Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis 50 ans/01

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Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis 50 ans.
Allan Cunningham


Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis 50 ans [1]

LES POÈTES ANGLAIS[modifier]

Quand Burns publia ses poésies, il espérait, dit-il, trouver des lecteurs curieux de connaître la nature des pensées et des sensations d’un paysan. Moi [2], je nourris le même espoir, je n’ai pas le même talent que le célèbre poète écossais ; mais avec son humilité, j’essaierai de montrer quelles sont les idées d’un paysan sur un sujet qui ne s’adresse pas seulement à l’imagination, à savoir l’histoire biographique et le caractère de la littérature anglaise depuis la mort de Johnson jusqu’à celle de Scott, c’est-à-dire pendant une période d’environ cinquante années.

Un écrivain célèbre, auquel je faisais part de mon projet, me disait : « Trois qualités sont nécessaires pour réussir dans une telle entreprise, c’est un jugement sûr, un cœur droit et une bonne conscience. » Mes connaissances ne sont pas aussi étendues que je le désirerais ; mon jugement n’est sans doute pas ce qu’il y a de plus sûr, mais je me mets à l’œuvre avec loyauté, avec la ferme résolution de dire seulement ce que j’ai senti, ce que je crois.

La littérature de notre île se partage en deux grandes ères ; on peut nommer l’une l’ère d’Elisabeth ; l’autre, l’ère géorgienne [3]. Dans la première, l’esprit humain s’élance hors des ténèbres dont il fut long-temps enveloppé ; la lumière apparaît ; la découverte de l’imprimerie ouvre les sources des sciences sacrées et profanes. Puis arrive la seconde. Alors le génie littéraire subit l’influence de l’esprit d’investigation ; il revient de son essor vers les espaces imaginaires ; il se rit des anciennes croyances qui l’ont guidé, des rêves qui ont agi sur lui, et renonçant à son vol capricieux, le voilà qui se met à faire des études d’anatomie et de dissection, à discuter avec amertume sur la corruption du corps social et politique. Au temps où vivaient Spencer, Shakspeare [4], Milton, l’imagination parlait en souveraine, et, semblable à l’alouette, la poésie, planant dans une atmosphère supérieure, faisait entendre des chants plus suaves à mesure qu’elle s’élevait plus près du ciel. Au temps de Cowper, Burns, Byron, Crabbe et Scott, ces chants nous viennent assez souvent d’une région moins haute ; les sommités poétiques ont été envahies, et la noise cherche des retraites plus obscures pour y porter ses douces créations. Pendant l’ère à laquelle Elisabeth a donné son nom, la littérature anglaise fut essentiellement poétique ; les sujets que l’on aimait à traiter comportaient à peine la prose [5], et les génies élevés de l’époque se faisaient un devoir chevaleresque de maintenir les œuvres d’art à leur plus grande élévation. Pendant l’ère géorgienne, la prose ne s’est pas élevée, mais la poésie est descendue. Nous n’avons point de prose plus vigoureuse, plus flexible que celle de Dryden, et point de poésie d’une nature plus belle et plus majestueuse que le Paradis perdu. Les poètes anglais modernes ont préféré des sujets domestiques, familiers et parfois vulgaires. Ils ont choisi des thèmes dont les Spencer et les Milton n’eussent pas voulu, et pendant le règne de la dynastie de Hanovre, on a vu paraître bien des poèmes longs et péniblement travaillés, qui, par le fonds du sujet et par les détails, rentrent dans le domaine de la prose.

A la mort de Johnson, avant que l’on eût reconnu le mérite de Cowper, avant que Burns eût chanté, le caractère de la littérature britannique se présenta sous plusieurs faces. La poésie, polie et façonnée avec soin, avait gagné en éclat ce qu’elle avait perdu en solidité. La muse n’exhala plus qu’un son mélodieux, sans pensées, comme les roulades d’un aria à la mode. Les vers d’Ossian, où l’on reconnaît le caractère bien senti des anciens chants celtiques, n’eurent aucune influence en Angleterre. Les hommes tels que Thompson, Collins, Gray, qui avaient peint la nature, étaient morts et délaissés ; Churchill est moins un poète qu’un écrivain satirique. Les vers de Johnson sont empruntés aux anciens, travaillés et artificiels ; Falconer a chanté la tempête et l’océan avec grandeur et avec grave ; Warton puise aux vieilles sources pures de la poésie anglaise ; Darwin copie la nature, mais sa manière est affectée, précieuse et fausse. Le laborieux Hayley, plein d’exaltation factice, ne parle jamais à l’âme ; Wolcot, épigrammatiste grossier, satirique sans force, dirige ses pointes sans portée contre la cour et l’académie, tandis que miss Seward, à laquelle cependant Walter Scott daigna penser, tâche d’attirer l’attention sur elle et sur sa petite coterie, au milieu de laquelle elle répand une faible et vacillante lumière [6]. Les véritables voies de la nature étaient délaissées ; la muse cesse d’être naïve et passionnée ; des fleurs artificielles dans les cheveux, couverte de lourdes et prétentieuses broderies, elle quitte les grandes forêts, les torrens majestueux, et va, la harpe à la main, s’asseoir dans les grottes artificielles, aux pieds des cascades factices, auprès des nymphes de pierre et des faunes aux pieds fourchus. On peut en grande partie attribuer cette tendance à Johnson, qui, dans une série de critiques dont l’on doit admirer la sagacité et l’ironique finesse, prit à tâche de dénier la plupart des qualités poétiques auxquelles Cowper et Burns doivent leur immortalité. Il tourna en ridicule les poésies basées sur la nature et la réalité, en élevant la versification acérée de Hoole au-dessus de la simplicité enthousiaste de Fairfax ; il fit de l’art du poète une amplification monotone et laborieuse plutôt que l’expression vive et variée d’un sentiment parti du cœur.

Pendant cette seconde période, la prose anglaise a beaucoup plus de nerf que les vers, et l’on peut mettre en doute qu’elle soit jamais tombée aussi bas que la poésie [7]. Plusieurs hommes d’une trempe forte s’élèvent alors pour maintenir la dignité de la littérature, et dans ce nombre, on distingue Warburton ; chez lui, le savoir embellissait les dons de la nature et ne les étouffait pas. Johnson, dans ses Vies des poètes (LIVES OF ME POETS), fit preuve d’un talent prodigieux ; là se trouve ce que peut-être personne avant lui n’avait encore offert au même degré, une connaissance approfondie de la vie humaine, une extrême finesse dans la peinture des caractères, et un tact parfait pour montrer les défauts d’un ouvrage ; et tout cela rendu dans un style à la fois mâle et plein de douceur, où chaque mot porte une pensée, où chaque phrase fait naître une foule de réflexions. Hume, Robertson, Gibbon, s’emparent du domaine de l’histoire ; il y a de l’art et une élégance calculée dans la disposition de leur plan, de la philosophie dans leur manière de raconter les troubles civils, la monotone série de ces rois succédant à d’autres rois, le pénible détail de ces couronnes disputées, de toutes ces guerres intérieures. Hume, avec son style simple et vigoureux, sans affectation, je trace les déchiremens de l’Angleterre depuis Jules César jusqu’à la révolution qui entraîna une vieille dynastie. Il fait l’histoire de la constitution, l’histoire du peuple, de ses libertés, et des vicissitudes qu’elles ont subies.

Robertson, à travers le travail visible de ses longues et harmonieuses périodes, montre une grande connaissance de son sujet, une grande habileté dans la manière de le mettre en œuvre. Pour la clarté des descriptions, pour la peinture des caractères et des évènemens, il est peut-être sans égal, ou s’il en a un, c’est Gibbon.

LA DÉCADENCE ET LA CHUTE DE L’EMPIRE ROMAIN (The Decline and Fall of the Roman Empire) est, sans doute, la plus magnifique histoire que l’on ait jamais produite. C’était le sujet le plus grand qu’un écrivain pût choisir, et Gibbon l’a traité en maître. Il est profondément instruit, mais il use de sa science sans effort ; il la distribue comme la lumière dans un tableau : elle est toujours visible et toujours à sa place. Pour la pompe pittoresque des récits, pour la netteté du raisonnement, pour le talent de grouper les personnages et les faits, ou d’exprimer en quelques lignes le résultat de plusieurs faits, je le regarde comme sans rival. Il prodigue les ornemens, souvent il nous donne un sarcasme pour une opinion, un trait d’ironie pour un raisonnement ; mais on retrouve chez lui ce que nous avons déjà dit de Johnson : chaque mot porte un sens profond, et chaque phrase est pleine de pensée.

Pendant que l’histoire s’élevait si haut, l’éloquence n’était pas tombée dans l’oubli. Burke vient, il prononce ces discours [8] auxquels peut-être on ne trouve rien à comparer, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes, pour la beauté classique, la vigueur et la noblesse. Burke nous apparaît comme un géant parmi de grands hommes, les Pitt, les Fox, les Grattan [9], les Sheridan.

A cette époque, les nations subirent un changement social et politique dont l’influence rejaillit jusque sur notre littérature. L’Amérique devint république : la France essaya de l’imiter. Fils de ces puritains victimes de leur foi consciencieuse et de leur besoin d’indépendance, le peuple américain était devenu riche, nombreux, puissant, industrieux ; il résolut de ne pas vivre plus long-temps sous notre dépendance : il proclama sa liberté ; puisqu’on le soumettait aux taxes, il voulut avoir ses représentans dans le parlement d’Angleterre. On sait le résultat. La France, guidée par une politique aveugle et imprévoyante, tire l’épée du despotisme pour la cause de la liberté, et dans le combat où elle se jette, adopte pour elle-même les principes qu’elle a soutenus pour une autre nation. Alors sa littérature assujettie aux lois du gouvernement, aux susceptibilités de l’église, s’agite, impatiente dans ses entraves, puis tout à coup s’attaque au pouvoir avec le sarcasme plus poignant que le glaive, avec l’amère ironie plus cruelle que la flèche empoisonnée. La révolution a lieu. La chute d’une ancienne monarchie, entraînant avec elle tout ce qu’elle embrasse depuis si long-temps, et la fondation d’une république, basée sur ces débris, ne pouvaient s’opérer sans qu’il en résultât pour les peuples éloignés une profonde commotion, et l’Angleterre la ressentit. En Angleterre, où le roi n’est rien, où le parlement est tout ; en Angleterre, où les lenteurs de la loi permettent aux passions de s’amortir, où la constitution est ouverte à tous ceux qui peuvent en comprendre les mystères, où l’on ose parler à cœur ouvert, sans crainte des fers ni du knout, l’exemple de la révolution française fût contagieux ; on désira plus de liberté encore. Des pairs d’Angleterre signèrent citoyen un tel ; des femmes adoptèrent le costume et les maximes libérales des femmes de Paris ; des sculpteurs modelèrent des rois découronnés, offerts en sacrifice sur l’autel de l’indépendance ; des poètes célébrèrent la dignité du génie, et la noblesse de ces hommes qui ne relèvent que de Dieu. Enfin les idées nouvelles jetèrent leur éclat sur le discours de l’orateur, sur les sermons des prêtres, et lorsque deux ou trois personnes se trouvaient réunies, c’était pour s’entretenir de liberté et d’égalité, du règne de la raison et de l’âge d’or de la science.

Ébranlée par ces secousses, la littérature changea de ton ; les muses sortirent de leur engourdissement [10], et Cowper en Angleterre, Burns en Écosse, exprimèrent leurs émotions dans le langage de la nature et de la vérité. La poésie anglaise renaquit. Il est vrai que ces deux poètes jouissaient déjà d’une grande renommée avant la révolution française ; mais Cowper n’avait pas écrit son principal ouvrage, ni Burns la plupart de ses poésies, lorsque l’indépendance de l’Amérique fût proclamée ; et sans vouloir les soumettre d’une manière trop absolue à l’influence de nos orages politiques, on petit croire pourtant qu’ils furent l’un et l’autre stimulés par l’esprit d’investigation auquel on s’abandonnait alors sans contrainte. Un critique célèbre [11] attribue ce changement opéré dans la littérature, à la publication des Trésors de l’ancienne poésie anglaise (RELIQUES OF ANCIENT ENGLISH POETRY) ; mais les belles ballades contenues dans ce recueil n’étaient pas inconnues. C’étaient des monumens domestiques, familiers aux hommes instruits de l’Angleterre ; elles n’avaient jamais perdu toute influence sur les esprits accessibles aux émotions vraies, même revêtues d’un style sauvage et peu cultivé. Quoi qu’il en soit, une réforme salutaire fut opérée : les muses sortirent de leur ornière pour faire entendre une voix forte et puissante, et vers le nord comme vers le sud, à l’est comme à l’ouest, la Grande-Bretagne s’élança vers une poésie nouvelle.

J’ai voulu retracer brièvement le caractère de l’ancienne littérature anglaise ; je vais poursuivre le plan que je me suis prescrit ; et dans une suite de biographies critiques, j’embrasserai tour à tour la poésie, le roman, l’histoire, le drame, etc. Je m’attacherai à puiser mes renseignemens aux sources les plus authentiques, à représenter la physionomie des hommes morts ou vivans avec la plus entière impartialité.


COWPER[modifier]

Au premier rang de cette suite de poètes illustres qui firent revivre dans les vers anglais les idées vraies et naturelles, il faut placer William Cowper. Il était de naissance noble. Dans sa jeunesse, il se montra studieux et passionné pour la poésie. Ses parens le destinaient au barreau, chose moins incompatible avec les goûts de poète qu’on ne semble généralement le croire ; Walter-Scott peut nous en donner la preuve. Mais Cowper tenait de sa mère une timidité naturelle qui le rendait trop sensible pour lui permettre de réussir dans une profession qui réclame une certaine hardiesse d’esprit et une assurance à laquelle il essaya en vain de s’habituer. Ce défaut d’organisation, en l’empêchant d’entrer comme greffier à la Chambre des Lords, ruina sa fortune en assurant sa gloire. Sa tristesse de cœur l’entraîna vers les idées religieuses ; l’étude des saintes Écritures le porta vers la poésie, et lorsque ses œuvres commencèrent à obtenir les suffrages du public, la douleur qui pesait comme un nuage sur son ame passa, et le poète et l’homme surgirent comme le soleil en plein midi. Il n’y a rien dans toutes les biographies de plus agréable à observer que le moment où la gloire arrache l’ermite à sa retraite, où des parens nobles se retrouvent ses parens. Ses lettres, qui exprimaient naguère tant de craintes sur le présent, tant de doutes sur l’avenir, s’éclaircissent, deviennent riantes et joyeuses ; sa muse prend une démarche plus hardie, et s’échappe pour jouir du soleil et de l’air, et des bruissemens des ruisseaux, de la mélodie des bois, et de la société des jeunes filles naïves et des jeunes gens pleins de candeur.

En 1782, Cowper fit son entrée dans le monde comme poète. Il publia : 1° les Causeries de table ; 2° le Progrès de l’erreur ; 3° la Vérité ; 4° la Supplication ; 5° l’Espérance ; 6° la Charité ; 7° la Conversation ; 8° la Retraite. Le titre de ces ouvrages en indique le caractère ; le but de l’auteur en les écrivant était d’exprimer ses sentimens intimes sur la beauté, la vérité, et les joies de la religion. C’est là, si l’on veut, un thème vulgaire qui rentre dans les attributions du prédicateur, mais Cowper ne le traita pas d’une façon vulgaire ; son style est poli, vigoureux, plein de justesse. On y trouve des saillies de satire inexorable, des peintures ravissantes et pures, semées comme les fleurs sur le gazon, avec grace et avec luxe. Le monde s’étonna de voir apparaître ce nouveau censeur, et un assez grand nombre de critiques, ne jugeant la poésie que par habitude, hésitaient à lui accorder le mérite de l’inspiration. Vers la fin de l’année 1784, à peu près à l’époque où mourut Johnson, on vit paraître la Tâche (THE TASK), le plus bel ouvrage de Cowper. Il donne lui-même dans sa préface l’explication de ce titre singulier. « Une dame le pria d’écrire un poème en vers blancs, et lui indiqua pour sujet le Sopha. Il agrandit son thème, élargit son cercle, et s’abandonnant aux rêves que lui donnait sa situation d’esprit, il en vint à faire, de ce qu’il regardait d’abord comme une plaisanterie, quelque chose d’assez sérieux… un volume. » La Tâche obtint les suffrages universels. On se plut à y chercher ces peintures si vraies des hommes et des choses, ces beaux paysages variés d’après les saisons ; et cette suite de tableaux tristes ou rians, mais toujours vrais, dans leurs masses, dans leurs détails, dans leurs beautés, dans leurs difformités même. La touche de Cowper était brillante et délicate. Toutes les idées qui doivent un jour ou l’autre traverser notre vie et l’influencer se retrouvent dans cet ouvrage. Cowper plaide la cause du pauvre et du malheureux en face du riche ; il avertit les grands de leurs devoirs envers la patrie, envers ceux qui souffrent, envers Dieu ; il demande compte au parlement ; il fait vibrer sur la chaire évangélique le fouet de ses vers acérés, présente aux cités corrompues le miroir de leurs vices, miroir devant lequel elles doivent frissonner, et offre aux habitans des prés et des plaines le tableau non moins fidèle des folies qui entraînent leurs enfans. La satire est vive, judicieuse, mordante ; ses plaintes ne sont point outrées, et sa douceur n’est pas dénuée d’énergie. Il court, il est vrai, d’un sujet à l’autre ; mais une chaîne sympathique, une sensibilité tendre, une spirituelle observation, rallient et réunissent les objets les plus disparates. Son vers est mâle, fortement accentué, libre d’entraves. Des critiques ont à tort voulu nous le montrer comme un écho des Pensées nocturnes (NIGHT THOUGHTS) : Cowper est original dans son expression et dans sa pensée. Est-ce ici le langage d’Young l’épigrammatique ?

How in the name of soldiership and sense
Should England prosper, when such things as smooth
And tender as a girl, all essenced o’er
With odours, and as profligate as sweet,
Who sel ! their laurel for a myrtle wreath,
And love when they should fight, — when such as these
Presume to lay their hand upon the ark
Of her magnificent and awful cause.

« Au nom de l’honneur et du bon sens, répondez ! Comment notre pays serait-il heureux, quand des êtres débiles et doux comme des vierges, des êtres embaumés de parfums et couverts de vices jeunes gens qui parlent d’amour quand il faut se battre, et vendent leur laurier pour un rameau de myrte ; quand ces êtres mettent la main sur l’arche sainte, et osent se porter défenseurs de sa magnifique et sublime cause ? »

Après le poème dont nous venons de parler, l’ouvrage le plus marquant de Cowper est sa traduction d’Homère. On n’a pas su reconnaître, comme on le devait, en Angleterre, la fidélité, la force avec laquelle il a rendu les beautés de l’Illiade et de l’Odyssée. La mélodie heureuse des vers de Pope charme l’oreille ; mais Cowper s’élève souvent au-dessus de lui, et pour les peintures gracieuses, et pour celles d’une teinte plus forte.

Les dernières années de ce grand poète se passèrent tristes, et comme voilées d’un nuage sombre. Il fat pendant long-temps privé de la raison, a parfois l’usage de ses facultés lui revint, mais cet éclair de bonheur ne durait pas. Cowper avait le caractère doux, courtois, candide et honnête, mais tant de timidité, qu’il ne pouvait voir les étrangers sans une sorte d’appréhension. Ses amis lui avaient voué un attachement peu ordinaire, et cependant quelques-uns exercèrent sur lui une influence défavorable, en lui représentant la gaîté comme une chose coupable, comme une sœur de la vanité, une courtisane du grand monde, et rien de plus [12].

Cowper était né en 1731, il mourut en 1800, après s’être acquis une réputation qui ne doit pas s’affaiblir.


BURNS[modifier]

Le poète qui vient de nous occuper était un homme placé par sa naissance et son éducation au-dessus du vulgaire ; celui dont je vais entretenir le lecteur n’était qu’un paysan, et son instruction répondait à son humble fortune [13]. Robert Burns naquit à Doon, près de la vieille église d’Alloway, le 25 janvier 1759. Ses premières années s’écoulèrent sacrifiées à des travaux au-dessus de ses forces ; on employait tour à tour le pauvre enfant à faire la moisson, à recueillir le blé, à battre à la grange, et avant l’âge de quinze ans, il devait labourer la terre. Telle était alors sa situation, qu’en jetant un regard vers l’avenir, il n’avait, dit-il lui-même, « rien de mieux à attendre que des fatigues de forçat, et une vieillesse de mendiant. » Mais des pensées plus riantes vinrent se mêler à cette condition obscure, et le flambeau de la poésie éclaira cette triste perspective.

Sa sensibilité était profonde, ses passions étaient ardentes, impétueuses ; il aimait, ou pour mieux dire, il adorait tout ce qu’il voyait revêtu d’une apparence de grace et de beauté. Sa parole était éloquente et inspirée dès qu’un joli visage voulait lui sourire.

Un de ses rustiques amis s’expose-t-il à sa colère, l’épigramme, la satire mordante ne lui manquent pas. Il attribue ses premiers essais à l’amour naïf d’une jeune fille qui travaillait à ses côtés pendant la moisson, et ses derniers vers sont écrits pour une fière et dédaigneuse beauté à laquelle il prodigue en vain l’encens le plus pur, l’hommage le plus poétique. C’est une remarque assez curieuse à faire que les morceaux de poésie les plus naturels, les plus passionnés peut-être de la littérature anglaise, aient été composés par un garçon de labour, et pour l’amour d’une paysanne.

Burns travaillait à la culture des champs sous la direction de son père, et quand celui-ci fut mort, le poète redoubla de zèle pour soutenir par son travail sa mère, ses frères et sœurs. Un sol aride, des saisons mauvaises, des semences gâtées, tout concourut à rendre ses efforts inutiles. Puis les passions le dominent, l’absorbent : il ne voit point de meilleur parti à prendre que d’aller sous un ciel moins rigoureux, dans l’Inde occidentale, chercher un changement de fortune. Cependant, avant de partir, il veut publier ses poèmes ; quelques hommes généreux le secondent dans cette entreprise. Au mois de juillet 1786, il est en état de faire paraître un petit volume sur lequel il place, il faut bien le dire, toutes ses espérances.

Jamais poète ne fut accueilli avec une tendresse, un enthousiasme pareils. Le livre vole de la ville à la chaumière, et de la chaumière au château. Le fermier dans sa grange, le berger auprès de ses moutons, la jeune fille devant son rouet, le lurent avec la même émotion que les hommes instruits, les gens riches et les écrivains. C’est que ces poèmes sont pleins de vie et de chaleur, et portent l’empreinte d’un cœur noble et d’un esprit élevé. Là, tout est fraîcheur, naïveté, tout est vrai, bien senti : tableaux piquans de bonheur domestique ; expression des joies champêtres, naïfs transports d’un innocent amour ; tout l’esprit du paysan, mais sans grossièreté ; un pathétique simple et mâle ; une tendresse qui s’allie très bien avec la gaîté, et une morale attrayante qui sourit à l’ame, et l’élève. Le poète aime les hommes et les fleurs de la vallée, les oiseaux qui fendent l’air, et les animaux qui paissent dans les champs. Il existe entre lui et toutes les choses créées un lien puissant de sympathie ; et cette bienveillance universelle le porte jusqu’à nourrir l’espoir d’une universelle rédemption, jusqu’à croire à la réhabilitation dans leur premier état de gloire, des esprits à présent déchus. Et toutes ces idées sont revêtues d’un langage humble et rustique, d’un dialecte qui peut sembler barbare à l’homme de collège, mais qui, partant d’un tel foyer d’inspiration, doit être regardé comme classique [14].

Le nom de Burns et sa réputation de poète éclairèrent sa terre natale d’une splendeur subite ; et, comme Byron l’a dit de lui-même, « la veille il s’était endormi homme obscur ; il se réveilla le lendemain homme célèbre. » Les premiers écrivains de l’Ecosse voulurent entrer en rapports avec lui, et les noms les plus distingués, aussi bien que les plus humbles, se confondirent dans la liste de souscripteurs que l’on forma pour publier une nouvelle édition de ses œuvres. Il fut invité à se rendre à Édimbourg, où Blair l’appelait l’Ossian de la plaine (Lowland-Ossian) . Burns le fit assister à ces réunions du soir où l’on buvait le vin comme les anciens, dans des flacons couronnés de fleurs ; Mackenzie étendit la gloire de Burns en consacrant à ses poésies une analyse pleine d’éloges hasardés et généreux ; la duchesse de Gordon admira son esprit, et le jour où il soupa chez elle, prit son bras pour aller à table. Ainsi le paysan écossais fut accueilli et regardé comme une sorte de merveille. Il prit place dans le salon des grands. Les lords applaudirent à ses saillies ; les fières ladies se rangèrent à ses côtés, effleurèrent son front inspiré de leurs plumes flottantes, et parurent toutes surprises de sa naïve éloquence.

On pensait qu’il recevrait bientôt une place ou une pension ; tel lui écrivait que le gouvernement ne pouvait manquer de le protéger ; tel autre voulait le recommander à la faveur du roi ; un troisième, plus sage, lui disait : « Retournez au village ; retrouvez vos sillons et vos prairies, et gardez votre indépendance. » Il fut adulé, fêté, caressé, jusqu’à ce qu’enfin la curiosité dont on l’avait rendu l’objet, étant satisfaite, on voulut voir quelque chose de plus nouveau. Les grands seigneurs cessèrent de l’inviter, et lorsqu’ils le rencontraient par hasard, le saluèrent froidement, ou ne firent pas attention à lui. Il demeura près d’une année à Édimbourg ; et s’apercevant enfin que ses espérances étaient vaines, il se retira avec un amer chagrin et un profond dégoût à Nithsdale ; là il prit la ferme d’Ellisland, épousa Jeanne Armour, et résolut de se livrer à son travail, et d’être prudent. Mais toutes les spéculation faites pour assurer son indépendance devaient mal réussir ; la ferme réclamait plus de soins et de vigilance que le poète ne pouvait lui en accorder : il la quitta pour prendre une place dans les douanes, et se berça quelque temps de l’espoir d’arriver à un emploi supérieur. Mais la malheureuse étoile qui présidait à sa vie l’arrêta encore dans cette nouvelle carrière. Il comprit enfin que son pays l’oubliait ; et dans l’amertume que lui causaient ses tristes déceptions, il parla trop librement peut-être de la dignité naturelle du génie et de la gloire que le talent procure, comparées au rang qu’un roi leur accorde. Là dessus on lui fit entendre qu’il ne devait plus compter sur aucun avancement, et que l’humble poste dont il était investi, dépendait encore de son silence. Il survécut à ce nouvel affront environ une année, et mourut dans l’été de 1796, victime de sa douleur long-temps comprimée plutôt que d’un mal physique.

