Histoire du chevalier Grundisson/Lettre 79

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- Lettre 78 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 80


le chevalier Grandisson au même.

lundi, 10 et 21 juillet. Il n’avoit pas été question de repos la nuit précédente. à peine avois-je pris une heure de sommeil dans mon fauteuil. Le matin je fis demander par un billet, avec la plus tendre inquiétude, des nouvelles de toute la famille, particulièrement de Clémentine et de Jéronimo. On répondit que Clémentine avoit passé une mauvaise nuit ; qu’on jugeoit à propos de la laisser tranquille pendant tout le jour, à moins qu’elle ne marquât beaucoup d’empressement pour me voir, et qu’alors on me feroit avertir. J’étois moi-même très-indisposé. Cependant j’avois peine à me dispenser d’aller voir du moins Jéronimo ; et je m’y serois déterminé, si mon indisposition n’avoit été assez forte pour m’arrêter. Il me sembla qu’il y auroit de l’affectation à me montrer dans l’état où j’étois, et qu’on pourroit me soupçonner de vouloir exciter la compassion ; bassesse qui n’est pas de mon caractère. Je comptois d’ailleurs de recevoir une invitation. N’ayant entendu parler de rien jusqu’après-midi, je renouvelai mes informations par un billet. Elles ne me procurèrent qu’une ligne de Jéronimo, par laquelle il me marquoit l’espérance de me voir le lendemain. Je n’ai pas eu cette nuit plus de repos que la dernière. Mon impatience m’a conduit plus tôt qu’à l’ordinaire au palais della Porretta. Le seigneur Jéronimo m’a reçu avec de grands témoignages de joie. " il se flattoit, m’a-t-il dit, que je n’avois pas pris mal l’espèce d’oubli où l’on m’avoit laissé le jour précédent ; elle n’en avoit eu que l’apparence : et pour me parler avec franchise, on avoit pensé que pour sa sœur et pour moi, un jour de repos ne seroit pas inutile ; mais sur-tout pour sa sœur, à qui l’on n’avoit pas eu peu de peine à faire entendre raison là-dessus. J’apprends, a-t-il continué, qu’elle vous demande aujourd’hui avec beaucoup d’impatience. Elle vous croit fâché. Elle suppose que vous ne voulez plus la voir. à peine nous eûtes-vous quitté, samedi au soir, qu’elle vous fit demander par Camille. Pour moi, a-t-il ajouté, je suis emporté si loin de moi-même, par le tour extraordinaire que je vois prendre à son imagination, que j’en perds quelquefois jusqu’au sentiment de mon mal. " il m’a demandé ensuite, si je pouvois pardonner à sa sœur ; et se plaignant de ce sexe, il a prétendu qu’une femme ne commence à savoir ce qu’elle désire, que lorsqu’elle trouve de l’obstacle à ses volontés. Mais elle n’en sera pas moins à vous, cher Grandisson, m’a-t-il dit ; et s’il plaît au ciel de la rétablir, vous serez heureusement dédommagé. Le prélat et le père Marescotti sont entrés pour faire leur visite du matin à Jéronimo. Le marquis et le comte ont paru après eux. La marquise les a suivis. Clémentine, m’a-t-elle dit, fut si peu tranquille, samedi au soir, en apprenant que vous étiez parti sans prendre congé d’elle, et continua hier de l’être si peu pendant tout le jour, que je n’ai pas jugé à propos de commencer avec elle un entretien sérieux. Mais je suis charmée de vous voir. Au même moment, quelqu’un frappant à la porte ; entrez, Camille, a dit la marquise. Ce n’est pas Camille, c’est moi, a répondu Clémentine, en ouvrant elle-même, et s’avançant vers la compagnie. On m’a dit que le chevalier… mais je le vois. Accordez-moi, monsieur, un instant d’entretien (en marchant vers une fenêtre, à l’extrêmité de la chambre). Je l’ai suivie. Ses yeux étoient humides de larmes. Elle m’a regardé fixement ; ensuite, elle a tourné le visage, sans m’avoir dit un mot. J’ai pris sa main : d’où vient cette émotion, mademoiselle ? Je me flatte de ne vous avoir pas offensée. ô chevalier ! Il m’est impossible de supporter le mépris, sur-tout de votre part ; quoique je l’aie peut-être mérité. Votre mépris est pour moi un reproche d’ingratitude ; et c’est ce que mon cœur ne peut soutenir. Du mépris, mademoiselle ! Moi qui vous révère comme la première personne du monde ! à la vérité, vous avez rempli mon cœur d’amertume : mais la cause même de cette amertume augmente pour vous mon admiration. Ne me tenez pas ce tendre langage. Votre générosité fait mon tourment. Je crois que vous devez être fâché ; que vous devez me traiter mal ; sans quoi, puis-je espérer de garder ma résolution ? Votre résolution, mademoiselle ! Votre résolution ! Oui, monsieur ; ma résolution. Vous afflige-t-elle ? Peut-elle ne pas m’affliger ? Que penseriez-vous ?… silence, cher chevalier. Je crains qu’elle ne vous afflige : mais ne m’en dites rien. Je ne me pardonnerois pas de vous avoir affligé. Lorsque votre famille entière m’honore de son consentement, mademoiselle… c’est, monsieur, par compassion pour moi. Ma chère fille, lui a dit le marquis, en s’approchant de nous, tel étoit notre premier motif ; mais à présent une alliance avec le chevalier, pour rendre justice à son mérite, est devenue notre choix. J’ai remercié ce généreux seigneur, par une profonde révérence. Au même moment, Clémentine s’est mise à genoux devant son père, elle a pris sa main, elle l’a baisée ; et lui demandant pardon du trouble qu’elle avoit causé dans la famille, elle lui a promis, pour le reste de ses jours, autant de soumission que de reconnoissance. Tout le monde a pris cette action pour un changement qui a fait concevoir les plus douces espérances. La marquise, relevant tendrement sa fille, s’est écartée de quelques pas avec elle. Nous avons entendu leurs discours, quoiqu’elles affectassent de baisser la voix. Hier, ma fille, vous fûtes tout le jour dans un abattement qui ne permit pas de vous entretenir ; sans quoi, je vous aurois appris avec combien d’ardeur nous désirons tous l’alliance du chevalier Grandisson. Nous ne connoissons pas d’autre voie pour nous acquitter avec lui. Permettez-moi, madame, de vous expliquer mes véritables sentimens. Si je me croyois capable de faire le bonheur du chevalier ; si je ne regardois pas l’alliance que vous proposez, comme un châtiment pour lui, plutôt qu’une récompense ; si je pouvois y trouver mon propre bonheur sans danger pour mon salut ; enfin, si je pouvois espérer qu’elle fît le vôtre et celui de mon père, la moindre de toutes ces espérances me feroit accepter votre proposition. Mais je sens, madame, que le bras du ciel s’est appesanti sur moi. Ma tête n’est point encore telle qu’elle devroit être. Avant que de prendre ma résolution, j’ai tout considéré, autant du moins qu’une foible raison me l’a permis. Je me suis mise dans la situation d’une autre qui, se trouvant dans les mêmes circonstances, seroit venue prendre mon conseil. Une alliance avec le chevalier m’a paru impossible, parce qu’il n’y a nulle apparence qu’il s’accorde jamais avec moi sur le plus important des articles. J’ai imploré le secours du ciel, parce que je me défiois de moi-même ; j’ai changé plusieurs fois ce que j’avois écrit : mais tout ce qui est sorti de ma plume s’est rapporté à la même conclusion. Comme rien n’étoit si contraire à mes propres désirs, j’ai pris cette constance d’idées pour une réponse du ciel à ma prière. Cependant j’ai douté encore de moi. Mais je n’ai pas voulu vous consulter, madame, parce que vous vous seriez déclarée pour le chevalier : j’aurois craint de répondre mal à l’inspiration divine, par laquelle j’étois résolue de me gouverner. J’ai déguisé mes combats à Camille même, qui ne me quittoit pas un moment. J’ai recommencé à solliciter la pitié du ciel pour une malheureuse fille attachée de cœur à son devoir, mais troublée dans ses opérations d’esprit. La lumière m’est venue. J’ai mis au net toutes mes pensées. Ce n’est pas tout d’un coup néanmoins que je me suis déterminée à les communiquer au chevalier. Je ne me fiois pas encore à mon cœur ; et j’ai douté si j’aurois jamais la force de lui donner mon écrit. Enfin, j’en ai pris la résolution. Mais lorsqu’il a paru, le courage m’a manqué. Il a dû remarquer l’excès de ma peine. Je suis sûre d’avoir excité sa compassion. Si je puis lui remettre seulement mon papier, disois-je, les difficultés sont vaincues : je suis sûre, presque sûre, que voyant mes scrupules et la droiture de mes intentions, il aura la générosité d’aider lui-même à mes efforts. Je lui ai donné mon écrit. à présent, madame, je suis réellement persuadée que si je puis m’en tenir à ce qu’il contient, et me garantir du reproche d’ingratitude, j’aurai l’esprit plus tranquille. Cher et généreux Grandisson (en se tournant vers moi), lisez encore une fois mon papier : alors si vous ne voulez pas, ou si vous ne pouvez me laisser libre, j’obéis à ma famille, et je sers autant qu’il m’est possible à votre bonheur. En finissant, elle a levé les mains et les yeux vers le ciel : grand dieu ! A-t-elle ajouté, je te remercie de cet instant de raison. Quelqu’opinion que la noble enthousiaste eût de la sérénité de son esprit, j’ai cru lui remarquer trop d’agitation, et l’air de ses yeux m’a fait craindre une rechute. Le combat de sa raison et de son amour n’avoit pu manquer de causer quelque désordre. Je me suis approché d’elle. Admirable Clémentine ! Lui ai-je dit avec transport, soyez libre ! Quelle que puisse être ma destinée, soyez pour moi tout ce que vous voulez être. Si je vous vois heureuse, je m’efforcerai, s’il est possible, de le devenir. Cher Grandisson, m’a dit le prélat, en me saisissant la main, que je vous admire ! Où prenez-vous cette merveilleuse grandeur ? Eh ! Comment un si grand exemple ne m’inspireroit-il pas de l’émulation ? Il n’est point entré d’intérêt dans les vues qui m’ont ramené en Italie. Je me suis cru lié par les anciennes conditions ; mais dans mes idées Clémentine et sa famille ont toujours été libres. J’ai conçu des espérances, lorsqu’on m’a fait l’honneur de les approuver ; je rentre aujourd’hui, quoiqu’avec un profond regret, dans ma première situation. Si Clémentine persiste dans ses idées, je ferai mes efforts pour m’y soumettre. Si ses dispositions changent, je me tiendrai prêt à recevoir sa main, comme le plus grand bonheur auquel je puisse aspirer. La marquise, prenant à la fois la main de sa fille et la mienne, a fait de tendres plaintes au ciel, de la difficulté d’unir deux cœurs qui avoient tant de ressemblance. Ne me retenez point, maman, lui a dit Clémentine, en retirant assez vivement sa main. Laissez-moi remonter à ma chambre, pour y demander au ciel qu’il conserve ma force, après la peine qu’il m’en a coûté pour l’obtenir. Adieu, adieu, chevalier. Je vais prier pour vous, comme pour moi-même. L’ange est sortie. Elle a rencontré sa femme-de-chambre. Chère Camille ! Lui a-t-elle dit, de quel danger me vois-je échappée ? Ma main et celle du chevalier ont été plus d’une minute dans celle de ma mère ! Que devenoit ma résolution ? Car ma mère pouvoit les joindre, et j’étois au chevalier. Jéronimo, en silence, mais les larmes aux yeux, avoit été témoin de cette scène entre sa sœur et moi. Il m’a serré dans ses bras. Le plus cher des hommes ! Eh ! Pourrez-vous attendre avec patience le résultat du caprice de cette chère fille ? Je le puis, et je m’y engage. Je lui parlerai moi-même, a-t-il dit, et je me promets beaucoup de sa tendresse pour moi. Oui ; nous lui parlerons tous, a dit le marquis. Il faut la presser, a dit le comte, de peur que son repentir ne vienne trop tard. Mais il me semble, a dit le père Marescotti, que le chevalier ne doit pas souhaiter lui-même qu’elle soit trop pressée. Elle se retranche sur son salut : raison bien puissante, qui demande beaucoup de ménagement. Je doute néanmoins qu’elle soutienne sa résolution. Si son courage la rend capable de cet effort, elle mérite les honneurs de la sainteté. Le père a voulu relire l’écrit qui lui avoit déjà causé de l’admiration. Je l’avois dans ma poche. Jéronimo s’est opposé à cette proposition ; mais le prélat l’approuvant, l’écrit a été relu. Tout le monde en a paru aussi touché que la première fois. Cependant on s’est accordé à douter qu’elle pût demeurer ferme dans ses idées, et l’on m’a fait là-dessus quantité de complimens. Mais si la gloire continue de se joindre à ses motifs, et si leurs instances ne sont pas extrêmement vives en ma faveur, je suis porté à croire qu’avec tant de grandeur d’ame, elle obtiendra sur elle-même une parfaite victoire. Vous savez mieux que moi, cher docteur, que la véritable piété l’emporte sur tous les intérêts temporels. D’ailleurs, le père Marescotti ne fera-t-il pas renaître son influence sur un esprit qu’il est accoutumé à gouverner ? N’est-ce pas même son devoir, avec autant de zèle qu’il en a pour sa religion ? Et le prélat, qui n’y est pas moins attaché, ne secondera-t-il pas le directeur ? Mais quelles épreuves, cher ami, pour un cœur livré à cette incertitude ! Ne sont-elles pas propres à nous convaincre de la vanité de toutes les espérances humaines ? Dieu connoît seul si le succès de nos désirs mérite le nom de récompense ou de punition : mais je sais que si Clémentine, après m’avoir donné son cœur et sa main, trouvoit, dans ses doutes de religion, quelque obstacle à vivre heureuse avec moi, je serois moi-même extrêmement misérable, sur-tout si j’avois contribué à la déterminer en ma faveur, contre le mouvement de sa conscience. Même jour. L’agitation de mon esprit m’avoit forcé de quitter ma plume. Mais, avant que de sortir, nous avons continué long-tems de raisonner sur les circonstances : ils jugeoient tous, comme je vous l’ai dit, qu’elle ne persisteroit pas dans sa nouvelle résolution. L’opinion du marquis et de la marquise étoit de l’abandonner entièrement au travail de son esprit. Le comte a proposé, pour fortifier leur sentiment, de la laisser donc dans son cabinet, sans que personne entreprît de combattre ou de favoriser ses vues. Jéronimo a désiré qu’avant l’exécution de ce projet, il lui fût permis d’avoir avec sa sœur une conversation particulière. On m’a demandé quelle étoit mon opinion. J’ai répondu, que plusieurs traits de cet écrit étoient d’une nature qui ne me permettoit pas de refuser mon approbation à ce qu’on proposoit ; mais que si j’observois néanmoins, dans mes entretiens avec elle, qu’elle fût disposée à changer de résolution, et qu’elle n’eût besoin que d’être encouragée, pour se déclarer en ma faveur, on devoit m’accorder, pour mon propre honneur, en qualité d’homme, et par égard pour sa délicatesse, en qualité de femme, la liberté de faire éclater mon attachement par quelque déclaration qui prévînt la sienne, et par des instances même convenables à mon sexe. La marquise s’est baissée vers moi, avec un sourire de reconnoissance et d’approbation. Le père Marescotti a paru hésiter, comme s’il eût préparé quelqu’objection ; mais le marquis lui a fermé la bouche, en disant qu’on pouvoit se reposer sur mon honneur et ma délicatesse. J’en juge de même, a dit le comte : on sait que le chevalier est capable de se mettre dans la situation d’autrui, et d’oublier ses intérêts, lorsqu’il est question de prendre un parti sage. Il est vrai, a interrompu Jéronimo, mais faisons-lui connoître qu’il n’est pas le seul au monde qui pense avec cette noblesse. Le prélat s’est hâté de répondre : d’accord, cher Jéronimo, mais souvenez-vous que la religion est un intérêt supérieur à tous les autres. Ma sœur, qui n’a fait que suivre l’exemple du chevalier, sera-t-elle découragée dans un effort si noble ? Je suis pour la proposition qui réduit les choses à l’égalité. Pour moi, si la noble enthousiaste persiste à croire que sa résolution vient d’un mouvement du ciel, et qu’elle en a l’obligation à ses prières, je m’efforcerai de lui marquer, quoi qu’il m’en coûte, et contre mes intérêts, que je suis capable de répondre à l’opinion qu’elle a de moi, lorsqu’elle demande mon secours pour se soutenir. Ils m’ont forcé de demeurer à dîner, Clémentine s’est excusée de paroître à table ; mais elle m’a fait prier de ne pas sortir sans la voir. Camille m’a conduit à sa chambre. Je l’ai trouvée toute en larmes. Elle craignoit, m’a-t-elle dit, que je n’eusse peine à lui pardonner, mais elle étoit sûre que j’aurois cette générosité si je pouvois juger des combats qui se passoient dans son cœur. Je n’ai rien épargné pour rendre le calme à son esprit ; je l’ai assurée que je me conduirois par ses volontés ; que son écrit seroit mon étude constante, et sa conscience la règle de mes désirs. Mais dans les agitations dont j’appercevois une partie, malgré l’effort qu’elle faisoit pour se vaincre, elle m’a demandé enfin la liberté de demeurer seule, après m’avoir fait promettre de la revoir le jour suivant. Ses yeux, qui commençoient à s’égarer, m’ont fait sortir aussi-tôt, pour cacher ma propre émotion. Mais, en me retirant avec cette promptitude, j’ai surpris le père Marescotti, qui étoit venu prêter l’oreille (comme je l’ai reconnu à sa confusion et même à quelques excuses qu’il m’a faites en hésitant), aux discours que j’avois tenus à sa fille spirituelle. Quelle pitié, qu’un zèle mal entendu puisse rendre un honnête homme capable d’une bassesse ! Point d’apologies, mon cher père, lui ai-je dit de l’air le plus doux et le plus civil. Si vous doutez de mon honneur, je crois vous avoir obligation de la méthode que vous prenez pour m’éprouver. Il m’a demandé mille fois pardon, en me confessant qu’il avoit regardé comme impossible qu’un jeune homme, dont on ne pouvoit mettre l’amour en doute pour une des plus aimables filles du monde, se renfermât dans les bornes qu’on lui avoit prescrites, et ne fît pas usage du pouvoir qu’on lui connoissoit sur ses affections. Je l’ai conduit à l’appartement de Jéronimo, après l’avoir prié de croire que cette petite aventure étoit oubliée, et de ne me rien faire perdre à son estime. Combien de fois, cher docteur, ai-je éprouvé la haine irréconciliable d’un homme à qui j’avois pardonné une bassesse ? Mais c’est ce que j’appréhende peu du père Marescotti. Il est capable d’une généreuse confusion. à peine a-t-il osé lever la tête pendant tout le tems que j’ai continué de passer avec lui. En arrivant chez moi, j’y ai trouvé le comte de Belvedère, qui avoit passé près d’une heure à m’attendre. Mes gens lui avoient dit que celle de mon retour étoit incertaine ; mais il avoit déclaré qu’il étoit résolu de me voir, à quelque heure que je pusse revenir. Son propre valet m’a prié de veiller à ma sûreté, en m’apprenant que depuis la visite qu’il m’avoit rendue, il n’avoit pas été tranquille un moment ; qu’il avoit répété mille fois, que la vie étoit un fardeau pour lui ; et qu’en sortant de sa maison, il avoit pris dans ses poches deux pistolets. Soyez sans crainte, ai-je dit à cet homme. Votre maître est homme d’honneur. Pour le monde entier, je ne voudrois pas lui faire le moindre mal, et je me flatte de n’en avoir pas à craindre de lui. Je me suis hâté de monter. C’est vous, monsieur ? Pourquoi ne m’avoir pas fait avertir (en lui prenant tendrement les deux mains, et par une double raison) que votre dessein étoit de me faire cet honneur ? Ou du moins, pourquoi ne pas me faire dire que vous étiez ici ? Vous faire dire… vous arracher de votre Clémentine ? Non (d’un air mélancolique). Mais apprenez-moi ce que vous avez conclu. Mon ame est impatiente de le savoir. Répondez-moi en homme d’honneur. Il n’y a rien de conclu, monsieur. Rien ne peut l’être avant que les intentions de Clémentine soient entièrement connues. S’il n’y a point d’autre obstacle… ? Il n’est pas léger. Je vous assure que Clémentine sait ce qu’elle vaut. Elle veut mettre un juste prix au don de sa main. Dans ses plus grandes absences, elle a toujours conservé un vif sentiment de cette délicatesse qui distingue une femme d’honneur ; et maintenant on la voit éclater dans son langage et dans ses actions, avec un nouveau lustre. Elle fera d’autant plus de difficultés, que sa famille en fait moins. On ne précipitera rien : et si vous en pouvez tirer quelque avantage pour votre repos, car vous ne paroissez pas tranquille, je vous informerai de tout ce qui pourra survenir. Vous m’assurez donc qu’on n’a rien conclu. Et me promettez-vous ces informations ? Je vous les promets. Sur votre honneur ? Sur mon honneur. Hé bien, il me reste donc quelques jours de plus à languir dans cette malheureuse vie. Monsieur… que signifie ce langage ? Vous l’allez voir (en retirant ses deux mains des miennes, et tirant deux pistolets de sa poche). J’étois venu dans la résolution de vous offrir le choix d’une de ces armes, si l’affaire eût été conclue, comme j’avois raison de le craindre. Je ne suis point un assassin, et jamais il ne m’est arrivé d’en employer. Je n’aurois pas souhaité non plus de priver Clémentine du mari dont elle auroit fait choix. Mon seul désir étoit que la main qu’elle doit unir à la sienne, me délivrât d’une odieuse vie. Quoiqu’elle ait refusé d’être ma femme, je ne veux ni ne puis vivre pour la voir celle d’un autre. Quel oubli de vous-même, monsieur ! Mais je vois que votre esprit est troublé. Autrement le comte de Belvedère ne tiendroit pas ce discours. Comme il n’est pas impossible, mon cher docteur, quoiqu’il y ait à présent peu d’apparence, que Clémentine change de résolution, je ne pouvois instruire le comte de notre situation réelle, parce que l’espérance qu’il en auroit conçue, n’auroit fait qu’augmenter son désespoir, si le succès avoit été différent. Je me suis contenté de raisonner avec lui sur ses étranges intentions, et de lui renouveler ma promesse. Il étoit si tranquille en me quittant, qu’il m’a remercié de mes avis. Son valet et les miens ont paru fort surpris de nous voir descendre en bonne intelligence, et même avec un air d’amitié. J’oubliois de vous dire qu’en traversant mon antichambre, le comte a laissé sur une table ses deux pistolets. L’ouvrage est curieux, m’a-t-il dit, acceptez-les. Où serois-je à présent, et dans quelles difficultés seriez-vous engagé, vous, étranger et protestant… je ne les considérois pas ; car toute ma malice devoit tourner contre moi-même. Je finis cette relation du jour ; mais elle ne partira que demain, lorsque je saurai ce que le cours du tems aura produit. Cher ami ! Quel supplice que l’incertitude ! Peut-être me croirois-je plus obligé à la patience, si mon embarras et mes chagrins m’étoient venus par ma faute.

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