| - Lettre 4 | ◄ | Histoire du chevalier Grundisson | ► | - Lettre 6 |
Miss Byron, à Miss Selby.
25 janvier. Vous me réjouissez beaucoup, ma chère, par l’espérance que vos nouveaux médecins vous donnent du rétablissement de notre chère Nancy : que nos vœux puissent être bientôt exaucés ! On m’a recommandé trois choses à mon départ ; la première, d’écrire souvent, très-souvent, m’a-t-on répété. Cet ordre n’étoit pas nécessaire ; mon cœur est avec vous, et les heureuses nouvelles que vous me donnez de tout ce qui m’est cher au monde, le mettent dans une délicieuse situation ; la seconde, de vous nommer les personnes avec lesquelles je suis destinée à vivre dans cette grande ville, et de vous faire la peinture de leurs caractères ; en troisième lieu, de vous apprendre, jusques dans l’origine, tous les soins, toutes les flatteries, et jusqu’aux témoignages muets de distinction ; ce sont les termes de ma tante, qui pourront être adressés à la jeune personne que vous honorez d’une si tendre amitié. Vous souvenez-vous de la réponse que mon oncle fit au dernier de ces trois articles ? Je veux la répéter ici, pour lui faire voir que ses bons avis ne seront point oubliés. La vanité du sexe, dit-il à l’assemblée, ne permettra point qu’il échappe rien de cette nature à notre Henriette. Les femmes, continua-t-il, se prodiguent si librement aux yeux du public, dans toutes les parties de la ville, qu’on y cherche beaucoup plus à voir de nouveaux visages, qu’à jouir du plaisir d’en voir de beaux, pour lesquels l’admiration est usée par l’habitude. Henriette porte sur ses joues, avec la fleur de la jeunesse, une honnête simplicité, qui peut attirer sur elle l’attention qu’on a pour une novice. Mais pourquoi lui remplir la tête d’idées de conquêtes et de galanteries ? Les femmes, ajouta mon oncle, s’offrent dans les assemblées publiques, en ordre et en rang, comme dans un marché. De ce que trois ou quatre étourdis de notre canton paroissent avoir quelques vues sur elle, comme des marchands qui enchérissent l’un sur l’autre dans une vente, vous concluez qu’à Londres elle ne mettra pas le pied hors de la porte, sans voir grossir le nombre de ses courtisans. Mon oncle se défioit donc de ma tête, et ne me croyoit pas capable de soutenir le vol que l’indulgence de mes autres amis me faisoit prendre. Il est vrai, ma chère Lucie, que notre sexe n’a que trop de penchant à se croire flatté, par des apparences d’admiration de la part de l’autre ; mais je me suis toujours efforcée de m’élever au-dessus de ce fol orgueil par les considérations suivantes. La flatterie est le vice commun des hommes. Ils ne cherchent à nous élever, que pour nous faire tomber dans l’abaissement, et pour s’exalter eux-mêmes sur la ruine de l’orgueil qu’ils trouvent en nous, et qu’ils ont l’art de nous inspirer. Comme l’humilité brille avec plus d’éclat dans les autres conditions, c’est aux femmes les plus exposées à la flatterie, qu’elle fait aussi le plus d’honneur. Celle qui s’enfle des louanges des hommes, sur les avantages personnels qu’ils paroissent lui supposer, répond à leurs vues, et semble reconnoître qu’elle doit sa principale gloire à leur admiration ; et c’est se rabaisser autant qu’elle les relève. Les femmes n’ont-elles pas reçu du ciel une ame capable des plus hautes perfections ? Pourquoi seroient-elles plus ardentes à cultiver celles du corps ? La fleur de la jeunesse dure peu d’années : pourquoi n’aspirerions-nous pas à des biens dont la possession donneroit de la dignité à notre vieillesse ? Nous serions toutes aussi sages, aussi vénérables que ma grand’maman. C’est un exemple pour nous, ma chère. Quelle femme est aussi respectée, aussi chérie, des jeunes gens et des vieux, que ma grand’maman Sherley. Pour commencer à remplir le second de mes devoirs, il faut vous faire le portrait de quelques jeunes personnes de l’un et de l’autre sexe, qui sont venues faire leur compliment à Madame Reves sur son retour. Miss Allestris, fille du chevalier de ce nom, a paru la première. Je l’ai trouvée très-jolie, l’air aisé, le caractère ouvert. Je crois que je l’aimerai. Miss Bramber est la seconde. Elle est moins belle que Miss Allestris, mais dans l’air et les manières, elle ne manque point d’agrémens. Un peu d’empressement à parler, c’est le seul défaut que je lui ai trouvé. Dans son silence même, elle paroissoit chercher à dire quelque chose, quoiqu’elle eût épuisé deux ou trois sujets. Je lui reproche d’autant plus librement cette volubilité de langue, que M et Madame Reves ne l’ont pas remarquée, comme ils l’auroient fait, s’ils n’y étoient pas accoutumés. Cependant il se peut que la joie de revoir ses amis ait ouvert ses lèvres. Si je devine juste, pardon, chère Miss Bramber ! Miss Sally, sa cadette, est fort aimable, avec beaucoup de modestie ; un peu contrainte, peut-être par la vivacité de sa sœur aînée. La différence de leur âge est de six ou sept ans ; de sorte que Miss Bramber paroît regarder sa sœur sur le pied de ce qu’elle étoit il y a deux ou trois ans, car Miss Sally n’en a pas plus de dix-sept. Ce qui me confirme dans cette idée, c’est que la plus jeune étoit beaucoup moins réservée, lorsque sa sœur s’éloignoit un moment, et qu’à son retour, elle recommençoit à fermer sa petite bouche, qui est réellement très-jolie, sans compter que l’autre ne la nommoit jamais que mon enfant, avec l’air du droit d’aînesse, et que l’autre disoit modestement ma sœur, d’un ton qui n’étoit pas éloigné du respect. Deux hommes assez jeunes, qui donnoient la main aux deux sœurs, étoient M Barnel, neveu de Milady Allestris, et M Sommer. Le second est marié nouvellement. Je lui ai trouvé beaucoup d’affectation dans les manières, et tout l’air d’un homme fort rempli de ses perfections. Après son départ, j’ai dit à Madame Reves que je le croyois fort amoureux de lui-même. Elle en est convenue. Cependant cet excès d’amour propre est assez mal fondé : c’est un homme fort ordinaire, quoiqu’extrêmement recherché dans sa parure. Il paroît que sa femme étoit une veuve très-riche. Avant qu’elle l’eût rendu important à ses propres yeux, en devenant amoureuse de lui, c’étoit un jeune homme assez modeste, qui n’avoit pas découvert en lui-même plus de mérite qu’on ne lui en reconnoissoit ; et cette raison a fait pardonner à sa femme le goût qu’elle a pris pour lui. Mais, depuis son mariage, il est devenu parleur, audacieux, décisif ; il a mauvaise opinion de tout notre sexe : et ce qu’il y a de pis, il n’en a pas une meilleure de sa femme, pour la préférence qu’elle lui a donnée. Il a marqué beaucoup d’attention pour moi, mais de manière à faire penser que je devois me croire fort honorée de l’approbation d’un si bon juge. M Barnel est un jeune homme qui sera toujours jeune, ou je suis trompée. Je ne l’ai pris d’abord que pour un fat. Il a commencé avec affectation par quelques traits assez judicieux, quoique des plus communs. Une heureuse mémoire, qui rend capable de se faire honneur de l’esprit d’autrui, est une sorte de mérite. Mais, lorsqu’il a voulu marcher seul, il lui est échappé bien des choses qui ne peuvent sortir de la bouche d’un homme sensé. Ainsi je prononce hardiment sur lui. Cependant, à juger par les seuls dehors, il peut passer pour un de nos jeunes gens du bel air. Il se met fort bien, et, s’il a quelque goût, c’est pour la parure : mais il ne l’ignore point : car il nous a vanté plusieurs parties de la sienne, et, lorsqu’il en a trouvé l’occasion, il est toujours tombé sur le même point. Ce qui achève de le peindre pour moi, c’est qu’aussi souvent que la conversation a pris un tour sérieux, il s’est levé de sa chaise, en fredonnant un air italien, quoiqu’il s’y entende fort peu, mais il sembloit prendre plaisir au son de sa propre voix. Cet admirable homme s’est rappelé quelques magnifiques complimens, qu’il m’a fait l’honneur de m’appliquer, en paroissant s’attendre que j’en prendrois meilleure opinion de moi-même. Je ne m’étonne point que les hommes en aient une si mauvaise des femmes, s’ils nous croient capables d’entendre avec plaisir tant de sottises, hasardées sous le nom de complimens. Nous avons eu, cet après-midi, la visite de Miss Stevens, fille du colonel de ce nom. Elle se ressent du mérite de son père, qui passe pour un homme du premier ordre. Je n’ai pas vu de physionomie plus intéressante, avec moins d’affectation. Ma cousine Reves dit qu’elle a beaucoup de lecture ; mais on ne s’apperçoit point qu’elle en tire vanité. Elle étoit accompagnée de Miss D’Arlington, qui est sa parente, et qui a du talent pour la poésie. à la prière de Madame Reves, Miss D’Arlington nous a lu deux ou trois de ses productions. Comme elle n’y a consenti qu’après quelque résistance, je ne sais s’il m’est permis d’en parler. L’une étoit sur la séparation de deux amans, si tendre et si touchante, qu’il paroît que l’agréable muse n’ignore pas les peines qu’on peut ressentir innocemment dans cette occasion. La seconde, qui étoit une description de l’aurore et du lever du soleil, rend du moins témoignage qu’elle aime à se lever matin. Je lui en ai demandé une copie, pour me confirmer dans la même habitude ; mais elle me l’a refusée avec beaucoup de modestie. La troisième étoit sur la mort d’une chère fauvette, un peu trop pathétique à mon gré pour l’occasion ; car si Miss D’Arlington avoit le malheur de perdre le meilleur de ses amis, il me semble que dans cette pièce, qui est assez longue, le sujet est épuisé, et qu’elle seroit obligée d’en emprunter quelques images. Je conçois qu’il est difficile aux jeunes personnes, qui sont nées avec quelque génie, de régler leur imagination. L’abondance de leurs idées les emporte souvent au-delà de leur sujet ; et, pour vouloir tout dire, elles ne disent pas ce qu’il convient. Mais, à tout prendre, j’ai trouvé la pièce fort jolie. jeudi 26.
nous eûmes hier à souper Miladi Pen Williams. C’est une femme très-agréable, veuve d’un homme estimé, et proche parent de M Reves. Son âge paroît d’environ quarante ans. Elle a pris beaucoup d’affection pour moi ; et, pour commencer notre liaison, elle veut être de toutes les parties de plaisir où je me trouverai engagée. Elle observa que ceux qui connoissent bien les grandes villes se font une fête d’y accompagner les étrangers. Les nouvelles remarques, et les comparaisons qu’ils entendent, l’étonnement dont ils sont témoins, le goût qu’ils voient prendre pour ce qui mérite de l’estime ou de l’admiration, leur forme un très-agréable amusement ; et les observations d’une jeune personne, telle que moi, ne lui promettoient pas moins d’utilité que de satisfaction. Je la remerciai de son compliment, par une simple révérence. Je n’oppose jamais rien aux civilités de cette nature. Ce seroit faire entendre qu’on les croit sincères, ou même qu’on s’en croit digne, et qu’on cherche le plaisir de se les faire répéter ; et, quoi qu’en dise M Greville, on n’est pas toujours secouru par cette jolie confusion, par cette rougeur d’un moment, qu’il prétend que les femmes ont comme à la main, lorsqu’elles affectent de rejeter les louanges qu’on leur donne. Miladi Pen eut la bonté de s’en tenir là, quoique les muscles de son agréable visage parussent prêts à faire leur office, pour peu que je les y eusse excités par le désaveu du mérite qu’elle m’attribuoit. Qu’en dites-vous, ma chère ? Ne suis-je pas une plaisante fille ? Mais je n’en pense pas plus mal de Miladi Williams. On doit me mener à la mascarade, au ridotto, et dans la saison, à Vauxhall et à Renelagh. Les bals parés, les concerts, les assemblées du jeu auront leur tour ; et, pour me préparer à cette dernière sorte de plaisirs, on veut me faire apprendre tous les jeux à la mode. Ma grand’maman se seroit-elle attendue, il y a vingt ou trente ans, à vivre assez pour entendre dire qu’avec le maître de musique et le maître à danser, le bel usage demande un maître de jeu, pour achever l’éducation des femmes ? Miladi Pen s’offre à me servir de guide dans toutes ces parties. à présent, chère Lucie, ne répéterez-vous pas la prière que vous avez déjà faite au ciel, de me voir revenir avec un cœur sain ? Et ne tremblez-vous pas que je ne devienne une jolie femme, dans le goût moderne ? Pour cette dernière crainte, je répondrai lorsque vous commencerez à me soupçonner : si vous trouvez que je préfère le plus brillant de tous ces plaisirs et l’opéra même, malgré la passion que j’ai pour la musique, à une bonne pièce de notre favori Shakespéar , alors, ma Lucie, que votre cœur s’afflige pour votre Henriette ; craignez alors qu’elle ne se soit laissée gagner à l’esprit de légèreté ; qu’elle ne soit prise par les yeux et les oreilles ; que son cœur ne soit infecté par le goût moderne, qu’elle n’ait conçu même une pernicieuse passion pour le jeu, et que, pour soutenir ses extravagances, elle ne pense à faire le malheur de quelque honnête homme en l’épousant. Un mot sur mes affaires domestiques. James, le seul laquais que j’aie amené, se dégoûte déjà de la ville, et veut retourner au château de Selby. Je n’aime pas à voir autour de moi un homme qui s’y déplaît. Ainsi je lui ai promis de le renvoyer ; mais comme c’est d’ailleurs un garçon fort sage, j’espère que ma tante ne le congédiera point en cette occasion. Il s’en est déjà présenté plusieurs ; et dans le principe où je suis, qu’un maître doit répondre du caractère de ceux qui le servent, je ne suis pas peu embarrassée pour le choix. Je ne pense pas comme ce grand ministre, qui, donnant quelquefois la préférence à des gens qui ne la méritoient pas, apportoit pour raison de ces excès de bonté, qu’il vouloit être l’ami de ceux à qui personne ne vouloit accorder d’amitié. C’est porter l’indulgence trop loin, et ne pas considérer que le méchant qu’on protège emporte la récompense qui est due à l’honnête homme. M et Madame Reves ont tant de bonté pour moi, et leurs domestiques sont si disposés à m’obliger, que je ne risque pas beaucoup à prendre quelques jours pour faire un bon choix. Il est tems de finir une si longue lettre. Je me ferois soupçonner de craindre que tous mes chers parens, mes amis, mes bienfaicteurs ne soient pas assez persuadés de mon tendre attachement et de mon respect, si je commençois chaque fois à les assurer des mêmes sentimens. Supposez donc que cette assurance est toujours renfermée dans celle de la parfaite affection avec laquelle je suis et veux toujours être, ma chère Lucie, votre, etc. Henriette Byron.