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le chevalier Grandisson à Clémentine.
Londres, 29 septembre. Quel fardeau vous m’imposez, mademoiselle ! Et que puis-je répondre au dernier article de votre lettre ? Vous prenez soin, et par respect pour votre intention, je dois dire un soin digne de votre bonté, de me déclarer qu’il ne peut plus me rester d’intérêt à la décision que vous me demandez. Je renouvelle mon humble soumission ; mais permettez-moi de répéter qu’il m’auroit été presque impossible de vous obéir, par tout autre motif que vos scrupules de conscience. Mais de quel poids mon avis peut-il être pour vous, lorsque vous me pressez, en finissant, de ne le pas donner en faveur de votre famille ? Je suis bien éloigné, mademoiselle, d’être ici sans prévention. Un homme, qui s’est flatté autrefois de l’espérance d’obtenir votre main, peut-il vous donner des conseils opposés au mariage ? Vos parens peuvent-ils pousser plus loin l’indulgence, qu’en vous laissant la liberté absolue du choix ? Je suis forcé d’applaudir également à leur sagesse et à leur bonté dans cette occasion. Peut-être devinez-vous l’homme qu’ils seroient portés à vous recommander, et je suis sûr que la vertueuse Clémentine ne le rejetteroit pas, par la seule raison qu’il seroit offert de leur main ; ni même par toute autre raison qu’une aversion insurmontable, ou une forte inclination pour quelque catholique. Un protestant ne peut plus entrer dans cette supposition. Mais, chère sœur, chère amie, dites-moi vous-même quelle réponse je puis faire à une jeune personne qui, ayant fait voir dans une occasion qu’elle n’a pas une aversion invincible pour le mariage, ne s’en étant éloignée que par des motifs de conscience, fait difficulté d’obliger (obéir n’est pas le terme qu’ils emploient) " un père qui la supplie les larmes aux yeux, une mère qui lui rappelle tendrement ce qu’elle a souffert pour elle, et qui lui déclare que le bonheur de sa vie est entre ses mains ". Oh ! Mademoiselle, quels argumens (permettez que j’emploie vos propres termes) que les larmes d’un père et d’une mère, m l’évêque de Nocera, votre frère, un directeur plein de piété, vos deux autres frères, Madame Bemont, votre amie désintéressée, votre fidelle Camille ! Quelle énumération contre vous, chère Clémentine, me défend de donner mon avis contr’eux : que puis-je dire ? Faut-il, sur votre propre représentation, que je le donne pour vous ? Vous savez, mademoiselle, le sacrifice que j’ai fait au cri de votre conscience, et non de la mienne. Je ne doute point que des parens aussi vertueux, aussi indulgens que les vôtres, ne cèdent à vos raisons, si vous avez le même motif à faire valoir contre le devoir filial, d’autant plus digne de ce nom, qu’il est exigé avec tant de douceur, ou plutôt, qu’il n’est proposé qu’avec des larmes et des vœux ; des yeux plus que des lèvres ; et que si vous le remplissez, vos parens croiront avoir la plus haute obligation à leur fille. Clémentine est une des plus généreuses personnes du monde ; mais considérez, mademoiselle, si la préférence de votre propre volonté à celle des plus tendres parens, ne porte pas un air d’amour-propre, qui s’accorderoit mal avec votre caractère général. Quand vous devriez trouver dans un cloître tout le bonheur que vous y espérez, n’est-il pas vrai qu’alors vous renonceriez à votre famille, comme partie du monde que vous feriez vœu de mépriser, et que vous ne vivriez que pour vous-même ? Et croyez-vous qu’aux yeux du ciel, comme à ceux des hommes, il n’y ait pas beaucoup de mérite à se refuser ce qui plaît le plus, en remplissant son devoir pour obliger ceux à qui l’on doit la vie ? Ma qualité de protestant ne me donne point d’aversion pour les fondations religieuses. Je souhaiterois, au contraire, que mon pays eût des cloîtres sous des règles sages et bien observées. à la vérité, je ne voudrois pas d’engagemens perpétuels : mon plan seroit qu’on laissât la liberté de renouveler les vœux tous les deux ou trois ans avec le consentement des familles. De toutes les femmes que j’ai connues, Clémentine della Porretta devoit être la dernière qui marquât de l’empressement pour la retraite. Il n’y a au monde que deux personnes avec elle, que sa résolution ne fût pas capable d’affliger. Nous connoissons leurs motifs. Le testament de ses deux grands-pères, qui jouissent à présent d’une meilleure vie, est contre elle ; et toute sa famille, à l’exception de deux personnes, regarderoit comme le plus grand malheur, qu’elle quittât le monde pour s’ensévelir dans un couvent. Clémentine a le cœur tendre et généreux ; elle souhaite, a-t-elle dit autrefois, de tirer une grande vengeance de sa cousine. Que sa cousine prenne le voile, les raisons de pénitence ne manquent point à Daurana : sa passion pour le monde, qui lui a fait violer tous les droits du sang et de l’humanité, demande un frein. Mais est-il un cloître où tous les devoirs de la vertu soient mieux observés qu’ils ne le sont dans le monde, par l’incomparable Clémentine ? Je pourrois m’étendre beaucoup plus sur un sujet, où les moindres argumens ne sont pas sans force, mais l’entreprise est pénible pour moi, si pénible, que je ne m’y serois point engagé, si je ne préférois à mon bonheur, le vôtre, mademoiselle, et celui de votre famille. Que toutes les bénédictions du ciel et de la terre accompagnent votre choix, quel qu’il soit ! Jamais je ne ferai de prière où tous les vœux de l’amitié, de l’estime et du respect pour ma chère Clémentine, ne tiennent le premier rang… son ami, son frère et son très-humble, etc. Charles Grandisson.