Histoire du chevalier Grundisson/Lettre 139

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- Lettre 138 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 140


Miladi Grandisson à Miss Selby.

27 mai. Trois fois heureuse nouvelle ! Lucie a changé de nom ! Avec la fortune, et l’honneur du titre, elle est femme d’un homme que Madame Sherley trouve aimable, et dont Madame Selby vante le mérite. J’en bénis le ciel avec transport ! Il devoit cette récompense à toutes les vertus de ma Lucie. Mais quand tiendrai-je cette chère miladi entre mes bras, pour entendre son bonheur d’elle-même, et l’augmenter, s’il est possible, par la communication du mien ? C’est à présent ma plus vive impatience. Après avoir satisfait à cent devoirs que je lui sais autour d’elle, Miladi Reresby se doit au château de Grandisson. Elle ne résistera point à la prière de Sir Charles, à la mienne, aux instances d’émilie, aux vœux d’une Clémentine, qui, n’entendant que son nom et son éloge dans la bouche de Sir Charles et dans la mienne, la désire autant que nous, et brûle de s’en faire une amie. J’ajoute qu’elle est nécessaire au bonheur de cette charmante italienne ; car Sir Charles m’a confessé qu’il se promet beaucoup de l’exemple, pour hâter l’accomplissement de la principale vue de sa famille. Ne m’applaudissez-vous pas, chère tante, d’avoir deviné si juste ? Je m’accoutume à juger des intentions de l’homme que j’aime, par son langage, son air, et souvent ses moindres signes, pour aller au-devant de ses volontés, et les prévenir dans tout ce qui peut lui plaire. Cependant j’avois été moins heureuse à les pénétrer sur un point qui m’occupoit depuis quelques jours. Je lui ai vu faire plusieurs changemens, dont il ne m’a point parlé, dans une des plus belles parties du parc. Il a fait abattre quelques arbres, remuer des terres, et transporter diverses sortes de matériaux. J’ai cru même appercevoir un air de mystère dans les ordres qu’il donnoit. Au fond, je ne veux rien savoir malgré lui. Je n’ai de curiosité que pour ce qu’il souhaite que je sache, et pour ce qu’il prend plaisir à m’apprendre. Mais n’en pouvant démentir mes yeux, j’attendois qu’il s’expliquât. Enfin, ce qui demeure encore secret, pour toute la maison, ne l’est plus pour moi. Il me dit hier, que depuis l’arrivée de nos hôtes, dans le sentiment de la tendre affection qu’il leur porte, il avoit formé le plan d’un petit édifice, dont il vouloit faire un monument durable d’estime et d’amitié ; qu’il en avoit ordonné les matériaux à Londres ; que, grâces à la multitude de bras qu’il y avoit employés, ils étoient fort avancés, et qu’il ne restoit qu’à les placer ; qu’il avoit commencé à les faire transporter au parc, avec la précaution de les faire entrer par une porte écartée, pour se donner le plaisir de surprendre agréablement nos illustres étrangers ; qu’aussi long-tems qu’il avoit douté de la diligence des artistes, il ne m’avoit point entretenue d’une entreprise qui pouvoit manquer ; mais que se croyant sûr du succès, il se hâtoit de m’apprendre son dessein, et qu’il m’en feroit voir le plan, pour le soumettre aux lumières de mon goût : enfin, qu’il me prioit, non-seulement de ne le communiquer à personne ; mais, dans mes promenades avec nos chers amis, de les éloigner adroitement de la scène du travail. Que direz-vous, ma chère tante, de cet inimitable homme, à qui l’exercice continuel de ses grandes qualités, ses propres affaires, et celles de ses amis, dont il est comme assiégé, ne font pas perdre des idées si magnifiques, et des attentions si galantes ? Quel composé de noblesse, d’élégance et de vertu ! Je lui ai promis de mettre son secret à couvert : mais il oublie qu’il est le modèle de tous les goûts, lorsqu’il consulte si modestement le mien. La marquise ne paroît se soutenir que par le plaisir de voir la guérison de sa fille absolument confirmée. Ses foiblesses reviennent souvent ; et ce n’est pas un embarras médiocre que de les cacher à Clémentine : mais cette précaution me semble inutile pour le danger qu’on craignoit. La santé de Clémentine se fortifie de jour en jour ; et le renouvellement de ses charmes est si réel, qu’avant sa maladie même, et plus jeune d’environ deux ans, Sir Charles m’assure qu’elle n’avoit pas plus de fraîcheur et de beauté. En effet, quels yeux ! Quel teint ! Quelle chevelure ! Quand je considère toutes les