Histoire du chevalier Grundisson/Lettre 129

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
- Lettre 128 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 130


Miladi Grandisson à la même.

jeudi, 19 mars. Vous attendez les circonstances de la scène d’hier. Sir Charles est allé à Grosvenor-Squarre, pour s’informer de la disposition et de la santé de ses nobles hôtes. En arrivant hier à cinq heures chez Miladi L je trouvai la chère Clémentine abîmée dans ses craintes. Il faut, me dit-elle, que je sois plus coupable que je ne l’ai cru : car d’où viendroit cette extrême confusion de paroître devant des parens que j’ai toujours honorés, devant des frères et des amis qui m’ont toujours été chers ? ô miladi ! Quel supplice que les remords, sur-tout pour un cœur fier ! Ensuite, jetant les yeux sur les articles ; que je lise encore une fois ce que je dois signer : et voici les remarques qu’elle fit en lisant. 1 dur, dur article que le premier ! Mais votre chevalier, madame, mon quatrième frère, mon ami, mon protecteur, assure qu’en le signant, je m’acquitterai de tout ce que je lui dois : hé bien, je m’y soumets. 2 flatteuse perspective pour mon orgueil, pour l’espérance que j’ai de soulager les pauvres, les malheureux ! 3 la liberté de nommer mes domestiques, mon confesseur même… attentif, indulgent chevalier ! Si je renonce au principal désir de mon cœur, je n’insisterai point sur ces conditions. Mes parens auront alors tous les droits. Il n’y a rien assurément, sur quoi j’aspire à l’indépendance. 4 je reconnois, chevalier, votre protection et votre bonté. 5 si mes amis s’engagent, ils seront fidelles à leur promesse. Notre famille est sans tache sur l’honneur. J’espère que le général ratifiera la caution de ses frères : mais il me haïra, je le crains. Généreux Grandisson ! Que votre conclusion est séduisante ! Et vous, miladi, vous me dites que mon bonheur est nécessaire à la perfection du vôtre ! Quel motif ! Conduisez-moi ; je me livre à vous, madame. Ma chère Miladi L ma seconde protectrice, vous m’accorderez aussi votre compagnie. Une femme telle que vous, une sœur du chevalier Grandisson, qui me reconnoît pour son amie, et qui répond de ma conduite, va relever l’humiliée Clémentine aux yeux de son indulgente famille… et Sir Charles ne doit-il pas se trouver là, pour les disposer tous à recevoir favorablement la fugitive ! Partons, conduisez-moi, je vous suis. Elle avoit néanmoins dans les yeux quelque chose d’égaré ; et nous donnant une main à chacune elle s’est laissée conduire au carrosse. Mais, en y montant, elle trembloit, elle chanceloit, elle paroissoit dans un trouble extrême. Nous nous efforcions de la rassurer. Le carrosse marchoit vers Groscvenor-Squarre. Lorsqu’il se fut arrêté, elle jeta ses deux bras autour de Miladi L et cachant son visage dans son sein, elle invoqua le secours du ciel. Comment, comment, s’écria-t-elle, pourrai-je regarder en face mon père et ma mère ? Sir Charles parut au bruit du carrosse. Il remarqua son émotion. Il est digne de vous, mesdames, dit-il à Miladi L et à moi, d’accompagner notre chère Clémentine. Vous allez trouver la récompense de votre bonté, dans le plaisir de la voir reçue avec des transports de joie, par de tendres parens, qui ne respirent que pour leur fille. Ah ! Chevalier ! C’est tout ce qu’elle put dire. Je vais vous conduire, très-chère Clémentine, dans un cabinet où vous ne verrez que les personnes avec qui vous êtes, jusqu’à ce que vous ayiez rappelé vos esprits. Je craignis que dans son trouble elle n’eût point entendu ce sage conseil ; je le répétai après Sir Charles. Son courage en augmenta visiblement. Elle lui tendit une main tremblante ; il la conduisit dans un cabinet, par une porte dérobée, qui donnoit sur le vestibule. Nous la suivîmes, Miladi L et moi. Nous nous assîmes à ses côtés, et Sir Charles vis-à-vis d’elle. Nos sels, nos exhortations eurent beaucoup de peine à lui faire retrouver ses forces. Lorsqu’elle fut un peu ranimée ; doucement, nous dit-elle, en levant le doigt, et nous regardant d’un œil effrayé ; parlons bas, nous pourrions être entendus ! Ensuite se fortifiant de plus en plus ; ô chevalier ! Reprit-elle, que vais-je dire ? Que vais-je faire ? Quelle contenance suis-je capable de prendre ? Est-il vrai, est-il possible que je sois dans une même maison, avec mon père, ma mère, mes frères ? Qui encore ? Qui encore ? Ajouta-t-elle avec précipitation. Il est réglé, lui dit Sir Charles, par ménagement, par tendresse pour vous, ma très-chère Clémentine, que vous ne verrez d’abord que votre mère ; ensuite votre père, et quand vous le souhaiterez, vos frères, Madame Bemont, le père Marescotti. On vint appeler Sir Charles. ô monsieur, monsieur ! Ne me quittez pas : et se tournant vers Miladi L et moi ; ne me quittez pas, mesdames ! Vous êtes la bonté même. Sir Charles rentra presqu’aussi-tôt : votre mère, mademoiselle, toute indulgente, meurt d’impatience de vous serrer contre son sein. Quelle joie vous allez lui causer ! Il lui présenta la main. Elle lui donna la sienne, en nous faisant signe de ne pas la quitter. Nous la suivîmes dans l’appartement où sa mère l’attendoit. Au moment qu’elles se virent, elles coururent l’une à l’autre, les bras ouverts. ô madame ! ô ma Clémentine ! C’est tout ce qui put sortir de leurs lèvres. Elles tombèrent toutes deux sur le plancher ; la mère, ses bras autour du cou de sa fille, et ceux de la fille autour du corps de sa mère. Nous nous hâtâmes de les relever, et Sir Charles les fit asseoir l’une proche de l’autre. Pardon, pardon ! S’écria la chère fille, mains et yeux levés, échappant aux bras de sa mère, pour tomber à genoux devant elle ; mais elle ne put prononcer un mot de plus. Le marquis, incapable de se contenir plus long-tems, entra tout-d’un-coup, à grands pas… ma fille ! Mon enfant ! Ma Clémentine ! Je vois donc mon cher amour ! Sir Charles l’avoit relevée à demi, lorsque le père entra. Elle retomba sur le plancher, les bras étendus : ô mon père ! Pardon, pardon ! Le marquis la releva tout-à-fait, avec l’assistance de Sir Charles ; et la plaçant entre sa femme et lui, tous deux passèrent un bras autour d’elle. Ses prières furent répétées pour le pardon, d’une voix interrompue par ses sanglots, et les bénédictions coulèrent de même, de leurs cœurs paternels, à leurs lèvres. Après ces grandes émotions, lorsqu’ils eurent la force de parler, et que Clémentine osa commencer à lever les yeux, d’abord par intervalles, et les baissant aussi-tôt sous les leurs ; voyez, madame, voyez, monsieur, leur dit-elle, la généreuse dame à qui… (en regardant Miladi L) voyez (en me regardant) plus qu’une femme… un ange… elle vouloit dire plus ; mais les expressions semblèrent lui manquer. Nous avons déjà vu, admiré, dit civilement le marquis, la plus noble des femmes dans Miladi Grandisson. Il se leva, pour s’approcher de Miladi L et de moi. Sir Charles nous conduisit toutes deux vers lui ; et Clémentine, qui se trouvoit proche de moi, saisit une de ses mains, qu’elle pressa de ses lèvres. Elle paroissoit chercher des termes qui ne se présentoient point. Nos yeux félicitoient aussi beaucoup plus que nos expressions, le père, la mère et la fille. Sir Charles sortit alors ; mais revint bientôt avec les deux frères. Il me seroit difficile de dire s’ils marquèrent plus de joie, que Clémentine ne témoigna de confusion. Elle recommença à parler de grâce et de pardon ; mais le prélat l’interrompit : pas un mot de nos afflictions passées. Personne ici n’est coupable. Nous nous revoyons heureux ; heureux par les conditions dont nous sommes redevables à cet ami du genre humain, et de notre famille en particulier. Jéronimo avoit serré sa sœur entre ses bras. Mon frère, dit-il à l’évêque, que j’applaudis à vos tendres assurances ! Chacun des articles aura son exécution. Nous nous réjouirons en Angleterre avec le chevalier : et lui, et tout ce qu’il a de cher, nous accompagneront en Italie. Nous ne composerons qu’une famille. Sir Charles introduisit alors Madame Bemont ; et Clémentine se précipita aussi-tôt dans ses bras. Grâce, grâce, très-chère