Huit journées de mai derrière les barricades

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Les
HUIT JOURNEES
DE MAI
DERRIÈRE LES BARRICADES
Par
Lissagaray

BRUXELLES
Bureau du Petit Journal
1871


“Le cadavre est à Terre et l'idée est debout.”
V. Hugo


[modifier] Avant-Propos

-I-

Cette première édition est un simple cadre
que les témoins oculaires sont appelés à rem-
plir. Notre but pricipal en la publiant est de
réunir le plus de renseignements possible pour
servir à l'histoire authentique des Jounées de

Mai.

Elles n'ont été jusqu'à présent racontées que
par les vainqueurs. Nous espérions que quelque
relation de dernière les barricades viendrait pro-
tester contre de ridicules récits. Après quatre
mois, personne n'élevant la voix, c'est un devoir

croyons-nous, de provoquer une enquête.

Nous l'avons aujourd'hui en produisant
tous les faits que nous tenons de sources cer-

taines.

Nous n'avons admis et n'admettrons que
des témoignages directs, sévèrement contrôlés.
Aussi nous ne faisons appel, pour l'édition pro-

chaine, qu'aux seules dépositions des survivants
-II-

de cette lutte, et nous accepterons avec recon-
naissances les informations, les rectifications et
les lumières qu'ils voudront bien nous com-

muniquer.
-III-

[modifier] Préface

Le 19 avril 1871, la Commune publia le ma-
nifeste suivant, qui renferme le programme de
principales réformes communales, sociales et
politiques pour lesquelles elle fut instituée :

"La Commune a le devoir d'affirmer et de
déterminer les aspirations et les vœux de la
population de Paris, ainsi que de préciser le
caractère du mouvement du 18 mars, imcom-
pris, inconnu, calomnié par les hommes politi-
ques qui siègent à Versailles.

"Cette fois encore, Paris travaille et souffre
pour la France entière, dont il prépare, par des
combats et des sacrifices, la régénération in-
tellectuelle, morale, administrative et éco-
nomique, la gloire et la prospérité.

"Que demande-t-il?

"La reconnaissance et la consolidation de
la république.

-IV-

"L'autonomie absolue de la Commune éten-
due à toutes les localités de la France, assurant
à chacune l'intégralité de ses droits et à tout
Français le plein d'exercices de ses facultés et
ses aptitudes, comme homme, comme citoyens,
comme travailleurs.

"L'autonomie de la Commune n'aura pour
limites que le droit d'autonomie pour toutes
les autres communes adhérentes au contrat
dont l'ensemble doit assurer l'uniformité fran-
çaise.

"Les droits inhérents à la Commune sont:
le vote du budget communal des recettes et des
dépenses; la fixation et la répartition de l'im-
pôt; la direction des services locaux, de la po-
lice intérieur et de l'enseignement; l'adminis-
tration des biens appartenant à la Commune;
le choix pa l'élection ou le concours, avec res-
ponsabilité et droit permanents de contrôle, et
le révocation des magistrats et fonctionnaires
communaux de tout ordre; la garantie absolue
de la liberté individuelle, de la liberté de con-
science et de la liberté de travail; l'interven-
tion permanente des citoyens dans les affaires
communales pour la manifestation de leurs idées,

-V-

par la libre défense de leurs intérêts; des ga-
ranties données à ces manifestation par la Com-
mune, seule chargée de surveiller et d'assurer
le libre et juste exercice du droit de réunion et
de publicité; l'organisation de la défense urbaine
et une garde nationale élisant ses chefs et
veillant seule au maintien de l'ordre dans la
cité.

"Paris ne demande rien de plus, à titre de
garanties locales, à la condition, bien entendu,
de retrouver dans la grande administration cen-
trale et une délégation des Communes fédérales
la réalisation et la pratique des mêmes principes.

"Mais à la faveur de son autonomie, et pro-
fitant de sa liberté d'action, il se réserve d'o-
pérer comme il l'entendra chez lui les réformes
administratives et économiques que réclame la
population, de créer les institutions propres à
développer et à propager l'instruction, la pro-
duction, l'échange et le crédit, d'universaliser le
pouvoir et la propriété suivant les nécessités du
moment, le vœu des intéressés et les données
fournies par l'expérience.

"Nos ennemis se trompent ou trompent le
pays, quand ils accusent Paris de vouloir im-

-VI-

poser sa volonté ou sa suprématie au reste de
la nation et de prétendre à une dictature qui
serait un attentat contre l'indépendance et la
souveraineté des autres communes.

Ils se trompent quant ils accusent Paris de
poursuivre la destruction de l'unité française,
constituée par la Révolution. L'unité, telle qu'elle
nous a été imposée jusqu'à ce jour par l'empire.
la monarchie et le parlementarisme, n'est que
la centralisation despotique, intelligente, arbi-
traire ou onéreuse. L'unité politique, telle que
la veut Paris, c'est l'association volontaire de
toutes les initiatives locales, le concours spon-
tané, libre, de toutes les énergies individuelles,
en vue du but commun, qui est le bien-être, la
liberté et la sécurité de tous.

"La révolution communale commencée par
l'initiative populaire, le 18 mars, a inauguré
une ère nouvelle de politique expérimentale,
positive, scientique. C'est la fin du vieux monde
gouvernemental, clérical, militariste, fonction-
nariste, la fin de l'exploitation, de l'agiotage,
des monopoles, des priviléges auxquels le pro-
létariat doit son servage et la patrie ses malheurs
et ses désastres.

-VII-

"La lutte engagée entre Paris et Versailles
est de celle qui ne peuvent se terminer par des
compromis illusoires; mais l'issue n'en saurait
être douteuse. La victoires, poursuivie avec une
indomptable énergie par la garde nationale,
restera à l'idée et au droit.

"Nous appelons à la France avertie que
Paris en armes possèdes autant de calme que de
bravoure, qu'il soutient l'ordre avec autant d'é-
nergie que d'enthousiasme, qu'il se sacrifie avec
autant de raison que d'héroïsme, qu'il ne s'est
armé que par dévouement pour la liberté et
la gloire communes.

"Que la France fasse cesser ce sanglant con-
flit. C'est à la France à désarmer Versailles par
une manifestation solennelle de son irrésistible
volonté.

"Appelé à bénéficier de nos conquêtes, qu'elle
se déclare solidaire de nos efforts; qu'elle soit
notre alliée dans ce combat qui ne peut finir
que par le triomphe de l'idée communale ou par la
ruine de Paris.

"Quant à nous, citoyens de Paris, nous avons
mission d'accomplir la révolution moderne la
plus large et la plus féconde de toutes celles

-VIII-

qui ont illuminé l'histoire; nous avons le devoir
de lutter et de vaincre."

Tels furent les hommes et le drapeau qui
luttèrent à outrance pendant les Journées de
Mai contre les idées, les institutions et les géné-
raux de l'empire.

[modifier] CHAPITRE PREMIER

Le dimanche 21

Le concert des Tuileries.- Ducatel. - Entrée des
Versaillais. - La dépêche de la guerre. - Vante-
ries de M. Thiers. - L'armée communaliste. - Les
chefs. - Les 18 mars. - Le Comité central. - Con-
flits de pouvoirs. - L'armement. - L'état major. -
Les services spéciaux. - La portes Maillot. -
Ni ordre ni discipline. - Cluseret, Rossel, Deles-
cluze. - La véritable valeur de l'armée. - Panique.
- Occupation du Trocadéro et de la Muette. - Les
Versaillais s'étendent dans Paris. - Leur plan.

Le dimanche 21 mai, à deux heures de l'a-
près-midi, plus de huit mille personnes assis-
taient au concert donné dans le jardin des
Tuilerie au profit des veuves et des orphelins
des gardes nationaux morts pour la Commune.
Ce concert, annoncé depuis plusieurs jours, de-
vait avoir lieu place de la Concorde; mais

-2-

samedi soir, on avait jugé prudent de ne pas
exposer l'auditoire aux obus versaillais qui dé-
passaient de beaucoup le rond point des Champs-
Élisées.