perfections de cette belle tête, et que me représentant les anciens combats de Sir Charles, je songe combien son cœur étoit en danger, je sens battre quelquefois le mien, comme si, dans la sécurité du présent, il me restoit quelque chose à redouter. Pardonnez, ma chère tante, une foiblesse dont je rougis aussi-tôt. Quelquefois une sueur froide me prend ; et si je me trouve assise, je suis poussée par un mouvement involontaire à me lever. Religion, patrie, quel doit être votre pouvoir sur une grande ame, pour avoir soutenu Sir Charles dans une épreuve de cette nature ! Car alors il n’étoit pas même défendu par une première impression de mes foibles traits. Il ne me connoissoit pas : il n’étoit armé que de sa propre force ! Mais, qu’auroit-ce été si l’ascendant d’un goût particulier, décidé, comme il arrive quelquefois, pour les cheveux noirs, s’étoit joint au goût général de la beauté ? Ah, ma chère tante, votre Henriette étoit perdue ! Avec tant d’esprit, et la passion que je suppose, il auroit trouvé des expédiens pour lever tous les obstacles. Il auroit fait, depuis plus d’un an, les sermens inviolables à sa belle italienne. Cependant, l’auroit-elle aimé comme moi ? Auroit-elle rapporté tous ses soins, tous ses mouvemens, toutes ses pensées à lui plaire ? Auroit-elle craint de lui déplaire, comme on tremble d’offenser le ciel même ? Ses caprices reconnus, ses opiniâtretés, ses absences d’esprit… que de raisons d’en douter !… mais je m’égare, ma chère tante. J’oublie, et j’en meurs de honte, que l’aimable Clémentine est quitte des infirmités que j’ai l’injustice de lui reprocher, qu’il ne lui en reste que des vertus et des charmes, et qu’elle mérite plus que moi le trésor que je possède. J’oublie que je suis heureuse, que Sir Charles est à votre Henriette, comme elle est à lui, et que la mort seule peut nous ravir l’un à l’autre ! D’où m’est donc venue cette petite chaleur, que j’ai peine moi-même à comprendre ? N’est-ce pas que la fierté d’une femme augmente avec la certitude de son bonheur, et qu’elle hait jusqu’au souvenir des doutes qui ont fait son tourment dans un état moins tranquille ? Je suis prête à signer de mon sang, que j’ai pour Clémentine une tendresse de sœur ; mais je vois assez, de mes propres yeux, qu’elle est fraîche et belle ; et pourquoi me rappeler ce qu’elle étoit il y a deux ans ? Peut-être en ferai-je quelque jour mes tendres plaintes à Sir Charles. Chère tante, qu’ai-je dit ! Ah ! Ces petites émotions ne tiennent point devant lui. Quels ressentimens sa vue ne feroit-elle pas oublier. Pendant que je me partage entre la marquise, sa fille, Madame Bemont et mes sœurs, c’est-à-dire, dans le tems où l’on n’est point assemblé, Sir Charles se donne au marquis, aux deux frères, aux cousins, au père Marescotti, et sur-tout au comte de Belvedère. Mais il n’est plus question de pitié et de consolation pour le comte. Les derniers évènemens l’ont ramené à la vie. Il ne pense plus à son départ ; et quoique du côté de Clémentine, il ne paroisse favorisé d’aucune distinction, tout le monde s’apperçoit de ses espérances. Réellement on ne le prendroit plus pour le même homme. Il porte la tête plus haute, il a le regard plus vif et plus doux, le visage plus ouvert, et dans les manières un air de galanterie qui surprend, après la sombre tristesse où nous l’avons vu plongé. Miracle du petit dieu ! S’écrie souvent la plus badine de mes deux sœurs. En effet, quelle étrange passion, qui change ainsi tout-d’un-coup le caractère, et jusqu’à la physionomie d’un homme sensé ! Et les exemples n’en sont pas plus rares dans les femmes. Qu’on nous interroge, Clémentine et moi. M Lowther continue sa nouvelle méthode, pour le traitement du seigneur Jéronimo, et ne cesse pas de la vanter. C’est un secret que nous ignorons encore ; mais j’ose répondre, qu’avec son malade, les apparitions et les comédies ne réussiroient guère. Comme l’impatience générale est ici de voir bientôt l’heureux couple, accompagné d’émilie et de M Belcher, tout le monde vous supplie, ma chère tante, et Clémentine avec les mêmes instances, quoique fort éloignée des vues de Sir Charles, dont il est même important qu’elle n’ait aucun soupçon, d’accorder quelque chose à l’empressement de tant d’illustres amis, et de ne rien opposer au voyage des chères personnes que nous attendons.

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