Histoire du chevalier Grundisson/Lettre 49

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
- Lettre 48 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 50


Miss Byron, à Miss Selby.

28 mars, au soir. Les deux dames et milord doivent être satisfaits de ma confiance. Je leur ai livré toutes mes lettres, sans les relire, et dans l’ordre où vous me les avez renvoyées. Ils ont à présent mon cœur entier devant les yeux. Je m’en inquiéte peu. L’homme est sir Charles Grandisson. Le badinage n’est plus le même, depuis qu’ils ne m’accusent plus de réserve. Il y auroit eu de la cruauté à le continuer, et je n’aurois pas fait un long séjour à Colnebrocke. Vous me faites plaisir de m’assurer que vous avez trouvé la conduite des deux sœurs un peu dure pour moi. Elle n’a pu manquer de me le paroître aussi. Mais j’y ai trouvé cette consolation pour mon orgueil, qu’en y réfléchissant, il m’a semblé que les situations changées, j’aurois gardé plus de ménagement. Au fond, je commence à me croire plus proche de l’égalité avec elles, que je n’avois osé me le figurer. Mais elles sont d’un caractère excellent, et je leur pardonne, vous devez leur pardonner comme moi. Je suis fâchée même que la délicatesse de ma grand’maman ait été jusqu’à pleurer pour moi de cette aventure. Est-il possible qu’elle en ait pleuré ! La tendre, l’indulgente mère ! Mon oncle n’a pas été si compatissant. Il est charmé de cette scène. Il croit, dites-vous, que les deux sœurs n’ont rien fait qu’il n’eût fait lui-même. C’est un compliment, sans doute, qu’il prétend faire à leur délicatesse, mais je suis persuadée, comme ma tante, que leur généreux frère ne les auroit pas remerciées de la frayeur que leurs railleries m’ont causée. N’est-il pas tems, ma chère Lucie, que je pense à vous rejoindre ? Je rougis dix fois le jour, de me voir ici comme dans l’attente d’une favorable ouverture, et dans la crainte néanmoins qu’elle n’arrive jamais. J’y trouve une apparence de dessein, une affection qui ressemble… je ne saurois dire à quoi : mais il y a des momens où j’ai peine à me supporter moi-même. Cependant, tandis que le goût de la vertu, peut-être un peu trop personnel, sera le fondement de ces desseins, de cette attente, de ces agitations, je ne me croirai pas tout à fait inexcusable. Je suis sûre que je n’aurois pas cette estime pour leur frère, s’il avoit quelques vertus de moins. Pourquoi M Déane m’est-il venu mettre dans la tête que Miss Jervins flatte et nourrit, peut-être, sans le savoir, une flamme qui deviendra funeste à son repos ? Assurément cette petite créature ne peut espérer… cinquante mille guinées néanmoins sont une belle fortune ! Mais il est impossible qu’elles tentent son tuteur. Un homme tel que sir Charles ne se mettra jamais à prix. J’observe la contenance, les discours, l’air de cet enfant lorsqu’on parle de lui, et je vois avec compassion qu’elle ne peut l’entendre nommer, sans que ses yeux s’en ressentent. Elle perd toute attention pour ce qui l’occupoit, et ses regards s’attachent sur la personne qui parle, comme s’ils cherchoient à voir le jour au travers. Elle ne sauroit, dit-elle, entendre et travailler à la fois. Ensuite elle soupire. En vérité, chère Lucie, il n’y a plus moyen de le louer devant elle. Ce sont des soupirs continuels. à cet âge encore ! Mais qui l’avertira du danger ? Ce qui me rend un peu plus attentive à toutes ses actions, que je ne l’aurois été, malgré l’observation de M Déane, c’est un mot ou deux hasardés par miladi L qu’elle tient peut-être de sa sœur, et que Miss Grandisson a tirés vraisemblablement de la lettre dérobée ; car elle m’en avoit touché quelque chose, quoique j’eusse cru alors que c’étoit dans la seule vue de piquer ma curiosité. Il s’agit d’une proposition qui est plus que probable qu’on doit me faire, d’emmener cette jeune personne avec moi dans ma province… avec moi, qui ai besoin moi-même d’une gouvernante. Mais qu’on me la fasse, cette proposition. Dans une conversation qui vient de finir entre nous autres femmes, et qui a roulé sur l’amour, sujet favori des jeunes filles, la petite créature a donné son opinion sans en être priée, et n’a pas manqué de babil pour son âge. Ordinairement elle parle moins qu’elle n’écoute. J’ai dit à l’oreille de Miss Grandisson : ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que Miss Jervins parle plus qu’à l’ordinaire ? C’est ce qu’il me semble, m’a répondu cette bonne ame, à qui rien n’échappe. Pardon, Charlotte, ai-je ajouté un peu malicieusement. Je vous l’accorde, a-t-elle répliqué du même ton. Mais laissons-la babiller à son aise, elle n’est pas souvent de cette humeur-là. J’aime beaucoup Miss Jervins, ai-je repris ; mais je m’apperçois que ses habitudes changent ; et dans ces tems critiques, je crains toujours que les jeunes personnes ne s’exposent, Miss Jervins, qui nous a vu parler secrètement, a dit d’un ton plus décisif que jamais, qu’elle n’aimoit point les chuchoteries ; mais qu’étant sûre que son tuteur l’aime, et que nous l’aimons aussi, elle avoit le cœur tranquille ! Qui pensoit à son cœur ? Et son tuteur l’aime ! émilie ne viendra point avec moi, ma chère. 9 mars au matin.

ô Lucie, nous sommes ici dans une vive alarme pour Miss Jervins, à l’occasion d’une lettre de sir Charles au docteur Barlet, arrivée d’hier au soir, mais qu’il n’a pu nous faire voir qu’aujourd’hui. La mère, cette malheureuse femme dont je vous ai parlé, a rendu une visite à sir Charles. Pauvre émilie ! Chère enfant ! Quelle mère le ciel lui a donnée ! Le docteur est si sensible à la complaisance que j’ai eue de lui abandonner mes lettres, après les avoir retirées des mains de nos amies et amis, dont l’approbation m’a réellement flattée, qu’il ne s’est pas fait presser pour m’accorder la permission de vous envoyer la lettre de sir Charles. Je lui ai demandé cette grâce, dans l’opinion que vous lirez volontiers tout ce qui regarde émilie. Mais ne manquez pas de me renvoyer par la première occasion ce que le docteur a la bonté de me confier. Vous trouverez, dans la dernière partie de sa lettre, que M Barlet lui a communiqué le désir que ses sœurs ont depuis long-tems, de l’engager quelquefois à leur écrire. Il y consent, mais à des conditions, comme vous verrez, auxquelles il y a peu d’apparence qu’aucune de ses trois sœurs veuille se soumettre ; car il me met du nombre. Ses trois sœurs ! Sa troisième sœur ! Cette répétition a quelque chose de si obligeant ! J’ai mille raisons d’admirer sa bonté ; cependant je remarque qu’il peut être sévère pour notre sexe. Il n’est pas au pouvoir des femmes d’être sans réserve : vous verrez que c’est une des réflexions de sa lettre. Il ajoute ; peut-être ne le doivent-elles point. Pourquoi donc ? Ne seroit-ce pas un avis qu’il me donne ; mais il ne se donne guère à lui-même l’occasion d’observer ce que je suis. Quoi qu’il en soit, Lucie, on n’aura point de bassesse à me reprocher, je le répète pour la vingtième fois. Je ne lui donnerai pas sujet de me mépriser ; non, fût-il le plus grand monarque de l’univers. Fiez-vous là-dessus à votre, Henriette Byron.

Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils