Hymne au Soleil (Lamartine)
La bibliothèque libre.
- Vous avez pris pitié de sa longue douleur !
- Vous me rendez le jour, Dieu que l'amour implore !
- Déjà mon front couvert d'une molle pâleur,
- Des teintes de la vie à ses yeux se colore ;
- Déjà dans tout mon être une douce chaleur
- Circule avec mon sang, remonte dans mon cœur
- Je renais pour aimer encore !
- Mais la nature aussi se réveille en ce jour !
- Au doux soleil de mai nous la voyons renaître ;
- Les oiseaux de Vénus autour de ma fenêtre
- Du plus chéri des mois proclament le retour !
- Guidez mes premiers pas dans nos vertes campagnes !
- Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton amant :
- Je veux voir le soleil s'élever lentement,
- Précipiter son char du haut de nos montagnes,
- Jusqu'à l'heure où dans l'onde il ira s'engloutir,
- Et cédera les airs au nocturne zéphyr !
- Viens ! Que crains-tu pour moi ? Le ciel est sans nuage !
- Ce plus beau de nos jours passera sans orage ;
- Et c'est l'heure où déjà sur les gazons en fleurs
- Dorment près des troupeaux les paisibles pasteurs !
- Dieu ! que les airs sont doux ! Que la lumière est pure !
- Tu règnes en vainqueur sur toute la nature,
- Ô soleil ! et des cieux, où ton char est porté,
- Tu lui verses la vie et la fécondité !
- Le jour où, séparant la nuit de la lumière,
- L'éternel te lança dans ta vaste carrière,
- L'univers tout entier te reconnut pour roi !
- Et l'homme, en t'adorant, s'inclina devant toi !
- De ce jour, poursuivant ta carrière enflammée,
- Tu décris sans repos ta route accoutumée ;
- L'éclat de tes rayons ne s'est point affaibli,
- Et sous la main des temps ton front n'a point pâli !
- Quand la voix du matin vient réveiller l'aurore,
- L'Indien, prosterné, te bénit et t'adore !
- Et moi, quand le midi de ses feux bienfaisants
- Ranime par degrés mes membres languissants,
- Il me semble qu'un Dieu, dans tes rayons de flamme,
- En échauffant mon sein, pénètre dans mon âme !
- Et je sens de ses fers mon esprit détaché,
- Comme si du Très-Haut le bras m'avait touché !
- Mais ton sublime auteur défend-il de le croire ?
- N'es-tu point, ô soleil ! un rayon de sa gloire ?
- Quand tu vas mesurant l'immensité des cieux,
- Ô soleil ! n'es-tu point un regard de ses yeux ?
- Ah ! si j'ai quelquefois, aux jours de l'infortune,
- Blasphémé du soleil la lumière importune ;
- Si j'ai maudit les dons que j'ai reçus de toi,
- Dieu, qui lis dans les cœurs, ô Dieu ! pardonne-moi !
- Je n'avais pas goûté la volupté suprême
- De revoir la nature auprès de ce que j'aime,
- De sentir dans mon cœur, aux rayons d'un beau jour,
- Redescendre à la fois et la vie et l'amour !
- Insensé ! j'ignorais tout le prix de la vie !
- Mais ce jour me l'apprend, et je te glorifie !