Histoire naturelle générale et théorie du ciel

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Histoire naturelle générale et théorie du ciel
traduction C. Wolf


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HISTOIRE NATURELLE GÉNÉRALE ET THÉORIE


DU CIEL


ou


ESSAI SUR LA CONSTITUTION ET L'ORIGINE MÉCANIQUE


DE L'UNIVERS


d'après LES LOIS DE NEWTON,


Par


Emmanuel KANT.


1755.


TRADUCTION


Par C. WOLF,


Membre de l'Académie des Sciences, Astronome de l'Observatoire de Paris.

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AU SÉRÉNISSIME ET TRÈS PUISSANT ROI ET SEIGNEUR

FRÉDÉRIC,
ROI DE PRUSSE,
MARGRAVE DE BRANDEBOURG, GRAND CHAMBELLAN ET ÉLECTEUR DU SAINT-EMPIRE ROMAIN, GRAND-DUC SOUVERAIN DE SILÉSIE, ETC.

MON SÉRÉNISSIME HOI ET SEIGNEUR.


Sérénissime et très puissant Roi,
Très gracieux Roi et Seigneur,

Quelque effroi que puissent inspirer à ma faiblesse le sentiment de mon indignité et l'éclat du trône, la bienveillance que le plus gracieux des Monarques étend avec une égale générosité sur tous ses sujets me donne la confiance que mon humble hommage ne sera pas. accueilli d'un œil défavorable. Je dépose ici avec une crainte respectueuse aux pieds de Votre Royale Majesté une preuve bien modeste du zèle avec lequel les Académies de Son royaume sont entraînées vers les sciences, àl'envi des autres nations, par les encouragements et la protection d'un souverain éclairé. Combien [ page ]je serais heureux, si le présent essai pouvait attirer la très haute approbation de mon Roi sur les efforts par lesquels le plus humble et le plus respectueux de ses sujets a sans cesse taché de se rendre utile à sa Patrie !

Je suis jusqu'à la mort, avec le plus profond dévouement,

de Votre Royale Majesté,

le très humble serviteur,

L'Auteur[1].

Kœnigsberg, 14 mars 1755.

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PREFACE.


J'ai choisi un sujet qui peut paraître, à première vue, de nature à rebuter bon nombre de lecteurs par ses difficultés propres, et aussi parce qu'il semble froisser leurs sentiments religieux. Décou­vrir les lois systématiques qui relient les mondes créés dans l'éten­due de l'espace infini, et déduire de l'état primitif de la nature, par les seules lois de la Mécanique, la formation des corps célestes et l'origine de leurs mouvements : une telle entreprise semble dé­passer de beaucoup les forces de la raison humaine.

D'autre part, la Religion menace de ses foudres l'audacieux qui oserait attribuer à l'action de la nature seule une œuvre où elle voit avec raison l'intervention immédiate de l'Etre suprême, et elle craint de rencontrer dans la curiosité indiscrète d'une pareille lentativeune apologie de l'athéisme.

Je vois clairement la force de ces objections et pourtant je ne me laisse pas décourager. Je sens toute la puissance des obstacles qui se dressent devant moi, et je ne me laisse pas abattre. Sur la foi d'une simple conjecture, j'ai entrepris un dangereux voyage, et déjà j'aperçois les avancées de terres nouvelles ! Ceux qui auront le courage de poursuivre cette entreprise les atteindront et auront la gloire d'y attacher leur nom.

Ce n'est qu'après avoir mis ma conscience en sûreté au point de vue religieux que j'ai dressé le plan de mon entreprise. Mon zèle a redoublé, quand j'ai vu, à chaque pas en avant, les nuages, qui semblaient cacher des monstruosités derrière leurs ténèbres, se dis­siper et laisser apparaître la majesté de l'Etre suprême, brillante d'une plus vive lumière. A présent que je sais que mon but n'a rien de répréhensible, je vais exposer en toute sincérité les objections que des esprits bien intentionnés, mais faibles, peuvent faire à mon [ page ]— 108 —

travail; et je suis prêt à les soumettre à la sévérité de l'Aréopage orthodoxe, avec la loyauté d'un esprit qui ne cherche que la vérité. L'avocat de la foi va d'abord faire entendre ses raisons. Si le système du monde, dans son harmonie et sa beauté, n'est que l'œuvre de la matière abandonnée aux lois générales de son mouvement; si la mécanique aveugle.des forces naturelles suffit à faire sortir du chaos une œuvre aussi magistrale, et peut atteindre par elle-même à une telle perfection, la preuve de l'existence d'un Dieu créateur, que l'on déduit du spectacle des beautés de l'Univers, perd absolument sa force; la nature est par elle-même suffisante; l'intervention divine devient inutile; Epicure revit au-milieu du Christianisme, et une philosophie impie met sous ses pieds la Foi, qui prétendait éclairer ses pas d'une vive lumière. Quand même je reconnaîtrais quelque fondement à une telle ob­jection, si grande est en moi la fermeté de ma croyance à l'infail­libilité des Vérités divines, que je tiendrais pour suffisamment réfuté par elles et que je rejetterais tout ce qui les contredit. Mais l'heureuse concordance que je trouve entre mon système et les principes de la Religion donne à ma conviction, en face de ces dif­ficultés, une inébranlable tranquillité. Je reconnais toute la valeur des preuves que l'on déduit des beautés et de l'ordre parfait de l'Univers, pour établir l'existence d'un Créateur souverainement sage. Quiconque ne se refuse pas, de parti pris, à toute conviction, doit se laisser toucher par des preuves aussi irréfutables. Mais je prétends que les apologistes de la Religion font un maladroit usage de ces preuves et éternisent ainsi la lutte avec les partisans du Naturalisme, en leur offrant sans nécessité un côté faible. On a l'habitude de signaler et de faire ressortir dans la nature les harmonies, la beauté, les fins des choses et la parfaite adapta­tion des moyens à ces fins. Mais tandis que de ce côté on glorifie la nature, en même temps d'un autre, on s'efforce de l'amoindrir. Toute cette belle ordonnance, dit-on, lui est étrangère; abandon­née à ses lois générales, elle n'enfanterait que le désordre. Les harmonies dénoncent l'intervention d'une main étrangère, qui a su soumettre à un plan sagement ordonné une matière dépourvue de toute régularité. À cela je réponds : Si les lois générales de l'action de la matière sont toutes une conséquence des desseins du [ page ]— 409 —

Très-Haut, elles ne peuvent apparemment pas avoir d'autre desti­nation que détendre à accomplir par elles-mêmes le plan que la divine Sagesse s'est proposé. S'il en était autrement, ne serait-on pas tenté de croire que la matière et ses lois générales sont indé­pendantes, et que la puissance souverainement sage, qui a su en faire un si glorieux usage, était grande sans doute, mais point in­finie; puissante sans doute, mais pourtant insuffisante par elle seule? Le défenseur de la Religion craint encore qu'en expliquant ces mômes harmonies par une tendance naturelle de la matière, on n'en vienne à démontrer l'indépendance de la nature vis-à-vis de la Pro­vidence divine. Il avoue sans détour que si l'on parvenait à décou­vrir à tout l'ordre de l'Univers des causes naturelles, capables de le faire sortir des seules propriétés générales et essentielles de la matière, il deviendrait inutile de recourir à un gouvernement supérieur. Le Naturalisme trouve son compte à ne pas combattre cette proposition. Il met en avant des exemples qui démontrent que les lois générales de la nature conduisent à des conséquences parfaitement Ijelles, produisent des effets parfaitement ordonnés; et il met ainsi la Foi en danger par des raisons, qui auraient pu être, -dans les mains du croyant, des armes invincibles. Je vais en donner des exemples. On a maintes fois allégué, comme une des preuves les plus évidentes de la Providence qui veille sur les hommes, ce fait que, dans les zones torrides, c'est surtout à l'époque où le sol échauffé réclame une action rafraîchissante que les brises de mer soufflent et le refroidissent. Ainsi, dans l'île de la Jamaïque, sitôt que le Soleil est assez haut pour jeter sur le sol une chaleur insupportable, à peu près vers gh du matin, il commence à s'élever de la mer un vent qui souffle de toutes parts vers la terre; et sa force augmente en même temps que la hauteur du Soleil. A ih de l'après-midi, où naturellement il fait le plus chaud, ce vent atteint sa plus grande force, puis il baisse peu à peu en même temps que le Soleil, si bien qu'au soir le calme règne comme au matin; sans cette heureuse circonstance, l'île serait inhabitable. Le même bien­fait est le partage de toutes les côtes des terres situées dans la zone torride. C'est à ces côtes que la brise est le plus nécessaire, car elles sont les parties les plus basses des régions sèches et, par suite, elles supportent la plus vive chaleur. Les portions élevées de [ page ]- 110 -

ces terres, où n'arrive pas cette brise de mer, en ont un moindre besoin, puisque leur élévation même les place dans un air plus froid. Tout cela n'est-il pas admirable? n'y a-t-il pas là un but évident, atteint par un moyen habilement ménagé? Mais voici que le Naturalisme trouve les causes naturelles de ce phénomène dans les propriétés les plus générales de l'air, sans avoir besoin d'ima­giner pour cela une intervention spéciale de la Providence. Il re­marque avec raison que la brise de mer aurait les mêmes mou­vements périodiques, quand même aucun homme n'habiterait ces îles, et que son existence est le résultat nécessaire des propriétés que l'air doit indispensablement posséder, indépendamment d'une fin spéciale, et simplement pour la croissance des plantes, à savoir son élasticité et sa pesanteur. La chaleur du Soleil fompt l'équi­libre de l'air, en raréfiant celui qui se trouve au-dessus delà Terre, et force ainsi l'air plus froid de la mer à quitter sa place pour venir prendre celle du premier. De quelle utilité ne sont pas les vents sur la Terre, et quel emploi n'en fait pas l'esprit inventif de l'homme ! Pourtant il n'est pas besoin pour les produire de dispo­sitions spéciales : il suffit des propriétés générales que l'air et la chaleur possèdent, indépendamment du but particulier dont on vient de parler. Accordez-vous, dit ici l'esprit fort, que si l'on peut expliquer les harmonies naturelles, celles même dont l'utilité pour l'homme est la plus évidente, parles lois physiques les plus simples et les plus générales, il n'est plus besoin de recourir à l'intervention spéciale d'une souveraine sagesse? Eh bien! voyez ces preuves qui, de votre propre aveu, vous prennent en flagrant délit de con­tradiction. Toute la nature, et surtout la nature inorganisée, est pleine de semblables faits, qui forcent à reconnaître que la ma­tière, se constituant elle-même par le mécanisme de ses propres forces, peut arriver à un ordre admirable dans ses effets et satisfait d'elle-même et sans contrainte aux règles de l'harmonie. Que le défenseur de la Religion essaye de nier celte aptitude des lois générales de la nature; en dépit de sa bonne intention, il se met lui-même dans l'embarras et, par sa maladroite défense, il donne à l'incrédulité l'occasion de triompher. Mais voyons comment ces raisons mêmes, qui semblent des moyens d'attaque terribles entre les mains de l'ennemi, peuvent [ page ]- 111. -bien plutôt devenir des armes puissantes pour le combattre. La matière, obéissant à ses lois générales, produit par des procédés naturels, ou, si l'on veut, par l'impulsion d'un mécanisme aveugle, des effets harmonieux, qui semblent conduire à la négation d'une Sagesse supérieure. L'air, l'eau, la chaleur, lorsqu'on les considère abandonnés à eux-mêmes, donnent naissance aux vents et aux nuages, aux pluies et aux fleuves qui arrosent les terres, et à tant d'autres effets bienfaisants, sans lesquels la nature resterait dé­solée, inculte et stérile. Mais ils ne produisent point ces effets par un pur hasard, ou par un accident qui pourrait tout aussi bien les rendre nuisibles et dommageables; nous voyons au con­traire qu'ils sont astreints à des lois naturelles, qui ne leur per­mettent pas d'agir autrement qu'ils ne le font. Et alors que penser d'un si merveilleux accord dans leurs actions? Comment se pour­rait-il que des éléments de nature diverse tendissent par leur action combinée à produire des phénomènes si harmonieux et si utiles, au profit d'êtres placés complètement en dehors du cercle de la matière inerte, l'homme et les animaux, s'ils ne reconnaissaient pas une origine commune, une Intelligence infinie dans laquelle a été esquissé le plan général des propriétés essentielles de toute chose? Si les caractères des divers agents naturels étaient néces­saires en soi et indépendamment, quel étonnant hasard, ou plutôt quelle impossibilité n'y aurait-il pas à ce que leurs tendances naturelles se résument en un concert admirable, comme si un choix habile avait présidé à leur réunion !

Maintenant j'applique avec confiance ces principes à mon entreprise présente. Je suppose la matière de tout l'Univers dans un état de décomposition générale, et j'en fais un véritable chaos. Je vois alors les éléments se façonner d'après les lois connues de Vattraction, et modifier leurs mouvements en raison de la répul­sion. J'ai la satisfaction de voir surgir de ce chaos un tout bien ordonné, sous la seule action des lois connues du mouvement et sans l'aide d'aucune supposition arbitraire; et ce tout est si sem­blable au système de l'Univers que nous avons devant les yeux, que je ne puis m'empêcher de l'identifier avec lui. Ce développe­ment inattendu de l'ordre de la nature m'est d'abord suspect, parce qu'il fait dériver un ensemble très compliqué et très régu­lier d'un état primitif où régnaient à la fois la simplicité et le [ page ]— 112 —

désordre. Mais les considérations que j'ai fait valoir plus haut m'apprennent qu'un pareil développement de la nature n'a en soi lien d'extraordinaire; qu'il est au contraire une conséquence nécessaire de sa tendance essentielle, et que c'est la démonstration la plus magistrale de sa dépendance d'un Etre préexistant, qui a en lui-même la source de tous les êtres et des lois primitives de leurs actions. Cette vue redouble ma confiance dans le dessein que j'ai conçu. Ma confiance s'augmente à chaque pas que je fais en avant et ma timidité s'évanouit. Mais l'apologie de votre système, me dira-t-on, est en même temps l'apologie des imaginations d'Epicure, avec lesquelles il a la plus grande ressemblance. Je n'essayerai pas de nier tout point de contact avec ce philosophe. Beaucoup sont devenus athées au simple aperçu de certains arguments, chez qui un examen plus approfondi aurait au contraire éveillé une conviction profonde de l'existence de l'Etre suprême. Les conséquences qu'un esprit dévoyé tire des principes les plus innocents sont le plus souvent fort blâmables, et telles ont été les convictions d'Epicure, bien que son ingénieux système porte la marque d'un grand esprit. Je ne nierai pas non plus que la théorie de Lucrèce ou celle des prédécesseurs d'Epicure, Leucippe et Démocrite, n'ait beaucoup de ressemblance avec la mienne. Avec ces philosophes, je consi­dère le premier état de la matière comme une décomposition géné­rale des éléments de tous les astres, ou des atomes pour parler comme eux. Épicure supposait une pesanteur qui forçait ces par­ticules élémentaires à tomber, et cette force ne diffère guère de l'attraction newtonienne que j'admets. Il leur imprimait en outre une déviation déterminée en dehors de la direction rectiligne de leur chute, bien qu'il ait fait sur la cause de cette déviation et ses conséquences des hypothèses erronées : cette déviation correspond à peu près à l'altération de la chute verticale que nous déduisons de la répulsion mutuelle des molécules. Enfin les tourbillons qui résultent de cette perturbation du mouvement jouaient un rôle capital dans les théories de Leucippe et de Démocrite et on les retrouvera dans la nôtre. Tant de points de contact avec une doc­trine, qui était dans l'antiquité la vraie théorie de la négation de Dieu, ne doivent pas cependant faire regarder la mienne comme complice de leurs erreurs; même clans les conceptions les plus [ page ]- 113 -absurdes qui ont pu s'attirer les suffrages des hommes, on peut trouver ça et là quelque vérité. Une loi fausse, un raisonnement irréfléchi conduisent l'esprit humain, par une pente insensible, du seuil de la Vérité jusque dans l'abîme. Malgré des ressemblances que je reconnais, il subsiste, entre les anciennes cosmogonies et celle que je présente, des différences assez essentielles pour que les conséquences en soient absolument opposées.

Les auteurs des théories que je viens de rappeler sur la forma­tion mécanique de l'Univers faisaient sortir toute l'ordonnance que l'on y admire d'un hasard purement accidente], d'où résultait un si heureux concours des atomes que ceux-ci constituaient un tout parfaitement ordonné. Epicure osa même prétendre que les atomes déviaient de la ligne droite et se rencontraient sans l'inter­vention d'aucune cause. Tous ces philosophes poussaient l'absur­dité jusqu'à attribuer la naissance des êtres vivants à ce même con­cours fortuit et aveugle des atomes, faisant ainsi naître la raison de l'irraisonnable. Dans mon système, je trouve la matière soumise à des lois certaines et nécessaires. Je vois cette matière, décom­posée en ses derniers éléments, se façonner successivement et sous l'empire de ces lois naturelles, en un tout admirablement ordonné. Ce n'est point là l'effet du hasard, c'est la conséquence nécessaire des propriétés naturelles de la matière. Et alors n'est-on pas forcé de se demander pourquoi la matière obéit précisément à des lois qui ont pour but une si merveilleuse ordonnance? Serait-il pos­sible que tant d'éléments, dont chacun a sa nature propre et indé­pendante, puissent d'eux-mêmes se prêter un concours tel qu'il en sortît un tout bien ordonné; et s'ils agissent ainsi, n'y a-t-il pas là une preuve indéniable de la communauté de leur origine première, qui ne peut être qu'une Intelligence souveraine et toute-puissante, par laquelle les caractères divers des éléments ont été dessinés en vue de leurs combinaisons futures? La matière, élément primitif de toutes choses, est donc astreinte à des lois déterminées, et, librement abandonnée à ces lois, elle engendre nécessairement d'admirables combinaisons. Elle n'est point libre de's'écarter du plan tracé par son Créateur. Puisqu'elle est ainsi soumise à des vues souverainement sages, il faut nécessai­rement qu'elle ait reçu ses propriétés si bien concertées d'une cause première supérieure: il existe un Dieu, précisément parce que le VV. 'â [ page ]— 114 —

Chaos lui-même ne peut rien engendrer que l'ordre et la régu­larité. J'ai trop bonne opinion de la rectitude de jugement des lecteurs qui feront à mon Essai l'honneur de l'examiner, pour ne pas être assuré que les raisons que je viens d'exposer, si elles n'écartent pas entièrement la crainte de voir mon système aboutir à des con­séquences coupables, mettront du moins hors de doute la pureté de mes intentions. Si néanmoins il est des personnes, animées d'un zèle plus malicieux, qui croient devoir à leur pieuse réputation de donner à mes intentions les plus innocentes des interprétations mauvaises, je suis persuadé que leurs critiques produiront sur les gens sensés un effet exactement opposé à celui qu'elles en attendent. Je réclame d'ailleurs hautement le droit que les juges de tous les temps ont accordé à Descartes, lorsqu'il a osé expliquer la forma­tion de l'Univers par le seul jeu des lois de la Mécanique. Je cite­rai sur ce point l'opinion des auteurs de VHistoire générale du monde (') : « Il nous est impossible de croire que la tentative de ce philosophe, d'expliquer la formation du monde, à un moment déterminé, par la simple continuation d'un mouvement initial imprimé à la matière isolée, et de ramener cette formation à l'action d'un petit nombre de lois simples et générales, puisse être, comme on l'a dit parfois, répréhensible ou attentatoire à la majesté divine. Nous en dirons autant des essais d'autres savants qui, depuis Des­cartes et avec plus de succès, ont tenté la même entreprise, en s'appuyant sur les propriétés originelles imprimées à la matière par son Créateur. De pareils essais tendent bien plutôt à donner une plus haute idée de l'infinie sagesse de Dieu. » J'ai essayé d'écarter les objections que l'on pouvait faire à ma thèse au point de vue religieux. Il en est d'autres non moins fortes contre le but même que je me propose. S'il est vrai, dira-t-on, que Dieu a placé dans les forces de la nature un art caché, en vertu duquel elles ont pu tirer du Chaos l'ordre parfait de l'Univers ; com­ment l'intelligence de l'homme, si faible en face des sujets les plus ordinaires, sera-t-elle capable de sonder les mystérieuses propriétés qui ont concouru à un si vaste dessein? Une aussi folle entreprise

(') Campbell et Swinton. Je n'ai pu trouver aucun renseignement sur cet ou­vrage. {iVote du Traducteur,) [ page ]- lia -

équivaut à dire : Donnez-moi de la matière, et je vous en ferai un monde. Est-ce que la faiblesse de tes lumières, presque toujours en défaut dans les moindres choses qui se présentent à tes sens, journellement et à la portée, ne te démontre pas combien est vaine la tentative de vouloir découvrir l'incommensurable et ce qui se passa dans la nature avant que le monde fût? Je réduis à néant celte objection, en montrant clairement que, de toutes les recherches qui peuvent être tentées dans l'étude de la nature, celle que j'entreprends est précisément celle où l'on peut le plus facile­ment et le plus sûrement remonter jusqu'aux origines. De même qu'entre tous les problèmes des sciences naturelles, aucun n'a été résolu avec plus de justesse et de certitude que celui de la véritable constitution de l'Univers en général, des lois des mouvements et du mécanisme intime du cours des planètes; de même que dans la philosophie naturelle, il n'est rien de comparable aux vues que nous a ouvertes la philosophie de Newton; de même je prétends que, parmi toutes les choses de la nature dont on recherche la cause première, l'origine du système du monde et la formation des corps célestes avec les causes de leurs mouvements sont les premiers mystères au fond desquels notre vue doit pouvoir pénétrer. La raison en est facile à saisir. Les astres sont des niasses rondes, par conséquent de la forme la plus simple que puisse prendre un corps dont on recherche l'origine. Leurs mouvements aussi sont sans complication ; ils ne sont que la libre continuation d'une impulsion une fois donnée, qui devient circulaire par sa combinaison avec l'attraction du corps central. En outre, l'espace dans lequel ils se meuvent est vide; les intervalles qui les séparent les uns des autres sont immensément grands; tout est donc disposé le plus clairement pour éviter la confusion des mouvements et en rendre la détermination facile. Il me semble que l'on pourrait dire ici sans témérité et dans le vrai sens des mots : Donnez-moi de la. matière et j'en ferai un monde, c'est-à-dire, donnez-moi de la matière, je vais vous montrer comment un monde doit en sortir. Car si l'on a de la matière douée par essence de la force d'attraction, il n'est pas difficile de déterminer les causes qui peuvent avoir contribué à l'arrangement du système du monde considéré en général. Nous savons à quoi lient qu'un corps prend une forme arrondie; nous comprenons pourquoi il est nécessaire que des sphères librement [ page ]- 11G — lancées prennent un mouvement circulaire autour du centre vers lequel elles sont attirées. La position des orbites les unes par rapport aux autres, la concordance de direction des mouvements, l'excentricité, tout peut se ramener aux causes mécaniques les plus simples; et l'on p-eut en toute confiance espérer découvrir ces causes, parce qu'il suffit pour.cela des raisonnements les plus faciles et les plus clairs. Pourrait-on se flatter du même espoir, s'il s'agis­sait de la moindre plante ou d'un insecte? Est-on en état de dire : Donnez-moi de la malière, je vais vous montrer comment on peut faire une chenille? N'est-on pas arrêté ici dès le premier pas par l'ignorance des véritables propriétés intimes de l'objet et la com­plication des organes si variés qui le composent; il ne faut donc pas s'étonner si j'ose affirmer que le mode de formation des astres, la cause de leurs mouvements, bref, l'origine de la constitution présente de l'Univers, pourront être mis en lumière, bien avant que l'on puisse expliquer clairement et complètement, par des causes mécaniques, la naissance d'une seule plante ou d'une chenille.

Tels sont les motifs sur lesquels j'appuie ma conviction que la partie physique de la science de l'univers atteindra dans l'avenir· la même perfection, à laquelle Newton en a élevé la partie mathé­matique. Après les lois qui régissent la constitution actuelle de l'univers, il n'en est peut-être pas d'autres, dans toute la science de la nature, qui se prêtent plus aisément à des développements mathématiques, que celles qui ont présidé à sa naissance; et je ne doute pas que la main d'un habile géomètre n'y trouve un champ fertile à défricher. Après avoir ainsi recommandé le sujet de mes méditations au gracieux accueil de mes lecteurs, je demande encore la permission d'expliquer brièvement la manière dont je l'ai traité. Dans la pre­mière Partie, j'expose des vues nouvelles sur la constitution de l'univers en général. Le Mémoire de M. Wright, de Derham, dont j'ai eu connaissance par les Freie Urtheilen, de Hambourg, pour l'année 1751, m'a conduit à considérer les étoiles fixes, non comme une fourmilière disposée sans ordre apparent, mais comme un sys­tème qui a la plus grande ressemblance avec celui des planètes, si bien que, de même que les planètes se trouvent au voisinage d'un plan commun, de même aussi les étoiles se rapprochent autant que possible d'un plan que l'on doit se figurer mené à travers tout le [ page ]- 117 -

ciel, et, par leur amoncellement dans ce plan, produisent la Lande lumineuse que l'on appelle la Voie lactée. Je me suis assuré que notre Soleil doit se trouver aussi presque exactement dans ce plan, par la raison que cette zone illuminée par d'innombrables soleils a presque exactement la forme d'un grand cercle. En examinant de plus près la cause de cette distribution des étoiles, j'ai trouvé fort vraisemblable l'opinion que les étoiles dites fixes sont bien plutôt des astres errants d'un ordre supérieur, animés d'un mouvement propre très lent. Comme confirmation de cette idée, que l'on trou­vera exposée en son lieu dans la suite de mon travail, j'invoquerai ici une page extraite d'un écrit de M. Bradley sur le mouvement des étoiles fixes. « S'il est permis de se prononcer à ce sujet, (l'invariabilité ou la variation de position des étoiles), d'après les résullats de la comparaison de nos meilleures observations modernes à celles qui ont été faites antérieurement avec un degré tolérable d'exactitude; il semble qu'il s'est produit un chan­gement réel dans les positions relatives de quelques étoiles fixes; et ce changement paraît être indépendant de tout mouvement de notre système et ne pouvoir être attribué qu'à un déplacement des étoiles elles-mêmes. Arcturus en est un exemple probant : car la comparaison de sa déclinaison actuelle avec celle que lui assigne ïycho ou Flanisteed fait ressortir une différence beaucoup plus grande que celle qui peut être attribuée à l'incer­titude des observations. On a des raisons de croire que d'autres exemples de même genre se pré­senteront parmi le grand nombre des étoiles visibles, car leurs positions relatives peuvent être modifiées par diverses causes. Si l'on imagine que notre système solaire change de place par rapport à l'espace absolu, ce mouvement devra, dans la suite des temps, occasionner un changement apparent dans les distances angulaires des étoiles fixes. Et dans ce cas, les positions des étoiles les plus voisines étant plus affectées que celles des étoiles très éloignées, leurs positions relatives en sembleront altérées, quoique les étoiles elles-mêmes restent en réalité immobiles. Si au contraire notre propre système est en repos, et quelques étoiles en mouvement réel, il en résultera de même une variation de leurs positions apparentes, et une variation d'autant plus grande que ces étoiles seront plus proches de nous, ou que leurs mouvements seront plus rapides, ou enfin que la direction de ce mouvement sera plus propre à nous le rendre perceptible. Puis donc que les positions relatives des étoiles peuvent changer pour des causes si va­riées, si l'on considère l'étonnante distance à laquelle il est certain que plusieurs d'entre elles sont placées, on comprendra qu'il faille recourir à [ page ]- 118 -des observations de plusieurs siècles pour déterminer les lois du déplace­ment apparent même d'une seule étoile; bien plus difficile par conséquent doit-il être de poser des lois qui s'appliquent à l'ensemble des plus belles

étoiles ('). » Je ne puis fixer exactement les limites qui séparent mon sys­tème de celui de M. Wright, ni dire les points oùj'ai simplement adopté ses idées, et ceux où j'ai été plus loin que lut. Pourtant j'ai eu dans les mains des documents d'un très haut intérêt qui, sur un point, m'ont permis d'élargir considérablement ses vues. Je veux parler de cette espèce d'astres nébuleux, dont Maupertuis fait mention dans son Mémoire sur la figure des astres (2) et qui

(') Le passage de Bradley, que j'ai traduit du texte anglais, est emprunté à un Mémoire intitulé : A letter to the Right honourable George, Earl of Maccles-fied, concerning an apparent motion observed in some of the fixed stars (Phi-losophical Transactions, vol. XLV, p. 3g à 4'j '7-18. C'est dans cette lettre que Bradley fait connaître la découverte de la nutatioi».

(Note du Traducteur). (') N'ayant pas ce Mémoire sous la main, j'insère ici ce qui a trait à mon sujet d'après une citation des Ouvrages divers de M. de Maupertuis dans les Jeta eruditorum, 1745. « Le premier phénomène est celui de ces taches brillantes du ciel, que l'on nomme nébuleuses, et qui ont été considérées comme des amas de petites étoiles. Mais les astronomes, à l'aide de meilleures lunettes, ne les ont vues que comme de grandes aires ovales, lumineuses, ou d'une lumière plus claire que le reste du ciel. Huygens en a rencontré d'abord une dans Orion; Halley, dans les Philoso-phical Transactions, signale six de ces nébulosités, dont la première est dans l'épée d'Orion; la deuxième dans le Sagittaire; la troisième dans le Centaure; la quatrième devant le pied droit d'Antinous; la cinquième dans Hercule, et la sixième dans la Ceinture d'Andromède. Cinq de ces taches ayant été observées avec un réflecteur de S pieds, il ne s'en est trouvé qu'une, la quatrième, qui puisse être prise pour un amas d'étoiles; les autres paraissent de grandes aires blan­châtres et ne diffèrent entre elles qu'en ce que les unes sont plus rondes et les autres plus ovales. 11 semble aussi que, dans la première, les petites étoiles qu'on découvre avec le télescope ne paraissent pas capables de causer sa blancheur. Halley a été frappé de ces phénomènes qu'il croit propres à éclaircir une chose qui parait difficile à entendre dans le livre de la Genèse, qui est que la lumière fut créée avant le Soleil. Durham les regarde comme des trous, à travers lesquels on découvre une région immense de lumière, et enfin le ciel empyrée. Il prétend avoir pu distinguer que les étoiles qu'on aperçoit dans quelques-unes sont beau­coup moins éloignées de nous que ces taches. M. de Maupertuis donne dans son [ page ]— 119 -'

se présentent sous la forme d'ellipses plus ou moins ouvertes. Je m'assurais aisément que ces asLres ne pouvaient être autre chose que des amas de nombreuses étoiles. La rondeur toujours constatée de leur figure m'apprenait que là une immense multitude d'étoiles devaient être groupées autour d'un centre commun; car, indépen­dantes les unes des autres, leur amas aurait pris une forme irrégu­lière et non la figure que l'observation faisait voir. Je comprenais encore que le système qu'elles forment devait être aplati et presque plan, puisque nous lui voyons une forme elliptique et non pas cir­culaire; enfin la faiblesse de leur lumière dénotait leur immense éloignement. Quant aux conséquences que j'ai tirées de ces ana­logies, mon Mémoire les soumet à l'examen du lecteur impartial. Dans la deuxième Partie, qui contient la portion la plus originale démon travail, j'essaye de démontrer, à l'aide des seules lois de la Mécanique, comment l'univers a pu sortir de la matière primitive réduite à son état le plus simple. Je me permettrai de conseiller aux personnes qui s'effrayent de l'audace de mon entreprise de suivre un ordre déterminé dans l'examen dont elles voudront bien honorer mon Mémoire ; et je les prie de parcourir d'abord le VIII0 Chapitre; cettelecture, je l'espère, prédisposera leur esprit à Ouvrage un catalogue de ces nébuleuses d'après llévélius. Il les considère comme de grandes masses de lumière, qui ont été aplaties par une puissante rotation. Si la matière dont elles sont formées possédait le même pouvoir éclairant que les étoiles, il faudrait que leur grosseur fut énorme par rapport à la leur, pour que, • malgré leur éloignement beaucoup plus grand, que fait voir la diminution de leur lumière, on les voie au télescope avec grandeur et figure. Si on les suppose d'une grosseur égale à celle des étoiles, il faut que la matière qui les forme soit moins lumineuse et qu'elles soient infiniment plus proches de nous, pour que nous les puissions voir avec une grandeur sensible. Cela vaudrait donc la peine de chercher à déterminer leur parallaxe, dans le cas où elles en auraient une. Car ce n'est peut-être que par un trop petit nombre d'aslres observés qu'on a désespéré de la parallaxe des autres. Les petites étoiles que l'on rencontre sur ces taches comme dans Orion (ou mieux dans celle du pied droit d'Antinous, qui apparaît comme une étoile entourée d'une nébulosité), si elles sont proches de nous, seraient vues projetées sur le disque de ces astres; si elles le sont moins, nous voyons les étoiles à travers comme on les voit à travers les queues des comètes. » [Ces lignes sont extraites du Discours sur les différentes figures des astres par M. de Maupertuis, Cliap. VI, p. to.'i à 11.?· J'ai reproduit le texte de M, de Maupertuis, dont celui de Kant ne s'écarte d'ailleurs que dans les limites d'une traduction. (Note du Traducteur. )] [ page ]— 120 —

un jugement plus équitable de mon travail. En effet, tout en invi­tant le lecteur bénévole à l'examen de mes idées, je ne puis me dissimuler cpie les hypothèses de cette espèce ne sont générale­ment pas regardées comme autre chose que des rôves philoso­phiques ; cl. je n'ignore pas ce qu'il faut de complaisance au lecteur pour se résoudre à l'étude attentive d'une histoire de la nature purement imaginaire, pour suivre patiemment l'auteur à travers tous les détours par lesquels il évite les obstacles qu'il rencontre et pour ne pas, en fin de compte, se détourner en souriant de sa propre crédulité, à la façon des spectateurs que Gellert nous peint écoutant le crieur du marché de Londres ('). Cependant j'ose me persuader que, lorsque la lecture du Chapitre préparatoire que j'in­dique aura, comme je l'espère, déterminé le lecteur, sur la foi de présomptions très vraisemblables, à me suivre dans mon voyage d'aventures à travers le monde physique, il ne rencontrera pas dans le cours de son chemin autant de tortueux détours ni autant d'obstacles à sa marche, qu'il avait pu le craindre au commen­cement. En fait, je me suis interdit avec la plus grande rigueur toute invention arbitraire. Après avoir décomposé le monde dans le chaos le plus simple, je n'ai fait intervenir, pour en tirer la magnifique ordonnance de la nature, que deux forces, l'attraction et la répul­sion, forces également certaines, également simples et en même temps également primitives et générales. Toutes deux sont emprun­tées à la Philosophie naturelle de Newton. La première est une loi de la nature aujourd'hui démontrée sans conteste. La seconde, à laquelle peut-être la théorie newtonienne n'apporte pas le même degré d'évidence, je la fais intervenir dans des conditions où personne ne peut en nier l'existence, dans l'état de diffusion extrême de la matière, par exemple dans les vapeurs. Telles sont les bases très simples sur lesquelles j'ai bâti tout mon système, de la manière la moins factice, sans m'ingénier à déduire des prin­cipes d'autres conséquences que celles qui devront se présenter d'elles-mêmes à l'attention du lecteur. Qu'on me permette, en terminant, de faire une brève déclaration touchant la valeur que j'attribue aux diverses propositions qui se

(') Voir la fable de Gellert : Ilans Nord. [ page ]— 121 -

présenteront dans le cours de ma théorie, et de prier le lecteur bienveillant d'en tenir compte dans ses appréciations. On juge volontiers un auteur d'après l'étiquette qu'il imprime sur sa mar­chandise; c'est pourquoi j'espère que l'on n'exigera de mes démon­strations qu'une rigueur proportionnée à la valeur que j'attribue moi-même à chaque proposition. D'abord'iin travail de celte espèce ne peut prétendre à l'exactitude géométrique absolue, ni à l'infail­libilité mathématique. Si les analogies et les concordances sur lesquelles je fonde mon système ne s'écartent pas des règles de la vraisemblance et d'un,raisonnement juste, ce système satisfait aux exigences de son but. Je pense avoir atteint ce degré d'exactitude dans plusieurs parties de mon Mémoire, comme la théorie des sys­tèmes d'étoiles, l'hypothèse sur les propriétés des nébuleuses, le plan général de la formation mécanique de l'Univers, la théorie de l'anneau de Saturne, et d'autres encore. Quelques points spéciaux pourront paraître moins bien prouvés, comme par exemple la détermination des rapports des excentricités, la comparaison des masses des planètes, les déviations irrégulières des comètes et plu­sieurs autres. Lorsque ensuite, dans le VIIe Chapitre, séduit par la fécondité de mon système elle charme du sujet le plus grandiose et le plus admi­rable qui puisse s'offrira nos méditations, toujours guidé d'ailleurs par le fit conducleur de l'analogie et d'une vraisemblance eonforme à la raison,-je m'enhardis à poursuivre aussi loin que possible les conséquences de mes principes; lorsque j'expose l'infini de la créa­tion, la formation de nouveaux mondes et la (in des mondes anciens, l'étendue illimitée du chaos où la puissance formatrice a exercé son action; j'espère que le charme ravissant du sujet, la satisfaction que l'on éprouve de voir une théorie concorder avec les faits jusque dans ses dernières conséquences, vaudront à mes aperçus assez d'indulgence pour qu'on ne les juge pas selon les règles d'une rigueur géométrique qui n'a rien à faire clans cette espèce de con­sidérations. Je demande la même bienveillance à l'égard de la troi­sième Partie. Si l'on n'y trouve pas des vérités certaines, on y trou­vera mieux en tout cas que des conjectures arbitraires.

W. iG [ page ] [ page ]TABLE ANALYTIQUE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE.

PREMIÈRE PARTIE.

lîsquisse d'une distribution générale des étoiles en système, déduite des phéno­mènes de la Voie lactée. Analogie de ce système d'étoiles avec celui des planètes. Découverte de nombreux systèmes semblables dans l'étendue du ciel sous forme de figures elliptiques. Nouvelle notion de la constitution en système de l'ensemble de la Création. Conclusion. Existence probable de plusieurs planètes au delà de Saturne, déduite de la loi de l'accroissement d'excentricité des orbites avec la distance des planètes au Soleil.

DEUXIÈME PARTIE. PREMIER CHAPITRE.

«VISONS SUR LESQUELLES S'APPUIE LA DOCTRINE DU L'ORIGINE MÉCANIQUE DU MONDE. Objection. Seule conception qui puisse mettre d'accord ces deux manières de voir. Premier état de la nature. Diffusion des éléments de toute la matière dans l'éten­due totale de l'Univers. Premier mouvement résultant de l'attraction. Commence­ment de la formation d'un corps au point de plus forte attraction. Chute générale des éléments vers ce corps central. Force de répulsion des dernières particules dans lesquelles la matièi'C est résolue. Altération de la direction du mouvement de chute résultant de la combinaison de cette force avec la première. Direction uniforme de tous ces mouvements dans le même sens. Tendance de toutes les par­ticules à se resserrer et à se condenser vers un plan commun. Comment elles pren­nent la vitesse qui fait équilibre à la pesanteur à la distance où elles se trouvent. Toutes ces particules décrivent des cercles autour du corps central. Formation des planètes aux dépens des éléments ainsi entraînés. Les planètes formées se meuvent dans le même sens et dans un même plan, sur des orbites à peu près circulaires pour celles qui sont voisines du centre, de plus en plus excentriques à mesure que la distance augmente. [ page ]— 124 —

DEUXIEME CHAPITRE.

DES DENSITÉS DES PLANÈTES ET DES RAPPORTS DE LEURS MASSES. Cause pour laquelle les planètes voisines du Soleil sont plus denses que les plus éloignées. Insuffisance de l'explication de Newton. Pourquoi le corps central est d'une nature plus légère que les globes qui circulent dans son voisinage. Rapport entre les masses des planètes cl leurs distances. Comment, en raison de son mode de formation, le corps central possède la plus grande masse. Calcul du degré de lénuilé auquel tous les éléments de la matière universelle étaient primitivement réduits. Probabilitéet nécessité de celle raréfacliou. Preuve remarquable du mode de formation des plauèles déduile d'une curieuse loi indiquée par M. de Buil'on. TROISIÈME CHAPITRE, DE L'EXCENTRICITÉ DES ORBITES PLANÉTAIRES ET DE L'ORIGINE DES COMÈTES. L'excentricité croit graduellement avec la distance au Soleil. Cause de ceLle loi tirée de la Cosmogonie. Pourquoi les comètes n'ont pas de relation nécessaire avec le plan de Pécliptique. Preuve que les comètes sont formées de l'espèce de matière la plus légère. Digression sur l'aurore boréale. QUATRIÈME CHAPITRE. · DE L'ORIGINE DES SATELLITES ET DU MOUVEMENT DES PLANÈTES AUTOUR DE LEUR AXE. La matière dont se sont formés les satellites était contenue dans la sphère d'où la planète a lire les matériaux de sa propre formation. Causes qui ont déterminé les conditions du mouvement de ces satellites. Pourquoi les grosses planètes ont seules des Lunes. De la rotation axiale des planètes. La Lune a-t-clle eu jadis un mouvement de rotation plus rapide? La vitesse de rotation de la Terre va-t-ellcen diminuant? De la position des axes des plauètes relativement au plau de leurs orbi­tes. Déplacement de l'axe de rotation. CINQUIÈME CHAPITRE. DE L'ORIGINE DE L'ANNEAU DE SATURNE ET CALCUL DE SA ROTATION DIURNE D'APRÈS LES CONDITIONS DE SA FORMATION. État primitif de Saturne comparé à celui d'une comète. Formation d'un anneau aux dépens des particules de son atmosphère, sous l'influence des mouvements résul­tant de sa rotation. Détermiualion de la durée de la rotation de Saturne dans cette hypothèse. Considérations sur la figure de Saturne. De l'aplatissement des pla­nètes en général. Détermination plus approchée des propriétés.de l'anneau. Probabilité de nouvelles découvertes. La Terre a-t-ellc possédé un anneau avant le déluge? [ page ]— I"23 —

SIXIÈME CHAP1TLŒ.

DU LA LUMIÈRE ZODIACAL!·. SEPTIÈME CHAPITRE. DE LA CRÉATION ET DE SON ÉTENDUE INFINIE DANS LE TEMI'S ET DANS L'ESPACE. Origine du grand système des éloiles fixes. Corps central de ce système. La Création est infinie. Subordination systématique de toutes les parties de l'Univers. Corps central de la Nature entière. Progression successive de lu Création dans l'infini du temps et de l'espace, par la formation de nouveaux Mondes. Considé­rations sur le chaos de la Nature non encore façonnée. Destruction successive et disparition des Mondes. Beautés de cette conception. Comment la Nature renaît de ses ruines. ADDITION AU SEPTIÈME CHAPITRE. THÉORIE GÉNÉRALE ET HISTOIRE DU.SOLEIL. Pourquoi le corps central d'un système est un globe de feu. Examen plus appro­fondi de sa nature. Idée des changements qui se produisent dans l'air qui l'enve­loppe. Extinction des soleils. Coup d'œil plus approfondi sur leur forme. Opinion de M. Wriglil sur le corps central de l'Univers. Modifications apportées à celle idée. HUITIÈME CHAPITRE. DÉMONSTRATION GÉNÉRALE DE L'EXACTITUDE D'UNE THÉORIE MÉCANIQUE DE LA FORMATION DU MONDE, ET EN PARTICULIER DE LA CERTITUDE DE LA PRÉ­SENTE THÉORIE. La faculté que possèdent essentiellement les divers éléments d'engendrer d'eux-mêmes un état de choses régulier et parfait est la preuve la plus magnifique de l'cxislcncc de Dieu. Réfutation des théories du naturalisme. La Constitution de l'Univers est simple et n'est pas au-dessus des forces de lu na­ture. Analogies qui établissent la certitude de l'origine mécanique du Monde. La même démonstration tirée des exceptions à ces lois. L'admission d'un ordre immé­diat de Dieu ne suffit pas à rendre compte de ces questions. Difficulté qui a détourné Newton d'adopter la théorie mécanique. Solution de celle difficulté. Le système pro­posé est le seul entre lous ceux qu'on peut concevoir qui donne satisfaction aux deux manières de voir. Il est démontré en outre par les rapports des densités des planètes, de leurs masses, des intervalles qui les séparent, et par la dépendance essentielle de leurs caractères. La raison d'un choix de Dieu ne détermine pas immé­diatement ces conditions. Justification de la théorie au point de vue religieux. Dif­ficultés qui se présentent dans une théorie fondée sur l'iutcrvenlion immédiate de Dieu. [ page ]— 120 — TROISIÈME PARTIE.

COMPARAISON ENTRE LES HABITANTS DES ASTRES. Les planètes sont-elles toutes habitées? Motifs que l'on a d'en douter. Raison des rapports physiques qui doivent exister entre les habitants des diverses planètes. Considération de l'homme. Cause de l'imperfection de sa nature. Rapport naturel des propriétés corporelles des créatures vivantes, d'après la différence de leur dis­tance au Soleil. Conséquence de ces rapports relativement a leurs facultés spiri­tuelles. Comparaison des êtres pensants sur les différents astres- Confirmation dé­duite des conditions connues de leur lieu d'habitation. Autre preuve tirée des dispositions prises par la Providence pour assurer leur bien-être. Courte di­gression. Conclusion. Les conditions de l'homme dans la vie future. [ page ]HISTOIIiE NATUHI-LI.E GENERALE ET THEORIE"

DU CIEL.

PREMIÈRE PARTIE.

ESQUISSE D'UNE DISTRIBUTION DES ETOILES EN SYSTEME, ET MULTIPLICITE DE SEMBLABLES SYSTÈMES STELLAIKES.

I.ook round our World; bcliold (lie chnin of l.ovt: Comliiniri? «M boloa1 and ail above.

( I'ope, An essay on m an., Kpistle III.) Regarde noire monde ·. en haul J en bas, piirlont Une chitine d'amour enlace ce grand tonl. [ page ] [ page ]RESUME

DES LOIS FONDAMENTALES DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE DE NEWTON (')·

Six planètes, dont trois sont accompagnées de satellites, Mercure, Vénus, la Terre avec sa Lune, Mars, Jupiter qui a quatre lunes et Saturne qui en a cinq, circulent autour du Soleil comme centre. Avec les comètes, qui se meuvent dans' toutes les directions et sui­des orbites très allongées, elles constituent un système quel'.on appelle système solaire ou planétaire. Les mouvements de tous ces corps, dans des courbes circulaires et fermées, supposent l'exis­tence de deux forces qui sont également nécessaires dans toute théorie, savoir une force d'impulsion, qui ferait que le corps, en un point quelconque de son orbite courbe, continuerait sa course en ligne droite et s'éloignerait à l'infini, si une autre force, quelle qu'en soit la nature, ne l'obligeait pas à changer incessamment de direction et à courir sur une trajectoire courbe, qui entoure, le Soleil comme centre. Cette deuxième force, comme la géométrie le démontre, est une attraction constamment dirigée vers le Soleil; on la nomme en conséquence force de chute, force centripète, ou gravité.

Si les orbites des planètes étaient des cercles parfaits, la plus simple analyse de la composition des mouvements curvilignes mon­trerait que ce mouvement exige une tendance continuelle vers le centre; mais quoique les courbes suivies par les planètes, aussi bien que par les comètes, soient des ellipses dont le Soleil occupe le foyer commun, dans ce cas encore, la géométrie déduit avec une certitude absolue de l'analogie de Kepler, d'après laquelle le rayon vecteur, ou la ligne qui joint le Soleil à la planète, décrit à chaque

(') Cette brève introduction, qui pourra paraître superflue à la plupart des lec­teurs, a été écrite pour les personnes moins familiarisées avec les lois fondamen­tales de Newton, en vue de leur faciliter l'intelligence de la théorie qui va suivre. W. i7 [ page ]— 130 -

inslant des aires elliptiques proportionnelles aux temps, l'exis­tence d'une force qui, en chaque point de son orbite, attire con­stamment la planète vers le centre du Soleil. Cette force de chute, qui règne dans toute l'étendue du système planétaire et attire les astres vers le Soleil, est donc un phénomène incontestable de la nature, et en même temps est surabondamment démontrée la loi d'après laquelle cette force rayonne du centre vers les régions les plus éloignées. Elle décroît toujours comme augmente le carré des distances à ce centre. Cette deuxième règle découle d'une manière aussi évidente du temps que les planètes emploient à parcourir leurs orbites, à des dislances très diverses du Soleil. Ces temps sont entre eux comme les racines carrées des cubes des moyennes distances au Soleil, d'où l'on déduit que la force qui attire les astres vers le centre de leur mouvement circulaire doit décroître en rai­son inverse du carré de la distance. Cette même loi, qui gouverne les planètes à quelque distance qu'elles tournent autour du Soleil, se retrouve aussi dans les petits systèmes que forment les satellites autour de leur planète princi­pale. Leurs temps de révolution sont dans le même rapport avec leurs distances, et par suite la force qui les attire vers la pla­nète varie dans le même rapport que celle qui attire la planète vers le Soleil. Tout ceci est mis hors de contestation par la géo­métrie la plus évidente appliquée à des observations inattaquables. Alors surgit l'idée que celte force d'attraction est la même que l'on appelle pesanteur à la surface des planètes et qui, à partir de celte surface, va en s'affaiblissantpeu à peu suivant la loi énoncée. La preuve s'en déduit de la comparaison de l'intensité delà pesan­teur sur la surface de la Terre avec la force qui attire la Lune vers le centre de son orbite; ces deux forces sont l'une à l'autre dans le rapport du carré des distances, exactement comme l'attraction dans tout l'Univers. Et c'est pourquoi la force centrale porte sou­vent le nom de gravité. D'autre part, comme il est extrêmement vraisemblable que, lorsqu'une action s'exerce seulement en présence d'un corps et en proportion de la proximité de ce corps, la cause de celte action doit être, d'une manière ou d'une autre, attribuée au corps lui-même; on a, pour celte raison, considéré comme suffisamment démontré que la chute générale des planètes vers le Soleil est due [ page ]- 131 -

à une attraction exercée par cet astre, et que celte puissance d'attraction doit être regardée comme une propriété générale de tous les corps célestes. Lorsqu'un corps est abandonné librement à cette attraction qui lé force à tomber vers le Soleil ou vers toute autre planète, il tombe vers lui d'un mouvement accéléré et finit par se réunir à sa masse. Mais s'il a reçu une impulsion latérale, il arrive, lorsque celle-ci n'est pas assez puissante pour équilibrer exactement l'attraction, que le corps suit une ligne courbe dans sacbute; et si l'impulsion qui lui a été imprimée est assez forte pour le dévier de la ligne droite, avant qu'il n'atteigne la surface du corps attirant, d'une quantité égale au demi-diamètre de ce corps, il n'en viendra plus toucher la surface; mais après l'avoir contournée, il remontera, en vertu de la vitesse acquise dans sa chute, jusqu'au point d'où il est tombé et continuera sa course autour de lui d'un mouvement curviligne continu. La différence des orbites des comètes avec celles des planètes provient donc de la proportion du mouvement latéral à la pression que ces corps reçoivent de l'attraction ; plus ces forces se rappro­cheront de l'égalité, plus la forme de l'orbite se rapprochera du cercle; et plus elles seront différentes, c'est-à-dire plus faible sera l'impulsion par rapport à la force centrale, plus l'orbite s'allon­gera, ou, comme on dit, plus elle sera excentrique, l'astre se rap­prochant beaucoup du Soleil dans une portion de sa course, s'en éloignant beaucoup dans une autre. Comme il n'y a rien dans la nature qui soit absolument exact, aucune planète n'a un mouvement absolument circulaire; mais les orbites des comètes s'éloignent le plus de cette forme, parce que l'impulsion latérale qui leur a été imprimée a été la plus faible relativement à la force centrale correspondant à leur distance initiale. Je me servirai souvent dans le cours de ce Mémoire de l'expres­sion : constitution systématique de l'Univers. Afin d'écarter toute ambiguïté sur le sens que j'y attache, je dois ici donner quelques mots d'explication. A proprement parler, toutes les planètes et les comètes qui appartiennent à notre monde forment un système par la raison qu'elles tournent autour d'un centre commun. Je prends ici celte dénomination dans son sens slrict, puisque je fais [ page ]- 132 -

allusion aux relations étroites que des liaisons générales et régu­lières ont établies entre elles. Les orbites des planètes sont aussi voisines que possible d'un plan commun, qui est celui de l'équa-teur solaire prolongé ; les exceptions à cette règle ne se rencontrent qu'aux limites extérieures du système, où les mouvements s'étei­gnent peu à peu. Lorsqu'un certain nombre d'astres, ordonnés autour d'un centre commun, autour duquel ils se meuvent, seront en même temps compris dans un certain plan, sans avoir la liberté de s'en écarter que très peu de part et d'autre; lorsque les écarts ne se présenteront que dans les corps les plus éloignés du centre, dans ceux qui, par suite, semblent plus étrangers aux relations gé­nérales : alors je dirai que l'ensemble de ces corps constitue un système. [ page ]PREMIÈRE PARTIE.

DE LA DISTRIBUTION DES ÉTOILES FIXES EN SYSTÈMES.

La Science de la constitution générale de l'Univers n'a fait aucun progrès remarquable depuis l'époque de Huvgens. On n'en sait aujourd'hui que ce que l'on savait déjà à ce moment, à savoir que six planètes avec leurs satellites, qui accomplissent toutes leurs courses à peu près dans le même plan, ainsi que les nom­breux globes cométaires qui étendent leurs queues dans toutes les directions, forment un système, dont le centre est le Soleil, vers lequel tombent tous ces astres, autour duquel ils tournent, et par qui tous sont éclairés et vivifiés ; que les étoiles fixes, comme au­tant de Soleils, sont les centres de semblables systèmes, dans les­quels tout doit être arrangé avec la même magnificence et le même ordre que dans le nôtre; et qu'enfin l'espace indéfini fourmille de inondes, dont le nombre et la beauté sont en rapport avec la puissance sans limites de leur Créateur.

L'organisation systématique, que l'on admire dans la réunion des planètes autour de leur soleil, paraissait absente dans la mul­titude des étoiles fixes; et il semblait que ces relations régulières, que l'on rencontre dans notre petit inonde, n'étendaient pas leur empire jusqu'aux autres membres de l'Univers; les étoiles fixes n'obéissaient à aucune loi qui pût limiter leurs positions les unes par rapport aux autres, et l'on regardait tout le ciel et tous les cieux des cieux comme remplis d'astres semés en désordre et sans but. En limitant sa curiosité au spectacle de ce désordre apparent, l'esprit humain n'a rien fait de plus que diminuer, tout en l'admi­rant, la grandeur de Celui qui s'est manifesté dans des œuvres si incompréhensiblement grandes. 11 était réservé à M. Wright de Durham, un Anglais, de faire un pas heureux vers la vérité, par une remarque dont il ne paraît [ page ]— 134 —

pas cependant avoir compris toute la portée et dont il n'a pas su tirer les conséquences fécondes. Il considérait les étoiles fixes, non comme une fourmilière dis­persée sans ordre et sans dessein, mais comme un ensemble d'astres soumis à une organisation systématique et obéissant à une attraction générale vers un plan principal des espaces qu'ils occu­pent. Nous allons essayer de perfectionner l'idée qu'il a émise, et de lui donner la forme sous laquelle elle peut devenir féconde en con­séquences importantes, dont la vérification complète est réservée d'ailleurs aux temps à venir. Si l'on jette les yeux sur le ciel étoile par une nuit bien claire, on y remarque une bande lumineuse, où une multitude d'étoiles, plus condensées que partout ailleurs, se confondent en raison de leur immense éloignement et produisent une blancheur uniforme, à laquelle on a donné le nom de Voie lacLée. On est en droit de s'étonner que la vue de cette zone si remarquable du ciel n'ait pas, depuis longtemps, poussé les Astronomes à des réflexions sur la distribution singulière des étoiles. Car on la voit suivre, sans interruption dans sa continuité, la trace d'un grand cercle tout autour du ciel : double condition dans laquelle apparaissent si nettement les indices d'une distribution régulière, où rien n'a été laissé au hasard, qu'ils auraient dû attirer les remarques du Philo­sophe attentif au spectacle du ciel, et le pousser à en chercher l'explication. Puisque les étoiles ne sont pas fixées sur la concavité apparente de la sphère céleste, mais se perdent dans les profondeurs du ciel à des distances très différentes du point d'où nous les voyons, le phénomène de la Voie lactée nous apprend qu'aux distances où elles sont les unes derrière les autres, elles ne sont pas semées uniformément dans toutes les directions, mais qu'elles ont une tendance à se masser au voisinage d'un plan déterminé, lequel passe par notre point de vue. Cette tendance est un phénomène si incontestable, que même les autres étoiles qui ne sont pas comprises dans la bande blanchâtre de la Voie laclée paraissent d'autant plus pressées et ramassées qu'elles sont plus voisines de celle zone; si bien que des 2000 étoiles que l'œil nu aperçoit au ciel, la plus grande partie se [ page ]— 13a -

rencontre dans une zone assez étroite, dont la Voie lactée occupe le milieu. Si nous nous figurons maintenant un plan tracé à travers le ciel étoile et prolongé indéfiniment, et si nous supposons que toutes les étoiles et leurs systèmes ont une tendance générale à se condenser au voisinage de ce plan, au détriment des autres ré­gions du ciel ; l'œil qui se trouvera dans ce même plan, plongeant son regard à travers le champ des étoiles dans la concavité sphé-rique du firmament, verra cet amoncellement des étoiles dans la direction du plan idéal, sous la forme d'une zone éclairée d'une plus vive lumière. Cette bande lumineuse s'étendra sur le contour d'un grand cercle, puisque le lieu du spectateur se trouve dans le plan lui-même. Cette zone fourmillera d'étoiles qui, en raison de la petitesse des points lumineux que l'œil ne pourra pas isoler les uns des autres, et en raison de leur densité apparente, produiront une lueur blanchâtre, en un mot une Voie lactée. Le reste delà foule des astres, moins rapprochés de ce plan ou plus voisins du lieu d'observation, paraîtra plus dispersé, quoiqu'il montre encore des signes évidents de condensation vers le même plan. Enfin, comme dernière conséquence, notre monde solaire, par cela seul qu'il voit les étoiles de la Voie lactée sur le contour d'un grand cercle, se trouve nécessairement clans ce même plan, et par suite appartient au système de ces étoiles. Nous allons maintenant, pour étudier plus à fond les caractères du lien général qui réunit tous les astres de l'Univers, essayer de découvrir la cause de cet amoncellement des étoiles au voisinage d'un plan commun. L'action attractive du Soleil n'est pas limitée au cercle étroit du monde planétaire. Nul doute qu'elle ne s'étende jusqu'à l'infini. Les comètes qui s'élèvent bien loin au-dessus de l'orbite de Sa­turne sont forcées par l'attraction solaire à revenir en arrière et à parcourir des orbites fermées. Bien qu'il soit de la nature d'une force, qui semble être incorporée à l'essence même de la matière, de s'étendre sans limites, et tous ceux qui admettent les prin­cipes de Newton reconnaîtront ce caractère à l'attraction; néan­moins nous ne pouvons que soupçonner que celte attraction du Soleil s'étend jusqu'aux étoiles les plus voisines; que les· étoiles, comme autant de soleils, exercent une action semblable sur les [ page ]- 13C -astres qui les, environnent; et en conséquence que toute l'armée de ces étoiles tend à se condenser par une attraction réciproque. Mais s'il en est ainsi, tous les systèmes de l'Univers se trouvent, en vertu de cette condensation incessante et que rien n'arrête, ame­nés à tomber les uns sur les autres et à se réunir tôt ou tard en une masse unique; à moins que, comme dans notre système pla­nétaire, une semblable destruction ne soit prévenue par des forces centrifuges qui détournent les astres de la chute en ligne droite et, par leur combinaison avec les forces d'attraction, les forcent à suivre des orbites courbes constantes, préservant ainsi l'édifice du monde de la destruction et lui assurant une durée sans fin.

Tous les soleils du firmament sont donc animés de mouvements orbitaires, soit autour d'un centre unique commun, soit autour de plusieurs centres. Et par analogie avec ce qui se remarque dans notre monde solaire, on doit croire que, comme la cause qui a communiqué aux planètes la force centrifuge en vertu de laquelle elles, décrivent leurs orbites a en même temps donné à ces orbites une position très voisine d'un même plan; de même aussi les causes, quelles qu'elles soient, qui ont donné l'impulsion aux soleils des mondes supérieurs, et en ont fait autant de planètes d'ordres plus élevés, ont en même temps amené leurs orbites à coïncider dans un même plan, en ne leur permettant que des écarts très limités. D'après cette conception, on peut se représenter le système des étoiles comme un système planétaire énormément agrandi. Si au lieu des six planètes entourées de dix satellites, on en imagine des milliers, et au lieu de 28 ou 3o comètes qui ont été observées, si l'on en suppose des centaines et des mille ; si l'on se figure en outre ces corps lumineux par eux-mêmes; le spectateur, qui de la terre considérera cet ensemble, aura devant les yeux l'apparence des étoiles de la Voie lactée. Car ces planètes supposées, par leur proximité d'un plan commun, dans lequel se trouve aussi Ja Terre, produiront une zone illuminée par d'innombrables étoiles, qui suivra un grand cercle de la sphère céleste. Cette traînée lumineuse sera toujours en tous ses points suffisamment garnie d'étoiles, quoique, selon notre hypothèse, il s'agisse d'étoiles en mouvement, et non d'un amoncellement d'étoiles immobiles; car leur transport même amènera toujours en chaque point assez d'étoiles pour remplacer celles qui auront abandonné cette position. [ page ]— 137 -

La largeur de cette zone lumineuse, qui figure une sorte de bande zodiacale, sera déterminée par les différents degrés d'écart des étoiles égarées de part et d'autre du plan relatif et par l'incli­naison de leurs orbites sur cette même surface. Comme d'ailleurs le plus grand nombre reste au voisinage de ce plan, elles sont de plus en plus rares à mesure qu'on s'en éloigne. Mais les comètes, qui occupent toutes les régions du ciel, couvriront de tous côtés les espaces célestes. L'aspect du ciel étoile est donc dû à une distribution systéma­tique des étoiles, qui reproduit en grand ce qu'est en petit notre syslème planétaire; l'ensemble des soleils forme un système, dont le plan général est la Voie lactée ; les soleils qui échappent à l'at­traction restent à côlé de ce plan, ils sont pour cette raison moins condensés, largement dispersés et rares. Ce sont pour ainsi dire les comètes du système slellaire. Cette nouvelle conception conduit à attribuer aux étoiles un mouvement de progression, et pourtant tout le monde les consi­dère comme immobiles et fixes dans l'espace depuis leur origine. Le nom a'étoiles fixes qu'on leur a donné paraît justifié et mis hors de conteste par l'observation de tous les siècles. Celle objec­tion réduirait à néant tout le syslème que je viens d'exposer, si elle élait fondée. Mais il y a tout lieu de croire que celte immobilité n'est qu'apparente. En réalité, ce n'est qu'une lenteur excessive de mouvement, due à l'immense éloignement du centre commun autour duquel elles tournent, ou rendue imperceptible par suite de la distance au point d'observation. La vraisemblance de cette con­ception est aisée à vérifier, si l'on calcule le mouvement qu'aurait l'étoile la plus voisine de nous, dans l'hypothèse que notre Soleil soit le centre de son orbite. Si sa distance, d'après Huygens, est plus de 21 ooo fois plus grande que celle de la Terre au Soleil, en appliquant la loi connue d'après laquelle les temps des révolutions sont proportionnels aux racines carrées des cubes des distances, on trouve que Je temps qu'elle emploierait pour faire une révolution autour du Soleil serait de plus d'un million et demi d'années, et qu'en 4??? ans elle ne s'éloignerait que d'un degré de sa position primitive. Comme il est sans doute très peu d'étoiles aussi voisines du Soleil que le sérail Sirius d'après l'estimation de Huygens, comme la distance du reste de l'armée céleste surpasse peut-être W. .8 [ page ]- 138 -

énormément celle de cette étoile, les révolutions périodiques de ces étoiles exigeraient un nombre d'années incomparablement plus grand. Il est d'ailleurs bien vraisemblable que le mouvement des soleils du ciel étoile s'exécute, non autour du Soleil, mais autour d'un centre commun, situé à une distance excessivement grande, ce qui doit rendre encore les déplacements des étoiles énormément plus lents. On peut donc conclure avec beaucoup de vraisem­blance que l'intervalle de temps écoulé depuis que l'on fait des observations sur le ciel n'est pas suffisant pour rendre perceptibles les changements qui se produisent dans les positions des étoiles. 11 ne faut cependant pas désespérer de les découvrir avec le temps. 11 faudra pour cela des observateurs habiles et soigneux, et en outre la comparaison d'observations séparées par un large inter­valle de temps. On devra particulièrement diriger ces observa­tions sur les étoiles de la Voie lactée ('), qui est le plan principal des mouvements. M. Bradley a observé des déplacements d'étoiles presque imperceptibles. Les Anciens ont remarqué des étoiles dans des régions du ciel où nous ne les voyons plus, et nous en voyons de nouvelles en d'autres. Qui sait si ce ne sont pas les mêmes astres qui ont changé de place? L'intérêt d'une pareille élude et la perfection de la science astronomique nous donnent l'espoir fondé delà découverte de si singulières merveilles (2). Et la vraisem­blance du fait en lui-même est si bien démontrée par les lois de la nature et de l'analogie, qu'il ne peut manquer d'exciter la curio­sité des astronomes et les inviter à réaliser notre attente. La Voie lactée est, pour ainsi dire, le zodiaque de ces étoiles nouvelles, qui, là plus fréquemment qu'en aucune autre région du ciel, apparaissent tour à tour et s'évanouissent. Si cette variation de visibilité dépend d'un rapprochement et d'un éloignement périodiques, il ressort bien de la distribution systématique des étoiles que j'admets qu'un pareil phénomène doit se produire le

(') En même temps sur ces amas où des étoiles nombreuses sont rassemblées dans un pelil espace, comme par exemple les Pléiades, qui forment peut-être un petit système au milieu du grand.

(¦) De la Hire remarque, dans les Mémoires de l'Académie de Paris pour l'a,nnée i6g3, que ses propres observations, aussi bien que leur comparaison avec celles de Riccioli, démontrent un changement considérable dans les positions des étoiles des Pléiades. [ page ]- 139 —

plus souvent dans la région de la Voie lactée. Car, s'il existe des étoiles qui tournent autour d'autres étoiles dans des courbes très allongées, comme des satellites autour de leur planète, l'analogie avec notre monde planétaire, où seuls les corps qui se trouvent au voisinage du plan commun du mouvement possèdent des com­pagnons, exige que seules aussi les étoiles qui sont dans la Voie lactée aient des soleils circulant autour d'elles. J'arrive à une autre partie de mon système qui, par la haute idée qu'elle donne du plan de la création, me paraît la plus séduisante. L'enchaînement des idées qui m'y ont amené est bien simple et n'a rien d'artificiel : les voici en quelques mots. Supposons un sys­tème d'étoiles ramassées aux environs d'un plan commun, à la ma­nière de celles de la Voie lactée, mais situé si loin de nous que la lunette même ne puisse nous faire distinguer les astres dont il se compose; supposons que sa distance soit à la distance qui nous sépare des étoiles de la Voie lactée, dans le même rapport que celle-ci à la distance de la Terre au Soleil ; un tel monde stellaire n'apparaîtra à l'observateur qui le contemple à une si énorme dis­tance que comme un petit espace faiblement éclairé et sous-tendant un très petit angle; sa figure sera circulaire, si son plan est perpen­diculaire au rayon visuel, elliptique s'il est vu obliquement. La fai­blesse de sa lumière, sa forme et la grandeur apparente de son diamètre différencieront d'une manière évidente un pareil phéno­mène des étoiles isolées qui l'environnent. Il n'y a pas à chercher longtemps dans les observations des astronomes pour rencontrer de semblables apparences. Elles ont été vues par divers observateurs. On s'est étonné de leur rareté ; on a imaginé sur leur compte et l'on a admis tantôt les fantaisies les plus étonnantes, tantôt des conceptions plus spécieuses, mais qui n'avaient pas plus de fondement que les premières. Nous voulons parler des nébuleuses, ou plus exactement d'une espèce particu­lière de ces astres, que M. de Maupertuis décrit ainsi (') : ce sont de petites plaques lumineuses, un peu plus brillantes seulement que le fond obscur du ciel; elles se présentent dans toutes les ré­gions; elles offrent la figure d'ellipses plus ou moins ouvertes; et leur lumière est beaucoup plus faible que celle d'aucun autre objet

(' ) Discours sur la figure des astres; Paris, 1742· [ page ]— 140 —

que l'on puisse apercevoir dans le ciel. L'auteur de YAslrothéo­logie ( ' ) se figurait que c'étaient des trous dans le firmament, à tra­vers lesquels il croyait voir le ciel de feu ou l'Empyrée. Un philo­sophe dont les vues sont plus éclairées, M. de Maupertuis, les lient, en raison de leur figure et de leur diamètre apparent sensible, pour des corps célestes d'une grandeur énorme, fortement aplatis par suite d'une rotation rapide et qui, vus obliquement, offrent Ja forme ovale. On reconnaîtra aisément que cette dernière explication ne peut être acceptée. Puisque ces nébuleuses sont certainement au moins aussi éloignées de nous que les étoiles fixes, il ne suffirait pas de leur supposer une grandeur prodigieuse, qui surpasserait des milliers de fois celle des plus grosses étoiles : il faudrait ensuite expliquer par quel paradoxe ces corps, qui sont des soleils lumi­neux par eux-mêmes, nous paraissent, malgré leurs étonnantes dimensions, comme les plus faibles et les plus pâles de tous les astres. Il est bien plus naturel et raisonnable de supposer qu'une nébu­leuse n'est pas un unique et énorme soleil, mais un système de nombreux soleils, rassemblés en raison de leur distance dans un espace si étroit, que leur lumière, qui serait imperceptible pour chacun d'eux isolément, parvient, grâce à leur innombrable quan­tité, à produire une blancheur pâle et uniforme. L'analogie avec le système d'étoiles dont nous faisons partie, leur forme qui est exactement celle qu'ils doivent avoir dans notre théorie, la fai­blesse de leur lumière qui dénote un éloignement infini, tout con­corde admirablement pour nous faire prendre ces taches elliptiques pour des mondes ordonnés comme le nôtre, en un mot, pour des Voies lactées semblables à celle dont nous avons expliqué la con­stitution. Et si des hypothèses, où l'analogie et l'observation con­courent merveilleusement à se prêter un mutuel appui, ont exac­tement la même valeur que des démonstrations formelles, on devra tenir pour démontrée l'existence de pareils systèmes. L'attention des observateurs du ciel a donc maintenant de sérieux motifs pour s'occuper de ce sujet. Les étoiles fixes, nous

(') Astro-Theologie or a Démonstration of the being and attributes of Gocl from. a survey of the Ifeavens, by W. Derham ; Londres, 1714. [ page ]— 111 -

le savons, s'amoncellent toutes vers un plan commun, et forment par suite un ensemble régulièrement ordonné, qui est un monde de mondes. On voit qu'à des distances infinies il existe de sem­blables systèmes d'astres, et que la création, dans toute l'étendue de son infinie grandeur, est partout organisée en systèmes dont les membres sont en relation les uns avec les autres. On pourrait encore s'imaginer que ces mondes d'ordre supérieur ne sont pas sans relation les uns avec les autres, et forment, en raison de ce rapport réciproque, un système encore plus immense. En fait, on voit que les formes elliptiques de ces astres nébuleux décrits par M. de Maupertuis ont une relation assez nette avec le plan de la Voie lactée. Il y a là un vaste champ ouvert aux dé­couvertes, dont l'observation doit donner la clef. Les nébuleuses proprement dites, et celles auxquelles tous ne s'accordent pas à donner ce nom, devraient être observées et examinées au point de vue de ma doctrine. Si l'on voulait bien considérer les parties de la nature d'après des vues et un plan bien arrêtés, on découvrirait certainement des propriétés qui maintenant nous échappent et restent cachées, parce que l'observation s'éparpille sans fil conduc­teur sur toute espèce d'objets. La doctrine que nous venons d'exposer nous ouvre une vue nou­velle sur le champ infini de la création, et nous amène à une con­ception de l'œuvre de Dieu proportionnée à la grandeur infinie de l'Ouvrier divin. Si la grandeur du monde planétaire, où la Terre n'est qu'un grain de sable à peine perceptible, plonge notre intel­ligence dans l'admiration, de quel étonnement n'est-on pas frappé, lorsqu'on voit la quantité infinie de mondes et de systèmes qui remplissent l'étendue de la Voie lactée! Mais combien cet éton­nement s'augmente encore, quand on s'aperçoit que ces innom­brables systèmes d'étoiles ne forment qu'une unité d'un nombre dont les limites nous échappent, et qui pourtant n'est peut-être à son tour qu'une unité dans une nouvelle combinaison de nombres ! Nous voyons les premiers termes d'une progression continue de mondes et de systèmes, et cette première partie d'une progression indéfinie nous donne déjà à reconnaître ce qu'il faut penser de l'ensemble. Cette série n'a pas de fin, elle s'enfonce dans un abîme véritablement insondable, où sombre toute la puissance de l'intel­ligence humaine, cherchât-elle à s'appuyer sur la science des [ page ]— m —

nombres. La sagesse, la bonté, la puissance qui s'y sont mani­festées sont infinies, et elles s'y montrent au même degré actives et fécondes; le plan de leur manifestation doit donc être comme elles infini et sans bornes. Mais ce n'est pas seulement dans le système général du monde qu'il y a à faire des découvertes qui étendront la conception que nous pouvons nous former de la grandeur de la création. Bien des détails sont encore inconnus, même dans notre petit monde so­laire; nous en voyons les membres séparés les uns des autres par des intervalles énormes, et nous ne savons pas ce qui existe dans ces intervalles. Entre Saturne, la plus extérieure des planètes que nous connaissons, et la comète la moins excentrique qui s'enfonce dans le ciel à des distances dix fois plus grandes, ne peut-il y avoir quelque planète dont le mouvement ressemblerait encore plus que celui de Saturne au mouvement des comètes? Et s'il en existait d'autres encore, ne verrait-on pas dans la série de ces astres inter­médiaires, par une transformation progressive de leurs caractères, les planètes dégénérer en comètes et les deux espèces d'astres se réunir en une seule? La loi d'après laquelle les excentricités des orbites planétaires sont en rapport avec leurs distances au Soleil vient à l'appui de cette supposition. L'excentricité des mouvements des planètes aug­mente avec leurs distances au Soleil, et par suite les planètes les plus éloignées se rapprochent du caractère des comètes. Il y a donc lieu de penser qu'il peut y avoir encore d'autres planètes au delà de Saturne, qui sont encore plus excentriques que lui, et qu'ainsi, par une série continue, les planètes finissent par se trans­former en comètes. L'excentricité est pour Vénus —^ du demi-axe de son orbite elliptique; pour la Terre 5^ ; pour Jupiter ~, et pour Saturne -^; elle croît donc visiblement en même temps que la distance. Il est vrai que Mercure et Mars font exception à cette loi, leur excentricité est beaucoup plus grande que ne le voudrait leur distance au Soleil. Mais nous verrons dans la suite que la même cause, qui a donné à quelques planètes une masse moindre que celle qu'elles devraient avoir, a produit en même temps une diminution de la force d'impulsion qui aurait déterminé une orbite circulaire, et en a ainsi augmenté l'excentricité : une même cause explique à la fois ce qui manque à ces planètes en masse et en vitesse. [ page ],- 143 -

N'est-il pas d'après cela vraisemblable que la variation de l'ex­centricité pour les astres qui se trouvent immédiatement au-dessus de Saturne se fait par degrés insensibles comme pour les planètes inférieures, et qu'ainsi les planètes se transforment peu à peu en comètes? Car il est certain que c'est celte excentricité qui fait la différence essentielle entre les comètes et les planètes, et non pas la queue et la chevelure qui ne sont que la conséquence de cette excentricité. Et en même temps ne doit-on pas admettre que la même cause, quelle qu'elle soit, qui a imprimé aux astres leurs mouvements de révolution, non seulement est devenue trop faible, à ces grandes distances, pour produire l'équilibre entre la force d'attraction et la force d'impulsion, d'où résulte l'excentricité des mouvements, mais aussi a été trop peu puissante pour forcer les orbites de ces astres à se coucher dans le plan où se meuvent les planètes inférieures, et a ainsi permis la dispersion des comètes dans toutes les régions du ciel? Ces considérations permettent d'espérer peut-être la découverte, au delà de Saturne, de nouvelles planètes, qui devront être plus excentriques que lui, et se rapprocher des caractères des comètes. Mais par la même raison, de tels astres ne seront visibles que pen­dant un temps" très court, au voisinage de leur périhélie; circon­stance qui, jointe à leur grand éloignement et à la faiblesse de leur lumière, en a rendu la découverte impossible jusqu'ici, et la rendra toujours très difficile dans l'avenir. L'astre qui serait à la fois la dernière planète et la première comète serait, si l'on veut, celui dont l'excentricité serait assez grande pour qu'au périhélie son orbite vînt couper celle de la planète la plus voisine, celle de Saturne peut-être. [ page ] [ page ]HISTOIRE NATURELLE GÉNÉRALE ET THÉORIE

DU CIEL.

DEUXIÈME PARTIE.

ÉTAT PRIMITIF DE LA NATURE, FORMATION DES ASTRES, CAUSES DE LEUR MOUVEMENT ET DE LEURS RELATIONS SYSTÉMATIQUES; AUSSI BIEN DANS LE MONDE PLANÉTAIRE EN PARTICULIER QUE DANS TOUT L'ENSEMBLE DE LA CRÉATION.

Seo plastic nature working tu tltis end, Tlio single atoms each to othar tend, Attract, attroctod to, tho next In place Form'd and Impell'd its neighbour to embrace. See mattor next, with various life endued, Press to one conter still, the gen'ral Gootl.

(Pope, An Essay on man, epistle III.) Vois de la terre au ciel le monde inanimé, Vois comme pour s'unir tout est mû, tout forme, Vois pour ce grand dessein travailler la nature, Chaque être s'approcher d'une autre créature, Chaque atome attirant, attiré tour a tour, Et l'univers entier enchaîne par l'amour, Regarde en même temps la nature vivante Vers le bien général suivre la même pente. ( Traduction de Jacques DtiLiLLK.

w. ¦y [ page ] [ page ]CHAPITRE ?.

DE L'ORIGINE Du MONDE PLANÉTAIRE EN PARTICULIER ET DES CAUSES DE SES MOUVEMENTS.

Lorsqu'on examine l'Univers au point de vue des relations réci­proques qui existent entre ses diverses parties, et pour y chercher les causes dont elles tirent leur origine, on voit le problème se présenter sous deux aspects, également probables, égalemeat admissibles. Si, d'une part, on remarque que les six planètes et leurs neuf satellites, qui circulent autour du Soleil comme centre, se meuvent tous dans le même sens et dans le sens même de la rotation du Soleil qui dirige tous ces mouvements par la force de l'attraction; que leurs orbites ne s'éloignent pas beaucoup d'un plan commun, qui est le plan de l'équaleur solaire prolongé; que, pour les astres les plus éloignés qui appartiennent au monde solaire, sur lesquels il semble que la cause commune du mouve­ment.a dû agir avec moins de puissance qu'au voisinage du centre, l'exactitude de ces lois est sujette à des écarts dont la grandeur est proportionnée à l'affaiblissement du mouvement imprimé; si, dis-le, on tient compte de toutes ces relations, on est forcé de croire qu'une même cause, quelle qu'elle soit, a exercé une même influence à travers toute l'étendue du système, et que l'accord dans la direction et la position des orbites des planètes est une conséquence de la relation qu'elles ont dû toutes avoir avec les causes matérielles qui les ont mises en mouvement.

Mais, d'autre part, si nous examinons l'espace dans lequel les planètes de notre système font leurs révolutions, nous le trouvons complètement vide (') et dépouillé de toute matière qui aurait pu

(') Je ne recherche pas ici si cet espace doit être considéré comme vide dans le sens absolu du mot. Il me suffit de remarquer que toute la matière qui pourrait se rencontrer dans cet espace serait tout à fait impuissante à produire une action appréciable sur les masses en mouvement dont il s'agit. [ page ]- ?.48 —

produire l'identité d'action sur les corps planétaires, et entraîner la concordance de leurs mouvements. C'est là un fait qui est abso­lument hors de doute, et dont la certitude dépasse encore, s'il est possible, la vraisemblance de notre première conclusion. Aussi Newton n'a-t-il pu assigner aucune cause matérielle qui, en s'éten-dant à tout l'espace du monde planétaire, ait été capable de pro­duire la communauté du mouvement. Il admettait une interven­tion immédiate de la. main de Dieu, qui avait déterminé direc­tement cet ordre régulier, en dehors de tout emploi des forces naturelles. Un examen impartial nous montre donc ici des deux côtés des raisons également puissantes et auxquelles il faut accorder une égale valeur. Mais il n'est pas moins évident qu'il doit exister quelque interprétation des faits, qui peut et doit concilier ces raisons en apparence contradictoires, et que c'est dans une telle interprétation qu'il faut chercher le système véritable. Nous allons la donner en quelques mots. Dans l'organisation actuelle de l'es­pace dans lequel circulent les sphères du monde planétaire, il n'existe aucune cause matérielle qui en puisse produire ou diriger les mouvements. Cet espace est complètement vide, ou du moins il est comme s'il était vide. Il faut donc qu'il ait été jadis autre­ment constitué et rempli d'une matière capable de produire les mouvements de tous les corps qui s'y trouvent et de les rendre concordants avec le sien propre, par suite concordants les uns avec les autres; et après cela, l'attraction a nettoyé cet espace et en a rassemblé la matière diffuse en des masses isolées. Les planètes.doi­vent donc maintenant, en vertu du mouvement une fois imprimé, continuer librement leur course dans un espace sans résistance. Nos premières considérations rendent nécessaire cette manière de voir, et comme, entre les deux cas, il n'y a pas place pour un troi­sième, nous sommes amenés à lui accorder assez de confiance pour en faire mieux qu'une simple hypothèse. On pourrait, si l'on vou­lait développer ce sujet, arriver, par une suite de conséquences déduites les unes des autres à la manière de théorèmes mathéma­tiques, et en y mettant un luxe de raisonnements que l'on ne trouve pas d'habitude dans les sujets de science physique, arriver fina­lement au plan même de la naissance du monde que je vais expo­ser. Mais je préfère présenter mes idées sous forme d'hypothèse, et [ page ]— 140 -laisser à l'intelligence du lecteur le soin d'en apprécier la valeur, plutôt que de les revêtir de l'éclat d'une démonstration, rigoureuse en apparence, mais qui pourrait en faire suspecter la valeur : j'aime mieux m'assurer les suffrages des savants que capter ceux des ignorants.

Je suppose donc que tous les matériaux dont se composent les sphères, planètes et comètes, qui appartiennent à notre monde solaire, décomposés à l'origine des choses en leurs éléments primi­tifs, ont rempli alors l'espace entier dans lequel circulent aujour­d'hui ces astres. Cet état de la nature, lorsqu'on le considère en soi et en dehors de toute préoccupalion de système, paraît être le plus simple qui ait pu succéder au néant. A celle époque, rien n'avait encore pris une forme. La formation et le rassemblement de corps célestes isolés, séparés par des intervalles proportionnés aux attrac­tions, leur forme qui résulte de l'équilibre de la matière amassée pour les produire, tout cela constitue un état postérieur de la na­ture. Celle-ci, qui touchait encore immédiatement à la création, était aussi brute, aussi informe que possible. Mais déjà, dans les propriétés essentielles des éléments qui constituaient le chaos, on peutreconnaîlre la marque de cette perfection qu'ils tiennent de leur source, puisque leur existence découle de l'idée éternelle de l'Intel­ligence divine. Les propriétés les plus simples et les plus générales qui semblent avoir été ébauchées sans plan ; la matière, qui semble être purement passive et absolument dépourvue de forme et d'or­donnance, possède dans son état le plus simple une tendance à se façonner en une organisation parfaite par une évolution natu­relle. Mais la variété des genres d'éléments est un fait capital pour la mise en mouvement de la matière et l'organisation du chaos, car elle détruit l'immobilité qui aurait été la conséquence de l'ho­mogénéité des éléments, et le chaos commence à se façonner autour des points de plus forte attraction. Celte variété des élémenls est sans aucun doute infinie, car la nature se montre partout sans limite. Ceux des éléments qui ont la plus grande densité spéci­fique et la plus "grande force d'attraction, qui par suite occupent le moindre espace el sont en même temps plus rares, s'ils sont uniformément distribués dans l'espace, sont en conséquence plus disséminés que ceux d'espèce plus légère. Les élémenls de poids spécifique mille fois plus grand sont mille fois et peut-être des mil- [ page ]— ISO -

lions de fois plus disséminés que ceux mille fois plus légers. Et comme cette différence des densités n'a pas de limites, il arrivera qu'en même temps qu'il pourra y avoir entre les densités de deux corpuscules matériels la même proportion qu'entre les volumes de deux sphères ayant pour rayon l'une celui du système plané­taire et l'autre un millième de ligne, tel aussi pourra être le rap­port de la distance de deux particules très lourdes à celle de deux particules légères. Dans un espace ainsi rempli, le repos ne dure qu'un instant. Les éléments possèdent par essence les forces qui peuvent les mettre en mouvement, et sont pour eux-mêmes sources de vie. La matière est par suite en effort constant pour se façonner. Les éléments dissé­minés d'espèce plus dense attirent à eux toute la matière plus légère qui les environne; eux-mêmes, avec les matériaux qu'ils ont déjà ramassés, se réunissent dans les points où existent des particules d'espèce plus dense encore, ceux-ci à leur tour à d'autres plus denses et ainsi de suite. Et si l'on suit par la pensée ce travail de la nature à travers l'étendue du chaos, on voit aisément qne la con­séquence en sera la formation de diverses masses, qui, une fois créées, resteront éternellement en repos, équilibrées par l'égalité de leurs attractions mutuelles. Mais la nature tient en réserve d'autres forces, qui s'exercent particulièrement lorsque la matière est décomposée en très petites particules; ces forces font que les particules se repoussent mutuel­lement, et par leur lutte incessante contre l'attraction, elles donnent naissance au mouvement, qui est la vie de la nature. Sous l'empire de cette force de répulsion, qui se manifeste dans l'élas­ticité des vapeurs, la diffusion des corps odorants et l'expansion de toute matière gazeuse, et qui est un phénomène incontestable de la nature, les éléments qui tombent vers les centres d'attraction abandonnent la direction rectiliguc de leur mouvement, et leur" chute verticale se transforme en des mouvements curvilignes autour du centre d'attraction. Pour rendre plus claire l'expo­sition de notre hypothèse cosmogonique, nous laisserons d'abord de côté la formation de l'Univers infini, et nous nous bornerons au système particulier de notre soleil. Après avoir examiné la formation de ce système, nous appliquerons les mêmes prin­cipes à celle des mondes d'ordre supérieur, et nous compren- [ page ]— loi — drons ainsi dans une même doctrine la création de tout l'Univers. Lorsque, dans un très grand espace, il se trouve un point où l'at­traction agit plus énergiquement que partout ailleurs, c'est vers ce point que se rassemblent toutes les particules élémentaires dissé­minées dans cet espace. Le premier effet de celte chute générale est la formation, à ce centre d'attraction, d'un noyau d'abord infini­ment petit, qui grandit peu à peu, en s'appropriant la matière envi­ronnante par une force toujours proportionnelle à sa masse qui aug­mente sans cesse. Quand la masse du corps central s'est suffisamment accrue pour que la vitesse avec laquelle il attire les particules situées à grande distance, étant déviée latéralement par la faible répulsion qu'elles exercent les unes sur les autres, se transforme en un mou­vement curviligne autour du corps central par l'effet de la force centrifuge; alors se forment de grands tourbillons de particules, dont chacune décrit une ligne courbe par la combinaison de l'at­traction centrale et de l'impulsion latérale. Toutes ces orbites s'enlre-croisent, grâce à la grande dissémination des corpuscules dans l'espace. Cependant, ces mouvements qui se contrarient de diverses manières tendent naturellement à s'uniformiser, ou à arriver à un état où le mouvement d'une particule gène aussi peu que possible le mouvement d'une autre. Cela se produit de deux façons; d'abord les particules modifient leurs mouvements relatifs jusqu'à ce que loutes se meuvent dans le même sens; en second lieu, ces particules modifient leur mouvement de chute verticale vers le centre d'altraclion, jusqu'à ce que tous les mouvements étant horizontaux, c'est-à-dire se faisant sur des cercles parallèles dont le Soleil est le centre, ces particules cessent de s'entre-croiser et continuent leur libre mouvement circulaire, à la distance à laquelle elles se trouvent, par l'équilibre de la force centrifuge et de la force d'attraction. Il en résulte que finalement, dans toute l'étendue de l'espace, ces particules seules restent en mouvement, à qui leur chute a donné une vitesse telle, et la résistance des autres une di­rection telle, qu'elles puissent se mouvoir sur des orbites circu­laires. Dans cet état, loutes les particules marchant dans le môme sens sur des orbites parallèles, qui sont des cercles décrits autour du noyau central, il n'y a plus ni rencontre ni choc des élémenls, et tout est dans l'état de la moindre action réciproque. Telle est la transformation naturelle que subissent nécessairement des ma- [ page ]— IS'l —

tériaux, lorsqu'ils ont reçu des mouvements contradictoires. Il est clair aussi que, parmi la foule des particules disséminées, un grand nombre pourront arriver à cette exacte relation des forces mouvantes, en vertu de la résistance qu'elles s'opposent mutuel­lement pour atteindre l'état final; mais qu'un bien plus grand nombre encore n'y arriveront pas, et ne serviront qu'à accroître la masse du noyau central, sur lequel elles tomberont, ne pou­vant continuer à se maintenir librement à la hauteur où elles se trouvent, et se trouveront réduites au repos par la résistance des molécules qu'elles croisent incessamment. Ce corps, qui occupe le centre d'attraction, et qui va devenir Je plus important du monde planétaire par la continuelle adjonction des matériaux qu'il attire, ce corps est le Soleil, bien qu'il n'ait pas encore l'éclat flamboyant qui se produira sur sa surface après sa complète for­mation. il faut encore remarquer que le mouvement des éléments de la nature en formation, tel qu'il vient d'être décrit, de même direction pour tous et sur des cercles parallèles ayant un axe commun, n'est pas un mouvement qui puisse persister. Car, d'après les lois du mouvement central, le plan des orbites doit passer par le centre d'attraction; et parmi tous ces cercles qui tournent dans le même sens autour d'un axe commun, il n'en est qu'un seul qui rencontre le centredu Soleil; par suite, tousles matériaux situés autourdel'axe commun des révolutions tendent à se réunir dans Je plan du grand cercle engendré par la rotation autour du centre commun d'attrac­tion. Ce cercle est donc le plan vers lequel tendent tous les élé­ments en mouvement de révolution, dans lequel ils s'amassent autant que possible, en laissant vides les régions qui en sont éloignées. Et les particules qui ne peuvent se rapprocher assez du plan vers lequel toutes se pressent ne peuvent se maintenir tou­jours dans la région où elles se meuvent; mais, rencontrant les éléments voisins en mouvement, elles finissent par tomber sur le Soleil. Si l'on examine maintenant cette matière élémentaire du monde en mouvement, dans l'état où elle a été amenée par l'attraction et par une suite mécanique des lois générales de la résistance, nous voyons un espace, compris entre deux plans peu éloignés l'un de l'autre et également distants du plan général d'attraction, qui, à [ page ]— ?G?? —

partir du centre du Soled, s étend à des distances inconnues, et dans l'intérieur duquel toutes les particules, chacune en raison de sa distance et de l'attraction qui la gouverne, décrivent d'une course libre des orbites circulaires déterminées. Par suite, puisqu'une telle distribution est celle où elles se gênent mutuellement le moins possible, ces particules persisteront éternellement dans leur mou­vement, à moins que l'attraction de ces particules de la matière primitive les unes sur les autres ne commence à faire sentir son action et· ne produise de nouvelles formations qui seront les semences d'où naîtront les planètes. Car, puisque les éléments qui se meuvent en cercles parallèles autour du Soleil, pris à des distances du Soleil peu différentes, sont presque en repos relatif en raison de l'égalité de leurs mouvements parallèles, l'attraction des éléments ainsi placés, et doués d'une force attractive pré­pondérante, commence aussitôt à produire une action considé­rable ('): ils provoquent la réunion des particules les plus voisines pour en former un corps, qui, à mesure de l'accroissement de sa masse, étend de plus en plus sa sphère d'attraction, et met en mouvement pour s'augmenter les éléments de régions de plus en plus éloignées. La formation des planètes, dans ce système, repose avant tout sur ce principe, que la naissance de la masse est simultanée avec la naissance des mouvements et avec la détermination de forme et de position de l'orbite, de sorte que -les défauts de concordance des divers éléments des orbites, aussi bien que leur accord, ont apparu dès le premier instant. Les planètes se composent de par­ticules qui, à la hauteur où elles se meuvent, ont des mouvements exactement circulaires : donc les masses formées par leur réu­nion auront exactement les mêmes mouvements, avec la même vitesse et dans la même direction. Cela suffit pour faire voir pourquoi les orbites planétaires sont presque exactement circu-

(') L'origine des planètes en formation ne doit pas être attribuée à la seule attraction newtonienne. Elle agirait trop lentement et trop faiblement autour d'une particule de si extraordinaire petitesse. Il vaut mieux dire que la première formation dans ce petit espace s'est produite par la réunion de plusieurs éléments,· obéissant aux lois ordinaires de la combinaison, jusqu'à ce que les noyaux ainsi formés soient devenus assez gros et l'attraction newtonienne assez puissante pour continuer à les accroître par son action à distance.

\V. au [ page ]- loi -laires et pourquoi elles se trouvent toutes à peu près dans un même plan. Elles seraient des cercles parfaits, si l'étendue à laquelle ont été prises les particules qui les ont formées était fort petite et par suite la différence de leurs mouvements très faible ('). Mais lorsqu'un plus grand espace est mis à contribution pour former la masse considérable d'une planète aux dépens de la matière si ténue et si largement disséminée dans les espaces célestes, la diversité des dislances de ces éléments au Soleil, et par suite la diffé­rence de leurs vitesses, n'est plus négligeable; il faudrait donc, pour conserver au mouvement de la planète, malgré cette diffé­rence, l'équilibre entre l