Histoire du chevalier Grundisson/Lettre 99

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- Lettre 98 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 100


le seigneur Jéronimo au chevalier Grandisson.

Boulogne, 24 septembre. à la fin, cher Grandisson, nous commençons à nous flatter que notre Clémentine se conformera aux désirs de sa famille. Le général et sa femme sont venus exprès de Naples, dans la résolution de faire ce qu’ils appellent un effort décisif, et de ne la quitter qu’après l’avoir disposée à nous obliger. Le prélat est arrivé en même tems, accompagné de deux autres évêques ; et dans une conférence qu’ils ont eue tous trois avec elle, ils lui ont déclaré qu’elle ne peut penser à prendre le voile sans le consentement formel de son père et de sa mère. Madame Bémont, qu’on a priée de venir passer quelque tems avec elle, s’est déclarée ouvertement pour nous ; et jeudi dernier, Clémentine fut encore plus vivement poussée. Toute la famille s’étant assemblée dans ma chambre, on lui fit proposer d’y venir ; elle vint : nous réunîmes nos instances. Le général fut d’abord le plus pressant, il fut secondé par le prélat ; la jeune marquise fit le troisième rôle. Ma mère, prenant les mains de sa fille entre les siennes, ne put faire entendre que des soupirs, et votre Jéronimo ne s’expliqua que par des larmes ; mais pour dernière scène, mon père mit un genou à terre devant elle : ma fille, lui dit-il, mon cher enfant, obligez-moi. Elle se laissa tomber à genoux : ô mon père, s’écria-t-elle, quittez cette posture, ou je meurs à vos pieds. Non, ma fille, jusqu’à ce que vous ayez consenti à m’obliger. Mon père ! Le plus indulgent de tous les pères ! Accordez-moi du moins quelque tems. Le général, croyant remarquer dans cette demande une flexibilité qu’elle n’avoit pas encore fait voir, la pressa de se déterminer sur le champ. Un père, lui dit-il, se sera-t-il humilié en vain ? Une mère aura-t-elle fait parler inutilement ses pleurs ? C’est à ce moment, ma sœur, qu’il faut se rendre, ou… il s’est arrêté, en la regardant d’un œil fier. Prenez patience, a-t-elle dit timidement, jusqu’aux premières lettres du chevalier, elles ne peuvent tarder long-tems : et portant la main à sa tête… levez-vous, mon père, ou j’expire à vos pieds. Il me sembla que le général alloit trop loin. Je demandai que les premières lettres fussent attendues. Eh bien ! J’y consens, dit mon père, en quittant sa posture, et lui faisant quitter la sienne. Mais quelques nouvelles qu’elles puissent apporter, souvenez-vous, très-chère fille, que je suis votre père, un père indulgent, et que je souhaite d’être obligé. Quoi ! Reprit le général, cette bonté paternelle ne fera point d’impression sur vous ? Votre père, votre mère, vos frères, nous sommes prêts à nous jeter tous à vos pieds. Serons-nous tous méprisés ? Un étranger, un anglois, un hérétique ; oui, tout grand, tout noble qu’il est, un hérétique, un homme encore que vous avez glorieusement refusé, emportera-t-il la préférence sur votre famille entière ? Et souvenez-vous, ma sœur, interrompit le prélat, que vous connoissez déjà son sentiment. Il vous l’a marqué en quittant. Croyez-vous que le chevalier Grandisson puisse en changer après une explication si formelle ? Elle répondit qu’elle ne se sentoit pas bien ; qu’elle se trouvoit coupable de résister aux volontés d’un père et d’une mère, et qu’elle ne pouvoit disputer contre ses frères ; mais qu’elle ne se sentoit pas bien. Elle pria ses frères de l’épargner ; et revenant à demander du tems, elle conjura son père de lui accorder cette grâce. Ma mère, craignant une rechute, lui permit de se retirer, en ajoutant qu’on ne pensoit point à forcer ses volontés, et qu’on ne vouloit employer que la persuasion. Elle se retira, mais ce fut pour chercher Madame Bémont ; et se jetant entre ses bras : ô madame ! Je suis persécutée, opprimée, et c’est ce qu’on nomme persuasion. Un père à genoux ! Une mère en larmes ! Des frères supplians ! Cruelle, cruelle persuasion ! Madame Bémont entra alors en raisonnement avec elle, lui représenta l’inflexibilité du général, l’indulgence de son père et de sa mère, les désirs de ses deux autres frères ; elle fit valoir votre sentiment, expliqué sans partialité, indépendamment même de la différence de religion. Elle lui parla d’une jeune et charmante personne de votre pays, capable de vous rendre heureux, dont elle avoit entendu vanter les grandes qualités par divers anglois. Ce dernier point la frappa d’autant plus, qu’elle sait combien vous êtes lié avec Madame Bémont. Elle répondit, que pour le monde entier, elle ne traverseroit point les désirs du chevalier Grandisson, et qu’elle souhaitoit de vous voir heureux, de quelque manière que le ciel disposât d’elle. Le père Marescotti vint à la charge, et lui conseilla de ne pas attendre l’arrivée de vos lettres, pour prendre une résolution ; parce qu’elle ne pouvoit douter que votre premier sentiment ne s’y trouvât confirmé. Les argumens des trois évêques furent rappelés avec une nouvelle force. On lui nomma un jour pour reparoître dans l’assemblée de sa famille. Madame Bémont applaudit à sa grandeur d’ame, dans le sacrifice qu’elle avoit déjà fait au ciel, et l’exhorta beaucoup à ne se pas moins distinguer dans la soumission qu’elle devoit à ceux dont elle tenoit la vie. Toutes ces considérations lui paroissant d’un grand poids, elle prit du tems pour les méditer encore. Après avoir passé trois heures dans son cabinet, elle remit à Madame Bémont l’écrit suivant, qu’elle croyoit propre, lui dit-elle, à la faire dispenser de paroître dans l’assemblée qu’on lui proposoit. " je suis excédée, ma chère Madame Bémont, de vos tendres, mais fatigantes instances, aussi bien que des importunités, des prières et des raisonnemens de mes frères. ô ma mère ! Quelle obéissance, quelle aveugle soumission ne méritez-vous pas d’une fille qui a troublé le repos de vos heureux jours ! Vous n’avez jamais connu la tristesse avant les peines que je vous ai causées. Le sacrifice de ma vie seroit une foible expiation pour tout ce que je vous ai fait souffrir. Et qui peut résister aux instances d’un père à genoux ? En vérité, mon tendre et respectable père, je tremble de vous revoir. Que jamais, du moins, je ne vous revoie dans la posture où je vous ai vu jeudi dernier. " j’ai refusé à mon cœur l’homme qu’il estimoit ; et par un motif qui ne doit, qui ne peut me permettre de m’en repentir, il est impossible que je sois jamais à lui. Le père Marescotti, quoiqu’il le juge digne aujourd’hui de son affection, me suggère que toutes mes disgrâces peuvent être un châtiment du ciel, pour avoir souffert que mon cœur fût engagé par un hérétique. Il m’est absolument défendu de penser à réparer ma faute, par la seule démarche que j’en aurois cru capable. " vous me dites, Madame Bémont, et toute ma famille m’assure comme vous, que l’honneur, la générosité et l’estime dont je fais profession pour le chevalier, m’obligent également de contribuer au bonheur d’un homme, dont j’ai trompé les espérances, et vous êtes persuadée qu’il existe, dans sa patrie, une femme capable de le rendre heureux ; mais je dois, dites-vous, lui donner l’exemple. Moi ? Il est impossible. Non, l’honneur et ma juste délicatesse ne me le permettront jamais. " mais pressée comme je le suis, tremblante encore de voir un père à genoux, une mère noyée dans ses larmes, et jugeant, avec raison, que je ne puis vivre long-tems, qu’une rechute dans la plus terrible des maladies peut devenir la punition de ma désobéissance, et qu’à ma dernière heure, ce sera une consolation pour moi, de penser que je me suis soumise à la volonté de mes parens, sur un point auquel ils paroissent invariablement attachés ; d’ailleurs apprenant d’eux-mêmes qu’ils regarderont mon obéissance comme une compensation pour toutes les peines que je leur cause depuis si long-tems, je supplie le ciel de me donner la force de leur obéir. Cependant si cet effort m’est impossible, serai-je encore pressée, encore persuadée ? J’espère que non. Enfin je m’efforcerai de me déterminer à l’obéissance ; mais quel que soit le succès de mes combats, Grandisson doit donner l’exemple ". Combien nous sommes-nous félicités, cher ami, en lisant cette déclaration, quoiqu’elle ne donne encore que de si foibles espérances ? Toutes nos mesures se réduisent maintenant à la traiter avec tant de douceur, qu’elle ne puisse changer de résolution. Nous ne lui proposerons pas même de voir la personne que nous favorisons, sans être bien sûrs que vous lui donnerez l’exemple : et s’il existe en effet une femme assez aimable, pour vous faire espérer d’être heureux avec elle, cette raison, soutenue par les soins d’un homme tel que vous, ne peut-elle pas être un motif pour l’engager ? Comme il n’y a plus d’espérance, mon cher Grandisson, que vous deveniez mon frère par le mariage, je ne vois dans le monde entier, que le comte de Belvedère à qui je puisse souhaiter d’appartenir à ce titre. Il est italien. Ma sœur, qui nous a toujours été si chère, ne s’éloignera point de nous. Il sait de quel malheureux état elle est sortie ; et loin de s’en faire une objection, il se seroit cru le plus heureux des hommes d’obtenir sa main dans le fort même de sa maladie, avec l’espérance que les médecins lui donnoient de pouvoir servir à sa guérison par cette voie. Il n’ignore pas qu’elle vous aime ; il l’adore pour les motifs qu’elle a de vous refuser, il fait profession d’une tendre amitié pour vous, et d’une parfaite confiance à votre honneur : toutes ces considérations ne doivent-elles pas nous faire désirer son alliance ? Je ne puis douter, cher ami, qu’il ne dépende de vous de donner l’exemple ; de vous qui avez triomphé, sans varier sur votre religion, d’une famille de zélés catholiques, et qui avez su engager le cœur d’une des plus délicates et des plus vertueuses filles du monde. Quelle femme, qui a un cœur à donner, quelle famille peut être capable de vous résister, lorsque la religion et la patrie seront les mêmes ? Laissez-nous donc espérer, mon cher Grandisson, que vous ferez cet effort : assurez-nous que vous ne ferez pas difficulté de donner l’exemple ; et dans cette confiance, nous presserons ma sœur de remplir les espérances qu’elle nous donne. Alors, alors, vous nous verrez en Angleterre, pour vous remercier des faveurs infinies dont nous croyons vous avoir obligation. Mes instances sont celles de toute une famille que vous ne cesserez jamais d’aimer, j’en suis sûr, comme je vous promets que vous lui serez toujours cher. Madame Bémont y joint les siennes. Elle est persuadée, dit-elle, elle me prie de vous assurer de sa part, que vous serez plus heureux, Clémentine et vous ; elle, avec le comte de Belvedère, qui est de son pays et de sa religion ; vous, avec une angloise, que vous ne seriez jamais l’un par l’autre. Madame Bémont m’a dit en confidence que, lui ouvrant votre cœur, dans le tems même de vos espérances, vous aviez déploré la malheureuse situation de ma sœur et la vôtre, du côté de la religion ; et que vous lui aviez déclaré plus d’une fois, comme vous l’avez fait aussi à toute notre famille, que vous n’auriez pas fait les mêmes offres pour la première princesse du monde. Que ne devons-nous pas attendre de votre grandeur d’ame ? Encore une fois, nous nous flattons qu’il est en votre pouvoir de contribuer à notre bonheur, et nous ne pouvons douter de votre volonté ; mais quel que soit l’événement, ne cessez pas, mon cher ami, d’aimer votre, etc.

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