Histoire du chevalier Grundisson/Lettre 10

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- Lettre 9 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 11


Miss Byron, à Miss Selby.

mercredi au soir. Sir Hargrave est venu avant six heures. Il étois mis somptueusement. C’est M Reves qu’il a fait demander d’abord. J’étois dans mon cabinet ; le portrait que Sir Allestris nous a fait de lui, ne m’avoit pas donné plus de penchant à le recevoir. Il s’est excusé d’être venu de si bonne heure sur son impatience, et sur le désir qu’il avoit d’entretenir un moment M Reves, avant que de demander à me voir. Est-elle au logis ? C’est la première question. M Reves a répondu que j’y étois. Quelles grâces j’ai à lui rendre ! A-t-il repris ; j’adore sa bonté. Ainsi vous voyez, ma chère, que si je suis demeurée au logis, c’est pour ne pas manquer sa visite. Il faut que je vous fasse, d’après M et Madame Reves, le récit de cette première conversation. Vous savez qu’il n’échappe rien aux observations de ma cousine. Depuis qu’il m’a vue, a-t-il dit, le tems lui avoit paru d’une longueur insupportable. Il se donnoit au diable s’il avoit eu deux heures de repos. Il n’avoit jamais vu de femme pour laquelle il se fût senti tant d’inclination. Sur son ame, il n’avoit point de vues qui ne fussent des plus honorables. Il s’est levé plusieurs fois. Il a fait quelques tours dans la chambre, en ajustant sa parure, et se parcourant des yeux depuis la poitrine jusqu’aux pieds. Il a parlé avec complaisance de l’heureuse perspective qui s’ouvroit devant lui ; non qu’il ignorât que j’avois à ma suite une petite légion d’admirateurs ; mais comme il savoit aussi qu’il n’y en avoit aucun de favorisé, il croyoit pouvoir se flatter de quelque préférence. Je vous ai déjà déclaré, a-t-il dit à M Reves, que je donne carte blanche pour les articles. Ce que je ferai pour une femme si raisonnable, c’est le faire pour moi-même. Mon usage, M Reves, n’est pas de vanter ma fortune, mais j’exposerai devant vous, ou devant toute la famille de Miss Byron, l’état exact de mon bien. Il n’y en eut jamais en meilleur ordre. Une femme pour laquelle j’aurai tant de considération, sera maîtresse de vivre à la ville, à la campagne, comme son inclination l’y portera. à la campagne, elle choisira celle de mes terres qui lui conviendra le plus. Je n’aurai point d’autre volonté que la sienne. Je ne doute pas de votre amitié, M Reves, a-t-il ajouté. Je mériterai la vôtre, madame, et je vous assure que je me promets beaucoup de satisfaction dans l’alliance que j’ai en vue avec votre famille. Il a rappelé ensuite la scène qu’il avoit eue chez Miladi Williams, avec M Walden. Il a répété quelques expressions de son adversaire ; il a contrefait plusieurs de ses grimaces, et riant de toute sa force, à chaque trait dont il relevoit le ridicule ou la grossiéreté, il n’a laissé pour unique rôle, à M et Madame Reves, que le tems de rire de lui, ou du moins d’en sourire, autant que la bienséance le permet avec un fat dont on ne veut pas blesser la vanité. Comme on étoit prêt à servir le thé, Madame Reves m’a fait avertir ; je suis descendue. à mon arrivée, Sir Hargrave s’est avancé vers moi d’un air tendre. Son compliment ne l’a pas été moins. Charmante miss, m’a-t-il dit, j’espère vous trouver autant de bonté que de charmes. Vous ne sauriez vous imaginer ce que j’ai souffert, depuis que j’ai eu l’honneur de vous voir. Il m’a fait là-dessus une très-profonde révérence ; et paroissant s’allonger à mesure qu’il se redressoit et qu’il levoit la tête en arrière, on auroit cru qu’il étoit devenu plus haut pour s’être baissé. L’agréable fat, ai-je dit en moi-même. Je me suis assise, et j’ai tâché de prendre un air assez libre, en adressant quelques mots à ma cousine et à lui-même. Il a demandé en grâce que le thé fût différé d’une demi-heure, et qu’avant l’arrivée des domestiques, il lui fût permis de me répéter une partie de la conversation qu’il avoit eue avec M et Madame Reves. S’il n’avoit pas cru me faire beaucoup d’honneur, et s’il ne s’étoit pas fié à la vertu de ses huit ou dix mille livres sterlings de rente, j’ose m’imaginer qu’il auroit apporté un peu plus de cérémonie ; mais après m’avoir dit en peu de mots, combien il avoit pris de goût pour mon caractère, il a jugé à propos de s’en rapporter à la déclaration qu’il m’avoit faite de ses sentimens chez Miladi Williams. Ensuite il a parlé des avantages sur lesquels je pouvois compter dans les articles. Il a vanté l’ardeur de sa passion, et il m’a priée fort ardemment d’y répondre. J’aurois pu tourner son discours en badinage, d’autant plus que la chaleur qu’il avoit paru mettre dans ses derniers termes étoit accompagnée d’une volubilité de langue qui ne marquoit pas un cœur fort touché, qui n’étoit pas propre du moins à faire beaucoup d’impression sur le mien ; mais, pour couper court à toutes ses prétentions, je me suis déterminée à lui répondre naturellement. Je lui ai dit : si je paroissois douter, monsieur, de la sincérité de vos ouvertures, vous pourriez croire que j’en désire d’autres assurances ; mais je fais profession de bonne foi, et vous ne devez attendre de moi que la simple vérité. Je vous rends grâces, monsieur, de l’idée que vous avez de moi ; mais je ne puis accepter vos offres. Son étonnement surpasse mes expressions. Vous ne pouvez, mademoiselle ?… ce langage est-il sérieux ? Juste ciel ! Il est demeuré en silence pendant quelques minutes, en jetant les yeux sur moi, en les tournant sur lui-même, comme s’il eût dit : la petite folle ! Sait-elle bien ce qu’elle refuse ? Cependant, après s’être un peu remis de cette surprise, on m’avoit assuré, a-t-il repris, que votre cœur étoit libre ; mais il faut qu’il y ait ici de l’erreur. Quelque heureux mortel… je l’ai interrompu. Quelle conséquence, monsieur ? Une femme ne peut-elle refuser les offres du chevalier Pollexfen, sans avoir le cœur engagé ? Mais, mademoiselle, a-t-il répondu en balançant la tête, et pesant sur chaque mot ; un homme de ma sorte… qui n’est pas absolument désagréable, ni dans la figure ni dans les manières… qui tient quelque rang dans la vie… il s’est arrêté tout-à-fait, et reprenant, ne saurai-je pas vos raisons, mademoiselle ? Du moins, si votre refus est aussi sérieux qu’il le semble, faites-moi la grâce de me les apprendre. Je verrai si je puis être assez heureux pour les détruire. Je lui ai dit avec la même franchise, que personne n’étoit maître de ses inclinations, qu’on accusoit les femmes de caprice, et que je n’étois peut-être pas exempte de ce reproche ; mais que sans en pouvoir donner de raisons, on se sentoit attiré, dégouté… dégouté ! Mademoiselle, dégouté ! Miss Byron. J’ai parlé en général, monsieur ; je suis persuadée que de vingt femmes, il y en auroit dix-neuf qui se trouveroient très-flattées des attentions de Sir Hargrave Pollexfen. Mais c’est vous, mademoiselle, qui êtes cette vingtième que je suis forcé d’aimer. De grâce, donnez-moi quelque raison… ne m’en demandez pas, monsieur, pour une singularité. N’êtes-vous pas vous même un peu singulier de me faire la vingtième ? Votre mérite, mademoiselle… je l’ai encore interrompu. Il y auroit de la vanité, monsieur, à me payer d’une raison de cette nature… je vous ai promis de la bonne foi ; peut-être l’homme à qui le ciel me destine, aura moins de mérite que vous ; mais dois je le dire ? Il conviendra plus à mon goût. Pardon, monsieur, je m’expliquerois moins librement, si l’honneur me permettoit de vous tenir dans la moindre incertitude, lorsque je n’y suis pas moi-même. Sa vanité m’a paru blessée. Il conviendra plus à votre goût ! A-t-il répété plusieurs fois, en jetant les yeux autour de lui. Et c’est donc sérieusement, mademoiselle, que vous êtes si déterminée. Oui, monsieur. Son air est devenu plus sombre. Suis-je assez confondu, a-t-il repris d’un ton assez brusque. Mais je n’accepte point une réponse si vague et si contraire à mes espérances ; vous m’avez promis de la sincérité, mademoiselle ; dites-moi du moins si vos affections sont engagées ? Dites-moi s’il existe quelque heureux homme à qui votre cœur ait accordé la préférence ? Je lui ai répondu que je ne lui connoissois aucun droit pour me faire cette question. Il a continué ; permettez, mademoiselle, que je m’explique davantage ; je connois M Fenwick et M Greville ; ils m’ont avoué tous deux que vous ne leur avez donné aucune espérance. Cependant ils déclarent qu’ils ne l’ont pas perdue. Dites, mademoiselle, leur avez-vous parlé aussi nettement qu’à moi ? Hé bien, monsieur, je vous assure que je leur ai fait les mêmes réponses. Et M Orme, mademoiselle ? Je le regarde, monsieur, comme un des meilleurs caractères du monde. Ah ! Mademoiselle, que ne me dites-vous donc que vous êtes engagée ? Quand je le serois, monsieur, peut-être cet aveu ne serviroit de rien. Ne vous serviroit de rien ! S’est-il écrié fort vivement ; en vérité, chère Miss Byron… j’ai de l’orgueil, mademoiselle ; si je n’en avois point, je n’aspirerois pas à votre faveur. Mais permettez-moi de dire que ma fortune, ma naissance et mon ardente affection n’ont rien qui soit indigne de vous ; c’est du moins le jugement que votre famille en portera, si vous me faites l’honneur de consentir que je lui fasse l’ouverture de mes sentimens. J’ai répondu à ce fier propos ; je souhaite, Sir Hargrave, que votre fortune serve à votre bonheur ; ce qui ne manquera point, si vous l’employez à faire du bien ; mais, fût-elle incomparablement plus grande, cet avantage seul n’a point de charme pour moi ; mes devoirs croîtroient avec mon pouvoir. Je ne jouis pas d’une grosse fortune ; mais le fût-elle beaucoup moins, elle satisferoit mon ambition, aussi long-tems que je vivrai dans l’état où je suis ; et si je passe à l’état du mariage, je saurai me renfermer dans celle de l’homme que j’aurai choisi. Ici l’air flatteur et passionné a repris place sur le visage du baronnet ; il a juré que je serois à lui, et que chaque mot qui sortoit de ma bouche ajoutoit un nouveau nœud à sa chaîne ; mais je l’ai prié de finir absolument un entretien que je ne pouvois plus supporter. à condition, m’a-t-il dit, que je lui permettrois de paroître quelquefois chez Madame Reves. Sans aucun rapport à moi, ai-je répliqué. Vous ne fuirez pas du moins, mademoiselle, a-t-il repris, vous ne refuserez pas de me voir. Je vous le déclare, Miss Byron, vous avez un amant de plus ; je ne cesserai pas de vous poursuivre que vous ne soyez à moi, ou que je ne vous voie la femme d’un autre. Il a prononcé ces derniers mots d’un ton qui m’a choquée autant que le discours même. Ma réponse s’en est ressentie : dans une conversation qui a duré trop long-tems, ai-je dit d’un air froid, je me félicite de n’avoir pas un mot à me reprocher, ou qui puisse me laisser le moindre regret. Cette réflexion l’a piqué. Il m’a répondu qu’il n’étoit pas de la même opinion ; et se baissant vers moi, d’un air assez insolent, il m’a dit qu’il me