Jean Misère

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À Henri ROCHEFORT



Décharné, de haillons vêtu,
Fou de fièvre, au coin d’un impasse,
Jean Misère s’est abattu.
« Douleur, dit-il, n’es-tu pas lasse ? »
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
Pas un astre et pas un ami !
La place est déserte et perdue.
S’il faisait sec, j’aurais dormi,
Il pleut de la neige fondue.
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
Est-ce la fin, mon vieux pavé ?
Tu vois : ni gîte, ni pitance,
Ah ! la poche au fiel a crevé ;
Je voudrais vomir l’existence.
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
Je fus bon ouvrier tailleur.
Vieux, que suis-je ? une loque immonde.
C’est l’histoire du travailleur,
Depuis que notre monde est monde.
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
Maigre salaire et nul repos,
Il faut qu’on s’y fasse ou qu’on crève,
Bonnets carrés et chassepots
Ne se mettent jamais en grève.
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
Malheur ! ils nous font la leçon,
Ils prêchent l’ordre et la famille ;
Leur guerre a tué mon garçon,
Leur luxe a débauché ma fille !
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
De ces détrousseurs inhumains,
L’Église bénit les sacoches ;
Et leur bon Dieu nous tient les mains
Pendant qu’on fouille dans nos poches.
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
Un jour, le Ciel s’est éclairé,
Le soleiil a lui dans mon bouge ;
J’ai pris l’arme d’un fédéré
Et j’ai suivi le drapeau rouge.
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
Mais, par mille on nous coucha bas ;
C’était sinistre au clair de lune ;
Quand on m’a retiré du tas,
J’ai crié : Vive la Commune !
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
Adieu, martyrs de Satory,
Adieu, nos châteaux en Espagne !
Ah ! mourons !... ce monde est pourri ;
On en sort comme on sort d’un bagne.
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 
A la morgue on coucha son corps,
Et tous les jours, dalles de pierre,
Vous étalez de nouveaux morts :
Les Otages de la misère !
        Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais ?...
 

Paris, 1880.