| Conte d'un paysan qui avait offensé son Seigneur | ◄ | Contes | ► | Les Amours de Mars et de Vénus |
- Les gens tenant le Parlement d'Amours
- Informaient pendant les Grands Jours,
- D'aucuns abus commis en l'Ile de Cythère
- Par devant eux se plaint un amant maltraité,
- Disant que de longtemps il s'efforce de plaire
- A certaine ingrate beauté.
- Qu' il a donné des sérénades,
- Des concerts et des promenades:
- Item mainte collation,
- Maint bal, et mainte comédie:
- A consacré le plus beau de sa vie
- A l'objet de sa passion:
- S'est tourmenté le corps et l'âme,
- Sans pouvoir obliger la dame
- A payer seulement d'un souris son amour.
- Partant conclut que cette belle
- Soit condamnée à l'aimer à son tour.
- Fut allégué d'autre part à la Cour
- Que plus la dame était cruelle,
- Plus elle avait d'embonpoint et d'attraits:
- Que perdant ses appas Amour perdait ses traits:
- Qu'il avait intérêt au repos de son âme:
- Que quand on a le cœur en flamme
- Le teint n'en est jamais si frais.
- Qu'il était à propos pour la grandeur du prince ,
- Qu'elle traitât ainsi toute cette province,
- Fît mille soupirants sans faire un bienheureux,
- Dormît à son plaisir, conservât tous ses charmes,
- Augmentât les tributs de l'empire amoureux,
- Qui sont les soupirs et les larmes.
- Que souffrir tels procès était un grand abus:
- Et que le cas méritait une amende:
- Concluant pour le surplus
- Au renvoi de la demande.
- Le procureur d'Amours intervint là- dessus,
- Et conclut aussi pour la belle.
- La Cour, leurs moyens entendus,
- La renvoya: permis d'être cruelle;
- Avec dépens; et tout ce qui s'ensuit.
- Cet arrêt fit un peu de bruit
- Parmi les gens de la province.
- La raison de douter était tous les cadeaux,
- Bijoux donnés, et des plus beaux
- Qui prend se vend: mais l'intérêt du prince
- Souvent plus fort qu'aucunes lois
- L'emporta de quatre ou cinq voix.