madame ! Si vous me l’accordez, je l’obtiens de la vertu. Pardonnez une malheureuse fille, qui n’auroit jamais fait déshonneur à vos leçons, ni aux exemples de sa mère, si d’épaisses ténèbres n’avoient obscurci sa raison. Dites que vous me pardonnez, comme les meilleurs des pères et des mères, et comme toute une indulgente famille. Madame Bemont lui fit une réponse digne de sa prudence et de son amitié. Le père Marescotti fut introduit par le marquis même, avec le respect dû à la piété. Mon père, lui dit Clémentine, avant qu’il eût ouvert la bouche, je me soumets à toutes les pénitences que vous jugerez à propos de m’imposer. Il parla peu ; mais son action exprima, autant que ses termes, la joie dont il étoit pénétré. Qui condamnera, dit-il modestement, lorsqu’un père, une mère et des frères, si zélés pour l’honneur de leur famille, s’accordent à pardonner ? Il fut réglé, entre la famille et Sir Charles, qu’on ne diroit pas à Clémentine un mot en faveur du comte de Belvedère : mais on le pria de lui apprendre que le comte est en Angleterre. Tout le monde ayant été vivement ému, Sir Charles proposa de se retirer, et de laisser retourner Clémentine pour cette nuit chez Miladi L en regardant sa visite comme une préparation pour le changement de sa demeure. Mais toute la famille déclara d’une seule voix, qu’elle ne pouvoit se séparer d’une fille et d’une sœur rendue à leurs espérances. Elle fit connoître elle-même que c’étoit flatter ses plus chers désirs : avec un air de reconnoissance néanmoins, et le genou à demi-courbé. Dans le transport d’une joie générale, qui pense, dit Sir Charles, à la fidelle Camille ? Pourquoi Camille ne viendroit-elle pas féliciter sa maîtresse et toute l’assemblée, du plus heureux des évènemens ? Tout le monde demanda Camille. Elle vint avec un empressement inexprimable. Elle répandit des larmes de joie. Ah Camille, lui dit Clémentine en l’embrassant, je vous ai traitée trop cruellement, mais ce n’est pas moi qu’il faut accuser ; hélas, hélas ! Je n’étois plus à moi-même. Je m’efforcerai de vous en dédommager. Cette bonne fille ne répondit qu’en remerciant le ciel de pouvoir serrer encore une fois contre son sein, sa chère jeune maîtresse, et protestant qu’elle ne se plaignoit de rien. Sir Charles n’oublia point de demander grâce pour Laure. Clémentine assura qu’elle ne méritoit aucun blâme, qu’elle lui avoit obéi avec répugnance, et qu’obtenant grâce pour elle-même, Laure devoit l’obtenir aussi. Mon très-cher amour, dit la marquise, nous sommes convenus que vos domestiques seroient de votre choix. Le chevalier, nous n’en doutons point, pensoit à Laure, en proposant cet article. Le jeune anglois n’y sera pas moins compris. Leur sort, chère Clémentine, est entre vos mains. M’est-il permis, reprit Sir Charles, de faire pour moi-même une demande à Clémentine, une demande qui s’accordera parfaitement avec les articles ? Il n’y en a point, chevalier, répondit-elle, que je sois capable de vous refuser. Je ne la ferai point aujourd’hui, mademoiselle, ni même demain. Après les agitations que nous avons soutenues aujourd’hui, demain doit être un jour de repos. Toute la compagnie me fera l’honneur de dîner chez moi vendredi. Les articles peuvent être signés ce jour-là, et je remets à vous demander alors une grâce que je me flatte d’obtenir. L’invitation de Sir Charles fut civilement acceptée ; et demain… Clémentine et Madame Bemont, qui demandent à me voir. Charmante surprise ! Sir Charles étoit sorti, et ne faisoit que rentrer, lorsque les deux dames sont arrivées. La joie que j’ai eue de les voir, passe mes expressions, sur-tout en remarquant à Clémentine un visage serein, qui ne se ressentoit plus de l’infortune. Nous sommes venues, a dit Madame Bemont, rendre nos premiers devoirs à ceux qui ont rétabli la paix et le bonheur dans une famille entière. Clémentine n’a pas eu de repos, qu’elle n’eût fait ses vifs remercîmens à Miladi Grandisson, pour le secours qu’elle reçut hier de sa présence. La reconnoissance, a dit Clémentine, est l’unique occupation de mon cœur. Mais, chevalier, où trouverai-je des expressions ? Je vous conjure de m’expliquer votre demande. Vous, chère Miladi Grandisson, dites-moi, si vous le savez, en quoi je puis obliger mon quatrième frère. Ma très-chère Clémentine, a répondu Sir Charles, commencez par fortifier votre cœur contre une douce surprise ; car je ne vous en prépare point d’autre. Vous n’avez pas encore signé les articles, et je me figure que vos parens ne l’ont pas encore fait non plus. Monsieur ! Chevalier ! Que je ne vous alarme point, mademoiselle. Il a mis une des mains de Clémentine dans la mienne ; il a pris l’autre d’un air fort tendre : votre dessein est de les signer, a-t-il repris ; ils le feront aussi, j’en suis sûr. Demain, lorsque nous serons tous rassemblés, tout sera signé de part et d’autre. Je l’espère assurément. Ils ne penseront point à se dédire ? Non, non, mademoiselle : et vous devez compter par conséquent, que le comte de Belvedère ne vous sera jamais proposé avec la moindre instance. Sans doute, sans doute, a-t-elle vîtement répondu. Auriez-vous de la répugnance, mademoiselle, après votre retour en Italie, à voir le comte de Belvedère, comme un ami de votre famille, comme un admirateur de votre mérite, comme un homme de qualité du même pays ? J’aurai toujours pour le comte la considération que je dois à un homme d’honneur, à l’ami particulier de mon frère le général, et de toute ma famille : mais je ne puis le regarder sous un autre jour. Quelles sont les vues du chevalier Grandisson ? Ne me tenez pas en suspens, monsieur. Votre père et votre mère, mademoiselle, vos frères étoient venus dans l’espérance de vous fléchir en faveur du comte. Ils ont renoncé à cet espoir… oui, monsieur. … et vous laissent un pouvoir absolu sur vos volontés et sur tous vos désirs, aux conditions que vous avez promis de signer : mais je vous demande, si le comte se trouvoit en France, lui permettriez-vous de se rendre ici, pour prendre congé de vous et de votre famille, avant son départ pour la cour de Madrid ? Quoi, monsieur ! à titre d’homme qui espère de moi quelque chose de plus ? Non, mademoiselle, à titre seulement d’ami de toute votre famille ; sans autre vue, à présent qu’ils vous verront si déterminée, que d’obtenir vos vœux, vos prières pour le bonheur de sa vie, comme vous souhaitez sûrement les siennes. J’y consentirois dans cette seule vue… mais s’il attendoit de moi quelqu’autre faveur, s’il se flattoit… ô chevalier ! Miladi et Madame Bemont ! Qu’on ne me tente plus sur ce point, ce seroit violer les articles. Toute persuasion ne seroit qu’une violence. Il n’est question, mademoiselle, de rien de cette nature. Les articles seront inviolablement observés du côté de vos parens. Mais vous voyez que Madame Bemont, dont l’intention étoit de ne remettre jamais le pied dans cette île, y est revenue pour obliger votre mère. Et si, dans l’affliction que tout le monde a ressentie de cette absence, l’homme pour qui votre famille a toujours eu de l’estime, avoit accompagné votre père, vos frères… Sir Charles s’est arrêté, en la regardant d’un air si sensible, et mettant dans ses yeux, lorsqu’ils ont rencontré les siens, une tendresse si modeste. (toutes les grâces de la douce persuasion sont à lui !) ô chevalier ! Votre demande, votre demande ! Dites en quoi je puis obliger le plus obligeant des amis, des hommes. Je vous le dis, mademoiselle, (en se penchant sur la main qu’il tenoit) : consentez si ce n’est pas avec trop de répugnance, à voir le comte de Belvedère. Le voir, monsieur ! Comment ? Où ? Dans quel tems ? à quel titre ? à titre d’ami, je le répète, d’ami de toute votre famille ; d’homme qui souhaite votre gloire, votre bonheur, auquel il est prêt à sacrifier le sien… il ne souhaite pendant qu’il est ici… il est ici, monsieur ! … que d’obtenir la liberté de voir votre famille, de vous y voir une, deux, trois fois, autant que vous le permettrez ; mais absolument sous les conditions qui doivent être signées demain. Est-il donc vrai que le comte soit en Angleterre ? Il y est, mademoiselle. Il est venu avec vos amis et les siens. Il n’a pas désiré une fois de paroître devant vous. Il se tient renfermé dans un logement particulier. Jugez de la résolution où il est de ne pas vous causer de trouble ou d’offense. Il quittera cette île sans vous avoir vue, si vous lui en faites une loi. Mais je serois mortellement affligé qu’un si galant homme fût obligé de partir honteusement, si j’ose le dire, comme s’il ne méritoit pas de pitié, lorsqu’il ne peut obtenir aucune faveur. ô chevalier ! Assurée, mademoiselle, comme vous l’êtes par les articles, votre émotion ne sauroit être fondée, quand la sienne le seroit : il n’y a point pour l’une, la même raison que pour l’autre. Je demande donc qu’il soit permis au comte de Belevedère, en qualité d’ami de votre maison, et sans autre vue, car les articles s’y opposent, d’occuper demain une place à ma table ? Demain, monsieur ! Et vous voulez que j’y sois aussi ? Il n’a répondu que par une révérence. Observez-vous avec quelle adresse, et par quels degrés il a pris comme plaisir à la conduire ? Sa pénétration le faisoit lire dans un cœur si tendre. Je suis presque sûre qu’il pensoit, à juger par son émotion, et par le plus ou moins d’importance qu’elle attacheroit à la présence du comte, s’il y avoit dans l’éloignement quelque chose à se promettre pour lui. Elle a réfléchi. à la fin ; c’est donc-là, chevalier, la demande que vous aviez à me faire ? Oui, mademoiselle ; et si Miladi Grandisson n’avoit pas reçu l’honneur de votre visite, je vous aurois demandé demain, pour le soir, la grâce que je vous demande aujourd’hui pour le dîner. Hé bien, monsieur, comme je ne puis soupçonner de double vue dans Sir Charles Grandisson… (l’interrompant.) je ne pense point, mademoiselle, à demander d’autre faveur pour le comte. Je me crois lié moi-même par les articles, comme si j’étois une des parties. Hé bien, je consens à voir m le comte de Belvedère. Il sera prudent. Je compte là-dessus. En Italie, je l’ai vu plusieurs fois après votre départ, et j’ai toujours fait des vœux pour son bonheur. à présent, très-chère sœur, amie charmante et respectable, j’ai l’esprit tranquille. Je ne pouvois supporter, dans mes idées, qu’on vous déguisât quelque chose qui vous concerne, pendant que j’en étois informé. Elle avoit les larmes aux yeux. ô madame ! M’a-t-elle dit, il n’y a que Dieu et vous qui puissent récompenser cet excellent Sir Charles de la bonté qu’il a pour moi… vous voyez votre ascendant, chevalier. Ma reconnoissance ne résiste à rien. Mais jamais, jamais ne me proposez de mariage. Hé, chère fille ! Ai-je pensé en moi-même, en sentant couler une larme que je n’ai pu retenir ; je m’imagine qu’ayant vu un homme auquel il n’y a rien d’égal, il vous est impossible de vous accoutumer à l’idée d’un autre. Les deux dames sont parties avec précipitation, pour rendre leur visite à Miladi L dont le cœur n’a guère été moins affecté que le mien, de toutes ces tendres scènes. J’ai demandé à Sir Charles, dans la supposition qu’il pût engager demain Clémentine à recevoir la main du comte, s’il profiteroit de l’occasion ? Je m’en garderois bien, m’a-t-il dit, et cela pour l’intérêt de l’un et de l’autre. Clémentine a fait voir qu’elle peut se laisser vaincre par la générosité et la douceur ; c’est au comte à tenter ces deux voies. Si sa raison s’affermit, une suite d’idées flatteuses peut prendre la place de cette mélancolie, qui lui donne de l’aversion pour la société. Les articles la mettront en état de faire plus de bien, qu’elle n’en feroit jamais dans un cloître. L’exercice de ce pouvoir ouvrira, élargira une ame naturellement noble ; et sa reconnoissance ne fera qu’augmenter pour l’indulgence qui aura produit une si heureuse révolution. Mais si le ciel ne lui rend pas une parfaite santé, qui plaindra le comte de n’avoir pu obtenir sa main ? Je compte, ma chère, de l’avoir rendu, sinon heureux, du moins plus tranquille ; et j’espère qu’il sera capable de la voir sans une trop violente émotion.

Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils