Histoire romaine (Tite-Live)/Livre IV

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(445 à 404 av. J.-C.)
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1. Guerres contre Fidènes et contre les Étrusques (445 à 434 av. J.-C.)
2. Instabilité politique. Guerres contre les Volsques et les Èques (434 à 404 av. J.-C.)

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1. Guerres contre Fidènes et contre les Étrusques (445 à 434 av. J.-C.)[modifier]

Les tribuns de la plèbe proposent les mariages mixtes et l’élection de consuls plébéiens (445)[modifier]

1[modifier]

(1) Les consuls Marcus Génucius et Gaius Curiatius remplacèrent les précédents. Cette année, le repos public fut troublé au-dedans et au-dehors. Dès les premiers jours, Gaius Canuléius, tribun du peuple, proposa une loi relative aux mariages entre patriciens et plébéiens, (2) laquelle devait, selon les patriciens, souiller la pureté de leur sang et confondre les droits de toutes les races. Ensuite, la prétention, insensiblement élevée par les tribuns, d’obtenir que l’un des consuls fût choisi parmi le peuple, en vint là que neuf tribuns présentèrent un projet de loi, "pour que le peuple romain pût, à son gré, choisir les consuls parmi les plébéiens ou les patriciens." (3) La conséquence de cette mesure, pensait-on, serait, non pas seulement d’appeler les plus obscurs au partage de l’autorité suprême, mais de la transporter tout à fait des grands au peuple. (4) Aussi, les patriciens apprirent-ils avec joie que les Ardéates, mécontents de l’injustice avec laquelle on leur avait enlevé leur territoire, s’étaient soulevés ; que les Véiens avaient ravagé les frontières de la république, et que les Volsques et les Èques s’irritaient des fortifications de Verrugo ; tant ils préféraient une guerre, même malheureuse, à une paix humiliante.

(5) À ces nouvelles, qui sont encore exagérées, pour étouffer, au milieu de tous ces bruits de guerre, les propositions des tribuns, on ordonne de faire des levées, et de pousser les préparatifs avec la dernière vigueur ; on veut même, s’il est possible, les pousser plus vivement que sous le consulat de Titus Quinctius. (6) À cette époque, Gaius Canuléius s’écria dans le sénat, "Que les consuls essayaient en vain, en effrayant le peuple, de le détourner des nouvelles lois ; que jamais, lui vivant, ils ne feraient de levées, avant que le peuple eût adopté les projets proposés par ses collègues et par lui ; " et aussitôt il convoqua une assemblée.

Violente mise en garde des consuls[modifier]

2[modifier]

(1) En même temps les consuls et le tribun excitaient, les uns le sénat contre le tribun, l’autre le peuple contre les consuls. Les consuls disaient : "Qu’il était impossible de tolérer plus longtemps les excès du tribunat : on était arrivé au dénouement ; c’était dans Rome et non pas au-dehors que se trouvaient les ennemis les plus redoutables. Au reste, il ne fallait pas plus en accuser le peuple que les patriciens, les tribuns que les consuls. (2) Les choses qui sont le mieux récompensée dans un état sont toujours celles qui y prennent le plus d’accroissement ; et c’est ainsi que se forment les hommes remarquables dans la paix ou dans la guerre. (3) À Rome, c’était aux séditions que l’on réservait les plus grandes récompenses ; elles étaient pour les particuliers, comme pour la multitude, une source d’honneurs. (4) Rappelez-vous en quel état vous avez reçu de vos pères cette majesté du sénat que vous devez transmettre à vos enfants ; vous ne pourriez pas, comme le peuple, vous vanter d’avoir augmenté, agrandi votre héritage. Il ne faut donc pas espérer de voir un terme à ces désordres, tant que les auteurs des séditions seront aussi honorés, que les séditions sont heureuses. (5) Quelle entreprise fut jamais plus audacieuse que celle de Canuléius ? Il veut mêler les rangs, mettre la confusion dans les auspices publics et particuliers, ne laisser rien de pur, rien d’intact ; et quand il aura fait ainsi disparaître toute distinction, personne ne pourra plus reconnaître ni soi ni les siens. (6) En effet, quel sera le résultat de ces mariages mixtes, où patriciens et plébéiens s’accoupleront au hasard comme des brutes ? Ceux qui en naîtront ne sauront à quel sang, à quels sacrifices ils appartiennent ; mi-parties des deux races, ils n’auront pas en eux-mêmes d’unité.

(7) En outre, comme si c’était peu encore que ce bouleversement des choses divines et humaines, ces perturbateurs du peuple se disposent à envahir le consulat. D’abord ils parlaient seulement de prendre parmi le peuple un des deux consuls ; aujourd’hui ils demandent que le peuple soit libre de choisir les deux consuls parmi les patriciens ou parmi les plébéiens ; et soyez certains qu’il choisira parmi ces derniers tout ce qu’il y aura de plus séditieux. Ainsi les Canuléius, les Icilius seront consuls. (8) Puisse Jupiter Très Bon et Très Grand ne point laisser tomber si bas le pouvoir de la majesté royale ! et nous, mourons plutôt mille fois, que de souffrir cette profanation. (9) Nous n’en doutons point : si nos ancêtres avaient pu prévoir qu’en accordant au peuple tout ce qu’il voulait, ils ne feraient, loin de l’adoucir, que le rendre plus âpre, plus exigeant et plus injuste dans ses prétentions, (10) ils auraient mieux aimé courir la chance d’une lutte que de subir le joug de semblables lois.

Parce que déjà l’on avait cédé pour le tribunat, il a fallu céder encore. (11) Il n’y a pas de terme possible : la même ville ne saurait contenir des tribuns du peuple et des patriciens : il faut abolir ou cet ordre ou cette magistrature ; mieux vaut tard que jamais prévenir l’audace et la témérité. (12) Ces artisans de troubles auront-ils le droit d’exciter à la guerre les nations voisines, et ensuite nous empêcheront-ils de nous armer pour repousser ces guerres qu’ils ont excitées ? Ils auront presque appelé eux-mêmes les ennemis, et ils ne nous permettront pas de lever des troupes contre eux ? (13) Voilà maintenant Canuléius qui ose déclarer dans le sénat que si les patriciens n’acceptent ses lois comme celles d’un vainqueur, il défendra toutes levées : qu’est-ce autre chose que menacer de livrer la patrie ? de la laisser assiéger et prendre ? Quels encouragements un pareil langage ne donne-t-il pas non seulement au bas peuple de Rome, mais aux Volsques, aux Èques et aux Véiens ? (14) Ne peuvent-ils pas espérer que, sous la conduite de Canuléius, ils escaladeront la citadelle et le Capitole, si les tribuns ont enlevé aux patriciens, avec leurs droits et leurs majesté, tout leur courage ? Mais les consuls sont prêts à les guider contre des citoyens coupables, avant de marcher contre l’ennemi."

Discours du tribun Canuléius devant l’assemblée du peuple[modifier]

3[modifier]

(1) Tandis que ces choses se passaient dans le sénat, Canuléius parlait ainsi pour ses lois et contre les consuls : (2) "Déjà, Romains, j’ai souvent eu l’occasion de remarquer à quel point vous méprisaient les patriciens, et combien ils vous jugeaient indignes de vivre avec eux dans la même ville, entre les mêmes murailles. (3) Mais je n’en ai jamais été plus frappé qu’aujourd’hui, en voyant avec quelle fureur ils s’élèvent contre nos propositions. Et cependant, à quoi tendent- elles, qu’à leur rappeler que nous sommes leurs concitoyens, et que si nous n’avons pas les mêmes richesses, nous habitons du moins la même patrie ? (4) Par la première, nous demandons la liberté du mariage, laquelle s’accorde aux peuples voisins et aux étrangers : nous-mêmes nous avons accordé le droit de cité, bien plus considérable que le mariage, à des ennemis vaincus. (5) L’autre proposition n’a rien de nouveau ; nous ne faisons que redemander et réclamer un droit qui appartient au peuple, le droit de confier les honneurs à ceux à qui il lui plaît. (6) Y a-t-il là de quoi bouleverser le ciel et la terre ? de quoi se jeter sur moi, comme ils l’ont presque fait tout à l’heure dans le sénat ? de quoi annoncer qu’ils emploieront la force, qu’ils violeront une magistrature sainte et sacrée ?

"(7) Eh quoi ! donc, si l’on donne au peuple romain la liberté des suffrages, afin qu’il puisse confier à qui il voudra la dignité consulaire ; et si l’on n’ôte pas l’espoir de parvenir à cet honneur suprême à un plébéien qui en sera digne, cette ville ne pourra subsister ! C’en est fait de l’empire ! et parler d’un consul plébéien, c’est presque dire qu’un esclave, qu’un affranchi pourra le devenir ! (8) Ne sentez-vous pas dans quelle humiliation vous vivez ? Ils vous empêcheraient, s’ils le pouvaient, de partager avec eux la lumière. Ils s’indignent que vous respiriez, que vous parliez, que vous ayez figure humaine. (9) Ils vont même (que les dieux me pardonnent !) jusqu’à appeler sacrilège la nomination d’un consul plébéien. Je vous en atteste ! "

"Si les fastes de la république, si les registres des pontifes ne nous sont pas ouverts, ignorons-nous pour cela ce que pas un étranger n’ignore ? Les consuls n’ont-ils pas remplacé les rois ? n’ont-ils pas obtenu les mêmes droits, la même majesté ? (10) Croyez-vous que nous n’ayons jamais entendu dire que Numa Pompilius, qui n’était ni patricien, ni même citoyen romain, fut appelé du fond de la Sabine par l’ordre du peuple, sur la proposition du sénat, pour régner sur Rome ? (11) Que, plus tard, Lucius Tarquinius, qui n’appartenait ni à cette ville ni même à l’Italie, et qui était fils de Démarate de Corinthe, transplanté de Tarquinies, fut fait roi du vivant des fils d’Ancus ? (12) Qu’après lui Servius Tullius, fils d’une captive de Corniculum, Servius Tullius, né d’un père inconnu et d’une mère esclave, parvint au trône sans autre titre que son intelligence et ses vertus ? Parlerai-je de Titus Tatius le Sabin, que Romulus lui-même, fondateur de notre ville, admit à partager son trône ? "

"(13) Ainsi, c’est en n’excluant aucune classe où brillait le mérite, que l’empire romain s’est agrandi. Rougissez donc d’avoir un consul plébéien, quand vos ancêtres n’ont pas dédaigné d’avoir des étrangers pour rois ; quand, après même l’expulsion des rois, notre ville n’a pas été fermée au mérite étranger. (14) En effet, n’est-ce pas après l’expulsion des rois que la famille Claudia a été reçue non seulement parmi les citoyens, mais encore au rang des patriciens ? (15) Ainsi, d’un étranger on pourra faire un patricien, puis un consul ; et un citoyen de Rome, s’il est né dans le peuple, devra renoncer à l’espoir d’arriver au consulat ! (16) Cependant croyons-nous qu’il ne puisse sortir des rangs populaires un homme de courage et de cœur, habile dans la paix et dans la guerre, qui ressemble à Numa, à Lucius Tarquinius, à Servius Tullius ? (17) ou si cet homme existe, pourquoi ne pas permettre qu’il porte la main au gouvernail de l’état ? Voulons-nous que nos consuls ressemblent aux décemvirs, les plus odieux des mortels, qui tous alors étaient patriciens, plutôt qu’aux meilleurs des rois, qui furent des hommes nouveaux ?

4[modifier]

"(1) Mais, dira-t-on, jamais depuis l’expulsion des rois un plébéien n’a obtenu le consulat. Que s’ensuit-il ? Est-il défendu d’innover ? et ce qui ne s’est jamais fait (bien des choses sont encore à faire chez un peuple nouveau) doit-il, malgré l’utilité, ne se faire jamais ? (2) Nous n’avions sous le règne de Romulus, ni pontifes, ni augures : ils furent institués par Numa Pompilius. Il n’y avait à Rome ni cens, ni distribution par centuries et par classes ; Servius Tullius les établit. (3) Il n’y avait jamais eu de consuls : les rois une fois chassés, on en créa. On ne connaissait ni le nom, ni l’autorité de dictateur : nos pères y pourvurent. Il n’y avait ni tribuns du peuple, ni édiles, ni questeurs : on institua ces fonctions. Dans l’espace de dix ans, nous avons créé les décemvirs pour rédiger nos lois, et nous les avons abolis. (4) Qui doute que dans la ville éternelle, qui est destinée à s’agrandir sans fin, on ne doive établir de nouveaux pouvoirs, de nouveaux sacerdoces, de nouveaux droits des nations et des hommes ? "

"(5) Cette prohibition des mariages entre patriciens et plébéiens, ne sont-ce pas ces misérables décemvirs qui l’ont eux-mêmes imaginée dans ces derniers temps, pour faire affront au peuple ? Y a-t-il une injure plus grave, plus cruelle, que de juger indigne du mariage une partie des citoyens, comme s’ils étaient entachés de quelque souillure ? (6) N’est-ce pas souffrir dans l’enceinte même de la ville une sorte d’exil et de déportation ? Ils se défendent d’unions et d’alliances avec nous ; ils craignent que leur sang ne se mêle avec le nôtre. (7) Eh bien ! si ce mélange souille votre noblesse que la plupart, originaires d’Albe ou de Sabine, vous ne devez ni au sang, ni à la naissance, mais au choix des rois d’abord, et ensuite à celui du peuple qui vous a élevés au rang de patriciens ; il fallait en conserver la pureté par des mesures privées ; il fallait ne pas choisir vos femmes dans la classe du peuple, et ne pas souffrir que vos filles, que vos sœurs choisissent leurs époux en dehors des patriciens."

"(8) Jamais plébéien n’eût fait violence à une jeune patricienne : de pareils caprices ne siéent qu’aux patriciens ; et jamais personne ne vous eût contraint à des unions auxquelles vous n’auriez pas consenti. (9) Mais les prohiber par une loi, mais défendre les mariages entre patriciens et plébéiens, c’est un outrage pour le peuple : ce serait aussi bien d’interdire les mariages entre les riches et les pauvres. (10) Jusqu’ici on a toujours laissé au libre arbitre des particuliers le choix de la maison où une femme devait entrer par mariage, de celle où un homme devait prendre une épouse ; et vous, vous l’enchaînez dans les liens d’une loi orgueilleuse, pour diviser les citoyens, et faire deux états d’un seul. (11) Pourquoi ne décrétez-vous pas également qu’un plébéien ne pourra demeurer dans le voisinage d’un patricien, ni marcher dans le même chemin, ni s’asseoir à la même table, ni se montrer sur le même forum ? N’est-ce pas la même chose que de défendre l’alliance d’un patricien avec une plébéienne, d’un plébéien avec une patricienne ? Qu’y aurait-il de changé au droit, puisque les enfants suivent l’état de leur père ? (12) Tout ce que nous demandons par là, c’est que vous nous admettiez au nombre des hommes et des citoyens ; et, à moins que notre abaissement et notre ignominie ne soient pour vous un plaisir, vous n’avez pas de raison pour vous y opposer."

5[modifier]

"(1) Mais enfin, est-ce à vous ou au peuple romain qu’appartient l’autorité suprême ? A-t-on chassé les rois pour fonder votre domination, ou pour établir l’égalité de tous ? (2) Il doit être permis au peuple de porter, quand il lui plaît, une loi. Sitôt que nous lui avons soumis une proposition, viendrez-vous toujours, pour le punir, ordonner des levées ? Au moment où moi, tribun, j’appellerai les tribus au suffrage, toi, consul, tu forceras la jeunesse à prêter serment, tu la traîneras dans les camps, tu menaceras le peuple, tu menaceras le tribun ? (3) En effet, n’avons-nous pas déjà éprouvé deux fois ce que peuvent ces menaces contre l’union du peuple ? Mais c’est sans doute, par indulgence que vous vous êtes abstenus d’en venir aux mains ! non ! s’il n’y a pas eu de prise, n’est-ce pas que le parti le plus fort a été aussi le plus modéré ? (4) Et aujourd’hui encore, il n’y aura pas de lutte, Romains ; ils tenteront toujours votre courage, et ne mettront jamais vos forces à l’épreuve."

"(5) Ainsi, consuls, que cette guerre soit feinte ou sérieuse, le peuple est prêt à vous y suivre, si, en permettant les mariages, vous rétablissez enfin dans Rome l’unité ; s’il lui est permis de s’unir, de se joindre, de se mêler à vous par des liens de famille ; si l’espoir, si l’accès aux honneurs cessent d’être interdits au mérite et au courage ; si nous sommes admis à prendre rang dans la république ; si, comme le veut une liberté égale, il nous est accordé d’obéir et de commander tour à tour par les magistratures annuelles. (6) Si ces conditions vous répugnent, parlez, parlez de guerre tant qu’il vous plaira ; personne ne donnera son nom, personne ne prendra les armes, personne ne voudra combattre pour des maîtres superbes qui ne veulent nous admettre ni à partager avec eux les honneurs, ni à entrer dans leurs familles."

Création des tribuns militaires à puissance consulaire (444)[modifier]

6[modifier]

(1) Les consuls haranguèrent aussi l’assemblée, et aux discours suivis succéda une sorte d’altercation. Dans le fort de la dispute, le tribun ayant demandé pour quel motif un plébéien ne pouvait être consul, (2) il lui fut répondu avec plus de franchise que d’à-propos : "que c’était parce que nul plébéien n’avait les auspices, et que les décemvirs n’avaient interdit les mariages entre les deux ordres que pour empêcher que les auspices ne fussent troublés par des hommes d’une naissance incertaine." (3) Ces paroles enflammèrent au plus haut degré l’indignation du peuple, à qui l’on refusait de prendre les auspices, comme s’il eût été l’objet de la réprobation des dieux immortels.

Et comme il avait un tribun décidé, auquel il ne le cédait pas lui-même en opiniâtreté, la querelle ne se termina que par la défaite des patriciens qui consentirent à la présentation de la loi sur les mariages, (4) persuadés que de leur côté les tribuns se désisteraient de leur demande de consuls plébéiens, ou du moins qu’ils attendraient la fin de la guerre, et que le peuple, satisfait d’avoir obtenu le mariage, se prêterait à l’enrôlement.

(5) Mais l’importance que Canuléius obtient par cette victoire sur les patriciens et par la faveur du peuple, excite l’émulation des autres tribuns ; ils combattent vigoureusement pour le succès de leurs prétentions, et, quoique les bruits de guerre prennent chaque jour plus de consistance, ils empêchent toutes levées. (6) L’opposition des tribuns arrêtant aussi les consuls dans le sénat, ceux-ci réunissaient dans leurs maisons les principaux sénateurs : il fallait, selon eux, céder la victoire ou aux ennemis ou aux citoyens. (7) Seuls parmi les consulaires, Horatius et Valérius n’assistaient point à ces réunions. L’avis de Gaius Claudius armait les consuls contre les tribuns ; mais Cincinnatus et Capitolinus, de la famille des Quinctius, s’opposaient de toutes leurs forces à ce que l’on versât du sang, à ce que l’on portât atteinte à des magistrats qu’un traité avec le peuple avait déclarés inviolables.

(8) Le résultat de ces délibérations fut que les patriciens accordèrent la création de tribuns militaires revêtus de tous les pouvoirs du consulat, et pris indifféremment parmi les patriciens et les plébéiens. Rien ne fut changé à l’élection des consuls. Cet arrangement satisfit également les tribuns et le peuple. (9) Les comices où l’on doit élire trois de ces tribuns revêtus de la puissance consulaire, sont indiqués. À cette nouvelle, tous ceux qui s’étaient fait remarquer par un langage ou par des actions séditieuses, et principalement les anciens tribuns du peuple, se mettent à solliciter les suffrages, à parcourir le forum, couverts de la robe blanche affectée aux candidats. (10) Aussi d’abord, les patriciens, désespérant d’obtenir cet honneur d’une multitude irritée, et indignés de le partager avec de tels hommes, se tinrent à l’écart ; mais bientôt, cédant aux représentations des plus influents d’entre eux, ils se mirent sur les rangs, pour ne pas paraître avoir renoncé d’eux-mêmes à l’administration de la république.

(11) L’issue de ces comices montra qu’autres sont les esprits dans la chaleur des débats, quand ils luttent pour leur liberté et leur dignité, autres quand, le combat fini, ils jugent de sang-froid ; car le peuple, satisfait d’être compté pour quelque chose, choisit tous les tribuns parmi les patriciens. (12) Trouveriez-vous aujourd’hui chez un seul homme cette modération, cette équité, cette grandeur d’âme dont fit preuve alors un peuple entier ?

Démission des tribuns. Retour au consulat[modifier]

7[modifier]

(1) L’an 310 de la fondation de Rome, les tribuns militaires remplacèrent pour la première fois les consuls : ce furent Aulus Sempronius Atratinus, Lucius Atilius, Titus Cloelius, pendant la magistrature desquels l’union au-dedans donna la paix au-dehors. (2) Quelques historiens, qui d’ailleurs ne parlent point de la loi relative à la nomination de consuls plébéiens, ont prétendu que c’était parce que la guerre de Véies s était jointe à celle des Èques et des Volsques et à la défection d’Ardée, et parce que les consuls ne pouvaient diriger tant de guerres à la fois, que l’on avait créé trois tribuns militaires. (3) Mais l’autorité de ces magistrats ne s’affermit pas tout d’abord ; car trois mois après leur entrée eu charge, un décret des augures les obligea d’abdiquer à cause d’un vice dans leur élection : Gaius Curiatius, qui présidait les comices, n’avait pas observé les formalités requises en dressant la tente augurale.

(4) Ardée nous envoya une députation pour se plaindre de notre injustice, tout en nous laissant voir que la restitution du territoire enlevé la maintiendrait dans notre alliance et dans notre amitié. (5) Le sénat répondit : "qu’il ne lui appartenait point de casser un jugement rendu par le peuple ; qu’il n’avait pour cela aucun précédent, ni aucun droit, et que d’ailleurs l’union des deux ordres s’y opposait. (6) Si les Ardéates voulaient attendre le moment favorable et laisser au sénat le soin de réparer le tort qu’ils avaient souffert, ils n’auraient plus tard qu’à se féliciter de leur modération ; qu’au reste, ils fussent bien persuadés que le sénat avait mis autant de zèle à prévenir cette injustice qu’il en mettrait à la réparer." (7) Les députés répondirent qu’ils se retireraient sans avoir pris de décision, et furent congédiés avec bienveillance.

Comme la république n’avait pas pour le moment de magistrature curule, les patriciens s’assemblèrent et créèrent un interroi. On débattit pendant plusieurs jours la question de savoir si l’on nommerait des consuls ou des tribuns militaires. (8) L’interroi et le sénat demandaient des comices consulaires, les tribuns et le peuple voulaient des comices pour la nomination des tribuns militaires. Les patriciens l’emportèrent parce que le peuple, décidé à conférer l’une ou l’autre dignité à des patriciens, sentit que son opposition était inutile, et (9) parce que, d’autre part, les chefs du peuple préférèrent les comices où il ne devait pas être question d’eux, à ceux d’où on les écarterait comme indignes : les tribuns du peuple eux-mêmes se firent un mérite auprès des sénateurs les plus considérables de renoncer à une prétention qui ne devait pas avoir de succès.

(10) Titus Quinctius Barbatus, interroi, crée consuls Lucius Papirius Mugillanus et Lucius Sempronius Atratinus. Sous ces consuls fut renouvelé le traité avec les Ardéates : et c’est là le seul monument qui nous reste de leur consulat, car leurs noms ne se trouvent ni dans les annales anciennes, ni dans les livres des magistrats. (11) L’année avait commencé sous des tribuns militaires ; on les remplaça par des consuls ; et alors, comme si l’autorité était restée toute l’année entre les mains des premiers, les noms des consuls furent omis ; (12) toutefois, Licinius Macer prétend qu’on les trouve dans le traité avec les Ardéates, et dans les livres de lin déposés dans le temple de Monéta. Malgré toutes les menaces dont les nations voisines voulaient nous effrayer, la paix régna au-dehors comme au-dedans.

Création de la censure (443)[modifier]

8[modifier]

(1) Mais soit que cette année n’ait eu que des tribuns, soit qu’aux tribuns aient été substitués des consuls, on connaît d’une manière positive les consuls de l’année suivante : c’étaient Marcus Géganius Macérinus, qui fut élu pour la seconde fois, et Titus Quinctius Capitolinus, qui le fut pour la cinquième. (2) Cette même année vit l’établissement de la censure, qui, au début, n’eut pas grande importance, mais qui prit par la suite un tel développement, qu’elle eut entre ses mains la direction des mœurs et de la discipline romaine ; qu’elle prononça souverainement sur l’honneur des sénateurs et des chevaliers, et qu’elle eut dans ses attributions l’inspection des lieux publics et particuliers, ainsi que l’administration des revenus du peuple romain.

(3) Voici dans quelles circonstances cette magistrature fut instituée. Le cens n’avait pas eu lieu depuis plusieurs années, et il n’était plus possible de le différer davantage : mais les consuls, au milieu de toutes les guerres qui menaçaient, n’avaient pas le temps de s’en occuper. (4) Ils représentèrent au sénat que cette opération pénible et nullement consulaire réclamait un magistrat spécial, dont relèveraient les greffiers, qui aurait la garde et le soin des registres, et réglerait à son gré la manière de faire le cens.

(5) Les patriciens, malgré le peu d’importance de ces fonctions, virent avec joie augmenter le nombre des magistratures patriciennes, persuadés, je crois, que, ainsi qu’il a été prouvé par l’événement, la puissance personnelle de ceux à qui serait confiée cette charge y ajouterait du lustre et de l’autorité. (6) De leur côté, les tribuns, n’y voyant que ce qu’elle offrait alors, c’est-à-dire des attributions qui avaient plus d’utilité que d’éclat, ne voulurent pas s’obstiner mal à propos sur les moindres choses, et s’abstinrent de toute opposition. (7) Cette place étant dédaignée par les premiers de l’état, Papirius et Sempronius, qui n’avaient pas complété l’année de leur consulat (sur lequel même il s’élève des doutes), furent, en dédommagement, chargés, par les suffrages du peuple, de faire le cens. La nature de leurs fonctions leur fit donner le nom de censeurs.

Deux prétendants se disputent une belle plébéienne à Ardée ; Rome s’engage dans le conflit (443)[modifier]

9[modifier]

(1) Tandis que ces choses se passent à Rome, Ardée envoie des députes réclamer, au nom de son antique alliance, et du traité récemment renouvelé, un secours qui la sauve d’une ruine presque certaine ; (2) car une guerre civile l’empêchait de jouir de la paix qu’elle avait eu le bon esprit de conserver avec Rome. La cause et l’origine de cette guerre était, à ce qu’on rapporte, le choc des factions, (3) fléau toujours plus funeste aux états que la guerre étrangère, que la famine, que les épidémies, et toutes ces calamités, que l’on attribue d’ordinaire au courroux des dieux.

(4) Deux jeunes gens recherchaient une jeune fille de race plébéienne et célèbre par sa beauté. L’un, né dans la même classe qu’elle, était appuyé par les tuteurs qui appartenaient aussi au même corps ; l’autre, de famille noble, et qui ne s’était épris d’elle que pour ses charmes, (5) avait pour lui la protection active de son ordre. La lutte des deux partis pénétra jusque dans la maison de la jeune fille : la mère, voulant donner à sa fille le parti le plus brillant, s’était prononcée en faveur du noble ; les tuteurs, que l’esprit de parti dirigeait également, soutenaient leur protégé.

(6) L’affaire, n’ayant pu se décider en famille, fut portée devant les juges. La mère et les tuteurs entendus, les magistrats accordèrent à la première le droit de conclure le mariage qu’elle désirait ; (7) mais la force l’emporta. En effet, les tuteurs se plaignent sur le forum à ceux de leur parti de l’injustice de cette décision, réunissent une troupe des leurs, et arrachent la jeune fille de la maison maternelle. (8) Les nobles, plus furieux encore, marchent contre eux sous la conduite du jeune amant, indigné de cette injure. Un combat terrible s’engage. Le peuple qui ne ressemblait en rien au peuple de Rome est repoussé ; il sort en armes de la ville, s’établit sur une colline, d’où il porte le fer et la flamme dans les propriétés des nobles, (9) et renforcé d’une multitude de journaliers, qu’attire l’espoir du pillage, il se prépare à assiéger une ville jusqu’alors paisible. (10) Tous les maux de la guerre s’offrent à la fois : il semble que la ville entière soit animée de la rage de ces deux rivaux qui brûlent d’acheter un funeste hymen au prix de la chute de leur patrie.

(11) Les deux partis trouvèrent que cette guerre était trop peu de chose si elle se bornait à Ardée : les nobles appelèrent les Romains au secours de la ville assiégée ; le peuple souleva les Volsques pour l’aider à s’en rendre maître. (12) Les Volsques, conduits par un Èque, Cluilius, arrivèrent les premiers, et mirent le siège devant la place. (13) À peine la nouvelle en fut arrivée à Rome, que le consul, Marcus Géganius, partit avec son armée, et vint camper à trois milles des ennemis. Le jour était sur son déclin. Il ordonne à ses troupes de prendre de la nourriture et du repos ; mais à la quatrième veille il rapproche ses enseignes de l’ennemi, commence les travaux, et les pousse avec tant d’activité, qu’au lever du soleil, les Volsques se trouvent enfermés par les Romains dans un retranchement plus fort que celui dont ils ont environné la ville. (14) De l’autre côté, le consul avait avancé ses lignes jusqu’aux murs d’Ardée, afin que ses troupes pussent communiquer avec la ville.

Victoire sur les Volsques (443)[modifier]

10[modifier]

(1) Le général volsque, qui jusqu’alors avait nourri son armée, non de provisions de réserve, mais du blé qu’il enlevait chaque jour dans la campagne, se voyant tout à coup enfermé sans ressources, demande une entrevue au consul et lui déclare que "Si les Romains sont venus pour faire lever le siège, il est prêt à emmener les Volsques." (2) À cela le consul répondit "Que des vaincus devaient subir et non dicter les conditions, et que si les Volsques étaient venus, quand ils avaient trouvé le moment favorable, pour attaquer les alliés du peuple romain, ils ne s’en iraient pas e même. (3) Il fallait qu’ils livrassent leur général et missent bas les armes en se confessant vaincus et en promettant d’obéir. Autrement, soit qu’ils voulussent s’éloigner ou rester, ils auraient en lui un ennemi implacable, décidé à revenir à Rome avec une victoire plutôt qu’avec une paix douteuse."

(4) Les Volsques n’ayant plus d’autre ressource mirent le peu qui leur restait d’espoir dans les armes, et eurent encore le désavantage d’en venir aux mains dans un poste peu favorable pour le combat, plus défavorable pour la fuite. Repoussés et massacrés de toutes parts, et passant de la résistance aux prières, ils livrent leur général, déposent leurs armes, passent sous le joug vêtus d’une simple tunique, et se retirent couverts de honte, après une perte considérable ; (5) puis, s’étant arrêtés non loin de la ville de Tusculum, dont les habitants, animés contre eux d’une vieille haine, tombèrent sur leur troupe désarmée, ce fut à peine s’il en échappa pour porter la nouvelle de ce désastre.

(6) Le Romain rétablit la paix dans Ardée en faisant tomber sous la hache la tête des principaux auteurs de ces troubles, et en réunissant leurs biens au domaine public de leur patrie. Des services si importants paraissaient aux Ardéates une réparation suffisante de l’injustice de Rome ; mais le sénat trouvait qu’il lui restait encore quelque chose à faire pour anéantir les traces de la cupidité du peuple. (7) Le consul rentra dans Rome en triomphe. Devant son char l’on conduisait Cluilius, général des Volsques, et l’on portait les dépouilles enlevées à l’ennemi avant de le faire passer sous le joug.

(8) Le consul Quinctius, sans quitter la toge, égala, ce qui n’était point facile, la gloire que son collègue avait acquise par les armes ; car il sut si bien maintenir la paix et la concorde dans la ville par son extrême équité envers les petits et les grands que les patriciens parlaient de sa sévérité, et le peuple de sa douceur. (9) À l’égard des tribuns, il obtint plus de ces magistrats par son ascendant que par la violence. Cinq consulats, soutenus avec le même éclat, et sa vie entière, vraiment digne d’un consul, ne lui attiraient pas moins de respect que l’autorité suprême. Aussi, cette année ne fut-il pas question de tribuns militaires.

Fondation d’une colonie à Ardée (442)[modifier]

11[modifier]

(1) On nomma consuls Marcus Fabius Vibulanus et Postumus Aebutius Cornicen. (2) Les consuls Fabius et Aebutius voyant la gloire dont leurs prédécesseurs s’étaient couverts dans la paix et dans la guerre (car la promptitude avec laquelle ils avaient secouru Ardée, sur le penchant de sa ruine, avait produit une vive impression sur les peuples voisins, soit alliés soit ennemis), (3) s’empressèrent avec d’autant plus d’ardeur d’effacer tout souvenir d’un jugement honteux ; ils rendirent un sénatus-consulte portant que, les dissensions civiles ayant réduit de beaucoup la population d’Ardée, on y enverrait une colonie pour l’aider à se défendre contre les Volsques. (4) Tels étaient les motifs exposés dans le décret, pour dérober au peuple et aux tribuns le projet formé de casser leur jugement. On était convenu que la plus grande partie des colons serait composée de Rutules, qu’on ne leur partagerait d’autre territoire que celui dont une décision inique les avait dépouillés, et qu’aucune portion de terrain ne serait donnée à ceux de Rome avant que tous les Rutules fussent pourvus. (5) C’est ainsi que les Ardéates recouvrèrent leur territoire.

Les triumvirs créés pour conduire la colonie furent Agrippa Ménénius, Titus Cloelius Siculus, Marcus Aebutius Helua, (6) lesquels, chargés, contre le gré du peuple, de partager entre les alliés un territoire que Rome avait déclaré lui appartenir, encoururent le mécontentement de la multitude, sans se rendre agréables aux principaux patriciens, parce qu’ils n’accordèrent rien à la faveur. (7) Déjà ils avaient été cités devant le peuple par les tribuns ; mais ils se dérobèrent à leurs poursuites, en s’établissant dans la colonie, témoin de leur désintéressement et de leur justice.

Terrible disette à Rome ; création d’un préfet de l’annone (440)[modifier]

12[modifier]

(1) La paix régna au-dedans et au-dehors cette année et la suivante, où furent consuls Gaius Furius Paculus et Marcus Papirius Crassus. (2) Ce fut alors que l’on célébra les Jeux que les décemvirs, sur un décret du sénat, avait voués lors de la retraite du peuple. (3) Vainement Poetélius chercha l’occasion d’exciter des troubles : (4) il s’était fait nommer pour la seconde fois tribun du peuple, en annonçant tout haut ses projets ; mais il ne put obtenir que les consuls proposassent au sénat le partage des terres ; et, lorsque après de longs débats, il parvint à faire soumettre aux sénateurs la question de savoir si l’on tiendrait les comices pour la création de consuls ou de tribuns militaires, il fut décidé que l’on nommerait des consuls. (5) Les menaces du tribun qui annonçait l’intention de s’opposer aux levées, étaient un sujet de moquerie ; car les peuples voisins se tenant en repos, rien ne nous obligeait à songer à la guerre, et encore moins à nous y préparer.

(6) À ce repos de la république succéda, sous le consulat de Proculus Géganius Macérinus et de Lucius Ménénius Lanatus, une année que signalèrent des maux et des dangers sans nombre : les séditions, la famine, et presque l’asservissement de Rome, que les largesses d’hommes ambitieux avaient peu à peu séduite. (7) Il n’y manqua que la guerre étrangère ; si elle fût venue compliquer les embarras de la situation, le secours des dieux aurait à peine suffi pour nous sauver.

Nos malheurs commencèrent par la famine, soit que l’année eût été peu favorable aux biens de la terre, soit que l’attrait des assemblées et de la ville eût fait négliger la culture : on l’attribue à ces deux causes. Tandis que les patriciens accusaient le peuple de paresse, les tribuns reprochaient aux consuls leur mauvaise foi et leur négligence. (8) Enfin, les plébéiens proposèrent, sans que le sénat s’y opposât, que Lucius Minucius fût nommé intendant des vivres ; magistrature où il devait mieux réussir à défendre la liberté, qu’à s’acquitter des soins attachés à ses fonctions : néanmoins, il finit par obtenir aussi à bon droit, avec la reconnaissance publique, la gloire d’avoir adouci la disette.

(9) Ayant envoyé de nombreux commissaires, par terre et par mer, chez les nations voisines, ceux-ci lui rapportèrent de l’Étrurie seulement une petite quantité de blé qui ne put ramener l’abondance. (10) Il fallut se contenter de régler les privations ; on força les citoyens à déclarer le blé qu’ils avaient, à vendre le surplus de ce qui leur était nécessaire pour un mois ; on diminua la ration des esclaves ; on accusa et on livra à la fureur du peuple les marchands de grains, et l’on n’obtint de ces rigoureuses mesures d’autres résultats que de constater le mal sans le soulager. (11) Un grand nombre de plébéiens ayant perdu tout espoir, plutôt que de traîner leur vie dans ces tourments, se voilèrent la tête et se précipitèrent dans le Tibre.

Distributions illicites de blé à la plèbe ; désignation d’un dictateur (439)[modifier]

13[modifier]

(1) À cette époque Spurius Maelius, de l’ordre des chevaliers, et qui était prodigieusement riche pour le temps, donna le dangereux exemple d’une chose utile en elle-même, mais dénaturée par ses détestables intentions. (2) Il avait, par l’entremise de ses hôtes et de ses clients, fait à ses frais des achats de blé en Étrurie (ce qui, je pense, rendit inutiles les mesures prises par l’état pour adoucir la disette), et il se mit à distribuer ces grains au peuple. (3) Aussi, partout où il se montrait, la multitude, gagnée par ses largesses, lui formait un cortège tel que n’en avait jamais eu un simple particulier, et lui donnait espoir qu’il arriverait sûrement, par sa faveur, au consulat. (4) Mais, comme le cœur humain ne sait pas se contenter de ce que lui promet la fortune, Maelius porta encore plus haut ses vues trop ambitieuses : voyant qu’il fallait arracher le consulat aux patriciens, il aspira au trône : c’était le seul prix digne de tant de combinaisons et de la lutte terrible qu’il allait soutenir. (5) Les comices consulaires approchaient : cette opération le surprit avant que son plan fût arrêté et ses projets assez mûrs. (6) Titus Quinctius Capitolinus, nommé consul pour la sixième fois, n’était pas un choix favorable pour un novateur. On lui adjoignit pour collègue Agrippa Ménénius, surnommé Lanatus.

(7) Lucius Minucius demeura intendant des vivres, soit qu’il eût été réélu, soit que ses pouvoirs dussent se prolonger autant que les motifs pour lesquels on les lui avait conférés ; car il n’y a ici de certitude que le nom de l’intendant porté dans les livres de lin au nombre des magistrats pour l’une et l’autre année. (8) Or Minucius, chargé par l’état des mêmes soins que prenait Maelius de son propre mouvement, était en relation avec la même espèce d’hommes, et ayant découvert ce qui se passait, en avertit le sénat. (9) "On portait des armes dans la maison de Maelius, et lui-même y tenait des assemblées. Il avait évidemment le projet de se faire roi. Le moment de l’exécution n’était pas encore fixé ; mais on avait arrêté tout le reste. Des tribuns, gagnés à prix d’argent, avaient vendu la liberté ; les chefs de la multitude s’étaient déjà partagé les emplois. Pour lui, Minucius, il avertissait le sénat, plus tard peut-être que ne l’aurait voulu la sûreté publique ; mais il n’avait voulu rien donner de vague et d’incertain."

(10) En apprenant ces choses, les principaux sénateurs éclatent en reproches contre les consuls de l’année précédente qui avaient souffert ces distributions de grains, ces réunions du peuple dans la maison d’un particulier, et contre les nouveaux consuls qui avaient pu attendre que l’intendant des vivres déférât au sénat une affaire si importante, dont la découverte et même la répression appartenait à l’autorité consulaire. (11) Alors, T. Quinctius répondit : "Qu’on accusait à tort les consuls, que, liés par les lois d’appel, établies pour miner leur autorité, ils avaient manqué de pouvoir pour réprimer un attentat si énorme, et non pas de courage ; que les circonstances demandaient non seulement un homme de cœur, mais un homme entièrement indépendant et qui ne fût pas enchaîné par les lois ; (12) qu’en conséquence, il se proposait de nommer dictateur L. Quinctius, dont le courage égalerait le pouvoir."

Chacun l’approuva. Mais Quinctius refusa d’abord ; il leur demandait "ce qu’ils lui voulaient en l’exposant, avec son grand âge, dans une lutte aussi terrible." (13) Enfin, comme tout le monde lui disait que malgré sa vieillesse il avait plus de sagesse et même de vigueur que tous les autres ; comme on l’accablait d’éloges, d’ailleurs bien mérités, et que le consul ne voulait point revenir de sa détermination, (14) Cincinnatus, priant les dieux immortels de ne pas permettre que sa vieillesse, dans cette crise, attirât sur la république ni affront ni dommage, se laisse nommer dictateur par le consul, et ensuite lui-même choisit Gaius Servilius Ahala pour maître de cavalerie.

Le maître de cavalerie fait assassiner Spurius Maelius[modifier]

14[modifier]

(1) Le lendemain, après avoir placé des corps de garde, il descend sur le forum, et étonne le peuple par cet appareil inattendu. Maelius et ses partisans sentirent bien que c’était contre eux qu’était dirigée la puissance de cette redoutable magistrature ; (2) mais les citoyens qui ignoraient leurs complots, se demandaient : "Quelle sédition, quelle guerre soudaine avait rendu nécessaire l’autorité dictatoriale, ou avait fait confier la direction de la république à Quinctius, qui était plus qu’octogénaire."

(3) Cependant Servilius, le maître de la cavalerie, envoyé par le dictateur vers Maelius, lui dit : "Le dictateur te demande. — Que me veut-il ? ," répond Maelius tremblant. "Écouter la défense, répliqua Servilius, et te voir te justifier du crime que Minucius a déféré au sénat." (4) Aussitôt Maelius se réfugie au milieu d’un groupe de ses complices, promène autour de lui ses regards, cherche à gagner du temps. Enfin, sur l’ordre du chef de la cavalerie, un appariteur l’arrête. Délivré par les assistants, il s’enfuit en implorant le secours de la multitude ; (5) il dit que c’est une conspiration des patriciens qui l’opprime, parce qu’il a fait du bien au peuple ; il le conjure de venir à son aide dans un danger si imminent, et de ne pas du moins le laisser égorger sous ses yeux.

(6) Au milieu de ces clameurs, Ahala Servilius l’atteint et lui tranche la tête ; puis, couvert de son sang, entouré d’une troupe de jeunes patriciens, il va annoncer au dictateur que Maelius, cité devant lui, a repoussé l’appariteur, soulevé la multitude, et subi la peine due à son crime. (7) Alors le dictateur : "Je te félicite de ton courage, Gaius Servilius, lui dit-il ; tu as sauvé la république."

Le dictateur approuve l’exécution de Spurius Maelius[modifier]

15[modifier]

(1) Comme la multitude, ne sachant que penser de cet événement, commençait à s’émouvoir, Quinctius convoqua une assemblée, et là il déclara : "Que Maelius avait été légitimement mis à mort, alors même qu’il n’eût pas été coupable d’aspirer à la royauté ; car, invité par le maître de cavalerie à se rendre vers le dictateur, il avait refusé. (2) Lui, Cincinnatus, n’était monté sur son tribunal que pour instruire cette affaire ; et l’instruction eût amené le même résultat pour Maelius. Il se préparait à se soustraire par la force au jugement ; on l’avait réprimé par la force. (3) On n’avait pas dû traiter en citoyen un homme qui, né chez un peuple libre, au sein de la justice et des lois, avait conçu l’espoir de s’élever au trône, dans une ville d’où il savait qu’on avait chassé les rois ; où dans la même année, les neveux d’un roi, fils du consul qui avait délivré la patrie, sur la dénonciation d’un complot pour le rétablissement de la royauté, avaient, par l’ordre de leur père, péri sous la hache ; (4) d’où Tarquinius Collatin, consul, s’était vu, en haine de son nom, forcé d’abdiquer sa magistrature et de se condamner à l’exil ; où, quelques années plus tard, Spurius Cassius, soupçonné de prétendre au trône, avait payé cette ambition de sa vie, où, tout récemment, les décemvirs avaient expié leur hauteur tyrannique par la perte de leurs biens, par l’exil et la mort."

"(5) Et quel était ce Maelius ? Sans doute il n’y a point d’illustration, point d’honneurs, point de services, qui puissent ouvrir à personne le chemin de la tyrannie ; mais, du moins, c’était sur leurs consulats, sur leurs décemvirats, sur leurs honneurs et sur ceux de leurs ancêtres, sur la gloire de leur famille, que s’appuyaient les Claudius, les Cassius, pour atteindre un but coupable. (6) Mais que Spurius Maelius, qui pouvait désirer plutôt qu’espérer le tribunat, qu’un riche marchand de blé se fût flatté d’acheter pour deux livres de farine la liberté de ses concitoyens, de gagner, par l’appât d’un morceau de pain, un peuple qui avait vaincu tous ses voisins ; (7) mais que Rome endurât d’avoir pour roi un homme qu’elle aurait à peine toléré comme sénateur, et qu’elle laissât entre ses mains les insignes et le pouvoir de son fondateur Romulus, fils des dieux, que les dieux avaient reçu dans leurs rangs, c’était une chose monstrueuse plus encore qu’un crime. (8) Et ce n’était pas assez que le sang du coupable pour expier un tel forfait ; il fallait encore détruire de fond en comble les toits et les murailles où ces projets insensés avaient été conçus, et confisquer, au profit de l’état, ces biens, au moyen desquels un infâme avait voulu acquérir un trône. En conséquence, il ordonnait aux questeurs de vendre ces biens et d’en verser le prix au trésor."

Règlement de l’affaire Maelius. Élection de tribuns militaires (438)[modifier]

16[modifier]

(1) Ensuite il donna l’ordre qu’on démolit sur-le-champ la maison du coupable, dont l’emplacement devait attester le renversement d’une espérance criminelle : ce lieu fut nommé Aequimaelium. (2) Lucius Minucius reçut devant la Triple Porte l’hommage d’un bœuf doré, sans opposition de la part du peuple, auquel il distribua le blé de Maelius à un as le boisseau. (3) Ce Minucius, à ce que je trouve dans quelques auteurs, passa de l’ordre des patriciens dans celui du peuple, fut choisi pour onzième tribun par les dix autres, et, en cette qualité, apaisa une sédition causée par le meurtre de Maelius. (4) Au reste, il me semble peu croyable que le sénat ait souffert qu’on augmentât le nombre des tribuns, surtout qu’un patricien ait donné l’exemple de cette innovation, et que le peuple n’ait point conservé, ou essayé de conserver cet avantage une fois acquis. Mais ce qui, mieux que tout le reste, prouve la fausseté du titre mis au bas de son image, c’est que peu d’années auparavant, une loi avait ôté aux tribuns la faculté de se choisir un collègue.

(5) Quintus Caecilius, Quintus Junius, et Sextus Titinius, seuls du collège des tribuns, n’avaient point participé à la loi qui décernait des honneurs à Minucius ; ils ne cessaient d’accuser tantôt Minucius, tantôt Servilius auprès du peuple, et de déplorer l’indigne mort de Maelius. (6) Ils parvinrent ainsi à obtenir qu’on assemblât les comices pour nommer des tribuns militaires et non des consuls, ne doutant pas qu’en se déclarant les vengeurs de Maelius, des plébéiens ne pussent obtenir quelques-unes des six places à donner, car on en pouvait nommer un pareil nombre. (7) Cependant le peuple, quoiqu’il eût été, cette année-là, agité en tous sens, ne nomma que trois tribuns avec le pouvoir consulaire, et encore dans ce nombre fut Lucius Quinctius, fils de Cincinnatus, dont on cherchait à rendre la dictature odieuse pour exciter des troubles. (8) Avant Quinctius, Mamercus Aemilius, personnage de la plus haute considération, avait obtenu les suffrages. Le troisième nommé fut Lucius Julius.

Guerre contre Fidènes (437)[modifier]

17[modifier]

(1) Sous leur magistrature, Fidènes, colonie romaine, nous quitta pour s’attacher au Lar Tolumnius, roi de Véies. (2) À cette défection ils ajoutèrent un crime encore plus noir : par l’ordre de Tolumnius, ils massacrèrent Gaius Fulcinius, Cloelius Tullus, Spurius Antius et Lucius Roscius, que Rome avait envoyés pour s’informer des motifs de ce changement. (3) Quelques-uns, voulant excuser le roi, prétendent que ce qui causa le meurtre de ces députés, fut que les Fidénates prirent pour un ordre de mort un mot équivoque dont ce prince s’était servi sur un heureux coup de dés. (4) On ne saurait admettre cette excuse. Car, comment l’arrivée des Fidénates, ses nouveaux alliés, qui venaient le consulter sur un assassinat réprouvé par le droit des nations, ne l’aurait-elle pas détourné du jeu ? Et comment cet attentat ne l’eût-il point fait frémir d’horreur ? (5) Je croirais plus volontiers que par la complicité d’un si grand forfait, il voulut enchaîner les Fidénates, et leur ôter tout espoir de retour vers les Romains. (6) On éleva dans les Rostres, aux frais de l’état, des statues aux députés égorgés à Fidènes.

Comme une lutte terrible se préparait, en conséquence de cet attentat, contre Véies, Fidènes et d’autres peuples voisins, (7) le peuple et ses tribuns demeurèrent tranquilles, et le pouvoir suprême fut sans opposition confié à des consuls. Ce furent Marcus Géganius Macérinus pour la troisième fois, et Lucius Sergius Fidénas, surnom que lui mérita, je crois, la guerre qu’il fit ensuite. (8) En effet, il remporta le premier sur le roi de Véies, en deçà de l’Anio, une victoire qui nous coûta bien du sang. Aussi, le regret qu’on éprouva de la perte de tant de citoyens surpassa-t-il la joie que causa la défaite des ennemis.

Le sénat, comme dans toutes les circonstances critiques, voulut qu’on nommât un dictateur : ce fut Mamercus Aemilius. (9) Il choisit pour maître de la cavalerie un de ses collègues au tribunat militaire de l’année précédente, Lucius Quinctius Cincinnatus le fils, jeune homme digne de son père. (10) Aux levées faites par les consuls, on joignit des centurions vieillis dans les combats, et l’on remplaça les soldats qui avaient péri dans la dernière bataille. Le dictateur voulut que Titus Quinctius Capitolinus et Marcus Fabius Vibulanus le suivissent en qualité de lieutenants.

(11) L’autorité d’une magistrature supérieure, confiée à un homme qui était à la hauteur de cette autorité, chassa les ennemis du territoire de Rome, et leur fit repasser l’Anio. Ils transportèrent leur camp sur des collines situées entre le fleuve et Fidènes, et n’osèrent se montrer dans la plaine qu’après leur jonction avec l’armée des Falisques. (12) Enfin, les Étrusques établirent leur camp sous les murs de Fidènes ; et le dictateur vint asseoir le sien non loin de là, sur le confluent des deux fleuves réunis, autant que le terrain l’avait permis, par un retranchement. Le lendemain il présenta la bataille.

Le dictateur Mamercus Aemilius engage le combat près de Fidènes (437)[modifier]

18[modifier]

(1) Chez les ennemis, les avis étaient partagés. Le Falisque, qui supportait impatiemment les ennuis d’une guerre lointaine et se fiait à son courage, demandait le combat. Le Véien et le Fidénate pensaient que la prolongation de la campagne leur serait avantageuse. (2) Tolumnius partageait leur opinion ; cependant, pour ne pas rebuter les Falisques en les tenant trop longtemps éloignés de leur ville, il annonce la bataille pour le lendemain.

(3) Le dictateur et les Romains, voyant que l’ennemi refusait le combat, sentaient croître leur courage ; et le lendemain les soldats parlaient déjà d’attaquer le camp et la ville, si l’on n’en venait pas aux mains, quand les deux armées s’avancent au milieu de la plaine entre les deux camps. (4) Les Véiens, de beaucoup supérieurs en nombre, envoyèrent des troupes tourner les montagnes pour attaquer le camp romain au milieu de l’action. L’armée des trois peuples était rangée de manière que les Véiens formaient l’aile droite, les Falisques la gauche, et les Fidénates le centre. (5) Le dictateur commandait l’aile opposée aux Falisques ; Quinctius Capitolinus, à la gauche, marcha contre les Véiens ; Cincinnatus, à la tête de sa cavalerie, couvrait le centre.

(6) On demeura un moment silencieux et en repos. Les Étrusques ne voulaient combattre qu’autant qu’ils y seraient forcés, et le dictateur, les yeux fixés sur le Capitole, attendait que les augures, quand le moment serait favorable, lui fissent le signal convenu. (7) Dès qu’il l’eut aperçu, il commença par lancer ses cavaliers sur l’ennemi ; l’infanterie suivit et attaqua avec vigueur. (8) D’aucun côté les légions étrusques ne purent soutenir le choc des Romains ; Mais la cavalerie résistait vivement ; et le plus brave de tous était le roi, qui, poussant son cheval sur tous les points où l’ardeur de la poursuite avait dispersé les Romains, prolongeait le combat.

Le tribun Aulus Cornélius Cossus tue le Lar Tolumnius. Victoire de l’armée romaine[modifier]

19[modifier]

(1) Parmi cette cavalerie se trouvait alors un tribun des soldats, Aulus Cornélius Cossus, homme d’une beauté singulière, d’une force et d’un courage également remarquables, et animé par le souvenir de ses aïeux, dont il transmit le nom plus grand et plus glorieux encore à sa postérité. (2) Quand il vit les escadrons romains plier partout devant Tolumnius, et qu’à son costume royal il eut reconnu ce prince qui parcourait en tous sens le champ de bataille : (3) "Le voilà donc, dit-il, cet infracteur des traités, ce violateur du droit des gens ! Si les dieux veulent qu’il y ait encore quelque chose de sacré sur la terre, je vais immoler cette victime aux mânes des députés de Rome ! "

(4) En même temps il pique des deux, fond, la lance en arrêt, sur cet unique adversaire, et l’ayant, du premier coup, jeté à bas de son cheval, il saute lui-même à terre en s’appuyant sur sa lance. (5) Comme le roi commençait à se relever, Cossus, du choc de son bouclier, le terrasse de nouveau, le frappe à coups redoublés de sa javeline, et le cloue contre terre ; puis, l’ayant dépouillé de ses armes, il lui coupe la tête, et, la portant au bout de sa lance, il disperse les ennemis par la terreur que leur inspire la vue de la tête de leur roi. Ainsi fut enfoncée la cavalerie, qui seule avait rendu la victoire douteuse. (6) Le dictateur poursuit les fuyards, les pousse dans leur camp, et les taille en pièces. La plupart des Fidénates, qui connaissaient les lieux, s’enfuirent dans les montagnes. Cossus, ayant traversé le Tibre avec la cavalerie, fit sur le territoire de Véies un butin immense qu’il rapporta dans Rome.

(7) Pendant l’action, le camp romain eut aussi à se défendre contre le détachement que Tolumnius, comme nous l’avons dit plus haut, avait envoyé l’attaquer. (8) Fabius Vibulanus commença par couronner de ses troupes les retranchements ; ensuite, voyant les ennemis ainsi occupés à en faire le siège, il sortit tout à coup avec les triaires par la porte principale. La terreur saisit les assaillants. Le carnage fut moindre que sur le champ de bataille, parce qu’ils étaient moins nombreux, mais la déroute n’en fut pas moins désordonnée.

Retour triomphal de l’armée ; Cossus dépose les secondes dépouilles opimes (437)[modifier]

20[modifier]

(1) Après une victoire aussi complète, le dictateur, en vertu d’un sénatus-consulte sanctionné par le peuple, rentra dans la ville en triomphe. (2) Le plus bel ornement de cette cérémonie fut Cossus, qui portait les dépouilles du roi qu’il avait tué. Les soldats, dans les chansons naïves qu’ils avaient composées à sa louange, le comparaient à Romulus. (3) Par une dédicace solennelle, il consacra ces dépouilles dans le temple de Jupiter Férétrien, auprès de celles que Romulus y avaient déposées, et qui étaient les premières et les seules jusqu’alors qui eussent mérité le titre d’opimes. Il attirait les regards plus que le char du dictateur, et il recueillit presque tout l’honneur de cette fameuse journée. (4) Le dictateur fit faire, par l’ordre du peuple, aux dépens du trésor public, une couronne d’or, du poids d’une livre, qu’il offrit dans le Capitole à Jupiter.

(5) En disant que Aulus Cornélius Cossus était tribun des soldats lorsqu’il consacra dans le temple de Jupiter Férétrien les secondes dépouilles opimes, j’ai suivi tous les auteurs qui m’ont précédé ; (6) au reste, outre qu’on appelle proprement dépouilles opimes celles-là seules qu’un général enlève au général ennemi, et que nous ne reconnaissons pour général que celui sous les auspices duquel se fait la guerre, l’inscription même tracée sur les dépouilles prouve, contre leur assertion et la mienne, que Cossus était consul lorsqu’il s’en empara. (7) Pour moi, j’ai entendu de la bouche même d’Auguste César, le fondateur ou le restaurateur de tous nos temples, que quand il entra dans celui de Jupiter Férétrien, qu’il releva, tombant de vétusté, il lut lui-même cette inscription sur la cuirasse de lin ; et j’aurais cru commettre une sorte de sacrilège en dérobant à Cossus le témoignage de César qui rétablit ce temple. (8) L’erreur vient-elle de ce que nos vieilles annales, ainsi que les livres des magistrats, écrits sur toile et déposés dans le temple de Monéta, souvent cités par Macer Licinius, disent que dix ans plus tard Aulus Cornélius Cossus fut consul avec Titus Quinctius Poenus ? c’est sur quoi chacun est libre de prononcer.

(9) Seulement je ferai observer que ce glorieux combat ne saurait être transporté à cette année ; car vers le consulat de Aulus Cornélius, la peste et la famine empêchèrent toute guerre pendant trois ans, si bien que plusieurs annalistes se bornent, pendant cette époque funeste, à donner les noms des consuls. (10) Trois ans après son consulat, Cossus fut élu tribun militaire avec une autorité égale à celle de consul, et la même année il livra encore, comme maître de la cavalerie, une bataille mémorable. Toutes les conjectures sont permises ; (11) mais, dans ma pensée, ces diverses suppositions n’ont aucun fondement, puisque le vainqueur, en déposant dans le sanctuaire les dépouilles sanglantes, sous les yeux presque de Jupiter, à qui s’adressait son offrande, et de Romulus, témoins redoutables pour un homme qui se serait paré d’un faux titre, n’a pas craint de faire mettre sur l’inscription : "Aulus Cornélius Cossus, consul".

Épidémie à Rome. Nouvelle attaque des Étrusques (435)[modifier]

21[modifier]

(1) Marcus Cornélius Maluginensis et Lucius Papirius Crassus étant consuls, les armées furent conduites sur le territoire des Véiens et des Falisques. Nos soldats enlevèrent hommes et bestiaux, (2) sans rencontrer nulle part l’ennemi dans la plaine, ni trouver l’occasion de livrer bataille ; cependant ils furent empêchés d’assiéger les villes, parce que la peste s’était mise parmi nous. (3) À Rome, Spurius Maelius, tribun du peuple, chercha, mais en vain, à exciter des troubles. Comptant, pour le succès, sur la faveur attachée à son nom, il avait cité Minucius en jugement, et proposé de confisquer les biens de Servilius Ahala. (4) Selon lui, le crime de Minucius, c’était d’avoir enveloppé Maelius dans une fausse accusation ; celui de Servilius, d’avoir mis à mort un citoyen sans forme de procès : mais le seul nom de l’auteur de ces propositions leur ôta tout crédit parmi le peuple. (5) D’ailleurs on était bien plus occupé de la peste, dont les progrès inquiétaient chaque jour davantage, comme aussi de la terreur qu’inspiraient les prodiges, dont le plus effrayant était, dans la campagne, l’écroulement des maisons par suite des tremblements de terre. En conséquence, le peuple, sous la conduite des duumvirs, fit des prières publiques.

(6) L’année suivante, sous le consulat de Gaius Julius, élevé pour la seconde fois à cette dignité, et de Lucius Verginius, la peste redoubla ses ravages ; elle dépeupla à tel point la ville et les campagnes, que personne ne sortit du territoire romain pour butiner, et que ni le peuple ni le sénat ne songèrent à la guerre. (7) Il y a plus, les Fidénates, qui jusqu’alors s’étaient tenus renfermés dans leur ville, derrière leurs montagnes ou leurs murailles, descendirent ravager le territoire de Rome ; (8) puis, ils appelèrent l’armée des Véiens (car pour les Falisques, ni les désastres de Rome, ni les prières de leurs alliés ne purent leur faire reprendre les armes), et les deux peuples passèrent l’Anio, et plantèrent leurs étendards à peu de distance de la porte Colline. (9) L’effroi ne fut pas moindre à la ville qu’aux champs. Le consul Julius déploie ses troupes sur les retranchements et sur les murailles. Le sénat est convoqué par Verginius, dans le temple de Quirinus. On décide qu’on nommera dictateur Aulus Servilius, surnommé Priscus, suivant les uns, Structus, suivant les autres. (10) Verginius, après quelques délais pour consulter son collègue, ayant obtenu son assentiment, nomme, pendant la nuit, le dictateur. Ce magistrat choisit pour maître de la cavalerie Postumus Aebutius Hélua.

Prise de la citadelle de Fidènes[modifier]

22[modifier]

(1) Le dictateur ordonna que tous les citoyens se réunissent au point du jour hors de la porte Colline ; et tous ceux à qui leurs forces permettaient de porter une armure s’empressèrent de s’y rendre. Les étendards sont tirés du trésor et portés au dictateur. (2) Pendant ces préparatifs, l’ennemi s’était retiré sur les hauteurs. Le dictateur l’y suit résolument ; ayant engagé l’action près de Nomentum, il bat les Étrusques, les rejette dans Fidènes, et les entoure d’un retranchement. (3) Mais il n’était pas possible de prendre d’assaut une ville fortifiée, assise sur une montagne ; et il n’y avait rien à attendre d’un blocus, les immenses magasins que les assiégés avaient formés, fournissant, et de reste, à tous leurs besoins.

(4) Aussi, désespérant de prendre la ville par force ou de l’obliger à capituler, le dictateur, qui connaissait les localités, à cause du voisinage, prit le parti d’ouvrir du côté opposé à son camp, lequel était moins gardé comme étant le plus fort, une galerie qu’il pousserait jusqu’à la citadelle ; (5) lui-même il s’approcha des remparts sur différents points fort éloignés, à la tête de son armée divisée en quatre corps, qui, se relevant l’un l’autre, pendant tout le jour et toute la nuit suivante, détournèrent des travaux l’attention des ennemis. (6) Enfin, la montagne ayant été percée, un passage s’éleva du camp jusqu’à la citadelle ; et tandis que de vaines démonstrations occupaient les Étrusques, en les empêchant de voir un péril plus sérieux, le cri de guerre poussé au-dessus de leurs têtes leur annonça la prise de leur ville.

(7) Cette même année, les censeurs Gaius Furius Paculus et Marcus Géganius Macérinus donnèrent leur approbation à la maison publique élevée dans le Champ de Mars, et l’on y fit le cens pour la première fois.

Les Véiens et les Fidénates se préparent à reprendre les hostilités. Nomination d’un dictateur à Rome (434)[modifier]

23[modifier]

(1) Les mêmes consuls, à ce que je trouve dans Macer Licinius, furent réélus l’année suivante, Julius pour la troisième fois, Verginius pour la seconde. (2) Valérius Antias et Quintus Tubéron prétendent que les consuls de cette année furent Marcus Manlius et Quintus Sulpicius. Au reste, malgré cette contradiction, Tubéron et Macer s’appuient l’un et l’autre sur le témoignage des livres de lin, et tous deux conviennent que, suivant d’anciens auteurs, il y eut cette année des tribuns militaires. (3) Licinius pense qu’il faut s’en rapporter aux livres de lin ; Tubéron n’ose se prononcer. C’est encore là une de ces questions que l’éloignement empêche d’éclaircir.

(4) La prise de Fidènes épouvanta l’Étrurie, et non seulement Véies redouta un sort pareil ; mais les Falisques mêmes, quoiqu’ils n’eussent point pris part à la nouvelle guerre, craignirent qu’on n’eût pas oublié leur première agression. (5) En conséquence, ces deux cités envoyèrent des députés aux douze nations, et obtinrent qu’une assemblée de toute l’Étrurie fût convoquée près du temple de Voltumna.

Se croyant menacé d’un soulèvement général, le sénat fit nommer une seconde fois dictateur Mamercus Aemilius, (6) lequel choisit pour maître de la cavalerie Aulus Postumius Tubertus ; et d’autant que l’Étrurie entière était plus redoutable que deux peuples isolés, autant les préparatifs furent plus considérables et plus rapides que pour la guerre précédente.

Réduction du temps de la censure à dix-huit mois[modifier]

24[modifier]

(1) Cette affaire se termina plus tranquillement qu’on ne s’y attendait. (2) Des marchands annoncèrent que les Étrusques avaient refusé de porter secours aux Véiens, les engageant à terminer avec leurs propres ressources une guerre qu’ils avaient entreprise d’après leur propre détermination, et à ne pas envelopper dans leur malheur des peuples qu’ils n’avaient pas voulu appeler au partage de leurs espérances.

(3) Alors le dictateur voyant perdue pour lui l’occasion d’acquérir de la gloire par les armes, et voulant que son élection fût utile à quelque chose, résolut, pour laisser un monument de sa dictature, d’abaisser le pouvoir des censeurs ; soit que ce pouvoir lui parut excessif, soit qu’il fût encore plus choqué de sa durée que de son étendue. (4) Il convoqua donc une assemblée du peuple où il dit : "Que les dieux immortels s’étaient chargés des affaires extérieures et de la sûreté de la république ; qu’il ne lui restait à lui qu’à veiller dans l’intérieur sur la liberté de Rome ; que le plus ferme appui de cette liberté était dans le peu de durée des grandes magistratures ; et qu’il fallait abréger celles dont on ne pouvait restreindre l’autorité. (5) Tandis que les autres magistratures étaient annuelles, la censure était quinquennale. Il était dur de passer tant d’années une si grande portion de la vie sous la dépendance des mêmes hommes. Il proposerait une loi pour réduire à un an et demi la durée de la censure." (6) Cette loi passa le lendemain avec l’approbation unanime du peuple. "Pour vous convaincre par ma propre conduite, Romains, ajouta Aemilius, que je n’aime pas que l’autorité soit de longue durée, j’abdique la dictature." (7) Après cette abdication d’une magistrature qu’il ne quittait qu’en mettant un terme à une autre, il fut reconduit à sa maison au milieu des acclamations et des louanges du peuple.

Quant aux censeurs, piqués contre Mamercus, parce qu’il avait abaissé une magistrature du peuple romain, ils le changèrent de tribu, et le chargèrent d’un impôt huit fois plus considérable qu’il ne le devait. (8) Il paraît qu’il supporta cette vengeance avec beaucoup de magnanimité, songeant moins à cette humiliation qu’au motif qui la lui avait attirée. Les principaux sénateurs, qui n’approuvaient pas cet affaiblissement de la censure, s’irritèrent néanmoins du ressentiment que montraient les censeurs ; car ils ne se dissimulaient point que chacun d’eux serait plus longtemps et plus souvent soumis à ce pouvoir qu’il ne l’exercerait. (9) Quant au peuple, sa colère fut, dit-on, si vive, que l’autorité seule de Mamercus sut épargner les violences aux censeurs.

2. Instabilité politique. Guerres contre les Volsques et les Èques (434 à 404 av. J.-C.)[modifier]

Luttes de la plèbe pour obtenir le pouvoir (433-432)[modifier]

25[modifier]

(1) Les tribuns du peuple qui, dans leurs harangues continuelles, s’opposaient à la tenue des comices pour l’élection des consuls, et qui avaient presque amené la nécessité d’un interroi, obtinrent enfin qu’on nommerait des tribuns militaires avec la puissance consulaire ; (2) mais le fruit qu’ils espéraient de cette victoire, la nomination d’un plébéien, leur échappa : tous les tribuns militaires se trouvèrent des patriciens, Marcus Fabius Vibulanus, Marcus Folius, Lucius Sergius Fidénas. (3) La peste fit taire pour cette année les dissensions publiques. On voua, pour la guérison publique, un temple à Apollon. Les duumvirs, pour apaiser le courroux des dieux et détourner le fléau, eurent recours à toutes les pratiques indiquées dans les livres, (4) et cependant la ville et la campagne éprouvèrent une perte immense d’hommes et de bétail.

Le défaut de culture faisant craindre la famine, on envoya en Étrurie, dans le territoire Pontin, à Cumes, et enfin jusqu’en Sicile, pour avoir du blé. (5) Il ne fut pas question de nommer des consuls. On élut tribuns militaires, avec la puissance consulaire, Lucius Pinarius Mamercinus, Lucius Furius Médullinus, Spurius Postumius Albus, tous patriciens. (6) Cette année la peste fut moins forte, et grâce à une sage prévoyance, on n’eut pas à craindre la disette.

(7) On délibéra sur la guerre dans les assemblées des Èques et des Volsques, et en Étrurie, au temple de Voltumna. (8) Mais toute décision fut ajournée à un an, et l’on défendit, par un décret, toute réunion avant cette époque, malgré l’opposition des Véiens qui se plaignaient que leur ville était menacée du même sort que Fidènes.

(9) Sur ces entrefaites, à Rome, les principaux plébéiens, fatigués de poursuivre en vain depuis si longtemps l’espoir de plus grands honneurs, profitent de la tranquillité du dehors pour tenir des assemblées dans la maison des tribuns du peuple, (10) et là ils dévoilent leurs pensées secrètes. "Ils se plaignent de l’indifférence du peuple, qui est telle que, depuis tant d’années qu’on nomme des tribuns militaires avec la puissance consulaire, pas un plébéien n’a été encore promu à cet honneur. (11) Leurs ancêtres, par une sage précaution, ont interdit aux patriciens les magistratures plébéiennes, autrement, on aurait eu pour tribuns du peuple des patriciens : tant ils obtiennent peu d’estime, même auprès des leurs, tant ils sont méprisés par le peuple, aussi bien que par le sénat ! " (12) D’autres essaient d’excuser le peuple, et rejettent la faute sur les patriciens : "C’est par leurs brigues et par leurs artifices que le chemin des honneurs est fermé aux plébéiens. S’ils laissaient respirer le peuple, s’ils ne le poursuivaient pas de leurs prières et de leurs menaces, il se souviendrait de ses défenseurs en allant aux suffrages, et après s’être donné un appui, s’emparerait du pouvoir.

(13) Pour arrêter la brigue, il fut décidé que les tribuns présenteraient une loi par laquelle il serait défendu à tous les candidats de rien ajouter à leur toge blanche. Cette mesure presque puérile, et qui, aujourd’hui, n’est pas digne d’un examen sérieux, souleva alors de violents débats entre le sénat et le peuple. (14) Les tribuns l’emportèrent enfin, et leur loi passa. On pouvait prévoir, à l’irritation des esprits, que la fureur du peuple se porterait sur les siens ; mais de peur qu’il n’usât de cette liberté, un sénatus-consulte ordonna qu’on nommerait des consuls.

Mobilisation à Rome pour repousser l’attaque des Èques et des Volsques (431)[modifier]

26[modifier]

(1) La cause en fut une invasion des Èques et des Volsques, dont les Latins et les Herniques avaient apporté la nouvelle. (2) On nomma consuls Titus Quinctius Cincinnatus, fils de Lucius, à qui l’on donne encore le surnom de Poenus, et Gnaeus Julius Mento. Les menaces de guerre ne tardèrent pas à se réaliser. (3) Les levées ayant été faites au nom de la loi sacrée, qui était chez eux le plus puissant moyen de rassembler des soldats, deux armées formidables s’étaient réunies sur l’Algide, (4) et là, les Èques et les Volsques campèrent chacun de son côté. Jamais leurs généraux n’avaient montré plus de soin à se fortifier, à exercer les soldats.

Ces nouvelles augmentèrent la terreur qui régnait dans Rome. (5) Le sénat fut d’avis qu’on nommât un dictateur ; car ces peuples, si souvent vaincus, déployaient un appareil plus redoutable que jamais, et une partie de la jeunesse romaine avait été enlevée par la peste. (6) Mais ce qui effrayait plus que tout le reste, c’était l’aigreur et la mésintelligence des consuls qui éclatait par leur désaccord dans tous les conseils. Quelques historiens pensent qu’une défaite essuyée par ces consuls dans l’Algide motiva la nomination d’un dictateur. (7) Ce qu’il y a de certain, c’est que, divisés sur tous les points, ils s’accordèrent pour résister à la volonté du sénat, et ne pas nommer un dictateur. Enfin, comme on apportait à chaque instant des nouvelles plus fâcheuses, et que les consuls refusaient toujours d’obéir au sénat, Quintus Servilius Priscus, qui avait rempli avec honneur les plus hautes dignités, (8) s’adressa aux tribuns du peuple : "C’est à vous, leur dit-il, puisque nous sommes réduits à la dernière extrémité, c’est à vous qu’en appelle le sénat, pour que, dans une situation si critique, vous forciez, en vertu de votre pouvoir, les consuls à nommer un dictateur."

(9) À ces mots, les tribuns, qui voyaient là une occasion d’augmenter leur puissance, se retirent à l’écart, et déclarent au nom de leur collège : "Que leur avis est que les consuls obéissent au sénat ; que s’ils résistent plus longtemps à la décision de cette auguste assemblée, ils les feront jeter en prison." (10) Les consuls aimèrent mieux céder aux tribuns qu’au sénat, tout en se plaignant que les patriciens attentassent aux droits de l’autorité suprême, puisqu’ils reconnaissaient à un simple tribun le pouvoir de contraindre les consuls, et même de les jeter en prison, au-delà de quoi que pouvait-on faire subir au dernier des citoyens ?

(11) Comme les deux collègues n’avaient pu s’entendre sur la nomination du dictateur, le sort désigna Titus Quinctius. Il nomma Aulus Postumius Tubertus, son beau-père qui avait le commandement le plus sévère, et qui choisit pour maître de la cavalerie Lucius Julius. (12) On proclama en même temps le justitium, et toute la ville ne s’occupa plus que de la guerre. L’examen de tous les motifs d’exemption fut renvoyé au retour de la campagne ; de sorte que ceux qui n’étaient pas sûrs de leurs droits se décidèrent à donner leurs noms. Des troupes furent demandées aux Herniques et aux Latins, et les deux peuples s’empressèrent d’obéir au dictateur.

Le camp romain résiste à une attaque nocturne (431)[modifier]

27[modifier]

(1) Quand ces diverses dispositions eurent été prises avec toute la célérité possible, le dictateur laissa dans la ville le consul Gnaeus Julius auquel il en remettait la défense, ainsi que Lucius Julius, qu’il chargeait de pourvoir sans délai à tous les besoins que la guerre ferait naître dans le camp ; et par un vœu, dont le grand pontife A. Cornélius lui dicta la formule, il s’engagea, à propos de cette expédition, à célébrer de grands Jeux. (2) Après avoir confié la moitié de l’armée au consul Quinctius, il sortit de la ville et joignit l’ennemi. (3) En voyant qu’il occupait deux camps séparés par un étroit intervalle, ils vinrent s’établir à un mille à peu près de distance, le dictateur à Tusculum, et le consul à Lanuvium.

(4) Ainsi les quatre armées et les quatre camps retranchés avaient au milieu d’eux une plaine dont l’étendue ne leur offrait pas seulement un espace suffisant pour des escarmouches, mais leur permettait de ranger de part et d’autre toutes leurs troupes en bataille. (5) Dès que les camps furent ainsi rapprochés, on ne cessa plus de se livrer de légers combats, et le dictateur souffrait volontiers que ses soldats éprouvassent leurs forces, pour les accoutumer peu à peu, par le succès de ces petites rencontres, à l’espoir d’une victoire complète. (6) Aussi, l’ennemi ne comptant plus vaincre dans une bataille rangée, abandonne l’événement aux chances du hasard, et attaque de nuit le camp du consul. Les cris donnèrent l’éveil d’abord aux sentinelles, puis à toute l’armée, et enfin au dictateur lui-même. (7) Dans ce danger imminent, le consul ne manqua ni de courage ni de prudence : avec une partie des soldats il renforce la garde des portes, et, avec le reste, couronne les retranchements.

(8) Au camp du dictateur, où l’alarme fut moins vive, on put voir plus à loisir ce qu’il y avait à faire. Un renfort, commandé par le lieutenant Spurius Postumius Albus, est envoyé sans retard au secours du camp attaqué, et le dictateur lui-même, à la tête d’une partie de ses troupes, gagne, par un léger détour, un poste éloigné de la mêlée, d’où il peut à l’improviste assaillir l’ennemi par derrière. (9) Il charge un de ses lieutenants, Quintus Sulpicius, de la garde du camp, et donne à un autre, Marcus Fabius, le commandement de la cavalerie, avec ordre de ne pas mettre en mouvement avant le jour un corps qu’il est si difficile de diriger dans le désordre d’un combat de nuit. Enfin, toutes les mesures que la prudence et le courage conseillent en pareille circonstance à un général, il les fait prendre et les prend lui-même ; (10) mais une preuve plus rare de présence d’esprit et d’habileté, et qui annonce un mérite peu commun, c’est qu’il chargea Marcus Géganius d’attaquer, avec des cohortes d’élite, le camp ennemi, d’où le plus grand nombre de troupes, au rapport des éclaireurs, étaient sortis. (11) Comme les soldats qui restaient, occupés du danger de leurs camarades, mais sans crainte pour eux-mêmes, n’avaient placé ni gardes ni sentinelles, le camp fut emporté avant presque qu’on se doutât de l’attaque. (12) Dès que le dictateur aperçut la fumée, signal dont il était convenu en cas de succès, il s’écria que le camp ennemi était emporté, et en fit répandre partout la nouvelle.

Péripéties de la bataille[modifier]

28[modifier]

(1) Déjà le jour commençait à paraître, et l’œil pouvait suivre tous les mouvements. Fabius avait lancé sa cavalerie, et le consul venait de faire une sortie sur les ennemis déconcertés. (2) De l’autre côté, le dictateur attaquait leur réserve et leur seconde ligne, et si l’ennemi se retournait à ces cris confus et à cette charge soudaine, il lui opposait partout son infanterie et sa cavalerie victorieuse. (3) Ainsi, environnés de toutes parts, ces rebelles auraient tous péri jusqu’au dernier, comme ils le méritaient, si un Volsque, Vettius Messius, plus célèbre par ses exploits que par sa naissance, les voyant tourbillonner sur eux-mêmes, ne leur eût, à haute voix, adressé ces reproches :

(4) "Pourquoi, leur dit-il, vous offrir aux traits de l’ennemi, sans vous défendre et sans vous venger ? Pourquoi donc tenez-vous des armes ? Pourquoi donc avez-vous vous-mêmes apporté ici la guerre, aussi turbulents dans la paix que lâches dans le combat ? Qu’attendez-vous là ? qu’un dieu protecteur vienne vous défendre et vous sauver ? (5) C’est par le fer qu’il faut vous ouvrir un chemin. Ainsi, vous tous qui voulez revoir vos maisons, vos pères, vos femmes et vos enfants, vous le pouvez, venez, suivez-moi ! Ni murailles, ni retranchements ne nous arrêtent, nous n’avons que des soldats comme nous à combattre. Égaux en courage, la nécessité, la dernière et la plus puissante de toutes les armes, vous donnera la victoire."

(6) Comme il achevait ces mots et qu’il joignait l’effet aux paroles, ses camarades poussent de nouveau le cri de guerre et chargent les cohortes que Postumius Albus leur avait opposées. Déjà ils avaient ébranlé les vainqueurs qui commençaient à reculer, quand arrive le dictateur. De ce côté se porte tout l’effort du combat. (7) Un seul homme, Messius, soutient la fortune de l’ennemi. Partout des blessures, partout la mort. Déjà même commence à couler le sang des chefs romains. (8) Seul, Postumius, atteint d’une pierre qui lui fracasse la tête, quitte le champ de bataille ; mais ni le dictateur, qui avait une blessure à l’épaule, ni Fabius, dont la cuisse avait été presque clouée sur son cheval, ni le consul, qui avait perdu un bras, ne s’éloignèrent de cette terrible mêlée.

Prise du camp des Volsques[modifier]

29[modifier]

(1) La charge impétueuse de Messius l’emporta avec sa vaillante troupe à travers des monceaux de morts, jusqu’au camp des Volsques qui n’était pas encore pris. Toute l’armée l’y suivit. (2) Le consul, qui avait poussé les fuyards jusqu’au pied des retranchements, en commence aussitôt l’attaque ; le dictateur fait avancer ses troupes sur un autre point, et l’assaut n’est pas moins animé que la bataille. (3) On rapporte que le consul, pour exciter les soldats, jeta un étendard dans les retranchements, et que leurs efforts pour le reprendre commencèrent la déroute. Le dictateur, de son côté, après avoir renversé les palissades, avait porté le combat dans le camp même. (4) Alors les ennemis jettent çà et là leurs armes et se rendent à discrétion : tous sont pris avec leur camp, et vendus, à l’exception des sénateurs. Une partie du butin, que les Latins et les Herniques reconnurent pour leur appartenir, leur fut rendue ; le dictateur vendit le reste à l’encan.

Après avoir laissé le commandement au consul, le dictateur rentra en triomphe à Rome, où il abdiqua. (5) Quelques historiens ternissent l’éclat de cette belle dictature, en rapportant que Aulus Postumius fit tomber sous la hache la tête de son propre fils, qui, entraîné par l’occasion, avait, sans ordre, quitté son poste, et livré un combat, d’où cependant il était sorti vainqueur. (6) J’ai peine à le croire, et d’ailleurs la variété des opinions permet ici le doute. Mon argument est que l’on a dit "des ordres à la Manlius", au lieu de se servir du nom de Postumius ; et le premier auteur d’une sévérité si barbare a dû marquer de son nom le trait qui le caractérise. De plus, Manlius reçut le surnom d’"lmperiosus", et jamais Postumius n’a été désigné par aucune épithète odieuse.

(7) En l’absence de son collègue, le consul Gnaeus Julius, sans attendre la décision du sort, fit la dédicace du temple d’Apollon. Quinctius en fut vivement blessé, et lorsque, après avoir licencié son armée, il fut de retour à Rome, il s’en plaignit, mais en vain, au sénat. (8) Aux grandes choses qui se passèrent cette année, il faut ajouter une circonstance qui semblait alors n’avoir pas d’intérêt pour la république ; c’est que les Carthaginois, en qui nous devions trouver un jour des ennemis si redoutables, appelés en Sicile par un des partis qui troublaient ce pays, y firent, pour la première fois, passer une armée.

Années sombres : épidémie, famine, superstition (430-427)[modifier]

30[modifier]

(1) À Rome, les tribuns du peuple travaillèrent à faire nommer des tribuns militaires avec la puissance consulaire ; mais ils n’y purent réussir. On créa consuls Lucius Papirius Crassus et Lucius Julius. Les députés des Èques, ayant demandé au sénat une alliance, pour laquelle ils offraient leur soumission, obtinrent une trêve de huit ans. (2) Les Volsques, après leur défaite sur l’Algide, se trouvèrent en proie à des querelles et à des discordes qui causèrent une lutte acharnée entre les partisans de la guerre et ceux de la paix. Rome fut tranquille de tous côtés. (3) Les tribuns se disposaient à présenter, pour régler le taux des amendes, une loi qui ne pouvait manquer d’être agréable au peuple, quand les consuls, instruits de ce projet par la trahison d’un des membres du collège, s’empressèrent de le prévenir.

(4) Les consuls nommés sont Lucius Sergius Fidénas, qui l’est pour la seconde fois, et Hostus Lucrétius Tricipitinus. Sous leur consulat il ne se passa rien de remarquable. Leurs successeurs furent Aulus Cornélius Cossus et Titus Quinctius Poenus, pour la seconde fois. (5) Les Véiens firent des incursions sur le territoire de Rome. Le bruit courut que quelques jeunes gens de Fidènes avaient pris part à ces dévastations, et l’examen de cette affaire fut confié à Lucius Sergius, Quintus Servilius et Mamercus Aemilius. (6) Plusieurs d’entre eux furent relégués à Ostie, pour n’avoir pu justifier leur absence de Fidènes à l’époque dont il s’agit. On les remplaça par des colons, auxquels on donna les terres de ceux qui avaient péri à la guerre.

(7) On souffrit beaucoup cette année de la sécheresse : et les eaux du ciel ne furent pas les seules qui manquèrent ; la terre elle-même, privée de son humidité naturelle, entretint à peine les sources des grands fleuves. (8) Partout l’épuisement des eaux entassa, aux environs des fontaines et des ruisseaux, les troupeaux morts de soif ; d’autres furent emportés par la gale ; la contagion de cette maladie attaqua ensuite les hommes, en commençant par les habitants de la campagne et les esclaves ; et bientôt la ville en fut infectée.

(9) Tandis que les corps étaient en proie à cette épidémie, des idées superstitieuses, venues pour la plupart des nations étrangères, envahirent les esprits. Tous ceux qui spéculent sur la crédulité humaine introduisaient dans les maisons, en prophétisant, de nouveaux modes de sacrifices ; (10) jusqu’à ce qu’enfin les principaux citoyens rougirent pour la république de voir dans toutes les rues et dans toutes les chapelles des pratiques étrangères et inconnues employées pour apaiser le courroux des dieux. (11) On chargea les édiles de veiller à ce que les dieux de Rome fussent les seuls adorés, et d’après le culte national.

(12) Le ressentiment contre Véies fut ajourné à l’année suivante, où l’on eut pour consuls Gaius Servilius Ahala, et Lucius Papirius Mugillanus. (13) Même alors des scrupules religieux empêchèrent qu’on ne déclarât la guerre immédiatement, et qu’on ne mît les troupes en marche : on fut d’avis d’envoyer d’abord les féciaux demander réparation. (14) On avait récemment livré aux Véiens, près de Nomentum et Fidènes, une bataille à la suite de laquelle on avait conclu, non la paix, mais un armistice ; il était expiré, et les Véiens n’avaient pas attendu le terme pour reprendre les armes. Toutefois on leur envoya les féciaux ; mais leur réclamation, faite dans la forme usitée par nos pères, ne fut point écoutée. (15) Après cela, il fallut décider s’il était besoin de l’ordre du peuple pour déclarer la guerre, ou s’il suffisait d’un sénatus-consulte. Les tribuns obtinrent, en menaçant de s’opposer aux levées, que les consuls en référeraient au peuple : toutes les centuries voulurent la guerre. (16) Le peuple eut encore un autre avantage, en ce qu’il obtint qu’on ne nommerait point de consuls pour l’année suivante.

Reprise de la guerre contre les Véiens et les Fidénates (426)[modifier]

31[modifier]

(1) On créa quatre tribuns militaires avec la puissance consulaire : ce furent Titus Quinctius Poenus, récemment sorti du consulat, Gaius Furius, Marcus Postumius et Aulus Cornélius Cossus. (2) Ce dernier fut chargé du gouvernement de Rome ; les trois autres, après avoir terminé les levées, partirent pour Véies, et l’on vit, par leur exemple, combien la division du pouvoir est dangereuse à la guerre. Tous ces chefs, en suivant chacun ses projets personnels, sans s’inquiéter de ceux des autres, offrirent à l’ennemi des chances favorables. (3) Tandis que les uns ordonnaient de sonner la charge, et les autres la retraite, les Véiens saisirent ce moment pour tomber sur nos légions incertaines ; et notre camp, qui était peu éloigné, les reçut fuyant en désordre : il en résulta pour nous plus de honte que de dommage.

(4) Cet échec affligea une ville peu accoutumée à être vaincue. On prit en aversion les tribuns ; on demanda un dictateur, et toutes les espérances se tournèrent de ce côté. Et comme la religion opposait ici un obstacle, car le dictateur ne pouvait être nommé que par un consul, les augures consultés levèrent ces scrupules. (5) Aulus Cornélius nomma dictateur Mamercus Aemilius, qui le choisit à son tour pour maître de la cavalerie. Ainsi dés que l’on sentit le besoin d’un homme d’un vrai mérite, la flétrissure des censeurs ne put empêcher qu’on n’allât chercher le chef de l’état dans une maison injustement dégradée.

(6) Les Véiens, enhardis par leur succès, envoyèrent des députes à tous les peuples de l’Étrurie, en faisant sonner bien haut la défaite, dans un seul combat, de trois généraux romains. Aucune cité ne se détermina à entrer dans leur alliance, mais l’espoir du butin leur amena une foule de volontaires. (7) Fidènes se décida seule à reprendre les armes ; et comme si elle se fût interdit de commencer la guerre autrement que par un crime, avant de se joindre aux Véiens, elle souilla du sang des nouveaux colons les armes avec lesquelles elle avait déjà massacré nos députés. (8) Les chefs des deux peuples délibérèrent ensuite sur le choix de la ville où ils établiraient le siège de la guerre. Fidènes leur ayant paru mieux convenir, les Véiens passèrent le Tibre et portèrent sous Fidènes le théâtre de la guerre. (9) La terreur était grande à Rome. Après avoir rappelé de Véies l’armée encore frappée de sa défaite, on place son camp devant la porte Colline ; des troupes sont disposées sur les remparts ; les affaires suspendues au forum, les boutiques fermées, et Rome présente l’aspect d’un camp plutôt que d’une ville.

Dispositif des armées[modifier]

32[modifier]

(1) Alors les hérauts envoyés par les rues ayant convoqué sur la place publique les citoyens tremblants, le dictateur prend la parole et leur reproche (2) "qu’ils dépendent tellement du moindre caprice de la fortune, qu’un léger échec qu’il faut attribuer, non pas à la valeur de l’ennemi, ni à la lâcheté des Romains, mais à la mésintelligence des généraux, leur rend redoutable Véies, qui a été six fois vaincue, et Fidènes, qu’ils ont pour ainsi dire plus souvent prise qu’assiégée. (3) Les Romains et leurs ennemis sont toujours les mêmes qu’ils ont été pendant tant de siècles ; leur courage, leur vigueur, leurs armes sont toujours les mêmes ; lui, il est encore le même dictateur Mamercus Aemilius, qui a battu précédemment, près de Nomentum, les armées de Véies et de Fidènes, réunies à celle des Falisques ; (4) et quant au maître de la cavalerie Aulus Cornélius, il sera sur le champ de bataille le même qui, tribun des soldats dans la guerre précédente, a, en présence des deux armées, immolé le Lar Tolumnius, roi de Véies, et porté des dépouilles opimes au temple de Jupiter Férétrien.

(5) Qu’ils prennent donc les armes. bien convaincus que de leur côté sont les triomphes, les dépouilles, la victoire ; du côté de l’ennemi, le meurtre de leurs députés égorgés au mépris du droit des nations, le massacre en pleine paix des colons de Fidènes, la violation des traités, et, pour la septième fois, une funeste défection. (6) Dès que les camps seront en présence, ils peuvent compter que des ennemis si perfides ne s’applaudiront pas longtemps de la honte des armées romaines ; (7) et que le peuple comprendra combien ceux qui l’ont nommé, lui, dictateur pour la troisième fois, ont mieux mérité de la patrie que ceux qui, pour s’être vu arracher le règne de la censure, avaient flétri sa seconde dictature." (8) Après avoir adressé au ciel des vœux solennels, il va établir son camp à quinze cents pas de Fidènes, couvrant sa droite par les montagnes, sa gauche par le cours du Tibre. (9) Il ordonne au lieutenant T. Quinctius Poenus d’occuper les hauteurs et de s’établir sur l’éminence la moins en vue derrière les ennemis.

(10) Le lendemain, les Étrusques, animés par le souvenir de cette journée où ils avaient su profiter de l’occasion plutôt que vaincre, s’avancent en bataille. Après avoir un moment attendu que ses éclaireurs vinssent lui annoncer l’arrivée de Quinctius sur la hauteur voisine de la citadelle de Fidènes, le dictateur porte ses enseignes en avant ; il conduit d’un pas rapide à l’ennemi l’infanterie rangée en bataille, (11) en recommandant au maître de la cavalerie de ne pas charger sans son ordre ; il se réserve de donner le signal, et alors, sans doute, Cornélius montrera qu’il se souvient de son combat contre un roi, de ses dépouilles opimes, de Romulus et de Jupiter Férétrien. Les légions se choquent avec fureur. (12) Les Romains, brûlant de rage, appellent les Fidénates des impies, les Véiens des brigands, infracteurs de traités, souillés du meurtre sacrilège des députés, tout dégouttants du sang des colons, alliés perfides, ennemis sans courage ; enfin, ils assouvissent leur haine en parole autant qu’en action.

Victoire romaine (426)[modifier]

33[modifier]

(1) Leur premier choc avait ébranlé les ennemis, quand les portes de Fidènes s’ouvrant tout à coup, il s’en élance une autre armée, telle que jusque-là on n’avait jamais rien vu, rien entendu de semblable : (2) une innombrable multitude, portant pour armes des feux, tout étincelante de brandons enflammés, et comme transportée d’une fureur divine, se précipite sur les Romains, à qui l’étrangeté de ce combat inspire une sorte de terreur. (3) Alors le dictateur donnant le signal à Cornélius et à sa cavalerie, rappelant des hauteurs Quinctius, rétablit le combat et court lui-même à l’aile gauche, qui présentait l’aspect d’un incendie plutôt que d’une mêlée, et qui, pleine d’épouvante, reculait devant ces flammes. (4) "Quoi donc ! s’écrie-t-il d’une voix éclatante, chassés par la fumée comme un essaim d’abeilles, vous fuyez devant un ennemi sans armes ! Vous n’éteignez point ces feux avec le fer, ou, s’il faut combattre non plus avec des armes, mais avec du feu, vous n’arrachez pas vous-mêmes ces brandons à l’ennemi pour l’en accabler ! (5) Allons, souvenez-vous du nom romain, songez au courage de vos ancêtres et au vôtre, tournez cet incendie contre Fidènes, et détruisez par la flamme cette ville que vous n’avez pu désarmer par vos bienfaits. Le sang de vos députés et de vos colons, la dévastation de votre territoire, vous l’ordonnent."

(6) À ces paroles du dictateur, tout le front de bataille se met en mouvement : on ramasse les brandons lancés, on arrache les autres ; les deux partis s’arment de feu. (7) Le maître de la cavalerie imagine de son côté une tactique toute nouvelle ; il donne l’ordre d’ôter aux chevaux leur mors, et, pressant de l’éperon son cheval, qui n’est plus retardé par le frein, il s’élance le premier à travers les flammes ; les autres chevaux emportent d’une course impétueuse les cavaliers contre l’ennemi. (8) Une épaisse poussière s’élève, et, mêlée à la fumée, dérobe la lumière aux hommes et aux chevaux. Ceux-ci ne sont nullement effrayés de ce spectacle, qui effrayait les soldats, et partout où pénètre la cavalerie elle renverse tout sur son passage ; on dirait une vaste ruine. (9) Bientôt de nouveaux cris retentissent qui frappent les deux armées surprises ; le dictateur s’écrie "que le lieutenant Quinctius et les siens ont pris l’ennemi en queue" et lui-même, en poussant un cri plus terrible, recommence la charge avec plus de vigueur.

(10) Pressés entre deux armées, entre deux batailles, les Étrusques, entourés, attaqués par devant et par derrière, ne pouvaient ni regagner leur camp, ni fuir dans la montagne où se présentait un nouvel ennemi, et où les cavaliers, emportés par des chevaux libres du frein, étaient répandus de tous côtés. La plus grande partie des Véiens gagne en désordre les bords du Tibre ; (11) ceux des Fidénates qui ont échappé courent vers leur ville. Mais, tandis qu’ils fuient épouvantés, ils trouvent partout la mort : les uns sont massacres sur les bords du fleuve, les autres, précipités et engloutis dans ses gouffres ; ceux même qui savent nager se noient, par suite des fatigues, des blessures, ou de la peur : à peine si de cette multitude quelques-uns peuvent gagner l’autre rive. L’autre armée s’enfuit vers Fidènes, à travers le camp. (12) Les Romains la poursuivent avec ardeur ; mais surtout Quinctius suivi des troupes qui venaient sous ses ordres de descendre de la montagne, et qui se trouvaient encore toutes fraîches, étant arrivées sur la fin de l’action.

Prise de Fidènes ; la ville est soumise au pillage[modifier]

34[modifier]

(1) Elles entrent dans la ville, mêlées avec les ennemis, s’élancent sur la muraille, et annoncent à leurs camarades que la place est emportée. (2) Le dictateur les ayant aperçues du camp où il venait de pénétrer, et qui était abandonné, offre au soldat avide de pillage l’espoir d’un butin plus considérable dans la ville, et le conduit aux portes. Une fois entré, il court à la citadelle où il voit se précipiter la foule des fayards. (3) Le carnage ne fut pas moindre là que sur la champ de bataille ; enfin, ils jettent leurs armes, et, sans rien demander que la vie, se rendent au dictateur. La ville et le camp sont livrés au pillage.

(4) Le lendemain, tous les nôtres, depuis le cavalier jusqu’au centurion, reçurent chacun un prisonnier que le sort désigna ; ceux qui s’étaient le plus distingués par leur courage en obtinrent deux ; le reste fut vendu à l’encan. Le dictateur rentra en triomphe à Rome, à la tête de son armée victorieuse et chargée de butin. (5) Il ordonna au maître de la cavalerie d’abdiquer, et lui-même, après seize jours d’exercice, il abdiqua, en pleine paix, cette dignité qu’il avait reçue pendant la guerre et dans les circonstances les plus difficiles.

(6) Quelques annalistes parlent aussi d’un combat naval qui aurait été livré aux Véiens, près de Fidènes ; mais ce fait n’est pas plus possible que croyable ; car le fleuve, trop étroit, même aujourd’hui, pour une pareille action, était jadis, au dire des anciens, encore plus étroit. (7) Il se peut seulement que, pour en défendre le passage, il y ait eu entre quelques barques une rencontre dont on a, suivant l’usage, exagéré l’importance, afin de se donner l’honneur peu fondé d’une victoire navale.

Célébration des Jeux. Reprise de l’agitation tribunicienne (425)[modifier]

35[modifier]

(1) L’année suivante eut pour tribuns militaires revêtus de la puissance consulaire, Aulus Sempronius Atratinus, Lucius Quinctius Cincinnatus, Lucius Furius Médullinus et Lucius Horatius Barbatus. (2) On accorda aux Véiens une trêve de vingt ans, et aux Èques une autre de trois années seulement, quoiqu’ils l’eussent demandée plus longue. Du reste, le repos de Rome ne fut troublé par aucune dissension intestine.

(3) L’année suivante, qui ne fut marquée non plus par aucune guerre au-dehors, ni aucun trouble au-dedans, est remarquable par les Jeux voués à l’occasion de la guerre, par la magnificence qu’y déployèrent les tribuns militaires, et par la multitude d’étrangers qui y accoururent des pays voisins. (4) Ces tribuns, qui avaient la puissance consulaire, étaient Appius Claudius Crassus, Spurius Nautius Rutulus, Lucius Sergius Fidénas et Sextus Julius Iulus. L’accueil bienveillant que les étrangers reçurent de leurs hôtes donna pour eux un nouvel attrait à ce spectacle, auquel ils étaient venus, avec l’autorisation de leurs gouvernements.

(5) Après les Jeux, il y eut les plaintes séditieuses des tribuns qui reprochaient à la multitude "Qu’avec son admiration stupide pour ceux qu’elle haïssait, elle se retenait elle-même dans une éternelle servitude. (6) Non seulement elle n’osait pas s’élever à l’espoir d’obtenir le consulat ; mais même dans l’élection des tribuns militaires, où les comices étaient communs au sénat et au peuple, elle s’oubliait elle et les siens. (7) Elle ne devait donc plus s’étonner si personne ne s’occupait des intérêts du peuple ; pour ne pas regretter sa peine, pour braver les périls, il faut qu’on en attende profit et honneur. Il n’est rien que l’homme n’ose entreprendre, s’il pense que de grands efforts seront suivis de grandes récompenses. (8) Mais qu’un tribun du peuple se précipite en aveugle au milieu de ces combats qui ne lui offrent que des dangers sans aucun avantage, et d’où il ne peut espérer que la haine implacable des patriciens contre lesquels il lutte sans en être plus estimé par le peuple qu’il défend, il ne faut ni l’attendre, ni le demander. (9) Les grands honneurs font les grands courages ; et les plébéiens ne rougiraient plus de l’être, s’ils n’étaient plus méprisés. Il fallait faire l’expérience avec un ou deux citoyens, s’il ne se trouverait pas un plébéien capable de porter le poids d’une grande dignité, ou s’il fallait regarder comme un prodige, comme un miracle, qu’un homme de tête et de cœur pût sortir des rangs du peuple. (10) On avait obtenu, après une lutte acharnée, de pouvoir nommer des tribuns militaires revêtus de la puissance consulaire et pris parmi les plébéiens. Des hommes qui s’étaient distingués dans l’administration et dans les armes avaient recherché cet honneur ; dès les premières années, tournés en dérision, repoussés, ils avaient servi de jouet aux patriciens ; enfin, ils s’étaient découragés d’affronter ces hontes publiques. (11) Ils ne voyaient pas même pourquoi on n’abrogeait pas une loi dont on ne faisait nul usage. Un partage inégal des droits serait moins honteux que des refus pour cause d’indignité."

Les tribuns militaires fixent la date des élections consulaires (424)[modifier]

36[modifier]

(1) La faveur avec laquelle les discours de ce genre étaient accueillis engagea quelques plébéiens à briguer le tribunat militaire, et chacun d’eux annonçait les lois qu’il proposerait pendant sa magistrature, à l’avantage du peuple. (2) On lui faisait entrevoir, pour le gagner, un partage des terres, une fondation de colonies, un impôt levé sur les propriétaires-fermiers, et dont le produit serait employé à la solde des troupes. (3) Plus tard, les tribuns militaires saisirent une occasion où la ville se trouvait presque déserte, pour assembler, par une convocation clandestine, les sénateurs à un jour fixé, et, en l’absence des tribuns du peuple, firent rendre un sénatus-consulte (4) portant que, d’après le bruit qui courait que les Volsques ravageaient les terres des Herniques, les tribuns militaires partiraient pour s’assurer de l’état des choses, et qu’on tiendrait des comices consulaires.

(5) En partant, ils laissèrent préfet de la ville Appius Claudius, fils du décemvir, jeune homme énergique et qui avait sucé avec le lait la haine des tribuns et du peuple. Ainsi ces magistrats ne purent chercher querelle ni aux auteurs du sénatus-consulte, puisqu’ils étaient absents, ni à Appius, puisque l’affaire était consommée.

L’armée consulaire engage le combat contre les Volsques (423)[modifier]

37[modifier]

(1) On créa consuls Gaius Sempronius Atratinus et Quintus Fabius Vibulanus. Un fait étranger, mais digne de mémoire, que l’on rapporte à cette année, c’est la prise, par les Samnites, de Volturnum, ville des Étrusques, aujourd’hui Capoue, depuis lors appelée "Capoue" de Capys, chef des Samnites, ou (ce qui est plus vraisemblable) de la campagne qui l’entoure. (2) Ils ne la prirent, au reste, qu’après que les Étrusques, fatigués de la guerre, les eurent admis à partager leur ville et leurs terres avec eux : ensuite, un jour de fête, tandis que les anciens habitants étaient appesantis par le sommeil et les festins, ils furent, pendant la nuit, assaillis et égorgés par les nouveaux colons.

(3) Ces faits étaient accomplis, quand les consuls que nous venons de nommer entrèrent en fonctions aux Ides de décembre. (4) Déjà non seulement ceux qu’on avait envoyés sur les lieux avaient rapporté qu’on était menacé de la guerre par les Volsques, mais en outre les députés des Latins et des Herniques annonçaient "Que jamais les Volsques n’avaient porté plus d’attention et dans le choix des officiers et dans l’enrôlement des soldats ; (5) partout on murmure qu’il faut mettre à jamais les armes et la guerre en oubli et accepter le joug, ou lutter de courage, de persévérance et de discipline avec ceux auxquels on dispute l’empire."

(6) Ces rapports n’étaient que trop fidèles : cependant les sénateurs n’en furent point émus, et Gaius Sempronius, à qui le sort délégua ce commandement, se fiant à la fortune comme au plus ferme appui, parce qu’il menait un peuple vainqueur combattre des vaincus, fit toutes choses avec étourderie et négligence, (7) de telle sorte que la discipline romaine était plus dans l’armée des Volsques que parmi les Romains.

Aussi, cette fois comme tant d’autres, la fortune suivit le plus habile. (8) Dans le premier combat que Sempronius engagea sans prévoyance et sans précaution, nous n’avions point de réserve pour appuyer la ligne de bataille, et notre cavalerie était placée dans un poste désavantageux : (8) au seul cri de charge on eût pu prédire comment tournerait l’affaire ; du coté de l’ennemi, clameur animée et bien nourrie : du côté des Romains, des cris discordants, inégaux, répétés à plusieurs reprises et sans force, trahissaient l’effroi des esprits. (9) De là vint que l’ennemi se jeta en avant avec plus d’ardeur, le bouclier tendu, l’épée étincelante ; du côté opposé, on voyait les aigrettes s’agiter sur les têtes des hommes incertains qui regardaient autour d’eux, qui se tournaient troublés et se serraient contre la foule. (10) Là, les enseignes qui tiennent bon, sont abandonnées de leurs défenseurs ; plus loin elles cherchent un refuge au milieu de leurs compagnies. Ce n’est encore, à proprement parler, ni une déroute, ni une victoire ; le Romain paraît vouloir se mettre à l’abri plutôt que combattre ; le Volsque pousse en avant ses enseignes, refoule les lignes des Romains et pense moins à porter dans leurs rangs la mort que la déroute.

L’officier de cavalerie Sextus Tempanius redresse la situation[modifier]

38[modifier]

(1) Déjà l’on plie de toutes parts, et c’est en vain que le consul Sempronius menace et encourage : l’autorité, la majesté n’avaient plus d’empire ; (2) et nos troupes allaient tourner le dos à l’ennemi, si Sextus Tempanius, décurion de cavalerie, n’eût relevé l’affaire avec une rare présence d’esprit, en s’écriant d’une voix forte : "Que les cavaliers qui veulent le salut de la république, sautent à bas de cheval ! " (3) et les cavaliers de chaque escadron s’étant ébranlés à ces mots, comme s’ils eussent entendu l’ordre du consul ; "Si, ajouta-t-il, votre cohorte avec ses petits boucliers n’arrête point la fougue de l’ennemi, c’en est fait de la république. Pour étendard, suivez ma lance ; montrez aux Romains et aux Volsques que, vous à cheval il n’est point de cavaliers, et vous à pied point de piétons qui vous vaillent."

(4) Cette exhortation ayant été reçue avec une acclamation générale, il marche en avant portant haut sa lance ; partout où ils se présentent, ils s’ouvrent par la force un chemin ; ils s’élancent, couverts de leurs boucliers ; là où ils voient leurs camarades le plus en peine : (5) le combat se rétablit sur tous les points où leur élan les porte ; et nul doute que si une troupe aussi peu nombreuse eût pu agir partout à la fois, l’ennemi n’eût été contraint de fuir.

Les deux armées abandonnent leur camp. Tempanius rentre à Rome[modifier]

39[modifier]

(1) Et comme déjà ils ne trouvaient plus de résistance nulle part, le général volsque fait signe aux siens de laisser pénétrer parmi eux cette cohorte aux petits boucliers, cette infanterie de nouvelle espèce, jusqu’à ce que, emportée par son ardeur, elle fût séparée du reste de l’armée. (2) Cela fait, les cavaliers enveloppés ne purent rompre les lignes au travers desquelles ils s’étaient ouvert un passage, les ennemis s’étant portés en masse où ils avaient pénétré. (3) Le consul et les légions romaines n’apercevant plus cette troupe qui venait de servir de rempart à l’armée entière, et craignant que tant et de si vaillants hommes, ainsi enveloppés, ne fussent écrasés par l’ennemi, chargent à tout hasard.

(4) Par cette diversion, les Volsques eurent d’un côté à tenir tête au consul et aux légions, et de l’autre, à repousser Tempanius et ses cavaliers, qui, après de nombreux et inutiles efforts pour percer jusqu’aux Romains, s’étaient emparés d’une éminence, où, formés en cercle, ils se défendaient en même temps et se vengeaient. (5) Jusqu’à la nuit ils ne cessèrent de combattre ; et le consul pareillement, sans ralentir un instant le combat, tint l’ennemi en haleine tant que dura le jour. (6) La nuit sépara les deux partis sans qu’aucun d’eux pût s’attribuer la victoire, et cette ignorance de l’événement causa dans les deux camps un tel effroi, que, les deux armées se supposant vaincues, laissèrent là les blessés et une grande partie des bagages, et se retirèrent sur les montagnes voisines.

(7) Toutefois l’éminence resta cernée pendant plus de la moitié de la nuit : enfin les soldats qui la cernaient ayant appris que le camp était abandonné, s’imaginèrent que les leurs avaient été vaincus, et chacun ne prenant au milieu des ténèbres que sa frayeur pour guide, ils s’enfuirent. (8) Tempanius, par crainte des embuscades, demeura avec ses soldats jusqu’au jour ; puis étant descendu avec quelques hommes pour faire une reconnaissance, et ayant su des blessés ennemis qu’il n’y avait plus personne dans le camp des Volsques, joyeux, il rappelle sa troupe de l’éminence et pousse au camp romain ; (9) mais y ayant trouvé même solitude, même abandon et même désordre que chez l’ennemi, sans laisser aux Volsques mieux instruits le temps de revenir, il emmène les blessés qui le peuvent suivre, et, comme il ignore la route qu’a prise le consul, il marche droit à la ville par les plus courts chemins.

Les tribuns de la plèbe engagent des poursuites contre le consul Sempronius[modifier]

40[modifier]

(1) Déjà s’y était répandue la nouvelle d’un combat malheureux et de l’abandon du camp ; et avant tout l’on avait regretté les cavaliers non moins pleurés de la patrie que de leurs familles. (2) Le consul Fabius, dans la crainte où l’on était pour la ville même, avait pris position en avant des portes, quand on aperçut au loin les cavaliers. D’abord, dans l’incertitude, cette vue causa quelque frayeur ; mais, bientôt reconnus, la crainte fit place à une telle allégresse, que ce cri d’actions de grâces courut par toute la ville : "Vivants et vainqueurs, les cavaliers sont de retour ! " (3) Des maisons désolées, d’où, naguère, on leur avait adressé des adieux funèbres, on se précipitait dans les rues ; et les mères et les épouses tremblantes, oubliant de joie la bienséance, s’élançaient au-devant de la cohorte, et se jetaient chacune dans les bras des siens, pouvant à peine dans leur ivresse maîtriser leurs sens et leur cœur.

(4) Les tribuns du peuple qui avaient cité en jugement Marcus Postumius et Titus Quinctius, pour leur conduite au combat de Véies, virent dans la haine que venait de soulever le consul Sempronius une occasion de ranimer contre eux les anciens ressentiments. (5) En conséquence, ayant convoqué une assemblée, ils montrent la république trahie à Véies par les généraux ; ensuite, à cause de leur impunité, l’armée trahie devant les Volsques par un consul, les plus braves cavaliers livrés au massacre, et le camp honteusement abandonné. Après de longues et vaines clameurs,

(6) Gaius Junius, un des tribuns, fait appeler le cavalier Tempanius, et, en présence de ses collègues : "Sextus Tempanius, lui dit-il, je veux savoir de toi si, dans ton opinion, le consul Sempronius a livré à propos le combat, s’il a soutenu l’armée par des réserves, s’il a rempli tous les devoirs d’un bon consul ? (7) si tu n’as pas toi-même et de ton propre mouvement, quand les légions romaines étaient vaincues, fait mettre à pied la cavalerie et rétabli le combat ? si, ensuite, après que vous avez été séparés de l’armée, toi et les cavaliers, le consul est accouru lui-même ou a du moins envoyé à votre secours ? (8) si, le jour suivant, le moindre renfort vous est venu ? si ce n’est pas par votre seul courage que toi et ta cohorte vous avez percé jusque au camp ? et si, arrivés au camp, vous y avez trouvé un consul et une armée, ou si vous l’avez trouvé désert, occupé seulement par des soldats blessés et abandonnés ? (9) Voilà ce qu’avec ta loyale fermeté, qui seule en cette guerre a maintenu la république, tu dois nous dire aujourd’hui. Enfin, où est Gaius Sempronius ? où sont nos légions ? est-ce toi qui as été délaissé ou qui as délaissé le consul et l’armée ? en un mot, avons-nous été vaincus ou sommes-nous vainqueurs ? "

Le procès des généraux[modifier]

41[modifier]

(1) À cela, Tempanius, dit-on, répondit par un simple discours, mais avec cette franchise du soldat qui ne fait point vanité de sa gloire, et ne se réjouit point de la faute d’autrui : (2) "Pour ce qui était des talents militaires de Gaius Sempronius, il n’appartenait point au soldat de juger le général, mais au peuple romain qui avait prononcé en le nommant consul aux comices. (3) On ne devait donc le consulter, lui, ni sur la science du commandement, ni sur les devoirs du consulat, questions difficiles, même pour les intelligences et les esprits les plus distingués ; mais pour ce qu’il a vu, il peut le dire. (4) Il a vu, avant d’être séparé de l’armée, le consul combattre aux premiers rangs, encourager les troupes, se porter entre les enseignes romaines et les traits des ennemis ; (5) ensuite, quoique dérobé à la vue de ses compagnons, il a cependant jugé au tumulte et aux cris que le combat avait dû se prolonger jusqu’à la nuit ; et pour percer jusque à l’éminence dont il s’était emparé, il ne croit point qu’il eût été possible de rompre la masse de l’ennemi. (6) Où est l’armée, il l’ignore : il pense que comme lui-même a échappé à un danger pressant, en se réfugiant sur une hauteur, ainsi le consul, pour sauver l’armée, a pris possession d’un poste plus sûr que le camp. (7) Il ne croit pas les affaires des Volsques meilleures que celles du peuple romain : la fortune et la nuit ont jeté le désordre dans les deux armées." Après ces mots, ayant prié qu’on ne le retînt pas plus longtemps, épuisé qu’il était de fatigues et de blessures, on le laissa partir en le comblant d’éloges, tant pour sa modestie que pour sa bravoure.

(8) Sur ces entrefaites, le consul était arrivé par la voie Labicane à l’autel de la Paix. On y envoya de la ville des chariots et des chevaux, qui recueillirent l’armée épuisée par le combat et par une marche de nuit. (9) Peu après, le consul entra dans la ville, et il chercha moins à se disculper qu’à reporter sur Tempanius la gloire que celui-ci méritait. (10) Les citoyens étaient désolés de cette malheureuse affaire et irrités contre les généraux : traduit en jugement devant eux, Marcus Postumius, qui avait été à Véies tribun consulaire, est condamné à une amende de dix mille livres pesant de cuivre. (11) Titus Quinctius, son collègue, qui avait eu des succès, et comme consul contre les Volsques, sous les auspices du dictateur Postumius Tubertus, et à Fidènes, comme lieutenant de l’autre dictateur Mamercus Aemilius, rejeta toute la faute de la journée de Véies sur son collègue déjà condamné, et fut absous par toutes les tribus. (12) Il fut, dit-on, protégé par la mémoire de Cincinnatus son père, le plus vénérable des hommes, et par le respect que l’on avait pour Quinctius Capitolinus, qui, déjà avancé en age, conjurait avec prières que, pour le peu de jours qui lui restaient à vivre, on ne lui donnât pas une aussi triste nouvelle à porter à Cincinnatus.

Hortensius retire sa plainte contre le consul Sempronius (422)[modifier]

42[modifier]

(1) Le peuple élut tribuns du peuple en leur absence, Sextus Tempanius, Marcus Asellius, Tibérius Antistius et Tibérius Spurillius ; ces derniers, sur la proposition de Tempanius, avaient été nommés centurions par les cavaliers. (2) Le sénat voyant que la haine que l’on portait à Sempronius rejaillissait sur le nom consulaire, fit créer des tribuns consulaires avec puissance de consuls : on créa Lucius Manlius Capitolinus, Quintus Antonius Mérenda, Lucius Papirius Mugillanus. (3) Dès le commencement de l’année, Lucius Hortensius, tribun du peuple, s’empressa d’appeler en jugement Gaius Sempronius, consul de l’année précédente ; et, comme ses quatre collègues le priaient, eu présence du peuple romain, de ne point persécuter leur général innocent, à qui on n’avait à reprocher que sa mauvaise fortune, (4) Hortensius ne put supporter cela sans dépit : il crut qu’on voulait par là éprouver sa persévérance, et que l’accusé ne comptait pas tant sur ces prières des tribuns, jetées en avant dans le seul but de donner le change, que sur l’assistance réelle qu’ils lui prêteraient : (5) et c’est pourquoi, se tournant tantôt vers Sempronius : "Où est cette fierté patricienne, où est cette âme si ferme et si confiante en son innocence ? lui demandait-il ; était-ce bien le fait d’un homme consulaire de se cacher ainsi à l’ombre des tribuns ! " (6) tantôt s’adressant à ses collègues : "Et vous, si je persiste contre l’accusé, que ferez-vous ? Arracherez-vous au peuple ses droits, et renverserez-vous la puissance tribunitienne ? "

(7) Et comme ceux-ci répliquaient "Que le peuple romain avait sur Sempronius et sur tous les particuliers un pouvoir absolu, et qu’ils n’étaient ni d’humeur ni de force à détruire la juridiction du peuple ; mais que si leurs prières pour un général, qu’ils regardaient comme leur père, n’étaient point écoutées, ils changeraient de vêtement avec lui ; " (8) alors Hortensius : "Nullement, dit-il ; le peuple romain ne verra point ses tribuns couverts d’un vêtement ignominieux. Je renonce à poursuivre Gaius Sempronius, puisqu’il a su, dans son commandement, mériter à ce point l’affection des soldats." (9) Et ce mouvement généreux des quatre tribuns ne fut pas moins agréable au peuple et aux sénateurs que la noble déférence avec laquelle Hortensius avait accueilli de justes prières.

(10) Dès ce moment, la fortune cessa de favoriser les Èques, qui s’étaient hâtés de prendre pour leur compte la douteuse victoire des Volsques.

Luttes entre plébéiens et patriciens à propos de l’élection des questeurs et de la loi agraire (421)[modifier]

43[modifier]

(1) L’année suivante, Numérius Fabius Vibulanus et Titus Quinctius Capitolinus, fils de Capitolinus, étant consuls, Fabius, à qui cette guerre était échue en partage par le sort, ne fit rien de mémorable. (2) À peine les Èques tremblants s’étaient-ils montrés en bataille, qu’ils furent honteusement dispersés et mis en fuite, sans beaucoup de gloire pour le consul ; aussi lui refusa-t-on le triomphe. Toutefois, comme il avait par là atténué l’ignominie de la défaite de Sempronius, lorsqu’il dut entrer dans la ville, on lui accorda l’ovation.

(3) Mais si à la guerre la lutte avait été moins acharnée qu’on ne l’avait craint d’abord, dans la ville, au contraire, du sein d’une paix profonde surgit tout à coup, entre le peuple et le sénat, un amas de discordes, au sujet des questeurs dont on voulait doubler le nombre : (4) outre les deux questeurs de la ville, deux autres devaient assister les consuls dans l’administration de la guerre. Les consuls en avaient fait la proposition, et les sénateurs l’appuyaient de tout leur pouvoir, quand les tribuns du peuple s’établirent en lutte ouverte contre les consuls, pour qu’une partie des questeurs, jusque-là choisis parmi les patriciens, fût prise dans le peuple. (5) Les consuls et les sénateurs commencèrent par repousser de toutes leurs forces cette prétention ; ensuite ils accordèrent qu’on suivrait le même mode que pour l’élection des tribuns consulaires, et que le peuple serait libre de choisir les questeurs dans l’une et l’autre classe ; mais cette concession ayant eu peu de succès, ils abandonnèrent entièrement le projet d’augmenter le nombre des questeurs.

(6) Les tribuns le reprennent et soulèvent à ce propos plusieurs motions séditieuses, entre autres un projet de loi agraire. Au milieu de ces agitations, le sénat eût mieux aimé nommer des consuls que des tribuns ; mais les oppositions tribunitiennes rendant tout sénatus-consulte impossible, (7) à la fin de ce consulat, la république en revint à un interroi, encore eut-elle de la peine à l’obtenir, car les tribuns empêchaient les patriciens de s’assembler. (8) La plus grande partie de l’année suivante se consuma en discussions entre les nouveaux tribuns du peuple et les premiers interrois : tantôt les tribuns s’opposaient à ce que les patriciens s’assemblassent pour l’élection de l’interroi ; tantôt ils défendaient à l’interroi lui-même de publier le sénatus-consulte pour les comices consulaires.

(9) À la fin, Lucius Papirius Mugillanus, élu interroi, attaquant avec force sénateurs et tribuns du peuple, représenta que "la république abandonnée et délaissée par les hommes avait été recueillie par la providence et la sollicitude des dieux, et que si elle était encore debout, on le devait à la trêve des Véiens et aux indécisions des Èques. (10) Aimaient-ils mieux voir écraser la république à la première alarme, que de nommer un magistrat patricien ? Pourquoi n’avaient-ils point d’armée, point de magistrat pour en enrôler une ? Était-ce par la guerre intestine qu’ils repousseraient la guerre étrangère ? (11) Que si ces deux malheurs arrivaient à la fois, à peine l’assistance même des dieux pourrait-elle empêcher la puissance romaine de s’écrouler. Il fallait des deux côtés abandonner une partie de leurs droits, et travailler à ramener la concorde : (12) les patriciens, en permettant que l’on créât des tribuns militaires au lieu de consuls ; les tribuns du peuple, en ne s’opposant plus à ce que les quatre questeurs fussent indifféremment choisis parmi les plébéiens et les patriciens par le libre suffrage du peuple."

Mise en cause de Caius Sempronius (420). Nouvelles menaces de guerre (419)[modifier]

44[modifier]

(1) Les premiers comices que l’on ouvrit furent les comices tribunitiens : on créa tribuns, avec puissance de consuls, les patriciens Lucius Quinctius Cincinnatus pour la troisième fois, Lucius Furius Médullinus pour la seconde, Marcus Manlius, Aulus Sempronius Atratinus. (2) Ce tribun tint les comices pour l’élection des questeurs ; et là, entre autres prétendants plébéiens, se présentèrent le fils d’Antistius, tribun du peuple, et le frère d’un autre tribun du peuple, Sextus Pompilius. Mais, ni leur influence ni leurs intrigues n’empêchèrent que ceux dont on avait vu les pères et les aïeux consuls ne leur fussent préférés pour leur noblesse.

(3) Tous les tribuns du peuple en devinrent furieux, et principalement Pompilius et Antistius, que la défaite des leurs enflammait de colère : (4) "Que voulait dire cela ? ni leurs bienfaits, ni les injures des patriciens, ni ce désir si naturel de prendre enfin possession d’un droit si longtemps disputé, rien ne leur avait fait obtenir qu’un tribun militaire, que même un questeur fût tiré des rangs du peuple ! (5) C’est en vain qu’on avait entendu et les prières d’un père pour son fils, d’un frère pour son frère, et celles des tribuns du peuple, sainte et sacrée magistrature, instituée pour la défense de la liberté. Il fallait qu’on eût usé de fraude, et Aulus Sempronius avait apporté aux comices plus d’artifice que de bonne foi. Aussi se plaignaient-ils que par son injustice leurs amis eussent été repoussés de la questure."

(6) En conséquence, comme Aulus Sempronius était, quant à lui, protégé contre leurs attaques, tant par son innocence que par la magistrature qu’il exerçait, ils tournèrent leur fureur contre Gaius Sempronius, cousin d’Atratinus, et, se faisant un titre des désastres que nous avions éprouvés dans la guerre des Volsques, appuyés par leur collègue, Marcus Canuléius, ils l’appelèrent en jugement. (7) Après cela, les mêmes tribuns présentèrent au sénat une motion sur le partage des terres (mesure que C. Sempronius avait toujours opiniâtrement combattue), persuadés, et avec raison, que, si l’accusé se désistait de son opposition, il baisserait dans l’esprit des patriciens ; ou que s’il y persistait à la veille du jugement, il irriterait contre lui le peuple.

(8) Sempronius aima mieux s’exposer aux coups de la haine, et nuire à sa cause, que de manquer à la république ; (9) il demeura ferme dans son sentiment. "On devait refuser toute largesse qui tournerait au profit des trois tribuns ; ce n’était point des terres qu’on demandait pour le peuple, mais de la haine qu’on voulait lui susciter ; au reste, il avait assez de force d’âme pour traverser cet orage, et le sénat ne devait pas tellement s’intéresser à un homme comme lui ou à tout autre citoyen, qu’on fît de la grâce d’un seul une calamité publique." (10) Sa fermeté ne l’abandonna point quand vint le jour du jugement ; il plaida lui-même sa cause, et, bien que les patriciens eussent tout mis en œuvre pour adoucir le peuple, il fut condamné à une amende de quinze mille as de cuivre.

(11) La même année, Postumia, vierge Vestale, accusée d’avoir violé son vœu, eut à se justifier de ce crime dont elle était innocente. Ce qui l’avait fait soupçonner, c’était une certaine recherche dans sa parure, et un esprit plus libre qu’il n’est bienséant à une vierge, et qui aimait assez l’éclat. (12) Après deux informations on finit par l’absoudre ; et, de l’avis du collège, le pontife suprême lui ordonna de s’interdire à l’avenir tous jeux d’esprit, et d’avoir une mise où l’on vît plus de réserve que de recherche. La même année, les Campaniens prennent Cumes, ville alors au pouvoir des Grecs. (13) L’année suivante, il y eut pour tribuns militaires, avec puissance de consuls, Agrippa Ménénius Lanatus, Publius Lucrétius Tricipitinus, Spurius Nautius Rutulus.

Projet d’incendie criminel contre Rome (419)[modifier]

45[modifier]

(1) Cette année fut marquée par un grand péril qui, sans la fortune du peuple romain, eût été un grand désastre. Les esclaves conjurés devaient, sur différents points, incendier la ville ; et, tandis que le peuple serait occupé à porter secours aux édifices, envahir en armes la citadelle et le Capitole. (2) Jupiter empêcha l’exécution de ce crime : sur la dénonciation de deux esclaves, les coupables furent arrêtés et punis. On donna aux délateurs, pour récompense, dix mille livres pesant de cuivre, que leur compta le trésor (c’était une somme considérable pour le temps), et de plus, la liberté.

(3) Peu après les Èques recommencèrent des préparatifs de guerre, et des preuves certaines furent apportées à Rome, qu’à ces anciens ennemis de nouveaux, les Labicans, avaient résolu de se joindre. (4) Les Èques avaient accoutumé la ville à ce retour pour ainsi dire annuel de leurs hostilités. On envoya aux Labicans des députés qui rapportèrent bientôt des réponses équivoques, d’où il ressortait clairement que si l’on ne faisait pas de préparatifs de guerre, la paix du moins ne serait pas de longue durée. Là-dessus les Tusculans furent charges "d’observer les esprits, de peur qu’un nouveau mouvement n’éclatât à Labicum."

(5) L’année suivante, les tribuns militaires, avec puissance de consuls, étaient à peine entrés en fonctions, qu’ils reçurent une députation de Tusculum : ces tribuns étaient Lucius Sergius Fidénas, Marcus Papirius Mugillanus, Gaius Servilius, fils de Priscus, dictateur lors de la prise de Fidènes. (6) Les députés annonçaient que les Labicans avaient pris les armes, et après s’être ralliés à l’armée des Èques, avaient dévasté la campagne de Tusculum, et placé leur camp sur l’Algide. (7) Aussitôt la guerre fut déclarée aux Labicans ; mais, à la publication d’un sénatus-consulte, qui ordonnait que deux tribuns partiraient pour l’armée, et qu’un seul resterait pour veiller à la tranquillité de Rome, un différend s’éleva soudain entre les tribuns, chacun s’estimant meilleur chef de guerre, et dédaignant le gouvernement de la ville comme une tâche ingrate et sans gloire. (8) Tandis que les sénateurs regardaient avec étonnement cette lutte si peu décente entre collègues, Q. Servilius intervint : "Puisque, dit-il, on ne respecte ni cet ordre ni la république, l’autorité paternelle mettra fin à ce débat : mon fils, sans attendre l’épreuve du sort, commandera dans la ville. Puissent ceux qui se disputent le commandement des troupes, diriger la guerre avec plus de sagesse et d’accord qu’ils n’en montrent dans leurs prétentions ! "

Déroute de l’armée romaine ; nomination d’un dictateur (418)[modifier]

46[modifier]

(1) On trouva bon de ne point faire une levée sur tout le peuple indifféremment ; on tira au sort dix tribus, dont on enrôla la jeunesse : les deux tribuns la conduisirent à la guerre. (2) Mais la querelle commencée entre eux dans la ville, la même soif du commandement la raviva avec plus de violence encore à l’armée. Ils étaient toujours d’avis contraire et toujours en lutte pour leur opinion ; chacun voulait imposer l’exécution de ses plans et de ses ordres ; chacun d’eux dédaignait l’autre et en était dédaigné ; (3) enfin, sur les remontrances des lieutenants, ils convinrent de commander alternativement chacun un jour. (4) Lorsque cette nouvelle arriva à Rome, Quintus Servilius, dit-on, instruit par l’âge et l’expérience, demanda avec prières aux dieux immortels que la mésintelligence des tribuns ne fût pas plus funeste à la république, qu’elle ne l’avait été à Véies ; et, comme s’il n’eût pas douté d’une prochaine déroute, il pressa son fils d’enrôler des soldats et de préparer des armes. (4) Et il ne se trompa point dans ses prévisions.

En effet, Lucius Sergius, qui ce jour-là commandait, s’étant engagé dans une position dangereuse, sous le camp même de l’ennemi, qui, feignant d’avoir peur, s’était réfugié dans ses retranchements, et les Romains s’étant précipités de ce côté, dans le fol espoir d’emporter le camp d’assaut, l’ennemi, par une irruption soudaine des flancs escarpés de la vallée, les disperse, les culbute, plutôt encore qu’il ne les met en fuite, en écrase et en massacre un grand nombre. (6) Ce ne fut pas sans peine que l’on réussit ce jour-là à conserver le camp ; et, le lendemain, comme l’ennemi l’avait déjà enveloppé en grande partie, on s’enfuit honteusement par une porte détournée, et on l’abandonna. Les chefs et les lieutenants, et ce qui restait de soldats valides auprès des enseignes, gagnèrent Tusculum ; (7) les autres, dispersés çà et là par les campagnes, retournèrent par toute sorte de chemins à Rome, où ils annoncèrent la déroute plus grande qu’elle n’était. (8) Ce qui diminua la terreur publique, c’est qu’on avait prévu d’avance ce triste événement, et que les renforts, que chacun cherchait en ce pressant danger, avaient été préparés par le tribun des soldats.

(9) En outre, des courriers, que celui-ci avait expédiés à la hâte dès que les magistrats inférieurs eurent calmé l’agitation de la ville, rapportèrent que les généraux et l’armée étaient à Tusculum, et que l’ennemi n’avait point déplacé son camp. (10) Enfin, ce qui surtout releva les esprits, ce fut un sénatus-consulte qui nommait dictateur Quintus Servilius Priscus, cet homme dont la cité avait éprouvé la prévoyante sollicitude pour la république, et dans mille autres circonstances, et par l’issue même de cette guerre ; car il était le seul qui, en voyant la rivalité des tribuns, eût deviné le mauvais succès de la campagne. (11) Il créa maître de la cavalerie le tribun militaire, par qui il avait été lui-même nommé dictateur. Selon quelques historiens, ce tribun était son propre fils. Selon d’autres, Ahala Servilius fut, cette année, maître de la cavalerie. (12) Parti pour la guerre avec sa nouvelle armée, il rallia ceux qui étaient à Tusculum, et vint camper à deux mille pas de l’ennemi.

Prise de Labicum (418). Retour de l’agitation à Rome (417-416)[modifier]

47[modifier]

(1) Depuis le succès des Èques, la présomption et la négligence des généraux romains avaient passé chez eux. (2) Aussi, dès le premier combat, lorsque le dictateur, lançant la cavalerie contre les premiers rangs de l’ennemi, y eut porté le désordre, il fit sans retard avancer les enseignes des légions, et même, comme un de ses porte-enseignes hésitait, il le tua. (3) Cette charge s’exécuta avec tant d’ardeur, que les Èques ne purent soutenir le choc ; et, lorsque vaincus en bataille, ils eurent pris la fuite et gagné leur camp, on l’attaqua, et l’assaut exigea moins de temps et d’efforts que le combat lui- même. (4) Le camp, une fois pris et pillé, car le dictateur en avait accordé le pillage aux soldats, les cavaliers envoyés à la poursuite de l’ennemi qui s’était échappé, vinrent annoncer que tous les Labicans vaincus, et une grande partie des Èques s’étaient réfugiés à Labicum : (5) le jour suivant l’armée marche sur Labicum et cerne la ville qui est escaladée, prise et pillée.

(6) Le dictateur ramena dans Rome l’armée victorieuse ; et, le huitième jour après sa nomination, il abdiqua sa magistrature. Aussitôt le sénat, pour que les tribuns du peuple n’eussent pas le temps de porter quelque proposition séditieuse, relative au partage des terres, à l’occasion du Labicum, décréta, en assemblée nombreuse, qu’on enverrait une colonie à Labicum : (7) quinze cents colons, envoyés de la ville, reçurent chacun deux arpents.

Après la prise de Labicum, on créa tribuns militaires, avec puissance de consuls, Agrippa Ménénius Lanatus, Lucius Servilius Structus, et Publius Lucrétius Tricipitinus, tous trois pour la seconde fois, et Spurius Rutilius Crassus ; (8) l’année suivante, Aulus Sempronius Atratinus pour la troisième fois, et Marcus Papirius Mugillanus et Spurius Nautius Rutulus, tons deux pour la seconde. Durant ces deux années, tout fut tranquille au-dehors, mais au-dedans il y eut du trouble à l’occasion de lois agraires.

L’expédient d’Appius Claudius pour faire échouer le projet des tribuns de la plèbe (416)[modifier]

48[modifier]

(1) Les agitateurs de la populace étaient les Spurius Maecilius et Marcus Métilius, tribuns du peuple, celui-ci pour la troisième fois, celui-là pour la quatrième, tous deux nommés en leur absence. (2) Ils avaient émis une proposition pour la répartition égale et par tête des terres prises à l’ennemi ; et comme, par suite de ce plébiscite, les biens des nobles eussent été déclarés biens de l’état (3) (car la ville, bâtie sur le sol étranger, ne possédait pas un coin de terre qui n’eût été conquis par les armes, et le peuple n’avait guère que ce qui lui avait été vendu ou assigné par la république), (4) une guerre à outrance devint imminente entre le peuple et les patriciens. Les tribuns militaires, convoquant tantôt le sénat, tantôt des assemblées particulières des principaux sénateurs, ne voyaient pas comment sortir de l’impasse.

(5) Alors Appius Claudius, petit-fils de celui qui avait été décemvir pour la rédaction des lois, et le plus jeune dans l’assemblée des sénateurs, leur dit, à ce que l’on prétend, (6) "qu’il apportait de sa maison un vieil expédient de famille ; car son bisaïeul, Appius Claudius, avait enseigné aux sénateurs le seul moyen d’anéantir la puissance des tribuns, qui est de mettre de l’opposition parmi eux. (7) Les hommes nouveaux sacrifient assez volontiers leur opinion à l’autorité des grands, surtout quand ceux-ci, oubliant leur supériorité, se contentent de mettre en avant les circonstances. (8) L’intérêt seul les anime : dès qu’ils verront que leurs collègues, auteurs de la proposition, ont usurpé toute faveur dans l’esprit du peuple, sans leur y laisser une place, (9) ils inclineront fortement vers le parti du sénat, pour se concilier l’ordre entier par les premiers d’entre ses membres." (10) Tous ayant approuvé, et particulièrement Quintus Servilius Priscus, qui loua le jeune homme de n’avoir point dégénéré de la race des Claudius, il fut décidé que chacun travaillerait, selon ses moyens, à détacher des tribuns quelques-uns de leurs collègues pour les leur opposer.

(11) La séance levée, les premiers du sénat s’emparent des tribuns, et après leur avoir persuadé, démontré, promis qu’ils feraient chose agréable à chacun d’eux, agréable à tout le sénat, ils obtiennent six voix pour l’opposition. (12) Le jour suivant, comme, d’après le plan arrêté, on avait fait un rapport au sénat sur la sédition que Maecilius et Métilius excitaient par une largesse d’un si funeste exemple, (13) les principaux sénateurs, tenant tous le même langage, répètent à l’envi qu’ils n’imaginent aucune mesure suffisante, et qu’ils ne voient de salut que dans le recours à l’assistance des tribuns. La république opprimée a foi en leur puissance, et, comme un citoyen qu’on dépouille, elle cherche auprès d’eux un refuge. (14) N’est-ce pas une gloire pour eux et pour la puissance tribunitienne, de montrer que si le tribunat est assez fort pour tourmenter le sénat et pour soulever des querelles entre les divers ordres, il n’a pas moins de force pour résister à de mauvais collègues ?

(15) Un murmure universel d’approbation s’éleva dans le sénat, tandis que de tous les côtés de l’assemblée on invoque les tribuns. Alors on fait silence, et ceux que les séductions des grands avaient gagnés déclarent que, puisque dans la pensée du sénat la demande de leurs collègues ne tend qu’à dissoudre la république, ils s’opposent. (16) Des actions de grâces sont rendues par le sénat aux opposants. Les auteurs du projet, ayant convoqué une assemblée, proclament leurs collègues traîtres aux intérêts du peuple, esclaves des consulaires, et, après les avoir accablés d’autres invectives, retirent leur proposition.

Guerre contre les Èques ; prise de Bola (414)[modifier]

49[modifier]

(1) Il y aurait eu, l’année suivante, deux guerres à la fois, sous Publius Cornélius Cossus, Gaius Valérius Potitus, Quintus Quinctius Cincinnatus, Numérius Fabius Vibulanus, tribuns militaires avec puissance de consuls ; (2) mais la guerre des Véiens fut différée par les scrupules religieux des principaux d’entre eux, parce que le Tibre, franchissant ses rives, avait emporté leurs demeures et couvert de ruines leurs plaines dévastées. (3) En même temps, les Èques, battus trois ans auparavant, refusèrent leur secours aux Bolans, peuple de leur sang, (4) qui avaient fait des excursions sur le territoire des Labicans, leurs voisins, et porté la guerre dans la nouvelle colonie. (5) Pour soutenir cette agression, ils avaient compté sur le concours de tous les Èques ; mais, abandonnés par leurs alliés, à la suite d’une guerre qui n’eut rien de remarquable, après un siège et un léger combat, ils perdirent leur ville et leur territoire. (6) Une tentative de Lucius Décius, tribun du peuple, demandant pour Bola ce qu’on avait accordé pour Labici, l’envoi d’une colonie, échoua par l’opposition de ses collègues, lesquels déclarèrent qu’ils ne souffriraient point la proposition d’un plébiscite qui ne serait pas autorisé par le sénat.

(7) L’année suivante, après avoir repris Bola, les Èques y amenèrent une colonie et renforcèrent la place de nouvelles troupes. Rome avait alors pour tribuns militaires, avec puissance de consuls, Gnaeus Cornélius Cossus, Lucius Valérius Potitus, Quintus Fabius Vibulanus, pour la seconde fois, Marcus Postumius Regillensis. (8) Celui-ci fut chargé de la guerre contre les Èques ; c’était un homme d’un esprit mal fait, ce que la victoire prouva mieux encore que la guerre. (9) En effet, il enrôla promptement une armée, la mena à Bola, et, après avoir abattu, par de légers combats, l’ardeur des Èques, il attaqua et emporta leur ville ; puis, n’ayant plus d’ennemis, il se mit en guerre avec ses concitoyens. Il avait, pendant l’assaut, promis le butin aux soldats ; la ville prise, il viola sa promesse. (10) C’est, selon moi, à ce motif qu’il faut attribuer le mécontentement de l’armée, plutôt qu’au dépit de ne pas trouver, dans une ville récemment livrée au pillage, dans une colonie nouvelle, tout le butin que le tribun avait d’avance annoncé.

(11) Ce mécontentement, il l’augmenta encore, lorsque, rappelé par ses collègues et revenu dans la ville pour les troubles du tribunat, il fit entendre dans l’assemblée du peuple des paroles brutales et presque insensées. Marcus Sextius, tribun du peuple, proposait une loi agraire, et annonçait qu’il proposerait également l’envoi d’une colonie à Bola ; car il était trop juste que la ville et le territoire de Bola appartinssent à ceux qui les avaient conquis par leurs armes : "Malheur à mes soldats, dit Postumius, s’ils ne restent en repos ! " Ce mot blessa l’assemblée, et plus encore les patriciens quand ils l’apprirent. (12) Quant au tribun du peuple, qui avait de la vivacité et une certaine éloquence, ayant trouvé là, parmi ses adversaires, un esprit superbe, incapable de mesurer son langage, il l’irritait, le provoquait à plaisir pour le pousser à de violents discours, et lui attirer ainsi à lui-même, à sa cause et à l’ordre entier la haine publique ; aussi, du collège des tribuns, celui qu’il cherchait de préférence à entraîner dans la discussion, c’était Postumius.

(13) Profitant donc alors d’une parole si dure, si inhumaine : "Vous l’entendez, dit-il, Romains, crier malheur à ses soldats comme à des esclaves ! (14) Et pourtant cette bête sauvage vous semblera plus digne des honneurs que ceux qui vous donnent des villes, des terres, qui vous envoient dans les colonies, qui vous ménagent une retraite dans vos vieux jours, qui luttent sans cesse pour vos intérêts contre de si cruels et si arrogants adversaires. (15) Étonnez-vous, après cela, que peu de gens prennent en main votre cause ! Qu’auraient-ils à espérer de vous ? serait-ce les honneurs ? Ne les donnez-vous pas à vos ennemis, plutôt qu’aux défenseurs du peuple romain ? (16) Vous avez gémi tout à l’heure en entendant le langage de cet homme : qu’est-ce que cela prouve ? Demain, quand on en viendra aux suffrages, à ceux qui veulent vous assurer des terres, des demeures et des biens, vous préférerez celui qui vous menace de malheur."

Lynchage du tribun M. Postumius par ses soldats[modifier]

50[modifier]

(1) Cette parole de Postumius, rapportée aux soldats, souleva dans le camp encore plus d’indignation : "Cet accapareur, ce voleur de butin, menacer malheur aux soldats ! " (2) Comme on murmurait ainsi ouvertement, le questeur Publius Sextius, pensant que la violence pourrait réprimer une sédition que la violence avait soulevée, envoie le licteur contre un soldat qui vociférait ; des cris, des contestations s’élevèrent, et une pierre atteignit le questeur qui se retira de la mêlée, (3) tandis que celui qui l’avait blessé ajoutait insolemment : "Que le questeur avait reçu ce que le général avait promis aux soldats."

(4) Accouru pour apaiser la sédition, Postumius acheva d’exaspérer les esprits par la rigueur des poursuites et la cruauté des supplices. À la fin comme il ne mettait plus de bornes à sa rage, aux cris de ceux qu’il avait ordonné de tuer sous la claie, les soldats accourent et s’attroupent, en protestant contre cette peine ; lui, furieux, il s’élance sur eux de son tribunal ; (5) et alors les licteurs et les centurions, qui voulaient dissiper la foule, l’ayant repoussée rudement, l’indignation éclate, et le tribun des soldats est lapidé par son armée.

(6) Lorsque la nouvelle de cet atroce forfait fut arrivée à Rome, les tribuns militaires sollicitèrent du sénat une enquête sur la mort de leur collègue ; les tribuns du peuple s’y opposèrent : (7) mais le résultat de cette querelle dépendait de l’issue d’une autre lutte. Les patriciens inquiets, craignant que le peuple, soit par peur des poursuites, soit par ressentiment, ne créât tribuns militaires que des plébéiens, s’appliquaient de tout leur pouvoir à faire nommer des consuls ; (8) mais comme les tribuns du peuple, qui n’avaient pas permis le sénatus-consulte, s’opposaient encore aux comices consulaires, on eut recours à un interrègne. La victoire finit par demeurer aux patriciens.

Élections consulaires (413). Prise de Férentinum[modifier]

51[modifier]

(1) Quintus Fabius Vibulanus, interroi, tenant les comices, on créa consuls Aulus Cornelius Cossus, Lucius Furius Médullinus. (2) Sous leur consulat, au commencement de l’année, il fut fait un sénatus-consulte pour ordonner aux tribuns de déférer au peuple, sans délai, la poursuite du meurtre de Postumius, et pour que le peuple eût à commettre qui il lui plairait pour diriger l’enquête. (3) Le peuple, d’un commun accord, confia ce soin aux consuls qui, usant d’une douceur et d’une modération extrêmes, mirent fin à cette affaire par le supplice de quelques soldats, lesquels, d’après une opinion assez répandue, se donnèrent la mort ; toutefois les consuls ne purent empêcher que le peuple ne souffrit cela impatiemment : (4) "On laisse là, comme non avenues, toutes les décisions prises dans ses intérêts ; mais qu’une loi demande son sang et son supplice, elle reçoit cette sanction exorbitante et on l’exécute aussitôt."

(5) Le moment eût été bien choisi, après avoir frappé les séditions, de proposer, pour calmer les esprits, le partage du territoire de Bola : on eût affaibli par là tout désir d’une loi agraire qui devait chasser les patriciens des héritages publics injustement usurpés. (6) Le peuple était alors vivement préoccupé de cette indignité avec laquelle la noblesse s’acharnait à retenir les terres publiques qu’elle occupait de force, et surtout de son refus de partager avec lui, même les terrains vagues pris naguère sur l’ennemi, et qui deviendraient bientôt, comme le reste, la proie de quelques patriciens.

(7) La même année, les Volsques ayant ravagé les frontières des Herniques, le consul Furius y conduisit les légions, qui, n’y trouvant plus l’ennemi, prirent Férentinum, où s’étaient établis un fort grand nombre de Volsques. (8) Le butin fut moindre qu’on ne l’avait espéré, parce que les Volsques, ayant peu d’espoir de se défendre, avaient tout emporté, et abandonné la ville pendant la nuit. Le lendemain, quand on la prit, elle était à peu près déserte. On fit présent du territoire aux Herniques.

Épidémie et disette à Rome[modifier]

52[modifier]

(1) L’année, grâce à la modération des tribuns, fut remise tranquille au tribun du peuple Lucius Icilius, sous le consulat de Quintus Fabius Ambustus, et de Gaius Furius Pacilus. (2) Dès le commencement de l’année, ce tribun, comme s’il eût pris la sédition pour un devoir de son nom et de sa famille, agitait la ville par des demandes de lois agraires, (3) quand une peste, plus menaçante pourtant que meurtrière, vint détourner du forum et des débats publics les pensées des hommes, pour les ramener au salut de la famille et au soin de leur santé. On croit communément que cette peste causa moins de dommage que n’en eût causé la sédition : (4) elle quitta la ville après y avoir rendu malade beaucoup de monde, mais laissant peu de victimes.

À cette année de peste, pendant laquelle la culture des champs avait été négligée, comme il arrive d’ordinaire, succéda une disette, sous le consulat de Marcus Papirius Atratinus et Gaius Nautius Rutilus. (5) Déjà même la famine eût fait plus de ravages que la peste, si des députés envoyés chez tous les peuples qui habitent les bords de la mer d’Étrurie et du Tibre n’eussent, par des achats de blé, subvenu aux besoins publics. (6) Ces députés n’éprouvèrent des Samnites, maîtres de Capoue et de Cumes, que des refus hautains de toute relation ; mais ils furent accueillis et secondés par les tyrans de Sicile, et, grâce au concours actif de l’Étrurie, d’immenses convois descendirent le Tibre.

(7) Les consuls connurent alors par expérience tout ce qu’il y avait de solitude dans la cité malade, car ils ne purent trouver qu’un sénateur pour chaque légation, et, se virent forcés de lui adjoindre deux chevaliers. (8) À part la maladie et la disette, rien, dans ces deux années, n’inquiéta Rome au-dedans ni au-dehors ; mais, ces sujets de craintes une fois éloignés, reparurent les maux qui d’habitude tourmentaient la cité : la discorde intérieure et la guerre étrangère.

Les Romains reprennent la citadelle de Carventum (410)[modifier]

53[modifier]

(1) Sous le consulat de Marcus Aemilius et de Gaius Valérius Potitus, les Èques commencèrent la guerre ; des Volsques, sans l’aveu de leur nation, avaient pris les armes, et suivaient les Èques comme volontaires et à leur solde. (2) Au bruit de leurs hostilités (car ils venaient de descendre sur le territoire des Latins et des Herniques), le consul Valérius voulut faire une levée ; mais, comme Marcus Ménénius, tribun du peuple, auteur d’un projet de loi agraire, s’opposait, et que, sous la protection de ce tribun, chacun refusait de prêter le serment, (3) on annonce tout à coup que la citadelle de Carventum est au pouvoir des ennemis.

(4) Cet échec attira sur Ménénius la haine des patriciens, et donna aux autres tribuns, qu’on avait antérieurement décidés à s’opposer à la loi agraire, un plus juste motif de résister à leur collègue. (5) En conséquence, comme la querelle durait déjà depuis longtemps, et que les consuls prenaient à témoin les dieux et les hommes "que tout ce que l’ennemi avait apporté déjà ou pourrait apporter de désastre et d’opprobre retomberait sur la tête de Ménénius, qui empêchait les levées."

(6) Ménénius répliqua avec force "que si les injustes détenteurs du bien public consentaient à s’en départir, il ne retarderait plus la levée ; ", un décret intervint : les tribuns, pour mettre fin à ces débats, (7) prononcèrent, de l’avis du collège, "qu’ils prêteraient secours à Gaius Valérius, consul, dans toutes les mesures de force et de rigueur qu’il prendrait, pour combattre l’opposition de leur collègue, contre tous ceux qui, à l’occasion de la levée, voudraient se soustraire à l’enrôlement." (8) Lorsque, armé de ce décret, le consul eut saisi à la gorge quelques mutins qui en appelaient au tribun, les autres, effrayés, prêtèrent le serment.

(9) Conduite devant la forteresse de Carventum, l’armée, quoique désagréable au consul et le haïssant, combat, dès son arrivée, avec vigueur, renverse la garnison du haut des murailles, et reprend la citadelle : on fut servi dans ce coup de main par la négligence des pillards qui avaient quitté la garnison. (10) Grâce aux pillages continuels dont les produits avaient été rassemblés en lieu sûr, on trouva quelque butin. Le consul le fit vendre à l’encan, et enjoignit aux questeurs d’en rapporter le prix au trésor, disant hautement que l’armée aurait part au butin quand elle ne se refuserait plus au service.

(11) La haine que le peuple et l’armée portaient au consul s’en accrut ; aussi, lorsque, en vertu d’un sénatus-consulte, le consul fit son entrée dans la ville avec les honneurs de l’ovation, il fut assailli de ces chants à refrains alternés, grossière inspiration de la licence militaire. (12) Dans ces mêmes chants où l’on attaquait le consul, on célébrait les louanges du tribun Ménénius : chaque fois que son nom était prononcé, la foule environnante répondait par des applaudissements et des acclamations aux cris des soldats. (13) Et le sénat fut plus inquiet de ces démonstrations que des sarcasmes des soldats contre le consul, lesquels n’avaient rien de bien nouveau : on ne douta plus que Ménénius ne fut nommé tribun militaire, s’il briguait cet honneur ; et afin de l’exclure, on ouvrit des comices consulaires.

Élection de trois questeurs plébéiens (409)[modifier]

54[modifier]

(1) On créa consuls Gnaeus Cornélius Cossus et Lucius Furius Médullinus, celui-ci pour la seconde fois. (2) Jamais le peuple ne s’était vu fermer avec plus de douleur les comices tribunitiens. Il montra sa colère et se vengea dans les comices pour l’élection des questeurs, où pour la première fois il choisit des questeurs parmi les plébéiens ; (3) de sorte que sur quatre nominations, un seul patricien, Gaius Fabius Ambustus trouva place ; trois plébéiens, Quintus Silius, Publius Aelius, Publius Pupius furent préférés aux jeunes gens des plus illustres familles. (4) Ces choix hardis furent, dit-on, imposés au peuple par les Icilius, de famille ennemie déclarée des patriciens, d’où étaient sortis cette année trois tribuns du peuple qui promettaient à l’avide ambition de la multitude une foule de choses magnifiques. (5) Mais ils avaient juré de n’agir que si, dans l’élection des questeurs, la seule où le sénat eût permis la concurrence des plébéiens et des patriciens, le peuple avait assez de vigueur pour vouloir enfin ce qu’ils lui demandaient depuis si longtemps, et ce que les lois ne lui défendaient plus.

(6) Ce fut donc là une victoire importante pour les plébéiens : non qu’ils fissent cas de la questure, mais parce que c’était pour les hommes nouveaux un chemin ouvert au consulat et aux triomphes. (7) Les patriciens, de leur côté, murmuraient, non du partage, mais de la perte de leurs honneurs. "S’il en est ainsi, disaient-ils, à quoi bon élever des enfants, qui, repoussés du rang de leurs ancêtres, verront des étrangers maîtres de leur dignité, et qui n’ayant plus d’autre ressource que de se faire saliens ou flamines, pour sacrifier au nom du peuple, demeureront dépouillés des commandements et des magistratures ? "

(8) Les esprits s’étaient aigris des deux côtés. Comme le peuple avait pris de l’audace et que la cause populaire était aux mains de trois chefs d’une immense célébrité, les patriciens, prévoyant que toutes les élections où le peuple avait son libre suffrage auraient le même résultat que celle des questeurs, demandaient les comices consulaires qui étaient fermés au peuple. (9) Les Icilius, au contraire, voulaient une nomination de tribuns militaires, en disant que le peuple devait enfin avoir sa part des honneurs publics.

Échec devant Carventum ; prise de la citadelle de Verrugo (409)[modifier]

55[modifier]

(1) Comme il n’y avait point d’opérations consulaires, les tribuns n’avaient pas moyen d’obtenir, en les contrariant, ce qu’ils demandaient : une circonstance vint merveilleusement les servir. On annonça que les Volsques et les Èques, ayant franchi leurs frontières, pillaient le territoire des Latins et des Herniques. (2) Un sénatus-consulte autorise les consuls à faire une levée pour les combattre : aussitôt les tribuns s’opposent énergiquement, joyeux pour eux et pour le peuple de la fortune qui se présente. (3) Ils étaient trois, tous d’une ardeur infatigable et déjà haut placés parmi les plébéiens. Deux prennent à partie et corps à corps les deux consuls, et les surveillent sans relâche : l’autre se charge de contenir ou d’exciter, par des harangues, le peuple.

(4) Ainsi, ni les consuls ne pouvaient obtenir les levées qu’ils demandaient, ni les tribuns leurs comices. Enfin, la fortune ayant incliné vers la cause du peuple, des courriers apportent la nouvelle que la citadelle de Carventum, au moment où les soldats de la garnison avaient quitté la place pour piller, a été surprise et forcée par les Èques, les gardiens, peu nombreux, mis à mort, et les autres massacrés, soit en revenant pour la défendre, soit dans la campagne où ils erraient dispersés.

(5) Ce désastre, funeste à la cité, donna de nouvelles forces à l’opposition des tribuns. Vainement on les sollicite de renoncer enfin à mettre des obstacles à la guerre, ils bravent opiniâtrement et les orages qui menacent la patrie et la haine qui les menace eux-mêmes, et parviennent à emporter un sénatus-consulte pour une élection de tribuns militaires, (6) avec cette clause cependant qu’on n’admettrait point un tribun du peuple de l’année, et que nul ne serait réélu tribun du peuple pour l’année suivante : (7) le sénat avait en vue, sans nul doute, les Icilius qu’on soupçonnait de vouloir arriver au consulat par les menées d’un tribunat séditieux.

Alors on procéda aux levées, et l’on fit les préparatifs de guerre avec le concours de tous les ordres. (8) Les consuls partirent-ils tous deux pour la citadelle de Carventum, ou en resta-t-il un pour tenir les comices ? C’est un point sur lequel les divers auteurs ne sont pas d’accord ; mais un fait certain et sur lequel il n’y a qu’une version, c’est qu’après plusieurs assauts contre la citadelle de Carventum, qui n’eurent point de succès, l’armée se retira, reprit Verrugo sur les Volsques, et fit des dévastations et des pillages sans nombre tant sur les Èques que sur les terres des Volsques.

Élection des tribuns militaires (408)[modifier]

56[modifier]

(1) À Rome, le peuple eut l’avantage dans le choix des comices ; mais, quant au résultat des comices, l’avantage demeura aux patriciens. (2) En effet, contre l’attente générale, on nomma pour tribuns militaires, avec puissance de consuls, trois patriciens, Gaius Julius Iulus, Publius Cornélius Cossus, Gaius Servilius Ahala. (3) Les patriciens usèrent, dit-on, d’une ruse que les Icilius eux-mêmes leur reprochèrent à cette époque : ce fut de confondre les plus dignes citoyens au milieu d’une tourbe de candidats indignes, qui, pour la plupart, portaient de telles marques de souillures, que le peuple s’éloigna par dégoût des plébéiens.

(4) Peu après, le bruit courut que les Volsques et les Èques, enhardis par la prise de la citadelle de Carventum, ou irrités de la perte de la garnison de Verrugo, s’étaient levés pour la guerre avec toutes leurs forces : (5) les Antiates étaient à la tête du mouvement ; leurs députés s’étaient répandus chez les deux peuples, leur reprochant la lâcheté avec laquelle, l’année précédente, cachés dans leurs murailles, ils avaient laissé les Romains promener la dévastation dans leurs plaines, et écraser la garnison de Verrugo. (6) "Maintenant, disaient-ils, ce ne sont plus seulement des armées, ce sont des colonies qu’on envoie sur vos frontières ; ce n’est plus seulement pour eux-mêmes que les Romains recherchent vos dépouilles, ils ont pris Férentinum pour en faire hommage aux Herniques." (7) Ces paroles enflammaient les esprits, et partout, sur le passage des députés, une foule de jeunes gens s’enrôlaient. Bientôt la jeunesse de toutes ces nations, rassemblée à Antium, y plaça là son camp et attendit l’ennemi.

(8) Dès qu’on apprit à Rome cette nouvelle, plus effrayante que le danger lui-même, le sénat s’empressa de recourir à une mesure qui était sa dernière ressource dans les situations critiques : il ordonna la nomination d’un dictateur. (9) Il paraît que cette décision affligea vivement Julius et Cornélius, et qu’elle fut cause de violents débats. (10) Les principaux patriciens, après s’être plaints amèrement, mais sans succès, de la résistance des tribuns militaires à l’autorité du sénat, finirent par en référer aux tribuns du peuple, leur rappelant que, dans une occasion semblable, ils avaient su, par leurs efforts, faire plier même des consuls.

(11) Les tribuns du peuple, ravis de la mésintelligence des patriciens, répondaient "Qu’il n’y avait aucun secours à espérer d’êtres qui ne comptaient ni pour des citoyens, ni même pour des hommes ; (12) que si on voulait les admettre au partage des honneurs et leur donner place dans la république, alors ils aviseraient aux moyens de maintenir les sénatus-consultes contre des magistrats indociles ; (13) en attendant, les patriciens, qui n’avaient jamais été retenus par le respect des lois et des magistratures, n’avaient qu’à faire, eux aussi, de la puissance tribunitienne."

Nomination d’un dictateur (408) ; guerre contre les Volsques[modifier]

57[modifier]

(1) Ces débats, si peu convenables en ce temps surtout où l’on avait sur les bras une si lourde guerre, occupaient tous les esprits. (2) Lorsque enfin Julius et Cornélius se furent longtemps et tour à tour appliqués à prouver "Qu’ils avaient eux-mêmes la capacité suffisante pour conduire cette guerre, et qu’il n’était pas juste de leur enlever un honneur qu’ils tenaient du peuple ; " (3) Ahala Servilius, tribun militaire, dit "Que s’il avait si longtemps gardé le silence, ce n’était pas qu’il n’eût une opinion bien arrêtée (et quel bon citoyen pourrait séparer son intérêt de l’intérêt public ?) ; mais il s’était flatté que ses collègues céderaient de plein gré à l’autorité du sénat, plutôt que de laisser invoquer contre eux la puissance tribunitienne. (4) Alors encore, si l’affaire ne pressait, il leur donnerait volontiers le temps de revenir d’une détermination si obstinée ; mais comme les exigences de la guerre n’attendent pas les résolutions des hommes, il aime mieux servir la république que de plaire à ses collègues : (5) si le sénat est toujours de même avis, il nommera un dictateur la nuit prochaine ; et si quelqu’un s’oppose au sénatus-consulte, pour lui, il se soumettra au vœu du sénat."

(6) Après avoir obtenu, par sa fermeté, les éloges bien mérités et la reconnaissance de tous, ayant nommé dictateur Publius Cornélius, il fut par lui choisi pour maître de la cavalerie, et son exemple, joint à celui de ses collègues, montra bien que les suffrages et les honneurs arrivent souvent de préférence à ceux qui ne les recherchent point.

(7) La guerre n’eut rien de remarquable ; dans un seul combat, et qui ne coûta aucune peine, l’ennemi fut exterminé à Antium. L’armée victorieuse ravagea le territoire volsque. Un château, près du lac Fucin, fut emporté de force, et l’on y fit trois mille prisonniers ; le reste des Volsques se réfugièrent dans leurs murs, sans défendre la campagne. (8) Le dictateur, après avoir terminé cette guerre où il n’avait eu qu’à ne pas manquer à la fortune, revint dans la ville, plus grand de bonheur que de gloire, et abdiqua sa magistrature.

(9) Les tribuns des soldats, sans parler d’ouvrir des comices consulaires (par dépit, ce me semble, du choix d’un dictateur), annoncèrent des comices pour une élection de tribuns militaires. (10) Les patriciens, se voyant ainsi trahis par les leurs, en furent vivement alarmés. (11) En conséquence, après avoir, comme l’année précédente, dégoûté le peuple de tous les plébéiens, même des plus dignes, en mettant en avant les plus indignes candidats avec les principaux patriciens, ceux qui avaient le plus d’illustration et d’influence, s’assurèrent des suffrages, et obtinrent toutes les places ; pas un plébéien ne put se faire jour. (12) On créa quatre patriciens, qui tous avaient déjà rempli ces fonctions : Lucius Furius Médullinus, Gaius Valérius Potitus, Numérius Fabius Vibulanus, Gaius Servilius Ahala. Celui-ci fut réélu et continué dans cette dignité, tant à cause de ses autres mérites, que grâce à la faveur qu’il avait récemment acquise par sa seule modération.

Expiration de la trève avec les Véiens. La garnison de Verrugo est massacrée (406)[modifier]

58[modifier]

(1) Cette année, le délai de la trêve des Véiens étant expiré, on envoya des députés et des féciaux pour commencer les réclamations. Au moment où ils arrivaient à la frontière, ils rencontrèrent une députation de Véiens, (2) qui leur demanda de ne pas aller à Véies avant qu’elle-même se fût fait présenter au sénat romain. Elle obtint du sénat, en considération des dissensions intestines qui travaillaient les Véiens, qu’on suspendrait contre eux toute répétition : tant il s’en fallut qu’on cherchât à tirer profit du malheur des autres.

(3) Il nous vint des Volsques un nouvel échec ; ils détruisirent la garnison de Verrugo. C’est alors qu’on put voir de quelle importance est un seul moment. Les soldats assiégés ayant imploré du secours, on eût pu, par une marche rapide, les sauver ; mais l’armée envoyée pour les soutenir n’arriva qu’après leur massacre, pour exterminer l’ennemi qui s’était dispersé pour piller. (4) C’était le sénat, plutôt que les tribuns, qui avait causé ce retard : on avait annoncé que la garnison se défendait avec la dernière vigueur, et le sénat ne songea point assez que nul courage ne peut aller au-delà des forces humaines. (5) Toutefois ces valeureux soldats, soit de leur vivant. soit après leur mort, ne périrent pas sans vengeance.

(6) L’année suivante, sous Publius et Gnaeus Cornélius Cossus, Gnaeus Fabius Ambustus, Lucius Valérius Potitus, tribuns militaires avec puissance de consuls, une insolente réponse du sénat de Véies faillit amener la guerre contre les Véiens. (7) Comme nos députés étaient allés réclamer, il leur fit répondre que s’ils ne s’éloignaient pas promptement de la ville et des frontières, on leur donnerait ce que le Lar Tolumnius avait déjà donné. (8) Les sénateurs indignés décrétèrent que les tribuns des soldats proposeraient, sans délai, à l’approbation du peuple une déclaration de guerre contre les Véiens.

(9) À cette proposition, la jeunesse murmure : "On n’avait pas encore mis les Volsques hors de combat ; récemment encore, deux garnisons avaient été massacrées, et ce n’était pas sans danger que l’on conservait ces postes. (10) Il n’y avait pas d’année où il ne fallût se mettre en campagne ; et, comme si on était en peine de travaux, on préparait une nouvelle guerre avec une nation voisine, la plus puissante de toutes, et qui soulèverait l’Étrurie entière."

(11) Ainsi de lui-même se récriait le peuple et ses tribuns venaient encore l’exciter : "La plus dure des guerres, disaient-ils hautement, est la guerre des patriciens contre le peuple : (12) ils l’accablent à plaisir, l’épuisent de service, le donnent à tuer à l’ennemi ; ils l’écartent, le relèguent loin de la ville, de peur qu’à Rome le loisir ne l’amène à se rappeler les mots de liberté et de colonies, et qu’il ne s’avise de redemander encore les biens usurpés et le libre suffrage aux élections." (13) Puis, pressant la main des vétérans, ils comptaient les années de service de chacun, et ses blessures, et ses cicatrices. "Y a-t-il en tout ce corps une seule place intacte pour de nouvelles blessures ? Y reste t-il un peu de sang qui se puisse donner pour la république ? " (14) Lorsque, à force de répéter de pareils discours, et dans les conversations, et dans les assemblées, ils eurent détourné le peuple de toute idée de guerre, on remit à un autre temps la proposition de la loi, qui, exposée à tant de prévention, eût été évidemment repoussée.

Prise d’Anxur par les légions de Gnaeus Fabius (406)[modifier]

59[modifier]

(1) En attendant, on jugea à propos d’envoyer des tribuns militaires avec une armée sur le territoire volsque. Gnaeus Cornélius fut laissé seul à Rome. (2) Les trois tribuns, après avoir reconnu que les Volsques n’avaient placé de camp nulle part et ne livreraient point bataille, se divisèrent en trois corps, pour mieux ravager le pays. (3) Valérius se dirigea vers Antium, Cornélius vers Écétra, et partout sur leur passage ils dévastèrent au loin les habitations et les campagnes pour occuper les Volsques par cette diversion.

Pendant ce temps, Fabius, sans s’arrêter au pillage, avait marché sur Anxur, but principal de cette expédition. (4) Anxur était ce qu’est aujourd’hui Terracine : une ville qui s’abaisse en pente jusque dans des marais ; ce fut de ce côté que Fabius présenta l’attaque. (5) Quatre cohortes, conduites par Gaius Servilius Ahala, tournèrent la place, prirent une colline qui la dominait, et, de ce poste élevé, qui n’était point gardé, se précipitèrent dans la ville, en tumulte et en poussant de grands cris. (6) À ce bruit, ceux qui défendaient contre Fabius la partie basse de la ville furent frappés de stupeur ; on put approcher les échelles, la place se remplit d’ennemis, et il y eut longtemps un affreux carnage de fuyards et de combattants, d’hommes armés ou sans armes. (7) Force était donc aux vaincus de combattre, puisqu’ils n’avaient rien à espérer de leur soumission ; mais il fut tout à coup ordonné, par une proclamation, d’épargner ceux qui renonceraient à se défendre, et les armes tombèrent des mains de cette multitude de volontaires. On eut, vivants, deux mille cinq cents prisonniers.

(8) Quant au pillage de la ville, Fabius ne voulut pas l’accorder aux soldais, jusqu’à l’arrivée de ses collègues, (9) disant que les deux autres armées avaient aussi aidé à la prise d’Anxur, puisqu’elles avaient empêché le reste des Volsques de secourir cette place. (10) Ils arrivèrent bientôt, et cette ville, que son antique fortune avait faite si opulente, fut saccagée par les trois armées réunies. Cette libéralité des généraux commença à réconcilier le peuple avec les patriciens. (11) À ce premier bienfait les chefs de l’état en ajoutèrent un autre qui vint fort à propos. Avant toute demande du peuple ou des tribuns, le sénat décréta que les soldats recevraient une solde prise sur le trésor public : jusque-là chacun avait fait la guerre à ses frais.

Le sénat décide de verser une solde aux fantassins[modifier]

60[modifier]

(1) Jamais, dit-on, faveur ne fut accueillie du peuple avec autant de joie. Ils courent en foule au sénat, pressent à leur sortie les mains des sénateurs : c’est avec raison qu’on leur a donné le nom de Pères : ils protestent qu’après un tel bienfait il n’est personne qui épargne, pour une si généreuse patrie, ni son corps, ni son sang. (2) On se réjouissait de penser que le patrimoine, du moins, reposerait en sûreté pendant que le corps travaillerait au service de la république ; et ce qui redoublait l’enthousiasme et ajoutait un nouveau prix à la faveur, c’est qu’elle était volontaire, spontanée, c’est qu’elle n’avait été provoquée ni par les plaintes des tribuns, ni par un seul mot du peuple.

(3) Mais les tribuns du peuple demeuraient étrangers à cette commune joie qui rapprochait tous les ordres : "L’avenir, disaient-ils, montrera combien se trompent les sénateurs et la multitude qui voient là pour eux bonheur et prospérité ; cette mesure, qui paraît si admirable, ne tiendra pas contre l’expérience. (4) En effet, d’où pourra-t-on tirer cet argent, sinon du peuple et par un tribut ? C’est donc avec le bien des uns qu’on fait largesse aux autres. Au reste, malgré l’approbation générale, ceux qui ont achevé leur service ne souffriront pas que d’autres fassent la guerre avec plus d’avantage qu’ils ne l’ont faite eux-mêmes, et ceux qui ont payé leurs dépenses de leurs propres deniers ne paieront pas encore celle des autres." (5) Ces paroles entraînèrent une partie du peuple. Enfin, la taxe, une fois imposée, les tribuns promirent publiquement leur appui à quiconque refuserait sa contribution pour la solde des troupes. (6) Les patriciens défendirent avec persévérance l’œuvre qu’ils avaient si bien commencée : ils furent les premiers à contribuer, et comme il n’y avait pas encore d’argent monnayé, plusieurs traînèrent au trésor, sur des chariots, de lourdes charges de cuivre, ce qui donnait un nouvel appareil à leur démarche.

(7) Quand le sénat eut ainsi contribué avec bonne foi, d’après ses revenus, les principaux plébéiens, amis des nobles, se mettent de concert à les imiter ; (8) et lorsque la multitude vit que les patriciens les applaudissaient et que la jeunesse militaire les approuvait comme bons citoyens, tout à coup, sans se soucier de l’appui des tribuns, elle s’offrit à l’envi à acquitter sa part de la dette publique. (9) La loi qui déclarait la guerre aux Véiens ayant passé, une armée, presque toute de volontaires, marcha sur Véies, conduite par les nouveaux tribuns militaires, qui avaient puissance de consuls.

Le siège de Véies (405). Combats contre les Volsques[modifier]

61[modifier]

(1) Ces tribuns étaient Titus Quinctius Capitolinus, Quintus Quinctius Cincinnatus, Gaius Julius Iulus pour la seconde fois, Aulus Manlius, Lucius Furius Médullinus pour la troisième fois, Marcus Aemilius Mamercus. (2) Ils commencèrent à assiéger Véies. Dès les premiers temps de ce siège, un conseil des peuples d’Étrurie se tint plusieurs fois dans le temple de Voltumna, sans pouvoir décider si la confédération prendrait fait et cause pour les Véiens, et enverrait à leur secours toutes ses forces.

(3) Ce siège se poursuivit, mais avec moins de vigueur, l’année suivante, en l’absence d’une partie des tribuns et de l’armée, appelés ailleurs contre les Volsques. (4) Les tribuns militaires avec puissance de consuls furent, cette année, Gaius Valérius Potitus pour la troisième fois, Manius Sergius Fidénas, Publius Cornélius Maluginensis, Gnaeus Cornélius Cossus, Gaius Fabius Ambustus, Spurius Nautius Rutilus pour la seconde fois.

(5) On rencontra les Volsques entre Férentinum et Écétra ; on leur livra bataille, et la fortune fut favorable aux Romains. (6) Ensuite, les tribuns allèrent assiéger Arténa, ville des Volsques. Là, l’ennemi ayant tenté une sortie, il fut repoussé dans la ville, et en facilita ainsi l’entrée aux Romains qui s’y précipitèrent ; ils se rendirent maîtres de tout, à l’exception de la citadelle, fortifiée par la nature, et où quelques soldats s’étaient renfermés. (7) En dehors de la citadelle, un grand nombre de malheureux furent tués ou pris.

On assiégea bientôt la citadelle même ; mais il était impossible de l’emporter de force, la garnison suffisant à l’étendue de la place ; et il n’y avait pas d’espoir de l’amener à se rendre, car on y avait transporté, avant la prise de la ville, tout le blé des greniers publics. (8) Aussi les Romains, découragés, auraient-ils fini par se retirer, si la trahison d’un esclave ne leur eût livré la citadelle. Il introduisit, par un passage escarpé, des soldats qui massacrèrent les gardes ; et aussitôt le reste de la garnison, épouvanté, se rendit. (9) Après qu’on eut rasé la ville et la citadelle d’Arténa, les légions quittèrent le pays volsque, et toutes les forces de la république furent tournées contre Véies. (10) Au traître on donna pour récompense, outre la liberté, les biens de deux familles : on l’appela Servius Romanus.

Quelques auteurs pensent qu’Arténa appartenait aux Véiens, non aux Volsques : (11) c’est une erreur qui tient à ce qu’il y eut une ville du même nom entre Caeré et Véies ; mais elle fut détruite par les rois romains, et dépendait d’ailleurs des Caerites et non des Véiens. Il y avait une autre ville de ce nom, située dans le pays volsque, et c’est la même dont nous avons raconté la chute.


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