Introduction à la connaissance de l’esprit humain

La bibliothèque libre.
 
Aller à : Navigation, rechercher
Texte établi par D.-L. Gilbert,  Furne et Cie, éditeurs, 1857 (pp. 1-4).
◄  Éloge de Vauvenargues INTRODUCTION A LA CONNAISSANCE DE L’ESPRIT HUMAIN. LIVRE PREMIER.  ►

DISCOURS PRÉLIMINAIRE



Toutes les bonnes maxintes sont dans lc monde, dit Pascal, il ne faut que les appliquer ; mais cela est tres-difficile. Ces maximes n’étant pas l’ouvrage d’tm seul homme, mais d’une infinité d’hommes différents qui envisageaient les choses par divers cotés, peu de gens ont l’esprit assez profond pour concilier tant de vérités, et les dépouiller des erreurs dont elles sont mêlées. Au lieu de songer à réunir ces divers points de vue, nous nous amusons à discourir des opinions des philosophes, et nous les opposons les uns aux autres, trop faibles pour rapprocher ces maximes éparses et pour en former un système raisonnable(1). ll ne parait pas même que personne s’inquièle beaucoup des lumières et des connaissances qui nous manquent. Les uns s’endorment sur l’autorité des préjugés et en admettent méme de contradictoires, faute d’aller jusqu’à l’endroit par lequel ils se (...)

--

(1) Dans la premiere édition, on lit ici un passage qui a disparu dans la seconde. Cependant, sur l’exemplaire d’Aix, annoté par Voltaire et par Vauvenargues lui-meme, ce passage était maintenu; le voici: « Si quelque génie plus solide se propose un si grand travail, nous nous unissons contre lui. Aristote, disons-nous, a jeté toutes les semences des découvertes de Descartes quoiqu’il soit manifeste que Descartes ait tiré de ces vérités, connues, selon nous, à l’antiquité, des conséquences qui renversant toute sa doctrine, nous publions hardiment nos calomnies. Cela me rappelle encore ces paroles de Pascal: Ceux qui sont capables d’inventer sont rares ; ceux qui nïnvenlent point sont en plus grand nombre, et, par conséquent, les plus forts, et l’on voit que, pour l’ordinaire, ils refusent aux inventeurs la gloire qu’ils méritent, etc. Ainsi nous conservons obstinément nos préjugés, nous en admettons meme de contradictoires, faute d’aller jusqu’à l’endroit par lequel ils se contrarient. C’est une chose monstrueuse que cette constance dans laquelle (...)

Le rapport de ce mot est douteux ; mais il est clair que c’est de la doctrine d’Aristote, ou de l’antiquité, qu’il s’agit - G. 2 D l SC OU R S contrarient; et les autres passent leur vie A douter et à disputer, sans s’cmbarrasser des sujets de leurs disputes et de leur·s doutes. Je me suis souvent étonné, lorsque j’ai commencé à réfléchir, de voir qu’il n’y eût aucun principe sans contradiction, point de terme même sur les grands sujets dans l’idée duquel on convint. Je disais quelquefois en moi-même : Il n’y a point de démarche indifférente dans la vie; si nous la conduisons sans la connais- sance de la vérité, quel abîme l Qui sait ce qu’il doit estimer, ou mépriser, ou hair, s’il ne sait ce qui est bien ou ce qui est mal? et quelle idée aura-t-on de soi-meme, si 1’on ignore ce qui est estimable? etc. · On ne prouve point les principes, me disait-on. Voyons s’il est vrai *, répondais-je; car cela même est tm principe très-fécond, et qui peut nous servir de fondement'. _—Cependant j’ignorais la route que je devais suivre pour sortir des incertitudes qui m’environnaient; je ne savais précisément ni ce que je cherchais, ni ce qui pouvait m’éclairer ; et je con- naissais peu de gens qui fussent en état de m’instruire. Alors j’ècoutai cet instinct qui excitait ma curiosité et mes inquiétudes, et je dis : Que veux-je savoir'! que m’importe—t—il de connaitre? Les choses qui ont avec moi les rapports les plus nécessaires, . · on a'eudort, pour ainsi dire, sur Yautorlté des maximes populaires, n’y « ayant point de principe sans contradiction, point de terme même sur lu . grands sujets dans l'idee duquel on convienne. Je n’en citerai qu'un exem- ·q>1e:qu'onmcdellniaselavertu.» . i Au lieu de si cela est vrai; locution incorrecte qui reviendra souvent, ct quo nous notons une fois pour toutes. — G. v • On trouve encore ici dans la premiere edition un passage qui fut mp· primé dans la seconde, et que nous rétablinons = « Nous nous appliquons a la. · chimie, i Yastronomie, ou a ce qu’on appelle érudition, comme si nous · u’aviens rien a connaitre de plus important. Nous ne manquons pas dc « prétextes pour justiller ces etudes; ll n’y a point de science qui n’ait quel- « que coté utile. Ceux qui passent toute leur vlc L l'étude des coquillages, « disent qu’ils conœmplent la nature. 0 démence aveugle! la gloire est-elle « un nom, la vertu une erreur, la foi un fantome? Nous nions ou nous rece- « vous cos opinions quenous n'avons jamais approfondies, et nous nous oc- • cupons tranquillement de sciences purement curieuses. Croyons—uous con- « naitre les choses dont nous ignorons les principes'! • Pénétré de ces réflexions des mon enfance, et blessé des contradictions « trop manifestes de nos opinions, je cherchai au travers de tant d'erreurs · les sentiers délalnés du vrai, et je dis, que veu.:-je savoir? etc. » · PRÉLIIINAIRE. î 3 sans doute? Or, où trouverai-je ces rapports, sinon dans l’étude de moi-meme et la connaissance desïhomrnes, qui sont lïunique tin de mes actions et l’objet de toute ma vie? Mes p|aisirs,_mes chagrins, mes passions, mes affaires, tout roule sur eux; si j’exis- tais seul sur la terre, sa possession entiere serait peu pour moi: je n’aurais plus ni soins, ni plaisirs, ni "désirs ; la fortune et la gloire même ne seraient; pour moi queue n0ms§ car il ne »faut pas s’y méprendre : nous ne jouissons que des hommes, le reste n’est rien. Mais, e0utirruai—je, par `rme nouvelle lumière: qu’est-ce que l’on ne trouve point dans la connaissance de Phomme T Les devoirs des hommes rassemblés |en société, voila la morale; les intérêts réciproques deces sociétés, voila la politique; leurs obligations enœrs Dieu, voilà la religion. ` · · · ‘ Occupé de ces grandes vues, je mepropoai d’sbord de par- courir toutes les qualités de Pesprit, ensuite toutes les passions, et enfin toutes les vertus et tous les vices qui, n’étant qrre des qualités humaines, ne peuvent étre connus que dans leur prin- cipe. Je méditai donc sur œ plan, et je posai les fondements d’un long travail. Les passions inséparables de la jeunesse, des infir- mités continuelles, la guerre survenue dans ces circonstances, ont interrompu cette étude ‘. Je me proposais de la reprendre un jour dans le repos, lorsque de nouveaux contre-temps m’ont ôté, en quelque manière, l’espérance de donner plus de perfection à cet ouvrage. Je me suis attaché, autant que j’ai pu, dans cette seconde édi- tion, à corriger les fautes de langage qu’on m’a fait remarquer dans la première; j’a.i retouche le style en beaucoup d'endroits. ¤ Dana ls première édition, le Discours préliminaire llnissait lci par cette phrase : • Je me proposais de la reprendre un jour dans la retraite, lorsque · des raisons plus ftcheuses m'ont forcé encore une fois de lacher prise. Puisse ~ cet écrit, dans Pimperfection ou je le laisse, inspirer aux amateurs dela vé- · rité le désir de la connaitre davantage! ll n’y a ui talents, ni sagw, ni • plaisirs solidœ au sein de Terreur. • — La carrière militaire fermée devant lui, la carriere diplomatique ne s‘ouvrant pas ou ne s'ouvrant que trop tard, le désir- de vivre L Paris et la ditliculté d’y vivre dans un état voisin dela pau- rreté (voir ses lettre: ai Saint-Vincem), entln sa dernière maladie, et le senti- ment qu’il avait de sa mort prochaine, voila les raison: fâcheuse: auxquelles Vauvenargues fait allusion avec une discretion et une sérénité qul l'aban- dounerent quelquefois dans aes rétlexlons, malsjamais dans sa conduite.- G. 4 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. On trouvera quelques chapitres plus développés et plus étendus qu’i1s n’étaient d’abord : tel est celui du Génie. On pourra re- marquer aussi les augmentations que j’ai faites dans les Conseil: d un jeune homme, et dans les Réflexion: critiques sur les poètes, ‘ auxquels j’ai joint Rousseau et Quinault, auteurs célèbres dont je n’avais pas encore parlé. Enlln on verra que j’ai fait des change- ments encore plus considérables dansles Maximes. J ’ai supprimé plus de deux cents pensées, ou trop obscures, ou trop communes, ou inutiles. J’ai changé l’ordre des maximes que j’ai conservées; j’en ai expliqué quelques·unes, et j’qai ajouté quelques autres, que j’ai répandues inditféremrnent parmi les anciennes. Si j’nvais pu profiter de toutes les observations que mes amis ont daigné faire sur mes fautes, j'aurais rendu peut-étre ce petit ouvrage moins indigne d’eux ; mais ma mauvaise santé ne m’a pas permis de leur témoigner par ce travail le désir que j’ai de leur plaire.


Outils personnels
Espaces de noms
Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils