que j’offris de contribuer à remettre en liberté les ports et villes de commerce, qui vous procuraient beaucoup d’avantages et de grands profits, non seulement vous refusâtes de venir à mon secours, mais encore vous ne voulûtes pas venger avec moi l’assassinat de Doriée. Il n’a donc pas tenu à vous que ce pays ne soit entièrement devenu la proie des Barbares. Mais les choses ont pris une tournure plus favorable. Maintenant donc que la guerre est à votre porte et même chez vous, vous vous souvenez enfin de Gélon. Quoique vous en ayez agi avec moi d’une manière méprisante, je ne vous ressemblerai point, et je suis prêt à envoyer à votre secours deux cents trirèmes, vingt mille hoplites, deux mille hommes de cavalerie, deux mille archers, deux mille frondeurs et deux mille hommes de cavalerie légère. Je m’engage aussi à fournir du blé pour toute l’armée jusqu’à la fin de la guerre ; mais c’est à condition que j’en aurai le commandement. Autrement je n’irai point en personne à cette expédition, et je n’y enverrai aucun de mes sujets ».

CLIX. Syagrus ne pouvant se contenir : « Certes, dit-il, ce serait un grand sujet de douleur pour Agamemnon, descendant de Pélops, s’il apprenait que les Spartiates se fussent laissé dépouiller du commandement par un Gélon et par des Syracusains. Ne nous parlez plus de vous le céder. Si vous voulez secourir la Grèce, sachez qu’il vous faudra obéir aux Lacédémoniens ; si vous refusez de servir sous eux, nous n’avons pas besoin de vos troupes ».

CLX. Gélon, apercevant assez par cette réponse l’éloignement qu’on avait pour ses demandes, leur fit enfin cette autre proposition : « Spartiates, les injures qu’on dit à un homme de cœur excitent ordinairement sa colère ; mais vous aurez beau me tenir des propos insultants, vous ne m’engagerez point à vous faire une réponse indécente. Si vous êtes si épris du commandement, il est naturel que je le sois encore plus, puisque je fournis beaucoup plus de troupes et de vaisseaux que vous n’en avez. Mais, puisque ma proposition vous révolte, je veux bien relâcher quelque chose de mes premières demandes. Si vous prenez pour vous le commandement des troupes de terre, je me réserve celui de l’armée navale ; si vous aimez mieux commander sur mer, je commanderai sur terre. Il faut ou vous contenter de l’une de ces deux conditions, ou retourner chez vous, et vous passer d’un allié tel que moi ».

CLXI. Telles furent les offres de Gélon. L’ambassadeur d’Athènes, prévenant celui de Lacédémone, répondit en ces termes : « Roi de Syracuse, la Grèce n’a pas besoin d’un général, mais de troupes, et c’est pour vous en demander qu’elle nous a députés vers vous. Cependant vous nous déclarez que vous n’en enverrez pas, si l’on ne vous reconnaît pour général, tant est grande l’envie que vous avez de nous commander. Quand vous demandâtes le commandement de toutes nos forces, nous nous contentâmes, nous autres Athéniens, de garder le silence, persuadés que l’ambassadeur de Lacédémone saurait vous répondre et pour lui et pour nous. Exclu du commandement général, vous vous bornez maintenant à celui de la flotte ; mais les choses sont au point que, quand même le Lacédémonien vous l’accorderait, nous ne le souffririons jamais ; car il nous appartient, du moins au refus des Lacédémoniens. S’ils veulent prendre celui de la flotte, nous ne le leur disputerons point ; mais nous ne le céderons à nul autre. Et en effet, ce serait bien en vain que nous posséderions la plus grande partie de l’armée navale des Grecs. Quoi donc ! nous autres Athéniens, nous abandonnerions le commandement à des Syracusains, nous qui sommes le plus ancien peuple de la Grèce ; nous qui, seuls entre tous les Grecs, n’avons jamais changé de sol ; nous enfin qui comptons parmi nos compatriotes ce capitaine qui alla au siège de Troie, et qui était, comme le dit Homère le poète épique, des plus habiles pour mettre une armée en bon ordre et pour la ranger en bataille ? Après un pareil témoignage, nous ne devons point rougir de parler avantageusement de notre patrie ».

CLXII. « Athénien, repartit Gélon, vous ne manquez point, à ce qu’il paraît, de généraux, mais de soldats. Au reste, puisque vous voulez tout garder, sans vous relâcher en rien, retournez au plus tôt en Grèce, et annoncez-lui que des quatre saisons de l’année on lui a ôté le printemps ». Il comparait par ce propos la Grèce, privée de son alliance, à une année de laquelle on aurait retranché le printemps.

CLXIII. Après cette réponse de Gélon, les ambassadeurs des Grecs remirent à la voile. Cependant Gélon, qui craignait que les Grecs ne fussent pas assez forts pour vaincre le roi, et qui d’un autre côté aurait cru insupportable et indigne d’un tyran de Sicile d’aller servir dans le Péloponnèse sous les ordres des Lacédémoniens, négligea ce plan pour s’attacher à un autre. Il n’eut pas plutôt appris que le roi avait traversé l’Hellespont, qu’il donna trois vaisseaux à cinq rangs de rames à Cadmus, fils de Scythes, de l’île de Cos, et l’envoya à Delphes avec des richesses considérables et des paroles de paix. Il avait ordre d’observer l’événement du combat, et si le roi était vainqueur, de lui présenter l’argent qu’il portait, et de lui offrir en même temps la terre et l’eau pour toutes les villes de ses États ; et si les Grecs au contraire remportaient la victoire, de revenir en Sicile.

CLXIV. Ce Cadmus avait auparavant hérité de son père la souveraineté de Cos. Quoiqu’elle fût alors dans un état de prospérité et que sa puissance y fût bien affermie, il l’avait cependant remise aux habitants sans y être forcé par des circonstances fâcheuses, mais volontairement, et par amour pour la justice. Etant ensuite parti pour la Sicile, il fixa sa demeure avec les Samiens à Zancle, dont le nom a été changé en celui de Messane. Gélon, persuadé des motifs qui l’avaient fait venir en Sicile, et de l’amour qu’il lui avait vu pour la justice en plusieurs autres occasions, l’envoya à Delphes. Il faut joindre à ses autres actions pleines de droiture celle-ci, qui n’est pas la moindre. Maître de richesses considérables que Gélon lui avait confiées, il ne tenait qu’à lui de se les approprier ; cependant il ne le voulut pas. Mais, après la victoire que remportèrent les Grecs sur mer et le départ de Xerxès, il retourna en Sicile avec toutes ces richesses.

CLXV. Les peuples de Sicile disent cependant aussi que sans les circonstances où se trouva Gélon, ce prince aurait donné du secours aux Grecs, quand même il aurait dû servir sous les Lacédémoniens. Térille, fils de Crinippe, tyran d’Himère, se voyant chassé de cette ville par Théron, fils d’Aenésidémus, monarque des Agrigentins, avait fait venir dans le même temps, sous la conduite d’Amilcar, fils d’Hannon, roi des Carthaginois, une armée de trois cent mille hommes composée de Phéniciens, de Libyens, d’Ibériens, de Ligyens, d’Hélisyces, de Sardoniens et de Cyrniens. Le général carthaginois s’était laissé persuader par l’hospitalité qu’il avait contractée avec Térille, et surtout par le zèle que lui avait témoigné Anaxilas, fils de Crétines, tyran de Rhégium, en lui donnant ses enfants en otage, afin de l’engager à venir en Sicile venger son beau-père. Il avait en effet épousé Cydippe, fille de Térille. Les Siciliens disent donc que Gélon, n’ayant pu par cette raison secourir les Grecs, envoya de l’argent à Delphes.

CLXVI. Ils disent encore que le même jour que les Grecs battirent le roi à Salamine, Gélon et Théron défirent en Sicile Amilcar. Cet Amilcar était, suivant eux, Carthaginois du côté de son père, et Syracusain par sa mère : sa valeur l’avait élevé au trône de Carthage. J’ai ouï dire qu’ayant perdu la bataille, il disparut, et qu’on ne put le trouver nulle part, ni vif, ni mort, quoique Gélon l’eût fait chercher partout.

CLXVII. Mais les Carthaginois racontent la chose de cette manière, qui me paraît très vraisemblable. La bataille, disent-ils, que les Barbares livrèrent aux Grecs en Sicile, commença au lever de l’aurore et continua jusqu’au coucher du soleil. L’on assure qu’elle dura tout ce temps-là. Amilcar, resté dans le camp pendant l’action, immolait des victimes, dont les entrailles lui promettaient d’heureux succès, et les brûlait tout entières sur un vaste bûcher. Mais s’étant aperçu, pendant qu’il était occupé à faire des libations sur les victimes, que ses troupes commençaient à prendre la fuite, il se jeta lui-même dans le feu, et, bientôt dévoré par les flammes, il disparut entièrement. Enfin, soit qu’il ait disparu de cette manière, comme le racontent les Phéniciens, soit d’une autre, comme le rapportent les Syracusains, les Carthaginois lui offrent des sacrifices, et lui ont élevé des monuments dans toutes les villes où ils ont établi des colonies, dont le plus grand est à Carthage. Mais en voilà assez sur les affaires de Sicile.

CLXVIII. Les ambassadeurs qui avaient été en Sicile tâchèrent aussi d’engager les Corcyréens à prendre le parti de la Grèce, et leur firent les mêmes demandes qu’à Gélon. Les Corcyréens répondirent d’une façon et agirent d’une autre. Ils promirent sur-le-champ d’envoyer des troupes à leur secours, ajoutant qu’ils ne laisseraient pas périr la Grèce par leur négligence, puisque, si elle venait à succomber, ils se verraient eux-mêmes réduits au premier jour à une honteuse servitude ; mais qu’ils la secourraient de toutes leurs forces. Cette réponse était spécieuse. Mais quand il fallut en venir aux effets, comme ils avaient d’autres vues, ils équipèrent soixante vaisseaux et, ne les ayant fait partir qu’avec peine, ils s’approchèrent du Péloponnèse et jetèrent l’ancre près de Pylos et de Ténare, sur les côtes de la Laconie, dans la vue d’observer quels seraient les événements de la guerre. Car, loin d’espérer que les Grecs remportassent la victoire, ils pensaient que le roi, dont les forces étaient de beaucoup supérieures, subjuguerait la Grèce entière. Ils agissaient ainsi de dessein prémédité, afin de pouvoir tenir ce langage au roi : « Seigneur, devaient-ils lui dire, les Grecs nous ont engagés à les secourir dans cette guerre. Mais quoique nous ayons des forces considérables, et un plus grand nombre de vaisseaux, du moins après les Athéniens, qu’aucun autre État de la Grèce, nous n’avons pas voulu nous opposer à vos desseins, ni rien faire qui vous fût désagréable ». Ils espéraient par ce discours obtenir des conditions plus avantageuses que les autres ; ce qui, à mon avis, aurait bien pu arriver. Cependant ils avaient une excuse toute prête à l’égard des Grecs ; aussi s’en servirent-ils. Car, les Grecs leur reprochant de ne les avoir pas secourus, ils répondirent qu’ils avaient équipé soixante trirèmes, mais que les vents étésiens les ayant mis dans l’impossibilité de doubler le promontoire Malée, ils n’avaient pu se rendre à Salamine, et que s’ils n’étaient arrivés qu’après le combat naval, ce n’était point par aucune mauvaise volonté de leur part. Ce fut ainsi qu’ils cherchèrent à tromper les Grecs.

CLXIX. Les Crétois, se voyant sollicités par les députés des Grecs, envoyèrent demander au dieu de Delphes, au nom de toute la nation, s’il leur serait avantageux de secourir la Grèce. « Insensés ! leur répondit la Pythie, vous vous plaignez des maux que Minos vous a envoyés dans sa colère à cause des secours que vous donnâtes à Ménélas, et parce que vous aidâtes les Grecs à se venger du rapt d’une femme que fit à Sparte un Barbare, quoiqu’ils n’eussent pas contribué à venger sa mort arrivée à Camicos ; et vous voudriez encore les secourir ! » Sur cette réponse, les Crétois refusèrent aux Grecs les secours qu’ils leur demandaient.

CLXX. On dit que Minos, cherchant Daedale, vint en Sicanie, qui porte aujourd’hui le nom de Sicile, et qu’il y mourut d’une mort violente ; que quelque temps après les Crétois, excités par un dieu, passèrent tous en Sicanie avec une grande flotte, excepté les Polichnites et les Proesiens, et qu’ils assiégèrent pendant cinq ans la ville de Camicos, qui de mon temps était habitée par des Agrigentins ; enfin que ne pouvant ni la prendre ni en continuer le siège, à cause de la famine dont ils étaient tourmentés, ils le levèrent ; qu’ayant été surpris d’une tempête furieuse près de l’Iapygie, ils furent poussés sur la côte avec violence ; que leurs vaisseaux s’étant brisés, et n’ayant plus de ressources pour se transporter en Crète, ils restèrent dans le pays et y bâtirent la ville d’Hyria ; qu’ils changèrent ensuite leur nom de Crétois en celui d’Iapyges-Messapiens, et que d’insulaires qu’ils avaient été jusqu’alors ils devinrent habitants de terre ferme ; que cette ville envoya dans la suite des colonies ; que longtemps après, les Tarentins, cherchant à les détruire, reçurent un furieux échec ; de sorte que le carnage des Tarentins et de ceux de Rhégium fut très considérable, et c’est le plus grand que les Grecs aient jamais essuyé et dont nous ayons connaissance. Ceux de Rhégium, forcés par Micythus, fils de Choiros, à marcher au secours des Tarentins, avaient perdu en cette occasion trois mille hommes ; mais on n’a point su quelle avait été la perte des Tarentins. Quant à Micythus, il était serviteur d’Anaxilas, et avait été laissé à Rhégium pour prendre soin de ses affaires. Ayant été obligé d’abandonner cette ville, il alla s’établir à Tégée en Arcadie, et consacra un grand nombre de statues dans Olympie.

CLXXI. Ce que je viens de dire des habitants de Rhégium et de Tarente doit être considéré comme une digression. L’île de Crète étant déserte, les Prasiens disent qu’entre autres peuples qui vinrent s’y établir, il y eut beaucoup de Grecs ; que la guerre de Troie arriva dans la troisième génération après la mort de Minos, et que les Crétois ne furent pas des moins empressés à donner du secours à Ménélas. Ils ajoutent qu’à leur retour de Troie ils furent, pour cette raison-là même, attaqués de la peste et de la famine, eux et leurs troupeaux, et que la Crète ayant été dépeuplée pour la seconde fois, il y vint une troisième colonie, qui occupe maintenant cette île avec ceux que ces fléaux avaient épargnés. En leur rappelant ces malheurs, la Pythie les détourna de donner du secours aux Grecs, quelque bonne volonté qu’ils en eussent.

CLXXII. les Thessaliens suivirent à regret et par nécessité le parti des Mèdes, puisqu’ils firent voir qu’il désapprouvaient les intrigues des Aleuades. Car, aussitôt qu’ils eurent appris que le roi était sur le point de passer en Europe, ils envoyèrent des ambassadeurs à l’isthme, où se tenait une assemblée des députés de la Grèce choisis par les villes les mieux intentionnées pour sa défense. Ces ambassadeurs, étant arrivés à l’isthme, parlèrent ainsi : « Grecs, il faut garder le passage de l’Olympe, afin de garantir de la guerre la Thessalie et la Grèce entière. Nous sommes prêts à le faire ; mais il est nécessaire que vous y envoyiez aussi des forces considérables. Si vous ne le faites point, sachez que nous traiterons avec le roi ; car il n’est pas juste qu’étant exposés au danger par notre situation, nous périssions seuls pour vous. Si vous nous refusez des secours, vous ne pouvez pas nous contraindre à vous en donner ; car l’impuissance est au-dessus de toute sorte de contrainte, et nous chercherons les moyens de pourvoir à notre sûreté ».

CLXXIII. Ainsi parlèrent les Thessaliens. Là-dessus les Grecs résolurent d’envoyer par mer en Thessalie une armée de terre pour garder le passage. Les troupes n’eurent pas plutôt été levées, qu’elles s’embarquèrent et firent voile par l’Euripe. Arrivées à Alos, en Achaîe, elles y laissèrent leurs vaisseaux, et, s’étant mises en marche pour se rendre en Thessalie, elles vinrent à Tempe, où est le passage qui conduit de la basse Macédoine en Thessalie près du Pénée, entre le mont Olympe et le mont Ossa. Les Grecs, qui étaient aux environs de dix mille hommes pesamment armés, campèrent en cet endroit. La cavalerie Thessalienne se joignit à leurs troupes. Evénélus, fils de Carénus, l’un des polémarques, avait été choisi pour commander les Lacédémoniens, quoiqu’il ne fût pas du sang royal ; Thémistocles, fils de Néoclès, était à la tête des Athéniens. Ils restèrent peu de jours en cet endroit ; car des envoyés d’Alexandre, fils d’Amyntas, roi de Macédoine, leur conseillèrent de se retirer, de crainte qu’en demeurant fermes dans ce défilé, ils ne fussent écrasés par l’armée ennemie qui venait fondre sur eux, et dont ils leur firent connaître la force, tant celle des troupes de terre que celle des troupes de mer. Les Grecs suivirent aussitôt ce conseil, parce qu’ils le croyaient avantageux, et que le roi de Macédoine leur paraissait bien intentionné. Je penserais cependant qu’ils y furent déterminés par la crainte dès qu’ils eurent appris que, pour entrer en Thessalie, il y avait un autre passage par le pays des Perrhaebes, du côté de la haute Macédoine, près de la ville de Gonnos, et ce fut en effet par cet endroit que pénétra l’armée de Xerxès. Les Grecs retournèrent à leurs vaisseaux et se rembarquèrent pour se rendre à l’isthme.

CLXXIV. Voila à quoi aboutit l’expédition des Grecs en Thessalie dans le temps que le roi se disposait à passer d’Asie en Europe, et qu’il était déjà à Abydos. Les Thessaliens, abandonnés par leurs alliés, ne balancèrent plus à prendre le parti des Perses. Ils l’embrassèrent même avec zèle, et rendirent au roi des services importants.

CLXXV. Les Grecs, de retour à l’isthme, mirent en délibération, d’après le conseil d’Alexandre, de quelle manière ils feraient la guerre et en quels lieux ils la porteraient. Il fut résolu, à la pluralité des voix, de garder le passage des Thermopyles ; car il paraissait plus étroit que celui par lequel on entre de Macédoine en Thessalie, et en même temps il était plus voisin de leur pays. Quant au sentier par où furent interceptés ceux d’entre les Grecs qui étaient aux Thermopyles, ils n’en eurent connaissance qu’après leur arrivée aux Thermopyles, et ce furent les Trachiniens qui le leur firent connaître. On prit donc la résolution de garder ce passage, afin de fermer aux Barbares l’entrée de la Grèce. Quant à l’armée navale, on fut d’avis de l’envoyer dans l’Artémisium, sur les côtes de l’Histiaeotide. Ces deux endroits (les Thermopyles et l’Artémisium) sont près l’un de l’autre, de sorte que l’armée navale et celle de terre pouvaient se donner réciproquement de leurs nouvelles.

CLXXVI. Voici la description de ces lieux : l’Artémisium se rétrécit au sortir de la mer de Thrace, et devient un petit détroit entre l’île de Sciathos et les côtes de Magnésie. Après le détroit de l’Eubée, il est borné par un rivage sur lequel on voit un temple de Diane. L’entrée en Grèce par la Trachinie est d’un demi-plèthrc à l’endroit où il a le moins de largeur. Mais le passage le plus étroit du reste du pays est devant et derrière les Thermopyles ; car derrière, près d’Alpènes, il ne peut passer qu’une voiture de front ; et devant, près de la rivière de Phénix, et proche de la ville d’Anthela, il n’y a pareillement de passage que pour une voiture. A l’ouest des Thermopyles est une montagne inaccessible, escarpée, qui s’étend jusqu’au mont Oeta. Le côté du chemin à l’est est borné par la mer, par des marais et des ravins. Dans ce passage il y a des bains chauds, que les habitants appellent chytres (chaudières), et près de ces bains est un autel consacré à Hercule. Ce même passage était fermé d’une muraille dans laquelle on avait anciennement pratiqué des portes. Les habitants de la Phocide l’avaient bâtie parce qu’ils redoutaient les Thessaliens, qui étaient venus de la Thesprotie s’établir dans l’Eolide (la Thessalie) qu’ils possèdent encore aujourd’hui. Ils avaient pris ces précautions parce que les Thessaliens tâchaient de les subjuguer, et de ce passage ils avaient fait alors une fondrière en y lâchant les eaux chaudes, mettant tout en usage pour fermer l’entrée de leur pays aux Thessaliens. La muraille, qui était très ancienne, était en grande partie tombée de vétusté. Mais les Grecs, l’ayant relevée, jugèrent à propos de repousser de ce côté-là les Barbares. Près du chemin est un bourg nommé Alpènes, d’où les Grecs se proposaient de tirer leurs vivres.

CLXXVII. Après avoir considéré et examiné tous les lieux, celui-ci parut commode aux Grecs, parce que les Barbares ne pourraient faire usage de leur cavalerie, et que la multitude de leur infanterie leur deviendrait inutile. Aussi résolurent-ils de soutenir en cet endroit le choc de l’ennemi. Dès qu’ils eurent appris l’arrivée du roi dans la Piérie, ils partirent de l’isthme, et se rendirent, les uns par terre aux Thermopyles, et les autres par mer à Artémisium.

CLXXVIII. Tandis que les Grecs portaient en diligence du secours aux lieux qu’ils avaient ordre de défendre, les Delphiens, inquiets et pour eux et pour la Grèce, consultèrent le dieu. La Pythie leur répondit d’adresser leurs prières aux Vents, qu’ils seraient de puissants défenseurs de la Grèce. Les Delphiens n’eurent pas plutôt reçu cette réponse, qu’ils en firent part à tous ceux d’entre les Grecs qui étaient zélés pour la liberté ; et comme ceux-ci craignaient beaucoup le roi, ils acquirent par ce bienfait un droit immortel à leur reconnaissance. Les Delphiens érigèrent ensuite un autel aux Vents à Thya, où l’on voit un lieu consacré à Thya, fille de Cephisse, qui a donné son nom à ce canton, et leur offrirent des sacrifices. Ils se les rendent encore actuellement propices en vertu de cet oracle.

CLXXIX. Tandis que l’armée navale de Xerxès partait de la ville de Thcrme, dix vaisseaux, les meilleurs voiliers de la flotte, cinglèrent droit à l’île de Sciathos, où les Grecs avaient trois vaisseaux d’observation, un de Trézen, un d’Egine, et un d’Athènes. Ceux-ci, apercevant de loin les Barbares, prirent incontinent la fuite.

CLXXX. Les Barbares, s’étant mis à leur poursuite, enlevèrent d’abord le vaisseau trézénien, commandé par Praxinus. Ils égorgèrent ensuite à la proue le plus bel homme de tout l’équipage, regardant comme un présage heureux de ce que le premier Grec qu’ils avaient pris était aussi un très bel homme : il avait nom Léon. Peut-être eut-il en partie obligation à son nom du mauvais traitement qu’on lui fit.

CLXXXI. La trirème d’Egine, commandée par Asonides, leur causa quelque embarras par la valeur de Pythès, fils d’Ischérioüs, un de ceux qui la défendaient. Quoique le vaisseau fût pris, Pythès ne cessa pas de combattre jusqu’à ce qu’il eût été entièrement haché en pièces. Enfin il tomba à demi mort ; mais, comme il respirait encore, les Perses qui combattaient sur les vaisseaux, admirant son courage, et s’estimant très heureux de le conserver, le pansèrent avec de la myrrhe, et enveloppèrent ses blessures avec des bandes de toile de coton. De retour au camp, ils le montrèrent à toute l’armée avec admiration ; et ils eurent pour lui toute sorte d’égards, tandis qu’ils traitèrent comme de vils esclaves le reste de ceux qu’ils prirent sur ce vaisseau.

CLXXXII. Ces deux trirèmes ayant été prises de la sorte, la troisième, commandée par Phormus d’Athènes, s’enfuit, et alla échouer à l’embouchure du Pénée. Les Barbares s’emparèrent de ce vaisseau démâté et privé de ses agrès, sans pouvoir prendre ceux qui le montaient ; car ils le quittèrent dès qu’ils eurent échoué, et s’en retournèrent à Athènes par la Thessalie. Les Grecs en station dans l’Artémisium apprirent cette nouvelle par les signauxs qu’on leur fit de l’île de Sciathos avec le feu. Ils en furent tellement épouvantés, qu’ils abandonnèrent l’Artémisium, et se retirèrent à Chalcis pour garder le passage de l’Euripe. Ils laissèrent néanmoins des héméroscopes sur les hauteurs de l’Eubée, afin d’observer l’ennemi.

CLXXXIII. Des dix vaisseaux barbares trois abordèrent à l’écueil nommé Myrmex, entre l’île de Sciathos et la Magnésie, et élevèrent sur ce rocher une colonne de pierre qu’ils avaient apportée avec eux. Cependant la flotte partit de Therme dès que les obstacles furent levés, et avança toute vers cet endroit, onze jours après le départ du roi de Therme. Pammon, de l’île de Scyros, leur indiqua ce rocher, qui se trouvait sur leur passage. Les Barbares employèrent un jour entier à passer une partie des côtes de la Magnésie, et arrivèrent à Sépias, et au rivage qui est entre la ville de Casthanée et la côte de Sépias.

CLXXXIV. Jusqu’à cet endroit et jusqu’aux Thermopyles, il n’était point arrivé de malheur à leur armée. Elle était encore alors, suivant mes conjectures, de douze cent sept vaisseaux venus d’Asie, et les troupes anciennes des différentes nations montaient à deux cent quarante et un mille quatre cents hommes, à compter deux cents hommes par vaisseau. Mais, indépendamment de ces soldats fournis par ceux qui avaient donné les vaisseaux, il y avait encore sur chacun d’eux trente combattants, tant Perses que Mèdes et Saces ; ces autres troupes montaient à trente-six mille deux cent dix hommes. A ces deux nombres j’ajoute les soldats qui étaient sur les vaisseaux à cinquante rames, etsupposant sur chacun quatre-vingts hommes, parce qu’il y en avait dans les uns plus, dans les autres moins, cela ferait deux cent quarante mille hommes, puisqu’il y avait trois mille vaisseaux de cette sorte, comme je l’ai dit ci-dessus. L’armée navale venue de l’Asie était en tout de cinq cent dix-sept mille six cent dix hommes, et l’armée de terre de dix-sept cent mille hommes d’infanterie, et de quatre-vingt mille de cavalerie ; à quoi il faut ajouter les Arabes qui conduisaient des chameaux, et les Libyens, montés sur des chars, qui faisaient vingt mille hommes. Telles furent les troupes amenées de l’Asie même, sans y comprendre les valets qui les suivaient, les vaisseaux chargés de vivres et ceux qui les montaient.

CXXXXV. Joignez encore à cette énumération les troupes levées en Europe, dont je ne puis rien dire que d’après l’opinion publique. Les Grecs de Thrace et des îles voisines fournirent cent vingt vaisseaux, qui font vingt-quatre mille hommes. Quant aux troupes de terre que donnèrent les Thraces, les Poeoniens, les Eordes, les Bottiéens, les Chalcidiens, les Bryges, les Pières, les Macédoniens, les Perrhaebes, les Aenianes, les Dolopes, les Magnésiens, les Achéens et tous les peuples qui habitent les côtes maritimes de la Thrace, elles allaient, à ce que je pense, à trois cent mille hommes. Ce nombre, ajouté à celui des troupes asiatiques, faisait en tout deux millions six cent quarante et un mille six cent dix hommes.

CLXXXVI. Quoique le nombre des gens de guerre fût si considérable, je pense que celui des valets qui les suivaient, des équipages des navires de ravitaillement, et autres bâtiments qui accompagnaient la flotte, était plus grand, bien loin de lui être inférieur. Je veux bien cependant le supposer ni plus ni moins, mais égal. En ce cas-là, il faisait autant de milliers d’hommes que les combattants des deux armées. Xerxès, fils de Darius, mena donc jusqu’à Sépias et aux Thermopyles cinq millions deux cent quatre-vingt-trois mille deux cent vingt hommes.

CLXXXVII. Tel fut le total du dénombrement de l’armée de Xerxès. Quant aux femmes qui faisaient le pain, aux concubines, aux eunuques, personne ne pourrait en dire le nombre avec exactitude, non plus que celui des chariots de bagages, des bêtes de somme, et des chiens indiens qui suivaient l’armée, tant il était grand. Je ne suis par conséquent nullement étonné que des rivières n’aient pu suffire à tant de monde ; mais je le suis qu’on ait eu assez de vivres pour tant de milliers d’hommes. Car je trouve par mon calcul qu’en distribuant par tête une chénice de blé seulement chaque jour, cela ferait par jour cent dix mille trois cent quarante médimnes, sans y comprendre celui qu’on donnait aux femmes, aux eunuques, aux bêtes de trait et de somme et aux chiens. Parmi un si grand nombre d’hommes, personne par sa beauté et la grandeur de sa taille ne méritait mieux que Xerxès de posséder cette puissance.

CLXXXVIII. L’armée navale remit à la voile, et étant abordée au rivage de la Magnésie, situé entre la ville de Casthanée et la côte de Sépias, les premiers vaisseaux se rangèrent vers la terre, et les autres se tinrent à l’ancre près de ceux-là. Le rivage n’étant pas en effet assez grand pour une flotte si nombreuse, ils se tenaient à la rade les uns à la suite des autres, la proue tournée vers la mer, sur huit rangs de hauteur. Ils passèrent la nuit dans cette position. Le lendemain, dès le point du jour, après un temps serein et un grand calme, la mer s’agita ; il s’éleva une furieuse tempête, avec un grand vent d’est que les habitants des côtes voisines appellent hellespontias. Ceux qui s’aperçurent que le vent allait en augmentant, et qui étaient à la rade, prévinrent la tempête et se sauvèrent ainsi que leurs vaisseaux, en les tirant à terre. Quant à ceux que le vent surprit en pleine mer, les uns furent poussés contre ces endroits du mont Pélion qu’on appelle ipnes (fours), les autres contre le rivage ; quelques-uns se brisèrent au promontoire Sépias ; d’autres furent portés à la ville de Mélibée, d’autres enfin à Casthanée ; tant la tempête fut violente.

CLXXXIX. On dit qu’un autre oracle ayant répondu aux Athéniens d’appeler leur gendre à leur secours, ils avaient, sur l’ordre de cet oracle, adressé leurs prières à Borée. Borée, selon la tradition des Grecs, épousa une Athénienne nommée Orithyie, fille d’Erechthée. Ce fut, dit-on, cette alliance qui fit conjecturer aux Athéniens que Borée était leur gendre. Ainsi, tandis qu’ils étaient avec leurs vaisseaux à Chalcis d’Eubée pour observer l’ennemi, dès qu’ils se furent aperçus que la tempête augmenterait, ou même avant ce temps-là, ils firent des sacrifices à Borée et à Orithyie, et les conjurèrent de les secourir, et de briser les vaisseaux des Barbares comme ils l’avaient été auparavant aux environs du mont Athos. Si, par égard pour leurs prières, Borée tomba avec violence sur la flotte des Barbares, qui était à l’ancre, c’est ce que je ne puis dire. Mais les Athéniens prétendent que Borée, qui les avait secourus auparavant, le fit encore en cette occasion. Aussi, lorsqu’ils furent de retour dans leur pays, ils lui bâtirent une chapelle sur les bords de l’Ilissus.

CXC. Il périt dans cette tempête quatre cents vaisseaux, suivant la plus petite évaluation. On y perdit aussi une multitude innombrable d’hommes, avec des richesses immenses. Ce naufrage fut très avantageux à Aminoclès, fils de Crétines, Magnète, qui avait du bien aux environs du promontoire Sépias. Quelque temps après il enleva quantité de vases d’or et d’argent que la mer avait jetés sur le rivage. Il trouva aussi des trésors des Perses, et se mit en possession d’une quantité immense d’or. Cet Aminoclès devint très riche par ce moyen ; mais d’ailleurs il n’était pas heureux, car ses enfants avaient été tués, et il était vivement affligé de ce cruel malheur.

CXCI. La perte des vaisseaux chargés de vivres et autres bâtiments était innombrable. Les commandants de la flotte, craignant que les Thessaliens ne profitassent de leur désastre pour les attaquer, se fortifièrent d’une haute palissade, qu’ils firent avec les débris des vaisseaux ; car la tempête dura trois jours. Enfin les mages l’apaisèrent le quatrième jour en immolant des victimes aux Vents, avec des cérémonies magiques en son honneur, et outre cela par des sacrifices à Thétis et aux Néréides ; ou peut-être s’apaisa-t-elle d’elle-même. Ils offrirent des sacrifices à Thétis, parce qu’ils avaient appris des Ioniens qu’elle avait été enlevée de ce canton-là même par Pélée, et que toute la côte de Sépias lui était consacrée, ainsi qu’au reste des Néréides. Quoi qu’il en soit, le vent cessa le quatrième jour.

CXCII. Les héméroscopes, accourant des hauteurs de l’Eubée le second jour après le commencement de la tempête, firent part aux Grecs de toutee qui était arrivé dans le naufrage. Ceux-ci n’en eurent pas plutôt eu connaissance, qu’après avoir fait des libations à Neptune Sauveur, et lui avoir adressé des voeux, ils retournèrent à la hâte à l’Artémisium, dans l’espérance de n’y trouver qu’un petit nombre de vaisseaux ennemis. Ainsi les Grecs allèrent pour la seconde fois à l’Artémisium, s’y tinrent à la rade, et donnèrent depuis ce temps à Neptune le surnom de Sauveur, qu’il conserve encore maintenant.

CXCIII. Le vent étant tombé et les vagues apaisées, les Barbares remirent les vaisseaux en mer et côtoyèrent le continent. Lorsqu’ils eurent doublé le promontoire de Magnésie, ils allèrent droit au golfe qui mène à Pagases. Dans ce golfe de la Magnésie est un lieu où l’on dit que Jason et ses compagnons qui montaient le navire Argo, et qui allaient à Aea en Colchide conquérir la toison d’or, abandonnèrent Hercule, qu’on avait mis à terre pour aller chercher de l’eau. Comme les Argonautes se remirent en mer en cet endroit, et qu’ils en partirent après avoir fait leur provision d’eau, il en a pris le nom d’Aphètes. Ce fut dans ce même lieu que la flotte de Xerxès vint mouiller.

CXCIV. Quinze vaisseaux de cette flotte, restés bien loin derrière les autres, aperçurent les Grecs à Artémisium, et, les prenant pour leur armée navale, ils vinrent donner au milieu d’eux. Ce détachement était commandé par Sandoces, fils de Thaumasias, gouverneur de Cyme en Eolie. Il avait été un des juges royaux ; et Darius l’avait fait autrefois mettre en croix, parce qu’il avait rendu pour de l’argent un jugement injuste. Il était déjà en croix, lorsque ce prince, venant à réfléchir que les services qu’il avait rendus à la maison royale étaient en plus grand nombre que ses fautes, et reconnaissant que lui-même il avait agi avec plus de précipitation que de prudence, il le fit détacher. Ce fut ainsi que Sandoces évita la mort à laquelle il avait été condamné par Darius ; mais, ayant alors donné au milieu de la flotte ennemie, il ne devait pas s’y soustraire une seconde fois. Les Grecs, en effet, n’eurent pas plutôt vu ces vaisseaux venir à eux, et reconnu leur méprise, qu’ils tombèrent dessus, et les enlevèrent sans peine.

CXCV. Aridolis, tyran d’Alabandes en Carie, fut pris sur un de ces vaisseaux, et Penthyle, fils de Démonoüs, de Papbos, sur un autre. De douze vaisseaux paphiens qu’il commandait, il en perdit onze par la tempête arrivée au promontoire Sépias, et lui-même tomba entre les mains des ennemis en allant à Artémisium avec le seul qui lui restait. Les Grecs les envoyèrent liés à l’isthme de Corinthe, après les avoir interrogés sur ce qu’ils voulaient apprendre de l’armée de Xerxès.

CXCVI. L’armée navale des Barbares arriva aux Aphètes, excepté les quinze vaisseaux commandés, comme je l’ai dit, par Sandoces. De son côté, Xerxès avec l’armée de terre, ayant traversé la Thessalie et l’Achaïe, était entré le troisième jour sur les terres des Méliens. En passant par la Thessalie, il essaya sa cavalerie contre celle des Thessaliens, qu’on lui avait vantée comme la meilleure de toute la Grèce. Mais la sienne l’emporta de beaucoup sur celle des Grecs. De tous les fleuves de Thessalie, l’Onochonos fut le seul qui ne put suffire a la boisson de l’armée. Quant à ceux qui arrosent l’Achaïe, l’Apidanos, quoique le plus grand de tous, y suffit à peine.

CXCVII. Tandis que Xerxès allait à Alos en Achaïe, ses guides, qui voulaient lui en apprendre les curiosités, lui firent part des histoires qu’on fait en ce pays touchant le lieu consacré à Jupiter Laphystien. Athamas, fils d’Eole, dirent-ils à ce prince, trama avec Ino la perte de Phrixus ; mais voici la récompense qu’en reçurent ses descendants par l’ordre d’un oracle. Les Achéens interdirent à l’aîné de cette maison l’entrée de leur Prytanée, qu’ils appellent leitus. Ils veillent eux-mêmes à l’exécution de cette loi. Si cet aîné y entre, il ne peut en sortir que pour être immolé. Plusieurs de cette famille, ajoutèrent encore les guides, s’étaient sauvés par crainte dans un autre pays, lorsqu’on était sur le point de les sacrifier ; mais si dans la suite ils retournaient dans leur patrie, et qu’ils fussent arrêtés, on les envoyait au Prytanée. Enfin ils lui racontèrent qu’on conduisait en grande pompe cette victime, toute couverte de bandelettes, et qu’on l’immolait en cet état. Les descendants de Cytissore, fils de Phrixus, sont exposés à ce traitement parce que Cytissore revenant d’Aea, ville de Colchide, délivra Athamas des mains des Achéens, qui étaient sur le point de l’immoler pour expier le pays, suivant l’ordre qu’ils en avaient reçu d’un oracle. Par cette action, Cytissore attira sur ses descendants la colère du dieu. Sur ce récit Xerxès, étant arrivé près du bois consacré à ce dieu, s’abstint lui-même d’y toucher, et défendit à ses troupes de le faire. Il témoigna le même respect pour la maison des descendants d’Athamas.

CXCVIII. Telles sont les choses qui se passèrent en Thessalie et en Achaïe. Xerxès alla ensuite de ces deux pays dans la Mélide, près d’un golfe (le golfe Maliaque) où l’on voit tous les jours un flux et un reflux. Dans le voisinage de ce golfe est une plaine large dans un endroit, et très étroite dans un autre. Des montagnes élevées et inaccessibles, qu’on appelle les roches Trachiniennes, enferment la Mélide de toutes parts. Anticyre est la première ville qu’on rencontre sur ce golfe en venant d’Achaïe. Le Sperchius, qui vient du pays des Aenianes, l’arrose, et se jette près de là dans la mer. A vingt stades environ de ce fleuve, est un autre fleuve qui a nom Dyras ; il sortit de terre, à ce qu’on dit, pour secourir Hercule qui se brûlait. A vingt stades de celui-ci est le Mélas, dont la ville de Trachis n’est éloignée que de cinq stades.

CXCIX. La plus grande longueur de ce pays est en cet endroit. C’est une plaine de vingt-deux mille plèthres, qui s’étend depuis les montagnes près desquelles est située la ville de Trachis jusqu’à la mer. Dans la montagne qui environne la Trachinie, il y a au midi de Trachis une ouverture : l’Asopus la traverse, et passe au pied et le long de la montagne.

CC. Au milieu de l’Asopus coule le Phénix, rivière peu considérable, qui prend sa source dans ces montagnes, et se jette dans l’Asopus. Le pays auprès du Phénix est très étroit. Le chemin qu’on y a pratiqué ne peut admettre qu’une voiture de front. Du Phénix aux Thermopyles il y a quinze stades. Dans cet intervalle est le bourg d’Anthela, arrosé par l’Asopus, qui se jette près de là dans la mer. Les environs de ce bourg sont spacieux. On y voit un temple de Cérès Amphictyonide, des sièges pour les amphictyons, et un temple d’Amphictyon lui-même.

CCI. Le roi Xerxès campait dans la Trachinie en Mélide, et les Grecs dans le passage. Ce passage est appelé Thermopyles par la plupart des Grecs, et Pyles par les gens du pays et leurs voisins. Tels étaient les lieux où campaient les uns et les autres. L’armée des Barbares occupait tout le terrain qui s’étend au nord jusqu’à Trachis, et celle des Grecs, la partie de ce continent qui regarde le midi.

CCII. Les Grecs qui attendaient le roi de Perse dans ce poste consistaient en trois cents Spartiates pesamment armés, mille hommes moitié Tégéates, moitié Mantinéens, six vingts hommes d’Orchomènes en Arcadie, et mille hommes du reste de l’Arcadie (c’est tout ce qu’il y avait d’Arcadiens), quatre cents hommes de Corinthe, deux cents de Phliunte et quatre-vingts de Mycènes : ces troupes venaient du Péloponnèse. Il y vint aussi de Béotie sept cents Thespiens et quatre cents Thébains.

CCIII. Outre ces troupes, on avait invité toutes celles des Locriens-Opuntiens, et mille Phocidiens. Les Grecs les avaient eux-mêmes engagés à venir à leur secours, en leur faisant dire par leurs envoyés qu’ils s’étaient mis les premiers en campague, et qu’ils attendaient tous les jours le reste des alliés ; que la mer serait gardée par les Athéniens, les Eginètes, et les autres peuples dont était composée l’armée navale ; qu’ils avaient d’autant moins sujet de craindre, que ce n’était pas un dieu, mais un homme qui venait attaquer la Grèce ; qu’il n’y avait jamais eu d’homme, et qu’il n’y en aurait jamais qui n’éprouvât quelque revers pendant sa vie ; que les plus grands malheurs étaient réservés aux hommes les plus élevés ; qu’ainsi celui qui venait leur faire la guerre, étant un mortel, devait être frustré de de ses espérances. Ces raisons les déterminèrent à aller à Trachis au secours de leurs alliés.

CCIV. Chaque corps de troupes était commandé par un officier général de son pays ; mais Léonidas de Lacédémone était le plus considéré, et commandait en chef toute l’armée. Il comptait parmi ses ancêtres Anaxandrides, Léon, Eurycratides, Anaxandre, Eurycrates, Polydore, Alcamènes, Téléclus, Archélaüs, Agésilaüs, Doryssus, Léobotes, Echestratus, Agis, Eurysthènes, Aristodémus, Aristomachus, Cléodéus, Hyllus, Hercule.

CCV. Léonidas parvint à la couronne contre son attente. Cléomènes et Doriée, ses frères, étant plus âgés que lui, il ne lui était point venu en pensée qu’il pût jamais devenir roi. Mais Cléomènes était mort sans enfants mâles, et Doriée n’était plus, il avait fini ses jours en Sicile. Ainsi Léonidas, qui avait épousé une fille de Cléomènes, monta sur le trône, parce qu’il était l’aîné de Cléombrote, le plus jeune des fils d’Anaxandrides. Il partit alors pour les Thermopyles, et choisit pour l’accompagner le corps fixe et permanent des trois cents Spartiates qui avaient des enfants. Il prit aussi avec lui les troupes des Thébains, dont j’ai déjà dit le nombre. Elles étaient commandées par Léontiades, fils d’Eurymachus. Les Thébains furent les seuls Grecs que Léonidas s’empressa de mener avec lui, parce qu’on les accusait fortement d’être dans les intérêts des Mèdes. Il les invita donc à cette guerre, afin de savoir s’ils lui enverraient des troupes, ou s’ils renonceraient ouvertement à l’alliance des Grecs. Ils lui en envoyèrent, quoiqu’ils fussent malintentionnés.

CCVI. Les Spartiates firent d’abord partir Léonidas avec le corps de trois cents hommes qu’il commandait, afin d’engager par cette conduite le reste des alliés à se mettre en marche, et de crainte qu’ils n’embrassassent aussi les intérêts des Perses, en apprenant leur lenteur à secourir la Grèce. La fête des Carnies les empêchait alors de se mettre en route avec toutes leurs forces ; mais ils comptaient partir aussitôt après, et ne laisser à Sparte que peu de monde pour la garde. Les autres alliés avaient le même dessein ; car le temps des jeux olympiques était arrivé dans ces circonstances, et comme ils ne s’attendaientpas à combattre sitôt aux Thermopyles, ils s’étaient contentés de faire prendre les devants à quelques troupes.

CCVII. Telles étaient les résolutions des Spartiates et des autres alliés. Cependant les Grecs qui étaient aux Thermopyles, saisis de frayeur à l’approche des Perses, délibérèrent s’ils ne se retireraient pas. Les Péloponnésiens étaient d’avis de retourner dans le Péloponnèse pour garder le passage de l’isthme. Mais Léonidas, voyant que les Phocidiens et les Locriens en étaient indignés, opina qu’il fallait rester ; et il fut résolu de dépêcher des courriers à toutes les villes alliées, pour leur demander du secours contre les Perses, parce qu’ils étaient en trop petit nombre pour les repousser.

CCVIII. Pendant qu’ils délibéraient là-dessus, Xerxès envoya un cavalier pour reconnaître leur nombre, et quelles étaient leurs occupations. Il avait ouï dire, tandis qu’il était encore en Thessalie, qu’un petit corps de troupes s’était assemblé dans ce passage, et que les Lacédémoniens, commandés par Léonidas, de la race d’Hercule, étaient à leur tête. Le cavalier s’étant approché de l’armée, l’examina avec soin ; mais il ne put voir les troupes qui étaient derrière la muraille qu’on avait relevée. Il aperçut seulement celles qui campaient devant. Les Lacédémoniens gardaient alors ce poste. Les uns étaient occupés en ce moment aux exercices gymniques, les autres prenaient soin de leur chevelure. Ce spectacle l’étonna : il prit connaissance de leur nombre, et s’en retourna tranquillement après avoir tout examiné avec soin ; car personne ne le poursuivit, tant on le méprisait.

CCIX. Le cavalier, de retour, raconta à Xerxès tout ce qu’il avait vu. Sur ce récit, le roi ne put imaginer qu’ils se disposassent, autant qu’il était en eux, à donner la mort ou à la recevoir, comme cela était cependant vrai. Cette manière d’agir lui paraissant ridicule, il envoya chercher Démarate, flls d’Ariston, qui était dans le camp. Démarate s’étant rendu à ses ordres, ce prince l’interrogea sur cette conduite des Lacédémoniens, dont il voulait connaître les motifs. « Seigneur, répondit Démarate, je vous parlai de ce peuple lorsque nous marchâmes contre la Grèce ; et lorsque je vous fis part des événements que je prévoyais, vous vous moquâtes de moi. Quoiqu’il y ait du danger à soutenir la vérité contre un si grand prince, écoutez-moi cependant. Ces hommes sont venus pour vous disputer le passage, et ils s’y disposent ; car ils ont coutume de prendre soin de leur chevelure quand ils sont à la veille d’exposer leur vie. Au reste, si vous subjuguez ces hommes-ci et ceux qui sont restés à Sparte, sachez, seigneur, qu’il ne se trouvera pas une seule nation qui ose lever le bras contre vous ; car les Spartiates, contre qui vous marchez, sont le plus valeureux peuple de la Grèce, et leur royaume et leur ville sont les plus florissants et les plus beaux de tout le pays ». Xerxès, ne pouvant ajouter foi à ce discours, lui demanda une seconde fois comment les Grecs, étant en si petit nombre, pourraient combattre son armée. « Seigneur, reprit Démarate, traitez-moi comme un imposteur, si cela n’arrive pas comme je le dis ».

CCX. Ce discours ne persuada pas le roi. Il laissa passer quatre jours, espérant que les Grecs prendraient la fuite. Le cinquième enfin, comme ils ne se retiraient pas, et qu’ils lui paraissaient ne rester que par impudence et par témérité, il se mit en colère, et envoya contre eux un détacbement de Mèdes et de Cissiens, avec ordre de les faire prisonniers et de les lui amener. Les Mèdes fondirent avec impétuosité sur les Grecs, mais il en périt un grand nombre. De nouvelles troupes vinrent à la charge, et, quoique fort maltraitées, elles ne reculaient pas. Tout le monde vit alors clairement, et le roi lui-même, qu’il avait beaucoup d’hommes, mais peu de soldats. Ce combat dura tout le jour.

CCXI. Les Mèdes, se voyant si rudement menés, se retirèrent. Les Perses prirent leur place. (C’était la troupe que le roi appelait les Immortels, et qui était commandée par Hydarnes.) Ils allèrent à l’ennemi comme à une victoire certaine et facile ; mais, lorsqu’ils en furent venus aux mains, ils n’eurent pas plus d’avantage que les Mèdes, parce que leurs piques étaient plus courtes que celles des Grecs, et que, l’action se passant dans un lieu étroit, ils ne pouvaient faire usage de leur nombre. Les Lacédémoniens combattirent d’une manière qui mérite de passer à la postérité, et firent voir qu’ils étaient habiles, et que leurs ennemis étaient très ignorants dans l’art militaire. Toutes les fois qu’ils tournaient le dos, ils tenaient leurs rangs serrés. Les Barbares, les voyant fuir, les poursuivaient avec des cris et un bruit affreux ; mais, dès qu’ils étaient près de se jeter sur eux, les Lacédémoniens, faisant volte-face, en renversaient un très grand nombre. Ceux-ci essuyèrent aussi quelque perte légère. Enfin, les Perses voyant qu’après des attaques réitérées, tant par bataillons que de toute autre manière, ils faisaient de vains efforts pour se rendre maîtres du passage, ils se retirèrent.

CCXII. On dit que le roi, qui regardait le combat, craignant pour son armée, s’élança par tois fois de dessus son trône. Tel fut le succès de cette action. Les Barbares ne réussirent pas mieux le lendemain. Ils se flattaient cependant que les Grecs ne pourraient plus lever les mains, vu leur petit nombre et les blessures dont ils les croyaient couverts. Mais les Grecs, s’étant rangés en bataille par nations et par bataillons, combattirent tour à tour, excepté les Phocidiens, qu’on avait placés sur la montagne pour en garder le sentier. Les Perses, voyant qu’ils se battaient comme le jour précédent, se retirèrent.

CCXIII. Le roi se trouvait très embarrassé dans les circonstances présentes, lorsque Ephialtes, Mélien de nation et fils d’Eurydème, vint le trouver dans l’espérance de recevoir de lui quelque grande récompense. Ce traître lui découvrit le sentier qui conduit par la montagne aux Thermopyles, et fut cause par là de la perte totale des Grecs qui gardaient ce passage. Dans la suite il se réfugia en Thessalie pour se mettre à couvert du ressentiment des Lacédémoniens, qu’il craignait ; mais, quoiqu’il eût pris la fuite, les pylagores, dans une assemblée générale des amphictyons aux Pyles, mirent sa tête à prix ; et dans la suite, étant venu à Anticyre, il fut tué par un Trachinien nomme Athénadès. Celui-ci le tua pour un autre sujet, dont je parlerai dans la suite de cette histoire ; mais il n’en reçut pas moins des Lacédémoniens la récompense qu’ils avaient promise. Ainsi périt Ephialtes quelque temps après cette expédition des Barbares.

CCXIV. On dit aussi que ce furent Onélès de Caryste, fils de Phanagoras, et Corydale d’Anticyre qui firent ce rapport au roi, et qui conduisirent les Perses autour de cette montagne. Je n’ajoute nullement foi à ce récit, et je m’appuie d’un côté sur ce que les pylagores des Grecs ne mirent point à prix la tête d’Onétès ni celle de Corydale, mais celle du Trachinien Ephialtes ; ce qu’ils ne firent sans doute qu’après s’être bien assurés du fait. D’un autre côlé, je sais très certainement qu’Ephialtes prit la fuite à cette occasion. Il est vrai qu’Onétès aurait pu connaître ce sentier, quoiqu’il ne fût pas Mélien, s’il se fût rendu le pays très familier. Mais ce fut Ephialtes qui conduisit les Perses par la montagne, ce fut lui qui leur découvrit ce sentier, et c’est lui que j’accuse de ce crime.

CCXV. Les promesses d’Ephialtes plurent beaucoup à Xerxès, et lui donnèrent bien de la joie. Aussitôt il envoya Hydarnes avec les troupes qu’il commandait pour mettre ce projet à exécution. Ce général partit du camp à l’heure où l’on allume les flambeaux. Les Méliens, qui sont les habitants naturels de ce pays, découvrirent ce sentier, et ce fut par là qu’ils conduisirent les Thessaliens contre les Phocidiens lorsque ceux-ci, ayant fermé d’un mur le passage des Thermopyles, se furent mis à couvert de leurs incursions ; et depuis un si long temps il était prouvé que ce sentier n’avait été d’aucune utilité aux Méliens.

CCXVI. En voici la description : il commence à l’Asope, qui coule par l’ouverture de la montagne qui porte le nom d’Anopée, ainsi que le sentier. Il va par le haut de la montagne, et finit vers la ville d’Alpènes, la première du pays des Locriens du côté des Méliens, près de la roche appelée Mélampyge et de la demeure des Cercopes. C’est là que le chemin est le plus étroit.

CCXVII. Les Perses, ayant passé l’Asope près du sentier dont j’ai fait la description, marchèrent toute la nuit, ayant à droite les monts des Oetéens et à gauche ceux des Trachiniens. Ils étaient déjà sur le sommet de la montagne lorsque l’aurore commença à paraître. On avait placé en cet endroit, comme je l’ai dit plus haut, mille Phocidiens pesamment armés pour garantir leur pays de l’invasion des Barbares et pour garder le sentier, car le passage inférieur était défendu par les troupes dont j’ai parlé, et les Phocidiens avaient promis d’eux-mêmes à Léonidas de garder celui de la montagne.

CCXVIII. Les Perses montaient sans être aperçus, les chênes dont est couverte cette montagne empêchant de les voir. Le temps étant calme, les Phocidiens les découvrirent aux bruits que faisaient sous leurs pieds les feuilles des arbres, comme cela était naturel. Aussitôt ils accoururent, se revêtirent de leurs armes, et dans l’instant parurent les Barbares. Les Perses, qui ne s’attendaient point à rencontrer d’ennemis, furent surpris à la vue d’un corps de troupes qui s’armait. Alors Hydarnes, craignant que ce ne fussent des Lacédémonicns, demanda à Ephialtes de quel pays étaient ces troupes. Instruit de la vérité, il rangea les Perses en bataille. Les Phocidiens, accablés d’une nuée de flèches, s’enfuirent sur la cime de la montagne ; et, croyant que ce corps d’armée était venu exprès pour les attaquer, ils se préparèrent à les recevoir comme des gens qui se dévouent à la mort. Telle était la résolution des Phocidiens. Mais Hydarnes et les Perses, guidés par Ephialtes, descendirent à la hâte de la montagne sans prendre garde seulement à eux.

CCXIX. Le devin Mégistias, ayant consulté les entrailles des victimes, apprit le premier aux Grecs qui gardaient le passage des Thermopyles qu’ils devaient périr le lendemain au lever de l’aurore. Ensuite des transfuges les avertirent du circuit que faisaient les Perses ; et aussitôt ils firent part de cet avis à tout le camp, quoiqu’il fut encore nuit. Enfin le jour parut, et les héméroscopes accoururent de dessus les hauteurs. Dans le conseil tenu à ce sujet, les sentiments furent partagés : les uns voulaient qu’on demeurât dans ce poste, et les autres étaient d’un avis contraire. On se sépara après cette délibération ; les uns partirent et se dispersèrent dans leurs villes respectives, les autres se préparèrent à rester avec Léonidas.

CCXX. On dit que Léonidas les renvoya de son propre mouvement, afin de ne pas les exposer à une mort certaine, et qu’il pensa qu’il n’était ni de son honneur ni de celui des Spartiates présents d’abandonner le poste qu’ils étaient venus garder. Je suis bien plus porté à croire que Léonidas, ayant remarqué le découragement des alliés et combien ils étaient peu disposés à courir le même danger que les Spartiates, leur ordonna de se retirer ; et que, pour lui, il crut qu’il lui serait honteux de s’en aller, et qu’en restant il acquerrait une gloire immortelle, et assurerait à Sparte un bonheur inaltérable : car la Pythie avait répondu aux Spartiates, qui l’avaient consultée dès le commencement de cette guerre, qu’il fallait que Lacédémone fût détruite par les Barbares, ou que leur roi pérît. Sa réponse était conçue en vers hexamètres : « Citoyens de la spacieuse Sparte, ou votre ville célèbre sera détruite par les descendants de Persée, ou le pays de Lacédémone pleurera la mort d’un roi issu du sang d’Hercule. Ni la force des taureaux ni celle des lions ne pourront soutenir le choc impétueux du Perse ; il a la puissance de Jupiter. Non, rien ne pourra lui résister qu’il n’ait eu pour sa part l’un des deux rois ». J’aime mieux penser que les réflexions de Léonidas sur cet oracle et que la gloire de cette action, qu’il voulait réserver aux seuls Spartiates, le déterminèrent à renvoyer les alliés, que de croire que ceux-ci furent d’un avis contraire au sien, et qu’ils se retirèrent avec tant de lâcheté.

CCXXI. Cette opinion me paraît vraie, et en voici une preuve très forte. Il est certain que Léonidas non seulement les renvoya, mais encore qu’il congédia avec eux le devin Mégistias d’Acarnanie, afin qu’il ne pérît pas avec lui. Ce devin descendait, à ce qu’on dit, de Mélampus. Mais Mégistias ne l’abandonna pont, et se contenta de renvoyer son fils unique, qui l’avait suivi dans cette expédition.

CCXXII. Les alliés que congédia Léonidas se retirèrent par obéissance. Les Thébains et les Thespiens restèrent avec les Lacédémoniens, les premiers malgré eux et contre leur gré, Léonidas les ayant retenus pour lui servir d’otages ; les Thespiens restèrent volontairement. Ils déclarèrent qu’ils n’abandonneraient jamais Léonidas et les Spartiates : ils périrent avec eux. Ils étaient commandés par Démophile, fils de Diadromas.

CCXXIII. Xerxès fit des libations au lever du soleil, et, après avoir attendu quelque temps, il se mit en marche vers l’heure où la place est ordinairement pleine de monde, comme le lui avait recommandé Ephialtes ; car en descendant la montagne le chemin est beaucoup plus court que lorsqu’il la faut monter et en faire le tour. Les Barbares s’approchèrent avec Xerxès. Léonidas et les Grecs, marchant comme à une mort certaine, s’avancèrent beaucoup plus loin qu’ils n’avaient fait dans le commencement, et jusqu’à l’endroit le plus large du défilé ; car jusqu’alors le mur leur avait tenu lieu de défense. Les jours précédents ils n’avaient point passé les lieux étroits, et c’était là qu’ils avaient combattu. Mais ce jour-là le combat s’engagea dans un espace plus étendu, et il y périt un grand nombre de Barbares. Leurs officiers, postés derrière les rangs le fouet à la main, frappaient les soldats, et les animaient continuellement à marcher. Il en tombait beaucoup dans la mer, où ils trouvaient la fin de leurs jours ; il en périssait un plus grand nombre sous les pieds de leurs propres troupes ; mais on n’y avait aucun égard. Les Grecs, s’attendant à une mort certaine de la part de ceux qui avaient fait le tour de la montagne, employaient tout ce qu’ils avaient de forces contre les Barbares, comme des gens désespérés et qui ne font aucun cas de la vie. Déjà la plupart avaient leurs piques brisées, et ne se servaient plus contre les Perses que de leurs épées.

CCXXIV. Léonidas fut tué dans cette action après avoir fait des prodiges de valeur. Il y périt aussi d’autres Spartiates d’un mérite distingué. Je me suis informé de leurs noms, et même de ceux des trois cents. Les Perses perdirent aussi beaucoup de gens de marque, et entre autres Abrocomès et Hypéranthès, tous deux fils de Darius. Ce prince les avait eus de Phratagune, fille d’Artanès, lequel était frère de Darius, fils d’Hystaspes et petit-fils d’Arsames. Comme Artanès n’avait pas d’autres enfants, tous ses biens passèrent avec elle à Darius.

CCXXV. Ces deux frères de Xerxès périrent dans cet endroit les armes à la main. Le combat fut très violent sur le corps de Léonidas. Les Perses et les Lacédémoniens se repoussèrent alternativement ; mais enfin les Grecs mirent quatre fois en fuite les ennemis, et par leur valeur ils retirèrent de la mêlée le corps de ce prince. Cet avantage dura jusqu’à l’arrivée des troupes conduites par Ephialtes. A cette nouvelle, la victoire changea de parti. Les Grecs regagnèrent l’endroit le plus étroit du défilé ; puis, ayant passé la muraille, et leurs rangs toujours serrés, ils se tinrent tous, excepté les Thébains, sur la colline qui est à l’entrée du passage, et où se voit aujourd’hui le lion de pierre érigé en l’honneur de Léonidas. Ceux à qui il restait encore des épées s’en servirent pour leur défense ; les autres combattirent avec les mains nues et les dents ; mais les Barbares, les attaquant les uns de front, après avoir renversé la muraille, les autres de toutes parts, après les avoir environnés, les enterrèrent sous un monceau de traits.

CCXXVI. Quoique les Lacédémoniens et les Thespiens se fussent conduits en gens de cœur, on dit cependant que Diénécès de Sparte les surpassa tous. On rapporte de lui un mot remarquable. Avant la bataille, ayant entendu dire à un Trachinien que le soleil serait obscurci par les flèches des Barbares, tant était grande leur multitude, il répondit sans s’épouvanter, et comme un homme qui ne tenait aucun compte du nombre des ennemis : « Notre hôte de Trachinie nous annonce toutes sortes d’avantages ; si les Mèdes cachent le soleil, on combattra à l’ombre, sans être exposé à son ardeur ». On rapporte aussi du même Diénécès plusieurs autres traits pareils, qui sont comme autant de monuments qu’il a laissés à la postérité.

CCXXVII. Alphée et Maron, fils d’Orsiphante, tous deux Lacédémoniens, se distinguèrent le plus après Diénécès ; et parmi les Thespiens, Dithyrambus, fils d’Harmatidès, acquit le plus de gloire.

CCXXVIII. Ils furent tous enterrés au même endroit où ils avaient été tués, et l’on voit sur leur tombeau cette inscription, ainsi que sur le monument de ceux qui avaient péri avant que Léonidas eût renvoyé les alliés : « Quatre mille Péloponnésiens combattirent autrefois dans ce lieu contre trois millions d’hommes ». Cette inscription regarde tous ceux qui eurent part à l’action des Thermopyles ; mais celle-ci est pour les Spartiates en particulier : « Passant, va dire aux Lacédémoniens que nous reposons ici pour avoir obéi à leurs lois ». En voici une pour le devin Mégistias : « C’est ici le monument de 1’illustre Mégistias, qui fut autrefois tué par les Mèdes après qu’ils eurent passé le Sperchius. Il ne put se résoudre à abandonner les chefs de Sparte, quoiqu’il sût avec certitude que les Parques venaient fondre sur lui ». Les amphictyons lirent graver ces inscriptions sur des colonnes, afin d’honorer la mémoire de ces braves gens. J’en excepte l’inscription du devin Mégistias, que fit, par amitié pour lui, Simonides, fils de Léoprépès.

CCXXIX. On assure qu’Eurytus et Aristodémus, tous deux du corps des trois cents, pouvant conserver leur vie en se retirant d’un commun accord à Sparte, puisqu’ils avaient été renvoyés du camp par Léonidas, et qu’ils étaient détenus au lit à Alpènes pour un grand mal d’yeux, ou revenir au camp et mourir avec les autres, s’ils ne voulaient pas du moins retourner dans leur patrie ; on assure, dis-je, qu’ayant la liberté de choisir, ils ne purent jamais s’accorder, et furent toujours partagés d’opinions ; qu’Eurytus, sur la nouvelle du circuit des Perses, demanda ses armes, et que s’en étant revêtu il ordonna à son Ilote de le conduire sur le champ de bataille ; qu’aussitôt après l’Ilote prit la fuite, et que le maître, s’étant jeté dans le fort de la mêlée, perdit la vie, tandis qu’Aristodémus restait lâchement à Alpènes. Si Aristodémus, étant lui seul incommodé de ce mal d’yeux, se fût retiré à Sparte, ou s’ils y fussent retournés tous deux ensemble, il me semble que les Spartiates n’auraient point été irrités contre eux. Mais l’un ayant perdu la vie, et l’autre n’ayant pas voulu mourir, quoiqu’il eût les mêmes raisons, ils furent forcés de lui faire sentir tout le poids de leur colère.

CCXXX. Quelques-uns racontent qu’Aristodémus se sauva à Sparte de la manière et sous le prétexte que nous avons dit. Mais d’autres prétendent que l’armée l’ayant député pour quelque affaire, il pouvait revenir à temps pour se trouver à la bataille, mais qu’il ne le voulut pas, et qu’il demeura longtemps en route afin de conserver ses jours. On ajoute que son collègue revint pour le combat, et fut tué.

CCXXXI. Arislodémus fut, à son retour à Lacédémone, accablé de reproches et couvert d’opprobre ; on le regarda comme un homme infâme. Personne ne voulut ni lui parler, ni lui donner du feu, et il eut l’ignominie d’être surnommé le lâche. Mais, depuis, il répara sa faute a la bataille de Platées.

CCXXXII. On dit que Pantitès, du corps des trois cents, survécut à cette défaite. Il avait été député en Thessalie ; mais à son retour à Sparte, se voyant déshonoré, il s’étrangla lui-même.

CCXXXIII. Les Thébains, commandés par Léontiades, combattirent contre l’armée du roi tant qu’ils furent avec les Grecs et qu’ils s’y virent forcés. Mais dès qu’ils eurent reconnu que la victoire se déclarait pour les Perses, et que les Grecs qui avaient suivi Léonidas se pressaient de se rendre sur la colline, ils se séparèrent d’eux, et s’approchèrent des Barbares en leur tendant les mains. Ils leur dirent en même temps qu’ils étaient attachés aux intérêts des Perses, qu’ils avaient été des premiers à donner au roi la terre et l’eau, qu’ils étaient venus au Thermopyles malgré eux, et qu’ils n’étaient point cause de l’échec que le roi y avait reçu. La vérité de ce discours, appuyée du témoignage des Thessaliens, leur sauva la vie ; mais ils ne furent pas heureux, du moins en tout, car les Barbares qui les prirent en tuèrent quelques-uns à mesure qu’ils approchaient : le plus grand nombre fut marqué des marques royales par l’ordre de Xerxès, à commencer par Léontiades, leur général. Son fils Eurymachus, qui s’empara, dans la suite, de Platées avec quatre cents Thébains qu’il commandait, fut tué par les habitants de cette ville.

CCXXXIV. Telle fut l’issue du combat des Thermopyles. Xerxès, ayant demandé Démarate, lui adressa le premier la parole en ces termes : « Démarate, vous êtes un homme de bien, et la vérité de vos discours m’en est une preuve. Car tout ce que vous m’avez dit s’est trouvé confirmé par l’événement. Mais apprenez-moi maintenant combien il reste encore de Lacédémoniens, et combien il peut y en avoir qui soient aussi braves que ceux-ci, ou s’ils le sont tous également. — Seigneur, répondit Démarate, les Lacédémoniens en général sont en grand nombre, et ils ont beaucoup de villes. Mais il faut vous instruire plus particulièrement de ce que vous souhaitez. Sparte, capitale du pays de Lacédémone, contient environ huit mille hommes qui ressemblent tous à ceux qui ont combattu ici. Les autres Lacédémoniens, quoique braves, ne les égalent pas. — Apprenez-moi donc, reprit Xerxès, par quel moyen nous pourrons les subjuguer avec le moins de peine : car, puisque vous avez été leur roi, vous connaissez quels sont leurs desseins ».

CCXXXV. « Grand roi, répondit Démarate, puisque vous me demandez avec confiance mon avis, il est juste que je vous fasse part de celui que je crois le meilleur. Envoyez trois cents vaisseaux de votre flotte sur les côtes de la Laconie. Près de ces côtes est une île qu’on appelle Cythère. Chilon, l’homme le plus sage que nous ayons eu, disait qu’il serait avantageux aux Spartiates qu’elle fût au fond des eaux : car il s’attendait toujours qu’elle donnerait lieu à quelque projet pareil à celui dont je vous parle ; non qu’il prévît dès lors votre expédition, mais parce qu’il craignait également toute armée navale. Que votre flotte parte de cette île pour répandre la terreur sur les côtes de la Laconie. Les Lacédémoniens ayant la guerre à leur porte et chez eux, il n’est pas à craindre qu’ils donnent du secours au reste des Grecs quand vous les attaquerez avec votre armée de terre. Le reste de la Grèce asservi, la Laconie seule sera trop faible pour vous résister. Si vous ne prenez pas ce parti, voici à quoi vous devez vous attendre. A l’entrée du Péloponnèse est un isthme étroit, où tous les Péloponnésiens, assemblés et ligués contre vous, vous livreront de plus rudes combats que ceux que vous avez eus à soutenir. Si vous faites ce que je vous dis, vous vous rendrez maître de cet isthme et de toutes leurs villes ».

CCXXXVI. Achéménès, frère de Xerxès et général de l’armée navale, qui était présent à ce discours, et qui craignait que le roi ne se laissât persuader, prit la parole. « Seigneur, dit-il, je vois que vous recevez favorablement les conseils d’un homme jaloux de votre prospérité, ou même qui trahit vos intérêts. Car tel est le caractère ordinaire des Grecs : ils portent envie au bonheur des autres, et détestent ceux qui valent mieux qu’eux. Si, dans la position où nous nous trouvons, après avoir perdu quatre cents vaisseaux par un naufrage, vous en envoyez trois cents autres croiser sur les côtes du Péloponnèse, les ennemis seront aussi forts que nous. Si notre flotte ne se sépare point, elle sera invincible, et les Grecs seront hors d’état de lui résister. Les deux armées marchant ensemble, celle de mer portera du secours à celle de terre, et celle-ci en donnera à la flotte. Si vous les séparez, elles seront inutiles l’une à l’autre. Content de bien régler vos affaires, ne vous inquiétez pas de celles de vos ennemis, n’examinez point de quel côté ils porteront la guerre, quelles mesures ils prendront, et quelles sont leurs forces. Ce soin les regarde personnellement. Ne songeons de même qu’à nos intérêts. Si les Lacédémoniens livrent bataille aux Perses, ils ne répareront pas pour cela la perte qu’ils viennent d’essuyer ».

CCXXXVII. « Achéménès, reprit Xerxès, votre conseil me paraît juste, et je le suivrai. Mais Démarate propose ce qu’il croit m’être le plus avantageux ; et quoique votre avis l’emporte sur le sien, je ne me persuaderai pas que ce prince soit malintentionné. Ses discours précédents, que l’événement a justifiés, me sont garants de sa droiture. Qu’un homme soit jaloux du bonheur de son concitoyen, qu’il ait contre lui une haine secrète, et s’il n’a pas fait de grands progrès dans la vertu, chose rare, qu’il ne lui donne pas les conseils qu’il croira les plus salutaires, je n’en serai pas surpris. Mais un hôte est l’homme qui a le plus de bienveillance pour un ami qu’il voit dans la prospérité ; et si celui-ci le consulte, il ne lui donnera que d’excellents conseils. Démarate est mon hôte, et je veux que dans la suite on s’abstienne de mal parler de lui ».

CCXXXVIII. Xerxès, ayant cessé de parler, passa à travers les morts. Ayant appris que Léonidas était roi et général des Lacédémoniens, il lui fit couper la tête et mettre son corps en croix. Ce traitement m’est une preuve convaincante, entre plusieurs autres que je pourrais apporter, que Léonidas était, pendant sa vie, l’homme contre qui Xerxès était le plus animé ; sans cela, il n’aurait pas violé les lois par un tel acte d’inhumanité. Car, de tous les hommes que je connaisse, il n’y en a point qui soient plus dans l’usage d’honorer ceux qui se distinguent par leur valeur que les Perses. Ces ordres furent exécutés par ceux à qui on les avait donnés.

CCXXXIX. Mais revenons à l’endroit de cette histoire que j’ai interrompu. Les Lacédémoniens apprirent les premiers que le roi se disposait à marcher contre la Grèce. Sur cet avis, ils envoyèrent à l’oracle de Delphes, qui leur fit la réponse dont j’ai parlé un peu auparavant. Cette nouvelle leur parvint d’une façon singulière. Démarate, fils d’Ariston, réfugié chez les Mèdes, n’était pas, comme je pense, et suivant toute sorte de vraisemblance, bien intentionné pour les Lacédémoniens. Ce fut lui cependant qui leur donna l’avis de la marche du roi. Mais si ce fut par bienveillance ou pour les insulter, c’est ce que je laisse à penser. Quoi qu’il en soit, Xerxès s’étant déterminé à faire la guerre aux Grecs, Démarate, qui était à Suses, et qui fut informé de ses desseins, voulut en faire part aux Lacédémoniens. Mais comme les moyens lui manquaient, parce qu’il était à craindre qu’on le découvrît, il imagina cet artifice. Il prit des tablettes doubles, en ratissa la cire, et écrivit ensuite sur le bois de ces tablettes les projets du roi. Après cela, il couvrit de cire les lettres, afin que ces tablettes n’étant point écrites, il ne pût arriver au porteur rien de fâcheux de la part de ceux qui gardaient les passages. L’envoyé de Démarate les ayant rendues aux Lacédémoniens, ils ne purent d’abord former aucune conjecture ; mais Gorgo, fille de Cléomène et femme de Léonidas, imagina, dit-on, ce que ce pouvait être, et leur apprit qu’en enlevant la cire ils trouveraient des caractères sur le bois. On suivit son conseil, et les caractères furent trouvés. Les Lacédémoniens lurent ces lettres, et les envoyèrent ensuite au reste des Grecs.