Burns était d’une taille droite, élevée, et d’une constitution si forte, que peu d’hommes pouvaient l’égaler dans les travaux les plus rudes. Il avait le front large, les cheveux bouclés naturellement, le visage basané, les yeux grands et noirs, la voix pleine et sonore. Comme poète, il mérite d’être placé au premier rang. Ses idées sont neuves, puissantes ; son style original. Il ne doit rien de son succès aux sujets qu’il choisit, car ces sujets sont tout-à-fait vulgaires, et tels que peut-être pas un autre que lui n’eût osé les traiter. Tout ce qu’il a écrit se distingue par une douce nonchalance, par un choix heureux d’expressions, par une grande souplesse de pensée, par l’élan d’une ame passionnée, et la vigueur d’une intelligence mâle. Sa poésie est familière et noble, facile et concise ; un vif sentiment de la beauté règne dans ses œuvres ; il éclaire, échauffe, embellit, anime tout ce qu’il touche.

Il a chanté les femmes avec enthousiasme, jamais peut-être aucun poète moderne n’a parlé de la beauté avec plus de ferveur et de passion, et les vers qu’il lui adresse doivent vivre tant que les idées douces et gracieuses vivront dans notre pays. Il est du reste le poète du patriotisme ainsi que de la beauté. Son chant de Bruce, et ses autres poèmes de la même nature dureront aussi long-temps que notre langue. Paix à ce grand génie outragé [15] !

CRABBE[modifier]

J’ai vu établir une longue et ingénieuse comparaison entre Burns et Crabbe. Cette ressemblance ne peut exister que dans l’imagination de l’écrivain, car à part le choix des sujets humbles et populaires, ces deux poètes ne doivent nullement être mis l’un à côté de l’autre. Burns s’élance avec hardiesse ; Crabbe arrive à pas lents ; l’Ecossais bouillant de passion et d’énergie sympathise avec toutes les joies et toutes les douleurs de l’homme, et le poète anglais est un froid anatomiste qui s’arrête le scalpel à la main pour observer de quelle couleur est ce sang, quelle maladie ronge ce foie, et comme les sources de vie se ferment pour ces membres corrompus. Le premier pleure sur les misères humaines, et le second les crucifie. Mais qu’ils lisent George Crabbe, ceux qui voudront voir dans quelle triste situation notre époque de taxes et d’impôts a jeté le paysan ; ceux qui voudront prendre le malheureux avec cette distribution de paroisse qui le soutient sans le rassasier, avec ses enfans assis dans la poussière, ses pauvres enfans que la faim torture, dont l’idiotisme s’empare, et le mettre à côté de ces hommes d’autrefois puissans et robustes, au milieu de leurs grasses campagnes, de leurs belles habitations où retentissait le bruit des armes victorieuses d’Azincourt [16] !

George Crabbe naquit en 1754 à Aldborough dans le comté de Suffolk et fut élevé à Cambridge ; il étudia la chirurgie avec l’intention de la pratiquer, puis il revint de ce projet et tourna ses vues du côté de l’église. Dans cette carrière, les hommes de mérite réussissent quelquefois, mais c’est surtout par suite du patronage qu’ils s’acquièrent. Pour l’obtenir, Crabbe écrivit et publia, en 1783, un poème intitulé le Village. Il débute comme il finit, il est le poète de la réalité, de la vie humble et positive ; il écarte d’un seul coup le prestige des illusions, et nous montre la vérité sans détour et sans voile (open, naked truth) . Pour lui, la Pâquerette de Burns, qui dictait au poète écossais de si doux chants, n’eût été qu’une plante inutile, et la petite souris qui meurt sous le tranchant de la charrue, et au sort de laquelle le poète-paysan nous force de nous intéresser, n’eût été qu’une vilaine bête de plus à écraser. Voici comment, dans son premier ouvrage, il exprime sa pensée poétique :

The village life, and every care that reigns
O’er youthful peasants and declining swains ;
What labour yields, and what that labour past,
Age in its hour of languor finds at last ;
What form the real picture of the poor,
Demand a song - the muse can give no more.

« La vie du hameau, les peines et les soucis du jeune paysan, du berger à cheveux gris ; les fruits du travail, et ce que trouve, après les jours du travail, le rustre, dans sa vieillesse et sa langueur ; en un mot, le vrai tableau du pauvre et de son existence réelle réclament un chant : c’est tout ce que la muse peut donner… [17]. »

Il continue en disant qu’autrefois les poètes parlaient da bonheur champêtre, parce qu’ils ignoraient les peines attachées à la condition du paysan ; mais que lui, il se refuse à voiler les maux de la vie sous cette gaze d’élégante poésie.

« Il peindra la chaumière telle qu’elle est, telle que les auteurs ne veulent pas la montrer. »

Il se trompe, s’il n’aperçoit autour de lui, parmi les paysans, que misère et dépravation. Oui, nous le croyons, le bonheur est également réparti entre tous les hommes ; le pauvre journalier, qui vient de creuser ses sillons, est gai lorsqu’il regagne sa hutte ; la laitière voit avec plaisir ses jattes couronnées de crème écumante ; le pauvre homme même couvert de haillons est heureux, lorsque tombe dans son chapeau le sou que le passant lui jette ; oui, tous ces gens-là sont heureux, plus heureux peut-être que les ministres d’état et les courtisans du trône.

J’ignore ce que Fox, Burke, Johnson, pensaient du Village de Crabbe [18] et des tristes peintures que ce poème renferme ; mais l’auteur obtint une petite place dans le clergé, et comprima pendant vingt-sept ans le triste langage de sa muse.

Les critiques et les poètes l’avaient déjà oublié, lorsqu’il publia le Registre de Paroisse (THE PARISH REGISTER) ; en 1810, il fit paraître un poème intitulé le Bourg (THE BOROUGH) : le temps avait augmenté sa finesse d’observation ; il sembla avoir acquis un tact plus sûr et plus de talent pour rendre ses idées, mais il avait gardé les couleurs sombres de ses premiers tableaux, et ne voyait pas encore avec Burns combien de vertu et de bonheur peut se trouver dans une humble cabane. Les maisons de mendicité, les hôpitaux, les prisons, et les malheureux que ces établissemens renferment, sont sans doute des sujets de poésie assez ingrats, et Crabbe méconnut ou rejeta l’idéal poétique, et fit de son ouvrage un Calendrier de Newgate [19] en vers. Si, fatigués de travail et ennuyés du monde, nous voulons chercher dans Crabbe la consolation que nous offrent presque tous les poètes, alors, au lieu de nous sentir emportés au-dessus de notre nature par la magie du chant, nous ne sentons que dégoût et marasme. Non, que Dieu nous garde de Crabbe à l’heure de la souffrance ! Les tableaux de dégradation morale, intellectuelle et physique, se retrouvent dans tous ses ouvrages ; il veut être, à la façon de Job, le consolateur du peuple ; il lui montre ses misères dans ce monde, puis le rassure avec cette doctrine édifiante, que l’enfer n’est point fait pour des chiens. Il ne convient pas au poète de fermer les yeux sur toutes les vertus, et de les ouvrir sur tous les vices et les misères de l’homme, pour prendre ensuite le ton satirique ou plaintif, et ne parler que des crimes les plus révoltans et des plaies saignantes de la nature humaine. Et pense-t-on qu’il y ait une grande droiture d’esprit chez cet écrivain qui regarde tous les hommes en haillons comme autant d’être perdus et réprouvés, et qui, s’entourant à plaisir d’images sinistres, nous représente la bonne vieille Angleterre comme une mendiante et une prostituée ?

Après cela, on aime à sortir de ces sombres et terribles peintures de Crabbe, pour retrouver ses scènes douces et gracieuses, car elles nous aident à supporter les tristes esquisses auxquelles l’auteur les associe, et, pareilles aux sources d’eau qui coulent dans le désert, elles nous récréent et nous rafraîchissent, en même temps qu’elles rattachent le poète aux plus tendres sympathies de la nature humaine. Que si du moins il eût rendu ces tableaux plus fréquens, s’il eût voulu faire dans la vie une égale part du bien et du mal, sa place serait marquée entre Cowper et Burns, qui de tous les poètes modernes sont ceux dont les œuvres trouvent l’écho le plus naïf chez tous les hommes.

On formerait un curieux chapitre de biographie, en examinant combien peu de livres cadrent parfaitement avec le caractère de leurs auteurs. Crabbe était d’une nature tendre, affectueuse, pleine de générosité. Il aimait à secourir les pauvres ; souvent même, lorsque sa servante les avait repoussés, il courait après eux pour leur faire amende de cette dureté. Malheureusement ses vers, au lieu de sortir sans détour de son cœur, étaient le fruit d’un système dès long-temps arrêté et suivi avec persévérance. Il avait résolu de ne pas promener sa muse comme une bergère aimable et riante au milieu des arbrisseaux et des fleurs, mais de la faire passer à travers les ronces et les épines ; et au lieu de s’abandonner aux chants de joie et d’amour, comme les autres muses ses sœurs, celle-ci devait se plaindre et pleurer, grincer des dents, s’arracher les cheveux, et ne souffrir aucune consolation.

Comme homme privé, Crabbe inspirait beaucoup d’affection ; comme ecclésiastique, il fut toujours respecté. Il s’intéressait vivement à l’éducation des pauvres, et employa une grande partie de son temps à l’améliorer. Son école du dimanche était un de ses délassemens favoris ; il aimait alors à s’asseoir au milieu des enfans, à leur parler, à les entendre, et beaucoup d’étrangers choisissaient ordinairement cette heure pour aller le voir. Sur la fin de sa vie, il disait à un de ses amis en lui montrant des enfans : « Je les aime beaucoup et la vieillesse m’a de nouveau rendu leur compagnon. » Il mourut le 8 février 1832 à l’âge de 78 ans. Les habitans de Trowbridge fermèrent leurs boutiques, et quelques-uns prirent le deuil, pour rendre hommage à sa mémoire.


ROGERS[modifier]

Nous avons remarqué dans les œuvres de Crabbe [20] un penchant à l’ironie dure et au cynisme ; nous ne retrouverons pas ce défaut dans celles de Samuel Rogers [21]. Comme Crabbe, pourtant, ce poète se distingue par un choix habile d’expressions, par sa grande lucidité de pensées et de style, par son goût pour les scènes de la vie privée et les tableaux dans le genre de Gainsborough [22]. Mais la ressemblance à établir entre ces deux poètes ne s’étend pas plus loin ; la muse délicate de Rogers choisit des sujets rians et poétiques ; il ne va point ouvrir la porte des lazarets où la peste règne ; il aime à contempler ce qui est beau et gracieux, et ne veut pas décrire Éden pour l’unique satisfaction de nous montrer l’esprit du mal se traînant entre les arbres, rampant sur la terre au milieu d’une bave sanglante, et arrivant auprès de la femme belle et innocente, pour lui murmurer à l’oreille de fatales paroles.

Il existe trois poèmes dont les titres sont analogues et le mérite tout-à-fait distinct : ce sont les Plaisirs de l’imagination, par Akenside [23] (THE PLEASURES OF IMAGINATION) ; les Plaisirs de l’espérance (THE PLEASURES OF HOPE) ; et les Plaisirs de la mémoire (THE PLEASURES OF MEMORY). Le poème d’Akenside embrasse le présent, celui de Campbell, l’avenir, celui de Rogers, le passé. Il y a dans le premier une poésie plus douce ; dans le second, plus d’enthousiasme ; et dans le troisième, plus de naturel. Les Plaisirs de la mémoire furent publiés en 1792, et devinrent aussitôt populaires. A cet esprit d’observation originale, à ces fines peintures des hommes et des choses, à ces remarques sur la condition sociale et domestique, à tout ce qui distingue en un mot les disciples de la nouvelle école, se trouvent joints ici le travail de style, la clarté et la mélodie de l’école ancienne. Le poème fourmille de traits heureux et saillans, de passages qui se gravent dans la mémoire ; et l’on peut dire qu’il plait plutôt qu’il ne transporte, et qu’il prend doucement possession du cœur, au lieu de le remplir d’enthousiasme. Hazlitt [24], avec cette sorte de méchanceté qui accompagne son talent, dit qu’il ne manque à Rogers que deux qualités : le goût et le génie. Peut-être, parmi tous les hommes vivans, n’en est-il pas un dont le goût en poésie soit aussi juste et aussi délicat que celui de Rogers. A chaque page de ses œuvres, on reconnaît un amour de l’élégance poussé jusqu’à une délicatesse dédaigneuse. Il rejette beaucoup de choses que d’autres auteurs dont on n’a jamais mis le goût en question admettraient sans scrupule. Sa diction est pure, son style sans emphase a toute la vigueur nécessaire, et ses expressions s’accordent parfaitement avec ses idées. Il sait rendre beaucoup de pensées en peu de mots, et ne laisse peut-être que trop souvent apercevoir la crainte de ne pas se montrer assez clair et assez concis. L’école où il se forma était tourmentée aussi par cette crainte, et tout ce dont on peut l’accuser, c’est d’avoir suivi l’erreur de ses maîtres. Quant à la composition des Plaisirs de la mémoire, il la modifia, la refit jusqu’à perdre patiente ; puis il s’en alla trouver ses amis pour connaître leur opinion, écouter leurs remarques, et se rendre à leurs conseils. Une telle manière d’agir peut faire naître de sérieuses objections. Le poète est presque toujours sûr de perdre en vigueur plus qu’il ne gagnera en correction, et tout en améliorant les détails de son ouvrage, il pourra, quant à l’ensemble, mériter beaucoup de reproches. La poésie la meilleure est celle qui s’échappe d’un seul trait du foyer brûlant de l’imagination, et plus on la martelle, plus elle se refroidit.

Le succès des Plaisirs de la mémoire continua a être grand, même après l’apparition des Plaisirs de l’espérance. Rogers avait environ trente ans lorsqu’il publia son poème, et cinquante lorsqu’il mit au jour le second. Pendant cette période, de nombreux changemens s’étaient opérés, et l’empire des muses avait en quelque sorte subi une révolution. Alors avaient apparu des poètes éminens, non pas des hommes comme Gray, qui se contentent d’imprimer un volume, puis qui retombent dans le silence, mais des bardes féconds, ardens, audacieux, produisant sans cesse de nouveaux poèmes épiques, lyriques, dramatiques, romanesques, des volumes de vers.

Si l’on excepte Campbell [25], tous ces poètes, par une sorte d’impulsion unanime, prenaient dans leurs œuvres une autre tendance que celle adoptée jusqu’à ce jour. Il ne s’agissait plus pour eux d’assortir tant bien que mal la boutique du libraire de marchandises poétiques ; mais en réformant l’ancienne manière, ils entraînaient le public hors des voies frayées pendant l’autre siècle. Il y avait donc plus d’un motif pour que le Voyage de Colomb, écrit avec simplicité et dans le goût ancien, ne réussit pas : il réussit. L’histoire de ce célèbre navigateur est par elle-même assez intéressante ; nous voulons lire, relire le récit de ses infortunes ; il nous apparaît alors comme un des plus intrépides héros de la chevalerie chrétienne. Un tel sujet est si poétique, qu’il n’est pas besoin d’y ajouter aucun embellissement d’emprunt, et il faut ici rendre grace au goût de Rogers, qui cherche seulement à intéresser l’ame de son lecteur par des scènes de voyages peintes d’une manière pittoresque. Rogers était parvenu à intéresser ; mais les Plaisirs de la mémoire l’emportèrent sur le nouveau poème dans l’opinion publique.

En général, l’histoire en prose l’emportera toujours sur l’histoire en vers.

Deux années après la publication du Voyage de Colomb, parut le poème de Jacqueline, accompagné de Lara, de Byron. C’était de la part de Rogers une témérité maladroite ; le public était enivré du génie de Byron, et voulut lui donner une réparation complète de l’injuste sévérité que la Revue d’Édimbourg avait exercée envers lui. On cherchait aussi avec une inquiète ardeur, dans cet ouvrage du jeune barde, les traces de sa vie étrange et de ses aventures singulières. La douce, l’aimable, la gracieuse Jacqueline était, il faut le dire, une compagne peu assortie au caractère du sombre, et mystérieux et vindicatif Lara. Mais la froideur avec laquelle on reçut l’œuvre de Rogers était injuste, et des passages comme celui-ci, et d’autres meilleurs encore, peuvent le prouver :

Soon as the sun the glittering pane
On the red floor in diamonds threw,
His songs she sung, and sung again,
Till the last light withdrew.
Every day, and all day long,
He mused or slumbered to a song.
But she is dead to him, to all !
Her lute hangs silent on the wall ;
And on the stairs, and at the door
Her fairy foot is heard no more !
At every meal an empty chair
Tells him that she is not there.

« A peine le soleil, traversant le vitrage, avait-il jeté sur la pourpre du sol les diamans qui étincelaient dans les carreaux, Jacqueline chantait ; elle chantait sans cesse les chansons qu’il lui, avait apprises ; et, pour s’arrêter, elle attendait que la dernière clarté du soir s’effaçât. Chaque jour, et tout le long du jour, il rêvait ou sommeillait bercé par ses chants. Mais la jeune fille est morte pour lui, pour tous ! Son luth muet se balance suspendu à la muraille ; le bruit léger de ses pas ne retentit plus à la porte, sur l’escalier ; et, quand il va pour prendre place à table, un siège vide lui dit qu’elle n’est plus là… »

Le libraire rompit cette étrange association de Lara et de Jacqueline, et il n’en résulta aucune froideur entre les deux poètes. Ils continuèrent à se voir fréquemment. Plus tard, Moore et Campbell se joignirent à eux, et Lara et Jacqueline devinrent ainsi le sujet de beaucoup de joyeux propos, et grand nombre de bouteilles furent vidées en leur honneur. Rogers n’aspirait pas à écrire d’autre histoire d’amour, mais il voulut probablement donner à son noble ami une leçon de morale dans le poème qu’il composa sous le titre de : la Vie humaine (HUMAN LIFE). Cet ouvrage occupe un rang élevé dans l’estime publique, et renferme des passages que ne répudierait aucun poète. Le sujet en est trop vaste ; puis le but peut bien être manqué, car il est rare, je crois, de voir l’homme s’amender d’un défaut moral, par respect pour quelques principes écrits en vers délicieux. Quand le poète fait siffler comme un fouet armé de pointes la satire implacable, on le craint du moins. Mais Rogers n’avait aucune prétention satirique. Il ne voulait pas mettre à nu la nature humaine pour la mieux fustiger.

Il la passe seulement en revue avec beaucoup d’indulgence, et la regarde comme une œuvre honorable pour celui qui en est l’auteur. Le poète n’a vu que le beau côté de la scène ; un homme qui a de bons fruits dans ses jardins, des vins choisis dans sa cave, des mets recherchés sur sa table, et des capitaux agissant pour lui à la banque, pendant qu’il dort, ne peut pas envisager la vie humaine comme un présent de peu de valeur. S’il est bon, il aime à se représenter ses semblables bien nourris, bien logés, et doucement traités :

Well fed, well lodged, and gently handled.

Le dernier poème de Rogers est intitulé l’Italie. Il est plein de vers charmans, de descriptions brillantes comme les paysages de Claude Lorrain, et de groupes de figures inventées connue pourrait le faire Flaxman, et gracieuses comme celles de Chantrey. Une nouvelle preuve vient ici témoigner encore de son goût, c’est le soin qu’il a pris de confier l’embellissement de son livre au pinceau de Stothard et de Turner, et le travail de ces deux artistes surpasse en simplicité et en race exquise tout autre travail du même genre.

Rogers est du reste un poète opulent ; il est banquier, et fort estimé comme tel. Il habite une belle maison, située place Saint-James, et possède un bon choix de tableaux de son ami Reynolds, et plusieurs raretés curieuses, entre autres le traité de Milton pour le Paradis perdu, et celui de Dryden pour sa traduction de Virgile, portant la signature des deux poètes. C’est l’homme de bon ton et l’homme aimable par excellence. Il a toujours joui sans orgueil de sa fortune et de sa renommée. Sa conversation est brillante, variée, concise et épigrammatique. Il a vécu dans la société des hommes instruits, distingués, et peut dire sur tous ceux qu’il a connus quelque chose d’intéressant. Roger est aujourd’hui âgé de soixante-dix ans, et comme il a beaucoup vu, et qu’il ne manque pas d’un certain talent d’observation, il pourrait faire, en recueillant ses souvenirs, un livre du plus grand intérêt. De tous nos poètes, c’est celui dont le goût en peinture et en sculpture peut être regardé comme le meilleur.


SCOTT[modifier]

Quelques-uns des poètes célèbres de nos jours ont cherché leur inspiration dans l’époque actuelle. Sir Walter Scott l’a puisée dans le passé. Sa muse, contemplant le siècle où nous vivons, n’y trouva que de pauvres sujets de poésie. Elle dédaigne de s’associer à ce temps où ne se retrouve plus ni l’ame de la chevalerie, ni l’éclat pittoresque du moyen-âge, ni la magnificence antique. Elle porte les yeux autour d’elle, et, voyant le monde rempli de filatures, de machines à vapeur, les hommes occupés à tracer des chemins de fer, à creuser des canaux, ou à terminer quelque autre entreprise mécanique, elle se rejette en arrière, pour trouver, dans les jours qui ne sont plus, l’inspiration qu’elle appelle. Saisissant alors sa harpe, elle chante la maison des Stuart, et les chevaliers du nord, avec leurs combats dans la lice, leurs rencontres en bataille rangée, et leurs costumes, et leurs ménestrels. En d’autres termes, l’école où Walter Scott se forma fut celle des anciennes chroniques, et par sa naissance, par son éducation sur ce théâtre des guerres féodales et de l’épopée romantique, au milieu d’un peuple épris encore du souvenir des actions chevaleresques, et plein d’amour pour ceux qui les accomplissaient, son esprit ne pouvait guère prendre une autre direction. Puis il descendait d’une race de guerriers ; son aïeul maternel avait tué dans une bataille un prince anglais, et ses ancêtres du côté paternel figuraient dans les guerres du parlement ; l’un d’eux avait pris les armes pour la cause des Stuart.

Walter Scott naquit à Édimbourg le 15 août 1771. Il était maladif, boiteux du pied droit, et fut élevé par sa grand’mère ; grace à elle, il devint fort, robuste, volontaire, et passionné pour tous les exercices qui réclamaient de la hardiesse et de l’adresse. Ses connaissances classiques n’étaient pas étendues, mais l’amour de la littérature se manifesta en lui avec le penchant pour la poésie et le roman, et de bonne heure il se distingua entre tous ses camarades de classe, par sa manière ingénieuse de raconter des histoires de vieux châteaux, et des combats de chevalerie. Il était âgé de seize ans à peu près, lorsqu’il eut l’occasion de lire quelque chose en présence de Burns, qui, fixant sur lui ses grands yeux noirs, s’écria : « Ce jeune homme fera parler de lui. »

Il se livra à l’étude des lois, mais son cœur demeura dévoué à la poésie. Une chose assez remarquable, c’est qu’il s’essaya d’abord à composer des ballades en vers, et d’après une lettre de Lewis [26], on peut croire que ce n’étaient pas des chefs-d’œuvre. Ses vers n’étaient pas faits pour être lus, mais pour servir au musicien qui peut changer en tons harmonieux des consonances choquantes. Bien qu’il y eût des beautés pittoresques et de la force dans ses compositions antérieures, sa ballade de Glenfinlas fut le premier poème qui révéla son génie. C’est un admirable morceau ; le monde idéal s’y trouve réuni au monde positif ; l’héroïsme guerrier à l’amour d’une femme, et les idées du nord y sont empreintes d’une manière caractéristique. D’autres ballades presque aussi belles suivirent celle-ci, et réunies, elles furent publiées sous ce titre : Chants nationaux de la frontière écossaise (THE MINSTRELSY OF THE SCOTTISH BORDER), où grand nombre de légendes martiales et romantiques de nos ancêtres apparurent pour la première fois. Cet ouvrage est remarquable par les grandes connaissances qu’il accuse en fait de traditions, d’histoire et de poésie. Après avoir ainsi placé les ballades écossaises dans un sanctuaire digne d’elles, le poète tourna ses pensées vers un but plus original et plus élevé.

En 1805, c’est-à-dire à l’âge de trente-cinq ans, il fit paraître le Lai du dernier ménestrel (THE LAY OF THE LAST MINSTREL). Il y a dans ce poème quelques-uns des passages les plus tendres que jamais Walter Scott ait écrits, des peintures admirables de grace et de délicatesse, et des scènes remplies d’une ardeur guerrière et d’une vigueur toute poétique. Le sujet est mystique, et l’emploi de la magie n’est pas justifié par les exploits qu’il s’agit d’accomplir. Le génie de la vieille Écosse, telle qu’elle était aux jours où la couronne parait sa tête, et le sentiment de sa gloire, y respirent à chaque page.

Vient ensuite Marmion, épopée pleine de combats entre les esprits, les chevaliers et les princes ; l’amour n’y manque pas, mais il s’y montre un peu trop malheureux quand il est pur, et d’assez mauvais exemple quand il a du succès. Le charme de ce poème repose en grande partie sur le vieux comte d’ Angus et la bataille de Flodden, à laquelle toutes les batailles anciennes et modernes doivent céder le pas. Jacques met le feu à ses tentes, descend de la montagne. et court à la rencontre de Surrey au milieu des nuages de fumée, et le tourbillon de la bataille, et les vicissitudes d’une lutte ardente et désespérée, et le sort de tous ces hommes que nous suivons avec un sentiment de haine ou d’amour, se trouvent ici admirablement dépeints. La narration est vive et ardente. Le public accueillit Marmion avec enthousiasme et témoigna le désir de recevoir encore beaucoup de poèmes marqués de la même empreinte originale et puissante.

La Dame du lac (THE LADY OF THE LAKE), publiée en 1810, est une histoire romantique, pleine de situations intéressantes, de sentimens chevaleresques, d’incidens remarquables. On peut même la regarder comme une épopée nationale : il s’y trouve des batailles, des combats singuliers, et tous les divers développemens d’un amour vrai. Puis elle présente encore des contrastes pittoresques ; le tartan bariolé des montagnards est mis en opposition avec la modeste jaquette grise des hommes de la plaine, et l’héroïsme demi-barbare des premiers, avec la politesse généreuse des seconds. La scène qui retrace les aventures des Fitz-James et de Roderic Dhu peut être mise tout entière, et pour le caractère, pour la vivacité et la force, à côté des plus beaux morceaux de poésie connus. Dans le poème qu’il publia ensuite, Walter Scott franchit les limites de son pays, et fait une incursion en Angleterre. Rokeby appartient à l’histoire de la grande guerre civile, et les scènes qui la représentent et celles où apparaissent les personnages qui y prennent part, sont également poétiques et intéressantes. Rokeby est bien différent des autres compositions en vers de Walter Scott, et se rapproche plus qu’elles de ses grands romans en prose. Il y a ici un genre de beauté calme, réfléchi, et les caractères sont réels, non idéalisés ; mais on n’y trouve en revanche ni la hardiesse ni la pompe pittoresque de Marmion et de la Dame du lac. Cependant. Bertram Risingham et les ménestrels proscrits me semblent avoir un caractère plus original que les chefs montagnards, et l’on ne peut nier que les paysages retracés dans Rokeby n’aient toute la grace et toute la moelleuse délicatesse des scènes du midi.

En composant ce poème, l’imagination de Walter Scott vit briller la première idée qui lui inspira le Lord des îles. Ce dernier poème causa au public un complet désappointement ; il ne se vendit pas, et les critiques le traitèrent avec sévérité. Il serait assez difficile cependant de dire en quoi il est inférieur aux ouvrages précédens. Il y a là une histoire nationale d’un haut intérêt, des aventures de mer, et des incidens capables de nous émouvoir. L’esprit est sans cesse tenu en alerte pour épier les mouvemens des princes, des comtes et des ladies, dont dépend le sort d’un royaume, et l’ame s’abandonne à ce double intérêt que nous ne pouvons nous empêcher de prendre à la bravoure et à la beauté. On petit remarquer encore dans ce poème toute la chaleur, toute la vivacité de style, toute la dignité héroïque des caractères qui nous frappent dans ses prédécesseurs. Mais Walter Scott a lui-même expliqué la cause du peu de succès qu’il obtint dans cette circonstance : «  Je suis, dit-il, bien convaincu que si un titre populaire, ou si l’on veut attrayant, est avantageux au libraire, il présente des chances défavorables pour l’auteur. Choisissez un sujet d’une popularité reconnue, vous n’avez plus le privilège d’exciter vous-même l’enthousiasme du public ; cet enthousiasme est déjà éveillé, et fermente avec plus de force peut-être que celui du poète même. »

Don Roderik, les Noces de Triermain et Harold l’Intrépide doivent être placés à un rang secondaire ; ces poèmes renferment quelques beaux passages, mais ils sont écrits d’une manière inégale, et ni pour le plan, ni pour l’exécution, ils ne peuvent être mis à côté des cinq magnifiques romans qui les précédèrent. Un grand défaut se fait surtout sentir dans Don Roderick, c’est l’étrange rapidité avec laquelle le poète passe de l’histoire de Roderick à celle du duc de Wellington ; les temps anciens sont ici maladroitement réunis aux temps modernes, et cette narration ressemble à un homme qui aurait l’échine du dos brisée. Les parties extrêmes sont vivantes, mais elles manquent de la force musculaire qui devrait les rallier. Quant aux deux autres poèmes, leur principal défaut consiste en ce qu’ils nous représentent des personnages et des évènemens trop éloignés de nous pour exciter notre sympathie, car à peine nous intéressons-nous à l’histoire d’Angleterre avant la conquête des Normands ; et Walter Scott dut reconnaître, par le peu de débit de ses nouveaux ouvrages comparé à celui des précédens, qu’il avait déjà donné au public assez de festins où se trouvaient en abondance « le chapon, le héron, la grue, le paon au plumage d’or, la hure de sanglier et le cygne des eaux de Sainte-Marie : »

On capon, heron-shew, and crane,
The princely peacock’s gilded train,
On tusky boar’s head garnished brave,
And cygnet from St. Mary’s wave.

D’ailleurs un nouveau poète avait apparu avec une telle profondeur de pensées, une richesse de style si passionnée, et tant de récits merveilleux sur les peuples étrangers, qu’il attira tout le monde à lui. Ce poète, c’était Byron ; s’il avait précédé Walter Scott, nul doute que ses pachas et ses brigands maritimes, qui joignent une seule vertu à une foule de vices, n’eussent cédé le pas à la chevalerie du nord ; mais il obtint l’ascendant, et Walter Scott lui abandonna la place, pour porter sa bannière sur un autre terrain, où personne, si ce n’est Cervantes, ne peut lutter avec lui.

Scott est un poète vraiment national et héroïque. Il choisit pour théâtre son pays, et prend ses héros et ses héroïnes dans l’histoire et les traditions anglaises. Il y a dans ses vers une facilité, un mouvement et un coloris étonnans ; ses poèmes présentent une succession de figures historiques composées d’après toutes les proportions exactes de la statuaire, et parlant et agissant au gré du poète. Cependant, avec cette élégance de formes, avec cette précision de dessin qui les fait ressembler à des œuvres d’art, elles offrent moins que toute autre création moderne le repos de la sculpture. Personne depuis Homère n’a chanté avec tant de chaleur et d’enthousiasme la marche, la mêlée, et les divers résultats d’une bataille. Dans son Pibroch il a, pour ainsi dire, concentré l’essence du caractère montagnard, et les peintures de mœurs les plus brillantes. Je ne peux mieux donner, dans un espace étroit, une idée de son vaste génie, qu’en reproduisant cette poésie extraordinaire :

Pibroch of Donuil Dhu,
Pibroch of Donuil,
Wake thy wild voice anew,
Summon Clan Conuil.
Come away, come away,
Hark to the summons ;
Come in your war-array,
Gentles and commons.
Leave the deer, leave the steer,
Leave nets and barges ;
Come in your fighting gear,
Broad-swords and targes.
Leave untended the herd,
The flock without shelter ;
Leave the corse uninterr’d,
And the bride at the altar.
Come as the winds come when
Forests are rended ;
Come as the waves come when
Navies are stranded.
Faster come, faster come,
Faster and faster ;
Chief, vassal, page, and groom,
Tenant and master.

« Éveille-toi, Pibroch [27] ! Pibroch de Donuil Dhu, Pibroch de Donuil, élève encore, élève ta voix sauvage : appelle le clan de Conuil ! Venez, accourez ! apportez vos armes, roturiers ! Écoutez, nobles hommes !

« Laissez le daim, laissez le chamois ; laissez les barques et les filets : venez pour vous battre ! venez avec vos larges glaives et vos boucliers. Laissez les pâturages sans gardiens, les troupeaux sans pasteurs. Laissez les cadavres sans sépulture, laissez la fiancée à l’autel !

« Venez comme les vents, lorsqu’ils abattent les forêts ; comme les vagues, lorsqu’elles engloutissent les navires ! Plus vite encore, plus vite ! venez plus vite, chefs, vassaux, pages, varlets, maîtres et tenanciers. »


Ce morceau peut servir à caractériser toute la poésie de Scott : l’action ! l’action ! c’est là son défaut aussi bien que son mérite. Les autres poètes donnent à leurs héros des momens de bonheur et de calme champêtre. Milton lui-même accorde aux démons une sorte de repos. Mais Scott prend ses personnages, et les tient en mouvement jusqu’à ce que l’action en devienne presque fatigante, et que le lecteur cherche une place commode pour s’asseoir et réfléchir à tous les périls par lesquels il vient de passer. Walter Scott est de tous nos poètes le plus complètement national [28].


WORDSWORTH[modifier]

Burns n’est pas le seul écrivain qui ait compris cette loi de la nature, cette grande chaîne de sympathie par laquelle le monde vivant s’unit au monde mort, et l’un et l’autre à la source toute-puissante de lumière et d’amour. Parmi les autres poètes dévoués aux mêmes idées, Wordsworth doit être placé en première ligne [29]. Il naquit à Cockermouth, dans le Cumberland, le 7 avril 1770, reçut une bonne éducation, et fut destiné à l’église. Mais son amour de la poésie l’emporta sur son penchant pour l’état ecclésiastique ; de bonne heure il préféra les sentiers périlleux où la muse l’entraînait, à la carrière plus facile qu’on lui offrait, et il prouva par ses ouvrages que sa vocation lui venait du ciel. Ses ballades lyriques partirent accompagnées d’une préface où il analyse les sources de l’inspiration et les règles principales de sa poétique.

« Les qualités nécessaires pour produire la vraie poésie sont, dit-il, au nombre de six : 1° le talent de la description, qualité indispensable, bien qu’on ne puisse le mettre en usage long-temps de suite, car il place les plus hautes facultés de l’esprit dans un état de passivité et de subjection à l’égard des objets extérieurs ; 2° la sensibilité, qui, plus elle est développée, plus elle élargit les conceptions du poète ; 3° la réflexion avec laquelle le poète apprécie les faits, les images, les pensées et les sentimens ; 4° l’imagination pour créer, modifier, rassembler ; 5° l’invention pour établir des caractères en dehors des matériaux fournis pour l’observation ; 6° le jugement pour décider en quel lieu, comment, dans quelle proportion chacune de ces facultés doit être mise en œuvre, et déterminer les lois et le genre particulier de chaque composition.

« De ces sources et de plusieurs autres encore doit jaillir la poésie. On peut croire, ajoute Wordsworth, que des poèmes de natures diverses empruntent leur caractère ou des facultés de l’esprit qui ont présidé à leur composition, ou du moule dans lequel ils ont été jetés, ou des sujets qu’ils traitent. C’est d’après ces considérations que je divise les miens en trois classes correspondant au cours de la vie humaine, et présentant les conditions requises pour un ouvrage complet : un commencement, un milieu et une fin. Ces trois classes forment un ordre de temps qui part de l’enfance, et aboutit à la vieillesse, à la mort, à l’immortalité. »

Et comme pour couronner son œuvre, pour achever de formuler ses principes, il publia en 1814 son poème intitulé l’Excursion.

Les aperçus que cet ouvrage philosophique présente sur l’homme, la nature et la société, sont le résultat d’une pensée profonde et de vastes observations. On y reconnaît partout la sensibilité la plus douce et l’imagination réglée par le jugement et la foi. C’est l’œuvre d’un homme dont le cœur s’ouvre à toutes les sympathies de l’existence domestique et sociale, et qui exprime des sentimens vrais d’une manière à la fois simple et sublime. Dans une introduction, l’auteur développe la tendance de tout le poème, dont il n’a publié que la première partie, pour ne pas s’attirer encore les reproches amers des critiques. Voici le début de l’Excursion :

Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love, and Hope -
And melancholy Fear subdued by Faith ;
Of blessed consolations in distress ;
Of moral strength and intellectual power ;
Of joy in widest commonalty spread ;
Of the individual mind that keeps her own
Inviolate retirement, subject there
To conscience only, and the law supreme
Of that intelligence wich governs all -
I sing.

« Vérité, Grandeur, Beauté, Amour, Espérance ; Craintes pénibles conquises par la Foi, Consolations qui viennent à nous dans le malheur, Force morale, Puissance intellectuelle, Joies répandues sur les hommes qui vivent en communauté, isolement de l’esprit, qui vit dans son propre sanctuaire, libre comme un roi sur son trône, et n’obéissant plus qu’à sa conscience et à la loi suprême de cette intelligence qui gouverne tout : — voilà ce que je chante. »


La Revue d’Edimbourg était jeune alors, forte, audacieuse, insolente [30] ; elle traita Wordsworth comme le principal apôtre de l’hérésie poétique ; elle affirma que les anciens principes littéraires étaient justes, et les nouvelles doctrines erronées et sans aucune valeur. Elle avait reproché à Walter Scott d’abandonner le large espace du poème épique, pour choisir, au mépris des plus saines observations, des sentiers montagneux et des contrées romanesques. Maintenant elle blâmait Wordsworth de chercher la poésie dans ses propres inspirations et dans les tableaux de la nature qui l’environnaient.

Wordsworth est le poète de la nature et l’homme aux nobles émotions, aux sentimens généreux, l’homme épris de tout ce qui tend à nous élever plus haut dans les idées d’honneur, de morale et de religion. Son style est, comme les sujets qu’il traite, simple, touchant et sans prétention. Peut-être entre-t-il quelquefois dans des détails trop minutieux, et l’on peut lui reprocher aussi d’avoir pris de temps à autre des choses trop vulgaires pour en faire l’objet de son inspiration. Mais on aimera toujours sa poésie pour les sentimens vrais et passionnés qu’elle respire. Wordsworth demeure à Rydal, dans le Westmoreland, et occupe une place dans l’administration du timbre. Il n’ignore pas ce que valent ses rêveries. Sa conversation est éloquente, et c’est un de ces hommes que l’on ne peut voir sans éprouver le désir de les revoir encore.


SOUTHEY[modifier]

Il y a des poètes dont le génie ne se borne point à produire des vers, mais qui, ayant atteint la cime du Parnasse, en descendent pour se jeter dans le large domaine de l’histoire, et conquérir, en adoptant la vérité pour muse, une renommée rivale de celle que leur ont procurée leurs fictions. Robert Southey est l’un de ces hommes-là, et l’un des plus distingués. Il naquit à Bristol en 1774. Ses parens étaient assez riches pour lui faire donner une excellente éducation. Il passa quelque temps à l’école de Westminster, et s’y fit remarquer par son ardeur pour le jeu et son amour pour l’étude. De Westminster, il se rendit à l’université, mais n’y demeura pas long-temps. Il se livra de bonne heure à la culture des lettres et fit paraître successivement plusieurs poèmes épiques.

Il n’avait pas encore vingt et un ans lorsqu’il écrivit Jeanne d’Arc, car la préface de cet ouvrage est datée du mois de novembre 1795. Les annales de notre poésie n’offrent pas d’exemple qu’un homme ait produit, si jeune, une composition d’un genre aussi distingué, et renfermant tant de pages nobles et pathétiques. A cette époque, Southey, entraîné par l’ardeur et la confiance de son âge, s’éprit d’un bel amour pour les théories révolutionnaires, et adopta avec joie ces promesses d’égalité universelle dont on n’exceptait que le génie. En cela, il se trouvait d’accord avec la plus grande partie de la nation anglaise, qui prenait plaisir à voir fouler aux pieds la tyrannie, à voir naître l’espérance de la liberté pour des millions d’hommes. Mais quelque temps après, Southey vit cette déesse de la liberté transformée en démon des conquêtes, et les citoyens français cherchant à asservir les autres états sous la conduite d’un chef dont le cri de guerre était : Domination sans bornes ! Alors il cessa de prendre part aux idées politiques de la France, et se retournant du côté de son propre pays, il crut devoir le défendre contre l’association connue sous le nom d’Amis du peuple (FRIENDS OF THE PEOPLE). Cette conduite excita conre lui des animadversions ; on l’accusa d’apostasie [31] ; Byron devint un de ses ennemis les plus opiniâtres, et l’on trouve dans ses ouvrages trop de vestiges de cette âpre animosité.

A Jeanne d’Arc succéda Thalaba, poème arabe, qui renferme des choses étranges, mais où l’on trouve un sentiment héroïque mieux développé et plus de naturel que dans Jeanne d’Arc. L’introduction est datée de Cintra, octobre 1800. Il regarde le rhythme irrégulier dont il s’est servi dans cet ouvrage, et dans plusieurs autres, comme une sorte d’arabesque, servant de cadre à une peinture orientale. « Je défie le lecteur le plus maladroit, » dit-il avec naïveté, « d’en détruire l’harmonie. » Il a raison : c’est de la musique toute faite.

How beautiful is night !
A dewy freshness fills the silent air :
No mist obscures, nor cloud, nor speck, nor stain,
Breaks the serene of heaven :
In full orbed glory, yonder moon divine
Rolls through the dark blue depths ;
Beneath her steady ray
The desert circle spreads,
Like the round ocean girdled with the sky.
How beautiful is night !

« Qu’elle est belle, la nuit ! qu’elle est belle ! La fraîcheur de la rosée remplit l’air silencieux ; pas un brouillard, pas un nuage, pas une tache ne corrompt la sérénité du ciel. A travers l’espace azuré, la lune porte son globe majestueux ; et, bien au loin, éclairé par ses paisibles rayons, le cercle désert et vide se déroule, pareil à l’océan, dont les cieux forment la ceinture… Ah ! comme la nuit est belle ! »

Le poème retrace le sort du courageux Thalaba, qui, par ses vertus, son amour, sa force d’ame, parvient à triompher de tous ses ennemis. C’est une histoire intéressante, car de tous nos poètes, Southey est celui qui a le plus de pathétique simple.

Madoc partit en 1803. Ce poème est fondé sur une tradition obscure qui rapporte qu’au XIIe siècle un prince de Galles conduisit une bande d’aventuriers à la recherche d’une terre féconde, et s’établit en Amérique. « On a prouvé d’une manière irrécusable, dit le poète, qu’il arriva en Amérique, et que sa postérité s’est maintenue jusqu’à ce jour sur les bords méridionaux du Missouri. » Si depuis, cette terre a été parcourue, et si l’on n’y a point trouvé d’Indiens gallois, peu importe à la beauté du poème. L’ouvrage est écrit en vers blancs : « c’est, à mon avis, dit Southey, le plus noble rhythme qui existe dans notre admirable langue. » Et il est vrai qu’il manie ce rhythme comme un maître.

A Madoc succéda le farouche Kehama. C’est un conte où se trouvent décrits les sentimens, les mœurs, le caractère et les superstitions des Hindous. Il fut imprimé, je crois, en 1809. Le sujet de ce conte est le triomphe de la puissance et du vice sur un être pur et vertueux, triomphe assuré par fine prière et une malédiction. Cependant la pénitence et la prière détruisent le charme, et l’innocence est couronnée. Les vers sont d’une mesure irrégulière, tantôt rimés, tantôt sans rimes, nais toujours harmonieux. Il y a dans cet ouvrage beaucoup de sensibilité et d’imagination. Le caractère de la jeune Neallinay, la peinture de ses souffrances, sont pathétiques, et retracés avec beaucoup de grâce et de simplicité. Kehama, tableau magnifique et bizarre, obtint un grand succès, et l’on en fit en peu de temps plusieurs éditions.

En publiant Roderik le dernier des Goths. Southey résolut, à ce qu’il paraît, de dire adieu à l’épopée historique. Il n’y a pas dans cet ouvrage autant d’imagination que dans ceux dont nous venons de parler, mais c’est le plus touchant de tous les poèmes de Southey, et peut-être des temps modernes. Là se trouve le pathétique de sentiment et de situation, et le style est d’une fermeté, d’une vigueur dont peu d’hommes de nos jours approcheront. D’après le récit du poète, Roderik s’échappe de la bataille fatale qu’il a perdue contre les Maures. Il cherche, par une vie de mortifications et de prières, à apaiser le ciel ; puis un jour il reparaît comme soldat étranger au milieu de ses troupes, gagne la bataille, et l’injure de son pays étant ainsi vengée il part, et on ne le revoit plus.

Les poésies diverses de Southey ont aussi un grand mérite. Les unes sont d’une nature gaie et renferment des passages pleins de douceur ; les autres sont ironiques. Le poète, avec un air de bonne foi et de simplicité, soumet les objets de sa colère à un sarcasme poignant.

Southey a le don précieux d’être original dans ses conceptions, dans le choix de ses sujets, dans la structure de ses vers. Il écrit d’une manière égale, claire et facile ; il est riche en matériaux, fécond en images, et possède tellement son sujet qu’il ne cesse pas de nous intéresser. Ses idées sont nobles, justes, et révèlent un cœur généreux, et un admirateur des choses grandes et héroïques. Ses poèmes ont survécu aux plus amères, aux plus violentes critiques, car on l’a attaqué aussi bien que Wordsworth, sans ménagement, parce que ses écrits ne ressemblaient pas à ceux des autres poètes. S’il eût suivi la route commune, sans doute il s’y serait encore distingué, mais il donna carrière à ses propres émotions, et au risque d’endurer le martyre dont le menaçaient les critiques, il ne voulut suivre que son cœur et ses inspirations propres.

Sa vie a été laborieuse et honorable ; il est un de nos plus féconds et de nos meilleurs écrivains. Beaucoup de critiques même placent ses ouvrages d’histoire et de biographie au-dessus de ses poèmes. Esprit varié, fécond, facile, orné de l’érudition la plus vaste, Southey vit à Keswick, aussi retiré que sa grande réputation peut le lui permettre. Peu de voyageurs instruits visitent les lacs, sans désirer voir le poète de Thalaba, le biographe de Nelson, et l’historien du Brésil.


MONTGOMERY [32][modifier]

Écrire la vie de Jacques Montgomery, c’est en quelque sorte composer un roman. Il naquit à Irvine, dans l’Ayrshire, le 4 novembre 1771. Son père, prédicateur morave, l’emmena à l’âge de quatre ans à Antrim, en Irlande, où il passa environ une année, et de là, on le conduisit à Fulmick, dans un séminaire morave, pour y être élevé, tandis que son père et sa mère s’en allaient dans les Indes occidentales faire l’éducation des nègres. Tous deux périrent dans cette dangereuse entreprise, et le jeune poète fut redevable de son entretien et de son instruction à la générosité des Moraves. Sa situation n’était cependant pas peu monastique, car il devait rester dix ans séquestré du monde ; mais elle eut un admirable résultat littéraire, et ce à quoi les bons frères ne s’attendaient peut-être pas, c’est qu’il en sortit poète.

A l’âge de dix ans, Montgomery faisait des vers, et à quatorze, ses essais remplissaient deux volumes. Les frères moraves, ne le jugeant pas, d’après cela, très propre à devenir missionnaire, le placèrent d’abord chez un marchand, puis chez un autre, jusqu’à ce que, las enfin de ce genre d’occupations, ou fatigué de son état de dépendance, et se sentant doué d’une résolution assez forte, Montgomery voulut se gouverner lui-même. En 1792, il s’associa avec l’éditeur du Registre de Sheffield, journal qui défendait violemment la cause des libertés publiques. Un ecclésiastique écrivit un chant de triomphe sur le renversement de la Bastille. Montgomery l’imprima, et fut condamné à vingt livres sterling d’amende et trois mois de prison. A peine remis en liberté, il publia l’histoire d’une émeute survenue à Sheffield, et dans laquelle deux hommes avaient été tués. Là-dessus, on le traîna devant les tribunaux qui le condamnèrent à une nouvelle amende de trente livres sterling et à six mois de prison. Cependant le magistrat qui l’avait fait poursuivre s’adoucit en sa faveur, et prit à tâche de lui rendre ses souffrances plus faciles à supporter.

Mais Montgomery s’inquiétait si peu des rigueurs de la justice, qu’il fit paraître en 1797, sous le titre des Amusemens de ma prison, une collection de poésies, les unes gracieuses et légères, les autres graves et mélancoliques. Son séjour à Scarborough lui donna le temps d’écrire son poème de l’Océan, publié en 1805 ; en 1806, les évènemens politiques l’engagèrent à peindre la misère où la Suisse était plongée par ses relations avec la France. Le poème porte un caractère dramatique, et l’on y trouve de l’enthousiasme et de la sensibilité, bien que le rhythme dans lequel il est écrit soit de tous le moins propre à exprimer les sentimens tendres ou les vives émotions.

Vint ensuite le poème plus étendu des Indes occidentales, dont le succès fut tel qu’il s’en vendit plus de dix mille exemplaires. En 1812, il écrivit le Monde avant le déluge (THE WORLD BEFORE THE FLOOD) ; et, quoique ce soit là un monde assez éloigné de nous, le public lui fit cependant un très bon accueil. On ne dédaigna pas non plus de recevoir le Groënland, fragment de poème, où il dépeint l’effet des misions moraves dans ces pays glacés. Le dernier de ses ouvrages d’une grande étendue est l’Ile des Pélicans (PELICAN ISLAND), poème en neuf chants dont il puisa l’idée dans les voyages du capitaine Flinders à la Nouvelle-Hollande. Une de ses œuvres les plus populaires est intitulée Chants de Sion ; c’est la traduction des psaumes de David. Les vers en sont généralement faciles, harmonieux, mais n’approchent pas encore de la vérité et de la simplicité de nos anciennes traductions.

Le mérite de Montgomery doit être apprécié, non pas d’après le langage de la Revue d’Edimbourg, mais d’après l’opinion manifestée par le public. Ses idées sont simples et élevées, son style coulant et mélodieux, son essor est toujours réglé, et ne s’élève ni trop haut, ni trop bas. Il est calme, et non pas impétueux ; il a des mouvemens de tendresse, mais non pas des transports. C’est un homme d’une taille moyenne, d’une physionomie tranquille et mélancolique. II jouit d’une grande estime, et il est de sa nature affectueux et obligeant.


GRAHAME[modifier]

Le poème intitulé Sabath (le dimanche) rendra long-temps le nom de Jacques Grahame cher à tous ceux qui tiennent aux pensées religieuses, et aux sentimens poétiques que cet ouvrage respire. Mais le mérite de Grahame se fonde encore sur d’autres bases. Ses Géorgiques anglaises, ses Oiseaux d’Ecosse doivent être rangés au nombre de ces livres qui s’emparent doucement de l’esprit, et y laissent leur souvenir Iong-temps après que des œuvres plus vantées et plus bruyantes ont été oubliées. Il y a, dans toutes les descriptions de Grahame, une facilité naturelle, un mélange d’ombre et de lumière tel que l’offre le paysage, et une vérité d’après laquelle on peut croire qu’il consultait ses propres émotions, et peignait en s’en rapportant au témoignage de ses yeux, et non point, comme dit Dryden, « à travers les lunettes des livres. » Le public a rendu hommage à la piété profonde et à l’inspiration du poète, en accueillant plusieurs éditions de ses œuvres. Les Oiseaux d’Ecosse forment une série de tableaux finement dessinés, où le plumage, la forme, le caractère, les habitudes de chaque espèce d’oiseaux se trouvent dépeints avec une fidélité égale à celle de Wilson [33].

Le drame de Marie Stuart manque de cette vigueur, de ce mouvement passionné que réclame le théâtre.

Les Promenades du dimanche, les peintures bibliques, et le Calendrier champêtre, sont des morceaux remarquables par l’exactitude des descriptions et le tour original des pensées.

Grahame naquit à Glascow le 22 avril 1765 ; son père le destina au barreau, mais il se livra de bonne heure à son penchant pour la poésie, et son amour de la vérité et de l’honneur l’eût toujours empêché de soutenir des causes dont il n’aurait pas reconnu scrupuleusement le bon droit. Son poème du Dimanche fut écrit et publié sous l’anonyme ; il eut la joie de compter la femme qu’il épousa au nombre de ses plus fervens admirateurs. Sa santé déclinait : il accepta la cure de Sedgemore près Durham, et en remplit les devoirs avec zèle jusqu’au dernier moment de sa vie. Il mourut le 14 septembre 1814 [34].


HOGG[modifier]

Notre école écossaise de poésie rustique fut fondée par des rois : Jacques Ier écrivit son Église du Christ au milieu de la pelouse (CHRIST’S KIRK ON THE GREEN), et Jacques V composa des ballades ingénieuses en patois écossais. Le même caractère fut soutenu par Ramsay, Ferguson, Tannahill, et largement développé par l’énergie brûlante et la puissante intelligence de Burns. Jacques Hogg, ou le berger d’Ettrick, comme il aime à se nommer lui-même, est reconnu pour être le chef vivant de cette école nationale. Son génie semble une émanation naturelle de l’Ecosse sauvage, de ses vallées agrestes et de ses lacs. Ses écrits soit en prose, soit en vers, ressemblent à l’or sorti tout brut de la mine, car il n’a pas reçu plus d’instruction qu’il ne lui en fallait pour écrire des caprices et les réciter ensuite.

Il naquit le 25 janvier 1772, trente ans après Burns. Outre ce rapport qui existe entre le jour de sa naissance et celui de la naissance du grand poète écossais [35], on raconte encore à cet égard des choses singulières. Par exemple, au moment où il vint au monde, on ne trouvait point de sage-femme, l’homme que l’on envoya pour en chercher une n’osait traverser le fleuve qui passait sur son chemin. Une fée d’Ecosse, la bienfaisante Brownie de Bodsbuk, remarquant cette crainte, courut elle-même chercher la sage-femme, la transporta rapide comme une fusée dans la demeure des parens de Hogg, et poussa un cri de joie lorsque l’enfant vit le jour. Il apprit à lire difficilement, puis parvint à écrire et s’en alla garder les troupeaux sur les montagnes. Ses parens étaient pauvres et ne pouvaient rien faire de plus pour son éducation. A un âge plus avancé, il chercha à s’instruire lui-même ; alors son grand plaisir était de composer de longues ballades et de les chanter à tous ceux qui voulaient l’entendre. C’était pour lui une chose bien plus facile de formuler sa pensée en vers que de l’écrire ; cependant il voulait livrer à l’impression ses poésies, et il y parvint dans un voyage qu’il fit à Edimbourg à la tête d’un troupeau de moutons. Après la ballade de Donald Macdonald, qui avait déjà paru, le premier ouvrage publié par Hogg fat son poème de Willie Katie, pastorale simple, un peu rude, grossièrement naïve, et qui promettait mieux.

L’auteur entra en relation avec Walter Scott, et le succès de ses premiers essais ayant augmenté sa confiance en lui-même, il écrivit une série de ballades qui fut publiée par souscription sous le titre du Barde de la montagne (THE MOUNTAIN BARD). Quelques-unes de ses ballades sont très remarquables ; celle que l’on connaît sous le nom de Gilmanscleuh est pleine de grâce et de simplicité, et le conte étrange de Willie Wilkin peut être mis presque au même rang que la Glenfinlas de Scott. La description des spectres est un chef-d’œuvre d’originalité. Le héros de ce conte s’aventure à courir à minuit après des sorciers et des génies malfaisans qui habitent une vieille église. Sa mère, bonne femme, bien dévote, le suit, et se trouve tout étonnée de voir le cheval de son fils lui apparaître comme un petit poulain, au milieu d’une troupe de chevaux gigantesques. Elle s’approche d’eux pour les caresser et reconnaît que ce sont des spectres. Il est vrai de dire qu’il ne se trouve pas, dans le recueil dont nous parlons, beaucoup de ballades égales à celle-ci, et quelques-unes sont singulièrement défigurées par la grossièreté du style.

Hogg gagna de l’argent, se fit des amis, et crut pouvoir prendre à son compte l’administration d’une ferme. Mais l’étoile de Burns brillait sur son front. Il échoua dans son entreprise ; et lorsque ensuite il voulut redevenir berger, personne n’osa se confier à un homme atteint de cette incurable maladie poétique. Que faire donc ? Il s’enveloppa de son plaid prit son bâton à la main, et partit hardiment pour Édimbourg, résolu de vivre en poète, et de pourvoir, par ce moyen, à son existence, sauf à trouver ensuite quelque chose de mieux. Il rencontra d’abord grand nombre d’obstacles, bien que Scott et Wilson [36] se montrèrent pour lui pleins de bonnes dispositions. Enfin, il essaya de fonder un nouveau journal sous le titre de l’Espion. Mais cette ressource ne fut pas de longue durée ; les puristes se révoltèrent contre quelques expressions rustiques et véhémentes qui se trouvaient dans le journal, et il tomba. Pendant ce temps, Hogg s’était mis en secret à l’œuvre ; et voilà qu’au moment où l’on s’attendait à ne plus rien voir paraître de lui, il surprit le public par sa Veillée de la Reine (THE QHEEN’ S WAKE ). Alors ceux qui l’avaient dédaigné recherchèrent son amitié ; les grands seigneurs se prirent pour lui d’une belle admiration, et quelques joyeux habitans d’Edimbourg le rencontrant dans la rue, le saluèrent en dialecte d’Ecosse.

« Pourquoi diable avoir gardé si long-temps dans votre tête ce beau poème, et nous avoir ennuyés de vos critiques et de vos absurdes chansons ? Ma foi ! La Veillée m’a empêché de dormir… C’est un succès, un très beau succès ! »

Le poème est écrit d’une manière inégale, et il ne pouvait guère en être autrement. C’est une suite de chants composés par plusieurs ménestrels, en l’honneur de la reine Marie, et rejoints l’un à l’autre par une narration amusante et pittoresque. Mais quelques-uns de ces morceaux s’élèvent à une grande hauteur sous le rapport de l’invention et de l’exécution. Il y a, dans celui de l’abbé d’Ége, beaucoup de facilité, de force et d’harmonie, et l’histoire de la belle Kilmeny est pleine de grace, de douceur et d’originalité ; tout le recueil offre tant d’images poétiques et de naturel, que les critiques les plus difficiles n’osèrent le blâmer, et que le public l’accepta comme un ouvrage moral, intéressant et de premier ordre. Il s’y trouve encore d’autres passages, à peu de chose près aussi beaux que ceux dont nous venons de parler, mais d’un genre tout différent ; telle est la Sorcière de Fife (THE WITCH OF FIFE ) ; c’est une ballade où l’on trouve autant d’imagination, mais peut-être moins de véritable originalité que dans les précédentes.

Le poème de Hogg obtint un grand succès, et lorsqu’il fut parvenu à sa troisième édition, les rédacteurs de la Revue d’Édimbourg en reconnurent le mérite et parlèrent favorablement de l’auteur. Mais leurs airs de protection devaient offenser un poète d’une nature d’ame indépendante, qui demandait de la renommée, et non pas des aumônes.

Hogg publia encore les Pèlerins du soleil (THE PILGRIMS OF THE SUN), le Miroir poétique (THE POETIC MIRROR), où l’auteur prit à tâche d’imiter le style de chacun des principaux poètes vivans, et y réussit assez bien ; Mador des Landes, poème en cinq chants, où se trouvent beaucoup de choses étranges, et enfin la Reine Hinde, dont le sujet remonte au temps où les Danois, abordant sur les côtes anglaises, semaient la désolation dans le pays.

Le premier des grands poèmes de Hogg fut publié en 1815, le dernier en 1825 ; mais aucun d’eux ne peut être mis à côté de la Veillée de la Reine, pour la facilité, l’éclat du style., et l’admirable variété que l’on trouve dans cet ouvrage. L’auteur écrivit encore une série de contes en prose, qui lui assignent un rang distingué parmi les romanciers de nos jours, et il publia quelques poésies du genre pastoral, remarquables par leur ton de vérité et de simplicité. Il y a, dans ses compositions lyriques, une chaleur, une naïveté de sentiment et une race qui les rendront toujours chères à ses compatriotes des montagnes, et qui leur obtiendront aussi d’autres suffrages, quand on en viendra à estimer de quelle valeur sont les véritables émotions du cœur.

Hogg [37] est, comme il se représente lui-même, un berger. La première fois que je le vis, c’était à Queenberry ; il avait son plaid roulé autour de lui, ses chiens à ses côtés, et son cœur était plein de rêves poétiques. Il demeure à Yarow, dans une ferme que lui a cédée le généreux duc de Buccleugh. Là, les pâturages lui donnent des agneaux, la rivière du poisson, les montagnes du gibier ; il mène une vie de calme et d’indépendance, à l’abri de toute inquiétude et de toute rumeur importune. Comme poète, il s’est élevé très-haut. Inférieur à Burns, pour l’énergie d’expressions et les mouvemens passionnés de l’ame, il ne le cède à personne pour le libre et naturel essor d’une imagination hardie et sans culture [38].



COLERIDGE[modifier]

Il est des poètes et des hommes de talent dont la réputation s’appuie moins sur des productions achevées que sur la confiance générale qu’inspire leur capacité, sur le crédit littéraire qu’ils ont su acquérir : tel est Samuel Taylor Coleridge. On remarque beaucoup d’inégalités dans ses poèmes ; tantôt de la vigueur et de l’élan, tantôt de la douceur et une grace ravissante ; souvent une moralité haute ; quelquefois de la tendresse et un pathétique naïf. Il aime à semer ses œuvres de sentences morales et de belles pensées, qu’il exprime avec brièveté et avec grace ; son imagination, quand il l’abandonne à son essor naturel, est hardie et originale.

Geneviève, admirable poème, rappelle les vieux troubadours et se pare de tous les prestiges de la chevalerie chrétienne. Le Vieux Matelot (OLD MARINER) est un chant de mer, et Christabel un chant des cieux, dans lequel la Muse s’est élancée jusqu’aux dernières limites de l’invention et de la vraisemblance. Dans son hymne intitulé : Incendie, Famine et Massacre, il a ranimé l’inspiration des sibylles et des furies, et prêté à ces agens de ruine et de malheur un langage digne d’eux. Chacun de ces poèmes est un chef-d’œuvre dans son genre [39]. Christabel, il est vrai, n’est qu’un fragment, dont la conception d’ailleurs est si extraordinaire, que même ces critiques rares qui ont de la poésie dans la pensée et dans l’ame, reculent devant une création si bizarre. Mais l’auteur prête à la superstition une grandeur surnaturelle ; et, sans s’écarter des croyances populaires, il atteint ce qu’il y a de plus sublime et de plus terrible à la fois dans le monde invisible. Souvent, lorsque Coleridge a ouvert au public les portes miraculeuses de sa poésie, il s’arrête tout à coup, se tait, les referme et nous laisse dans l’obscurité, soit que la source de son inspiration se trouve tarie, ou qu’il refuse d’entraîner après lui, dans des régions inconnues, les intelligences vulgaires. L’inspiration première de Christabel se trouve évidemment dans la légende gothique de Merlin, fort peu en harmonie assurément avec notre civilisation matérielle et incrédule.

Le Vieux Matelot (OLD MARINER) est une leçon touchante et un poème sans modèle. Coleridge nous apprend à ne pas traiter avec cruauté ces êtres inférieurs à nous dans l’ordre de la création, mais doués de vie et de sentiment, fils de Dieu comme nous. Un albatros, oiseau de bon augure, qui annonce le beau temps au matelot, est tué par le héros du conte, qui se fait un jeu de cette mort. Tous ses compagnons et lui-même sont punis par le ciel de cette inutile cruauté. C’est lui qui, dans le poème, raconte la mort de l’oiseau, la destinée étrange du navire et les aventures surnaturelles de l’équipage. On ne peut s’empêcher de placer cette ballade singulière et fantastique au nombre des créations les plus remarquables des temps modernes [40].

D’excellens juges regardent sa traduction de Wallenstein comme supérieure à l’original de Schiller. Il y a des passages remplis de passion et de verve dans sa tragédie intitulée : le Remords (REMORSE), drame fait pour être lu plutôt que pour être représenté. La prose de Coleridge est inégale ; il sait décrire avec vivacité et avec force, et la relation de ses voyages est belle et animée. Quelquefois il est dramatique, comme lorsqu’il raconte ses courses à travers l’Angleterre, son apostolat chrétien, et la manière dont furent accueillis les sermons laïques qu’il prononça : trop souvent aussi il est obscur et mystique.

Né en 1773, il fut élevé à l’hôpital du Christ, s’y distingua par son éloquence, acquit bientôt de la célébrité comme poète, épousa l’une des sœurs de Mme Southey [41], écrivit des articles politiques pour un journal, fit des cours publics de poésie, et réunit ses ouvrages en deux volumes, qui obtinrent un grand succès. Coleridge, ami de tous les hommes célèbres de l’Angleterre, habite maintenant une jolie maison située auprès de Londres, y reçoit tous les vendredis la meilleure société, attirée par le charme d’une conversation brillante, spirituelle et enthousiaste. Il n’a rien écrit depuis long-temps. L’avenir, qui le jugera d’après ses meilleurs poèmes, le placera sur la même ligne que les hommes les plus distingués de cette époque [42].

LEYDEN[modifier]

Les Scènes de l’Enfance (SCENES OF INFANCY), la Syrène (MERMAID) et la Cour de Keeldar (COURT OF KEELDAR) attestesteront long-temps le génie de John Leyden, qu’une mort prématurée a enlevée à ses amis et à la gloire. Fils de parens pauvres, il est né en 1775 auprès d’Ancram. Sa facilité, l’ardeur de son intelligence, et quelques chansons qu’il composa, lui valurent la protection et l’amitié de Walter Scott, dont la résidence était alors voisine d’Ancram. Ce poète inséra dans son premier recueil [43] deux ballades de Leyden, plus remarquables par l’imagination, la grace et l’élégance du rhythme, que par la vérité, la profondeur et l’entraînement.

On trouve dans les Scènes de l’Enfance des passages charmans et pittoresques, un sentiment vrai et gracieux de la nature ; les traditions intéressantes et les beaux paysages de Teviotdale s’y reproduisent avec bonheur et souvent avec fidélité. Il ne manque à ce poème que la vigueur et l’originalité. L’oreille est charmée par une mélodie continue, plutôt que l’ame n’est élevée et remuée par la passion et le génie de l’auteur.

Lord Minto n’ignorait pas ce qu’il y a de douleur et de détresse dans la destinée du poète qui n’a que son talent pour soutien. Sans être sollicité, il offrit à Leyden une place administrative aux Indes-Orientales, place qui fut acceptée avec reconnaissance. Leyden quitta Walter Scott les larmes aux yeux, et partit pour les contrées du Soleil. On peut voir, dans les écrits de sir John Malcolm, avec quelle assiduité, avec quelle persévérance, Leyden se livra à l’étude des langues orientales. Déjà l’on s’attendait à voir s’ouvrir et se dérouler, sous cette main jeune et hardie, tous les trésors littéraires de la Perse et de l’Indoustan, lorsqu’en 1811, attaché à l’expédition dirigée contre Batavia, il périt, consumé à la fois par l’ardeur du climat, par celle de son tempérament et par des études trop assidues. Toutes les fois que Scott m’a parlé du jeune Leyden, sa voix devenait émue, sa paupière s’humectait [44].


LAMB[modifier]

On reproche à la critique de refroidir et de décourager la verve des poètes. Si quelqu’un peut se plaindre d’elle, c’est bien Charles Lamb, que la Revue d’Edimbourg a traité avec une extrême dureté. Il avait publié quelques poésies dont les critiques écossais donnèrent au public l’idée la plus défavorable. Alors, abandonnant le Parnasse, Lamb s’est condamné à la prose, et ses essais, publiés sous le nom d’Elia, lui ont valu une réputation durable [45]. Comme poète, il a imité le style énergique et suranné des contemporains de la reine Élisabeth. On peut lui reprocher peu d’élévation et de poésie idéale ; mais chacun de ses vers est plein de pensée ou se distingue par quelque saillie d’imagination forte et bizarre.

Né en 1755, élevé à l’hôpital du Christ, comme Coleridge, dont il fut le compagnon d’études, il fit de bonne heure preuve d’une intelligence facile et étendue. Lié dans sa jeunesse avec Wordsworth et Southey, il passa pendant quelque temps pour un des disciples de l’école des Lacs. C’est une appréciation très fausse. Les Lakistes doivent leur impulsion à l’époque présente ; la Muse de Lamb cherche son inspiration dans le passé. C’est la campagne qu’ils chantent ; Lamb ne s’occupe que de la ville. Ils traitent des affections naturelles et cherchent à peindre les passions dans leur élan naïf ; Lamb s’occupe peu du murmure des forêts et de celui des ruisseaux ; c’est dans la cité de Londres, au milieu du marché de Covent-Garden, sous les portiques de Drury-Lane, qu’il trouve les originaux de ses portraits. Sa lyre est un écho de sentimens bourgeois et de pensées citadines. Dans ses essais en prose, il se montre plus hardi et plus heureux. Une diction originale et singulière, une observation pénétrante et neuve, une sensibilité active et bienveillante, le classent parmi les critiques les plus remarquables de ce temps. Sa conversation ressemble à ses livres : spirituelle, brillante, quelquefois sarcastique, mais corrigeant toujours le sarcasme par une grande douceur d’ame et par une aménité qui ne manque jamais de mêler un compliment inattendu à une épigramme dont nul ne peut s’offenser.


CAMPBELL[modifier]

Ce poète a su réunir l’élégance et la grace de l’école de Pope à la vigueur, à l’élan, à l’originalité de la nouvelle école. Son père avait soixante-dix ans quand il naquit à Glascow, en 1777. Enfant précoce, le premier usage qu’il fit de la plume fut d’écrire des vers. Presque tous les prix de ses classes lui appartenaient ; et sa mère, alors veuve, eut à se réjouir des succès de son fils. Il devint précepteur dans une famille du comté d’ Argyle. Plusieurs ballades manuscrites, entre autres le Chant funèbre de Wallace, coururent le monde et commencèrent la réputation du jeune homme.

Il n’avait guère plus de vingt ans lorsqu’il publia les Plaisirs de l’Espérance [46], poème qu’il dédaigne un peu maintenant, mais qui prouve une imagination haute et poétique, une sensibilité forte et profonde. Il produisit ensuite Lochiel et le Sorcier, puis le Fils d’O’Connor. La versification de ces poèmes est noble et grandiose ; en lisant le second, il est impossible de ne pas s’associer aux douleurs que le poète décrit. Tous deux représentent admirablement les idées et les sentimens de la nationalité gaëlique. Le peuple écossais adopta ces deux poèmes avec transport.

Celui que préfère le poète lui-même est l’admirable roman en vers intitulé : Gertrude de Wyoming. On ne peut le lire sans être ému ; c’est une douleur touchante et paisible pour ainsi dire ; c’est un pathétique plein de dignité et de grandeur ; comme celui de Niobé. Cet ouvrage abonde en scènes domestiques, en peintures de l’amour filial et paternel, qui protègeront la gloire de l’auteur. En 1822, il publia Théodoric, poème moins naturel et moins heureux dans ses détails, mais qui ne manque pas de beautés.

Il a composé plusieurs chansons de guerre, véritables hymnes dont la diction est concise et ardente, dont l’élégance classique s’unit à une énergie et à une rapidité merveilleuses. Je ne connais que le Chant de guerre de Bruce [47] par Burns et le Donuil Dhu [48] de Walter Scott qui puissent entrer en comparaison avec ces morceaux lyriques. On y trouve, au milieu du fracas de la guerre et des cris de joie barbares des vainqueurs, un mélange de tendresse, de grace et d’humanité, une sympathie pour les vaincus, des sentimens mélancoliques et profonds qui donnent à ces œuvres un caractère d’originalité vraiment touchante ; il nie suffit de citer Hohenlinden et la Bataille de la Baltique.

Il y a plusieurs années, Campbell a publié plusieurs volumes d’Extraits des poètes anglais anciens et modernes, accompagnés d’excellentes notices et de dissertations qui prouvaient un jugement sain, une critique forte, pénétrante, libérale, éclairée. Il avait commencé la vie de Thomas Lawrence ; mais il a abandonné ce projet après en avoir écrit quelques pages. On dit qu’il publiera bientôt une notice sur mistriss Siddons. Il semble avoir rompu son ancienne et noble alliance avec la Muse. De temps à autre cependant, quelques vers lui échappent encore, dignes des beaux jours de sa fécondité. C’est à la Pologne qu’il a consacré ses derniers chants. Il vit dans l’espérance de voir encore ce noble peuple ressaisir son vieux diadème d’indépendance et refouler le czar dans ses déserts.

Campbell est de moyenne stature, d’un tempérament ardent, d’une ame bonne et généreuse. On l’accuse de distraction dans ses relations sociales : c’est le plus grand crime qui lui soit imputé. La jeunesse de Glascow a demandé qu’il fût nommé recteur de l’académie de cette ville. Quand il arriva sur la plate-forme du collège, elle était couverte d’une neige épaisse, et les jeunes gens, divisés en bataillons ennemis, s’attaquaient et se défendaient vivement. Le poète, inconnu de ces jeunes gens, se mêla dans leurs rangs, prit part à leurs combats ; puis, tout couvert de neige, il prononça son discours d’inauguration, qui étincelait de poésie et d’éloquence [49].


THOMAS MOORE[modifier]

L’Irlande [50], avec toute son éloquence, sa sensibilité, son imagination, contribue peu, ou contribue moins qu’elle ne le devrait peut-être, à la richesse intellectuelle de l’Angleterre ; toutefois la qualité de ce qu’elle nous donne est excellente. Elle n’a aujourd’hui qu’un représentant à la cour du Parnasse, Thomas Moore. Je suis très familier avec ses ouvrages et très peu avec sa personne.

Né à Dublin en mai 1780, il se fit connaître de bonne heure par la facilité spirituelle de sa conversation et par la grace de ses poésies légères.

Nos jeunes nobles l’admirent dans leur intimité. Le prince de Galles fit de lui son ami. Auteur de poèmes érotiques assez agréables, mais licencieux, publiés sous le nom de Tom Little [51] , il reçut de la Revue d’Edimbourg un accueil tellement sévère, qu’il se crut obligé de provoquer en duel le directeur de ce journal. Tout ce que je sais de leur rencontre, c’est que l’un et l’autre vivent encore, se portent bien et sont intimes amis.

Moore publia ensuite une œuvre plus digne de son talent, les Chansons nationales de l’Irlande (IRISH MÉLODIES), qui parurent par numéros successifs, et dont le but était d’adapter aux plus beaux airs irlandais des paroles patriotiques, en harmonie avec leur sens intime et leur caractère particulier. La grace lyrique, la mélodie du rhythme, la concision et l’heureux choix des mots, ne manquent pas à ces compositions ; on ne peut leur reprocher que d’être trop brillantes, trop épigrammatiques, trop civilisées, trop fardées pour les airs rustiques auxquels elles s’allient. C’est la gaîté du beau monde ; c’est la vivacité du boudoir, souvent la grace du salon : la verve y est prétentieuse, l’enthousiasme factice, et la simplicité affectée. Ces défauts sont balancés par de grandes beautés, par d’innombrables élans de sensibilité véritable, par des saillies de haute et noble indignation contre les ennemis et les oppresseurs de l’Irlande, par une profonde sympathie pour ses douleurs, par une noble et pathétique vue de son avenir, par d’admirables retours vers la splendeur traditionnelle de ses annales. Les poésies érotiques de Moore offrent aussi des peintures naïves et tendres, éloquentes, pathétiques, quelquefois innocentes et pures.

Lalla-Rookh est une histoire orientale mêlée de prose et de vers. L’auteur introduit dans son œuvre, comme personnage épisodique et comme interlocuteur, un critique aussi tranchant que Jeffrey [52], aussi respecté, aussi sévère, aussi savant que lui, et qui donne son opinion sur le poème sans épargner jamais l’auteur ni l’ouvrage. Il se moque impitoyablement de cette prodigalité de fleurs odorantes, de parfums délicieux, de rubis étincelans, de diamans chatoyans, d’étoiles rayonnantes, de velours et de perles dont l’ouvrage est semé. Il faut avouer que le Sosie de Jeffrey rencontre de temps à autre des phrases très heureuses, des observations tout aussi justes que celles de son prototype. Rien de plus plaisant que la contrition et les douleurs du juge quand il découvre, à sa grande mortification, que ce paysan qu’il a soumis à sa férule, cet obscur poète, si mal traité par lui, est le fils d’un prince et l’héritier d’un trône. On dit que cette idée comique a été suggérée à Moore par le changement qui s’opéra tout à coup dans la critique de l’Edinburgh Review. Elle avait dénigré lord Byron tant qu’elle avait vu en lui le grand seigneur ; elle devint subitement bienveillante pour lord Byron whig et philosophe.

Le poème de Thomas Moore a pénétré jusqu’aux extrémités du monde, et son nom est populaire dans tous les pays civilisés. Ses œuvres satiriques sont une espèce d’acide nitrique dont l’effet est cruel pour la victime que le poète a choisie. Le prince de Galles, lorsqu’il devint régent d’Angleterre, fit de grands changemens dans sa maison, traita froidement plusieurs de ses amis, et entre autres Thomas Moore, qui se vengea en poète offensé. ; il publia quelques redoutables poèmes, épines aiguës qui restèrent long-temps enfoncées dans le flanc du monarque [53] .

Cet écrivain célèbre est très petit de taille ; son caractère est obligeant ; il est recherché dans sa parure et très aimable dans le monde.


WILSON[modifier]

La partie occidentale de l’Écosse a produit Burns, Grahame, Campbell et Wilson [54]. Il est né en 1789 à Paisley. Son père, homme fort riche, lui fit donner une éducation classique d’abord à Glascow, puis à Oxford, où il obtint des succès éclatans. On couronna une de ses compositions en vers, intitulée : la Sculpture antique, œuvre qui promettait un talent remarquable.

Le poème intitulé l’Ile des Palmiers l’annonça au public d’une manière très favorable. C’était une prodigalité d’images charmantes, un luxe inouï de couleurs gracieuses, une profusion de touches délicates et de scènes enchanteresses. Il publia ensuite la Cité de la Peste, poème profondément pathétique ; tableau de Londres en proie au fléau qui dépeupla cette grande ville [55]. L’intérêt dramatique y est puissant ; les souffrances individuelles et la misère publique s’y trouvent peintes avec vigueur et avec grandeur ; des rayons de lumière sillonnent l’obscurité hideuse du sujet ; l’espérance plane sur les plus horribles asiles du désespoir ; des fleurs éclosent sur les bords de la fosse pleine de cadavres et ce vaste ossuaire dans lequel le poète nous introduit nous laisse apercevoir, au loin, un ciel pur, un horizon sublime. Plusieurs traits d’un naturel inimitable rachètent l’horreur et l’effroi causés par les scènes les plus douloureuses ; et quand nous fermons ce livre, il y a plus de résignation dans notre ame, plus d’élévation dans notre pensée.

Sa puissance poétique est très variée. Il nous a promis un volume de féeries, dont nous ne possédons encore qu’un échantillon, intitulé : Édith et Nora. Les êtres surnaturels qu’il met en scène se jouent dans un paysage délicieux, riche, fécond, et que lui seul pouvait créer. Leur langage est inspiré, toutes les traditions de la poésie et de l’histoire concourent à leur donner une moralité et une vie spéciale. Son ode à un daim sauvage est un chef-d’œuvre dans son genre. Les images succèdent aux images, comme les vagues succèdent aux vagues ; le langage court et s’élance ; les pensées se pressent, la poésie devient élastique et rapide comme l’animal qui traverse la forêt en quelques élans.

Dans tous les poèmes secondaires de Wilson, on trouve un sentiment intime de la nature, une facilité et une grâce de langage presque lyrique, une étude profonde des mouvemens du cœur. C’est une imagination splendide, facile, ardente, une pensée élevée, une sympathie noble pour tout ce qui est grand et honorable dans notre espèce. On peut lui reprocher quelquefois l’ardeur de son enthousiasme et le luxe de ses paroles.

Sa physionomie est noble et mâle ; dans le monde, il a de l’aisance, de l’éloquence et une grande facilité de commerce. Jamais il n’hésita à rendre service au talent et à frayer la voie aux jeunes gens qui entrent dans la carrière. Ennemi de toute affectation, de toute recherche en prose et en vers, dans le costume et dans la littérature, il a livré une guerre implacable aux fatuités de toute espèce.


KIRKE-WHITE[modifier]

Dieu et l’homme ont contribué à faire de Kirke-White un poète. Il faut lire, dans les pages touchantes de Southey, l’histoire de cette étrange destinée, les jeunes désirs de Kirke-White, son besoin de gloire, ses efforts long-temps perdus, sa recherche d’un protecteur, son chagrin en ne trouvant que des critiques amers, ses doutes religieux et son retour à la foi consolante. Un poète moins remarquable que ce jeune homme aurait dû de la célébrité à l’admirable narration de Southey [56].

Né en 1785, il mourut avant d’atteindre la maturité de l’âge. Sa poésie est agréable : il traite des sujets moraux, se montre rarement vide de pensée et toujours maître de l’instrument poétique ; sincère, doux, aimable, touchant, il ne manque que d’enthousiasme et d’énergie. C’est une leçon terrible que cette vie. Jeunes poètes, lisez et tremblez !


BLOOMFIELD[modifier]

A la tête de la poésie rustique en Angleterre se trouve Robert Bloomfield, né en 1766. Il était apprenti cordonnier quand il devint poète. Il publia le Garçon de Ferme, poème composé des glanures de Thomson : il trouva des protecteurs, et eut un moment de vogue, quitta son humble profession, et produisit beaucoup de poèmes, qui tous ont de la douceur et de la naïveté, heureux dans l’expression des détails, plus naïf qu’énergique, on l’a nommé le Burns de l’Angleterre ; mais il n’y a pas plus de ressemblance entre lui et le pâtre écossais qu’entre le canal et le torrent [57]. Ses nombreux protecteurs et les éditions nombreuses de ses ouvrages ne l’empêchèrent pas de tomber dans la détresse et de mourir pauvre. C’était un homme aimable et modeste [58].


LORD BYRON[modifier]

Le génie sceptique, amer, sarcastique de notre époque, a trouvé son poète, George Gordon, lord Byron. La nature l’avait doué des qualités les plus hautes : d’une imagination sans limites, d’une intelligence élevée, d’une puissance d’attention persévérante, d’une énergie passionnée et d’une sensibilité vive, en un mot, de tout ce qui prépare un grand poète. Comment s’est-il fait qu’une partie de ces dons se soient flétris et anéantis ? c’est ce que jamais on ne découvrira peut-être [59]. Les Heures de Loisir, première publication de lord Byron, n’offrent aucune trace de cette misanthropie amère qui est empreinte dans ses autres ouvrages. On a prétendu que la critique injuste et dédaigneuse de l’Edinburgh Review avait affecté le poète assez profondément pour remplir son esprit et son ame de fiel et de vengeance ; mais Thomas Moore, dans sa Biographie de lord Byron, affirme que la majeure partie de la satire violente, intitulée : les Poètes d’Angleterre et les Critiques d’Écosse, était composée long-temps avant l’apparition de l’article fatal. Quoi qu’il en soit, après la publication des Heures de Loisir, Byron devint cynique, et son humeur changea. Il garda un souvenir pénible et profond de l’attaque à laquelle il avait été en butte.

Sa haute naissance et l’étrangeté de sa vie contribuèrent à sa renommée. Il vit le jour à Londres en 1788. Son père était un dissipateur ruiné ; sa mère, une riche héritière, qui avait payé de sa fortune un amour insensé, un mariage étourdiment contracté. Il ne restait à la mère de lord Byron, petite-fille de princes, qu’une faible pension.

Lord Byron, dans son enfance, ne pouvait guère s’attendre à devenir pair d’Angleterre. Entre lui et la couronne de baronnet se trouvait une armée de parens en fort bonne santé. On ne devait pas espérer qu’il porterait jamais le titre de seigneur de Newstead ; mais tous ses parens moururent l’un après l’autre, et cet héritage de malheur [60] devint la propriété de Byron. Son éducation se trouvait à peine achevée quand l’amour et la poésie s’éveillèrent à la fois dans son ame. A vingt ans, il recueillit en un volume ses poésies fugitives, fut critiqué amèrement par les savans d’Édimbourg, leur riposta par une satire furieuse, quitta l’Angleterre en les maudissant, et alla faire une promenade en Grèce et en Espagne comme pour donner à son courroux de l’espace et de l’air.

On commençait à l’oublier, lorsqu’il revint tout à coup dans son pays, l’étonna par la publication de Childe-Harold, commença une guerre acharnée contre les tories, et s’enrôla sous la bannière des whigs qui l’avaient tant offensé. Childe-Harold se plaça du premier élan au niveau des plus beaux poèmes de la langue anglaise, et mit son auteur hors de ligne.

Depuis cette époque, la féconde verve de l’auteur ne s’arrêta plus ; on vit jaillir cette source poétique avec une rapidité, une force, un éclat qui n’étaient égalés que par l’originalité de ses conceptions ; c’était une succession non interrompue de poèmes imprégnés de la saveur asiatique, tout resplendissans des couleurs orientales, et portant le caractère du peuple singulier qui habite les îles de l’archipel hellénique. Cette fertilité, cette nouveauté, étourdissaient et accablaient la critique. Le même ravissement qu’avait excité l’Arioste du Nord [61], le même enthousiasme qu’avaient fait naître Marmion, Rokeby, la Dame du Lac, Byron les éveillait à son tour. Au Giaour succéda le Corsaire, et à ce dernier le Siège de Corinthe, la Fiancée d’abydos et Lara. La verve passionnée du poète donna toutes ses productions enflammées en moins de deux ans, rapide et violente dans son éruption comme les volcans de Sicile et d’Italie, dont le cratère fait couler à flots sa lave embrasée.

Fatigué de la rime, il adopta tout à coup le style de Milton et de Shakspeare, écrivit en vers blancs le mystérieux drame de Manfred et la tragédie magnifique de Sardanapale, ainsi que plusieurs autres compositions dramatiques vraiment splendides, et que nous pouvons nommer royales [62]. L’irritabilité de son tempérament, la susceptibilité de son caractère, les penchans voluptueux dont il se faisait gloire, au lieu de les dissimuler, les nombreuses aventures dans lesquelles il se trouvait impliqué, étaient un sujet de chagrin pour ses amis [63]. Leur joie fut grande quand lord Byron leur annonça l’intention d’épouser une riche héritière dont la naissance était haute et la réputation intacte. Ils croyaient que cette imagination fougueuse se calmerait, que ce vaisseau long-temps battu de l’orage trouverait enfin un port assuré. Le résultat de cette union ne fut pas heureux. Marié, il cessa d’être poète ; sa Muse se tut, ses créanciers parlèrent plus haut que jamais ; trois fois les vampires subalternes, les bourreaux myrmidons de la loi, les huissiers, qui s’embarrassent fort peu du génie, même de la vertu, pourvu que leurs frais soient payés, et qu’ils vivent de la misère qu’ils aggravent, vinrent saisir et vendre dans sa maison. Orgueilleux, blessé, malheureux de ne pouvoir tirer aucune vengeance de ces outrages vulgaires, qu’il regardait comme un déshonneur, il vit le sanctuaire de ses études profané, sa paix domestique troublée. Dans le même moment, sa femme l’abandonna, sous prétexte de se rendre dans sa famille. Le monde, toujours prêt à punir l’homme de talent de sa supériorité, à écraser l’homme célèbre, à crier haro sur l’imprudence et le malheur, l’assaillit de tous côtés, et le força, désespéré, furieux, de quitter le sol qui, lui avait donné naissance, et qui aujourd’hui hérite de sa gloire.

Depuis cette époque, il suivit une route ardente, bizarre, irrégulière. Il termina d’abord Childe-Harold, et écrivit Mazeppa. Son Don Juan, extraordinaire création, vint alarmer la conscience des gens scrupuleux et la moralité des hommes sévères. Deux anges, l’ange de ténèbres et l’ange de lumière, semblent avoir présidé à la conception du poème ; ajoutons que l’ange céleste n’est guère que pour une dixième ou onzième partie de l’œuvre. C’est dans Don Juan que se trouvent les inspirations les plus sombres et les plus brillantes à la fois de cet étrange poète. Le monde sait comment il essaya de ranimer le feu de la liberté en Italie, et comment, s’emparant du casque et de la lance spartiates, il vogua vers la Grèce, dont il espérait ressusciter le libre génie. On n’ignore pas ses efforts persévérans pour faire revivre l’héroïsme antique parmi les bordes de la Grèce, ni sa mort glorieuse à Missolonghi, et son enterrement à Newstead, après que les dignitaires de l’église anglicane eurent fermé à son cadavre les portes de l’église de Westminster.

La poésie de lord Byron est extrêmement hardie de conception ; le langage en est puissant et facile ; il jette sur la nature un coup-d’œil original. Il ne veut ni sentir, ni penser comme autrui. Les personnages qu’il met en scène sont extraordinaires ; ses méditations sur le présent et l’avenir, répandues dans ses œuvres avec une prodigalité qui dépasse quelquefois toutes les bornes de la convenance, sont de nature à étonner l’imagination la plus philosophique. Ses héros-bandits n’ont aucune prétention à la vertu, à la moralité, à la pureté. Couverts de vices, noirs de crimes, ils ne se rattachent à l’humanité que par de faibles liens, par une ou deux bonnes qualités éparses dans leurs ames corrompues ; espèces de points lumineux qui font ressortir l’horreur de leur caractère, rayons de soleil qui pénètrent dans les tombeaux pour en éclairer l’horreur sépulcrale. Ses héroïnes, qui n’ont rien de vrai, sont modelées sur le type de la jeune fille aux cheveux châtains [64], telle que Prior nous l’a si ridiculement représentée ; une espèce de personnage surnaturel, que rien n’étonne, que rien ne fait trembler, qui marche au milieu du sang, se rit de l’assassinat, et ne demande pas même à son héros un amour tendre et fidèle. C’était mal connaître le cœur des femmes et en offenser la pureté. Le charme qu’il prête à ses héroïnes, et la grandeur d’ame qu’il leur attribue, compensent à peine un si grave défaut. Ses acteurs sont répulsifs, ses actrices mélodramatiques ; et cependant il leur donne une vie si forte, il analyse leurs sentimens et leurs pensées avec tant de vérité ; il fait ressortir leurs actions sous le jeu varié de la lumière et de l’ombre avec une habileté si extraordinaire, que nous leur pardonnons aisément toutes leurs fautes contre les convenances et la vertu.

Anatomiste cruel et calme du cœur humain, c’est dans cette dissection qu’il excelle. Il exerce une fascination, non d’amour, mais de crainte. Nous le suivons malgré nous, charmés et effrayés à la fois, et sans pouvoir trouver dans notre propre cœur l’écho de toutes les idées lugubres et funestes qu’il exprime.

Son défaut radical est de manquer de sympathie avec la nature. Burns le paysan la comprenait bien mieux que l’héritier des vieux barons normands. L’humble métayer, avec ses sept livres sterling de patrimoine, avait un sentiment plus vif et plus vrai de la nature animée et inanimée, que le noble suzerain de Newstead avec ses souvenirs héroïques et ses tourelles féodales. L’harmonie universelle, qui restait voilée pour ce noble poète, se faisait comprendre du pauvre laboureur. Byron avait pour muse le dédain ; il ne voyait de certitude que dans l’erreur, et dans la vertu qu’un accident. Sa gloire paiera le prix de sa présomption et de son orgueil. Le front se ride, le cœur se resserre quand vous parcourez ses plus beaux passages. Sa poésie, tout inspirée qu’elle soit, ne console personne ; il lui manque l’ambroisie céleste que les ames tendres demandent à la Muse [65].

SHELLEY[modifier]

Ce poète, l’un des plus remarquables et des plus malheureux des hommes de talent contemporains, appartenait à une ancienne famille d’Angleterre. Né en 1792, il fit de rapides progrès dans ses études, qu’il aurait terminées à Oxford, si la liberté de ses opinions religieuses n’eût mécontenté les chefs de l’université, qui prononcèrent son expulsion. Avant de quitter le collège, il avait déjà donné preuve de talent poétique. L’enthousiasme de sa poésie, autant que le mysticisme étrange de sa pensée, l’avait fait remarquer. Il épousa une jeune personne [66] qui lui avait inspiré la passion la plus vive, et qui mourut jeune, victime, prétendirent les bruits de salons, de chagrins domestiques très vifs, et d’un amour contrarié. Déjà frappé de cette perte douloureuse, Shelley fut en butte à la rigueur de la loi anglaise qui le força de renoncer à la société de ses enfans et au bonheur de les élever lui-même, parce que tous les articles de foi de l’église anglicane n’étaient pas des articles de foi pour lui. L’indignation, le ressentiment, la tristesse, remplirent l’ame de Shelley ; ce cœur blessé se soulagea en demandant à la Muse des chants de colère et de douleur. La Révolte d’Islam et Prométhée déchaîné, créations symboliques dont quelques personnes s’obstinèrent à ne pas comprendre le sens, attaquèrent toutes les institutions nationales, la foi religieuse et l’obéissance monarchique, et réclamèrent hautement la réforme politique et sociale. Shelley eut des admirateurs et des ennemis : les uns découvraient une philosophie aussi haute que profonde dans ses mystiques œuvres ; les autres y voyaient le premier cri d’une révolte impie contre l’église et contre l’état. Quelques critiques lui reprochèrent l’obscurité dans laquelle sa pensée s’enveloppe, et le traitèrent d’insensé. La masse du public reconnut la puissance d’enthousiasme et l’originale grandeur qui présidaient à ses inspirations.

Sa poésie est, en général, vague et nébuleuse. Le Prométhée déchaîné n’est qu’une énigme magnifique ; il y a cependant beaucoup de vérité dans sa tragédie de Cenci, et la concision, la beauté antique et nerveuse de ses poésies fugitives, rappellent quelques-uns des chefs-d’œuvre de Milton.

Shelley périt au milieu d’une tempête qui le jeta sur les côtes d’Italie ; ses amis brûlèrent son cadavre, et placèrent ses cendres dans une urne sépulcrale [67]. Parfait gentleman, sa délicatesse, son honneur, ses manières élégantes lui valurent beaucoup d’amis. A la hauteur de l’imagination, il joignait une sensibilité profonde, des traits de gaîté originale, et ce talent pathétique qui s’adresse au cœur et qui l’émeut [68]

KEATS[modifier]

Nous ne possédons aucune biographie de John Keats ; c’est un reproche qu’il faut adresser à ses amis, aussi dévoués à son souvenir qu’ils sont capables de remplir noblement cette tâche.

Né à Londres en 1796, il reçut une excellente éducation, étudia la chirurgie, et dès l’âge de vingt ans, publia un poème singulier intitulé Endymion. Les critiques lui reprochèrent la profession qu’il avait embrassée, et le nommèrent, avec une sotte grossièreté, poète d’hôpital. Endymion, selon les admirateurs du poète, est un rêve délicieux et plein de grâce, un caprice enchanteur que le génie seul pouvait créer. Hypérion et ses autres ouvrages sont un peu moins mystiques, mais on trouve de l’obscurité et de la bizarrerie dans tout ce qu’il a fait. La Veille de Sainte-Agnès est celui de ses poèmes où il se rapproche le plus de la vie réelle. Ce fragment vraiment délicieux est fondé sur une vieille tradition populaire. On prétend que si l’on veut, la veille de la Sainte-Agnès, rester debout à la porte d’un cimetière, on est certain de voir accourir toutes les ombres de ceux qui, dans le cours de l’année suivante, doivent être ensevelis dans le même cimetière : telle est la donnée du poète.

Au moment où Keats publia ses poèmes, l’éditeur du Quarterly [69], dont la sévérité s’était reposée depuis long-temps, cherchait une victime à dévorer. Keats se présenta ; c’était un malheur pour le jeune poète qui tomba sous la férule vengeresse et redoutable du fils de Crispin [70]. Keats fut donc sacrifié. L’article dirigé contre lui par un homme qui aurait dû se souvenir que lui-même avait été pauvre, jeune et sans protecteurs, était injuste et amer. Les beautés nombreuses contenues dans ces poèmes ne recevaient pas un seul éloge : M. Gifford affectait de n’y voir que de l’extravagance et de grands mots. A une telle critique, on ne pouvait répondre qu’avec des pistolets ou une cravache. Keats était courageux mais déjà la consomption avait épuisé la sève vitale du jeune poète ; il appartenait à la mort. On lui conseilla d’aller en Italie chercher un climat plus doux et un air plus chaud : mais le beau soleil et l’atmosphère embaumée de ce pays, qui conserve la santé de tant d’êtres sans valeur et sans force morale, ne put suspendre l’arrêt fatal qui condamnait Keats ; il mourut sur la terre étrangère. On l’ensevelit dans le cimetière protestant des environs de Rome. Les ossemens profanes d’un hérétique ne profanent jamais, on le sait, le sol béni du terrain papal. [71].


WILLIAM LISLE BOWLES [72][modifier]

Ses sonnets et ses poésies fugitives l’ont fait connaître honorablement. Il y a du calme, de l’élégance, de la facilité dans ses productions. Il a pris une part active à la controverse récente que lord Byron a crut devoir soulever à propos de Pope. Tous ceux qui sont entrés dans cette lice ont eu le singulier mérite de déraisonner à la fois. La nature et l’art prêtent également à la poésie ; il ne s’agit que de l’y trouver [73].


WILLIAM SOTHEBY[modifier]

La littérature anglaise lui doit une traduction agréable de l'Obéron de Wieland, qui a inspiré à Flaxman [74] quelques-uns de ses plus beaux dessins. Écrivain original quand il veut l’être, il s’est occupé surtout de traductions. Ses fragmens d’Homère offrent une reproduction du poète grec moins pittoresque et moins naïve que celle de Cowper [75], plus fidèle que celle de Pope.


WILLIAM CARY[modifier]

Il s’est fait surtout connaître par sa magnifique traduction du Dante et par quelques imitations des poètes français du second ordre. Personne mieux que lui ne sait conserver au poète qu’il traduit le caractère propre et spécial de son époque et de son pays ; c’est un des hommes les plus instruits et les plus remarquables de notre temps. Il est chargé d’un emploi secondaire et mal rétribué au Muséum britannique.


WALTER SAVAGE LANDOR[modifier]

Walter Savage Landor, que lord Byron dans sa fameuse satire appelle le Béotien dithyrambique, a écrit le poème de Gebir, qui n’est pas assez lu, et qui renferme plus d’un passage énergique [76].


HENRY HART MILMAN[modifier]

Son génie est surtout dramatique ; ses poèmes épiques sont remplis d’une splendeur quelquefois outrée et laborieuse ; mais on y trouve des scènes naturelles, des sentimens énergiques et nobles, des traits pathétiques. Son Samor, seigneur de la cité brillante, est une histoire d’un temps trop éloigné pour attirer la sympathie du lecteur. Son Belshazzar devait inspirer peu d’intérêt. Qui voudrait relire dans un poète moderne ce que la Bible et les prophètes se sont chargés de proclamer au monde [77] ?


WILLIAM TENNANT[modifier]

Son poème très original, la Foire d’Anster, a frayé la route au Whistle-Craft de Frère et au Beppo de lord Byron. Il est même juste de dire que la naïveté, la vérité, le mélange d’esprit, de caricature et de gravité moqueuse qui se trouvent chez Tennant, lui assignent une place bien supérieure à celle de la plupart de ses imitateurs.


LEIGH HUNT[modifier]

Leigh Hunt [78] n’a pas obtenu toute la réputation que mérite son talent. Dans son poème de Rimini, il y a des caractères bien étudiés, un plan heureux, quelque affectation sans doute, mais de l’aisance, une richesse brillante d’expressions, une sensibilité vive, une conception peu commune de la beauté physique et morale. Il se plaît à mêler à son style quelques tournures familières, qui tombent de sa plume comme par hasard, et qui évoquent une foule de souvenirs et d’associations touchantes. Sa prose, qui ressemble à une causerie animée, légère et maligne, a beaucoup d’admirateurs.


BRYAN WALLER PROCTOR[modifier]

Bryan Waller Proctor a déguisé son véritable nom sous celui de Barry Cornwall [79], qui est devenu populaire. Les scènes dramatiques qu’il a publiées il y a trois ans, les poésies lyriques si variées et si exquises, qu’il a fait récemment paraître, se sont emparées de l’attention publique. Lysandre et Ione est remarquable par la douceur de la poésie et la grace de l’imagination. L’auteur a cherché surtout, dans ses fragmens dramatiques, a faire revivre la naïveté énergique de nos anciens poètes. Sa prose est simple, naturelle et pleine d’observations heureuses.


THOMAS HOOD[modifier]

Thomas Hood est plus connu du public comme fabricant breveté de calembours intarissables, que comme poète inspiré. Dans ses petites odes adressées à de grands personnages, il a fait une incroyable mascarade de tous les mots de la langue anglaise, et les a forcés à mille déguisemens hétéroclites. L’inspiration lui appartient cependant, comme l’a prouvé son beau poème intitulé le Rêve d’Eugène Aram. Cet ouvrage l’a classé au nombre des poètes qui possèdent le sentiment tragique, et qui savent en rendre les effets, moins par une exagération emphatique, que par de terribles et simples indications de caractères. La Muse sérieuse et grave n’a reçu que quelques hommages de Thomas Hood, qui s’est empressé de revenir à ses premières amours, à sa Muse folâtre, légère, fantasque et grotesque.


WILLIAM MOTHERWELL[modifier]

Lorsque la baguette d’Aaron se chargea tout à coup de fleurs et de feuilles, ce fût une merveille moins grande que de voir Motherwell, l’antiquaire, l’homme d’érudition et de critique, se transformer en poète original et énergique. Sa poésie lyrique est facile, ardente, moins passionnée et moins simple que celle de Burns, mais presque toujours remarquable par la vigueur et la nouveauté.


ALEXANDRE ALARIC WATTS[modifier]

Il se distingue entre les poètes par la mélodie de sa versification, par la grace, et quelquefois par la verve de sa sensibilité. Il est doué d’un goût remarquable pour les arts, et ses saillies épigrammatiques ont fait rire le public aux dépens de plusieurs de ses confrères.


THOMAS PRINGLE[modifier]

Poète et philanthrope, il a écrit des vers agréables et pittoresques, et fait de nobles efforts pour introduire la liberté, le savoir et la religion, dans les lieux où régnaient depuis long-temps l’ignorance et l’esclavage.


WILLIAM KENNEDY[modifier]

Auteur des Fantaisies changeantes (FITFUL FANCIES) et de la Flèche et la Rose (THE ARROW AND THE ROSE), ne manque pas d’imagination et de sensibilité. Sa versification est inégale, et sa diction quelquefois exagérée [80].


ROBERT MONTGOMMERY[modifier]

Poète à la fois pieux et satirique, a trouvé des censeurs amers et des panégyristes ardens. Il y a une ferveur sincère dans son enthousiasme et beaucoup de facilité dans son style. Malheureusement, les sujets qu’il choisit sont trop élevés, trop sacrés, trop monotones dans leur sublimité, pour qu’une lyre humaine s’en empare.


ALFRED TENNYSON[modifier]

Alfred Tennyson [81]est un poète doué d’une imagination heureuse et forte. L’originalité de sa pensée est souvent défigurée par la bizarrerie affectée de sa diction. Les sentimens qu’il veut exprimer ne naissent pas toujours naturellement du sujet qu’il traite. Cependant plusieurs de nos critiques le regardent comme l’espoir de la poésie anglaise, comme celui de nos jeunes poètes qui annonce le plus de génie


EBÉNÉZER ELLIOT[modifier]

Ebénézer Elliot [82] a chanté la misère produite par nos mauvaises lois sur les grains. Sa Muse a des accens terribles et perçans comme le cri du malheureux qui meurt de faim sur la grande route.

A force d’accumuler les imprécations et les malédictions, vous diriez souvent qu’Elliot approche du sublime. Il y a de la vérité dans son invective et quelquefois de l’émotion au milieu de ses anathèmes. Mais que le prix des grains vienne à tomber, la même baisse affectera la production de cette Muse vouée à des inspirations passagères, à des colères de parti. Ce malheur est commun à tous les talens qui se consacrent à des sujets de circonstance. Cependant Ebénézer a des chances d’avenir poétique, une haute énergie de diction, un amer sarcasme, un talent rare pour reproduire l’intérieur de la vie domestique, quelque chose de la manière sombre et vraie de Crabbe. C’est à l’homme de la campagne qu’il s’adresse, et comme le prêtre que Robert Burns attaque dans ses satires, il ne lui apporte pas le salut et la paix, mais la damnation, mais le désespoir.


GEORGES DARLEY[modifier]

Georges Darley est bon mathématicien et excellent poète. Sa Reine de Mai (MAY QUEEN) offre des passages gracieux et vigoureux. Ses Fêtes Olympiennes (OLYMPIAN REVELS) sont animées d’une vie dramatique, d’une inspiration franche, qui deviennent plus rares de jour en jour.


Beaucoup d’autres poètes, chantres harmonieux ou élégans, ont trouvé un public attentif, et mériteraient une place honorable même dans ce rapide essai. Tels sont Croly, Clare, Moïr [83], Malcolm et plusieurs autres. Mais à mesure que je suis descendu des sommités de la haute poésie, je ne sais quelle lassitude s’est emparée de moi, je ne sais quelle fatigue d’esprit m’a saisi ; je me suis aperçu de la distance qui me séparait des cimes escarpées et sublimes de l’art. Toutefois, ne terminons pas ce compte rendu de nos richesses poétiques, sans rappeler les noms de quelques-unes des femmes inspirées qui ont suspendu aux autels de la Muse leurs lauriers éternels ou leurs guirlandes modestes.


JOHANNA BAILLIE[modifier]

Johanna Baillie que Walter Scott appelait sœur Jeanne, a déployé, dans ses drames sur les passions [84], une grande variété de talent, de la vigueur et de la sensibilité, du sarcasme et de l’élévation, une verve héroïque et tendre à la fois. On l’a surnommée le Shakspeare de son sexe. Ses chansons possèdent la simplicité, l’humour et l’éclat des vieilles ballades écossaises. Sa conversation est animée, piquante, agréable, son œil étincelle d’esprit et de talent. Je ne crois pas qu’il existe un seul portrait d’elle. Cependant Johanna, par son génie et son âge, marche à la tête des femmes-auteurs de notre époque ; elle l’emporte même, par la grandeur de l’imagination et la solidité de la pensée, sur beaucoup d’écrivains contemporains qui appartiennent au sexe fort.


FELICIA HEMANS[modifier]

Plus d’une élégie plaintive est sortie de la plume de Félicia. Elle sympathise avec les blessures du cœur, avec les chagrins de l’ame, avec la bonté souffrante, et ne manque pas de nobles accens pour exprimer l’héroïsme et la grandeur. On doit se souvenir qu’elle a glorieusement soutenu le combat poétique contre plusieurs hommes célèbres qui lui disputaient le prix, et qui lui ont cédé la palme. Un prix de soixante livres sterling avait été proposé à l’auteur du meilleur poème dont le sujet serait la mémorable conférence qui eut lieu entre Wallace et Bruce après la bataille de Falkirk. Le caprice de la Muse voulut que tous les concurrens de Félicia fussent vaincus par elle. Elle puise ses inspirations dans la vie privée et dans les affections naturelles du cœur humain [85].

LAETITIA ELISABETH LANDON'[modifier]

Elle s’est voilée à demi sous les initiales L. E. L., signature aimée du public, et qu’elle a placée au bas de plus d’un poème charmant. Miss Landon et Johanna Baillie [86] sont les femmes les plus célèbres de l’époque. Et ne croyez pas qu’elle se soit contentée de publier une ou deux romances tendres, et qu’elle se soit arrêtée ensuite pour écouter les applaudissemens flatteurs qu’on lui prodiguait. Elle a des accens pathétiques, variés, touchans, élevés, toujours gracieux. Elle excelle dans les petits poèmes dont la pensée a besoin d’être exprimée avec une netteté brillante. Cependant elle a écrit aussi un poème de longue haleine, narration ingénieuse, pleine d’évènemens qui s’enchaînent l’un à l’autre, et qui attestent une féconde imagination, toujours obéissante, jamais bizarre, furieuse, indomptée. Ses principaux ouvrages sont l’Improvisatrice, le Bracelet vénitien, poèmes ; le Roman et la réalité, narration en prose qui prouve la variété de talent de miss Landon ; un esprit orné, rapide et facile, une remarquable connaissance du monde. Elle est jeune, aimable et douée d’une gaieté brillante, vive et sans efforts.


MARIE HOWITT [87][modifier]

Elle a interrogé avec succès toutes les cordes de la lyre, excepté la corde sanglante du poète tragique et guerrier. C’est peut-être, de tous les poètes vivans, celle qui reproduit le mieux la simplicité des anciennes ballades. Sa diction est plus vigoureuse qu’élevée a plus expressive que figurée [88].

En jetant un coup d’œil sur la moisson poétique si éclatante et si variée [89] que les cinquante dernières années ont produite ; en comparant notre poésie à la poésie du siècle d’Elisabeth, on ne peut s’empêcher d’avouer que la balance ne penche pas en notre faveur. Nos poètes, il est vrai, emploient moins d’allusions savantes et pédantesquement classiques, moins de dieux et de déesses, moins de Vénus et d’Adonis ; mais les émotions qu’ils reproduisent sont moins nobles, le vol de leur imagination est moins élevé. La joie de la nature frappe moins vivement leur cœur ; la Muse ne prend plus son libre essor à travers les forêts et les vallées, comme le daim sauvage bondit à travers les champs. Elle se fait misanthrope, elle est triste ; ses accens sont pleins de dédain et d’amertume : elle déplore la destinée, des poètes ; elle ressemble à la femme hébraïque qui ne veut pas être consolée.

D’ailleurs la vogue des poètes a considérablement baissé depuis quelque temps ; beaucoup de circonstances ont contribué à cette décadence. Parmi les principales causes, il faut compter spécialement l’amertume de la critique [90], le déluge de vers qui nous a inondés depuis quelques années, et surtout le penchant industriel, positif, mécanique, mathématique de notre siècle. Cette aversion pour la poésie n’aura qu’un temps ; elle retrouvera son empire ; l’hiver est venu pour elle : la saison des Muses et des fleurs renaîtra.


  1. Depuis la mort de Johnson, une grande révolution s’est faite dans la littérature anglaise. Nous n’avions encore sur l’origine et le développement de cette réforme que des essais disséminés dans divers recueils, des ouvrages incomplets et des biographies éparses. M. Allan Cunningham, poète et critique distingué, entreprend ici de nous tracer un tableau général du mouvement intellectuel de son pays depuis 1784 jusqu’à la mort de Scott. Il prend une à une les diverses branches de la littérature, et y rattache successivement tous les hommes qui s’en sont occupés. C’est d’abord la poésie proprement dite ; puis viendront l’histoire, le roman, le drame, etc. Cette méthode, tout analytique, n’offre pas le point de vue brillant que nous pourrions attendre d’un tableau largement tracé ; mais elle est peut-être plus sûre, plus positive ; et, lorsque l’on a vu se dérouler l’une après l’autre chacune des parties qu’elle embrasse, il ne reste qu’à rapprocher ces divers embranchemens pour former un ensemble, et trouver dans le plan général comme dans les détails la marche, les innovations et les résultats d’une époque.,
    Pour rendre ce travail plus complet, un de nos critiques le mieux versés dans la littérature anglaise s’est chargé de le faire passer dans notre langue, en ajoutant au texte des notes, qui en sont le commentaire et souvent le correctif. Ainsi la critique, en quelque sorte, se trouve jointe à l’œuvre dans le recueil même qui la publie. N. du D.)
  2. Allan Cunningham, auteur de cette histoire de la littérature anglaise moderne, est né en Écosse comme le poète Robert Burns. Il a été maçon et tailleur de pierres dans sa jeunesse. Comme Burns, il a senti son génie poétique s’éveiller aux refrains populaires des vieilles ballades d’Écosse. Encouragé par quelques littérateurs d’Édimbourg, Allan Cunningham n’a pas tardé à conquérir une place honorable parmi les poètes et les prosateurs de son pays. Ses pièces lyriques ont de la naïveté, de l’énergie et de la grace. The Maid of Elvar, roman-poème divisé en strophes, et publié assez récemment, offre un mélange singulier de peintures bourgeoises, chevaleresques et rustiques ; le paysage d’Écosse s’y trouve reproduit avec talent. L’œuvre capitale de Cunningham est sa Biographie des peintres, sculpteurs et architectes anglais : il y a de l’ingénuité et de la finesse dans les appréciations, de l’élégance et de l’abandon dans le style de ce livre, dont plusieurs fragmens ont été traduits et publiés en France. Ce qui distingue surtout Allan Cunningham de Robert Burns, son prédécesseur et son modèle, c’est l’élégance. Burns était passionné, ardent, violent, rustique : il n’y a pas trace de ces caractères chez Cunningham ; son style est heureux, abondant, agréable, sa pensée facile et nette. Souvent, dans les sujets graves qu’il a traités, on peut regretter l’absence de ces hautes et fortes études qui élargissent la sphère de l’intelligence ; jamais, comme il le dit lui-même, et selon la justice qu’il se rend, on ne peut l’accuser de manquer de candeur, de sincérité, de conscience.
  3. L’ère d’Elisabeth, à laquelle appartiennent Shakspeare et Bacon, fut suivie de l’époque puritaine, à laquelle appartiennent Milton pour l’épopée, et Butler pour la satire. Ensuite s’ouvrit l’époque d’imitation française, celle des Roscommon et des Etheredge, sous Charles II. En se dégageant de quelques ridicules et en acquérant de l’énergie, la littérature anglaise subit, sous la reine Anne, une nouvelle transformation ; c’est dans cette époque que se placent Pope, Goldsmith et plusieurs autres. Enfin, la révolution française venant renverser cette école, crée la littérature anglaise du XIXe siècle, à la tête de laquelle se placent Byron et Scott. Ainsi nous trouvons cinq nuances bien tranchées dans l’histoire de l’intelligence en Angleterre, depuis 1550 ; il nous semble difficile d’adopter la classification arbitraire de l’auteur.
  4. Au temps où vivait Shakspeare, l’inspiration était encore libre, catholique, facile, mêlée de souvenirs italiens et de croyances populaires. Au temps ou vivait Milton, au contraire, l’inspiration était sévèrement et rigoureusement religieuse. On ne doit point confondre ces inspirations si diverses. Il n’est pas exact non plus d’associer les noms de Cowper et de Crabbe, de Cowper, poète élégiaque, qui chantait comme Oberman écrivait, et de Crabbe, peintre inexorable des vices populaires. Ce n’est pas qu’il n’y ait, selon moi, un point de vérité dans le système de l’auteur. A mesure que la civilisation a marché, elle a refroidi l’élan poétique, et cela devait être ; mais la ligne de démarcation qu’il a cru pouvoir indiquer entre l’époque d’analyse et l’époque d’imagination, nous semble factice et impossible à tracer avec exactitude.
  5. L’auteur oublie les Essais de Bacon, son Organum, l’Anatomie de la Mélancolie, par Burton, et plusieurs grands prosateurs admirables contemporains d’Élisabeth.
  6. Cette appréciation des divers poètes que cite l’auteur pourrait être controversée. Il est aujourd’hui reconnu que Macpherson, homme de talent, s’est mis à la place d’Ossian, le barde d’Erin, et que les chants primitifs de l’Ecosse et de l’Irlande n’ont rien du caractère emphatique et sombre, vaporeux et monotone, que Macpherson leur a prêté. Il était, selon nous, indispensable de ne pas oublier Édouard Young, esprit puissant, fécond et incomplet, créateur de l’école de poésie funèbre, et de citer Warton comme ayant donné le signal des études sérieuses et du retour à la nature. Quant à Johnson, il n’a jamais eu d’influence comme poète ; et Falconer, bon versificateur, poète descriptif agréable, ne peut être mentionné à côté de Churchill, dont le vers acéré, vigoureux, brûlant, admirable de concentration et de concision, fit périr Hogarth dans l’agonie du désespoir. Quant au maniéré Darwin (qui a eu cependant son école), quant à la sentimentale et froide miss Seward, quant au poète didactique Hayley, leur mérite, aujourd’hui oublié, s’élève précisément au niveau de celui qui distinguait les versificateurs de l’empire, immédiatement au-dessous de M. Esménard et de M. de Lormian. Chatterton le suicide, poète de génie et tout-à-fait à part, méritait aussi d’être nommé ; Wolcott, ou Pierre Pindare, satirique grotesque, nous semble peu digne de cet honneur. Il fallait peut-être aussi séparer les intelligences fortes, Savage, Young, Churchill, Chatterton, qui se sont frayé une voie isolée, de ces petits poètes qui ne sont que la queue traînante de l’école de Pope : Hayley, Darwin, Wolcott, et miss Seward.
  7. Il serait plus exact de dire que cette époque fut le règne de la prose et de l’éloquence anglaise. Juinius et Burke, les deux modèles de l’éloquence politique ; appartiennent à ce temps : Gibbon, le plus érudit et le plus brillant des historiens modernes, est leur contemporain ; Walpole, dont les lettres l’emportent en élégance, en finesse, en variété, sur celles de mistriss Montagu, et peut-être sur celles de Voltaire, pour l’intérêt des matières et les détails de mœurs, vieillissait, pendant que Burke brillait au parlement. Samuel Johnson, dont l’auteur fait un si grand éloge, nous semble mériter cette admiration, quant au mécanisme matériel du style et à l’étendue des connaissances ; mais il n’avait aucun sentiment de la poésie, et dans ses Vies des poètes, toutes ses appréciations, tous ses éloges sont vulgaires et prosaïques. Ce qui nous étonne surtout, c’est que M. Allan Cunningham ait oublié ici de mentionner Junius, le type le plus sévère, le plus mâle, de la prose anglaise, l’écrivain national par excellence, l’homme de l’ironie froide et inexorable, le Tacite de la polémique, le plus parfait, d’ailleurs, de tous les écrivains en prose que l’Angleterre ait produits.
  8. Les discours de Burke, si remarquables comme œuvres d’art, comme compositions de cabinet, comme essais polémiques, ne produisaient aucun effet sur le parlement. Dès que William Burke se levait pour parler, les bancs de la chambre des Communes se dépeuplaient : « Now, Burke is beginning, let us go to dinner : Burke Commence ; allons dîner ! » Le grand homme restait environné de quelques amis complaisans. L’éloquence parlée demande en effet plus d’abandon, de laisser-aller, de naïveté, de simplicité ; elle doit ressembler davantage à une causerie familière. La gloire de Burke ne repose pas seulement sur ses discours, mais sur ses œuvres politiques et métaphysiques, et spécialement sur le Traité du sublime, et les Observations sur la révolution française. On y chercherait en vain la chasteté sévère de Junius ; mais jamais aucun écrivain n’a jeté, sur les idées métaphysiques et sur la sécheresse, des discussions, un voile plus brillant, une couleur plus ardente. Il est difficile de réunir avec plus de bonheur l’énergie de la dialectique et l’éclat du coloris. Comme orateur, il était souvent battu par Fox, improvisateur facile et diffus, et par Sheridan, qui ne parlait que par épigrammes.
  9. Thomas Grattan, de famille irlandaise, comme Burke et Sheridan, était souvent de très mauvais goût ; mais il avait de la finesse, de l’énergie, de l’audace, et une extrême facilité d’improvisation. L’auteur aurait pu lui associer Curran, autre orateur irlandais, avocat, doué d’une éloquence vive, quelquefois emphatique, mais toujours pleine d’effet.
  10. Nous sommes loin de penser que le mouvement littéraire décrit par l’auteur date, en France et en Angleterre, de la révolution d’Amérique, et de la révolution française qui la suivit. Ces deux révolutions ne sont elles-mêmes que les résultats d’une impulsion plus générale et invincible qu’elles servirent et propagèrent à leur tour. Avant elles, le puritanisme anglais, la philosophie française, poussent déjà les peuples vers la liberté ; avant elles, Locke et de Foe parlent de tolérance ; avant elles, Wilke se fait tribun du peuple ; avant elles, Voltaire et Helvétius écrivent, Burns et Cowper chantent. La muse de Burns c’est la vieille indépendance rustique et sauvage de l’Écosse ; celle de Cowper, c’est l’austérité puritaine des vieux indépendans. Le plus beau morceau des poésies de Cowper est un Appel aux Français contre la Bastille, alors debout, vénérée et redoutée. Il les invite à se lever en masse contre l’infame prison ; il leur dit que Dieu le veut ; que détruire la Bastille, c’est un acte de piété et de vertu ; que cent victoires ne vaudraient pas cette victoire, et qu’elle effacerait la honte de cent défaites. Ce sublime morceau date de 1778, et ne fut inspiré au poète que par sa pensée intime, sœur des pensées enthousiastes qui fondèrent la république puritaine sous Cromwell.
  11. Thomas Campbell.- Cette explication est incomplète. Il y avait alors besoin de liberté, fatigue des règles scolastiques, révolte secrète contre les sentences du pédantesque dictateur Samuel Johnson ; on revenait à Shakspeare ; on admirait la naïveté des vieilles ballades ; on étudiait le style des anciens auteurs tragiques ; ce style libre, ardent, facile, ingénu, prêt à tout, avait un charme nouveau il est très vrai, comme l’a dit Campbell et comme Walter Scott l’a répété, que le Recueil de Percy produisit beaucoup de sensation dans le public et parmi les auteurs ; mais cette sensation n’était que l’écho d’un besoin généralement senti, même avant la publication.
  12. Le puritanisme exalté, morose, timide, orgueilleux, tremblant de Cowper, se rapprochait, sous plus d’un rapport, de l’exaltation et des susceptibilités de Jean-Jacques Rousseau. Cowper s’enfuyait quand on lui annonçait un grand seigneur ; chez tous deux, mêmes souffrances d’imagination, même amour de l’isolement le plus profond, même crainte d’être troublés dans leurs rêveries. Cowper élevait des lapins avec un soin puéril et leur consacrait des élégies. Comme Rousseau, il a prédit la révolution française ; plus heureux que lui, il a échappé aux médisances, aux intrigues et aux railleries des gens de lettres ses contemporains. La mélancolie à laquelle ces deux hommes remarquables étaient en proie, était une maladie chronique et incurable ; chez Cowper, elle s’alliait à des sentimens superstitieux, qui ont donné à ses œuvres un caractère singulièrement sombre ; chez Rousseau, elle se combinait avec un enthousiasme ardent, qui se transformait en panthéisme. L’habile auteur de cet article, dans son jugement plein de finesse et de vérité sur Cowper, a oublié de dire que Goldsmith l’avait précédé dans cette carrière de poésie naturelle ; Goldsmith, homme de sensibilité et de génie, dont le Deserted village et le Traveller, ravissantes élégies domestiques, sont à la poésie anglaise ce que le Vicaire de Wakefield est à la littérature des romans. Chez Goldsmith, il y a plus de pureté que chez Cowper, autant de charme, de grace, d’ingénuité, de vigueur, mais peut-être moins d’élévation.
  13. Il est bon d’observer que l’éducation commune des paysans écossais est de beaucoup supérieure à celle que le fils du bourgeois reçoit dans d’autres pays. Les chaumières du plat pays d’Écosse sont remplies d’une population rustique, mais civilisée, théologienne, poétique, habituée à la discussion des matières les plus graves, et qu’il est impossible d’assimiler aux paysans de nos campagnes et même aux ouvriers de nos faubourgs. Une moralité religieuse et sévère règne dans ces campagnes ; et l’homme le plus pauvre possède une Bible, un recueil de vieilles ballades, quelques volumes dépareillés de Shakspeare, et souvent le Fidèle Berger de Ramsay. Robert Burns naquit dans une de ces cabanes.
  14. Le patois écossais, qui a ses règles, son dictionnaire à part et ses idiotismes, possède aussi une littérature spéciale, dont Burns est la gloire, mais à laquelle les Allan Ramsay, les Ferguson, les Hogg, et Allan Cunningham lui-même, ont donné de l’éclat et de la solidité. On trouve dans ce dialecte, très favorable à la poésie naïve, pastorale et satirique, beaucoup de gracieux diminutifs, d’expressions pittoresques, consacrées aux variétés du paysage, aux occupations de la campagne, aux coutumes écossaises, et quelques mots empruntés à la langue française, tels que bonnie (bon, aimable, doux) ; to fash (fâcher), etc., etc.
  15. Plusieurs poètes écossais, nés comme Burns dans des classes inférieures, lui avaient ouvert la route ; il les a tous dépassés, et malgré l’ancienne prévention de l’Angleterre contre le dialecte de la Calédonie, devenue sa sujette, les critiques de Londres ont accepté la gloire et avoué la supériorité du chantre rustique. Notre Villon, pour la satire et l’ironie ; notre contemporain Béranger, par l’esprit, la grace, la malice, le mélange habile et touchant des idées fortes et des émotions mélancoliques, peuvent donner quelque idée de ce Robert Burns, simple faiseur de chansons populaires, et l’un des plus grands poètes lyriques que la littérature moderne ait produits. Il a chanté, comme Béranger, la liberté, le vin et l’amour ; mais il a donné bien plus de place que Béranger aux sentimens et aux peintures rustiques, aux passions violentes et ingénues qui se développent sous les toits de chaume, aux émotions et aux rêveries du paysan et du laboureur. Nous regrettons que l’auteur n’ait pas cité Marie dans le ciel, la Pâquerette des montagnes, la Souris écrasée par la charrue, et la Bacchanale des gueux, et le Samedi soir. Ce sont des chefs-d’œuvre en miniature, mais ce sont des chefs-d’œuvre ; tout s’y trouve, sentiment, ironie, profondeur, délicatesse, amour de la nature et des hommes. M. Allan Cunningham a ménagé la mémoire de son confrère et de son maître, dont les dernières années, livrées à l’intempérance, ont offert un si triste spectacle ; Burns aimait le whisky, autant que Chapelle aimait le vin de Champagne.
  16. Jean-Jacques en France, Cowper et Crabbe en Angleterre, Franklin aux États-Unis, Burns en Écosse, bien que d’âges différens, étaient contemporains ; une pensée semblable de renouvellement social, ou d’audace littéraire, ou de liberté populaire et religieuse, on de moralité passionnée, ou d’enthousiasme aveugle ; le même besoin d’étudier les classes inférieures, jusqu’alors si méprisées, apparaissent chez ces divers écrivains. L’un attaque les grands et exalte les humbles ; l’autre cherche sous le toit du pauvre la copie des vices du riche ; un troisième, plus sage et plus utile, essaie de ramener le prolétaire à ces habitudes d’économie et de vertu, gages de moralité et de bien-être ; le dernier se fait le barde exalté des passions rustiques. Cet élan simultané, qui fait jaillir de toutes parts des accens analogues, et qui a lieu peu de temps avant que la révolution française n’éclate, est trop frappant pour ne pas être remarqué.
  17. Avant que George Crabbe eût publié ses poésies, Goldsmith, nous l’avons déjà dit, avait décrit dans d’admirables vers la misère d’un village abandonné. Avant Goldsmith, Philips et Gay, dans Trivia et dans les Eglogues vulgaires, avaient tenté de reproduire fidèlement les mœurs du peuple ; Allan Ramsay, poète écossais, n’avait pas essayé d’idéaliser ses peintures de la vie rustique. La route que Crabbe choisissait se trouvait donc frayée, ou du moins ouverte. Ce qui le distingue de tous ses prédécesseurs, c’est une misanthropie amère, âpre, froide, ironique, douloureuse. Tous ses ouvrages ne sont que l’amplification de ces mots de Labruyère : « Il y a quelque part en France des animaux à deux pieds couverts de fange, affamés…, etc. ; ce sont des hommes. » La laideur du vice et de la misère, le froid, la faim, l’agonie de la pauvreté, n’ont pas de peintre plus expressif ni plus terrible que Crabbe ; homme doux, pieux et fort attaché au gouvernement établi, il est éminemment et involontairement révolutionnaire par son génie. En le lisant, il est impossible de ne pas maudire une société organisée de manière à condamner les deux tiers de sa population à de telles mœurs, à de tels vices. Heureusement, ses peintures, vraies en partie, et terribles dans leur partielle vérité, sont loin d’être complètes ; lisez Burns, Wordsworth et Walter Scott, eux aussi ont été fidèles à la nature : ils vous diront que, même dans une civilisation corrompue, le pauvre a ses joies, ses vertus et sa grandeur.
  18. Fox, Burke, Goldsmith et Johnson admirèrent et encouragèrent les efforts de Crabbe. La plupart des critiques du temps ne le jugent que sous le rapport de la versification. Comme elle était, dans le Village, élégante, concise, épigrammatique, et qu’elle se rapprochait de la manière de Pope, ils ne s’aperçurent pas de l’originalité réelle du poète : cette originalité était dans la pensée et non dans la forme. Vingt ans après, lorsque Crabbe repartit devant le public, ce fut au contraire cette forme que l’on blâma. On était désaccoutumé. Cette suite de distiques monotones dont le second vers est invariablement consacré à une épigramme, parut étrange et d’un goût suranné. Tel qu’il est, ce poète mérite une place à part. C’est le grotesque qui le frappe, non sous son aspect risible, mais sous son point de vue triste et douloureux. L"homme en haillons, le mauvais sujet, le joueur ruiné, l’invalide ivre, sont de bonnes fortunes et des trouvailles pour Crabbe. Les douze volumes qui composent ses œuvres ne sont remplis que de ces peintures. Vivant fort retiré, il a été inaccessible à toutes les séductions de la mode ; il n’a subi aucune des influences et des variations de la littérature moderne en Angleterre. Aussi n’a-t-il qu’une seule manière, et cette manière est désespérante. On peut défier le lecteur le plus brave de parcourir un de ses volumes sans se reposer. S’il parle de l’amour, c’est pour en décrire la décadence inévitable, et le désillusionnement affreux ; c’est pour montrer la lie amère qui se trouve au fond de la coupe enivrante. S’il laisse entrevoir quelques qualités chez l’homme, il se hâte de montrer l’alliage de vices et de faiblesses qui s’y mêle toujours, Il n’a pas même de larmes pour le malheur, ou de colère contre le crime ; il n’a qu’un sourire de mépris pour l’humanité. On a dit de lui récemment (Caractères et Paysages, par M. Ph. Chasles), qu’il a pris la poésie à rebours. En effet, son inspiration sans éclat, sans tendresse, sans grandeur, sans harmonie, et cependant puissante, se compose de tout ce que les autres poètes ont dédaigné.
  19. Histoire complète des crimes, des exécutions et des derniers momens des malheureux enfermés à Newgate. La collection du Newgate-Calendar est aujourd’hui précieuse et rare.
  20. Crabbe se trouvait placé sur la limite du XVIIIe et du XIXe siècle. Avec Cowper et Burns, il forme, pour ainsi dire, l’anneau intermédiaire qui rattache l’une à l’autre, la littérature de la reine Anne d’une part, et de l’autre la nouvelle littérature de Scott et de Byron. Si l’auteur avait voulu donner un tableau complet, non de chaque écrivain pris à part, mais du mouvement de l’intelligence en Angleterre depuis cinquante ans, peut-être aurait-il dû tracer ici (mais sans doute il le fera dans la suite de son travail) une ligne de démarcation bien sentie entre Crabbe, Cowper, Burns, prédécesseurs de Byron et de Scott, et la nouvelle génération d’hommes de génie ou de talent que la littérature britannique a vus éclore depuis 1800. L’impulsion donnée par la révolution française et par les immenses efforts de la Grande-Bretagne contre Bonaparte et la France fit naître à la fois et comme par miracle cette moisson brillante, Scott, Byron, Wordsworth, Southey, Coleridge. Leurs inspirations sont diverses ; mais il y a de l’analogie dans leurs sentimens poétiques : tous audacieux, pleins d’originalité, neufs dans leur manière, énergiques dans l’expression, ils annoncent dignement l’ère de grandeur et de triomphe à laquelle ils appartiennent, et à laquelle se rattachent Rogers, Campbell, Hogg, et quelques autres.
  21. Si, en plaçant Rogers auprès de Crabbe, l’auteur de ces esquisses ingénieuses a voulu les faire ressortir par le contraste, il ne pouvait mieux choisir. Crabbe n’a jamais vu que le côté triste et douloureux de la nature humaine. C’était un pauvre ministre de village qui vivait dans la solitude et faisait de bonnes œuvres, tout en composant des vers imprégnés d’amertume. Rogers, banquier, riche, homme du monde, n’a considéré la vie que sous un aspect riant et gracieux ; l’originalité lui manque, et quelquefois la force. Souvent le mauvais goût dépare les œuvres de Crabbe. Rogers est un poète tout virgilien que la gloire de Walter Scott et de Byron a rejeté dans l’ombre ; mais une simplicité gracieuse, une douceur d’ame remarquable, recommanderont ses poèmes didactiques à l’estime, si ce n’est à l’enthousiasme de la postérité.
  22. Gainsborough peintre du XVIIIe siècle, ami de Burke et de Sheridan, a traité des sujets rustiques avec assez de succès. Sa manière est un peu lâche, et sa couleur souvent forcée. Il a, dès l’année 1779, fondé à Londres une espèce de Diorama qui eut beaucoup de vogue à cette époque. (V. Wine and Walnuts. London, 1825.)
  23. Akenside, que peut-être M. Allan Cunningham aurait dû nommer, ainsi que Beattie et Parnell, est un poète métaphysique et contemporain de Cowper. Son inspiration est toute républicaine ; il a répété en vers blancs, quelquefois très énergiques, quelquefois obscurs et surchargés d’épithètes, les déclamations de Mably et de l’abbé Raynal. Akenside, né en Écosse à la fin du XVIIIe siècle, était fils d’un boucher. Ses odes sont quelquefois citées comme des modèles de ridicule. Il est difficile de rien trouver de plus prosaïque et de plus plat ; l’une d’elles commence par ces paroles :
    Apportez la bougie et baissez la plaque du forer !
    Horace Walpole, homme de beaucoup d’esprit, se moquait non-seulement d’Akenside, mais de ses contemporains Thompson et Gray. Thompson, malgré son remarquable talent descriptif, est un poète lourd, fécond en paroles, pauvre d’idées, un pesant coloriste à la manière de certains élèves de Rubens. Beattie, dont le Minstrel contient quelques jolies strophes et quelques vers heureux, n’avait pour muse qu’une faible déesse, poitrinaire et essoufflée, qui ne pouvait ni fournir une longue carrière, ni se livrer à l’inspiration. Parnell était quelque chose de moins encore. Walpole avait raison de préférer à la triste et laborieuse fadeur de ces poètes l’extravagance de Nathaniel-Lee et la verve sombre de Marlowe. « J’aime mieux, disait-il, faire une orgie qui m’amuse et qui m’expose à être ramassé par la garde, que d’entendre radoter ma grand’ mère, tous les soirs, au coin du feu. »
    A la fin du XVIIIe siècle, la poésie était didactique : Thompson, Akenside, Beattie, n’ont écrit que des traités en vers. La vraie poésie de passion et d’ame était morte. La gloire de Cowper et celle de Burns est de l’avoir ressuscité.
  24. William Hazlitt, critique spirituel et passionné, est mort en Angleterre il y a un an. Le recueil de ses œuvres serait intéressant. Il a beaucoup écrit, surtout dans les journaux : une verve mordante, facile, hardie, le distinguait de tous ses contemporains, et lui faisait beaucoup de lecteurs et beaucoup d’ennemis.
  25. Campbell et Rogers tiennent encore à l’école de Pope. Byron, qui avait commencé par faire de l’hétérodoxie poétique, se mit, sur la fin de sa carrière glorieuse, à relever le vieil étendard de ce poète : c’était là un caprice de femme ou de grand seigneur, rien de plus. Peut-être l’auteur eût-il donné une idée plus nette du développement littéraire, s’il avait réuni par groupes isolés les écrivains de diverses écoles : ici Walter Scott et Southey, les poètes de la légende ; là Byron, dans sa noble solitude ; ailleurs Rogers et Campbell, soutiens de l’ancienne pureté poétique ; plus loin Wordsworth et Coleridge, poètes platoniciens ; enfin Hogg et Grahame, les élèves de Burns. Ce classement eût jeté plus de clarté dans le tableau.
  26. Monk Lewis, auteur du Moine, l’un de ces hommes de transition qui se trouvent entre deux époques, et que l’on oublie ordinairement. Lewis n’a pas été sans influence sur son temps ; il a surtout contribué à former le génie de Byron et celui de Scott. Les héros de Byron, sombres, voluptueux, criminels et philosophes, ont leurs prototypes dans les ouvrages de Lewis, négligés aujourd’hui. Le goût pour les ballades anciennes, goût qui développa le premier essor du talent de Scott, lui fut inculqué par ce même Lewis. Il eut pour héritier littéraire et pour imitateur heureux, Maturin, auteur des Albigeois, qui poussa ce genre funèbre, érotique et satanique, à ses limites extrêmes.
  27. Le pibroch est le chant de guerre des montagnards ; la cornemuse des fils de Gaël jouait le pibroch, dans les dernières campagnes contre Bonaparte.
  28. Il est évident que l’ouvrage de Perey sur les anciennes ballades fut la source où Walter Scott alla puiser ses premières inspirations. Ses poèmes ne sont que des légendes romanesques écrites dans le style et le rhythme des vieux chants populaires. Lorsqu’il vit que le public commençait à se fatiguer de ces légendes métriques, il démonta sa harpe écossaise et se contenta de la prose. La même pensée, la même vénération pour les temps anciens, les mêmes études de costumes et de caractères qui avaient fait le succès des poèmes, assurèrent le succès des romans ; mais dans ces derniers le détail des caractères est plus finement senti, plus curieusement approfondi, les paysages sont plus vrais. On ne saurait trop louer l’appréciation si juste et si nette que fait ici M. Allan Cunningham du talent poétique de Walter Scott. Elle nous promet, quand le critique viendra à l’examiner comme romancier, des aperçus non moins fins et non moins exacts sur l’influence que les compositions en prose du grand écrivain ont exercée sur la société moderne.
  29. Cette association de Burus et de Wordsworth peut sembler arbitraire. Wordsworth est mystique, et Burns passionné. Le premier écrit comme un Brahmane contemplatif ; l’autre, comme un trouvère plein d’ardeur et de véhémence. On reconnaît, dans les œuvres de Wordsworth, une douceur d’ame enchanteresse, un quiétisme religieux, une piété profonde. Burns se moque des formes religieuses, bafoue les tartuffes de son pays, déifie la beauté physique, chante le vin et les belles, et même dans ses élans enthousiastes, dans ses caprices de religion, il mêle quelques mots de satire contre les gens qu’il n’aime pas, contre l’hypocrisie et l’austérité. Wordsworth, qui se rattache immédiatement à Cowper et qui l’a continué et épuré, n’est jamais satirique. Sa poésie est un long hymne sur les harmonies de la nature, qu’il aime à retrouver dans les sujets les plus humbles et les plus vulgaires. Burns joignait à une ame affectueuse et passionnée des sens inflammables, un esprit irritable, une grande susceptibilité. L’imagination de Wordsworth est plus haute, mais plus froide : il y a dans sa poésie quelque chose de l’atmosphère sublime et pure des montagnes inaccessibles. Ils ne se ressemblent que par leur sympathie avec la nature, sympathie bien plus sensuelle et plus voluptueuse chez Burns, bien plus métaphysique et plus profonde chez Wordsworth.
  30. Il est à regretter que l’auteur n’ait pas jugé à propos de montrer ici l’influence et l’impulsion dues aux publications périodiques de la Grande-Bretagne sur la littérature moderne de nos voisins. C’est en luttant corps à corps avec la Revue d’Édimbourg, le Quarterly, le Blakwood, que Byron, Scott, Southey, Wordsworth, ont atteint le développement extraordinaire de leur force intellectuelle. Comme dans ces pays encore sauvages où la puissance physique et l’adresse du corps deviennent si redoutables et s’entretiennent dans les combats perpétuels, dans les assauts de force et de ruse que se livrent les tribus ennemies, la critique d’une part, et le talent créateur de l’autre, ont, pendant les trente années qui commencent notre siècle, déployé en Angleterre, toutes leurs ressources : il y a dans les Revues anglaises des chefs-d’œuvre de discussion et de polémique ; et les attaques les plus violentes contre Scott, Byron et Wordsworth, n’ont pu ni diminuer leur gloire, ni amortir leur génie. Ce que la Revue d’Édimbourg reprochait surtout à Wordsworth, c’était l’importance presque majestueuse avec laquelle il traitait certains sujets : l’Ane mort, l’Enfant Perdu, le vieux Mendiant, etc. Crabbe avait fait de semblables essais, mais avec ironie ; Burns, avec naïveté. Wordsworth voulut y joindre une sorte de grandeur religieuse et tragique.
  31. L’ardeur de tempérament et de pensée qui caractérise Southey, a beaucoup contribué à favoriser les calomnies de ses ennemis et de ses rivaux. C’est un de ces hommes véhément chez lesquels la puissance de réaction est terrible, et qui trompés dans une espérance, se livrent tout entiers à l’espérance contraire. Le républicain de vingt ans a fini par être poète lauréat. Le jeune homme qui appelait tous les peuples d’Europe à la révolte, vient d’écrire, dans sa vieillesse, un ouvrage consacré à maudire la civilisation et ses progrès. Southey n’en est pas moins un homme honorable, laborieux, digne d’admiration et d’estime, un grand poète, un excellent prosateur. Le char de sa pensée l’entraîne toujours ; libéral, il fut jacobin ; déçu par la révolution française, il s’est fait absolutiste. Il y a peu d’observation, de réalité, de profondeur dans ses poèmes, mais une belle invention, une grande imagination épique ; quelque chose qui rappelle les grandes pages du peintre Martin ; de l’érudition et du coloris. Ses épopées sont des fresques largement conçues, brillantes, pleines d’intérêt, et où les détails de costume sont soigneusement étudiés. Quant à la variété dramatique des caractères, quant à l’observation froide de l’humanité, ce n’est pas chez Southey qu’il faut les chercher. Southey coopère au Quarterly Review.
  32. Les trois derniers poètes cités avec éloge par l’auteur, Grahame, Montgomery et Hogg, sont plutôt doués de talent que de génie, et sont loin de s’élever à la hauteur de Southey, de Wordsworth et de Scott. Sans doute, la classification de M. Allan Cunningham n’a d’autre règle que la date des naissances de chaque poète. S’il avait classé selon leur influence respective les écrivains dont il s’occupe, il aurait d’abord parlé de Scott, qui le premier ouvrit la carrière, précédé pas les étranges imaginations de Lewis, auteur du Moine ; puis de Thomas Moore qui le suivit, puis de Southey et de Byron. Les noms de Campbell, Rogers, Wilson, se seraient placés ensuite dans cette liste. L’inconvénient de la forme adoptée par le spirituel auteur de ces biographies est de ne pas assez faire sentir quelle action chacun de ces écrivains a exercée sur son siècle, sur ses rivaux et ses successeurs.
  33. Ornithologiste célèbre, qu’il ne faut pas confondre avec Wilson, le poète, directeur du Blackwood’s Magazine. Audiban l’Américain a dépassé récemment Wilson lui-même par la vérité pittoresque et l’énergie brillante des descriptions.
  34. Grahame et Montgomery nous semblent plutôt des poètes agréables que des écrivains originaux il y a chez ces deux auteurs un sentiment religieux qui ne manque pas d’onction ; mais la force, la nouveauté, la hardiesse des poètes que M. Allan Cunningham a cités et analysés dans les biographies précédentes ne peuvent se comparer au talent estimable, heureux, mais après tout médiocre, de Grahame et Montgomery.
  35. Nous avons vu que Burns naquit, aussi le 25 janvier.
  36. Nous avons déjà plusieurs fois cité, dans ces notes, le nom de cet homme remarquable. Wilson, comme poète, se rapproche de Southey. Il a l’imagination féconde, facile, animée, ardente et pieuse. Depuis qu’il est rédacteur en chef de Blackwood’s Magazine, sa renommée poétique s’est affaiblie ; on ne l’a plus considéré que comme le distributeur des graces et des châtimens littéraires, comme le haut justicier de l’Écosse intellectuelle. Sa prose est vigoureuse, pittoresque et originale.
  37. La saveur rustique des poésies de Hogg, le talent descriptif dont il a fait preuve dans ses contes, la force et la facilité de sa verve méritent en effet qu’il ne soit pas confondu avec la foule des médiocrités dont le Parnasse anglais est encombré depuis la mort de lord Byron. Bien supérieur à Montgomery et à Grahame, moins monotone qu’eux, bon écrivain en prose, il ne lui manque, pour s’élever à une supériorité incontestée, que cette réflexion critique, cette philosophie, cette instruction première, que son éducation ne lui a pas données. Le plus grand malheur de Hogg est d’être venu après Burns et de l’avoir imité.
  38. On a vu se déployer, dans les heureuses et brillantes esquisses de M. Cunningham, une partie des richesses littéraires que l’Angleterre a vu éclore au commencement de ce siècle. Le cadre séparé dans lequel l’auteur a placé chacune de ses biographies, s’est opposé à ce qu’il établit dans son tableau un ensemble harmonieux. Il n’a pas pu montrer encore la prose influant sur la poésie, et la poésie sur la prose ; Burke, par son Traité du sublime, et Godwin par ses admirables créations, éveillant le génie farouche de Byron ; de leur côté, Coleridge et Wordsworth opposant leur foi pure et féconde, leurs vers inspirés et pieux, aux créations douloureuses de l’auteur de Caleb Williams ; Southey se réfugiant dans les contrées lointaines, et Walter Scott dans le passé. Mais sans doute l’auteur s’est réservé cette tâche pour la suite de son œuvre.
  39. Il y a quelque chose d’incomplet et de vague chez Coleridge, qui nous semble trahir une faiblesse involontaire d’intelligence. Personne ne cause mieux que lui ; nul ne disserte avec plus d’abondance, d’élégance, de grace, d’érudition, sur tous les sujets imaginables. Il est permis à l’homme qui cause de négliger la correction et la fixité de sa propre pensée, de ne pas formuler toujours nettement son opinion, et d’abandonner les rênes de la causerie à une négligente et brillante facilité ; mais quand le poète veut créer, il est bien forcé d’imiter Dieu, de renfermer sa pensée dans des limites matérielles, de la façonner en artiste, de lui donner une expression précise et arrêtée. C’est ce qui manque presque toujours à Coleridge. Son élan se perd sans s’achever. Sa verve éclate sans résultat. On ne sait guère à quoi se rattachent les plus beaux fragmens de ses œuvres. Un somnambulisme bizarre les a dictées ; elles commencent comme un rêve, elles finissent comme un rêve. La bienveillance de M. Cunningham lui a fait trouver d’ingénieuses excuses pour ce défaut que nous ne pouvons nous empêcher de signaler. Ce qui manque à Coleridge, c’est la concentration ; sa pensée touche à la fois à toutes les limites de la circonférence intellectuelle ; il est érudit, poète, superstitieux, philosophe, moraliste ; il veut trop accomplir ; les ailes de sa Muse se referment ; elle tombe, et s’assoupit sur le sol.
  40. Byron s’est beaucoup moqué de l'Old Mariner. C’est, comme la plupart des créations poétiques de Coleridge, une fantaisie brillante plutôt qu’une création achevée. La versification en est facile ; l’idée principale du poète s’y développe avec plus de netteté que dans la plupart des productions du même écrivain.
  41. Voyez la biographie de Southey.
  42. Coleridge est un des premiers écrivains anglais qui aient essayé de suivre le cours mystique, non de l’érudition, mais de la pensée et de la critique allemandes. Ses études sur Schiller, Goethe, Herder et Burger, ont laissé des traces dans tout ce qu’il a écrit.
    Malheureusement, il n’a pas achevé de système, ni cherché à se rendre un compte philosophiquement exact de ses impressions. Un spiritualisme exalté, se combinant chez lui avec la pensée protestante, n’a rien pu produire de complet ni de saisissable. Il n’a pas échappé à la raillerie. « J’allai, dit Hazlitt, entendre Coleridge, le fameux prédicateur laïque : lorsque je vis un petit homme noir, sans dignité, sans tenue et sans grace, la figue rubiconde et fleurie, se débattre dans une chaire, je fus singulièrement désappointé. » C’est dans un salon qu’il faut entendre Coleridge remuer toutes les idées contemporaines, soulever toutes les questions sans les décider, et répandre à flots cette brillante faconde, source de sa réputation.
  43. Minstrelsy of the Scottish Border.
  44. Leyden a laissé une faible trace dans la poésie anglaise. On a déploré sa perte prématurée et les espérances détruites d’un beau talent desséché dans sa fleur.
    De toutes les parties qui constituent le génie poétique, une seule, la mélodie musicale, la beauté des sons, le charme de l’oreille, appartenait à Leyden, lorsqu’il mourut.
  45. Lamb ne peut se classer au nombre des poètes. Parmi les écrivains anglais, il n’en est peut-être pas un seul qui n’ait essayé de presser, comme dit Montaigne, la sentence aux pieds nombreux de la poésie. Lamb a donc fait des vers comme tout le monde en fait ; mais le vrai caractère poétique manque à Charles Lamb, dont les essais en ce genre furent assez malheureux pour justifier la sévérité des critiques. La Revue d’Edimbourg avait-elle si grand tort de dire à lord Byron que ses imitations d’Ossian manquaient de nouveauté ; à Wordsworth, que son Ane perdu ne comportait pas une solennité de ton aussi majestueuse ; à Walter Scott, que son vers de huit pieds, si facile à construire, l’entraînait à une diffusion et une redondance malheureuse de paroles inutiles ; à Charles Lamb, que sa poésie, copiée sur le type du XVIe siècle, manquait d’actualité et d’abandon ? Cette puissance et cette rigueur d’examen accompagnent toujours et encouragent, au lieu de le rabaisser, l’essor des littératures vraiment fortes.
    Lamb est, comme prosateur, l’écrivain le plus original de cette époque. C’est de la simplicité dans la profondeur, de l’originalité dans la naïveté ; quelque chose de Montaigne et de Sterne, de Labruyère et d’Addisson ; un mélange de qualités et de nuances dont l’effet est à la fois piquant, pathétique et nouveau. Il écrit peu, et chacun de ses Essais est le résultat d’une sensibilité originale, vive, mêlée à on travail de style d’autant plus admirable qu’il est simple.
  46. Voyez les trois poèmes d’Akenside, de Rogers et de Campbell, intitulés : Pleasures of Hope, Pleasures of Memory, etc.
    Ce genre de poème didactique dans lequel on passe en revue, comme au moyen d’une lanterne magique, tous les souvenirs, tous les personnages qui se rapportent à un mêéme texte, ne peuvent obtenir l’approbation des hommes qui ont le sentiment véritable de la poésie. C’est ainsi que Delille a fait le poème de l’Imagination, et M. Esmenard celui de la Navigation. Rien d’épique, rien de dramatique dans la création de pareilles œuvres. C’est un enchaînement de petits tableaux, dans chacun desquels on peut montrer plus ou moins de talent, mais qui ne s’unissent par aucun point central, par aucun lien de grande et haute unité. Ce genre, oublié en Angleterre, a été un peu relevé récemment par l’enthousiasme religieux du second des Montgomery, qui a chanté en vers assez purs, mais entachés de monotonie, l’omni-présence de la Divinité.
  47. Scots who ha’e wi’ Wallace bled, etc.
  48. Voyez la traduction de ce Pibroch.
  49. Le sentiment de la perfection de la forme, et de l’harmonie à établir entre la pensée et l’expression, entre le rhythme et l’image, se trouve chez Campbell à un degré rare, et que les plus grands poètes modernes ont à peine atteint. La verve lui manque peut-être, et le défaut de fécondité est le plus grand reproche que l’on puisse adresser à sa Muse.
    Les sentimens doux et patriarcaux qui respirent dans Gertrude de Wyoming, la structure savante du rhythme, le soin merveilleux avec lequel le poète a poli et perfectionné son œuvre sans lui rien enlever de son énergie, conserveront longtemps et lègueront à l’avenir cette épopée de quelques Strophes, espèce de Paul et Virginie en vers, l’un des plus précieux fragmens de la littérature anglaise. Vous diriez un beau vase grec, dont la matière est riche, et la sculpture délicate. Byron, qui se moquait de tout, n’a pas épargné Campbell, et a fait remarquer, en la parodiant, l’obscurité de quelques-uns des vers de Gertrude. Campbell affecte la concision, et tombe quelquefois dans le défaut de clarté. C’est un poète peu créateur le mélange heureux de la sévérité hellénique et de la vigueur teutonique lui donne une sorte d’originalité piquante.
    La place de Campbell est honorable et isolée. Il n’a imité personne, et sans se ranger sous la bannière de Byron, sans se tenir servilement enchaîné aux souvenirs de Pope, il a produit des œuvres en petit nombre, mais remarquables. Critique sévère, judicieux, concis dans sa prose comme dans sa poésie, il a longtemps dirigé le New Monthly Magazine, qui lui a dû une partie de son succès.
  50. Comment se ferait-on une idée nette de la situation intellectuelle de la Grande-Bretagne, si l’on ne se souvenait que son unité politique, si mal affermie, si controversée, si combattue, n’a pas encore passé dans les mœurs, et que ces dernières, toutes puissantes sur les productions intellectuelles, sont soumises à l’influence de trois nationalités divergentes ? — Il y a toujours eu en Angleterre trois écoles très distinctes d’éloquence, de poésie, de style ; trois courans intellectuels que l’on ne peut confondre, et dont l’un part d’Édimbourg et de l’Ecosse, l’autre de Dublin et de l’Irlande ; le dernier, et peut-être le moins abondant et le moins énergique, de Londres même et de l’Angleterre proprement dite. Il y a chez les écrivains irlandais, Sheridan, Burke, Thomas Moore, Maturin, Banim, une empreinte de vivacité, d’éclat, de véhémence, quelquefois d’extravagance, dont lady Morgan est ou le type ou la caricature ; chez les écrivains écossais, Walter Scott, Galt, Wilson, Burns, Lockhrart, une habitude d’investigation philosophique et de recherches savantes, d’études de caractères, de respect pour le passé, de patriotisme local et d’émotions naïves et fortes, mêlées de pédantisme et de minutie ; chez les Anglais proprement dits, un bon sens pratique, une habitude de se rapporter ans antécédens, un amour de la simplicité brute, de l’énergie primitive, de la discussion étendue et libre, peut-être aussi moins d’originalité native. Les écrivains de ces deux pays, l’Irlande et l’Écosse, qui roulent comme des satellites autour des destinées de l’Angleterre, conservent avec un amour religieux leur saveur et leur prédilection nationale. Godwin et Junius peuvent être cités comme modèles du style anglais ; Burke et Sheridan, comme types de l’esprit irlandais perfectionné et civilisé ; Scott et Burns, comme les échos admirables de la passion et de l’observation écossaises.
    Quant aux plaintes de M. Cunningham, qui semble reprocher à l’Irlande sa stérilité actuelle, je ne sais si ces reproches sont bien fondés. Maturin, Banim, Thomas Moore, lady Morgan, O’Connell, sont Irlandais. Banim est un romancier remarquable ; Maturin a eu des étincelles de génie ; lady Morgan, malgré tout ce qu’on peut alléguer contre son style, est une femme d’esprit ; et le grand agitateur O’Connell a donné plus d’une preuve de faconde et de talent. Ce n’est peut-être pas, il est vrai, par une raison forte et sévère que tous ces personnages se distinguent ; mais cette dernière observation, si elle est exacte, vient encore à l’appui des remarques que nous avons placées au commencement de cette note.
  51. Thomas le Petit, allusion à son nom réel de THOMAS MOORE, et à sa taille exiguë. L’auteur de ces notes se souvient d’avoir eu peine à découvrir, un soir, le petit Moore (grande gloire alors et lion magnifique, comme on dit à Londres, absolument perdu entre trois douairières ses patrones, assises comme lui sur une ottomane. Les poèmes de Tom Little sont devenus le manuel des jeunes personnes qui professent une morale libre, et des demoiselles du monde.
    La Revue d’Edimbourg blâme surtout Thomas Moore d’avoir traduit Anacréon en vers modernes, d’avoir doratisé le poète grec, et prêté à la sensualité naïve du chantre de Théos, la couleur d’une civilisation raffinée, corrompue et recherchée dans le vice. Il est difficile de ne pas penser à ce sujet comme la Revue d’Édimbourg.
  52. Jeffrey, fondateur de la Revue d’Édimbourg, ne pouvait guère établir et perpétuer cette dictature littéraire, redoutée même aujourd’hui, sans s’exposer à beaucoup d’inimitiés. Quelques clameurs qu’aient dû soulever Jeffrey, Gifford, Hazlitt et plusieurs autres qui se sont contentés de soumettre à leur observation le déploiement des forces contemporaines, leur influence a été aussi puissante que profonde et utile, comme nous l’avons dit plus haut. Ce qui est étrange, c’est que l’on pourrait reprocher plutôt à la Revue d’Édimbourg et au Quarterly l’indulgence de quelques appréciations que la cruauté de leurs critiques. Assurément, la misanthropie affectée de lord Byron, modèle d’une école ridicule ; la prétention de Moore ; le rhythme facile, brisé, vagabond, de Southey, dont les vers ne sont guère que de la prose déguisée et enivrée, méritaient quelques observations ; l’avenir, tout en rendant hommage à ces hommes supérieurs, sera bien plus sévère envers eux.
  53. Les Lettres interceptées (TWO-PENNY POST-BAG), recueil d’épîtres en vers, que Thomas Moore attribuait aux principaux personnages de la cour et au prince régent lui-même, eurent un énorme succès. Ce sont de très bonnes et très caustiques plaisanteries légères, vives, pleines de gaieté, de saillies, de caricatures heureuses, de parodies fines ou grotesques. Moore excelle dans ce genre. Il a écrit plusieurs ouvrages en prose ; on l’accuse, avec assez de raison, de manquer de simplicité. Dans Lalla Rookh, le même défaut se joint à une surabondance de couleur locale, qui approche quelquefois du pédantisme.
    L’école de Thomas Moore, son style orné, et, pour ainsi dire, composite, sa prose scintillante, sa verve quelquefois affectée, et qui, dans ses élans érotiques, manque trop souvent d’abandon et de naïveté ; le mélange de prétention à la science orientale et de grace recherchée qui caractérisent sa manière, ont obtenu un grand succès dans le monde fashionable, il y a quelques années. Mais ce vernis d’élégance commence à s’écailler et à tomber ; mais cette surabondance d’ornemens commence à n’être plus de mode ; mais on s’aperçoit déjà que Thomas Moore a usurpé la place de poète de premier ordre, et que le ranger au niveau de Scott et de Byron, c’est assigner à sa Muse coquette et fleurie un rang trop élevé pour elle. Sans doute, il y a beaucoup d’esprit, de facilité et d’éclat chez ce poète ; mais la conception de ses œuvres, manque de force, et la sévérité du goût, la grandeur des idées, la puissance de la passion, se laissent trop rarement remarquer dans ses écrits.
  54. Aujourd’hui rédacteur en chef du Blackwood’s Magazine, Robert Wilson exerce une très haute influence sur la littérature d’Écosse. C’est surtout comme prosateur qu’il est remarquable, par l’abondance de sa diction, le libre emploi de tous les idiotismes vulgaires, qu’il relève et fait valoir par le mélange hardi de toutes les couleurs. Il y a plus d’un rapport entre sa prose vigoureuse et la prose enflammée de Diderot. Il soutient le parti conservateur, ou le torysme, dernier débris du jacobitisme antique, et le défend avec éloquence. Wilson excelle dans tous les exercices gymnastiques. C’est un excellent chasseur, un boxeur accompli, un grand amateur de pêche et un bon maître d’escrime. Ses poèmes ont de la verve, de la grandeur ; le spiritualisme exalté qui les anime efface peut-être trop souvent les couleurs et les détails de la vie réelle ; l’élévation, la pureté, la piété, le pathétique, qui manquent à Crabbe, constituent le génie poétique de Wilson, dont la réputation à l’étranger n’est pas aussi haute qu’elle le mérite, et qui, comme la plupart des intelligences variées et inconstantes qui se livrent trop à la critique, a perdu en gloire ce qu’il gagnait en influence.
  55. L’Histoire de la Peste, par DANIEL DE FOE, a servi de base à ce poème ; quel que soit le talent de Wilson, c’est dans la prose simple de l’auteur de Robinson que ces terribles réalités se reproduisent avec l’effet le plus dramatique et le plus profond. Déjà Chalmers, Walter Scott, Souchey, avaient essayé de faire revivre ce livre inconnu, publié en 1715 par l’auteur de Robinson. Le poème de Wilson surtout a contribué à ramener l’attention publique sur les écrits oubliés de Foë que les recherches consciencieuses de quelques esprits éminens ont enfin replacé à son véritable rang parmi les philosophes et les romanciers.
  56. Quelque triste et touchante qu’ait été la mort de Kirke-White, sa haute mission de poète ne semble pas plus prononcée que celle de Bloomfield, dont on va lire la biographie ; de Lucrèce Davidson, la jeune Américaine ; de Ley-den, et de beaucoup de jeunes gens dont les essais ont fait naître des espérances brillantes. Peut-être, aux yeux d’un philosophe non sentimental, mais réellement sensible aux maux de l’humanité, est-ce un grand mal que cette espérance de gloire offerte à tant de jeunes ames ardentes à se lancer dans la carrière des arts et de la poésie. — Que de déceptions ! que d’existences brisées ! que de douleurs amères ! que d’avortemens cruels ! Que dira l’avenir en lisant les noms perdus et effacés de tant de compétiteurs dévorés par ce besoin de gloire ?
  57. Le pauvre cordonnier Bloomfield fût perdu par ses admirateurs. Doué d’un talent faible, de l’habileté vulgaire qui recoud une rime et polit un chant ; sans imagination, sans énergie, sans connaissance du monde, sans connaissance des hommes, et privé même de cette sensibilité passionnée et intelligente qui peut suppléer à tout, il reçut d’absurdes éloges de quelques grandes dames et de quelques critiques niais. Ces messieurs et ces dames ne s’étonnaient que d’une chose : un cordonnier poète ! Cette alliance les enchantait. — On voulut avoir un nouveau Burns ; comme s’il était bien merveilleux qu’un homme qui sait lire, et qui a eu entre les mains une prosodie et deux ou trois Almanachs des Muses, essaie de scander ses vers, de rimer des strophes, et parvienne à ce degré d’habileté mécanique. Après avoir encouragé Bloomfeld et l’avoir gonflé d’une vanité fatale, ses protecteurs s’aperçurent que dans toute sa poésie il n’y avait rien, si ce n’est des idées vulgaires, des détails vulgaires, peu de prétention, il est vrai ; de la mélodie, quelques parties adroitement traitées, mais aussi nulle force, nulle originalité. Bloomfield avait délaissé son état et ses pratiques. Ses protecteurs se dégoûtèrent de leur patronage ; il mourut très jeune et très malheureux.
  58. Bloomfield et Byron ne se ressemblent que sous un rapport : tous deux vivaient en 1800. Ils occupent les deux extrémités de l’échelle littéraire. Une bienveillance indulgente, et le plan de ces biographies, qui devaient se succéder sans autre ordre que celui des temps, ont seuls pu engager l’auteur à placer ces deux noms côte à côte.
  59. Les idées mélancoliques, l’anathème sur les institutions, le dégoût de la vie sociale, avaient déjà trouvé des interprètes très puissans. Rousseau, Young, Gœthe, Godwin, Junius, Burns, avaient lancé vers le ciel plus d’un cri de désespoir. Byron naquit et grandit dans une situation fausse ; son enfance fut contemporaine de la révolution française ; il avait un titre sans fortune, une beauté remarquable et une infirmité naturelle, un rang dénué de tout ce qu’il fallait pour le soutenir, un beau nom souillé déjà par des crimes et des folies, un orgueil immense environné d’obstacles, un ardent désir de gloire et peu de ressources pour l’obtenir, une intelligence active et une éducation négligée. Il dépendait de parens riches, et il était fier. Son entrée dans le monde et à la chambre des lords fût telle qu’on devait la promettre à l’héritier pauvre d’une généalogie antique. Toute l’histoire de ses premières années n’est qu’une histoire de désappointemens de vanité blessée, de désirs ardens et refoulés, d’irritation secrète contre le dédain et l’oubli. Mieux que personne, il devait sentir les blessures que la société porte à ses victimes ; plus que personne, il était en droit de répéter l’anathème sur elle. Il a concentré, idéalisé, éternisé cette malédiction : la philosophie de ses œuvres est détestable et nulle. Leur importance historique est immense, abstraction faite de leur valeur et du génie qui s’y déploie.
  60. Les seigneurs de Newstead semblaient depuis long-temps soumis, comme on peut le voir dans les mémoires biographiques de Thomas Moore sur lord Byron à une fatalité douloureuse ; le crime, l’erreur, le vice, le malheur, s’étaient mélés à toutes les annales de cette famille, dont lord Byron recueillit et glorifia l’héritage.
  61. Walter Scott.
  62. Regal.
  63. Lord Byron, comme le dit Moore, avait très peu d’amis, ou plutôt il n’en avait pas. On s’effrayait de la hauteur de son caractère, et, comme il n’était pas riche, il trouvait peu de complaisans et de flatteurs. Sa position était isolée comme l’est celle de tous les hommes dont on n’attend rien, dont on ne craint rien, qui ne veulent ni s’associer à une coterie, ni flatter lâchement, ni s’inféoder à un homme, ni s’asservir à une faction, et qui d’ailleurs n’ont pas assez de fortune et de pouvoir pour se constituer centres et attirer à eux les éloges, la foule et les imitateurs. Lord Byron, fier, pénétrant, pauvre et homme du monde, se trouvait dans la situation la plus propre à lui montrer les hommes dans toute la nudité de leur égoïsme.
  64. Nut-Brown maid. Cette héroïne d’une vieille ballade anglaise, que Prior a refondue et rajeunie, a servi de type à la Médora et au Kaled de lord Byron. C’est une jeune fille amoureuse, aux yeux de laquelle son fiancé se présente sous les traits d’un bandit, d’un misérable et d’un homme couvert de vices, La jeune fille s’abandonne à lui, sans que ces étranges aveux l’étonnent et la fassent reculer. Quiconque a étudié le caractère humain, quiconque a jamais apprécié l’influence exercée par l’énergie du caractère sur le cœur des femmes, ne pensera pas que l’héroïne de la vieille ballade, rajeunie par Prior, et idéalisée par Byron, soit aussi contraire à la vérité, aussi éloignée de la nature que M. Allan Cunningham l’affirme. La femme du bandit italien, l’amante du guerillero espagnol, la mère et la fille de l’ancien outlaw anglais et écossais, celles du pirate grec de ces derniers temps se rapprochent singulièrement de ce modèle. Le tort de Byron est seulement d’avoir gâté, par un mélange de métaphysique et de mélancolie affectée, ce caractère qui ne peut avoir de réalité que dans l’état sauvage. L’ouvrage de Moore offre une explication bien insuffisante, quelquefois absurde de son caractère. Le biographe semble penser que lord Byron n’a été grand poète que parce qu’il était insociable. Jeté dans le monde par une destinée mauvaise, irrité par mille contrariétés indépendantes de sa conduite, et par celles mêmes qu’il provoquait, Byron devint de bonne heure morose, quinteux, bizarre, plein de manies étranges et de caprices fantasques. Sa femme, exacte et sévère, « dont la vertu (dit quelque part son mari) marchait régulière comme une horloge, » ne put se plier à tant de singularités, et les punit cruellement par un abandon qui humilia le jeune homme. Amertume, violence, dépit, bouillonnèrent dans son ame et se transformèrent bientôt en raillerie et en dédain. Soutenir, comme l’a fait Moore, que le talent de lord Byron émanait essentiellement de son caractère ; qu’il eût fait bon ménage, s’il n’eût pas été un grand homme ; que l’on n’est poète qu’à condition de rendre misérables tous ceux qui nous approchent, c’est soutenir une triste thèse et favoriser ces ridicules copistes de lord Byron qui boivent dans un crâne, et froncent le sourcil pour se donner du génie. Vous n’auriez pas la plus légère vocation poétique, que vous seriez de fort mauvaise humeur, si, comme lord Byron, après avoir jeuné quarante-huit heures consécutives, vous vous faisiez apporter trois homards pour votre souper ; si, du matin au soir, les huissiers et les créanciers assiégeaient votre porte ; si, après la saisie de vos biens, vous étiez forcé de vous cacher ; si tous les journaux retentissaient de votre nom calomnié, raillé, noirci ; si le peu de temps que vous lasseraient une santé détruite et des affaires délabrées, vous le consacriez à l’agréable occupation de vous quereller avec votre femme. Telle fut long-temps la vie intérieure et réelle de Byron.
  65. On pourrait, en rapportant Byron à son époque, trouver cette appréciation un peu vague et même incomplète, dans sa sévérité comme dans son panégyrique. Byron comprenait assurément la nature ; il s’associait à elle avec intimité. Frappé du mélange de bien et de mal qui la domine, et voyant deux principes en lutte, il n’a pu arracher sa poésie aux étreintes d’un manichéisme douloureux. Burns, admirable peintre, ne s’est jamais élevé jusqu’à la métaphysique. Il a senti la nature, et l’a reproduite. Byron, sans religion, a demandé compte à l’univers de ses contradictions apparentes. La lutte des deux principes, la douleur, le désespoir de ne pouvoir trouver, sans Dieu, la solution de l’énigme du monde, ont tourmenté Byron jusqu’à la fin de sa vie. En lui se résument le Scepticisme dans sa plus ardente amertume, le doute se dévorant lui-même ; son éducation, ses opinions, son exil, les injustices qu’il avait subies, tout le préparait à cette mission poétique. Pour la concentration, la compression, la force de l’expression poétique, il a peu de rivaux. Comme peintre de caractère, il est inférieur, et reproduit sans cesse des modèles faux de férocité et de misanthropie imaginaires. L’observation impartiale et l’étendue philosophique des vues étaient les qualités qui lui manquaient. D’ailleurs le génie et le caractère de Byron n’auront leur complète appréciation que dans l’avenir.
  66. La nièce du célèbre Godwin, mistriss Shelley, est auteur de cet étrange roman de Frankestein, dont l’idée est grande et originale, tout affreuse qu’elle soit.
  67. Ce fut Byron qui se chargea de diriger cette étrange cérémonie. Une belle soirée empourprait les vagues de la mer. On choisit une grève solitaire, déserte et pittoresque ; et le poète du doute éleva de ses propres mains le bûcher qui dévora les restes du poète panthéiste, exilé comme lui de l’Angleterre.
  68. Ce poète ne mérite point d’être confondu avec les médiocrités nombreuses que l’indulgente critique de M. Cunningham va passer en revue dans les biographies suivantes. Lui aussi, il a marqué sa trace. Moins populaire de son vivant que Southey et que Moore, la hauteur singulière de sa philosophie, et la platonique élévation de son enthousiasme, ont rendu à son ombre les admirateurs qui avaient manqué à sa vie. Il a des imitateurs aujourd’hui.
    Shelley a poétisé le spinosisme. C’était assurément une grande idée. Que ce système fût bon ou mauvais, c’était du moins un système, quelque chose au-delà du doute que lord Byron professait, au-delà des lieux communs de Th. Moore. L’ouvrage qui rend le mieux la pensée intime de Byron, sa plus complète expression, c’est Don Juan. De l’exaltation à la satire, de l’adoration de la nature aux malédictions jetées sur elle, de la colère frénétique au platonisme pacificateur, la Muse de lord Byron passait sans transition, sans scrupule, sans autre excuse que le scepticisme universel qui le domine. Shelley chante l’ame du monde, Dieu présent partout, visible en toute chose, la matière déifiée, le rocher, la pierre, la fleur, tout ce qui est animé ou inanimé, faisant partie de la déité universelle. Athée comme Spinosa, c’est-à-dire panthéiste, matérialiste ; sans Dieu, parce qu’il ne veut reconnaître Dieu que sous la forme de l’univers même, il a fait de la poésie avec cette philosophie immense, à peu près comme les Brahmanes ont écrit les Pouianas. L’originalité de Shelley dans sa vie privée est aussi remarquable que celle de lord Byron. Depuis sa première jeunesse jusqu’à sa mort prématurée, Shelley s’est occupé à la fois des études les plus contradictoires, de sciences positives et de mystagogie, d’algèbre et de poésie lyrique, de spiritualisme et d’anatomie. On conserve encore à Oxford le souvenir de ses singularités. L’appartement qu’il occupait pendant son séjour à cette université a été décrit par un de ses amis. Les cornues s’appuyaient sur les éditions d’Euripide ; la fumée des préparations chimiques se mêlait à la saveur du café en ébullition et des préparations pharmaceutiques. C’était un capharnaüm rempli des objets les plus divers : ustensiles mécaniques, instrumens d’astronomie et de physique, armes anciennes, bouquins d’astrologie judiciaire, vieux livres oubliés même des savans, appareils d’électricité et de galvanisme ; des fleurs nouvelles sur des os de mort, et des fleurets sur un squelette. Cet homme, qui a passé pour athée, et que l’Angleterre a banni, était le plus doux, le plus tendre et le plus aimable des mortels. Puis il a eu le privilège d’être aimé réellement de lord Byron, dont le caractère était aussi taquin, aussi fantasque et aussi difficile que celui de Shelley était doux, égal et bienveillant.
  69. Gifford, célèbre par sa sévérité critique et son savoir.
  70. Gifford est fils d’un cordonnier.
  71. Quoique le jeune Keats ait été attaqué fort injustement par le Quaterly, nous ne sommes pas d’avis que la décision de l’épée et du pistolet soit admissible en matière littéraire, comme M. Allan Cunningham semble l’insinuer. L’affectation des mots vieillis, des expressions surannées, du style du XVIe et même du XVe siècle, dépare les essais de Keats, remarquables d’ailleurs par l’imagination, la hardiesse, l’abondance, mais non par l’unité des idées et l’ensemble des conceptions. Keats ne s’était pas encore rendu compte de sa pensée. Il cherchait encore l’inspiration vraie de sa Muse, lorsque la mort, déterminée par une maladie de poitrine héréditaire, et non par la critique de Gifford, comme les journaux anglais l’ont ridiculement avancé, l’enleva à ses amis et à son avenir de poète. Byron, Southey, Mme de Staël, Rousseau, tous les hommes de génie, ont survécu à ces blessures de la critique, à ces pauvres boulets de papier (paper-bullets of the brain) , comme dit Shakspeare. Séparons toutefois John Keats, sa poétique pensée, son élan aveugle et ardent vers le beau, des versificateurs élégans, médiocres que nous allons voir défiler devant nous.
  72. La facilité de la versification anglaise, l’espèce de poésie qui se trouve toute faite, ou du moins préparée, dans certaines combinaisons de paroles et d’images, enfin l’exemple séduisant de Byron, de Moore et de Scott, ont tellement multiplié en Angleterre les poètes médiocres et agréables, que l’auteur aurait pu sans injustice doubler la liste des noms qu’il a placés dans cette série de rapides et piquantes biographies. Atherstone, Hartley-Coleridge et beaucoup d’autres méritaient autant cet honneur que Lisle Bowles, Motherwel et Alaric Watts. La gloire et le talent de cette innombrable armée de versificateurs ne s’élève guère plus haut que ceux des sonettieri d’Italie. Une pensée ingénieuse, un rapprochement singulier, un concetto piquant, exprimé en quelques lignes mélodieuses, suffisaient au sonettiere. Une émotion douce, un sentiment naturel, mais souvent vulgaire, une observation déjà triviale, un souvenir pathétique, fournissent au poète anglais de second ou de troisième ordre, une ballade, un DIRGE, une élégie, des stances. La foule de ces morceaux, assez agréables à lire, mais presque tous d’un mérite égal, prouve la facilité du genre ; les Annuaires en sont pleins ; tout jeune homme bien élevé termine son éducation de cette manière. La poésie est ailleurs.
  73. Byron a joué un rôle assez ridicule dans cette controverse. Bowles avait attaqué Pope, qu’il avait traité de poète artificiel. Byron répondit que toute poésie est artificielle. M. Cunningham observe avec la sagacité ingénieuse dont il fait si souvent preuve, que la poésie est partout : dans la vaste forêt, sous le toit du vigneron, dans le cœur de la jeune femme entourée d’hommages, sur le champ de bataille ensanglanté. Byron, ennuyé de se voir suivi à la piste par les féroces copistes de Lara et de Manfred, prit en main la cause de Pope, celui des poètes qui lui ressemblait le moins, se détacha ainsi de ses propres imitateurs qu’il détestait. Il avait aussi le plaisir de se moquer un peu de M. Bowles, ministre protestant et homme pacifique, pieux, rangé, et qui lui semblait bon à tourmenter un peu.
  74. Sculpteur et dessinateur célèbre.
  75. Voyez l’article de Cowper.
  76. Personne plus que Landor n’est dédaigneux de la gloire littéraire. Il s’est pris de querelle avec tous les journaux, qui se sont vengés par le silence, ou par des épigrammes, du dédain qu’il leur témoignait ; et ses œuvres vraiment supérieures, ont très peu de lecteurs, même en Angleterre. Sa prose, nette, concise, éloquente, singulière, a un caractère très particulier qui rappelle les bons auteurs du temps d’Élisabeth. Landor est un de ces écrivains que la postérité retrouve après quelques siècles ; quand toutes les passions sont amorties, elle fait la découverte de leur talent, et leur rend, un peu tard, il est vrai, leur place naturelle. Cet homme bizarre, dont les écrits sont orthographiés selon un système qui lui est particulier, a passé une partie de sa vie dans la solitude et en Italie.
  77. Le Fazio de Milman a été arrangé pour la scène française, sous le titre de Clotilde. Sa Prise de Jérusalem offre des passages très remarquables.
  78. Leigh Hunt, Landor, Keats, ont marqué par leur libéralisme politique. Sotheby, Milman, sont attachés aux opinions tories. On connaît les rapports de Leigh Hunt et de Byron, rapports, qui ont abouti à une haine mutuelle.
  79. Le genre de Barry Cornwall est élégiaque, vaporeux, fleuri, privé d’énergie et de nouveauté.
  80. Peut-être trouvera-t-on un peu de banalité dans ces éloges distribués par l’aménité de M. Cunningham à ses confrères en l’art de poésie. Robert Montgomery, Barry Cornwall, Leigh Hunt, surtout Tennyson et Elliot sont des poètes souvent remarqués ; les autres noms sont introduits ici par la politesse de l’auteur anglais.
  81. , poète métaphysicien sans mysticisme, analyste et passionné ; plein de défaut, mais d’audace et de force, de pensée et de nouveauté ; il a fait de la poésie avec des syllogismes et des déductions philosophiques. Très jeune encore, il n’a donné que deux petits volumes de poésies, supérieurs pour la profondeur et la verve à celles de Barry Cornwall, de Montgomery, etc.
  82. Nous séparerons aussi de la liste des Dii Minores que M. Cunningham a pris la peine de former ici, le Corni-Law-Rhymer (le poète des lois céréales) qui a jeté récemment, au milieu du tumulte des discussions politiques, quelques pièces de vers, satires et dithyrambes, qui ont produit le plus grand effet, Ébénézer Elliot, forgeron du comté de Sheffield, s’est fait l’organe et l’expression de la colère vengeresse qui anime les masses populaires, et surtout les ouvriers des grandes villes manufacturières. C’est un homme éloquent, dont la pensée est toute radicale, et qui nous semble ne se rapprocher en rien de la satire froide et dédaigneuse du poète Crabbe. Ses poésies sont des discours de tribuns du peuple.
  83. Moïr, qui signe Δ ou delta, insère dans quelques ouvrages périodiques, et spécialement dans le Blackwood, des poésies élégiaques d’une élégance et d’une sensibilité vraiment remarquables. Ses stances à un enfant endormi sont dignes de Burns.
  84. Johanna Baillie appartient au commencement de ce siècle. Elle a contribué au mouvement littéraire que Byron et Walter Scott ont imprimé à leur temps. Ses drames ont le malheur et le défaut d’être plus philosophiques que dramatiques.
    Johanna s’est proposé le plan singulièrement métaphysique de demander à chaque passion, d’abord une comédie, puis une tragédie. Mais comment classer les passions, comment les énumérer ? La colère est-elle une passion ? L’envie est-elle une passion ? Ce parti pris a beaucoup nui au succès des drames de miss Baillie ; sa verve, emprisonnée dans un cadre argumentatif et métaphysique, n’a produit que des pièces insoutenables à la scène, et remplies de beautés que l’on ne peut apprécier qu’en les lisant. Elle est aujourd’hui dans un âge très avancé.
  85. Félicia Hemans publie des poésies intitulées Songs of the affections.
  86. Miss Landon a de la grace et de la facilité. C’est le Thomas Moore de son sexe. Plusieurs autres femmes, entre autres mistriss Norton, ont aujourd’hui de la réputation en Angleterre.
  87. Mary Howitt appartient à la fraternité chrétienne, ou, si l’on aime mieux, à la secte des quakers. Son Livre des saisons (Book of the seasons) a été fort remarqué et le méritait.
  88. Parmi les poètes, on ne peut confondre ceux qui ont obéi à des influences répandues autour d’eux, avec ceux qui, au contraire, ont influé sur la littérature. Montgomery, Grahame, Leyden, et une foule d’autres ont été sans puissance ; ils ont brillé, comme les satellites de génies plus actifs et plus originaux. Au premier rang des intelligences maîtresses qui ont poussé leur siècle dans des voies nouvelles, il faut placer Cowper. Cette naïveté, cette énergie, cette originalité, cet enthousiasme religieux qui respirent dans ses œuvres, ont été les inspirations de Coleridge, de Wordsworth et de plusieurs autres. Ces deux derniers ont transmis, en la modifiant, cette influence, qui est devenue vaporeuse et rêveuse chez Keats, mystique et métaphysique chez Shelley. Burns, autre grand homme, a donné l’impulsion passionnée que Byron a suivie, en l’alliant à une misanthropie plus intense, à un éclat et à une profondeur admirables de poésie. Byron, à son tour, a entraîné dans sa voie toute la littérature de son temps. De son côté, Scott ramenait ses contemporains vers l’étude pittoresque du passé, et Southey cherchait, non dans les traditions du pays natal, mais dans les légendes fabuleuses et brillantes des terres étrangères, le renouvellement du génie épique. Quelques hommes distingués, moins hardis, moins originaux. Campbell, Rogers, Moore, et quelques femmes douées de talent, se contentaient de chercher la perfection artistique de leurs œuvres, sans frayer un sillon nouveau ; campbell, animé d’une puissance intime et supérieure, a marqué son passage plus profondément que l’élégant Rogers, et que Moore, poète facile, agréable, orné. En dehors de ces noms, vous trouverez des talens, non des puissances intellectuelles. Les hommes que nous avons nommés sont les vrais phares poétiques du XIXe siècle en Angleterre, les flambeaux à la lumière desquels tous les autres poètes sont venus allumer leur torche, et qui rayonnent encore dans des directions différentes ou opposées. Après ce grand éclat, la poésie anglaise ne pouvait que déchoir. C’est ce qui lui arrive aujourd’hui.
  89. Les éloges nombreux que M. Allan Cunningham vient de donner à tous les poètes qu’il a fait comparoir devant lui, ne contredisent-ils pas cette critique générale, d’ailleurs si ingénieuse ? Est-il juste d’opposer une époque à une autre époque ? L’âge d’Élisabeth a eu son Shakspeare et son Spencer, et c’est bien assez. Le dix-neuvième siècle a produit Byron et Walter Scott, météores assez lumineux pour que l’avenir ne les perde pas de vue. Peut-être, si l’on voulait absolument établir un parallèle entre les deux ères poétiques, serait-il plus juste de dire que l’élévation appartenait à l’une, et la profondeur à l’autre ; d’opposer la naïveté ardente et crédule du temps de Spencer à l’analyse admirable de Byron, aux peintures inexorables de Crabbe. Il serait bon d’ajouter aussi que cette double nécessité des temps ne peut ni étonner le philosophe, ni lui inspirer un seul regret. Comment aurions-nous retrouvé cette naïveté crédule des temps passés, nous vieux de civilisation, et étayant de toutes parts notre foi chancelante ? Comment nos aïeux auraient-ils devancé deux siècles, et trouvé dans leur temps les terribles enseignemens que lord Byron a reçus de la révolution française et de Bonaparte ? La poésie n’est pas déchue ; elle s’est transformée, de même que la société ne meurt pas, mais s’enveloppe de langes nouveaux, renaît sous d’autres attributs et de nouveaux traits, toute puissante et forte.
  90. La sévérité de la critique n’a paralysé ni Byron, ni Southey, ni Moore, ni Coleridge. C’est le grand nombre d’idoles, de prétendus hommes de génie, de petites publicités de coterie, de nouveaux lords Byron, créés par l’indulgence des critiques et le caprice du public, qui a fini par le rassasier et le dégoûter. Cependant, quand il s’est présenté des poètes, comme Tennyson et Elliot, qui ont exprimé un sentiment populaire, une idée neuve, au lieu de couvrir sous le rhythme sonore le vide de leur imagination, ils ont trouvé un public attentif.