soupçonnoit d’un peu d’orgueil. De l’orgueil, monsieur ? Oui, mademoiselle, un peu d’orgueil avec beaucoup de cruauté. De la cruauté, monsieur ? De l’orgueil, mademoiselle, de la cruauté et de l’ingratitude. Il m’a paru alors que je ne demeurois plus que pour être insultée. Tout ce que j’avois entendu du chevalier Allestris m’est revenu à l’esprit. Si vous me croyez si coupable, ai-je repris sans m’échauffer, trouvez bon, monsieur, que je me retire pour étudier mieux mes sentimens ; et faisant une profonde révérence, je me suis hâtée de sortir. Il m’a conjurée de demeurer ; il m’a suivie jusqu’au pied de l’escalier ; mais je suis montée sans l’écouter. M et Madame Reves m’ont raconté qu’après mon départ, il avoit fait éclater non-seulement son orgueil, mais le fond de son mauvais naturel. Il s’est mordu les lèvres, il s’est promené à grands pas dans la chambre ; ensuite, s’étendant sur un fauteuil, il s’est abandonné aux plaintes, il s’est défendu lui-même, il s’est accusé, il a recommencé ses défenses et ses accusations ; et cette scène a fini par supplier M et Madame Reves de lui accorder leur protection. Il ne pouvoit comprendre, leur a-t-il dit, qu’avec de si honorables intentions, avec tant de pouvoir de me rendre heureuse, il eût le malheur d’essuyer des refus. Son ressentiment s’est tourné contre M Orme, qui est, dit-il, le rival favorisé, si quelqu’un l’est réellement ; car il croit avoir reconnu que ce n’est ni Greville, ni Fenwich. Il a confessé que ma fierté l’avoit piqué jusqu’au vif ; enfin il a prié Madame Reves de me faire appeler en son nom ; mais l’humeur où elle le voyoit, ne la disposant point à lui accorder cette faveur, il m’a fait prier lui-même de descendre. J’ai répondu civilement que j’étois occupée à vous écrire, et que j’espérois que Sir Hargrave, mon cousin et ma cousine, auroient la bonté d’agréer cette excuse. J’ai nommé M et Madame Reves pour adoucir mon refus. Cette réponse n’a fait qu’irriter sa bile. Il a demandé pardon à Madame Reves ; mais il a protesté qu’il s’attacheroit à mes pas comme une ombre, et qu’en dépit de la terre et des enfers, je serois Miladi Pollexfen. Il est sorti dans cette chaleur, les yeux roulans et le visage enflammé. Ne vous semble-t-il pas, ma chère, qu’étant comme je suis, sous la garde de mon cousin Reves, il a pris cette aventure avec un peu trop de patience dans sa propre maison ? C’est peut-être cette raison même qui l’a rendu si tranquille. Nous le connoissons pour un des meilleurs hommes du monde. Et l’éclat de huit ou dix mille livres sterlings de rente… cependant, avec une fortune aussi indépendante que la sienne… mais la grandeur a toujours ses charmes. Ainsi Sir Hargrave nous a confirmé tout ce que le chevalier Allestris nous avoit appris de son caractère. Je crois que de tous les hommes, c’est celui que je redoute le plus. Sir Jean Allestris nous l’a représenté méchant, vindicatif ; si je me trouvois forcée de l’entendre sur le même sujet, j’aurois grand soin de lui répéter nettement que je n’ai pas le cœur engagé, du moins, autant que je le pourrai, sans ranimer ses prétentions, dans la crainte qu’il ne se porte à quelque violence. Je vous jure, chère Lucie, que de tous les hommes que j’ai vus, il est le dernier dont je voulusse devenir la femme. Puisse-t-il être si piqué que je ne le revoie jamais. Miladi Williams nous a fait avertir qu’il y aura bal d’opéra jeudi prochain ; elle veut se réserver le soin de mes habits. Je lui ai fait dire que je ne voulois rien de trop remarquable, et que je serois très fâchée d’attirer sur moi tous les yeux de l’assemblée.

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