Jehovah, ou l’idée de Dieu

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
Alphonse de LamartineHarmonies poétiques et religieuses

Livre deuxième
Jehovah, ou l'idée de Dieu


Sinaï! Sinaï! quelle nuit sur ta cime! 
Quels éclairs, sur tes flancs, éblouissent les yeux! 
Les noires vapeurs de l'abîme 
Roulent en plis sanglants leurs vagues dans tes cieux!

La nue enflammée 
Où ton front se perd 
Vomit la fumée 
Comme un chaume verd; 
Le ciel d'où s'échappe 
Eclair sur éclair, 
Et pareil au fer 
Que le marteau frappe, 
Lançant coups sur coups 
La nuit, la lumière, 
Se voile ou s'éclaire, 
S'ouvre ou se resserre, 
Comme la paupière 
D'un homme en courroux!

Un homme, un homme seul gravit tes flancs qui grondent, 
En vain tes mille échos tonnent et se répondent, 
Ses regards assurés ne se détournent pas! 
Tout un peuple éperdu le regarde d'en bas; 
Jusqu'aux lieux où ta cime et le ciel se confondent, 
Il monte, et la tempête enveloppe ses pas!

Le nuage crève; 
Son brûlant carreau 
Jaillit comme un glaive 
Qui sort du fourreau! 
Les foudres portées 
Sur ses plis mouvants, 
Au hasard jetées 
Par les quatre vents, 
Entre elles heurtées, 
Partent en tous sens, 
Comme une volée 
D'aiglons aguerris 
Qu'un bruit de mêlée 
A soudain surpris, 
Qui, battant de l'aile, 
Volent pêle-mêle 
Autour de leurs nids, 
Et loin de leur mère, 
La mort dans leur serre, 
S'élancent de l'aire 
En poussant des cris! 
Le cèdre s'embrase, 
Crie, éclate, écrase 
Sa brûlante base 
Sous ses bras fumants! 
La flamme en colonne 
Monte, tourbillonne, 
Retombe et bouillonne 
En feux écumants; 
La lave serpente, 
Et de pente en pente 
Etend son foyer; 
La montagne ardente 
Paraît ondoyer; 
Le firmament double 
Les feux dont il luit; 
Tout regard se trouble, 
Tout meurt ou tout fuit; 
Et l'air qui s'enflamme, 
Repliant la flamme 
Autour du haut lieu, 
Va de place en place 
Où le vent le chasse, 
Semer dans l'espace 
Des lambeaux de feu!

Sous ce rideau brûlant qui le voile et l'éclaire, 
Moïse a seul, vivant, osé s'ensevelir; 
Quel regard sondera ce terrible mystère? 
Entre l'homme et le feu que va-t-il s'accomplir? 
Dissipez, vains mortels, l'effroi qui vous atterre! 
C'est Jehova qui sort! Il descend au milieu 
Des tempêtes et du tonnerre! 
C'est Dieu qui se choisit son peuple sur la terre, 
C'est un peuple à genoux qui reconnaît son Dieu!

L'Indien, élevant son âme 
Aux voûtes de son ciel d'azur, 
Adore l'éternelle flamme 
Prise à son foyer le plus pur; 
Au premier rayon de l'aurore, 
Il s'incline, il chante, il adore 
L'astre d'où ruisselle le jour; 
Et le soir, sa triste paupière 
Sur le tombeau de la lumière 
Pleure avec des larmes d'amour!

Aux plages que le Nil inonde, 
Des déserts le crédule enfant, 
Brûlé par le flambeau du monde, 
Adore un plus doux firmament. 
Amant de ses nuits solitaires, 
Pour son culte ami des mystères, 
Il attend l'ombre dans les cieux, 
Et du sein des sables arides 
Il élève des pyramides 
Pour compter de plus près ses dieux.

La Grèce adore les beaux songes 
Par son doux génie inventés; 
Et ses mystérieux mensonges, 
Ombres pleines de vérités! 
Il naît sous sa féconde haleine 
Autant de dieux que l'âme humaine 
A de terreurs et de désirs; 
Son génie amoureux d'idoles 
Donne l'être à tous les symboles, 
Crée un dieu pour tous les soupirs!

Sâhra! sur tes vagues poudreuses 
Où vont des quatre points des airs 
Tes caravanes plus nombreuses 
Que les sables de tes déserts? 
C'est l'aveugle enfant du prophète, 
Qui va sept fois frapper sa tête 
Contre le seuil de son saint lieu! 
Le désert en vain se soulève, 
Sous la tempête ou sous le glaive : 
Mourons, dit-il, Dieu seul est Dieu!

Sous les saules verts de l'Euphrate, 
Que pleure ce peuple exilé? 
Ce n'est point la Judée ingrate, 
Les puits taris de Siloé! 
C'est le culte de ses ancêtres! 
Son arche, son temple, ses prêtres, 
Son Dieu qui l'oublie aujourd'hui! 
Son nom est dans tous ses cantiques; 
Et ses harpes mélancoliques 
Ne se souviennent que de lui!

Elles s'en souviennent encore, 
Maintenant que des nations 
Ce peuple exilé de l'aurore 
Supporte les dérisions! 
En vain, lassé de le proscrire, 
L'étranger d'un amer sourire 
Poursuit ses crédules enfants; 
Comme l'eau buvant cette offense, 
Ce peuple traîne une espérance 
Plus forte que ses deux mille ans!

Le sauvage enfant des savanes, 
Informe ébauche des humains, 
Avant d'élever ses cabanes, 
Se façonne un dieu de ses mains; 
Si, chassé des rives du fleuve 
Où l'ours, où le tigre s'abreuve, 
Il émigre sous d'autres cieux, 
Chargé de ses dieux tutélaires : 
Marchons, dit-il, os de nos pères, 
La patrie est où sont les dieux!

Et de quoi parlez-vous, marbres, bronzes, portiques, 
Colonnes de Palmyre ou de Persépolis? 
Panthéons sous la cendre ou l'onde ensevelis, 
Si vides maintenant, autrefois si remplis! 
Et vous, dont nous cherchons les lettres symboliques, 
D'un passé sans mémoire incertaines reliques, 
Mystères d'un vieux monde en mystères écrits? 
Et vous, temples debout, superbes basiliques, 
Dont un souffle divin anime les parvis?

Vous nous parlez des dieux! des dieux! des dieux encore! 
Chaque autel en porte un, qu'un saint délire adore, 
Holocauste éternel que tout lieu semble offrir. 
L'homme et les éléments, pleins de ce seul mystère, 
N'ont eu qu'une pensée, une oeuvre sur la terre : 
Confesser cet être et mourir!

Mais si l'homme occupé de cette oeuvre suprême 
Epuise toute langue à nommer le seul Grand, 
Ah! combien la nature, en son silence même, 
Le nomme mieux encore au coeur qui le comprend! 
Voulez-vous, ô mortels, que ce Dieu se proclame? 
Foulez aux pieds la cendre où dort le Panthéon 
Et le livre où l'orgueil épelle en vain son nom! 
De l'astre du matin le plus pâle rayon 
Sur ce divin mystère éclaire plus votre âme 
Que la lampe au jour faux qui veille avec Platon.

Montez sur ces hauteurs d'où les fleuves descendent 
Et dont les mers d'azur baignent les pieds dorés, 
À l'heure où les rayons sur leurs pentes s'étendent, 
Comme un filet trempé ruisselant sur les prés!

Quand tout autour de vous sera splendeur et joie, 
Quand les tièdes réseaux des heures de midi, 
En vous enveloppant comme un manteau de soie, 
Feront épanouir votre sang attiédi!

Quand la terre exhalant son âme balsamique 
De son parfum vital enivrera vos sens, 
Et que l'insecte même, entonnant son cantique, 
Bourdonnera d'amour sur les bourgeons naissants!

Quand vos regards noyés dans un vague atmosphère, 
Ainsi que le dauphin dans son azur natal, 
Flotteront incertains entre l'onde et la terre, 
Et des cieux de saphir et des mers de cristal,

Ecoutez dans vos sens, écoutez dans votre âme 
Et dans le pur rayon qui d'en haut vous a lui! 
Et dites si le nom que cet hymne proclame 
N'est pas aussi vivant, aussi divin que lui?


Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils