Histoire romaine (Tite-Live)/Livre I

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(jusqu’en 509 av. J.-C.)
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1. La préhistoire lavinate et albaine jusqu’à la fondation de Rome (jusqu’en 753 av. J.-C.)
2. La fondation de Rome et le règne de Romulus (753 à 716 av. J.-C.)
3. Numa Pompilius (715 à 673 av. J.-C.)
4. Tullus Hostilius (672 à 641 av. J.-C.)
5. Ancus Marcius (641 à 616 av. J.-C.)
6. Tarquin l’Ancien (616 à 575 av. J.-C.)
7. Servius Tullius (575 à 535 av. J.-C.)
8. Tarquin le Superbe (535 à 509 av. J.-C.)

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1. La préhistoire lavinate et albaine jusqu’à la fondation de Rome (jusqu’en 753 av. J.-C.)[modifier]

Énée[modifier]

1[modifier]

(1) C’est d’abord un fait assez constant, qu’après la prise de Troie la vengeance des Grecs, s’étant exercée sur le reste du peuple troyen, ne respecta qu’Énée et Anténor, soit que le droit d’une ancienne hospitalité les protégeât, soit que les conseils qu’ils avaient toujours donnés, de rendre Hélène et de faire la paix, engageassent le vainqueur à les épargner. (2) C’est encore une chose universellement connue, qu’après diverses aventures, Anténor, à la tête d’une troupe nombreuse d’Hénètes, qui, chassés de la Paphlagonie par une sédition, et privés de leur roi Pylémène, mort sous les murs de Troie, cherchaient un chef et une retraite, pénétra jusqu’au fond du golfe Adriatique, (3) et que, chassant devant eux les Euganéens, établis entre la mer et les Alpes, les Hénètes, réunis aux Troyens, prirent possession de leur territoire. Le lieu où ils descendirent d’abord a conservé le nom de Troie, ainsi que le canton qui en dépend, et toute la nation formée par eux porte le nom de Vénètes.

(4) Énée, rejeté de sa patrie par la même catastrophe, mais destiné par le sort à fonder de bien plus grandes choses, arriva d’abord en Macédoine, passa de là en Sicile, d’où, cherchant toujours une patrie, il vint aborder avec sa flotte au rivage de Laurente, appelé aussi du nom de Troie. (5) À peine sur cette plage, les Troyens, auxquels une si longue navigation sur ces mers, où ils erraient depuis tant d’années, n’avait laissé que des armes et des vaisseaux, se répandent dans les campagnes pour chercher du butin, lorsque le roi Latinus et les Aborigènes, qui occupaient alors le pays, accourent en armes de la ville et les alentours, pour repousser l’agression de ces étrangers. (6) Suivant les uns, ce ne fut qu’après une défaite que Latinus fit la paix et s’allia avec Énée. (7) Suivant d’autres, les armées étaient en présence, et on allait donner le signal, lorsque Latinus s’avança entouré de l’élite des siens, et invita le chef de ces étrangers à une entrevue. Il lui demanda quelle était leur nation, d’où ils venaient, quel malheur les avait exilés de leur pays, et quel projet les amenait sur les rivages Laurentins. (8) Lorsqu’il eut appris qu’ils étaient Troyens, que leur chef était Énée, fils d’Anchise et de Vénus, et que, fuyant leur patrie et leurs maisons en cendres, ils cherchaient un asile et un emplacement pour y bâtir une ville, pénétré d’admiration à l’aspect de ce peuple glorieux et de celui qui le conduisait, les voyant d’ailleurs disposés à la guerre comme à la paix, il tendit la main à Énée, pour gage de leur future amitié. (9) Le traité se fit alors entre les chefs, et les armées se rapprochèrent ; Énée devint l’hôte de Latinus, et, dans son palais, à l’autel de ses dieux pénates, Latinus, pour resserrer par des nœuds domestiques l’union des deux peuples, lui donna sa fille en mariage. (10) Cette alliance affermit les Troyens dans l’espérance de voir enfin un établissement durable fixer leur destinée errante. Ils bâtissent une ville. Énée la nomme Lavinium, du nom de sa nouvelle épouse. (11) De ce mariage naquit bientôt, comme du premier, un fils qui reçut de ses parents le nom d’Ascagne.

2[modifier]

(1) Les Aborigènes et les Troyens eurent une guerre commune à soutenir. Turnus, roi des Rutules, à qui Lavinie avait été promise avant l’arrivée d’Énée, indigné de se voir préférer un étranger, avait à la fois déclaré la guerre à Latinus et à Énée. (2) Aucune des deux armées n’eut à s’applaudir de l’issue du combat : les Rutules furent vaincus ; la victoire coûta aux Aborigènes et aux Troyens leur chef Latinus. (3) Turnus et les Rutules, se défiant de leur fortune, cherchent un appui dans la puissance alors très florissante des Étrusques et de leur roi Mézence. Ce prince, qui dès l’origine avait établi le siège de son empire à Caeré, ville fort opulente, n’avait pas vu sans ombrage s’élever une cité nouvelle : croyant bientôt la sûreté des peuples voisins menacée par le rapide accroissement de la colonie troyenne, ce fut sans répugnance qu’il associa ses armes à celles des Rutules.

(4) Pressé de faire face à une ligue si formidable, Énée, pour s’assurer contre elle du dévouement des Aborigènes, voulut réunir sous le même nom deux peuples déjà soumis aux mêmes lois ; il les confondit sous la dénomination commune de Latins. (5) Dès ce moment les Aborigènes ne le cédèrent aux Troyens ni en fidélité ni en zèle pour Énée : fort de ces dispositions, Énée, avec ces deux peuples dont l’union se resserrait chaque jour, osa braver la puissance des Étrusques, qui remplissaient alors du bruit de leur nom la terre et la mer dans toute la longueur de l’Italie, depuis les Alpes jusqu’au détroit de Sicile ; et bien qu’il eût pu, à l’abri de ses murailles, tenir tête à l’ennemi, il fit sortir ses troupes et présenta le combat. (6) La victoire resta aux Latins ; mais c’est là que se terminèrent les travaux mortels d’Énée : de quelque nom qu’il soit permis de l’appeler, il est enseveli sur les bords du Numicius : on le nomme Jupiter Indigète.

Fondation d’Albe-la-Longue ; la série des rois albains[modifier]

3[modifier]

(1) Ascagne, fils d’Énée, n’était pas encore en âge de régner : toutefois il atteignit la puberté sans que son pouvoir eût souffert d’atteinte. La tutelle d’une femme (tant Lavinie avait de force d’âme) suffit pour conserver aux Latins leur puissance, et à cet enfant le royaume de son aïeul et celui de son père. (2) Je ne déciderai point (car comment certifier des faits d’une si haute antiquité ?) si c’est bien d’Ascagne qu’il s’agit, ou d’un autre enfant né de Creuse, avant la chute de Troie, et qui accompagna son père dans sa fuite ; de celui enfin qui portait le nom d’Iule, et auquel la famille Julia rattache son origine. (3) Cet Ascagne donc (quelle que soit sa mère et le lieu de sa naissance, il est certain qu’il était fils d’Énée), voyant la population de Lavinium s’augmenter à l’excès, laissa cette ville, déjà florissante et considérable pour ces temps-là, à sa mère ou à sa belle-mère, et alla lui-même fonder, au pied du mont Albain, une ville nouvelle, qui, étendue en long sur le flanc de la montagne, prit de cette situation le nom d’Albe-la-Longue. (4) Entre la fondation de Lavinium et l’établissement de cette colonie sortie de son sein, il s’était écoulé environ trente ans. Et dans cet intervalle cet état avait pris un tel accroissement, surtout par la défaite des Étrusques, qu’à la mort même d’Énée, et ensuite pendant la régence d’une femme et l’apprentissage que faisait son jeune fils de l’art de régner, ni Mézence et ses Étrusques, ni aucun autre peuple voisin n’osèrent remuer. (5) Le traité de paix avait établi pour limite entre les Étrusques et les Latins, le fleuve Albula, aujourd’hui le Tibre.

(6) Ascagne a pour successeur Silvius son fils, né, je ne sais par quel hasard, au fond des forêts. (7) Il est père d’Énée Silvius, qui a pour fils Latinus Silvius. Celui-ci fonda quelques colonies ; ce sont les Anciens Latins ; (8) et depuis ce temps, Silvius resta le surnom commun de tous les rois d’Albe. Puis se succèdent de père en fils, Alba, Atys, Capys, Capétus, Tibérinus : celui-ci se noie en traversant le fleuve Albula, auquel il donne son nom, devenu si célèbre dans la postérité. (9) Tibérinus a pour fils Agrippa, qui lui succède et transmet le trône à Romulus Silvius. Ce Romulus, frappé de la foudre, laisse le sceptre aux mains d’Aventinus. Ce dernier, enseveli sur la colline qui fait aujourd’hui partie de la ville de Rome, lui donna son nom. (10) Procas, son successeur, père de Numitor et d’Amulius. lègue à Numitor, l’aîné de ses fils, l’antique royaume de la race des Silvius. Mais la violence prévalut sur la volonté d’un père et sur le respect pour le droit d’aînesse. (11) Amulius chasse son frère, et monte sur son trône : et, soutenant un crime par un nouveau crime, il fait périr tous les enfants mâles de ce frère : sous prétexte d’honorer Rhéa Silvia, fille de Numitor, il en fait une vestale ; lui ôte, en la condamnant à une éternelle virginité, l’espoir de devenir mère.

Romulus et de Rémus : naissance, enfance, premiers exploits[modifier]

4[modifier]

(1) Mais les destins devaient sans doute au monde la naissance d’une ville si grande, et l’établissement de cet empire, le plus puissant après celui des dieux. (2) Devenue par la violence mère de deux enfants, soit conviction, soit dessein d’ennoblir sa faute par la complicité d’un dieu, la Vestale attribue à Mars cette douteuse paternité. (3) Mais ni les dieux ni les hommes ne peuvent soustraire la mère et les enfants à la cruauté du roi : la prêtresse, chargée de fers, est jetée en prison, et l’ordre est donné de précipiter les enfants dans le fleuve. (4) Par un merveilleux hasard, signe éclatant de la protection divine, le Tibre débordé avait franchi ses rives, et s’était répandu en étangs dont les eaux languissantes empêchaient d’arriver jusqu’à son lit ordinaire ; cependant, malgré leur peu de profondeur et la tranquillité de leur cours, ceux qui exécutaient les ordres du roi les jugèrent encore assez profondes pour noyer des enfants. (5) Croyant donc remplir la commission royale, ils les abandonnèrent aux premiers flots, à l’endroit où s’élève aujourd’hui le figuier Ruminal, qui porta, dit-on, le nom de Romulaire.

(6) Ces lieux n’étaient alors qu’une vaste solitude. S’il faut en croire ce qu’on rapporte, les eaux, faibles en cet endroit, laissèrent à sec le berceau flottant qui portait les deux enfants : une louve altérée, descendue des montagnes d’alentour, accourut au bruit de leurs vagissements, et, leur présentant la mamelle, oublia tellement sa férocité, que l’intendant des troupeaux du roi la trouva caressant de la langue ses nourrissons. Faustulus (c’était, dit-on, le nom de cet homme) les emporta chez lui (7) et les confia aux soins de sa femme Larentia. Selon d’autres, cette Larentia était une prostituée à qui les bergers avaient donné le nom de Louve ; c’est là l’origine de cette tradition merveilleuse. (8) Telles furent la naissance et l’éducation de ces enfants. À peine arrivés à l’âge de l’adolescence, ils dédaignent l’oisiveté d’une vie sédentaire et la garde des troupeaux ; la chasse les entraîne dans les forêts d’alentour. (9) Mais, puisant dans ces fatigues la force et le courage, ils ne se bornent plus à donner la chasse aux bêtes féroces ; ils attaquent les brigands chargés de butin, et partagent leurs dépouilles entre les bergers. Une foule de jeunes pâtres, chaque jour plus nombreuse, s’associe à leurs périls et à leurs jeux.

5[modifier]

(1) Dès ce temps-là, la fête des Lupercales était célébrée sur le mont Palatin, appelé d’abord Pallantium, de Pallantée, ville d’Arcadie. (2) C’est là qu’Évandre, un des Arcadiens établis longtemps auparavant dans ces contrées, avait institué, d’après la coutume de son pays, cette solennité, où des jeunes gens, emportés par l’ivresse d’une joie licencieuse, couraient tout nus en l’honneur de Pan, protecteur des troupeaux, et que les Romains ont appelé depuis du nom d’lnuus. (3) Au milieu de ces fêtes, dont la célébration avait été annoncée, surpris à l’improviste par les brigands furieux de l’enlèvement de leur butin, Romulus se défend avec vigueur, Rémus est pris ; ils livrent leur prisonnier au roi Amulius, et le noircissent à ses yeux. (4) Ils l’accusent surtout de faire, avec son frère, des incursions sur les terres de Numitor, et d’y conduire au pillage, comme en pays ennemi, une troupe armée de jeunes vagabonds. Rémus est donc livré à la vengeance de Numitor.

(5) Dès le commencement, Faustulus s’était flatté de l’espérance que ces nourrissons étaient de sang royal ; car l’ordre donné par le roi, d’exposer des enfants nouveau-nés, était connu de lui, et l’époque où il les avait recueillis coïncidait avec cette circonstance ; mais il n’avait pas voulu révéler ce secret avant le temps, à moins que l’occasion ou la nécessite ne le fissent parler : (6) la nécessité arriva la première. Cédant à la crainte, il dévoile à Romulus le secret de sa naissance. Le hasard avait voulu que, de son côté, Numitor, maître de la personne de Rémus, apprit que les deux frères étaient jumeaux, et qu’à leur âge, à leur noble fierté, le souvenir de ses petits-fils se réveillât dans son cœur ; à force de questions il touchait à la vérité et n’était pas loin de reconnaître Rémus. (7) Ainsi de tous côtés un complot s’ourdit contre le roi. Romulus, trop faible pour agir à force ouverte, se garda bien de venir à la tête de ses pâtres ; il leur ordonne de se rendre au palais à une heure convenue et par des chemins différents ; là ils tombent sur le roi : à la tête des gens de Numitor, Rémus leur prête main-forte, et Amulius est massacré.

6[modifier]

(1) À la faveur du premier trouble, Numitor va s’écriant que l’ennemi a pénétré dans la ville, qu’il assiège le palais, et il en écarte la jeunesse albaine en l’envoyant occuper et défendre la citadelle ; puis, quand il voit les jeunes vainqueurs accourir en triomphe après ce coup de main, il convoque une assemblée, rappelle les attentats de son frère contre sa personne, l’origine de ses petits-fils, leur naissance, comment ils ont été élevés, à quels indices on les a reconnus, et il annonce la mort du tyran, et s’en déclare l’auteur. (2) Les jeunes frères se présentent au milieu de l’assemblée à la tête de leur troupe, saluent roi leur aïeul, et la multitude entraînée lui en confirme, par d’unanimes acclamations, le titre et l’autorité.

2. La fondation de Rome et le règne de Romulus (753 à 716 av. J.-C.)[modifier]

Fondation de Rome[modifier]

(3) Numitor ainsi replacé sur le trône d’Albe, Romulus et Rémus conçurent l’idée de fonder une ville aux lieux témoins de leurs premiers périls et des soins donnés à leur enfance. La multitude d’habitants dont regorgeaient Albe et le Latium, grossie encore du concours des bergers, faisait espérer naturellement que la nouvelle ville éclipserait Albe et Lavinium. (4) À ces projets d’établissement vient se mêler la soif du pouvoir, mal héréditaire chez eux, et une lutte monstrueuse termine un débat assez paisible dans le principe. Ils étaient jumeaux, et la prérogative de l’âge ne pouvait décider entre eux : ils remettent donc aux divinités tutélaires de ces lieux le soin de désigner, par des augures, celui qui devait donner son nom et des lois à la nouvelle ville, et se retirent, Romulus sur le mont Palatin, Rémus sur l’Aventin, pour y tracer l’enceinte augurale.

7[modifier]

(1) Le premier augure fut, dit-on, pour Rémus : c’étaient six vautours ; il venait de l’annoncer, lorsque Romulus en vit le double, et chacun fut salué roi par les siens ; les uns tiraient leur droit de la priorité, les autres du nombre des oiseaux (2) Une querelle s’ensuivit, que leur colère fit dégénérer en combat sanglant ; frappé dans la mêlée, Rémus tomba mort. Suivant la tradition la plus répandue, Rémus, par dérision, avait franchi d’un saut les nouveaux remparts élevés par son frère, et Romulus, transporté de fureur, le tua en s’écriant : "Ainsi périsse quiconque franchira mes murailles." (3) Romulus, resté seul maître, la ville nouvelle prit le nom de son fondateur. Le mont Palatin, sur lequel il avait été élevé, fut le premier endroit qu’il eut soin de fortifier. Dans tous les sacrifices qu’il offrit aux dieux, il suivit le rite albain ; pour Hercule seulement, il suivit le rite grec tel qu’Évandre l’avait institué.

Hercule et Cacus[modifier]

(4) C’est dans cette contrée, dit-on, qu’Hercule, vainqueur de Géryon, amena des bœufs d’une beauté merveilleuse ; après avoir traversé le Tibre à la nage, chassant son troupeau devant lui, il s’arrêta sur les rives du fleuve, dans de gras pâturages, pour refaire et reposer ses bœufs ; et, lui-même, fatigué de la route, il se coucha sur l’herbe : (5) là, tandis qu’appesanti par le vin et la nourriture, il dormait d’un profond sommeil, un pâtre du canton, nommé Cacus, d’une force redoutable, séduit par la beauté de ces boeufs, résolut de détourner une si riche proie. Mais, comme il craignait qu’en les chassant droit devant lui, leurs traces ne conduisissent leur maître à sa caverne lorsqu’il les chercherait, il choisit seulement les plus beaux, et les saisissant par la queue, il les traîne à reculons dans sa demeure.

(6) Hercule, s’éveillant aux premiers rayons de l’aurore, regarde son troupeau, et s’apercevant qu’il lui en manque une partie, il va droit à la caverne voisine, dans l’idée que les traces y conduiraient. Toutes se dirigeaient en sens contraire, aucune n’allait d’un autre côté : dans le trouble où l’incertitude jetait ses esprits, il s’empresse d’éloigner son troupeau de ces dangereux pâturages. (7) Au moment du départ, quelques génisses marquèrent par des mugissements, comme c’est l’ordinaire, leur regret d’abandonner leurs compagnes ; celles que l’antre recelait répondirent, et leur voix attira de ce côté l’attention d’Hercule. Il court à la caverne : Cacus s’efforce de lui en disputer l’entrée, implorant, mais en vain, le secours des bergers ; il tombe sous la redoutable massue.

(8) Évandre, venu du Péloponnèse chercher un asile dans ces nouvelles contrées, les gouvernait bien plus par son ascendant que par l’effet d’une autorité réelle. Il devait cet ascendant à la connaissance de l’écriture, merveille toute nouvelle pour ces nations ignorantes des arts ; et plus encore à la croyance répandue sur sa mère Carmenta, qu’on regardait comme une divinité, et dont les prédictions, antérieures à l’arrivée de la Sibylle en Italie, avaient frappé ces peuples d’admiration. (9) Attiré par le concours des pasteurs assemblés en tumulte autour de cet étranger, que leurs cris désignaient comme un meurtrier, il apprend en même temps et le crime et la cause qui l’a fait commettre. Puis, frappé de l’air auguste du héros, et de la majesté de sa taille, si supérieure à celle des hommes, il lui demande qui il est. (10) À peine a-t-il appris son nom, celui de son père et de sa patrie : "Fils de Jupiter, Hercule, s’écrie-t-il, je te salue ; ma mère, fidèle interprète des dieux, m’a prédit que tu devais augmenter le nombre des habitants de l’Olympe, et qu’en ces lieux s’élèverait en ton honneur un autel destiné à recevoir un jour de la plus puissante nation du monde le nom de Très-Grand, et dont tu réglerais toi-même culte."

(11) Hercule, lui tendant la main, répond qu’il accepte le présage, et que, pour accomplir les destinées, il va dresser un autel et le consacrer. (12) Il choisit alors la plus belle génisse de son troupeau, et le premier sacrifice est offert à Hercule. Les Potitii et les Pinarii, les deux familles les plus considérables du canton, choisis pour ministres du sacrifice, prennent place au banquet sacré. (13) Le hasard fit que les Potitii seuls assistèrent au commencement du festin, et qu’on leur servit la chair de la victime : elle était consommée à l’arrivée des Pinarii, qui prirent part au reste du banquet : c’est l’origine de l’usage, perpétué jusqu’à l’extinction de la famille Pinaria, qui lui interdisait les prémices des victimes. (14) Les Potitii, instruits par Évandre, restèrent pendant plusieurs siècles les ministres de ce culte, jusqu’au moment où, ayant abandonné à des esclaves ces fonctions héréditaires dans leur famille, ils périrent tous en expiation de leur sacrilège. (15) De tous les cultes institués alors par Romulus, ce fut le seul qu’il emprunta aux étrangers : il applaudissait dès lors à cette apothéose du courage, dont les destins lui préparaient l’honneur.

Organisation de Rome et raptus uirginum[modifier]

8[modifier]

(1) Les cérémonies religieuses régulièrement établies, il réunit en assemblée générale cette multitude dont la force des lois pouvait seule faire un corps de nation, et lui dicta les siennes : (2) et persuadé que le plus sûr moyen de leur imprimer un caractère sacré aux yeux de ces hommes grossiers, c’était de se grandir lui-même par les marques extérieures du commandement, entre autres signes distinctifs qui relevaient sa dignité, il affecta de s’entourer de douze licteurs. (3) On pense qu’il régla ce nombre sur celui des douze vautours qui lui avaient présagé l’empire ; mais je partage volontiers le sentiment de ceux qui, retrouvant chez les Étrusques, nos voisins, l’idée première des appariteurs et de cette espèce d’officiers publics, comme celle des chaises curules et de la robe prétexte, pensent que c’est dans leurs coutumes qu’il faut rechercher aussi l’origine de ce nombre. Ils l’avaient adopté parce que les douze peuples qui concouraient à l’élection de leur souverain fournissaient chacun un licteur à son cortège.

(4) Cependant la ville s’agrandissait, et son enceinte s’élargissait chaque jour, mesurée plutôt sur ses espérances de population future que sur les besoins de sa population actuelle. (5) Mais pour donner quelque réalité à cette grandeur, Romulus, fidèle à cette vieille politique des fondateurs de villes qui publiaient que la terre leur avait enfanté des habitants, ouvre un asile dans ce lieu fermé aujourd’hui par une palissade qui se trouve à la descente du Capitole, entre les deux bois. (6) Esclaves ou hommes libres, tous ceux qu’excitent l’amour du changement viennent en foule s’y réfugier. Ce fut le premier appui de notre grandeur naissante. (7) Satisfait des forces qu’il avait conquises, Romulus les soumet à une direction régulière : il institue cent sénateurs, soit que ce nombre lui parût suffisant, soit qu’il n’en trouvât pas plus qui fussent dignes de cet honneur. Ce qui est certain, c’est qu’on les nomma Pères, et ce nom devint leur titre d’honneur ; leurs descendants reçurent celui de Patriciens.

9[modifier]

(1) Déjà Rome était assez puissante pour ne redouter aucune des cités voisines ; mais elle manquait de femmes, et une génération devait emporter avec elle toute cette grandeur : sans espoir de postérité au sein de la ville, les Romains étaient aussi sans alliances avec leurs voisins. (2) C’est alors que, d’après l’avis du sénat, Romulus leur envoya des députés, avec mission de leur offrir l’alliance du nouveau peuple par le sang et par les traités. (3) "Les villes, disaient-ils, comme toutes les choses d’ici-bas, sont chétives à leur naissance ; mais ensuite, si leur courage et les dieux leur viennent en aide, elles se font une grande puissance et un grand nom. (4) Vous ne l’ignorez pas, les dieux ont présidé à la naissance de Rome, et la valeur romaine ne fera pas défaut à cette céleste origine ; vous ne devez donc pas dédaigner de mêler avec des hommes comme eux votre sang et votre race." (5) Nulle part la députation ne fut bien accueillie, tant ces peuples méprisaient et redoutaient à la fois pour eux et leurs descendants cette puissance qui s’élevait menaçante au milieu d’eux. La plupart demandèrent aux députés en les congédiant : "Pourquoi ils n’avaient pas ouvert aussi un asile pour les femmes ? Qu’au fond c’était le seul moyen d’avoir des mariages sortables."

(6) La jeunesse romaine ressentit cette injure, et tout sembla dès lors faire présager la violence. Mais, dans la pensée de ménager une circonstance et un lieu favorables, Romulus dissimule son ressentiment et prépare, en l’honneur de Neptune Équestre, des jeux solennels, sous le nom de Consualia. (7) Il fait annoncer ce spectacle dans les cantons voisins, et toute la pompe que comportaient l’état des arts et la puissance romaine se déploie dans les préparatifs de la fête, afin de lui donner de l’éclat et d’éveiller la curiosité. (8) Les spectateurs y accourent en foule, attirés aussi par le désir de voir la nouvelle ville, surtout les peuples les plus voisins : les Céniniens, les Crustuminiens, les Antemnates. (9) La nation entière des Sabins vint aussi avec les femmes et les enfants. L’hospitalité leur ouvrit les demeures des Romains, et à la vue de la ville, de son heureuse situation, de ses remparts, du grand nombre de maisons qu’elle renfermait, déjà ils s’émerveillaient de son rapide accroissement. (10) Arrive le jour de la célébration des jeux. Comme ils captivaient les yeux et les esprits, le projet concerté s’exécute : au signal donné, la jeunesse romaine s’élance de toutes parts pour enlever les jeunes filles. (11) Le plus grand nombre devient la proie du premier ravisseur. Quelques-unes des plus belles, réservées aux principaux sénateurs, étaient portées dans leurs maisons par des plébéiens chargés de ce soin. (12) Une entre autres, bien supérieure à ses compagnes par sa taille et sa beauté, était, dit-on, entraînée par la troupe d’un sénateur nommé Talassius ; comme on ne cessait de leur demander à qui ils la conduisaient, pour la préserver de toute insulte, ils criaient en marchant : ’à Talassius’. C’est là l’origine de ce mot consacré dans la cérémonie des noces.

(13) La terreur jette le trouble dans la fête, les parents des jeunes filles s’enfuient frappés de douleur ; et, se récriant contre cette violation des droits de l’hospitalité, invoquent le dieu dont le nom, en les attirant à la solennité de ces jeux, a couvert un perfide et sacrilège guet-apens. (14) Les victimes du rapt partagent ce désespoir et cette indignation ; mais Romulus lui-même, les visitant l’une après l’autre, leur représente "que cette violence ne doit être imputée qu’à l’orgueil de leurs pères, et à leur refus de s’allier, par des mariages, à un peuple voisin ; que cependant c’est à titre d’épouses qu’elles vont partager avec les Romains leur fortune, leur patrie, et s’unir à eux par le plus doux nœud qui puisse attacher les mortels, en devenant mères. (15) Elles doivent donc adoucir leur ressentiments, et donner leurs cœurs à ceux que le sort a rendus maîtres de leurs personnes. Souvent le sentiment de l’injure fait place à de tendres affections. Les gages de leur bonheur domestique sont d’autant plus assurés, que leurs époux, non contents de satisfaire aux devoirs qu’impose ce titre, s’efforceront encore de remplacer auprès d’elles la famille et la patrie qu’elles regrettent." (16) À ces paroles se joignaient les caresses des ravisseurs, qui rejetaient la violence de leur action sur celle de leur amour, excuse toute puissante sur l’esprit des femmes.

Les guerres qui s’ensuivent directement, surtout celle des Sabins[modifier]

10[modifier]

(1) Elles avaient déjà oublié leur ressentiment lorsque leurs parents, plus irrités que jamais, et les habits souillés en signe de deuil, soulevaient les cités par leurs plaintes et leurs larmes. Leur désespoir ne se renfermait pas dans les murs de leurs villes ; ils se rassemblaient de toutes parts auprès de Titus Tatius, roi des Sabins. Le nom de ce prince, objet de la plus haute considération dans ces contrées, attirait autour de lui leurs envoyés. (2) Les Céniniens, les Crustuminiens et les Antemnates étaient au nombre des peuples qu’avait frappés cet outrage. Tatius et ses Sabins leur parurent trop lents à prendre un parti. Ces trois peuples se liguent pour une guerre commune. (3) Mais les Crustuminiens et les Antemnates étaient encore trop lents à se lever au gré des Céniniens et de leur impatiente vengeance ; seuls avec leurs propres forces, ceux-ci envahissent le territoire romain. (4) Mais, tandis qu’ils pillaient en désordre, Romulus vient à leur rencontre avec son armée. La facile victoire qu’il remporte leur apprend que la colère sans la force est toujours impuissante. Il enfonce leurs rangs, les disperse, les poursuit dans leur déroute, tue de sa main leur roi, et se pare de sa dépouille. La mort du chef ennemi lui livre la ville.

(5) Au retour de son armée victorieuse, Romulus, qui, au génie des grandes choses alliait l’habileté qui les fait valoir, suspend à un trophée disposé à cet effet les dépouilles du roi mort et monte au Capitole. Là il les dépose au pied d’un chêne consacré par la vénération des pasteurs, en fait hommage à Jupiter, et trace l’enceinte d’un temple qu’il dédie à ce dieu sous un nouveau surnom : (6) "Jupiter Férétrien, s’écrie-t-il, c’est à toi qu’un roi vainqueur offre ces armes d’un roi, et qu’il consacre le temple dont sa pensée vient de mesurer l’enceinte. Là seront déposées les dépouilles opimes que mes descendants, vainqueurs à mon exemple, arracheront avec la vie aux rois et aux chefs ennemis." (7) Telle est l’origine de ce temple, le premier dont Rome ait vu la consécration. Dans la suite, les dieux ont voulu ratifier la prédiction des fondateurs du temple, en appelant ses descendants à l’imiter, sans permettre toutefois qu’elle s’étendît trop, de peur de s’avilir. Dans un si grand nombre d’années remplies par tant de guerres, on ne remporta que deux fois les dépouilles opimes, tant la fortune fut avare de cet honneur.

11[modifier]

(1) Tandis que les Romains sont à ces solennités religieuses, les Antemnates saisissent l’occasion, et envahissent leurs frontières abandonnées. Une légion romaine s’y porte aussitôt, et surprend l’ennemi dispersé dans la campagne. (2) À la première attaque, au premier cri de guerre, les Antemnates sont mis en fuite, leur ville prise. Alors Hersilie, femme de Romulus, obsédée par les supplications de ses compagnes enlevées, profite de l’enivrement d’une double victoire pour supplier le vainqueur de faire grâce à leurs parents et de les recevoir dans la ville naissante : c’est le moyen, suivant elle, d’en accroître la puissance par la concorde. Elle l’obtient sans peine.

(3) Il marche ensuite contre les Crustuminiens qui venaient l’attaquer ; mais ceux-ci, déjà découragés par les revers de leurs alliés, font encore moins de résistance. (4) On envoya des colonies chez les uns et chez les autres. Il se présenta plus de monde pour Crustuminum, à cause de la fertilité du pays ; tandis que de fréquentes émigrations, de la part surtout des familles appartenant aux femmes enlevées, venaient de ces lieux mêmes grossir la population romaine.

(5) La dernière guerre fut celle des Sabins ; ce fut aussi la plus sérieuse : car ce peuple agit sans précipitation ni colère ; ses menaces ne précédèrent point l’agression ; (6) mais sa prudence ne rejeta point les conseils de la ruse. Spurius Tarpéius commandait dans la citadelle de Rome. Sa fille, gagnée par l’or de Tatius, promet de livrer la citadelle aux Sabins. Elle en était sortie par hasard, allant puiser de l’eau pour les sacrifices. (7) À peine introduits, les Sabins l’écrasent sous leurs armes, et la tuent, soit pour faire croire que la force seule les avait rendus maîtres de ce poste, soit pour prouver que nul n’est tenu à la fidélité envers un traître. (8) On ajoute que les Sabins, qui portaient au bras gauche des bracelets d’or d’un poids considérable et des anneaux enrichis de pierres précieuses, étaient convenus de donner, pour prix de la trahison, les objets qu’ils avaient à la main gauche. De là, ces boucliers qui, au lieu d’anneaux d’or, payèrent la jeune fille, et qui l’ensevelirent sous leur masse. (9) Selon d’autres, en demandant aux Sabins les ornements de leurs mains gauches, Tarpéia entendait effectivement parler de leurs armes ; mais les Sabins, soupçonnant un piège, l’écrasèrent sous le prix même de sa trahison.

12[modifier]

(1) Quoi qu’il en soit, ils étaient maîtres de la citadelle. Le lendemain, l’armée romaine, rangée en bataille, couvrait de ses lignes l’espace compris entre le mont Palatin et le mont Capitolin. Les Sabins n’étaient point encore descendus à sa rencontre, que, déjà transportée par la colère et le désir de reprendre la place, elle s’élance sur la hauteur. (2) De part et d’autre les chefs animent les combattants ; c’était Mettius Curtius du côté des Sabins ; du côté des Romains, Hostus Hostilius. Celui-ci, placé au premier rang et malgré le désavantage de la position, soutenait les siens de son audace et de son courage ; (3) mais à peine fut-il tombé que l’armée romaine plie tout à coup, et est refoulée jusqu’à la vieille porte du Palatin. Entraîné lui-même par la multitude des fuyards, Romulus élève ses armes vers le ciel : (4) "Jupiter, s’écrie-t-il, c’est pour obéir à tes ordres, c’est sous tes auspices sacrés qu’ici, sur le mont Palatin, j’ai jeté les fondements de cette ville. Déjà la citadelle, achetée par un crime, est au pouvoir des ennemis ; eux-mêmes ont franchi le milieu du vallon, et ils avancent jusqu’ici. (5) Mais toi, père des dieux et des hommes, repousse-les du moins de ces lieux ; rends le courage aux Romains, et suspends leur fuite honteuse. (6) Ici même je te voue, sous le nom de Jupiter Stator, un temple, éternel monument du salut de Rome préservée par la protection puissante."

(7) Il dit ; et, comme il eût senti sa prière exaucée : "Romains, poursuit-il, Jupiter très bon et très grand ordonne que vous vous arrêtiez et que vous retourniez au combat." Ils s’arrêtent en effet, comme s’ils obéissaient à la voix du ciel. Romulus vole aux premiers rangs. (8) Mettius Curtius, à la tête des Sabins, était descendu de la citadelle, et avait poursuivi les Romains en déroute dans toute la longueur du Forum. Il approchait déjà de la porte du Palatin, et criait : "Ils sont vaincus, ces hôtes perfides, ces lâches ennemis ; ils savent enfin qu’autre chose est d’enlever des jeunes filles, autre chose de combattre des hommes." (9) À cette orgueilleuse apostrophe, Romulus fond sur Mettius avec une troupe de jeunes gens des plus braves. Mettius alors combattait à cheval ; il devenait plus facile de le repousser. On le poursuit, et le reste de l’armée romaine, enflammé par l’audace de son roi, enfonce les Sabins à leur tour. (10) Mettius, dont le cheval est épouvanté par le tumulte de la poursuite, est jeté dans un marais. Le danger qui environne un personnage aussi important attire l’attention des Sabins. Les uns le rassurent et l’appellent, les autres l’encouragent, et Mettius parvient enfin à s’échapper. Le combat recommence au milieu du vallon ; mais là encore l’avantage demeure aux Romains.

13[modifier]

(1) Alors, les mêmes Sabines, dont l’enlèvement avait allumé la guerre, surmontent, dans leur désespoir, la timidité naturelle à leur sexe, se jettent intrépidement, les cheveux épars et les vêtements en désordre, entre les deux armées et au travers d’une grêle de traits : elles arrêtent les hostilités, enchaînent la fureur, (2) et s’adressant tantôt à leurs pères, tantôt à leurs époux, elles les conjurent de ne point se souiller du sang sacré pour eux, d’un beau-père ou d’un gendre, de ne point imprimer les stigmates du parricide au front des enfants qu’elles ont déjà conçus, de leurs fils à eux et de leurs petits-fils. (3) "Si cette parenté, dont nous sommes les liens, si nos mariages vous sont odieux, tournez contre nous votre colère : nous la source de cette guerre, nous la cause des blessures et du massacre de nos époux et de nos pères, Nous aimons mieux périr que de vivre sans vous, veuves ou orphelines." (4) Tous ces hommes, chefs et soldats, sont émus ; ils s’apaisent tout à coup et gardent le silence. Les chefs s’avancent pour conclure un traité, et la paix n’est pas seulement résolue, mais aussi la fusion des deux états en un seul. Les deux rois se partagent l’empire, dont le siège est établi à Rome. (5) Ainsi, la puissance de Rome est doublée. Mais, pour qu’il soit accordé quelque faveur aux Sabins, les Romains prennent, de la ville de Cures, le surnom de Quirites. En témoignage de ce combat, le marais dans lequel Curtius faillit d’être englouti avec son cheval fut appelé le lac Curtius.

(6) Une paix si heureuse, succédant tout à coup à une guerre si déplorable, rendit les Sabines plus chères à leurs maris, à leurs pères, et surtout à Romulus. Aussi, lorsqu’il partagea le peuple en trente curies, il les désigna par le nom de ces femmes. Leur nombre surpassait sans doute le nombre des curies ; mais la tradition ne nous a point appris si leur âge, leur rang, celui de leurs maris, ou le sort enfin décidèrent de l’application de ces noms. (8) À la même époque, on créa trois centuries de cavaliers, appelées, la première, Ramnenses, de Romulus ; la seconde, Titienses, de Titus Tatius. On ignore l’étymologie de Lucères, nom de la troisième. Depuis ce temps, non seulement la souveraineté fut commune aux deux rois, mais elle fut aussi exercée par l’un et l’autre dans une parfaite harmonie.

Les dernières guerres de Romulus (Lavinates, Véiens, Fidénates)[modifier]

14[modifier]

(1) Quelques années après, des parents du roi Tatius ayant maltraité les députés des Laurentins, ce peuple réclama, au nom du droit des gens. Mais le crédit et les sollicitations des agresseurs eurent plus de succès auprès de Tatius ; (2) aussi leur châtiment retomba-t-il sur sa tête. Il était venu à Lavinium pour la célébration d’un sacrifice solennel ; il y fut tué au milieu d’un soulèvement. (3) Romulus ne montra pas, dit-on, dans cette circonstance, toute la douleur convenable, soit qu’il n’eût partagé le trône qu’avec regret, soit que le meurtre de Tatius lui parût juste. Il ne prit pas même les armes ; seulement, comme l’outrage reçu par les députés voulait être expié, Rome et Lavinium renouvelèrent leur traité.

(4) Mais cette paix inspira peu de confiance. Un autre orage plus menaçant éclatait presque aux portes de Rome. Le voisinage de cette ville, dont la puissance grandissait chaque jour, inquiétait les Fidénates : sans attendre qu’elle réalise tout ce que semble lui promettre l’avenir, ils commencent à lui faire la guerre. Ils arment leur jeunesse, la mettent en campagne, et dévastent le territoire qui est entre Rome et Fidènes. (5) De là, ils tournent vers la gauche, parce que, sur la droite, le Tibre leur opposait un obstacle, et sèment devant eux la terreur et la désolation. Les habitants des campagnes fuient en tumulte, et leur retraite précipitée dans Rome y porte la première nouvelle de l’invasion.

(6) L’imminence du péril n’admettait pas de retard. Romulus alarmé fait sortir son armée, et vient camper à un mille de Fidènes. (7) Là, il laisse une garde peu nombreuse et se remet en marche avec toutes ses forces. Il en met une partie en embuscade dans des lieux couverts de broussailles, et marche ensuite avec la plus grande partie de son infanterie et toute sa cavalerie. Ce mouvement, opéré avec une apparence de bravade et de désordre, et les incursions de la cavalerie jusque sous les portes de la ville, attirent les ennemis : c’était là ce que voulait Romulus. Des charges de cavalerie rendirent aussi plus naturelle la fuite que ses soldats devaient simuler. (8) En effet, tandis que les cavaliers exécutent leurs manœuvres, et qu’ils semblent hésiter entre le désir de fuir et l’honneur de combattre, l’infanterie lâche pied : aussitôt les Fidénates ouvrent les portes de la ville ; ils affluent dans la plaine, se jettent en masse sur l’armée romaine, la chassent devant eux, et entraînés par l’ardeur d’une poursuite acharnée, s’engagent dans l’embuscade. (9) Mais les soldats romains qui l’occupent se montrent tout à coup, fondent sur eux, et les prennent en flanc ; ceux-ci s’épouvantent, et la réserve du camp, qui s’ébranle à son tour, accroît encore leur frayeur. L’effroi, qui les frappe de toutes parts, laisse à peine à Romulus et à sa cavalerie le temps de faire volte face ; ils prennent la fuite ; (10) et, comme cette fuite est réelle, ils regagnent la ville avec plus de désordre et de précipitation qu’ils n’en avaient mis à poursuivre ceux qui ne fuyaient que par artifice ; (11) mais ils n’échappent pas davantage à l’ennemi. Les Romains les poussent l’épée dans les reins, et, avant qu’on ait eu le temps de refermer les portes, vainqueurs et vaincus entrent ensemble, comme si ce n’était qu’une seule armée.

15[modifier]

(1) Des Fidénates, le feu de la guerre se communique aux Véiens, lesquels, descendant comme eux des Étrusques, étaient liés à leur cause par la communauté d’origine, et par l’irritation de leur défaite ; outre qu’ils songeaient avec crainte à la proximité d’une ville dont les armes devaient menacer tous les voisins. Ils se répandent donc sur ses frontières, plutôt pour s’y livrer au pillage, que pour y faire une guerre en règle. (2) C’est pourquoi ils ne se fixent nulle part, ils n’attendent pas l’armée romaine. Chargés de butin, ils reviennent à Véies. Les Romains, trouvant la campagne libre, se disposent néanmoins à provoquer un engagement décisif ; ils passent le Tibre, et plantent leur camp. (3) À la nouvelle de leurs préparatifs et de leur marche sur la ville, les Véiens sortent et s’avancent à la rencontre de l’ennemi. Il leur semblait plus convenable de vider la querelle dans une bataille, que de se retrancher derrière des murs, et d’y combattre pour leurs foyers.

(4) Dans cette circonstance, Romulus, dédaignant la ruse, vainquit avec l’aide seule de ses troupes déjà vieillies au métier de la guerre. Il poursuivit les Véiens battus jusque sous leurs remparts, et n’essaya pas d’assiéger leur ville, doublement forte par ses murailles et par sa position. Il revint sur ses pas, et ravagea le pays, plutôt pour user de représailles que par amour du butin. (5) Ces dévastations, jointes à la perte de la bataille, achevèrent la ruine des Véiens. Ils envoient des députés à Rome, et proposent la paix ; une trêve de cent ans leur est accordée, mais au prix d’une partie de leur territoire.

La mort de Romulus[modifier]

(6) Tels sont, à peu près, les événements militaires et politiques du règne de Romulus. Ils s’accordent assez avec l’opinion de la divinité de l’origine de ce roi, et ce qu’on a écrit touchant les circonstances miraculeuses qui suivirent sa mort. Rien ne dément cette opinion, surtout si l’on considère le courage que déploya Romulus dans le rétablissement de son aïeul sur le trône, son projet gigantesque de bâtir une ville, et son habileté à la rendre forte, par le parti qu’il savait tirer, soit de la paix, soit de la guerre. (7) Cette force, qu’elle recevait de son fondateur, Rome en usa si bien, que, depuis ces premiers progrès, sa tranquillité, pendant quarante ans, ne fut jamais troublée. (8) Romulus fut cependant plus cher au peuple qu’au sénat ; mais il était surtout aimé des soldats. Il en avait choisi trois cents, qu’il appelait Célères, pour garder sa personne, et il les conserva toujours, non seulement durant la guerre, mais encore pendant la paix.

16[modifier]

(1) Après ces immortels travaux, et un jour qu’il assistait à une assemblée, dans un lieu voisin du marais de la Chèvre, pour procéder au recensement de l’armée, survint tout à coup un orage, accompagné d’éclats de tonnerre, et le roi, enveloppé d’une vapeur épaisse, fut soustrait à tous les regards. Depuis, il ne reparut plus sur la terre. (2) Quand l’effroi fut calmé, quand à l’obscurité profonde eut succédé un jour tranquille et pur, le peuple romain, voyant la place de Romulus inoccupée, semblait peu éloigné de croire au témoignage des sénateurs, lesquels, demeurés près du roi, affirmaient que, pendant l’orage, il avait été enlevé au ciel. Cependant, comme si l’idée d’être à jamais privé de son roi l’eût frappé de terreur, il resta quelque temps dans un morne silence. (3) Enfin, entraînés par l’exemple de quelques-uns, tous, par acclamations unanimes, saluent Romulus, dieu, fils de dieu, roi et père de la ville romaine. Ils lui demandent ; ils le conjurent de jeter toujours un regard propice sur sa postérité. (4) Je suppose qu’il ne manqua pas alors de gens qui accusèrent tout bas les sénateurs d’avoir déchiré Romulus de leurs propres mains ; le bruit même s’en répandit, mais n’acquit jamais beaucoup de consistance. Cependant l’admiration qu’il inspirait, et la terreur du moment, ont consacré le merveilleux de la première tradition.

(5) On ajoute que la révélation d’un citoyen vint fortifier encore cette croyance. Tandis que Rome inquiète déplorait la mort de son roi, et laissait percer sa haine contre les sénateurs, Proculus Julius, autorité grave, dit-on, même à propos d’un fait aussi extraordinaire, s’avança au milieu de l’assemblée, et dit : (6) "Romains, le père de cette ville, Romulus, descendu tout à coup des cieux, m’est apparu ce matin au lever du jour. Frappé de terreur et de respect, je restais immobile, tâchant d’obtenir de lui, par mes prières, qu’il me permît de contempler son visage : (7) "Va, dit-il, annoncer à tes concitoyens que cette ville que j’ai fondée, ma Rome, sera la reine du monde ; telle est la volonté du ciel. Que les Romains se livrent donc tout entiers à la science de la guerre ; qu’ils sachent, et après eux leurs descendants, que nulle puissance humaine ne pourra résister aux armes de Rome." À ces mots, continua Proculus, il s’éleva dans les airs. (8) Il est étonnant qu’on ait si facilement ajouté foi à un pareil discours, et aussi combien la certitude de l’immortalité de Romulus adoucit les regrets du peuple et de l’armée.

3. Numa Pompilius (715 à 673 av. J.-C.)[modifier]

Le premier interrègne et l’avènement de Numa Pompilius[modifier]

17[modifier]

(1) Cependant l’ambition du trône et les rivalités agitaient le sénat. Nul, parmi ce peuple nouveau, n’ayant encore de supériorité constatée, les prétentions ne s’élevaient pas encore entre les citoyens ; la question se débattait entre les deux races de peuple. (2) Les Sabins d’origine, qui depuis la mort de Tatius n’avaient pas eu de roi de leur nation, et qui, dans cette société fondée sur l’égalité des droits, craignaient de perdre ceux qu’ils avaient à l’empire, exigeaient que le roi fût élu dans le corps des Sabins. Les vieux Romains, de leur côté, repoussaient un roi étranger. (3) Cependant ce conflit de volonté n’empêchait pas les citoyens de vouloir unanimement le gouvernement monarchique. On ignorait encore les douceurs de la liberté. (4) Mais cette ville sans gouvernement, cette armée sans chef, environnées d’une foule de petits états toujours en fermentation, faisaient craindre aux sénateurs l’attaque imprévue de quelque peuple étranger. On sentait le besoin d’un chef, mais personne ne pouvait se résoudre à céder.

(5) Enfin, il fut convenu que les sénateurs, au nombre de cent, seraient partagés en dix décuries, dont chacune devrait conférer à l’un de ses membres l’exercice de l’autorité. La puissance était collective : un seul en portait les insignes, et marchait précédé des licteurs. (6) La durée en était de cinq jours pour chaque individu et à tour de rôle. La royauté resta ainsi suspendue pendant un an, et l’on donna à cette vacance le nom d’interrègne, encore en usage aujourd’hui. (7) Le peuple, alors, se plaignit vivement de ce qu’on eût aggravé sa servitude, et qu’au lieu d’un maître il en eut cent. Il paraissait décidé à ne plus souffrir désormais qu’un roi, et à le choisir lui-même. (8) Les sénateurs conclurent de ces dispositions du peuple qu’ils devaient résigner volontairement les pouvoirs qu’on allait leur arracher. (9) Mais, en abandonnant au peuple la toute-puissance, ils en retinrent effectivement plus qu’ils n’en accordaient ; car ils subordonnèrent l’élection du roi par le peuple à la ratification du sénat. Cette prérogative usurpée s’est perpétuée jusqu’ici dans le sénat, pour la sanction des lois et les nominations aux emplois de la magistrature ; mais ce n’est plus qu’une formalité vaine. Avant que le peuple aille aux voix, le sénat ratifie la décision des comices, quelle qu’elle soit.

(10) Mais, à cette époque, l’interroi convoqua l’assemblée, et dit : "Romains, au nom de la gloire, du bien-être et de la prospérité de Rome, nommez vous-mêmes votre roi : tel est le vœu du sénat. Nous ensuite, si vous donnez à Romulus un successeur digne de lui, nous ratifierons votre choix." (11) Le peuple fut si flatté de cette condescendance, que, pour ne pas être vaincu en générosité, il se contenta d’ordonner que l’élection serait déférée au sénat.

18[modifier]

(1) Dans ce temps-là vivait Numa Pompilius, célèbre par sa justice et par sa piété. Il demeurait à Cures, chez les Sabins. C’était un homme très versé, pour son siècle, dans la connaissance de la morale divine et humaine. (2) C’est à tort qu’à défaut d’autre on lui a donné pour maître Pythagore de Samos. Il est avéré que ce fut sous le règne de Servius Tullius, plus de cent ans après Numa, que Pythagore vint à l’extrémité de l’Italie, dans le voisinage de Métaponte, d’Héraclée et de Crotone, tenir une école de jeunes gens voués au culte de ses théories. (3) Et même en admettant qu’il eût été contemporain de Numa, de quels lieux eût-il attiré des hommes épris de l’amour de s’instruire ? par quelle voie le bruit de son nom était-il arrivé jusque chez les Sabins ? quelle langue l’aidait à communiquer ? et comment enfin un homme seul aurait-il pu pénétrer à travers tant de nations, aussi différentes de mœurs que de langage ? (4) Je pense plutôt que Numa puisait en lui même les principes de vertu qui réglaient son âme, et que le complément de son éducation fut moins l’effet de ses études dans les écoles philosophiques étrangères, que de la discipline mâle et rigoureuse des Sabins, la nation la plus austère de l’antiquité.

(5) À ce nom de Numa, et bien que l’élection d’un roi parmi les Sabins dût sembler constituer la prépondérance de ce peuple, personne, parmi les sénateurs romains, n’osa préférer à un tel homme, ni soi, ni tout autre de son parti, sénateur ou citoyen, et tous, sans exception, décernèrent la couronne à Numa Pompilius. (6) Mandé à Rome, il voulut, à l’exemple de Romulus, qui n’avait jeté les fondements de la ville et pris possession de la royauté qu’après avoir consulté les augures, interroger les dieux sur son élection. Un augure, qui dut à cet honneur de conserver à perpétuité ce sacerdoce public, conduisit Numa sur le mont Capitolin. Là, il fit asseoir sur une pierre le nouveau roi, la face tournée au midi, (7) et lui-même, ayant la tête voilée, et dans la main un bâton recourbé, sans noeuds, appelé ’lituus’, prit place à sa gauche. Alors, promenant ses regards sur la ville et la campagne, il adressa aux dieux ses prières ; il traça en idée des limites imaginaires à l’espace compris centre l’Orient et l’Occident, plaçant la droite au midi et la gauche au nord ; (8) puis, aussi loin que sa vue pouvait s’étendre, il désigna, en face de lui, un point imaginaire. Enfin, prenant le ’lituus’ dans la main gauche, et étendant la droite sur la tête de Numa, il prononça cette prière : (9) "Grand Jupiter, si la volonté divine est que Numa, dont je touche la tête, règne sur les Romains, apprends-nous cette volonté par des signes non équivoques, dans l’espace que je viens de fixer." (10) Il définit ensuite la nature des auspices qu’il demandait, et lorsqu’ils se furent manifestés, Numa, déclaré roi, quitta le temple.

Les réalisations de Numa[modifier]

19[modifier]

(1) Désormais maître du trône, Numa voulut que la ville naissante, fondée par la violence et par les armes, le fût de nouveau par la justice, par les lois et la sainteté des mœurs : (2) et comme il lui semblait impossible, au milieu de guerres perpétuelles, de faire accepter ce nouvel ordre de choses à des esprits dont le métier des armes avait nourri la férocité, il crut devoir commencer par adoucir cet instinct farouche, en le privant par degrés de son aliment habituel. Dans ce but, il éleva le temple de Janus. Ce temple, construit au bas de l’Argilète, devint le symbole de la paix et de la guerre. Ouvert, il était le signal qui appelait les citoyens aux armes ; fermé, il annonçait que la paix régnait entre toutes les nations voisines. (3) Deux fois il a été fermé depuis le règne de Numa, la première, sous le consulat de Titus Manlius, à la fin de la première guerre punique ; la seconde, sous César Auguste, lorsque, par un effet de la bonté des dieux, nous vîmes, après la bataille d’Actium, la paix acquise au monde, et sur terre et sur mer.

(4) Quand donc Numa l’eut fermé, quand par des traités et par des alliances il eut consommé l’union entre Rome et les peuples circonvoisins, quand il eut dissipé les inquiétudes sur le retour probable de tout danger extérieur, il redouta l’influence pernicieuse de l’oisiveté sur des hommes que la crainte de l’ennemi et les habitudes de la guerre avaient contenus jusqu’alors. Il pensa d’abord qu’il parviendrait plus aisément à adoucir les mœurs grossières de cette multitude et à dissiper son ignorance, en versant dans les âmes le sentiment profond de la crainte des dieux. (5) Mais ce but ne pouvait être atteint sans une intervention miraculeuse. Numa feignit donc d’avoir des entretiens nocturnes avec la déesse Égérie. Il disait que, pour obéir à ses ordres, il instituait les cérémonies religieuses les plus agréables aux dieux, et un sacerdoce particulier pour chacun d’eux.

(6) Avant tout, il divisa l’année suivant les cours de la lune, en douze mois ; mais comme chaque révolution lunaire n’est pas régulièrement de trente jours, et que par conséquent l’année solaire eût été incomplète, il suppléa cette lacune par l’interposition des mois intercalaires, et il les disposa de telle façon que tous les vingt-quatre ans, le soleil se retrouvant au même point d’où il était parti, chaque lacune annuelle était réparée. (7) Il établit aussi les jours fastes et les jours néfastes, car il pressentait déjà l’utilité de suspendre parfois la vie politique.

20[modifier]

(1) Il songea ensuite à créer des prêtres, quoiqu’il remplît lui-même la plupart des fonctions qu’exerce aujourd’hui le flamine de Jupiter. (2) Mais il prévoyait que cette cité belliqueuse compterait plus de princes semblables à Romulus qu’à Numa, de princes faisant la guerre et y marchant en personne ; et, de peur que les fonctions de roi ne gênassent les fonctions de prêtre, il créa un flamine, avec mission de ne jamais quitter les autels de Jupiter, le revêtit d’insignes augustes, et lui donna la chaise curule pareille à celle des rois. Il lui adjoignit deux autres flamines, l’un consacré à Mars, l’autre à Quirinus. (3) Il fonda ensuite le collège des Vestales, sacerdoce emprunté aux Albains, et qui n’était point étranger à la famille du fondateur de Rome. Il leur assigna un revenu sur l’état, afin de les enchaîner exclusivement et à toujours aux nécessités de leur ministère : le vœu de virginité et d’autres distinctions achevèrent de leur imprimer un caractère vénérable et sacré. (4) Il institua aussi en l’honneur de Mars Gradivus douze prêtres, sous le nom de saliens ; il leur donna pour insignes la tunique brodée, recouverte, sur la poitrine, d’une cuirasse d’airain ; leurs fonctions étaient de porter les boucliers sacrés qu’on nomme anciles, et de courir par la ville en chantant des vers et en exécutant des danses et des mouvements de corps particulièrement affectés à cette solennité. (5) Il nomma grand pontife Numa Marcius, fils de Marcus, sénateur ; il lui confia la surveillance de tout ce qui tenait à la religion. Par des règlements consignés dans des registres spéciaux, il lui conféra la prérogative de diriger les cérémonies religieuses, de déterminer la nature des victimes, à quels jours et dans quels temples elles seraient immolées, quels fonds subviendraient à toutes ces dépenses, (6) et enfin, la juridiction sur tous les sacrifices célébrés soit publiquement, soit dans l’intérieur des familles. Ainsi, le peuple savait où venir puiser des lumières, et la religion ne courait pas le risque d’être offensée par l’oubli des rites nationaux et l’introduction des rites étrangers. (7) Le grand pontife ne réglait pas seulement les sacrifices aux dieux du ciel, mais encore les sacrifices aux dieux mânes, et les cérémonies funéraires, et il apprenait aussi à distinguer, parmi les prodiges annoncés par la foudre et d’autres phénomènes, ceux qui demandaient une expiation. Pour obtenir des dieux la connaissance de ces secrets, Numa dédia, sur le mont Aventin, un autel à Jupiter Elicius, et consulta le dieu par la voie des augures, sur les prodiges qui étaient dignes d’attention.

21[modifier]

(1) Ces expiations, ces rapprochements intimes entre le peuple et les ministres de la religion, cette tendance nouvelle des esprits vers les exercices pieux, firent perdre à cette multitude ses habitudes de violence et tomber ses armes ; et la constante sollicitude des dieux, qui paraissaient intervenir dans la direction des destinées humaines, pénétra les cœurs d’une piété si vive, que la foi et la religion du serment, à défaut de la crainte des lois et des châtiments, eussent suffi pour contenir les citoyens de Rome. (2) Tous, d’ailleurs, réglaient leurs mœurs sur celles de Numa, leur unique exemple ; aussi les peuples voisins, qui jusqu’alors avaient vu dans Rome, non pas une ville, mais un camp planté au milieu d’eux pour troubler la tranquillité générale, se sentirent peu à peu saisis pour elle d’une telle vénération, qu’ils eussent considéré comme un sacrilège la moindre hostilité contre une ville occupée tout entière au service des dieux.

(3) Plus d’une fois, sans témoins, et comme s’il se fût rendu à une conférence avec la déesse, Numa se retirait dans un bois, traversé par une fontaine dont les eaux intarissables s’échappaient du fond d’une grotte obscure. Ce bois fut par lui consacré aux muses, parce qu’elles y tenaient conseil avec son épouse Égérie. (4) La Bonne Foi eut aussi un temple consacré à elle seule. Numa voulut que les prêtres de ce temple y allassent montés dans un char couvert, à deux chevaux, et qu’ils eussent, pendant les cérémonies, la main enveloppée jusqu’aux doigts ; voulant dire que la bonne foi devait être protégée, et que la main en est le symbole et le siège. (5) Il institua beaucoup d’autres sacrifices, et les lieux destinés à leur célébration reçurent des prêtres le nom d’Argées. Mais la plus belle, la plus grande de ses œuvres, fut d’avoir maintenu, pendant toute la durée de son règne, la paix et la solidité de ses institutions. (6) Ainsi deux rois agrandirent successivement la cité romaine, l’un par la guerre, l’autre par la paix. Romulus avait régné trente-sept ans, Numa quarante-trois. Rome alors était puissante, et les arts dont elle était redevable à la fois à la paix et à la guerre, avaient perfectionné sa civilisation.

4. Tullus Hostilius (672 à 641 av. J.-C.)[modifier]

Avènement de Tullus Hostilius. La déclaration de guerre avec Albe[modifier]

22[modifier]

(1) La mort de Numa ramena un interrègne. Mais le peuple élut roi Tullus Hostilius, petit-fils de cet Hostilius qui s’était illustré contre les Sabins, dans le combat au pied de la citadelle. Le sénat ratifia l’élection. (2) Ce prince, loin de ressembler à son prédécesseur, était d’une nature plus belliqueuse encore que Romulus. Sa jeunesse, sa vigueur et la gloire de son aïeul, animaient son courage. Persuadé qu’un état s’énerve dans l’inaction, il cherchait de toutes parts des prétextes de guerre.

(3) Le hasard voulut que des laboureurs des pays de Rome et d’Albe se livrassent les uns envers les autres à des déprédations réciproques. (4) Albe alors était gouvernée par Caius Cluilius. Chaque parti envoya, presque dans le même temps, des ambassadeurs pour demander réparation. Tullus avait ordonné aux siens d’exposer, avant tout, leur requête ; il s’attendait à un refus de la part des Albains, ce qui lui fournissait un légitime sujet de guerre. (5) Les Albains mirent plus de lenteur dans la négociation. Accueillis par Tullus, admis à sa table, ils rivalisèrent avec le prince de prévenance et de courtoisie. Dans cet intervalle, les députés romains avaient présenté leurs réclamations, et sur le refus des Albains, ils leur avaient déclaré la guerre pour le trentième jour. Tullus en est informé. (6) Il mande alors à une conférence les députés d’Albe, et les requiert d’expliquer le motif de leur voyage. Ceux-ci, ne sachant pas encore ce qui s’est passé, et afin de gagner du temps, allèguent de vaines excuses : "C’est bien malgré eux qu’ils s’exposent à déplaire à Tullus ; mais ils subissent la loi de leurs instructions. Ils viennent réclamer la restitution de ce qu’on leur a enlevé, et, s’ils ne l’obtiennent, ils ont ordre de déclarer la guerre." (7) À cela, Tullus répond : "Annoncez donc à votre roi que le roi des Romains atteste les dieux que celui des deux peuples qui le premier a dédaigné de faire droit à la requête des députés doit être responsable des conséquences funestes de cette guerre."

23[modifier]

(1) Les Albains portent chez eux cette réponse. Des deux côtés on se prépare avec ardeur à la guerre. Ce conflit avait tout le caractère d’une guerre civile, car il mettait, pour ainsi dire, aux prises les pères et les enfants. Les deux peuples étaient de sang troyen ; Lavinium tirait son origine de Troie ; Albe de Lavinium ; et les Romains descendaient des rois d’Albe. (2) Cependant l’issue de la guerre rendit la querelle moins déplorable. On ne combattit point en bataille rangée ; on détruisit seulement les maisons de l’une des deux villes, et la fusion s’opéra entre les deux peuples.

(3) Les Albains envahirent les premiers, avec une armée formidable, le territoire de Rome. Leur camp n’en était pas à plus de cinq milles ; ils l’avaient entouré d’un fossé, lequel fut, pendant quelques siècles, appelé du nom de leur chef, ’le fossé Cluilius’, jusqu’à ce que le temps eût fait disparaître et la chose et le nom. (4) Cluilius, étant mort dans le camp, les Albains créent dictateur Mettius Fufétius. Mais le fougueux Tullus, dont l’audace s’était accrue par la mort de Cluilius, s’en va publiant partout que la vengeance des dieux, après s’être manifestée d’abord sur la personne du chef, menace de punir du crime de cette guerre impie quiconque porte le nom Albain. Puis, à la faveur de la nuit, il tourne le camp ennemi, et envahit à son tour le territoire d’Albe. (5) Ce coup de main fait sortir Mettius de ses retranchements. Il s’approche le plus possible de l’ennemi, et de là il envoie un émissaire à Tullus, avec ordre d’exposer au roi l’utilité d’une entrevue avant d’engager l’action ; que s’il accorde cette entrevue, il a, lui Mettius, à faire des propositions dont la teneur intéresse Rome et Albe tout ensemble. (6) Tullus ne se refuse point à l’entrevue, quoiqu’il en attende peu de fruit, et range son armée en bataille. Le même mouvement s’exécute parmi les Albains.

Alors le général albain prend la parole : (7) "Des attaques injustes, dit-il, du butin enlevé contre la foi des traités, réclamé et non rendu, sont les causes de cette guerre. Ce sont celles du moins que j’ai entendu donner par notre roi Cluilius, celles que tu produiras sans doute aussi toi-même, ô Tullus ! Mais, sans recourir à des raisons spécieuses, et pour déclarer ici la vérité, je dis que l’ambition seule arme l’un contre l’autre deux peuples voisins, deux peuples unis par les liens du sang. (8) Si nous faisons bien ou mal, c’est ce dont je ne décide pas ; ce soin regarde les auteurs de la querelle. Quant à cette guerre, comme chef des Albains, je dois la soutenir. Je veux, Tullius. te soumettre un simple avis. Nous sommes environnés, toi et les miens, par la nation étrusque ; le danger est grand pour tous, plus grand même pour vous ; et vous le savez d’autant mieux que vous êtes plus voisins. Les Étrusques sont tout-puissants sur terre, et plus encore sur mer. (9) Souviens-toi qu’au moment où tu donneras le signal du combat, ce peuple, les yeux fixés sur les deux armées, attendra que nous soyons épuisés et affaiblis pour attaquer à la fois le vainqueur et le vaincu. Puis donc qu’au lieu de nous contenter d’une liberté assurée, nous courons les chances de la servitude, en convoitant la conquête d’une domination douteuse ; au nom des dieux, trouvons un moyen qui, sans dommage sérieux pour les deux peuples et sans effusion de sang, puisse décider enfin lequel des deux doit commander à l’autre." (10) Tullus, bien que l’espérance de la victoire le rendît plus intraitable, agréa néanmoins cette proposition. Mais, tandis que les deux chefs cherchaient ce moyen, la fortune prit soin de le leur fournir.

La conclusion du premier traité et le combat des Horaces et des Curiaces[modifier]

24[modifier]

(1) Il y avait par hasard dans chacune des deux armées trois frères jumeaux, à peu près de même force et de même âge. C’étaient les Horaces et les Curiaces. L’exactitude de leur nom est suffisamment constatée, et les annales de l’antiquité offrent peu d’actions aussi illustres que la leur. Toutefois cette illustration même n’a pas prévalu contre l’incertitude qui subsiste encore aujourd’hui, de savoir à quelle nation les Horaces, à laquelle les Curiaces appartenaient. Les auteurs varient là-dessus. J’en trouve cependant un plus grand nombre qui font les Horaces Romains ; et j’incline vers cette opinion. (2) Chacun des deux rois charge donc ces trois frères de combattre pour la patrie. Là où sera la victoire, là sera l’empire. Cette condition est acceptée, et l’on convient du temps et du lieu du combat. (3) Préalablement, un traité conclu entre les Romains et les Albains porte cette clause principale, que celui des deux peuples qui resterait vainqueur exercerait sur le vaincu un empire doux et modéré.

Dans tous les traités, les conditions varient ; la formule de tous est la même. (4) Voici l’acte de cette espèce le plus ancien qui nous ait été transmis. Le fécial, s’adressant à Tullus lui dit : "Roi, m’ordonnes-tu de conclure un traité avec le père patrat du peuple albain ? " Et sur la réponse affirmative, il ajouta : "Je te demande l’herbe sacrée. -- Prends-la pure, répliqua Tullus." (5) Alors le fécial apporta de la citadelle l’herbe pure, et s’adressant de nouveau à Tullus : "Roi, dit-il, me nommes-tu l’interprète de ta volonté royale et de celle du peuple romain des Quirites ? Agrées-tu les vases sacrés, les hommes qui m’accompagnent ? -- Oui, répondit le roi, sauf mon droit et celui du peuple romain."

(6) Le fécial était Marcus Valérius : il créa ’père patrat’ Spurius Fusius, en lui touchant la tête et les cheveux avec la verveine. Le père patrat prêta le serment et sanctionna le traité. Il employa, à cet effet, une longue série de formules consacrées qu’il est inutile de rapporter ici. (7) Ces conditions lues, le fécial reprit : "Écoute, Jupiter, écoute, père patrat du peuple albain ; écoute aussi, peuple albain. Le peuple romain ne violera jamais le premier les conditions et les lois. Les conditions inscrites sur ces tablettes ou sur cette cire viennent de vous être lues, depuis la première jusqu’à la dernière, sans ruse ni mensonge. Elles sont, dès aujourd’hui, bien entendues pour tous. Or, ce ne sera pas le peuple romain qui s’en écartera le premier. (8) S’il arrivait que, par une délibération publique ou d’indignes subterfuges, il les enfreignit le premier, alors, grand Jupiter, frappe le peuple romain comme je vais frapper aujourd’hui ce porc ; et frappe-le avec d’autant plus de rigueur que ta puissance et ta force sont plus grandes." (9) Il finit là son imprécation, puis frappa le porc avec un caillou. De leur côté, les Albains, par l’organe de leur dictateur et de leurs prêtres, répétèrent les mêmes formules, et prononcèrent le même serment.

25[modifier]

(1) Le traité conclu, les trois frères, de chaque côté, prennent leurs armes, suivant les conventions. La voix de leurs concitoyens les anime. Les dieux de la patrie, la patrie elle-même, tout ce qu’il y a de citoyens dans la ville et dans l’armée ont les yeux fixés tantôt sur leurs armes, tantôt sur leurs bras. Enflammés déjà par leur propre courage, et enivrés du bruit de tant de voix qui les exhortaient, ils s’avancent entre les deux armées. (2) Celles-ci étaient rangées devant leur camp, à l’abri du péril, mais non pas de la crainte. Car il s’agissait de l’empire, remis au courage et à la fortune d’un si petit nombre de combattants. Tous ces esprits tendus et en suspens attendent avec anxiété le commencement d’un spectacle si peu agréable à voir. (3) Le signal est donné. Les six champions s’élancent comme une armée en bataille, les glaives en avant, portant dans leur cœur le courage de deux grandes nations. Tous, indifférents à leur propre danger, n’ont devant les yeux que le triomphe ou la servitude, et cet avenir de leur patrie, dont la fortune sera ce qu’ils l’auront faite.

(4) Au premier choc de ces guerriers, au premier cliquetis de leurs armes, dès qu’on vit étinceler les épées, une horreur profonde saisit les spectateurs. De part et d’autre l’incertitude glace la voix et suspend le souffle. (5) Tout à coup les combattants se mêlent ; déjà ce n’est plus le mouvement des corps, ce n’est plus l’agitation des armes, ni les coups incertains, mais les blessures, mais le sang qui épouvantent les regards. Des trois Romains, deux tombent morts l’un sur l’autre ; les trois Albains sont blessés. (6) À la chute des deux Horaces, l’armée albaine pousse des cris de joie : les Romains, déjà sans espoir, mais non sans inquiétude, fixent des regards consternés sur le dernier Horace déjà enveloppé par les trois Curiaces.

(7) Par un heureux hasard, il était sans blessure. Trop faible contre ses trois ennemis réunis, mais d’autant plus redoutable pour chacun d’eux en particulier, pour diviser leur attaque il prend la fuite, persuadé qu’ils le suivront selon le degré d’ardeur que leur permettront leurs blessures. (8) Déjà il s’était éloigné quelque peu du lieu du combat, lorsque, tournant la tête, il voit en effet ses adversaires le poursuivre à des distances très inégales, et un seul le serrer d’assez près. Il se retourne brusquement et fond sur lui avec furie. (9) L’armée albaine appelle les Curiaces au secours de leur frère ; mais, déjà vainqueur, Horace vole à un second combat. Alors un cri, tel qu’en arrache une joie inespérée, part du milieu de l’armée romaine ; le guerrier s’anime à ce cri, il précipite le combat, (10) et, sans donner au troisième Curiace le temps d’approcher de lui, il achève le second.

(11) Ils restaient deux seulement, égaux par les chances du combat, mais non par la confiance ni par les forces. L’un, sans blessure et fier d’une double victoire, marche avec assurance à un troisième combat : l’autre, épuisé par sa blessure, épuisé par sa course, se traînant à peine, et vaincu d’avance par la mort de ses frères, tend la gorge au glaive du vainqueur. Ce ne fut pas même un combat. (12) Transporté de joie, le Romain s’écrie : "Je viens d’en immoler deux aux mânes de mes frères : celui-ci, c’est à la cause de cette guerre, c’est afin que Rome commande aux Albains que je le sacrifie." Curiace soutenait à peine ses armes. Horace lui plonge son épée dans la gorge, le renverse et le dépouille.

(13) Les Romains accueillent le vainqueur et l’entourent en triomphe, d’autant plus joyeux qu’ils avaient été plus près de craindre. Chacun des deux peuples s’occupe ensuite d’enterrer ses morts, mais avec des sentiments bien différents. L’un conquérait l’empire, l’autre passait sous la domination étrangère. (14) On voit encore les tombeaux de ces guerriers à la place où chacun d’eux est tombé ; les deux Romains ensemble, et plus près d’Albe ; les trois Albains du côté de Rome, à quelque distance les uns des autres, suivant qu’ils avaient combattu.

26[modifier]

(1) Mais, avant qu’on se séparât, Mettius, aux termes du traité, demande à Tullus ce qu’il ordonne : "Que tu tiennes la jeunesse albaine sous les armes, répond Tullus ; je l’emploierai contre les Véiens, si j’ai la guerre avec eux." Les deux armées se retirent ensuite.

Horatia et le procès de perduellio[modifier]

26[modifier]

(2) Horace, chargé de son triple trophée, marchait à la tête des Romains portant devant lui les trois depouilles. Sa sœur, qui était fiancée à l’un des Curiaces, se trouve sur son passage, près de la porte Capène ; elle a reconnu sur les épaules de son frère la cotte d’armes de son amant, qu’elle-même avait tissée de ses mains : alors, s’arrachant les cheveux, elle redemande son fiancé et l’appelle d’une voix étouffée par les sanglots. (3) Indigné de voir les larmes d’une sœur insulter à son triomphe et troubler la joie de Rome, Horace tire son épée, et en perce la jeune fille en l’accablant d’imprécations : (4) "Va, lui dit-il, avec ton fol amour, rejoindre ton fiancé, toi qui oublies et tes frères morts, et celui qui te reste, et ta patrie. Périsse ainsi toute Romaine qui osera pleurer la mort d’un ennemi."

(5) Cet assassinat révolte le peuple et le sénat. Mais l’éclat de sa victoire semblait en diminuer l’horreur. Toutefois il est traîné devant le roi, et accusé. Le roi, craignant d’assumer sur sa tête la responsabilité d’un jugement, dont la rigueur soulèverait la multitude ; craignant plus encore de provoquer le supplice qui suivrait le jugement, convoque l’assemblée du peuple : "Je nomme, dit-il, conformément à la loi, des duumvirs pour juger le crime d’Horace." (6) La loi était d’une effrayante sévérité : "Que les duumvirs jugent le crime, disait-elle ; si l’on appelle du jugement, qu’on prononce sur l’appel. Si la sentence est confirmée, qu’on voile la tête du coupable, qu’on le suspende à l’arbre fatal, et qu’on le batte de verges dans l’enceinte ou hors de l’enceinte des murailles." (7) Les duumvirs, d’après cette formule de la loi, n’auraient pas cru pouvoir absoudre même un innocent, après l’avoir condamné. "Publius Horatius, dit l’un d’eux, je déclare que tu as mérité la mort. Va, licteur, attache-lui les mains." (8) Le licteur s’approche ; déjà il passait la corde, lorsque, sur l’avis de Tullus, interprète clément de la loi, Horace s’écrie : "J’en appelle."

La cause fut alors déférée au peuple. (9) Tout le monde était ému, surtout entendant le vieil Horace s’écrier que la mort de sa fille était juste ; qu’autrement il aurait lui-même, en vertu de l’autorité paternelle, sévi tout le premier contre son fils, et il suppliait les Romains, qui l’avaient vu la veille père d’une si belle famille, de ne pas le priver de tous ses enfants. (10) Puis, embrassant son fils et montrant au peuple les dépouilles des Curiaces, suspendues au lieu nommé encore aujourd’hui le Pilier d’Horace : "Romains, dit-il, celui que tout à l’heure vous voyiez avec admiration marcher au milieu de vous, triomphant et paré d’illustres dépouilles, le verrez-vous lié à un infâme poteau, battu de verges et supplicié ? Les Albains eux-mêmes ne pourraient soutenir cet horrible spectacle ! (11) Va, licteur, attache ces mains qui viennent de nous donner l’empire : va, couvre d’un voile la tête du libérateur de Rome ; suspends-le à l’arbre fatal ; frappe-le, dans la ville si tu le veux, pourvu que ce soit devant ces trophées et ces dépouilles ; hors de la ville, pourvu que ce soit parmi les tombeaux des Curiaces. Dans quel lieu pourrez-vous le conduire où les monuments de sa gloire ne s’élèvent point contre l’horreur de son supplice ? "

(12) Les citoyens, vaincus et par les larmes du père, et par l’intrépidité du fils, également insensible à tous les périls, prononcèrent l’absolution du coupable, et cette grâce leur fut arrachée plutôt par l’admiration qu’inspirait son courage, que par la bonté de sa cause. Cependant, pour qu’un crime aussi éclatant ne restât pas sans expiation, on obligea le père à racheter son fils, en payant une amende. (13) Après quelques sacrifices expiatoires, dont la famille des Horaces conserva depuis la tradition, le vieillard plaça en travers de la rue un poteau, espèce de joug sous lequel il fit passer son fils, la tête voilée. Ce poteau, conservé et entretenu à perpétuité par les soins de la république, existe encore aujourd’hui. On l’appelle le Poteau de la Soeur. On éleva un tombeau en pierre de taille, à l’endroit où celle-ci reçut le coup mortel.

La guerre contre Véies et la trahison de Mettius Fufétius[modifier]

27[modifier]

(1) La paix avec les Albains ne fut pas de longue durée. Le dictateur n’eut pas assez de fermeté pour résister à la haine du peuple, qui lui reprochait d’avoir abandonné le sort de l’état à trois guerriers ; l’événement ayant trompé ses bonnes intentions, il eut recours à la perfidie pour recouvrer la faveur populaire. (2) De même qu’il avait cherché la paix dans la guerre, de même il chercha la guerre dans la paix. Mais, trouvant dans les siens plus de courage que de force, il fait un appel aux autres peuples ; il les pousse à déclarer la guerre à Rome, à la lui faire ouvertement. Il se réserve, à lui et aux siens, la faculté de trahir, tout en conservant les apparences d’une union sincère. (3) Les Fidénates, colonie romaine, associent les Véiens au complot ; et, encouragés par les assurances de Mettius, qui promettait de se joindre à eux, ils prennent les armes, et se préparent à la guerre.

(4) Quand la révolte a éclaté, Tullus donne ordre à Mettius de venir avec ses troupes, marche ensuite aux ennemis, traverse l’Anio, et vient camper au confluent de cette rivière et du Tibre. Les Véiens avaient passé le Tibre entre ce point et la ville de Fidènes. (5) Leurs lignes formaient l’aile droite, et se déployaient sur les bords du fleuve ; à l’aile gauche étaient les Fidénates, plus rapprochés des montagnes. Tullus conduit ses soldats contre les Véiens, et oppose les Albains au corps d’armée des Fidénates. Mettius n’était pas plus brave que fidèle ; aussi, n’osant ni garder le poste qui lui est confié, ni passer ouvertement à l’ennemi, il se rapproche insensiblement des montagnes. (6) Lorsqu’il se croit assez loin des Romains, il commande halte à sa troupe ; puis, ne sachant plus que faire, il déploie ses colonnes, pour gagner du temps. Son dessein était de porter ses forces du côté où tournerait la fortune.

(7) Les Romains, qui gardent leur position, s’étonnent d’abord d’un mouvement qui laisse leur flanc à découvert ; mais bientôt un cavalier accourt à toute bride informer Tullus que les Albains se retirent en effet. Tullus, épouvanté, fait vœu de consacrer à Mars douze prêtres saliens, et de bâtir un temple à la ’Pâleur’ et à la ’Peur’. (8) Il ordonne ensuite au cavalier d’une voix menaçante, et assez haute pour être entendue de l’ennemi, de retourner au combat, et de ne point s’alarmer ; ajoutant que le mouvement des Albains s’exécute d’après son ordre, pour prendre à dos les Fidénates. Il lui commande en même temps d’enjoindre aux cavaliers de tenir les lances hautes. (9) Cette manœuvre habile dérobait à la plus grande partie de l’infanterie romaine la vue de la retraite des Albains. Quant à ceux qui avaient aperçu cette retraite, trompés par les paroles du roi, qu’ils croyaient sincères, ils en combattent avec plus d’ardeur. La terreur gagne les Fidénates. Ils avaient entendu aussi la réponse du roi, et l’avaient comprise ; car, la plupart d’entre eux, ayant été détachés de Rome pour fonder la colonie, savaient la langue latine. (10) Craignant que les Albains, descendus brusquement des hauteurs, ne leur coupent le chemin de la ville, ils lâchent pied et tournent le dos. Tullus les presse, met en déroute le corps des Fidénates, et revient avec plus d’audace contre les Véiens, étourdis déjà de la défaite de leurs alliés. Les Véiens ne peuvent soutenir le choc ; ils se débandent et prennent la fuite. Mais le fleuve, qui coule sur leurs derrières, les arrête. (11) Arrivés sur ses bords, les uns jettent lâchement leurs armes et s’élancent au hasard dans les flots, les autres, hésitant entre la fuite et le combat, sont égorgés au milieu de leurs irrésolutions. Dans aucune bataille les Romains n’avaient encore versé tant de sang ennemi.

L’écartèlement de Mettius Fufétius[modifier]

28[modifier]

(1) Alors, l’armée albaine, qui était demeurée spectatrice du combat, descend dans la plaine. Mettius félicite Tullus de sa victoire, et Tullus le remercie avec bonté. Pour assurer les heureux effets de cette journée, Tullus ordonne aux Albains de réunir leur camp à celui des Romains, et prépare, pour le lendemain, un sacrifice lustral.

(2) Dès qu’il fait jour, et que tout est prêt, il convoque, suivant la coutume, les deux armées à une assemblée générale. les hérauts, commençant l’appel par les derniers rangs, font avancer les Albains les premiers. Ceux-ci, curieux de voir ce qui allait se passer, et d’entendre la harangue du roi des Romains, se tiennent tout près de sa personne. (3) La légion romaine, aux ordres de Tullus, se range, tout armée, autour des Albains. Les centurions avaient ordre d’exécuter avec promptitude tout ce qui leur serait commandé. (4) Tullus, alors, commence en ces termes :

"Romains, si jamais, dans aucune guerre, vous avez dû rendre grâces d’abord aux dieux immortels, et ensuite à votre courage, ce fut dans le combat d’hier. En effet, vous avez eu à vous défendre, non seulement contre les armes de vos ennemis, mais, chose bien plus dangereuse, contre la trahison et la perfidie de vos alliés ; (5) car, afin que vous ne demeuriez pas plus longtemps dans l’erreur, sachez que je n’avais point ordonné aux Albains de gagner les montagnes. Il est vrai que je feignis d’avoir donné cet ordre ; mais c’était par prudence, et pour ne pas vous décourager, en vous dévoilant la désertion de Mettius ; c’était encore pour effrayer les ennemis et les mettre en désordre, en leur faisant croire qu’ils allaient être enveloppés. (6) Je n’accuse pas tous les Albains ; ils ont suivi leur chef, comme vous m’auriez suivi moi-même si j’avais voulu changer mes dispositions. Mettius seul a dirigé le mouvement ; Mettius, le machinateur de cette guerre, Mettius, le violateur du traité juré par les deux nations. Mais je veux désormais qu’on imite son exemple, si je ne donne pas aujourd’hui, en sa personne, une éclatante leçon aux mortels."

(7) Alors les centurions armés entourent Mettius. Tullus continue : "Pour le bonheur, la gloire, la prospérité du peuple romain, et de vous aussi, peuple d’Albe, j’ai résolu de transporter à Rome tous les habitants d’Albe, de donner le droit de cité au peuple, et aux grands le droit de siéger au sénat ; de ne faire, en un mot, qu’une seule ville, un seul état. Albe s’était jadis partagée en deux peuples. Eh bien ! qu’elle se réunisse maintenant en un seul."

(8) À ces mots, les Albains, sans armes, au milieu de cette troupe armée, sont agités par des sentiments divers ; mais, contenus par la terreur, ils gardent le silence. (9) Tullus reprend : "Mettius Fufétius, si tu pouvais encore apprendre à garder la foi des traités, je te laisserais vivre, pour recevoir de moi cette leçon ; mais la perfidie est un mal incurable ; que ton supplice enseigne donc aux hommes à croire à la sainteté des lois que tu as violées. De même que tu as partagé ton cœur entre Rome et Fidènes, de même ton corps sera partagé, et ses lambeaux dispersés." (10) On fait approcher ensuite deux chars, attelés de quatre chevaux, et Tullus y fait lier Mettius. Les chevaux, lancés en sens contraire, entraînent chacun, avec l’un des chars, les membres déchirés et sanglants de Mettius. (11) Tous les regards se détournent de cet horrible spectacle. C’était le premier, et ce fut le dernier exemple, parmi les Romains, d’un supplice où les lois humaines aient été méconnues. C’est même un de leurs titres de gloire d’avoir préféré toujours les châtiments plus doux.

La destruction d’Albe et ses incidences sur Rome[modifier]

29[modifier]

(1) Cependant on avait déjà détaché la cavalerie, pour transporter à Rome tous les habitants d’Albe. On y conduisit ensuite les légions pour détruire la ville. (2) À leur entrée, elles ne virent point ce tumulte ni cette terreur qui trouble d’ordinaire les villes conquises, lorsque les portes ont été brisées, les murs renversés par le bélier, et la citadelle emportée d’assaut ; lorsque l’ennemi pousse des cris de mort, court et se répand dans les rues, et porte partout le fer et la flamme ; (3) une tristesse morne et silencieuse serrait tous les coeurs. On ne savait que laisser, que prendre ; la crainte leur avait ôté le conseil. On s’interrogeait les uns les autres : ceux-ci restaient immobiles sur le seuil de leurs portes ; ceux-là erraient à l’aventure, au sein même de leurs maisons, pour les revoir une dernière fois. (4) Mais quand la voix menaçante des cavaliers leur enjoignit de sortir ; quand le fracas des maisons abattues se fit entendre de toutes les extrémités de la ville ; que la poussière, soulevée de toutes parts et du milieu des ruines, enveloppa l’espace d’un nuage épais, chacun emporta précipitamment ce qu’il put, et s’éloigna, abandonnant ses lares, ses pénates, le toit sous lequel il était né, sous lequel il avait grandi.

(5) De longues files d’émigrants remplissaient les rues. Le spectacle de leurs misères communes renouvelait leurs larmes ; on entendait aussi des cris lamentables, ceux des femmes, surtout, lorsqu’elles voyaient, en passant, les temples des dieux investis de soldats, et les dieux eux-mêmes qu’elles laissaient, pour ainsi dire, en captivité. (6) Dès que les Albains furent sortis, les édifices publics, les maisons privées, furent indistinctement rasés. Albe existait depuis quatre cents ans : une heure suffit à sa dévastation et à sa ruine. On épargna pourtant les temples des dieux ; Tullus l’avait ainsi ordonné.

30[modifier]

(1) Cependant Rome s’augmentait des débris de sa rivale, et doublait le nombre de ses habitants. Le mont Célius est ajouté à la ville ; et, pour y attirer la population, Tullus y bâtit son palais et y fixe sa demeure. (2) Il veut aussi que le sénat ait sa part dans l’agrandissement de l’état, et il ouvre les portes de ce conseil auguste aux Tullius, aux Servilius, aux Quinctius, aux Geganius, aux Curiatius et aux Cloelius. Pour les membres du sénat, devenus ainsi plus nombreux, Tullus fait construire un édifice qu’il destine à leurs assemblées, et qu’on appelle encore aujourd’hui le palais Hostilius. (3) Enfin, pour que l’adjonction du nouveau peuple fût profitable en quelque chose à tous les ordres de l’état, il crée dix compagnies de chevaliers, choisis tous parmi les Albains. Il complète ainsi ses anciennes légions, et il en forme de nouvelles, tirées du sein de cette même population.

Guerre contre les Sabins[modifier]

(4) Alors, plein de confiance dans ses forces, il déclare la guerre aux Sabins, la nation la plus considérable à cette époque, et la plus belliqueuse, après les Étrusques. Les deux peuples se plaignaient réciproquement de quelques injures, dont on avait inutilement demandé la réparation de part et d’autre. (5) Tullus alléguait que, près du temple de Féronie, des marchands romains avaient été arrêtés en plein marché ; les Sabins, qu’on avait retenu quelques-uns de leurs concitoyens prisonniers à Rome, quoiqu’ils se fussent réfugiés dans le bois sacré. C’étaient là les prétextes de la guerre. (6) Les Sabins, qui n’avaient pas oublié que Tatius avait transporté à Rome une partie de leurs forces, et que la puissance romaine venait encore de s’accroître par la réunion des Albains, cherchèrent autour d’eux des secours étrangers.

(7) Voisins de l’Étrurie, ils confinaient au territoire des Véiens, lesquels, dominés encore par le ressentiment d’anciennes défaites, n’étaient que trop portés à une rupture. Toutefois les Sabins n’en purent tirer que quelques volontaires ; l’argent leur amena aussi quelques aventuriers de la dernière classe du peuple. La cité elle-même ne leur fournit aucun secours, et (chose moins surprenante de la part de tout autre peuple), le respect pour la trêve conclue avec Romulus arrêta les Véiens.

(8) On faisait donc de part et d’autre les plus grands préparatifs Mais, comme le succès pouvait dépendre beaucoup de la promptitude avec laquelle on préviendrait l’ennemi, Tullus entre le premier sur le territoire des Sabins. (9) Un combat sanglant eut lieu près de la forêt Malitiosa. L’excellence de leur infanterie, et surtout l’augmentation récente de leur cavalerie, y servirent puissamment les Romains. (10) La cavalerie, par une charge soudaine, mit les Sabins en désordre ; ils ne purent ni soutenir le choc, ni se rallier, ni s’ouvrir un chemin pour fuir ; on en fit un grand carnage.

La mort de Tullus Hostilius[modifier]

31[modifier]

(1) Rome goûtait déjà les fruits de cette victoire si glorieuse pour le règne de Tullus, et pour elle si féconde, lorsqu’on annonça au roi et aux sénateurs qu’une pluie de pierres était tombée sur le mont Albain. (2) Comme on avait peine à croire ce prodige, on envoya sur les lieux pour s’en assurer. Ceux qui furent chargés de ce soin virent en effet tomber du ciel une grande quantité de pierres, aussi pressées que la grêle, lorsque le vent la chasse sur la terre. (3) Ils crurent même entendre sortir d’un bois sacré, au sommet de la montagne, une voix retentissante, qui ordonnait aux Albains de faire des sacrifices suivant le rite de leur pays : car ce devoir avait été négligé, comme si, en quittant leur patrie, les Albains eussent aussi abandonné leurs dieux, soit pour adopter ceux des Romains, soit par mépris de toute religion, ce qui est l’effet ordinaire du ressentiment contre la mauvaise fortune. (4) Les Romains, de leur côté, en expiation de ce prodige, célébrèrent des sacrifices publics qui durèrent neuf jours ; et, soit que la voix céleste du mont Albain eût, au rapport de la tradition, prescrit cet usage, soit que les aruspices l’eussent conseillé, il est certain qu’il fut maintenu, et que des fêtes se succédaient pendant neuf jours, toutes les fois que le même prodige se répétait.

(5) Peu de temps après, Rome fut désolée par une maladie pestilentielle qui inspira le dégoût absolu de la guerre à ses habitants. Mais le belliqueux Tullus ne leur donnait point de relâche. Il estimait le séjour des camps plus propice que celui des villes à maintenir le corps en santé. Enfin, il ressentit lui-même les atteintes du fléau. (6) L’épuisement de ses forces accabla cet esprit turbulent, et ce prince, qui trouvait indigne d’un roi de s’occuper de religion, donna tout à coup dans les superstitions, même les plus frivoles, et remplit la ville de cérémonies religieuses. (7) À son exemple, les Romains, revenant aux habitudes qui avaient marqué le règne de Numa, crurent que l’unique remède à leurs maux était d’apaiser et de fléchir les dieux. (8) On dit même que Tullus, ayant découvert, en feuilletant les livres de Numa, le récit de certains sacrifices secrets institués en l’honneur de Jupiter Elicius, se cacha pour vaquer à ces mystérieuses cérémonies ; mais qu’ayant négligé, soit dans les préparatifs, soit dans la célébration, certains rites essentiels, il n’évoqua le fantôme d’aucune divinité ; que Jupiter, irrité, au contraire, de semblables profanations, frappa de sa foudre le prince et le palais, et les consuma tous deux. Tullus régna trente-deux ans, et laissa une glorieuse réputation militaire.

5. Ancus Marcius (641 à 616 av. J.-C.)[modifier]

Avènement d’Ancus Marcius ; déclaration de guerre et opérations contre les Latins[modifier]

32[modifier]

(1) Après la mort de Tullus, l’autorité revint, selon l’usage, aux mains des sénateurs. Ceux-ci nommèrent un interroi. Les comices assemblés, Ancus Marcus fut élu roi par le peuple. Le sénat ratifia l’élection. Ce prince était petit-fils de Numa par sa fille.

(2) À peine commença-t-il à régner, que, plein de la gloire de son aïeul, et considérant combien le règne précédent avait été malheureux, malgré tout son éclat, soit à cause de l’indifférence de Tullus pour les cérémonies religieuses, soit à cause des altérations qu’il leur avait fait subir, il regarda comme son premier devoir de les ramener à la pureté de leur institution, et ordonna au grand prêtre d’en transcrire les préceptes sur des tablettes blanches, de se conformer aux textes de Numa, et de les exposer aux regards du public. Ce début fit espérer aux citoyens avides de repos et aux états voisins que le nouveau roi imiterait les mœurs et le gouvernement de son aïeul. (3) Aussi les Latins, qui s’étaient liés à Tullus par un traité, sortirent de leur inaction, et reprirent courage. Ils firent des incursions sur les terres de Rome, et répondirent avec arrogance aux députés qu’on leur envoya pour demander satisfaction ; car ils s’étaient imaginés que l’indolent Ancus passerait sa vie dans les temples et aux pieds des autels. (4) Mais Ancus unissait au caractère de Numa celui de Romulus, et il sentait bien que si la paix avait été nécessaire à son aïeul pour civiliser une nation nouvelle de mœurs si farouches, il pourrait difficilement prétendre au même résultat sans essuyer d’injures. On commençait par tenter sa patience, on finirait par la mépriser. Ces circonstances réclamaient donc un Tullus plutôt qu’un Numa.

(5) Mais Numa avait fondé des institutions religieuses pour les temps de paix ; Ancus en créa pour les temps de guerre. Il voulut qu’un rite particulier fût consacré à la guerre, pour les formes à observer tant dans la conduite que dans la déclaration des hostilités. Il emprunta aux Équicoles, ancien peuple de l’Italie, beaucoup de leurs usages ; ce sont les mêmes qu’observent encore aujourd’hui les féciaux dans leurs réclamations. (6) Le fécial, arrivé sur les frontières du peuple agresseur, se couvre la tête d’un voile de laine et dit : "Écoute, Jupiter ; écoutez, habitants des frontières (et il nomme le peuple auquel elles appartiennent) ; écoute aussi, Justice : je suis le héraut du peuple romain ; je viens chargé par lui d’une mission juste et pieuse ; qu’on ajoute foi à mes paroles." Il expose ensuite ses griefs ; (7) puis, attestant Jupiter, il continue : "Si moi, le héraut du peuple romain, j’outrage les lois de la justice et de la religion, en demandant la restitution de ces hommes et de ces choses, ne permets pas que je puisse jamais revoir ma patrie." (8) Cette formule, il la dit en franchissant la frontière, il la dit au premier homme qu’il rencontre, il la dit en entrant dans la ville ennemie, il la dit encore à son arrivée sur la place publique ; mais en faisant de légers changements soit au rythme, soit aux termes du serment. (9) S’il n’obtient pas satisfaction, après trente-trois jours, délai prescrit solennellement, il déclare ainsi la guerre : "Écoute, Jupiter, et toi, Janus Quirinus, et vous tous, dieux du ciel, de la terre et de l’enfer, écoutez : (10) Je vous prends à témoin de l’injustice de ce peuple (et il le nomme) et de son refus de restituer ce qui n’est point à lui. Au reste, les vieillards de ma patrie délibéreront sur les moyens de reconquérir nos droits."

Le héraut revenait aussitôt à Rome pour qu’on en délibérât, (11) et le roi communiquait immédiatement l’affaire aux sénateurs, à peu près en ces termes : "Les objets, griefs et procès que le Père patrat du peuple romain des Quirites, a redemandés, exposés, débattus auprès du Père patrat et du peuple des Anciens Latins, et desquels il attendait la restitution, la réparation et la solution, n’ont été ni restitués, ni réparés, ni résolus ; dis-moi donc, demandait-il au premier à qui il s’adressait, ce que tu en penses." (12) Celui-ci répondait alors : "Je pense que, pour faire valoir nos droits, la guerre est juste et légitime ; en conséquence, j’y donne mon plein et entier consentement." On interrogeait ainsi chacun à son tour, et si la majorité adoptait cet avis, la guerre était décidée.

L’usage était alors que le fécial portât aux frontières du peuple ennemi, un javelot ferré, ou un pieu en cornouiller durci au feu. Là, en présence de trois adultes au moins, il disait : (13) "Puisque les peuples des Anciens Latins ou les citoyens des Anciens Latins ont agi contre le peuple romain des Quirites, et failli envers lui, le peuple romain des Quirites a ordonné la guerre contre les Anciens Latins ; le sénat du peuple romain des Quirites, l’a proposée, décrétée, arrêtée, et moi et le peuple romain, nous la déclarons aux Anciens Latins, peuples et citoyens, et je commence les hostilités." (14) En disant ces mots, il lançait son javelot sur le territoire ennemi. Telles furent alors les formalités auxquelles on eut recours, dans les réclamations adressées aux Latins, et dans la déclaration de guerre. Cette coutume a depuis été constamment observée.

33[modifier]

(1) Ancus, après avoir laissé aux flamines et au reste des prêtres, le soin des sacrifices, marche à la tête d’une armée nouvellement enrôlée contre Politorium, ville des Latins, qu’il emporte d’assaut. À l’exemple des rois, ses prédécesseurs, qui avaient agrandi l’état en conférant le droit de cité aux ennemis vaincus, il fit transférer à Rome tous les habitants. (2) Et, comme les anciens Romains avaient axé leur demeure autour du mont Palatin, les Sabins sur le Capitole et dans la citadelle, les Albains sur le mont Célius, il assigna le mont Aventin aux derniers venus. Là aussi trouvèrent place les citoyens de Tellènes et de Ficana, quand les Romains eurent conquis ces deux villes.

(3) Bientôt on fut obligé d’attaquer une seconde fois Politorium, dont les Anciens Latins s’étaient ressaisis, depuis qu’elle avait été abandonnée par ses habitants ; et on la rasa de peur qu’elle ne servit encore de retraite aux ennemis de Rome. (4) La guerre s’étant enfin concentrée devant Médullia, les chances du combat y furent quelque temps balancées, et la victoire indécise, car la place était forte et bien pourvue, et la garnison nombreuse ; de plus, l’armée latine, campée dans la plaine, en vint maintes fois aux prises avec les Romains. (5) Mais Ancus, appuyé de toutes ses troupes, fait un dernier effort : les Latins sont vaincus en bataille rangée.

Possesseur d’un immense butin, Ancus revient à Rome, où il admet au rang de citoyens plusieurs milliers de Latins. Il les établit auprès du temple de Vénus Murcia, comme pour opérer la jonction entre les monts Palatin et Aventin. (6) Le Janicule aussi est lié au corps de la ville, non par défaut de terrain, mais pour garantir cette position contre les surprises. On atteignit ce but, non seulement par le moyen d’un mur prolongé jusqu’aux habitations, mais par un pont de bois, le premier qu’on éleva sur le Tibre, et qui rendit facile le passage d’une rive à l’autre. (7) Le ’fossé des Quirites’, très propre à interdire l’accès du côté de la plaine, est aussi l’œuvre d’Ancus.

(8) Depuis ce prodigieux accroissement de Rome, il était devenu plus difficile de reconnaître, au milieu d’une aussi grande multitude, les bons et les mauvais citoyens, et les crimes, moins connus, se multipliaient. Pour imprimer la terreur et arrêter les progrès de la perversité, Ancus fit construire, au centre de la ville, une prison qui dominait aussi le Forum. (9) Sous ce règne, le territoire de Rome et ses frontières s’accrurent autant que la ville elle-même. On prit aux Véiens la forêt Maesia ; l’empire fut reculé jusqu’à la mer, Ostie fondée à l’embouchure du Tibre, des salines établies autour de cette ville, et le temple de Jupiter Férétrien agrandi, en reconnaissance des derniers succès.

L’arrivée à Rome de Lucumon, le futur Tarquin l’Ancien[modifier]

34[modifier]

(1) Pendant le règne d’Ancus, un étranger nommé Lucumon, homme actif et opulent, vint à Rome. Il y fut attiré principalement par l’ambition et l’espérance d’y obtenir les honneurs qu’on lui refusait à Tarquinies, où sa famille était également étrangère. (2) Démarate, son père, obligé de fuir Corinthe, sa patrie, à la suite de troubles civils, s’était, par hasard, retiré à Tarquinies. Là, il s’était marié et avait eu deux enfants, Lucumon, et Arruns. Lucumon survécut à son père, dont il recueillit seul l’héritage ; Arruns était mort auparavant, laissant sa femme enceinte. (3) Démarate, qui l’avait suivi de près, ignorant la grossesse de sa bru, ne fit aucune mention de son petit-fils dans son testament ; de sorte que l’enfant, étant né postérieurement à la mort de son aïeul, n’eut aucune part dans la succession, et fut laissé dans un état de misère qui lui fit donner le nom d’Égérius.

(4) Héritier, au contraire, des richesses paternelles, Lucumon en conçut un orgueil que sa femme Tanaquil s’attacha encore à développer. Fille d’une haute naissance, Tanaquil n’était nullement disposée à descendre en acceptant une alliance qui l’eût fait déchoir. (5) Le mépris des Étrusques pour Lucumon, ce fils d’un étranger, d’un proscrit, était un affront qu’elle ne pouvait souffrir ; et, plus sensible à l’élévation de son mari qu’à l’amour de sa patrie, elle résolut de quitter Tarquinies. (6) Le séjour de Rome parut lui convenir davantage. Elle espérait que chez un peuple nouveau, où la noblesse datait d’un jour et n’était que le fruit du mérite personnel, un homme courageux et entreprenant comme Lucumon trouverait bientôt sa place. Tatius et Numa, tous deux étrangers, avaient régné dans Rome ; on était même allé à Cures offrir cet honneur à Numa ; Ancus était fils d’une Sabine, et n’avait pour titre de noblesse que l’illustration de ce même Numa. (7) Elle n’eut pas de peine à persuader l’ambitieux Lucumon, fort peu attaché d’ailleurs à sa patrie, à laquelle il ne tenait que par sa mère. Ils se rendent donc à Rome avec leur fortune.

(8) Comme ils approchaient du Janicule, Lucumon sur son char et Tanaquil à côté de lui, un aigle s’abattant avec lenteur, enlève le bonnet qui couvre la tête de Lucumon ; puis reprenant son vol et planant avec de grands cris au-dessus du char, il s’abat de nouveau, et, comme s’il eût été chargé de ce soin par les dieux, vient replacer le bonnet sur la tête de l’étranger. Il se perd ensuite dans les nues. (9) Tanaquil, savante, comme tous les Étrusques, dans l’art d’expliquer les prodiges célestes, reçut, dit-on, ce présage avec transport. Elle embrasse son époux ; elle veut qu’il s’abandonne aux plus magnifiques espérances ; qu’il considère l’espèce de l’oiseau, la région du ciel d’où il est descendu, le dieu dont il est le messager : elle ajoute que le prodige s’est accompli sur la partie du corps la plus haute ; que l’ornement dont les hommes couvrent leur tête n’a été enlevé un instant de la sienne que pour y être replacé ensuite par la volonté des dieux.

(10) Tout remplis de ces pensées, ils entrent à Rome et y achètent une maison. Lucumon prit le nom de Lucius Tarquinius Priscus. (11) Sa qualité d’étranger et ses richesses le firent bientôt distinguer des Romains : lui-même aidait la fortune et se conciliait la faveur par son affabilité, par une hospitalité généreuse et par les bienfaits avec lesquels il cherchait à s’attacher tout le monde. Enfin son nom parvint jusqu’au roi. (12) Une fois connu du prince, il ne tarda pas à gagner son amitié par ses manières libérales et son habileté à remplir les charges qui lui furent confiées ; il était de tous les conseils publics et privés, et consulté sur la guerre et sur la paix. Après l’avoir éprouvé en toutes choses, le roi finit par le nommer, dans son testament, tuteur de ses enfants.

6. Tarquin l’Ancien (616 à 575 av. J.-C.)[modifier]

Tarquin l’Ancien se fait élire roi. Premières réalisations[modifier]

35[modifier]

(1) Ancus avait régné vingt-quatre ans, aussi grand qu’aucun autre de ses prédécesseurs, dans la paix comme dans la guerre. Déjà ses fils touchaient à la puberté ; et Tarquin insistait d’autant plus vivement sur la nécessité d’élire un nouveau roi. (2) Quand les comices furent convoqués, il avait su d’avance éloigner les jeunes princes, sous le prétexte d’une partie de chasse. Il fut le premier, dit-on, qui osa briguer ouvertement la royauté, et haranguer le peuple pour capter ses suffrages. (3) "Sa demande n’était pas sans exemple, disait-il ; et il n’était pas le premier, ce qui d’ailleurs eût pu surprendre et indigner tout le monde, mais le troisième étranger qui prétendait à la couronne. Tatius n’était pas seulement étranger ; il était ennemi, et pourtant on l’élut roi. Numa ne connaissait Rome que de nom, et cependant il avait été appelé à y régner, sans qu’il eût la pensée de le demander. (4) Pour lui, dès qu’il avait pu disposer de sa volonté, il était venu à Rome avec sa femme et toute sa fortune ; et, depuis qu’il était arrivé à cet âge où l’homme peut rendre à un état des services utiles, il avait plus vécu à Rome que dans son ancienne patrie. (5) Dans la paix et dans la guerre, il s’était formé sur les leçons d’un assez grand maître, Ancus lui-même ; c’est à lui qu’il devait la connaissance des lois et du culte de Rome. Il avait rivalisé avec tous les citoyens d’attachement et de respect envers le roi, et, avec le roi, de bonté envers tous les citoyens." (6) Comme il ne disait rien qui ne fût vrai, le peuple, d’un consentement unanime, lui déféra la royauté.

Cet homme, si remarquable d’ailleurs, porta sur le trône le même génie ambitieux qui lui en avait ouvert le chemin. Aussi attentif à affermir son autorité qu’à étendre les bornes de son royaume, il nomma cent nouveaux sénateurs, désignés depuis sous le nom de ’Pères du second rang’. Il se créait ainsi ostensiblement un parti, qu’il enchaînait à lui par des honneurs.

(7) Sa première guerre fut contre les Latins ; il prit d’assaut la ville d’Apioles, et rapporta de cette expédition des richesses plus considérables qu’il n’en pouvait attendre d’une conquête de si peu d’importance. Il les employa à célébrer des jeux avec plus de pompe et de magnificence que les rois ses prédécesseurs. (8) Ce fut alors qu’il traça l’enceinte, appelée aujourd’hui le grand Cirque. Il destina des places particulières aux sénateurs et aux chevaliers, et chacun d’eux y fit construire des loges, (9) soutenues sur des échafauds de douze pieds de hauteur, et qu’on nomma Fori. Les jeux étaient des courses de chevaux et des combats d’athlètes dont les acteurs étaient tirés la plupart de l’Étrurie. Ils devinrent annuels ; on les appela tantôt les Grands Jeux, tantôt les Jeux Romains. (10) Tarquin fit encore distribuer à des particuliers le terrain qui environne le Forum, afin qu’ils y élevassent des portiques et des boutiques.

36[modifier]

(1) Il se préparait aussi à entourer la ville d’une muraille de pierres, lorsque la guerre des Sabins vint traverser son projet. Leur attaque fut si subite, qu’ils avaient déjà franchi l’Anio avant qu’il fût possible à l’armée romaine d’aller à leur rencontre et de les arrêter. (2) La terreur avait gagné Rome. À la première bataille, le carnage fut grand de part et d’autre, et la victoire indécise. Mais les ennemis s’étant retirés dans leur camp laissèrent aux Romains le temps de lever de nouvelles troupes.

L’épisode d’Attus Navius[modifier]

(2) Tarquin vit que la faiblesse de son armée venait de l’insuffisance de sa cavalerie ; il résolut d’ajouter de nouvelles centuries aux trois déjà formées par Romulus, les Ramnes, les Titienses et les Lucères, et de les honorer de son nom. (3) Comme Romulus avait consulté les augures avant d’organiser cette milice, Attus Navius, le plus célèbre d’alors, prétendit qu’on n’y pouvait rien changer ni rien ajouter sans obtenir l’autorisation des auspices. (4) Le roi fut blessé de la liberté du pontife. On rapporte que, se raillant de sa science, il dit : "Or çà, devin, consulte tes pronostics, et dis-moi si ce que je pense maintenant est faisable ? " Le devin interroge l’augure, et répond affirmativement. "Eh bien ! ajoute le roi, je pensais que tu couperais cette pierre avec un rasoir. Prends-la donc et fais ce que ces oiseaux ont déclaré possible." Alors, sans hésiter, Navius, dit-on, trancha la pierre. (5) La statue de cet Attus, représenté la tête voilée, se voyait sur le Comitium, à l’endroit où ce fait eut lieu, et sur les degrés, à gauche, de la salle du sénat. On ajoute que la pierre y fut aussi placée pour consacrer à perpétuité le souvenir de ce prodige.

(6) Ce qu’il y a de certain, c’est que, dès ce moment, les augures acquirent tant de crédit, et leur sacerdoce tant de considération, que, dans la suite, on n’osa plus rien entreprendre, ni dans la guerre ni dans la paix, sans les avoir préalablement consultés. Les assemblées du peuple, les levées de troupes, les délibérations les plus graves, étaient interrompues et ajournées si les oiseaux ne les approuvaient. (7) Tarquin ne fit alors d’autre changement aux compagnies de centuries, que d’en doubler le nombre, en sorte que trois centuries formaient un corps de dix-huit cents hommes. (8) Pour désigner les derniers incorporés, on ajouta le mot ’nouveaux’ à l’ancienne dénomination ; mais aujourd’hui qu’on les a doublées, on les appelle ’les six centuries’.

Seconde guerre contre les Sabins. La formule de la deditio[modifier]

37[modifier]

(1) Cette arme ainsi augmentée, Tarquin livre une seconde bataille aux Sabins. S’aidant encore de la ruse, malgré ce développement de forces nouvelles, il fit mettre le feu à une quantité de bois amassé sur les bords de l’Anio et qu’on jeta tout enflammé dans le fleuve. Le vent favorise l’incendie, et ces bois, la plupart réunis en radeaux, viennent s’attacher aux pilotis du pont, et l’embrasent. (2) Ce spectacle épouvante les Sabins pendant qu’ils combattent, et devient un obstacle à leur retraite lorsqu’ils sont mis en déroute. Un grand nombre, échappé au fer des Romains, périt dans le fleuve ; et leurs armes, emportées par le Tibre jusqu’à Rome, y annoncent l’éclatante victoire de Tarquin, avant l’arrivée du messager qui en apportait la nouvelle. (3) La cavalerie eut presque tout l’honneur de cette journée. Placée aux deux ailes, et voyant le centre de l’infanterie romaine lâcher pied, elle fondit avec tant d’impétuosité sur le flanc des légions sabines, que non seulement elle les arrêta dans l’ardeur de leur poursuite, mais qu’elle les força bientôt à fuir. (4) Les fuyards coururent vers les montagnes, mais peu y trouvèrent un abri : le reste fut, comme nous l’avons dit, culbuté dans le fleuve par la cavalerie.

(5) Tarquin, persuadé qu’il fallait profiter de la terreur des vaincus, envoya le butin et les prisonniers à Rome ; puis, pour accomplir un vœu fait à Vulcain, il mit le feu aux dépouilles ennemies, entassées en un vaste monceau, et entra sur le territoire des Sabins. (6) Ceux-ci, malgré leur défaite et leur peu d’espoir pour l’avenir, n’ayant pas d’ailleurs le temps de délibérer, vinrent au-devant des Romains avec des troupes levées sans ordre et à la hâte. Une seconde défaite, anéantissant presque toutes leurs ressources, les obligea à demander la paix.

38[modifier]

(1) Ils perdirent Collatie et tout son territoire. Le gouvernement en fut donné à Égérius, neveu de Tarquin. Voici comment les habitants se rendirent, et la formule dont on usa en cette circonstance. (2) Le roi, s’adressant aux députés, leur demanda : "Êtes-vous les députés et les orateurs envoyés par le peuple collatin, pour vous mettre, vous et le peuple de Collatie, en ma puissance ? -- Oui. -- Le peuple collatin est-il libre de disposer de lui ? -- Oui. -- Vous soumettez-vous à moi et au peuple romain, vous, le peuple de Collatie, la ville, la campagne, les eaux, les frontières, les temples, les propriétés mobilières, enfin toutes les choses divines et humaines ? -- Oui. -- Eh bien ! j’accepte en mon nom et au nom du peuple romain."

Autres réalisations[modifier]

(3) La guerre des Sabins terminée, Tarquin rentra triomphant dans Rome. Il tourna ensuite ses armes contre les Anciens Latins. (4) Il n’en vint jamais avec eux à une action décisive ; mais, en attaquant séparément toutes les villes de leur pays, il subjugua tous ceux qui portaient le non de Latins. Il prit Corniculum, Ficuléa la Vieille, Camérie, Crustumérie, Amériola, Médullia, Nomentum, villes qui avaient de tout temps appartenu ou qui s’étaient données aux Latins.

(5) La paix conclue, il commença, dans l’intérieur de la ville, des travaux considérables, et y déploya plus d’activité encore qu’il n’en avait montré dans les guerres qu’il venait de soutenir. (6) Le peuple, rentré dans ses foyers, n’y eut pas plus de repos que dans les camps. Tarquin fit en effet continuer le mur de pierres de taille dont la guerre des Sabins avait interrompu la construction, et fortifia la ville dans toute la partie encore ouverte. Comme les eaux s’écoulaient difficilement des quartiers bas de la ville, autour du Forum, et des vallées qui sont entre les collines, il les dessécha au moyen d’égouts qui les reçurent de ces différents points et les conduisirent, ainsi que celles des hauteurs de la ville, jusqu’au Tibre. (7) Il traça ensuite l’enceinte du temple que, pendant la guerre des Sabins, il avait voué à Jupiter Capitolin, et dont les fondations présagèrent dès lors la majesté future.

Origines de Servius Tullius[modifier]

39[modifier]

(1) Vers ce temps-là, un prodige, aussi extraordinaire par lui-même que par les événements qui le suivirent, se manifesta dans le palais. Une flamme embrasa, dit-on, la chevelure d’un enfant endormi, nommé Servius Tullius. (2) Un pareil miracle excita de tous côtés, dans le palais, des cris qui attirèrent le roi et sa famille. Comme un des serviteurs s’empressait d’apporter de l’eau pour éteindre la flamme, la reine le retint, et, faisant cesser le tumulte, défendit de toucher à cet enfant, jusqu’à ce qu’il s’éveillât de lui même. Mais bientôt la flamme s’évanouit avec le sommeil de l’enfant. (3) Alors Tanaquil, ramenant son mari dans l’intérieur du palais : "Vois-tu, lui dit-elle, cet enfant que nous élevons dans une condition si humble ? Sache qu’il sera la lumière qui doit ranimer un jour nos espérances prêtes à s’éteindre, et soutenir notre trône ébranlé. Entourons donc de tous nos soins et de toute notre tendresse ce gage d’une gloire immense pour Rome et pour nous."

(4) Depuis ce moment ils traitèrent Servius comme s’il eût été leur fils, et lui firent apprendre tout ce qui excite les esprits et leur donne l’ambition d’une haute fortune. Les desseins des dieux ne pouvaient manquer de s’accomplir. Les qualités d’un roi se développèrent chez cet enfant avec la jeunesse, et lorsque Tarquin chercha un gendre, personne, parmi les jeunes Romains, ne méritant d’être comparé à Tullius, c’est à lui qu’il donna sa fille. (5) Cet honneur insigne, quelle qu’en fût la cause, ne permet pas de croire que Servius Tullius fût né d’une esclave, et qu’il l’eût été lui-même dans son enfance. J’accepte plus volontiers l’opinion suivante. On prétend qu’à la prise de Corniculum, Servius Tullius, chef de cet état, périt, laissant sa veuve enceinte ; que, reconnue parmi les autres captives, cette femme, par la seule considération de sa naissance, obtint de la reine d’être rendue à la liberté, et fut logée à Rome, dans le palais de Tarquin l’Ancien ; que là elle accoucha de Servius, (6) et que sa reconnaissance pour une hospitalité généreuse établit entre les deux femmes une étroite intimité ; que l’enfant, né et élevé dans le palais, y fut l’objet de la tendresse et des égards respectueux de tous, et qu’enfin le sort de sa mère, tombée au pouvoir de l’ennemi après la conquête de sa patrie, avait fait croire qu’il était fils d’une esclave.

L’assassinat de Tarquin l’Ancien[modifier]

40[modifier]

(1) Tarquin avait presque atteint la trente-huitième année de son règne, et Servius Tullius jouissait de la plus haute considération, non seulement auprès du roi, mais aussi parmi les sénateurs et le peuple. (2) Les deux fils d’Ancus, toujours indignés de la perfidie de leur tuteur, qui les avait chassés du trône paternel, et de la domination d’un roi qui, loin d’être citoyen de Rome, n’était pas même d’origine italienne, sentirent plus vivement cet affront lorsqu’ils prévirent que le sceptre, non seulement leur échapperait encore après Tarquin, mais tomberait, déshonoré, aux mains d’un esclave ; (3) qu’ainsi cette ville, où un siècle auparavant Romulus, fils d’un dieu, et dieu lui-même, avait régné tout le temps de son séjour sur la terre, allait obéir, après lui, au fils d’une esclave, destiné lui-même à l’esclavage. Ils considéraient la honte du nom romain, celle de leur propre maison, surtout si, du vivant des fils d’Ancus, on laissait le trône à des étrangers, à des esclaves. (4) Le fer seul pouvait empêcher cette injure.

Mais leur ressentiment les animait plus contre Tarquin que contre Servius. Le roi, s’il survivait à son gendre, tirerait de cet assassinat une vengeance plus terrible que ne ferait un simple particulier, outre qu’après la mort de Servius il ne manquerait pas d’assurer la possession du trône au nouveau gendre qu’il lui plairait de choisir. (5) C’est donc contre le roi lui-même qu’ils méditent de diriger leurs coups. Ils choisissent, pour l’exécution du complot, deux pâtres déterminés. Ces hommes, munis de leur équipement de pâtre, pénètrent dans le vestibule du palais, et y engagent, avec le plus de bruit possible, une querelle simulée qui attire sur eux toute l’attention des gardes. Comme ils imploraient tous deux la justice du prince, et que leur voix, retentissant dans le palais, arrivait jusqu’aux oreilles de Tarquin, celui-ci les fait venir en sa présence. (6) D’abord ils parlent tous deux à la fois, sans que l’un veuille donner à l’autre le temps de s’expliquer. Mais le licteur, leur imposant silence, leur ordonne de parler chacun à son tour. Ils cessent alors de s’interrompre, et l’un d’eux commence à exposer le fait, de la façon convenue. (7) Pendant que le roi, tourné vers cet homme, est tout entier à son récit, l’assassin lève sa hache, lui en décharge un coup sur la tête, et, laissant le fer dans la blessure, s’échappe avec son complice.

7. Servius Tullius (575 à 535 av. J.-C.)[modifier]

Avènement de Servius Tullius[modifier]

41[modifier]

(1) Tarquin tombe mourant dans les bras de ceux qui l’entourent ; mais les meurtriers, qui fuient, sont arrêtés par les licteurs. Des cris s’élèvent ; le peuple accourt et demande avec étonnement ce qui se passe. Au milieu du tumulte, Tanaquil donne l’ordre de fermer les portes du palais, et écarte les témoins. En même temps elle prescrit les secours que réclame la blessure de son mari, comme si elle espérait encore le sauver, et elle se ménage d’autres ressources si cet espoir vient à lui manquer. (2) Faisant appeler Servius, et lui montrant Tarquin près d’expirer, elle le conjure, en lui prenant la main, de venger la mort de son beau-père, et ne pas souffrir que sa belle-mère devienne le jouet de ses ennemis. (3) "Si tu es un homme, ajoute-t-elle, le trône est à toi, Servius, et non pas à ceux qui ont recouru à des mains étrangères pour consommer le plus affreux de tous les crimes. Lève-toi, obéis aux dieux qui t’ont destiné à la puissance royale, toi, dont ils annoncèrent la haute fortune par la flamme céleste qui brilla jadis autour de ta tête. Que cette flamme t’échauffe aujourd’hui ; qu’aujourd’hui ton réveil commence. Et nous aussi, quoique étrangers, n’avons-nous pas régné ? Songe qui tu es, et non d’où tu sors. Si l’imprévu empêche ta résolution, du moins laisse-moi te conduire."

(4) Cependant la multitude redouble ses cris ; son empressement devient irrésistible. Alors, d’une fenêtre élevée qui dominait la rue Neuve (car le roi habitait près du temple de Jupiter Stator), Tanaquil harangue le peuple, (5) et l’exhorte à se rassurer. "La soudaineté du coup a étourdi le roi, dit-elle, mais la plaie n’est pas profonde ; il a déjà repris ses sens ; sa blessure a été examinée, le sang étanché, et le prince est hors de danger. Elle se flatte que dans peu ils le verront lui-même. En attendant, il leur ordonne d’obéir à Servius Tullius. C’est Tullius qui rendra la justice, et remplira les autres fonctions royales." (6) Servius sort revêtu de la trabée, et, précédé des licteurs, s’assied sur le trône, prononce sur quelques affaires, et feint de vouloir, sur d’autres, consulter le roi. Ainsi, Tarquin, depuis quelques jours, avait cessé de vivre, et Servius, cachant cette mort, affermissait sa puissance, sous prétexte d’exercer celle d’un autre. Enfin, la vérité est déclarée, et, au milieu des lamentations qui retentissent dans le palais, Servius, entouré d’une garde sûre, s’empare de la royauté. Ce fut le premier exemple d’un roi nommé par le sénat seul et sans la participation du peuple. (7) Les fils d’Ancus, sur la nouvelle que les assassins avaient été pris, que le roi vivait, et que l’autorité de Servius était plus solide que jamais, s’étaient exilés volontairement à Suessa Pométia.

Mariages, constitution servienne, census et grands travaux[modifier]

42[modifier]

(1) Servius, après avoir mis sa puissance à l’abri de toute opposition de la part du peuple, voulut aussi la préserver des accidents domestiques ; et, afin de n’être pas traité par les enfants du feu roi comme celui-ci l’avait été par les fils d’Ancus, il fait épouser ses deux filles aux deux jeunes Tarquins, Lucius et Arruns. (2) Mais la prudence de l’homme fut déjouée par l’inflexible loi du destin, et la soif de régner fit naître de toutes parts, au sein de la maison royale, des ennemis et des traîtres. Heureusement pour la tranquillité présente de Servius, la trêve avec les Véiens et les autres peuples de l’Étrurie était expirée, et la guerre recommença. (3) Dans cette guerre, le bonheur de Servius éclata comme son courage. Il tailla les ennemis en pièces, malgré leur nombre, et revint à Rome, roi désormais reconnu, soit qu’il en appelât aux sénateurs, soit qu’il en appelât au peuple.

(4) Ce fut alors que, dans le loisir de la paix, il entreprit une œuvre immense ; et si Numa fut le fondateur des institutions religieuses, la postérité attribue à Servius la gloire d’avoir introduit dans l’état l’ordre qui distingue les rangs, les fortunes et les dignités, en établissant le cens, la plus salutaire des institutions, pour un peuple destiné à tant de grandeur. (5) Ce règlement imposait à chacun l’obligation de subvenir aux besoins de l’état, soit en paix, soit en guerre, non par des taxes individuelles et communes comme auparavant, mais dans la proportion de son revenu. Servius forma ensuite les diverses classes des citoyens et les centuries, ainsi que cet ordre, fondé sur le cens lui-même, aussi admirable pendant la paix que pendant la guerre.

43[modifier]

(1) La première classe était composée de ceux qui possédaient un cens de cent mille as et au-delà ; elle était partagée en quatre-vingts centuries, quarante de jeunes gens et quarante d’hommes plus mûrs. (2) Ceux-ci étaient chargés de garder la ville, ceux-là de faire la guerre au dehors. On leur donna pour armes défensives, le casque, le bouclier, les jambières et la cuirasse, le tout en bronze ; et pour armes offensives, la lance et l’épée. (3) À cette première classe, Servius adjoignit deux centuries d’ouvriers, qui servaient sans porter d’armes, et devaient préparer les machines de guerre. (4) La seconde classe comprenait ceux dont le cens était au-dessous de cent mille as, jusqu’à soixante-quinze mille, et se composait de vingt centuries de citoyens, jeunes et vieux. Leurs armes étaient les mêmes que celles de la première classe, si ce n’est que le bouclier était plus long et qu’ils n’avaient pas de cuirasse. (5) Le cens exigé pour la troisième classe était de cinquante mille as : le nombre des centuries, la division des âges, l’équipement de guerre, sauf les jambières, que Servius supprima, tout était le même que pour la seconde classe. (6) Le cens de la quatrième classe était de vingt-cinq mille as, et le nombre des centuries égal à celui de la précédente ; mais les armes différaient. La quatrième classe n’avait que la lance et le dard. (7) La cinquième classe, plus nombreuse, se composait de trente centuries : elle était armée de frondes et de pierres, et comprenait aussi les cors et les trompettes, répartis en deux centuries. Le cens de cette classe était de onze mille as. (8) Le reste du menu peuple, dont le cens n’allait pas jusque-là, fut réuni en une seule centurie, exempte du service militaire.

Après avoir ainsi composé et équipé son infanterie, il leva, parmi les premiers de la ville, douze centuries de cavaliers ; (9) et des trois que Romulus avait organisées, il en forma six, en leur laissant les noms qu’elles avaient reçus au moment de leur institution. Le trésor public fournit dix mille as pour achat de chevaux, dont l’entretien fut assuré par une taxe annuelle de deux mille as, payée par les veuves. Ainsi retombaient sur le riche toutes les charges, dont le pauvre était soulagé (10) mais le riche trouva des dédommagements dans les privilèges honorifiques que lui conféra Tullius ; car si, jusque-là, suivant l’exemple de Romulus et la tradition des rois ses successeurs, les suffrages avaient été recueillis par tête, sans distinction de valeur ni d’autorité, de quelque citoyen qu’ils vinssent, un nouveau système de gradation dans la manière d’aller aux voix concentra toute la puissance aux mains des premières classes, sans paraître toutefois exclure qui que ce fût du droit de suffrage. (11) On appelait d’abord les chevaliers, puis les quatre-vingts centuries de la première classe. S’ils ne s’accordaient pas, ce qui arrivait rarement, ou prenait les voix de la seconde classe ; mais on ne fut presque jamais obligé de descendre jusqu’à la dernière. (12) Il ne faut pas s’étonner que le nombre des centuries, porté maintenant à trente-cinq, et par conséquent doublé, et celui des centuries de jeunes gens et de vieillards, ne se rencontrent plus avec le nombre anciennement fixé par Tullius ; (13) car il avait divisé la ville en quatre quartiers, formés des quatre collines alors habitées, et c’est lui qui donna à ces quartiers le nom de tribus, à cause, j’imagine, d’un tribut qu’il leur imposa et dont il proportionna la quotité aux moyens de chaque particulier. Ces tribus n’avaient rien de commun avec la division et le nombre des centuries.

44[modifier]

(1) Lorsqu’à l’aide de la loi, qui menaçait de prison et de mort ceux qui négligeraient de se faire inscrire, Tullius eut accéléré le dénombrement, il ordonna, par un édit, à tous les citoyens, cavaliers et hommes de pied, de se rendre au Champ de Mars, dès la pointe du jour, chacun dans sa centurie. (2) Là, il rangea les troupes en bataille, et les purifia en immolant à Mars un ’suouetaurile’. Ce sacrifice, qui marquait la fin du recensement, s’appelait la clôture du lustre. On dit que le nombre des citoyens inscrits alors fut de quatre-vingt mille. Fabius Pictor, le plus ancien des historiens romains, ajoute que ce nombre ne comprenait que les hommes en état de porter les armes.

(3) Cet accroissement de population obligea Tullius à donner aussi plus d’étendue à la ville. Il y enferma d’abord les monts Quirinal et Viminal, et après eux les Esquilies ; puis il fixa lui-même sa demeure dans ce quartier, afin d’en relever l’importance. Il entoura la ville de boulevards, de fossés et d’un mur, et en conséquence porta plus loin le pomerium. (4) Ce mot, à n’en regarder que l’étymologie, désigne la partie située au-delà des murs : c’est plutôt un espace libre que les Étrusques laissaient autrefois en deçà des murs, lorsqu’ils bâtissaient une ville ; consacrant toujours par une inauguration solennelle toute la partie du terrain qu’ils avaient marquée, et autour de laquelle devait s’étendre leur muraille. Ainsi, au dedans, les maisons ne pouvaient être contiguës aux remparts, ce qui ne s’observe généralement plus aujourd’hui, et au dehors, restait une portion du sol interdite aux profanes envahissements des hommes. (5) Il n’était permis ni de bâtir sur ce terrain, ni d’y labourer. Les Romains l’appelèrent pomerium autant parce qu’il était en deçà du mur, que parce que le mur était au-delà. Cet espace consacré reculait à mesure que la ville s’agrandissait et que les remparts recevaient un développement.

45[modifier]

(1) Servius, après avoir augmenté la force matérielle de Rome et sa grandeur morale, après avoir formé tous les citoyens aux exercices de la guerre et aux travaux utiles de la paix, résolut, pour ne pas devoir l’accroissement de sa puissance au succès seul de ses armes, de l’étendre encore par la politique, tout en continuant à embellir la ville. (2) Déjà, dès cette époque, le temple de Diane, à Éphèse, avait une grande célébrité. On disait qu’il était l’œuvre de la piété commune de toutes les cités de l’Asie. Servius, à force de vanter aux principaux chefs latins, avec lesquels il avait contracté à dessein des liaisons d’amitié et d’hospitalité publiques et particulières, cet accord parfait dans le culte des mêmes dieux et de la même religion, finit par les engager à se joindre aux Romains, pour construire à Rome un temple de Diane, commun aux deux peuples. (3) C’était proclamer la suprématie de Rome, cette prétention qui avait causé tant de guerres.

Les Latins, après tant d’inutiles efforts pour conquérir cette suprématie, semblaient y avoir renoncé, lorsqu’un Sabin crut avoir trouvé l’occasion de la revendiquer et de la rendre à sa patrie. (4) Une génisse, d’une beauté extraordinaire, était née, dit-on, chez cet homme : ses cornes, suspendues pendant plusieurs siècles dans le vestibule du temple de Diane attestèrent l’existence de cette merveille. (5) On la regarda comme un prodige, et avec raison, et les devins annoncèrent que celui qui immolerait cette victime à Diane assurerait l’empire à sa nation. Cette prédiction était venue à la connaissance du ministre du temple de la déesse. (6) Lorsque le Sabin jugea que le jour convenable pour le sacrifice était arrivé, il vint à Rome présenter sa génisse au temple. Le prêtre romain, frappé de la grandeur extraordinaire de cette victime, que la renommée avait déjà rendue célèbre, et se rappelant la prédiction, interpelle ainsi le Sabin : "Étranger, que vas-tu faire ? Offrir à Diane, sans avoir d’abord pris soin de te purifier, un sacrifice impie ? Que ne vas-tu auparavant te tremper dans les eaux du fleuve ? Le Tibre coule au fond de la vallée" (7) À ces paroles, des scrupules s’éveillent dans l’âme de l’étranger. Voulant d’ailleurs que tout fût accompli selon les rites, afin que l’événement répondît au prodige, il quitte le temple et descend vers le Tibre. Pendant ce temps, le prêtre immole la génisse : cette supercherie remplit d’allégresse le roi, et la ville entière.

46[modifier]

(1) Un si long exercice de la royauté pouvait faire croire à Servius qu’elle lui était irrévocablement acquise ; mais, apprenant que le jeune Tarquin contestait quelquefois son élection, comme ayant eu lieu sans le concours du peuple, il s’attacha d’abord à gagner la faveur de la multitude, en lui partageant des terres prises sur l’ennemi. Bientôt après il osa lui demander si sa volonté et l’ordre des Romains étaient qu’il régnât sur eux. Il ne lui manqua aucun des suffrages qu’avaient eus ses prédécesseurs. (2) Tarquin n’en perdit pas pour cela l’espérance de remonter sur le trône de son père ; et, comme il s’était aperçu des dispositions hostiles du sénat contre le partage des terres, il crut le moment favorable pour se plaindre à cette compagnie, et pour y établir son crédit, en ruinant, par ses attaques, celui du roi. Son âme était dévorée d’ambition ; et Tullia, sa femme, irritait encore ses turbulentes inquiétudes.

(3) Le palais des rois de Rome devint alors le théâtre de tragiques horreurs, comme si l’on eût voulu hâter par le dégoût de la monarchie l’arrivée de la liberté, et que celui-là fût le dernier règne qui devait s’ouvrir par un crime. (4) Ce Lucius Tarquin, fils ou petit-fils de Tarquin l’Ancien (ce qui n’est pas suffisamment établi ; mais, sur la foi de la plupart des auteurs, je le suppose fils de ce dernier), avait un frère, Arruns Tarquin, jeune homme d’un caractère doux et inoffensif. (5) Les deux Tulliae, aussi remarquables que les Tarquins eux-mêmes par une grande différence de mœurs, avaient, comme je l’ai dit plus haut, épousé ces deux princes. Mais le hasard, et aussi, je pense, la fortune de Rome, voulurent que le mariage ne réunit pas dans la même destinée les deux naturels violents. Ce fut, sans doute, afin de prolonger le règne de Servius et de donner aux mœurs romaines tout le temps de se former. (6) L’altière Tullia s’indignait de ne trouver dans son époux ni ambition ni courage. Toute sa sollicitude était tournée sur l’autre Tarquin, tout son enthousiasme était pour lui ; lui seul était un homme, le vrai sang des rois. Elle méprisait sa sœur, qui était l’épouse de cet homme et qui en empêchait les généreuses pensées par la timidité de ses conseils. (7) Cette conformité de goûts ne tarda pas à rapprocher le beau-frère et la belle-soeur, car le mal appelle toujours le mal. Mais ici ce fut la femme qui provoqua le désordre.

Dans les entretiens secrets qu’elle s’était ménagés, de longue main, avec l’homme qui n’était point son époux, elle n’épargne aucune invective, ni à son mari, ni à sa sœur : ajoutant qu’il vaudrait mieux pour elle d’être veuve, et pour lui, de vivre dans le célibat, que d’être unis l’un et l’autre à des êtres si indignes d’eux, et de languir honteusement sous l’influence de la lâcheté d’autrui. (8) Si, disait-elle, les dieux lui eussent donné l’époux qu’elle méritait, elle verrait bientôt dans ses mains le sceptre qu’elle voyait encore dans celles de son père. Elle ne tarda pas à remplir le jeune homme de son audace. (9) Enfin, la mort presque simultanée d’Arruns et de la sœur de Tullia permet à celle-ci et à son complice de contracter un nouveau mariage, que Servius n’approuva point mais qu’il n’osa empêcher.

Le renversement de Servius Tullius[modifier]

47[modifier]

(1) Dès ce moment la vieillesse de Tullius leur fut de jour en jour plus odieuse, et son règne plus pesant. Impatiente de passer d’un crime à un autre, Tullia nuit et jour harcèle son mari, et le presse de recueillir le fruit de leurs premiers parricides. (2) Ce qui lui avait manqué, disait-elle, ce n’était pas un époux, un esclave qui partageât en silence sa servitude ; c’était un homme qui se crût digne de régner, qui se souvînt qu’il était fils de Tarquin l’Ancien, et qui aimât mieux saisir la puissance que l’attendre. (3) "Si, ajoutait-elle, tu es vraiment cet homme que j’ai cherché, que je pensais avoir trouvé, je te reconnais pour mon époux et pour mon roi ; sinon, mon sort est pire qu’auparavant, puisque le crime s’y joint à la lâcheté. (4) Que tardes-tu ? Il ne t’a pas fallu, comme ton père, arriver de Corinthe et de Tarquinies, pour enlever, par l’intrigue, un trône étranger. Tes dieux pénates, ceux de ta patrie, l’image de ton père, ce palais qu’il habita, ce trône où il s’assit, le nom de Tarquin, tout annonce que tu es roi, tout te convie à l’être. (5) Si ton cœur est froid en présence de ces hautes destinées, pourquoi tromper Rome plus longtemps ? Pourquoi souffrir qu’on te regarde comme le fils d’un roi ? Va à Tarquinies ou à Corinthe ; rentre dans l’état obscur d’où tu es sorti, digne frère d’Arruns, fils indigne de Tarquin." (6) Ces reproches, et d’autres encore, enflamment le jeune homme. Elle-même ne pouvait se contenir à l’idée de Tanaquil, de cette étrangère qui réussit deux fois, par le seul ascendant de son courage, à faire deux rois, de son mari et de son gendre ; tandis qu’elle, Tullia, issue du sang royal, serait impuissante à donner la couronne aussi bien qu’à l’ôter.

(7) Dominé bientôt lui-même par l’ambition effrénée de sa femme, Tarquin commence à s’insinuer auprès des sénateurs, ceux de la dernière création surtout ; il les flatte, il leur rappelle les bienfaits de son père, et en réclame le prix. Ses libéralités lui gagnent les jeunes gens ; ses magnifiques promesses, ses accusations contre Servius grossissent de toutes parts le nombre de ses partisans. (8) Enfin, quand il juge le moment favorable pour exécuter son projet, il se fait suivre d’une troupe de gens armés, et s’élance tout à coup dans le Forum. Au milieu de la terreur universelle, il monte sur le siège du roi, en face du sénat, et fait sommer ensuite, par un héraut, tous les sénateurs de se rendre auprès du roi Tarquin. (9) Ils accourent aussitôt ; les uns comme étant dès longtemps préparés à ce coup de main ; les autres, de peur qu’on ne leur fasse un crime de leur absence, étonnés d’ailleurs de cet étrange événement, et persuadés que c’en est déjà fait de Servius.

(10) Tarquin commence par attaquer avec amertume la basse extraction de Servius. "Cet esclave, dit-il, fils d’une esclave, après l’indigne assassinat de Tarquin l’Ancien, sans qu’il y eût d’interrègne, suivant l’usage, sans qu’on eût, pour son élection, assemblé les comices, et obtenu les suffrages du peuple et le consentement du sénat, a reçu, des mains d’une femme, ce sceptre comme un présent. (11) Les effets de son usurpation répondent à la bassesse de son origine. Ses prédilections pour la classe abjecte dont il est sorti, et sa haine pour tous les hommes honorables, lui ont inspiré l’idée d’arracher aux grands ce sol qu’il a partagé aux plus vils citoyens. (12) Toutes les charges de l’état, autrefois communes à tous, il les a fait peser uniquement sur les premières classes : et il n’a établi le cens qu’afin de signaler la fortune du riche à l’envie du pauvre, et de savoir où prendre, quand il le voudrait, de quoi fournir à ses largesses envers des misérables."

48[modifier]

(1) Averti par un messager, dont l’émotion le fait hâter, Servius arrive, pendant ce discours, et s’écrie, du vestibule même du sénat : "Qu’est-ce cela, Tarquin ? Qui te rend si audacieux de convoquer le sénat, moi vivant, et de t’asseoir sur mon trône ? " (2) Tarquin répond avec fierté qu’il occupe la place de son père, place plus digne du fils d’un roi, d’un héritier du trône, que d’un esclave ; que depuis assez longtemps Servius insulte à ses maîtres, et se passe insolemment de leur concours. À ces mots, les partisans des deux rivaux poussent des cris confus ; le peuple se porte en foule vers la salle d’assemblée ; il est aisé de voir que celui qui régnera sera celui qui aura vaincu. (3) Tarquin, entraîné par sa position critique à tout oser, plus jeune d’ailleurs et plus vigoureux que Servius, saisit ce prince par le milieu du corps, l’emporte hors du sénat, et le précipite du haut des degrés. Il rentre ensuite pour rallier les sénateurs. (4) Les appariteurs du roi, les officiers qui l’entourent, prennent la fuite. Servius lui-même, à demi mort, et suivi de ses gens épouvantés, se réfugiait vers son palais, lorsque des assassins, envoyés à sa poursuite par Tarquin, l’atteignent et le tuent. (5) On croit que ce crime (ceux qu’elle avait déjà commis rendent le fait assez vraisemblable) fut le résultat des conseils de Tullia. Ce qui n’est pas douteux, c’est que, montée sur son char, elle pénétra jusqu’au milieu du Forum, et là, sans se déconcerter à l’aspect de tant d’hommes rassemblés, elle appela hors du sénat son mari, et la première le salua du nom de roi ; (6) mais, sur l’ordre que lui donna Tarquin de s’éloigner de toutes ces scènes de tumulte, elle reprit le chemin de sa maison. Arrivée en haut du faubourg Ciprius, à l’endroit où s’élevait jadis un petit temple de Diane, le conducteur de son char, tournant par la côte Virbia, pour gagner le quartier des Esquilies, arrêta les chevaux, et, tout pâle d’horreur, lui montra le cadavre de son père étendu sur le sol : (7) on dit qu’alors elle commit un acte infâme, et d’une affreuse barbarie. Le nom de la rue, qui depuis s’est appelée ’la rue du crime’, a perpétué jusqu’à nous cet horrible souvenir. Cette femme égarée, en proie à toutes les furies vengeresses qui la poursuivaient depuis le meurtre de sa sœur et de son mari, fit passer, dit-on, les roues de son char sur le corps de son père. Puis, toute couverte et toute dégouttante du sang paternel, elle poussa ses roues souillées jusqu’aux pieds des dieux pénates, qui lui étaient communs avec son mari. Mais la colère de ces dieux préparait à ce règne infâme une catastrophe digne de son commencement.

(8) Servius Tullius régna quarante-quatre ans, avec une telle sagesse, qu’il eût été difficile, même à un successeur bon et modéré, de balancer sa gloire. Ce qui ajoute encore à cette gloire, c’est qu’avec lui périt la monarchie légitime ; (9) et cependant, cette autorité si douce, si modérée, il avait, dit-on, la pensée de l’abdiquer, parce qu’elle était dans la main d’un seul ; et ce dessein généreux il l’aurait accompli, si un crime domestique ne l’eût empêché de rendre la liberté à son pays.

8. Tarquin le Superbe (535 à 509 av. J.-C.)[modifier]

Tarquin le Superbe, un véritable tyran[modifier]

49[modifier]

(1) Tarquin prit, sans hésiter, possession du trône. Il fut surnommé le Superbe, parce que, gendre du roi, il refusa la sépulture à son beau-père, disant que Romulus avait eu le même sort. (2) Il fit périr les premiers des sénateurs qu’il soupçonnait d’avoir servi le parti de Servius Tullius ; et, sentant trop bien que l’exemple qu’il donnait, en s’emparant du trône par la violence, pourrait tourner contre lui-même, il s’entoura de gardes. (3) Car tout son droit était dans la force, lui qui n’avait eu ni les suffrages du peuple, ni le consentement du sénat. (4) Ne pouvant compter sur l’affection des citoyens, il lui fallait régner par la terreur. Afin d’en étendre les effets, il s’affranchit de tous conseils, et s’établit juge unique de toutes les affaires capitales. (5) Par ce moyen, il pouvait mettre à mort, exiler, priver de leurs biens non seulement ceux qui lui étaient suspects ou qui lui déplaisaient, mais encore ceux dont il ne pouvait rien espérer que leurs dépouilles.

(6) Cette politique farouche avait eu pour but principal de diminuer le nombre des sénateurs ; Tullius résolut de n’en point nommer d’autres, afin que leur affaiblissement les rendît méprisables et qu’ils souffrissent avec plus de résignation l’ignominie de ne pouvoir rien dans le gouvernement. (7) C’est en effet le premier roi qui ait dérogé à l’usage suivi par ses prédécesseurs, de consulter le sénat sur toutes les affaires. Il gouverna sous l’inspiration de conseils occultes. Il fit la paix ou la guerre suivant son caprice, conclut des traités, fit et défit des alliances, sans s’inquiéter de la volonté du peuple. (8) Il recherchait surtout l’amitié des Latins, afin de se faire à l’étranger un appui contre ses sujets. Il s’attachait leurs principaux citoyens, non seulement par les liens de l’hospitalité, mais aussi par des alliances de famille. (9) Il donna sa fille à Octavius Mamilius de Tusculum qui tenait le premier rang parmi les Latins, et qui, si l’on en croit la renommée, tirait son origine d’Ulysse et de Circé. Cette union mit dans ses intérêts tous les parents et tous les amis de Mamilius.

Turnus d’Aricie et la soumission des Latins[modifier]

50[modifier]

(1) Il exerçait déjà une grande influence sur les chefs des Latins, quand il leur proposa de se rendre, à un jour marqué, au bois sacré de la déesse Férentina, ajoutant qu’il voulait les entretenir de leurs intérêts communs. (2) Ils s’y réunissent en grand nombre, au point du jour. Tarquin y vient aussi, mais un peu avant le coucher du soleil. Dans cet intervalle et pendant toute la journée, différentes questions avaient jeté le trouble parmi les membres de l’assemblée. (3) Turnus Herdonius, d’Aricie, s’irritait surtout de l’absence de Tarquin : "Fallait-il s’étonner que Rome l’eût surnommé le Superbe (Car c’est ainsi qu’ils le désignaient déjà dans leurs secrets murmures) ? Quoi de plus insolent, en effet, que de se jouer ainsi de toute la nation latine ? (4) Faire venir ses chefs loin de leurs demeures, et manquer lui-même à son appel ? N’est-ce pas tenter leur patience, afin de les écraser sous le joug, s’ils se montrent disposés à le subir ? Qui ne voit sa tendance à dominer tout le Latium ? (5) Encore, si ses sujets avaient lieu de se féliciter de leur choix ; si du moins il devait le trône à leur volonté, et non pas à un parricide, les Latins aussi pourraient se fier à lui, bien qu’après tout leur qualité d’étrangers ne les oblige pas à la même défiance. (6) Mais si, au contraire, les Romains gémissent de leur tolérance, s’ils sont assassinés les uns après les autres, exilés, ruinés, de quel droit les Latins espéreraient-ils un meilleur traitement ? S’ils voulaient l’en croire, ils retourneraient chacun dans ses foyers, et ne se mettraient pas en peine d’être plus exacts à l’assemblée que celui qui l’avait convoquée."

(7) Turnus était un esprit turbulent et factieux, et c’est à cela même qu’il devait son influence. Comme il parlait ainsi, Tarquin arrive et l’interrompt. (8) L’assemblée se tourne vers le roi pour le saluer, et le silence s’établit. Ceux qui sont près de Tarquin l’avertissent de se justifier de son retard à l’assemblée. Tarquin dit qu’il a été pris pour médiateur entre un père et un fils ; que son désir de les réconcilier l’a retenu, et que, cette circonstance ayant fait perdre la journée, il leur exposera, le lendemain, le motif pour lequel il les a convoqués. (9) Turnus, dit-on, ne goûta point cette excuse, et rompit le silence : "Il n’y a pas, dit-il, de différends plus prompts à terminer que ceux d’un père et de son fils, et la question se décide en peu de mots : Que le fils obéisse, ou qu’il soit puni."

51[modifier]

(1) Le citoyen d’Aricie, après avoir ainsi relevé les paroles du roi de Rome, quitte l’assemblée. Mais, plus sensible à cette injure qu’il ne le fit paraître, Tarquin jura intérieurement d’immoler Turnus, et par là d’inspirer aux Latins la terreur qui comprimait tous les esprits. (2) Mais, comme il n’avait pas le droit de le faire périr publiquement, il imagina de lui intenter une accusation calomnieuse. Par l’entremise de quelques habitants d’Aricie, il suborne un esclave de Turnus, et en obtient, à prix d’or, qu’il laissera porter secrètement, dans la maison de son maître, un grand nombre d’épées.

(3) Une nuit suffit à l’exécution de ce projet. Tarquin, un peu avant le jour, mande auprès de lui les principaux des Latins, et, affectant l’émotion que cause un événement extraordinaire, il leur dit que, "grâce aux dieux, dont la providence a retardé hier son départ, ils ont été sauvés, eux et lui, d’un grand péril. (4) Il a su, en effet, que Turnus, afin de régner seul sur les Latins, avait formé le projet de l’assassiner, ainsi que les principaux citoyens du pays ; projet qui avait dû s’exécuter la veille pendant l’assemblée, mais que l’absence de celui qui l’avait convoquée, et à qui Turnus en voulait le plus, l’avait fait différer. (5) De là cette colère contre un retard dont la prolongation trompait les espérances du conspirateur. Nul doute maintenant, si les rapports sont vrais, que demain, au lever du jour, Turnus ne se présente à l’assemblée, les armes à la main, avec tous ses complices. (6) On dit qu’on a porté chez lui une grande quantité d’épées. Pour vérifier ce fait, lui, Tarquin, les prie de le suivre chez Turnus."

(7) Le caractère violent de Turnus, ses paroles de la veille, le retard de Tarquin, cause probable de l’ajournement du crime, toutes ces circonstances font naître les soupçons. Les chefs latins suivent Tarquin, poussés par un sentiment de crédulité naturelle, mais bien résolus de déclarer l’accusation mensongère s’ils ne trouvaient point ces armes qu’on leur dénonçait. (8) Turnus dormait encore lorsqu’ils arrivèrent. Des gardes l’entourent ; on saisit les esclaves qui se préparaient à défendre leur maître, et l’on apporte en même temps les épées de tous les coins de la maison. La conspiration semble alors avérée. Turnus est chargé de chaînes, et l’assemblée des Latins convoquée tumultueusement. (9) La vue des armes, exposées à tous les regards, excite une telle indignation que, sans donner à Turnus le temps de se défendre, on le condamne à périr d’un nouveau genre de supplice. On le couvre d’une claie chargée de pierres, et on le noie dans les eaux de Férentina.

52[modifier]

(1) Tarquin rappelle ensuite les Latins à l’assemblée, et, après les avoir félicités du châtiment qu’ils ont infligé à ce factieux, dont les complots parricides étaient manifestes, il ajoute que : (2) "Les Latins étant originaires d’Albe, et cette ville avec toutes ses colonies ayant été soumise à l’empire de Rome par un traité conclu sous le règne de Tullus, il pourrait bien faire valoir auprès d’eux un droit aussi ancien à la souveraineté sur tous les peuples Latins. (3) Mais il croit qu’il serait plus avantageux à tous de renouveler ce traité ; qu’il vaut mieux pour les Latins s’associer à la fortune de Rome, que de craindre sans cesse, comme il leur était arrivé, sous le règne d’Ancus d’abord, ensuite sous celui de son père, la destruction de leurs villes et le ravage de leurs campagnes."

(4) Bien que ce traité contînt la reconnaissance explicite de la suprématie romaine, il ne fut pas difficile de persuader aux Latins d’y souscrire. Ils voyaient les plus considérables d’entre eux d’intelligence avec le roi, et la mort récente de Turnus était un avertissement pour ceux qui pouvaient être tentés de résister. (5) Le traité fut renouvelé, et la jeunesse du pays latin reçut de Tarquin l’ordre de se trouver en armes au bois de Férentina, à un jour indiqué. (6) Tous, de toutes les contrées du Latium, se rendirent à l’appel. Mais, voulant qu’ils n’eussent ni chefs distincts, ni signes secrets de ralliement, ni drapeaux particuliers, Tarquin les incorpora dans les centuries romaines. Latins et Romains, comptant chacun par moitié dans les centuries, celles-ci furent doublées, et reçurent pour chefs des centurions romains.

Guerre contre les Volsques[modifier]

53[modifier]

(1) Si Tarquin méconnut les lois de la justice pendant la paix, il fut loin, cependant, d’ignorer l’art de la guerre. Il eût même égalé sous ce rapport les rois ses prédécesseurs, si la gloire du général n’eût été ternie par les vices du roi. (2) Il commença contre les Volsques cette guerre qui dura plus de deux cents ans. Il prit d’assaut leur ville, Suessa Pométia ; (3) il en vendit le butin, et tira de cette vente quarante talents d’or et d’argent. Ce fut alors qu’il conçut l’idée d’élever à Jupiter ce vaste temple, digne du roi des dieux et des hommes, digne de l’empire romain, digne enfin de la majesté du lieu où furent assis ses fondements. L’argent pris sur l’ennemi fut mis en réserve pour la construction de cet édifice.

L’épisode de Gabies[modifier]

(4) Tarquin entreprit ensuite contre Gabies, ville voisine de Rome, une guerre dont l’issue ne fut ni aussi heureuse, ni aussi prompte qu’il l’avait espéré. Repoussé après un assaut inutile, obligé même de renoncer, par suite de cet échec, à un siège régulier, il résolut, ressource peu digne d’un Romain, d’employer la ruse et la perfidie. (5) Tandis que, paraissant ne plus songer à la guerre, il feignait d’être uniquement occupé de la construction du temple de Jupiter, et d’autres ouvrages commencés dans la ville, Sextus, le plus jeune de ses trois fils, d’accord avec lui, s’enfuit chez les Gabiens, se plaignant à eux de la cruauté intolérable de son père. (6) Il dit "que Tarquin, non content d’exercer sa tyrannie sur les autres, la fait peser sur sa propre famille. Il redoute le nombre de ses enfants, et comme il a dépeuplé le sénat, il veut aussi dépeupler sa maison, et ne laisser d’héritiers ni de son nom ni de sa couronne. (7) Quant à lui, Sextus, échappé au glaive de son père, il n’a cru trouver nulle part un asile plus sûr que chez les ennemis de Lucius Tarquin. Car, il faut bien qu’ils le sachent, la guerre, qui paraît abandonnée, est toujours menaçante ; elle recommencera dans l’occasion, et fondra sur eux à l’improviste. (8) S’ils repoussent ses prières, il parcourra tout le Latium ; il ira chez les Volsques, chez les Èques et chez les Herniques, jusqu’à ce qu’il trouve un peuple assez généreux pour défendre les fils contre la persécution et la cruauté impie de leur père. (9) Peut-être en rencontrera-t-il un à qui une juste indignation fera prendre les armes contre le plus orgueilleux de tous les rois, et le plus ambitieux de tous les peuples."

(10) Les Gabiens craignant, s’ils ne cherchent à le retenir, qu’il ne quitte leur ville irrité contre eux, l’accueillent avec bonté. Ils lui disent : "Qu’il ne doit point s’étonner lui-même que Tarquin traite ses propres enfants comme il a traité ses concitoyens, ses alliés ; (11) qu’à défaut d’autres victimes, sa cruauté devait se tourner contre lui-même ; qu’au reste, lui, Sextus, est le bienvenu parmi eux, et qu’ils espèrent pouvoir bientôt, aidés de son courage et de ses avis, porter la guerre des murailles de Gabies sous celles de Rome."

54[modifier]

(1) Depuis ce jour, Sextus fut admis dans leurs conseils. Là, il adoptait hautement, sur toutes les affaires civiles, l’opinion des anciens Gabiens auxquels elles étaient plus familières. Mais il n’en était pas ainsi pour la guerre, qu’il demandait de temps en temps, disant que sur ce point ses avis étaient d’autant meilleurs qu’il connaissait mieux les forces des deux peuples, et combien la tyrannie de Tarquin était odieuse aux Romains, insupportable même à ses enfants. (2) Tandis qu’il poussait insensiblement les premiers de la ville à la révolte, que lui-même, avec une troupe de jeunes gens entreprenants, il allait faire des incursions, piller sur le territoire de Rome ; que ses actes, que ses paroles, conformes à son plan de fausseté, augmentaient son influence fatale, il finit par obtenir le commandement général de l’armée des Gabiens.

(3) Pour ne pas laisser entrevoir ses desseins, il livrait souvent de petits combats où l’avantage restait aux Gabiens. Aussi l’enthousiasme devint-il si vif que grands et petits, tous regardaient son arrivée à Gabies comme une faveur des dieux. (4) Magnifique d’ailleurs envers le soldat, auquel il abandonnait le butin, et dont il partageait les fatigues et les dangers, il gagna tellement son affection, que son père n’était pas plus puissant à Rome que lui à Gabies.

(5) Quand il se croit assez fort pour tout oser, il dépêche à son père un des siens, chargé de lui demander ce qu’il doit faire, maintenant que les dieux lui ont accordé un pouvoir absolu dans la ville de Gabies. (6) Le messager, dont la fidélité, j’imagine, parut douteuse, ne reçut pas de réponse verbale ; mais Tarquin, prenant un air pensif, passa dans les jardins du palais, suivi de l’émissaire de son fils. Là, dit-on, se promenant en silence, il abattait, avec une baguette, les têtes des pavots les plus élevées. (7) Fatigué de questionner et d’attendre une réponse, le messager s’en retourne à Gabies, croyant avoir échoué dans sa mission. Il rapporte ce qu’il a dit, ce qu’il a vu, et ajoute que le roi, soit par haine, soit par colère, soit enfin par un effet de cet orgueil qui lui est naturel, n’a pas prononcé une seule parole. (8) Mais Sextus, pénétrant sous cette énigme le sens de la réponse et les intentions de son père, fit périr les principaux citoyens, les uns, en les accusant devant le peuple, les autres, en profitant de la haine qu’ils avaient soulevée contre eux. Plusieurs furent condamnés publiquement ; quelques-uns, offrant moins de prise aux accusations, périrent en secret. (9) D’autres purent fuir sans obstacles ; d’autres furent exilés ; les biens des bannis et des morts furent partagés au peuple. (10) Ces largesses, le produit de ces spoliations, les séductions de l’intérêt privé, étouffèrent le sentiment des malheurs publics, jusqu’au jour où Gabies, privée de conseils et de forces, tomba enfin sans résistance au pouvoir de Tarquin.

Construction du Capitole et exauguratio ; autres travaux[modifier]

55[modifier]

(1) Maître de Gabies, Tarquin fit la paix avec les Èques, et renouvela le traité avec les Étrusques. Il donna ensuite toute son attention aux ouvrages intérieurs de Rome. Le plus important était le temple de Jupiter, qu’il bâtissait sur le mont Tarpéien, et qu’il voulait laisser comme un monument de son règne et du nom de Tarquin. C était en effet l’ouvrage de deux Tarquins : le père avait fait le vœu, le fils l’avait accompli. (2) Et, afin que l’emplacement du Capitole fût réservé tout entier à Jupiter, à l’exclusion de toute autre divinité, il résolut d’en faire disparaître les autels et les petits temples que Tatius y avait élevés, consacrés et inaugurés, conformément au vœu qu’il en avait fait pendant un combat contre Romulus.

(3) Tandis qu’on jetait les premiers fondements de l’édifice, la volonté des dieux se révéla, dit-on, par des signes qui annonçaient la puissance future de l’empire romain. Les augures permirent qu’on enlevât tous les autels, excepté celui du dieu Terme ; (4) et l’on interpréta cette exception de la manière suivante : le dieu Terme gardant sa place, et seul de tous les dieux n’ayant pas été dépossédé de son sanctuaire sur le mont Tarpéien, présageait la solidité et la durée de la puissance romaine. (5) Ce premier prodige, qui montrait la perpétuité de l’empire, fut suivi d’un autre qui en présageait la grandeur. On dit qu’en creusant les fondations du temple, on trouva une tête humaine parfaitement conservée. (6) Ce nouveau phénomène désignait clairement que là serait aussi la tête de l’empire ; et l’interprétation en fut ainsi donnée par les devins de Rome et par ceux qu’on avait fait venir d’Étrurie.

(7) Tous ces présages portaient de plus en plus le roi à ne pas épargner les dépenses. Les richesses de Pométia, qui devaient servir à terminer l’entreprise, suffirent à peine pour les fondations. (8) À cet égard, Fabius, historien plus ancien d’ailleurs, me semble plus digne de foi que Pison. (9) Le premier fait monter la valeur de ces richesses à quarante talents ; le second prétend que Tarquin avait mis en réserve, pour la construction du temple, quarante mille livres pesant d’argent, somme exorbitante qui ne pouvait provenir du pillage d’aucune ville d’alors, et qui suffirait, et au-delà, pour construire encore aujourd’hui les monuments les plus magnifiques.

56[modifier]

(1) Tarquin, uniquement occupé du désir d’achever ce temple, fit venir des ouvriers de toutes les parties de l’Étrurie, et mit à contribution, non seulement les deniers de l’état, mais encore les bras du peuple. Ce fardeau ajouté à celui de la guerre ne semblait pourtant pas trop lourd au peuple, glorieux, au contraire, de bâtir de ses mains les temples des dieux. (2) Mais on l’employa dans la suite à d’autres ouvrages, qui, pour avoir moins d’éclat, n’en étaient pas moins pénibles. C’était la construction des galeries autour du cirque, et le percement d’un égout destiné à recevoir les immondices de la ville : deux ouvrages que la magnificence de nos jours est à peine parvenue à égaler. (3) Outre ces travaux, qui tenaient le peuple en haleine, Tarquin, persuadé qu’une population nombreuse est à charge à l’état quand elle est inoccupée, et voulant d’ailleurs, par des colonies nouvelles, étendre les limites de l’empire, envoya des colons à Signia et à Circéi, places qui devaient un jour protéger Rome du côté de la terre et du côté de la mer.

L’ambassade à Delphes avec Brutus[modifier]

(4) Au milieu de tous ces travaux, on vit avec terreur un nouveau prodige. Un serpent, sorti d’une colonne de bois, jeta l’épouvante parmi tous les habitants du palais, et les mit en fuite. Tarquin, d’abord moins effrayé, en conçut pourtant de graves inquiétudes pour l’avenir. (5) Les devins étrusques étaient ordinairement consultés sur les présages qui se manifestaient en public ; mais ce dernier paraissant menacer sa famille, (6) Tarquin résolut de consulter l’oracle de Delphes, le plus célèbre du monde. Toutefois, ne sachant quelle serait la réponse du dieu, il n’osa confier à des étrangers le soin de l’aller recevoir, et envoya deux de ses fils en Grèce, à travers des contrées alors inconnues, et des mers plus inconnues encore. (7) Titus et Arruns partirent accompagnés du fils de Tarquinia, sœur du roi, Lucius Iunius Brutus, lequel était d’un caractère bien différent de celui qu’il affectait de montrer en public. Instruit que les premiers de l’État, que son oncle, entre autres, avaient péri victimes de la cruauté de Tarquin, ce jeune homme prit dès ce moment le parti de ne rien laisser voir dans son caractère ni dans sa fortune qui pût donner de l’ombrage au tyran, et exciter sa cupidité ; en un mot, de chercher dans le mépris d’autrui une sûreté que la justice ne lui offrait pas. (8) Il contrefit l’insensé, livrant sa personne à la risée du prince, lui abandonnant tous ses biens, et acceptant même l’injurieux surnom de Brutus. C’est à la faveur de ce surnom que le libérateur de Rome attendait l’accomplissement de ses destinées. (9) Conduit à Delphes par les Tarquins, dont il était le jouet plus que le compagnon, il apporta, dit-on, au dieu, un bâton de cornouiller, creux et renfermant un bâton d’or, emblème mystérieux de son caractère.

(10) Arrivés enfin, les jeunes princes, après avoir exécuté les ordres de leur père, eurent la curiosité de savoir auquel d’entre eux reviendrait le trône de Rome. On prétend qu’une voix répondit du fond du sanctuaire : "Celui-là possédera la souveraine puissance, qui le premier de vous, jeunes gens, baisera sa mère." (11) Les Tarquins exigent le plus rigoureux silence sur cet incident, à l’égard de Sextus, leur frère, qui était resté à Rome, afin qu’ignorant la prédiction il perdît toute chance à l’empire. Quant à eux, ils abandonnent à la fortune le soin de décider lequel des deux, à leur retour, baisera sa mère. (12) Mais Brutus, donnant une autre interprétation aux paroles de la Pythie, feignit de se laisser tomber, et baisa la terre, la mère commune de tous les hommes. Lorsqu’ils revinrent à Rome, on y faisait de grands préparatifs de guerre contre les Rutules.

La guerre contre Ardée ; Sextus Tarquin viole Lucrèce qui se suicide[modifier]

57[modifier]

(1) Les Rutules habitaient la ville d’Ardée. C’était une nation puissante et riche, et pour le temps et pour le pays. La guerre leur fut déclarée à cause de l’épuisement des finances, résultat des travaux somptueux, entrepris par Tarquin, lequel désirait de combler le vide et de regagner en même temps, par l’appât du butin, le cœur de ses sujets. (2) Ceux-ci, en effet, irrités de son orgueil et de son despotisme, s’indignaient que le prince les enchaînât depuis si longtemps à des travaux de manœuvres et d’esclaves. (3) D’abord on essaya de prendre Ardée d’assaut ; mais cette tentative eut peu de succès. On convertit le siège en blocus, et l’ennemi fut resserré dans l’enceinte de ses murs.

(4) Durant ce blocus, et comme il arrive ordinairement dans une guerre moins vive que longue, on accordait assez facilement des congés ; mais aux officiers plutôt qu’aux soldats. (5) De temps en temps les jeunes princes abrégeait les ennuis de l’oisiveté par des festins et des parties de débauche. (6) Un jour qu’ils soupaient chez Sextus Tarquin, avec Tarquin Collatin, fils d’Égérius, la conversation tomba sur les femmes ; et chacun d’eux de faire un éloge magnifique de la sienne. (7) La discussion s’échauffant, Collatin dit qu’il n’était pas besoin de tant de paroles, et qu’en peu d’heures on pouvait savoir combien Lucrèce, sa femme, l’emportait sur les autres. "Si nous sommes jeunes et vigoureux, ajouta-t-il, montons à cheval, et allons nous assurer nous-mêmes du mérite de nos femmes. Comme elles ne nous attendent pas, nous les jugerons par les occupations où nous les aurons surprises."

(8) Le vin fermentait dans toutes les têtes. "Partons, s’écrièrent-ils ensemble," et ils courent à Rome à bride abattue. Ils arrivèrent à l’entrée de la nuit. De là ils vont à Collatie, (9) où ils trouvent les belles-filles du roi et leurs compagnes au milieu des délices d’un repas somptueux ; et Lucrèce, au contraire, occupée, au fond du palais, à filer de la laine, et veillant, au milieu de ses femmes, bien avant dans la nuit. (10) Lucrèce eut tous les honneurs du défi. Elle reçoit avec bonté les deux Tarquins et son mari, lequel, fier de sa victoire, invite les princes à rester avec lui. Ce fut alors que S. Tarquin conçut l’odieux désir de posséder Lucrèce, fût-ce au prix d’un infâme viol. Outre la beauté de cette femme, une réputation de vertu si éprouvée piquait sa vanité. (11) Après avoir achevé la nuit dans les divertissements de leur âge, ils retournent au camp.

58[modifier]

(1) Peu de jours après, Sextus Tarquin, à l’insu de Collatin, revient à Collatie, accompagné d’un seul homme. (2) Comme nul ne soupçonnait ses desseins, il est accueilli avec bienveillance, et on le conduit, après souper, dans son appartement. Là, brûlant de désirs, et jugeant, au silence qui l’environne, que tout dort dans le palais, il tire son épée, marche au lit de Lucrèce déjà endormie, et, appuyant une main sur le sein de cette femme : "Silence, Lucrèce, dit-il, je suis Sextus Tarquin : je tiens une épée, vous êtes morte, s’il vous échappe une parole." (3) Tandis qu’éveillée en sursaut et muette d’épouvante, Lucrèce, sans défense, voit la mort suspendue sur sa tête, Tarquin lui déclare son amour ; il la presse, il la menace et la conjure tour à tour, et n’oublie rien de ce qui peut agir sur le cœur d’une femme. (4) Mais, voyant qu’elle s’affermit dans sa résistance, que la crainte même de la mort ne peut la fléchir, il tente de l’effrayer sur sa réputation. Il affirme qu’après l’avoir tuée, il placera près de son corps le corps nu d’un esclave égorgé, afin de faire croire qu’elle aurait été poignardée dans la consommation d’un ignoble adultère. (5) Vaincue par cette crainte, l’inflexible chasteté de Lucrèce cède à la brutalité de Tarquin, et celui-ci part ensuite, tout fier de son triomphe sur l’honneur d’une femme. Lucrèce, succombant sous le poids de son malheur, envoie un messager à Rome et à Ardée, avertir son père et son mari qu’ils se hâtent de venir chacun avec un ami sûr ; qu’un affreux événement exige leur présence.

(6) Spurius Lucrétius arrive avec Publius Valérius, fils de Volésus, et Collatin avec Lucius Iunius Brutus. Ces deux derniers retournaient à Rome de compagnie lorsqu’ils furent rencontrés par le messager de Lucrèce. (7) Ils la trouvent assise dans son appartement, plongée dans une morne douleur. À l’aspect des siens, elle pleure ; et son mari, lui demandant si tout va bien : "Non, répond-elle ; car, quel bien reste-t-il à une femme qui a perdu l’honneur ? Collatin, les traces d’un étranger sont encore dans ton lit. Cependant le corps seul a été souillé ; le cœur est toujours pur, et ma mort le prouvera. Mais vous, jurez-moi que l’adultère ne sera pas impuni. (8) C’est Sextus Tarquin, c’est lui qui, cachant un ennemi sous les dehors d’un hôte, est venu la nuit dernière ravir, les armes à la main, un plaisir qui doit lui coûter aussi cher qu’à moi-même, si vous êtes des hommes." (9) Tous, à tour de rôle, lui donnent leur parole, et tâchent d’adoucir son désespoir, en rejetant toute la faute sur l’auteur de la violence ; ils lui disent que le corps n’est pas coupable quand le cœur est innocent, et qu’il n’y a pas de faute là ou il n’y a pas d’intention. (10) -- C’est à vous, reprend-elle, à décider du sort de Sextus. Pour moi, si je m’absous du crime, je ne m’exempte pas de la peine. Désormais que nulle femme, survivant à sa honte, n’ose invoquer l’exemple de Lucrèce ! " (11) À ces mots, elle s’enfonce dans le cœur un couteau qu’elle tenait sous sa robe, et, tombant sur le coup, elle expire. Son père et son mari poussent des cris.

Brutus organise la révolution qui va mettre fin à la royauté[modifier]

59[modifier]

(1) Tandis qu’ils s’abandonnent à la douleur, Brutus retire de la blessure le fer tout dégoûtant de sang et, le tenant levé  : "Je jure, dit-il, et vous prends à témoin, ô dieux ! par ce sang, si pur avant l’outrage qu’il a reçu de l’odieux fils des rois ; je jure de poursuivre par le fer et par le feu, par tous les moyens qui seront en mon pouvoir, l’orgueilleux Tarquin, sa femme criminelle et toute sa race, et de ne plus souffrir de rois à Rome, ni eux, ni aucun autre." (2) Il passe ensuite le fer à Collatin, puis à Lucrétius et à Valérius, étonnés de ce prodigieux changement chez un homme qu’ils regardaient comme un insensé. Ils répètent le serment qu’il leur a prescrit, et, passant tout à coup de la douleur à tous les sentiments de la vengeance, ils suivent Brutus, qui déjà les appelait à la destruction de la royauté.

(3) Ils transportent sur la place publique le corps de Lucrèce, et ce spectacle extraordinaire excite, comme ils s’y attendaient, une horreur universelle. Le peuple maudit l’exécrable violence de Sextus ; (4) il est ému par la douleur du père, par Brutus, lequel, condamnant ces larmes et ces plaintes inutiles, propose le seul avis digne d’être entendu par des hommes, par des Romains, celui de prendre les armes contre des princes qui les traitent en ennemis. (5) Les plus braves se présentent spontanément tout armés ; le reste suit bientôt leur exemple. On en laisse la moitié à Collatie pour la défense de la ville, et pour empêcher que la nouvelle de ce mouvement ne parvienne aux oreilles du roi ; l’autre moitié marche vers Rome sur les pas de Brutus. (6) À leur arrivée, et partout où cette multitude en armes s’avance, on s’effraie, on s’agite ; mais, lorsqu’on les voit guidés par les premiers citoyens de l’état, on se rassure sur leurs projets, quels qu’ils soient.

(7) L’atrocité du crime ne produisit pas moins d’effet à Rome qu’à Collatie. De toutes les parties de la ville, on accourt au Forum, et la voix du héraut rassemble le peuple autour du tribun des Célères. Brutus était alors revêtu de cette dignité. (8) Il harangue le peuple, et sa parole est loin de se ressentir de cette simplicité d’esprit qu’il avait affectée jusqu’à ce jour. Il raconte la passion brutale de Sextus Tarquin, et la violence infâme qu’il a exercée sur Lucrèce, la mort déplorable de cette femme, et la douleur de Tricipitinus, qui perdait sa fille, et s’affligeait de cette perte moins encore que de l’indigne cause qui l’avait provoquée. (9) Il peint le despotisme orgueilleux de Tarquin, les travaux et les misères du peuple, de ce peuple plongé dans des fosses, dans des cloaques immondes qu’il lui faut épuiser ; il montre ces Romains, vainqueurs de toutes les nations voisines, transformés en ouvriers et en maçons. (10) Il rappelle les horreurs de l’assassinat de Servius, et cette fille impie faisant passer son char sur le corps de son père ; puis il invoque les dieux vengeurs des parricides. (11) De pareils forfaits et d’autres plus atroces sans doute, qu’il n’est pas facile à l’historien de retracer avec la même force que ceux qui en ont été témoins, enflamment la multitude. Entraînée par l’orateur, elle prononce la déchéance du roi, et condamne à l’exil Lucius Tarquin, sa femme et ses enfants.

(12) Brutus lui-même, ayant enrôlé et armé tous les jeunes gens qui s’empressaient de donner leurs noms, marche au camp devant Ardée, afin de soulever l’armée contre Tarquin. Il laisse le gouvernement de Rome à Lucrétius, que le roi lui-même avait nommé préfet de la ville quelque temps auparavant. (13) Au milieu du tumulte général, Tullia s’enfuit de son palais, recueillant partout sur son passage les exécrations de la foule, et entendant vouer sa tête aux furies vengeresses des parricides.

60[modifier]

(1) Lorsque la nouvelle en arrive dans le camp, le roi, surpris et effrayé, accourt à Rome en toute hâte, pour y étouffer la révolution naissante. Brutus est informé de son approche, et, pour ne pas le rencontrer, il se détourne de sa roule. Ils arrivèrent tous deux presque en même temps par des chemins opposés, Brutus au camp, et Tarquin à Rome. (2) Tarquin trouva les portes fermées, et on lui signifia son exil. L’armée, au contraire, reçut avec enthousiasme le libérateur de Rome, et chassa de ses rangs les enfants du roi. Deux d’entre eux suivirent leur père en exil à Caeré chez les Étrusques. Sextus Tarquin, qui s’était retiré à Gabies comme dans ses propres états, y périt assassiné par ceux dont ses meurtres et ses rapines avaient autrefois soulevé les haines.

(3) Le règne de Tarquin le Superbe fut de vingt-cinq ans ; et celui de tous les rois, depuis la fondation de Rome jusqu’à son affranchissement, de deux cent quarante-quatre. (4) Les comices alors assemblés par centuries, et convoqués par le préfet de Rome, suivant le plan de Servius, nommèrent deux consuls, Lucius Iunius Brutus et Lucius Tarquin Collatin.


Fin du Livre I


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(jusqu’en 509 av. J.-C.)
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