Histoire du chevalier Grundisson/Lettre 12

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- Lettre 11 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 13


Miss Byron, à Miss Selby.

mercredi, 23 février. J’ai reçu la lettre de mon oncle et les deux vôtres. Tous les conseils qui me viendront d’un lieu si cher, auront quelque effet pour ma conduite, soit à titre d’avis ou de reproche. James est parti pour Northamptonshire, je vous prie de le recevoir avec bonté ; c’est un très-honnête homme, et l’on m’a assuré qu’il a dans le cœur une forte inclination ; ainsi l’impatience qu’il avoit de quitter Londres, se trouve expliquée. Je me souviens d’avoir entendu dire à mon oncle que les jeunes gens sans fortune, qui pensent au mariage, ne doivent point être découragés. Qui voudroit servir, lorsqu’il peut commander ? L’honnête pauvre est une partie très-estimable de la race humaine. M Reves a pris la peine de voir plusieurs domestiques qui se sont présentés pour moi, mais il n’en a point encore vu qui me convienne, à l’exception d’un seul qui s’est offert ce matin, âgé d’environ vingt-six ans, et de fort bonne physionomie. Je me propose de l’arrêter ; il paroît fort bien élevé, et digne même d’une fort bonne condition. Madame Reves, qui en est extrêmement contente, a déjà fait écrire au dernier maître qu’il a servi ; c’est un jeune homme, nommé M Bagenhall, dans le voisinage de Réading, dont il parle fort bien, et qu’il n’a quitté, dit-il, très-modestement, que parce qu’étant livré aux plaisirs de son âge, il aime à se retirer trop tard. Wilson, c’est le nom de ce nouveau laquais, n’est à Londres que d’hier, et s’est logé chez sa sœur, qui est une veuve, établie dans Smithfield. Il demande d’assez gros gages ; mais on ne doit pas se tenir à quelques pistoles avec un bon domestique ; il faut l’aider à mettre quelque chose en réserve pour le tems de la vieillesse et de l’infirmité. Madame Reves vouloit l’engager à la première vue ; elle répondoit de lui, dit-elle, sur sa physionomie et sur son langage. Je ne vous en aurois pas si long-tems entretenue, si je n’étois fort portée à le prendre. Sir Hargrave s’est fait revoir ici ; j’étois avec Madame Reves et quelques dames de nos amies qui étoient venues passer familièrement une partie du jour avec nous, et me suis excusée de le voir sous ce pretexte ; mais il a vu Madame Reves ; c’est un mêlange d’orgueil et d’humilité. Il avoit résolu, la dernière fois, de ne plus m’importuner ; mes dédains l’avoient mortellement piqué ; mais la force lui manque pour soutenir ses résolutions. Il s’est reproché sa foiblesse ; je serai sa femme, il en a juré ; un homme tel que lui se voir refusé par une personne dont la fortune a si peu de proportion avec la sienne, et qui fait profession de n’avoir dans le cœur aucun homme qu’elle lui préfère ! (oh, Sir Hargrave se trompe sur ce point ! Car il y a peu d’hommes au monde que je ne préférasse à lui ; se voir refusé avec tous les avantages qu’il veut m’assurer, avec une figure qui n’a rien assurément de méprisable !) et M Reves dit qu’alors il s’est considéré de la tête aux pieds dans une glace voisine ; c’est ce qui lui paroît tout-à-fait inexplicable, absolument incompréhensible. Il a demandé si M Greville étoit venu avec quelques espérances. M Reves a répondu que j’étois offensée de son voyage, et qu’il n’en tireroit aucun fruit. C’est un tourment de moins, a-t-il repris avec un soupir. Ce M Greville s’est échappé dans notre premier entretien à quelques discours un peu libres, sur lesquels je veux passer, puisqu’il n’est pas plus heureux que moi. Je connois sa présomption ; mais je souhaiterois que l’affaire dépendît entre nous de la pointe de l’épée, il n’obtiendroit pas de moi une aussi pitoyable composition que de Fenwich. Ce que je ne puis passer, M Reves, c’est le reproche qu’on fait à mes mœurs ; assurément, je vaux mieux sur ce point qu’un Greville et un Fenwick : quel est l’homme au monde qui ne s’est pas accordé quelques libertés avec les femmes ? Vous le savez, monsieur, elles ne nous en estiment pas moins. Un reproche à mes mœurs ! Et dans la bouche d’une femme ! Sur ma foi l’objection est bizarre : qu’en dites-vous, monsieur ? Il me semble, ma chère, que M Reves a poussé bien-loin la patience ; c’est un homme fort doux, quoique ma cousine assure qu’il ne manque pas de vivacité dans l’occasion : il a donné une audience fort tranquille à Sir Hargrave, qui a pris congé de lui, en jurant encore que je serois sa femme, malgré toutes sortes d’oppositions. lundi au soir.

M Greville est venu à la fin de l’après-midi, il m’a demandé en grâce quelques momens d’entretien particulier ; je l’ai prié de m’en dispenser, et de se souvenir qu’au château même de Selby, je n’avois jamais eu cette complaisance pour personne ; mais il a supplié instamment M et Madame Reves de le laisser seul avec moi. Son empressement étoit de savoir quelles étoient les espérances de Sir Hargrave ; il a marqué là-dessus une vive inquiétude : il espéroit, ma-t-il dit, qu’un homme de ce caractère feroit peu d’impression sur moi, et que Miss Byron ne donneroit pas la préférence aux seuls avantages de la fortune, sur un ancien serviteur qui n’avoit pas cessé de l’admirer depuis son enfance, et qui ne manqueroit de rien pour la rendre heureuse. Je lui ai répondu qu’il étoit extrêmement fâcheux pour moi de me trouver si souvent obligée de lui faire les mêmes réponses ; que j’étois incapable d’offenser personne, sur-tout un voisin qui étoit lié d’amitié avec toute ma famille ; mais qu’il m’étonnoit de ne pas sentir que je ne lui devois aucun compte de mes sentimens et des visites que je recevois. Il m’a fait des excuses qui ont abouti à me demander du moins quelque assurance que je ne favorisois pas les prétentions de Sir Hargrave. Non, monsieur, lui ai-je dit avec assez de force ; je ne veux aucune explication de cette nature : ne seroit-ce pas vous accorder un droit de censure sur ma conduite, et vous donner des assurances qui sont fort éloignées de mes intentions ? Il a pris le ciel à témoin qu’il m’aimoit plus que lui-même. Il a juré avec imprécation qu’il persévéreroit jusqu’au dernier soupir ; et que s’il pouvoit penser que Sir Hargrave eût conçu la moindre espérance, il prononceroit hardiment sur le nombre de ses jours. M Greville, lui ai-je dit, je ne connois que trop vos emportemens ; ce qui s’est passé entre vous et M Fenwick m’a causé assez de chagrin, et dans une entreprise de la même nature, vos jours pourroient être comptés comme ceux d’un autre ; mais je n’entre point dans vos vues, ayez la bonté seulement de ne pas traiter d’incivilité la résolution que je prends de renoncer désormais à l’honneur de vos visites. Je voulois sortir ; il s’est mis entre la porte et moi. Au nom du ciel, chère miss ! Ne sortez point en colère ; si vous ne changez rien à mon sort, daignez du moins m’assurer que ce petit maître… eh ! De quel droit, ai-je interrompu, osez-vous exiger des assurances de cette nature ? Ses droits, m’a-t-il dit, n’avoient pas d’autre fondement que ma bonté. Chère Miss Byron, dites-moi que Sir Hargrave n’aura point l’art de toucher votre cœur, dites-le moi pour son intérêt, si ce n’est pas pour le mien ; car je sais que peu vous importe ce que je devienne : mais que ce ne soit pas ce tigre à face blême, qui obtienne votre affection ; ce nom peint son caractère. Si la préférence est réservée à quelqu’autre qu’à moi, faites-la tomber du moins sur quelqu’un, au mérite et au bonheur duquel il ne soit pas impossible de souscrire : pour votre propre réputation, choisissez, rendez heureux un homme d’honneur ; et si je n’ose vous supplier en qualité d’amant, faites la grâce à un voisin, à un ancien ami, de l’assurer que ce ne sera pas le chevalier Pollexfen. Puis-je savoir, monsieur, lui ai-je demandé d’un air tranquille, quelle affaire vous amène à Londres ? Vous devinez la plus importante, mademoiselle ; il m’est revenu que ce petit maître avoit des prétentions sur votre cœur, et qu’il se vantoit déjà du succès ; mais si j’avois quelque certitude… que ses richesses ne vous disposeront pas… eh bien, M Greville, retourneriez-vous en Northamptonshire ? Au fond, mademoiselle, maintenant que je me trouve à Londres, que j’ai commandé un équipage, et que j’ai d’autres arrangemens… le parti que vous prendrez là-dessus, monsieur, est tout-à-fait indifférent pour moi ; vous aurez seulement la bonté de vous souvenir, que comme vos visites ne regardoient que mon oncle Selby en Northamptonshire, elles ne devoient avoir de rapport ici qu’à mon cousin Reves. Je sais trop, mademoiselle, que vous pouvez être cruelle quand vous le voulez ; mais vous plaît-il que je retourne en province ? S’il me plaît, monsieur ? En vérité, M Greville fera ce qu’il plaît à lui-même, je demande seulement qu’on m’accorde la même liberté. Vous êtes si délicate, mademoiselle ! Si fort en garde contre la crainte de donner le moindre avantage ! Et les hommes, monsieur, en prennent tant de la moindre occasion ; mais quelque idée que vous ayez de ma délicatesse, je suis juste, et je vous assure que si je n’étois pas déterminée… déterminée… oui, oui, mademoiselle, et quelquefois jusqu’à l’obstination. J’avoue que ma commodité ne me permettoit pas trop de prendre ce tems pour venir à la ville. Dites, mademoiselle, que vous souhaiteriez de me voir partir, et que ni ce Sir Hargrave, ni le neveu de votre nouveau père (car ces nouvelles parentés m’alarment) ne feront aucune impression sur votre cœur, et que vous ne me refuserez point l’honneur de vous voir dans les visites que je rendrai à M Reves ; je vous promets alors de partir avant la fin de cette semaine : j’écrirai dès ce soir à Fenwick, pour lui apprendre ce qu’il ne doit pas ignorer, et que je pars sans emporter beaucoup de fruit de mon voyage. Cet avis pourra vous épargner la vue de votre second fléau

c’est le nom que

votre cousine Lucie nous donne quelquefois à tous deux. Vous êtes si peu capable de modération, M Greville, que d’autres pouvant ne l’être pas plus que vous, je ne vous dissimulerai pas que ce seroit m’épargner quelque peine… ah ! Prenez garde, mademoiselle, prenez garde vraiment de donner trop d’avantage à un pauvre malheureux qui entreprendroit le tour du monde, sur la moindre apparence de pouvoir vous obliger ; mais vous ne dites rien de Sir Hargrave et de votre nouveau frère ? Pardon, mademoiselle, si je suis assez effrayé par ces rampans, ces insinuans personnages qui vous attaquent du côté de la compassion, pour insister sur quelque assurance. Eh quoi ! Mademoiselle, ne pouvez-vous me la donner avec vos précautions ordinaires ? Ne puis-je l’obtenir à titre de voisin et d’ancien ami ? Car il n’est pas question ici d’amour. Eh bien, M Greville, en qualité de voisine et d’ancienne amie, autant que pour l’intérêt de votre propre commodité, qui ne vous permettoit pas trop de venir à Londres, je vous conseille de retourner en province. Avec quelle délicatesse, mademoiselle, vous m’avez conduit à votre but ! Vous devez me remercier au moins de vous en avoir donné l’occasion ; mais la condition, s’il vous plaît ; la condition, si je reçois l’avis d’une si bonne voisine. Je ne la refuse pas, monsieur, et je vous déclare, avec la dernière sincérité, comme au voisin, comme à l’ancien ami de ma famille, que je n’ai pas encore vu l’homme dont je puisse penser à faire mon mari. Vous l’avez vu, mademoiselle ; sur ma foi vous l’avez vu : et le misérable s’est saisi de ma main en dépit de toute ma résistance. Vous me la donnerez, a-t-il dit en la portant à sa bouche ; et de ses lèvres il me l’a pressée avec tant de violence, qu’il y a laissé la marque de ses dents. Il m’est échappé un cri de surprise, et je puis dire de douleur. Mais il a contrefait mon exclamation ; et m’arrachant l’autre main, sur laquelle il s’est hâté d’imprimer aussi ses dents : vous serez heureuse, m’a-t-il dit, si je vous en laisse une ; je vous mangerois volontiers toute vive. Voilà, ma chère, votre languissant, votre inconsolable Greville. Je me suis sauvée dans la chambre voisine ; il m’a suivie d’un air fort libre, il m’a priée de lui laisser voir mes mains, et se tournant vers M Reves, il lui a dit d’un ton plaisant : en vérité, j’ai pensé dévorer votre charmante cousine ; je commençois par ses mains. Cette marque de tranquillité et d’assurance m’a plus offensée que l’action même, parce qu’elle m’a fait connoître que sa gaieté naturelle n’étoit point altérée. Cependant je n’ai pas voulu paroître trop sérieuse ; mais je craindrois, si je me retrouvois seule avec cet homme-là, qu’il ne mangeât réellement mes deux mains. En sortant il m’a dit qu’il me croyoit un peu revenue de ma frayeur. Voyez, a-t-il ajouté, ce qu’on gagne à réduire un honnête homme au désespoir ; mais vous voulez que je quitte la ville ? Souvenez-vous donc de ce que vous m’avez déclaré. Il m’a laissée fort aise d’être délivrée de lui. Pendant que M Reves le conduisoit, il a dit que pour aller au-devant de tous mes désirs, il ne me rendroit plus qu’une visite avant son départ, et qu’il alloit écrire sur le champ à M Fenwick qu’il retourne en Northamptonshire.

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