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LE VOYAGE dont nous allons suivre ou simplement indiquer le cours, n’a, depuis Beaumont-sur-Oise jusqu’à Plombieres en Lorraine, rien d’assez curieux, pour nous arrêter en chemin. Le séjour même de Plombieres, dont Montaigne prit les eaux pendant quelques jours, n’a d’un peu remarquable, que le naïf Règlement fait pour la police de ces eaux, qu’on rapporte tout au long, & la rencontre d’un Seigneur Franc-Comtois à barbe pie, nommé d’Andelot, qui avoit été Gouverneur de Saint-Quentin pour Philippe II, après la prise de cette ville par Jean d’Autriche. Il faut donc aller jusqu’à Bâle, dont la description fait connoître son état physique & politique d’alors, ainsi que ses Bains. Ce passage de Montaigne par la Suisse n’est pas d’un détail indifférent. On voit comment ce Voyageur philosophe s’accommode par-tout des mœurs & des usages du pays. Les Hôtelleries, les Poiles, la cuisine Suisse, tout lui convient ; il paroît même fort souvent préférer aux mœurs, aux façons Françoises, celles des lieux qu’il parcourt, & dont la simplicité, la franchise, étoit plus conforme à la sienne. Dans les Villes où s’arrêtoit Montaigne, il avoit soin de voir les Théologiens Protestans, pour s’instruire du fond de leurs dogmes. Il disputoit même quelquefois avec eux. Sorti de la Suisse, on le voit à Isne, Ville Impériale, aux prises avec un Ubuquitaire. Il rencontra dans toute sa route, des Luthériens, des Zuingliens, &c. mais il vit beaucoup d’aversion pour le Calvinisme, qui ne prit point de ce côté-là. Dans son séjour à Augsbourg, Ville déjà considérable, & qu’il représente telle qu’elle étoit, la description de la Poterne, que nous aurions désiré pouvoir rendre plus intelligible, intéressera peut-être les Méchaniciens. On y observera son attention à se conformer autant qu’il pouvoit aux usages extérieurs des Villes, pour n’être point trop remarqué. Mais un trait qui n’échappera point à ceux qui ne jugent Montaigne que comme on a jugé Cicéron, sur ces foiblesses si communes dont la philosophie, dans des tems plus simples, n’exempta, ni Platon, ni Diogêne lui-même 34, c’est l’amour de la gloriole ou le sentiment dont il ne put se défendre, lorsqu’il s’aperçut qu’on le prenoit pour un Seigneur François de haut rang. On lui tiendra bon compte encore de la vanité si persévérante qui lui a fait laisser le cartel de ser [?] armes aux eaux de Plombieres, à celles de Lucques & ailleurs. Montaigne à ce qu’il paroît, ne fit que traverser, la Baviere, & dit peu de chose même de Munick.
C’est dans la traversée du Tirol qu’il faut le considérer au milieu des Monts & des gorges de cette contrée pittoresque, & s’y plaisant beaucoup plus que dans tous les pays où il venoit de passer. Il s’y trouvoit d’autant mieux, qu’on l’avoit faussement prévenu sur les incommodités qu’il essuyeroit dans cette route. Ce qui lui donne occasion de dire : « QU’IL s’étoit toute sa vie meffié du jugemant d’autruy sur le discours des commodités des Pays estrangiers, chacun ne sachant gouster que selon l’ordonnance de sa coustume & de l’usage de son Village, & avoit faict fort peu d’estat des avertissemans que les Voyageurs lui donnoint ». Il comparoit ingénieusement le Tirol à une robbe qu’on ne voit que plissée à cause des montaignes], mais qui développée seroit un fort grand pays, parce que ses montagnes sont cultivées & remplies d’habitans. Son entrée en Italie fut donc par le Trentin.
Le premier empressement de Montaigne ne fut, ni pour Rome, ni pour Florence ou Ferrare : Rome étoit trop connue, disoit-il, & à l’égard des deux autres Villes, il n’y avoit laquaïs qui n’en pût dire des nouvelles. De Roveredo, où il s’apperçut que les écrevisses commençoient à lui manquer, parce qu’exactement depuis Plombieres, dans un trajet de près de 200 lieues de pays, il en avoit eu à tous ses repas, après avoir été voir le Lac de Garde, il tourne vers l’Etat des Vénitiens. Il passe successivement à Vérone, à Vicenze, à Padoue, & sur chacune de ces Villes, il y a plus ou moins de détails. Venise, qu’il avoit une faim extrême de voir, ne répondit point apparemment à toute l’idée qu’il s’en étoit faite, puisqu’il la vit très-rapidement, & qu’il n’y fit pas un long séjour. Cependant il en admira d’abord la situation : puis l’Arcenal, la place de Saint-Marc, la police, la foule d’Etrangers qui s’y trouvoient ; enfin, l’opulence, le luxe & le grand nombre de Courtisannes d’un certain rang. Les bains de Bataglia lui font faire sa premiere diversion aux eaux Minérales. Rovigo, Ferrare & Bologne, ont ensuite l’une après l’autre le tribut de sa curiosité ; mais comme il y fit peu de séjour, il s’étend peu sur ces trois Villes. Il prend de là le chemin de Florence, & s’arrête d’abord à visiter quelques maisons de plaisance du Grand-Duc. Description assez détaillée des jardins & des eaux de Pratolino. Florence avait de quoi l’occuper ; on ne le voyait pourtant pas grand admirateur de cette Ville, & de la magnificence des Médicis. C’est même au milieu de Florence, qu’il dit n’avoir jamais vu de Nation où il y eût si peu de belles femmes que l’Italienne. Il s’y plaignoit aussi des logemens & de la mauvaise chere qui lui faisoient regretter les Hôtelleries d’Allemagne. Il met ici Florence fort au-dessous de Venise, peu au-dessus de Ferrare, & à l’égalité de Bologne. On trouve encore plus de détails à proportion sur le Grand-Duc lors régnant, que sur ses Palais. Description de Castello, autre maison de plaisance de même Prince, d’où il va à Sienne. Montaigne entre sur les terres de l’Eglise, passe à Monte-Fiascone, Viterbe, Rossiglione, &c. & arrive à Rome le 30 Novembre 1580.
L’idée magnifique & sublime qu’il donne ici de l’ancienne Rome d’après son superbe cadavre, est connue par le Prospectus qui a été publié ; mais il est curieux d’en rapprocher le Tableau qu’il fait de Rome moderne.
« C’EST, dit-il, une Ville toute Cour & toute Noblesse ; chacun prend sa part de l’oisiveté Ecclésiastique 35… C’est la plus commune Ville du monde, & où l’étrangeté & différance de Nations se considere le moins : car de sa nature, c’est une Ville rapiécée d’Etrangiers ; chacun y est comme chez soi. Son Prince embrasse toute la Chrétienneté de son autorité. Sa principale Jurisdiction oblige les Etrangiers en leurs maisons, comme ci à son Election propre (a sa volonté), & de tous les Princes & Grands de sa Cour, la considération de l'origine n'a nul poids. La liberté de la Police de Venise & utilité de la trafique la peuple d'Etrangiers ; mais ils y sont comme chez autrui pourtant. Ici ils sont en leurs propres offices & biens & charges ; car c'est le siége des personnes Ecclésiastiques ». A travers ce vieux langage, on entrevoit, ce me semble, quelques idées assez neuves.
Montaigne se plaisoit beaucoup à Rome, & son séjour en cette Ville, dans ce premier voyage, fut de près de cinq mois. Cependant il fait cet aveu : « QUOIQUE j'y aye employé d'art & de soin, je ne l'ai connue que par son visage public, & qu'elle offre au plus chétif étrangier ».
Il étoit fâché d'y trouver un si grand nombre de François, qu'il ne rencontroit presque personne qui ne le saluât en sa langue. L'Ambassadeur de France à Rome étoit en ce tems-là M. d’Elbene. Montaigne , qui , dans tout son Journal, marque un grand respect pour la Religion, crut ne pouvoir se dispenser de rendre au Souverain Pontife l'hommage de sa piété filiale, dans la forme usitée en cette Cour. M. d'Elbene en fit son affaire. Il mena Montaigne & sa compagnie, (notamment M. d'Estissac) à l'Audience du Pape ; ils furent admis à lui baiser les pieds, & le Saint Pere exhorta nommément Montaigne de continuer a la dévotion qu’il avoit toujours portée à l'Eglise & service du Roi très-Chrétien 36 .
Ce Pape, on l’a déja dit, étoit Grégoire XIII, & son Portrait, de la main de Montaigne, qui, non-seulement l’avoit vu de près, mais qui fut encore à portée, pendant tout son séjour à Rome, d'être bien instruit sur son compte, est probablement un des plus vrais, des plus sûrs que l'on puisse avoir. Il ne gâtera rien ici.
« C’EST un très-beau vieillard, dit M. d'une moyenne taille & droite, le visage plein de majesté; une longue barbe blanche, âgé lors de plus de 80 ans, le plus sain pour cet âge & vigoureux qu’il est possible de desirer, sans goute, sans colique, sans mal d'estomach, & sans aucune subjection: d'une nature douce, peu se passionnant des affaires du monde 37, grand bâtisseur , & en cela il lairra à Rome & ailleurs un singulier honneur à sa mémoire; grand aumônier, je dis hors de toute mesure... Les charges publiques pénibles, il les rejette volontiers sur les épaules d'autrui, fuyant à se donner peine. Il prête tant d'audiences qu'on veut : ses réponses sont courtes & résolues, & perd t'on tems à lui combattre sa response par de nouveaux argumans. En ce qu'il juge juste, il se croit; & pour son fils même 38 , qu'il aime furieusemant, il ne s'esbranle pas contre cette sienne Justice. Il avance ses parens, mais sans aucun intérest des droits de l'Eglise qu'il conserve inviolablemant . . . Il a une vie & des mœurs auxquelles il n'y a rien de fort extraordinaire, ni en l'une, ni en l'autre part, toutes fois inclinant beaucoup plus sur le bon ».
On voit après cela Montaigne employer à Rome tout son tems en promenades à pied, & à cheval, en visites, en observations de tout genre. Les Eglises, les Stations, les Processions même, les Sermons; puis les Palais, les Vignes, les Jardins, les amusemens publics, ceux du Carnaval, &c. rien n'étoit négligé. Il vit circoncire un enfant Juif, & il décrit toute l'opération dans le plus grand détail. Il rencontre aux Stations de Saint-Sixte un Ambassadeur Moscovite, le second qui fût venu à Rome, depuis le Pontificat de Paul III; ce Ministre avoit des dépêches de sa Cour pour Venise adressées au Grand Gouverneur de la Seigneurie. La Cour de Moscovie avoit alors si peu de relation avec les autres Puissances de l'Europe, l'on y étoit si mal instruit, qu'on croyoit que Venise étoit du Domaine du Pape.
La Bibliotheque du Vatican, qui ne pouvoit qu'être déja très-riche, étoit une partie trop attrayante pour échapper à Montaigne ; aussi par le compte qu'il en rend, voit-on qu'il eut soin de la fréquenter. C'est-là, sans doute qu'il rencontroit Maldonat, Muret & de pareils hommes, devenus aujourd'hui si rares. Il remarque, comme une singularité, que M. d'Elbene partit de Rome sans avoir vu cette Bibliotheque, pour n’avoir pas voulu faire une politesse au Cardinal Bibliothécaire. Sur quoi il fait cette réflexion où l'on reconnoîtra bien son style: « L'OCCASION, & l’opportunité, ont leurs privileges, & offrent souvant au Peuple ce qu'elles refusent aux Rois. La curiosité s'empêche souvant elle-même, comme fait aussi la grandeur & la puissance ».
Rome seule est pour un véritable Curieux un monde entier à parcourir : c'est une sorte de Mappemonde en relief, où l'on peut voir en abrégé l'Egypte & l'Asie, la Grèce & tout l'Empire Romain, le Monde ancien & moderne. Quand on a bien vu Rome, on a beaucoup voyagé. Montaigne alla voir Ostia, & les Antiquités qui sont sur la route ; mais ce ne fut qu'une course. Il revint tout de suite à Rome continuer ses observations.
On trouvera peut-être peu digne d'un Philosophe, tel que Montaigne, son attention à observer par-tout les femmes assez curieusement; mais cet attrait naturel entroit dans la composition de sa philosophie, qui n'excluoit rien de toute la moralité de l'espece humaine 39. Il voyoit peu de belles femmes à Rome, & il remarque que la beauté plus singuliere se trouvoit entre les mains de celles qui la mettoient en œuvre 40. Cependant il convient ensuite que les Dames Romaines sont communément plus agréables que les nôtres, & qu'il ne s'en voit pas tant de laides qu'en France; mais il ajoute que les Françoises ont meilleure grace.
De tout les détails de son séjour à Rome, celui qui concerne la censure des Essais, n'est pas le moins singulier, & ne peut qu'intéresser beaucoup les amateurs de Montaigne.
pour qu'il lui donnât sa bénédiction, & s’en déclarât le parein, mais qu'il ne voulut être boute-feu d'une guerre qu'il ne pourroit éteindre, & qu'il renvoya les Députés sans réponse. Invent. génér. de l’Hist. de Fr. regne de Henri III.
Le Maître du sacré Palais lui remit ses Essais châtiés selon l'opinion des Docteurs Moines. « IL n'en avoit pu juger, lui dit-il, que par le rapport d'aucun Moine François, n'entendant nullemant notre langue, & se contentoit tant des excuses que je faisois sur chaque article d'animadversion que lui avoit laissée ce François, qu’il remit à ma conscience de r'habiller ce que je verrois estre de mauvais goust. Je le suppliai au rebours qu’il suivit l'opinion de celui qui l’avoit jugé, avouant en aucunes choses, comme d'avoir usé du mot de fortune, d'avoir nommé (cité) des Poëtes hérétiques (c'est-à-dire profanes), d'avoir excusé Julian (l'Empereur Julien dit l'Apostat ), & l'animadversion sur ce que celui qui prioit devoit être exempt de vicieuse inclination pour ce tems [quod subolet Jansenisnum]; Item, d'estimer cruauté ce qui est au-delà de mort simple 41; Item, qu'il falloit nourrir un enfant à tout faire, & autres telles choses: Que c'estoit mon opinion, & que c'estoint choses que j'avois mises n'estimant que ce fuissent erreurs. A d'autres, niant que le Correcteur eut entendu ma conception. Ledit Maestro qui est un habile homme m'excusoit fort & me vouloit faire sentir qu'il n'estoit pas fort de l'avis de cette réformation, & plaidoit fort ingénieusement pour moi en ma présence, contre un autre qui me combattoit, Italien aussi ».
Voilà ce qui se passa dans l'explication que Montaigne eut chez le Maître du sacré Palais au sujet de la censure de son Livre ; mais lorsqu'avant son départ de Rome, il prit congé de ce Prélat & de son Compagnon, on lui tint un autre langage. « ILS me prierent, dit-il, de n'avoir aucun égard a la censure de mon Livre, en laquelle d'autres François les avoint avertis qu'il y avoit plusieurs sottises; ajoutant, qu'ils honoroint mon intention & affection envers l'Eglise, & ma suffisance; & estimoint tant de ma franchise & conscience, qu'ils remettoint à moi-même de retrancher en mon Livre, quand je le voudrois réimprimer, ce que j'y trouverois de trop licentieux, & entr’autres choses, les mots de fortune. [Il me sembla les laisser fort contens de moi] : & pour s'excuser de ce qu'ils avoint ainsi curieusemant vu mon livre, & condamné en quelque chose, m'alléguerent plusieurs Livres de notre tems de Cardinaux & Religieux de très-bonne réputation, censurés pour quelques telles imperfections qui ne touchoint nullemant la réputation de l'Auteur, ni à l'œuvre en gros ; me priarent d'aider à l'Eglise par mon éloquence (ce sont leurs mots de courtoisie), & de faire demeure en cette Ville paisible & hors de trouble avec eux ».
Après un jugement si mitigé Montaigne naturellement ne dut pas se presser beaucoup de corriger ses Essais. D'ailleurs, comme nous l'avons fait voir, ce n’étoit pas son usage. Il ajoutoit volontiers, mais ne corrigeoit ni ne retranchoit rien, en sorte qu'il y a lieu de croire que nous avons les deux premiers Livres des Essais, tels qu’ils étoient avant l'examen de Rome, excepté les additions qu'il y a faites.
Un intérêt encore plus pressant pour Montaigne & qui paroît l'avoir beaucoup occupé, c'est la grace que le Majordome du Pape, Philippe Musotti 42, qui l'avoit pris en singuliere amitié, lui fit obtenir par l’autorité du Saint-Pere. Nous parlons des Lettres de Citoyen Romain, qui flattoient si singuliérement son amour-propre ou sa fantaisie qu'il ne peut s'en taire. Ces Lettres obtenues, il ne tarda point à quitter Rome. Il alla voir auparavant Tivoli; & la comparaison qu'il fait des eaux, des beautés naturelles de ce lieu charmant, avec celles de Pratolino & de quelques autres endroits, est du goût le mieux raisonné. Montaigne en sortant de Rome prit le chemin de Lorette. Il passa, par Narni, Spolette, Foligno, Macerata, & autres lieux dont il ne dit qu'un mot. Etant encore à Lorette, il faisoit son compte d'aller à Naples qu'il avoit bien envie de voir. Les circonstances l'empêcherent de faire ce voyage. S'il l’eût fait, Dieu sait combien il eût visité les eaux de Bayes & de Pouzzols. La perspective des eaux de Lucques lui fit sans doute changer sa marche. Ainsi de Lorette on le voit se porter directement à Ancone, Sinigaglia, Fano, Fossombrone, Urbin, &c. Il repasse à Florence, sans s'y arrêter, tourne vers Pistoye, de cette Ville à Lucques, enfin au Bagno della Villa, où il arrive au commencement de Mai (1581), & s'établit pour prendre les eaux.
C'est-là que Montaigne, de sa seule ordonnance, s'impose la résidence & l'usage de ces eaux de la façon la plus stricte. Il ne parle plus que de son régime, des effets successifs que les eaux font sur lui, de la maniere dont il les prenoit chaque jour; en un mot, il n'omet aucune des plus petites circonstances concernant son habitude physique, & l’opération journaliere de ses boissons, de ses douches, &c. Ce n'est plus le Journal d'un voyageur qu'on va lire ; c'est le Mémoire d'un malade attentif à tous les procédés du remede dont il use à discrétion, aux plus petits incidens de son action sur son être & de son état actuel: enfin c'est un compte bien circonstancié qu'il semble rendre à son Médecin pour l’instruire & le consulter tant sur son état, que sur l'effet des eaux. Il est vrai que Montaigne, en se livrant à tous ces fastidieux détails, prévient que : « Comme il s'est autrefois repenti de n'avoir pas écrit plus particulierement sur les autres Bains, ce qui auroit pu lui servir de regle & d'exemple pour tous ceux qu'il auroit vus dans la fuite, il veut cette fois s'étendre & se mettre au large sur cette matiere ». Mais la meilleure raison pour nous, c’est qu'il n'écrivoit que pour lui. On trouve pourtant ici bien des traits qui de tems en tems peignent le local & les mœurs du pays.
La plus grande partie de ce morceau qui est long, c’est-a-dire toute sa résidence à ces eaux, & le reste de son Journal, jusqu'à la premiere Ville où retournant en France il trouve qu'on parle François, sont en Italien, parce qu'il vouloit s’exercer dans cette langue. Il a donc ici fallu traduire Montaigne pour ceux qui ne l'auroient pas entendu. :
Au reste, dans la Relation du séjour assez long, qu'il fit aux bains della Villa, l'ennui de son Journal diététique est egayé par la description d’un Bal villageois qu’il y donne, & par les galateries dont il s'amuse. On pourra même être édifié de son attention pour Divizia, pauvre Paysanne, qui, sans culture, étoit Poëte & de plus improvisatrice. Il avoue, à la vérité, que jusqu’alors, par le peu de communication qu’il avoit eue avec les habitans du lieu, il n'avoit gueres bien soutenu la réputation d'esprit & d'habileté qu'on lui avoit faite. Cependant il fut invité, pressé même, de vouloir bien assister à une consultation de Médecins qui se fit pour le Neveu d'un Cardinal; alors sur les lieux parce qu'on étoit résolu de s’en rapporter à sa décision. Il en rioit, dit-il, en lui-même 43; mais pareille chose lui étoit arrivée plus d'une fois à ces eaux & même à Rome.
Montaigne, pour faire quelque trève aux remedes, prend congé des eaux repasse à Pistoye, revient à Florence pour la troisiéme fois, & y séjourne quelque tems. Il y voit des Processions, des courses de Chars, la course des Barbes, & la singuliere Revue de toutes les Villes du Grand Duché représentées par des Estaffiers, dont la personne n’imposoit gueres. Il trouve dans la Librairie des Juntes le Testament de Boccace, & il en rapporte les principales dispositions, qui font voir à quelle misere étoit réduit cet Ecrivain encore aujourd'hui si célèbre. Montaigne passe de Florence à Pise dont il fait la description. Mais, sans aller plus loin, observons ici qu'on pourra le trouver un peu crédule à l’égard du merveilleux que les Italiens se plaisaient volontiers à répandre, & que sa philosophie sur ce point n'est pas toujours assez ferme. Il fait quelque séjour à Pise & va voir ses Bains; il retourne ensuite à Lucques, y séjourne & décrit aussi cette Ville. De Lucques, il revient aux Bains della Villa, pour y reprendre les eaux. Il reprend en même-tems son Histoire Thermale & diététique, ses détails valétudinaires, médicinaux, &c.
Cette attention si minutieuse & si constante de Montaigne sur sa santé, sur lui-même, pourroit le faire soupçonner de cette excessive crainte de la mort qui dégénere en pusillanimité. Nous croyons plutôt que c'étoit la crainte de la taille, opération très-redoutée justement formidable alors; ou peut-être, pensoit-il, comme le Poëte Grec, dont Cicéron rapporte ce mot : « Je ne veux pas mourir, mais il me seroit fort indifférent d'être mort 44 » . Au reste il faut l'entendre lui-même s'expliquer fort nettement sur cela.
« IL y auroit trop de foiblesse & de lâcheté de ma part si, certain de me retrouver toujours dans le cas de périr de cette maniere 45, & la mort s'approchant à tous les instans, je ne faisois pas mes efforts, avant d'en être là, pour pouvoir la supporter sans peine, quand le moment sera venu. Car la raison nous prescrit de recevoir joyeusement le bien qu'il plaît à Dieu de nous envoyer. Or, le seul remede, la seule regle & l'unique science pour eviter les maux qui assiegent l'homme de toutes parts & à toute heure, quels qu'ils soient, c'est de se résoudre à les souffrir humainement, ou à les terminer courageusement promptement 46 ».
Il étoit encore aux Eaux della Villa, le 7 Septembre [1581], lorsqu'il apprit par une Lettre de Bordeaux, qu'on l'avoit élu Maire de cette Ville le 1 Août précédent. Cette nouvelle lui fit hâter son départ de Lucques il prit la route de Rome.
Montaigne de retour à Rome y fit encore quelque séjour dont on voit ici le détail. C'est-là 47 qu'il reçut les Lettres des Jurats de Bordeaux qui lui notifioient son Election à la Mairie de cette Ville, & l'invitoient à s'y rendre au plutôt. Il en partit accompagné du jeune d'Estissac, & de plusieurs autres Gentils-hommes qui le reconduisirent assez loin, mais dont aucun ne le suivit, pas même son Compagnon de voyage.
Sa route dans laquelle il retrouva l'hiver, & qu'il fit avec une santé chancelante, puisqu'il rendoit de tems en tems du sable ou des pierres, fut par Ronsiglione, San-chirico, Sienne, Pontalcé, Luques & Massa di carrara. Il avoit fort envie de paisser à Gênes, & il n'y va point par les raisons qu'il rapporte. Il prend par Pontemolle & Fournoue, laisse Cremone, & vient à Plaisance, dont il donne une courte description. Il voit Pavie & sa Chartreuse, qu'il décrit aussi sommairement, passe à Milan sans s'y arrêter, & de là par Novarre & Verceil, il arrive à Turin, que l'on ne peut, reconnoître dans l’idée mesquine qu'il en donne. Novaleze, le Mont-Cenis, Montmelian, Chambery, n'ont qu'un trait de plume. Il passe par la Bresse, & arrive à Lyon, Ville qui lui plut beaucoup à la voir: c'est le seul mot qu'il en dit. De Lyon, il traverse l'Auvergne & le haut Limousin pour entrer dans le Périgord; & il se rend par Périgueux au Château de Montaigne – LONGAE finis chartæque viæque. Hor.
P.S. ON finissoit d'imprimer ce Discours, quand M. Capperonnier, Garde de la Bibliothéque du Roi a reçu de Bordeaux une Lettre concernant la famille de Montaigne, dont il a bien voulu nous faire part. Cette Lettre nous apprend qu'il existe encore à Bordeaux une famille du nom de Montaigne, qui est précisément la même que celle de l'Auteur des Essais. En voici la filiation.
« MICHEL DE MONTAIGNE étoit fils de Pierre Eiquem, Seigneur de Montaigne & Maire de Bordeaux. Pierre avoit trois freres, & deux sont morts sans postérité. Le troisiéme, Raimond Eiquem de Montaigne, Seigneur de Bussaguet, étoit par conséquent oncle paternel de Michel de Montaigne. Il avoit épousé une Adrienne de la Chassaigne, dont il eut quatre enfans, & entre autres, Geoffroy Eiquem de Montaigne, Seigneur de Bussaguet, Confeiller au Parlement de Bordeaux comme son pere. C'est de ce Geoffroy que descend la maison de Montaigne actuellement existante en Guyenne dont le dernier rejetton a épousé Mademoiselle de Galatheau ».
L'Auteur de cette Lettre (M. de la Blancherie) assure qu'il n'écrit que d'après les Pieces justificatives qu'il a sous les yeux. On trouve dans la Bibliotheque de du Verdier, Tome II., page 143. (Editon de M. Rigoley de Juvigny, Paris 1773) un Président de Montpellier du nom de Montagne & du même tems que l'Auteur des Essais : homme docte, dit le Bibliographe, & qui avoit écrit l’Histoire de la Roine d'Ecosse (apparemment Marie Stuart), non encore imprimée. Mais il ne paroît pas qu'il fût de la même famille, & du Verdier a grand soin d'en faire la distinction.
34. La Philosophie qui n’est que discoureuse n’est exclusive d’aucunes miseres, d’aucunes petitesses humaines, & sur-tout de la vanité. Le ridicule est de la montrer trop ouvertement, même en voulant la cacher ; ou de bâtir l’œuvre de sa gloire par tous les petits moyens que l’on employe à présent, & qui se décèlent d’eux-mêmes. Montaigne a du moins l’avantage que sa vanité plus sincere & plus franche choque moins qu’une vanité hypocrite. On a dit qu’après la bravoure rien n’étoit plus brave que l’aveu de la poltronnerie.
35. Deus nobis haec otia fecit. Virg. Ecl.I.
36. Henri III.
37. En effet, quoique Montaigne écrive qu'il vit à Saint-Pierre du Vatican des enseignes prises sur les Huguenots par les troupes de Henri III, ce qui fait assez voir la part que Rome prenoit à nos troubles, comme il est observé dans les notes : quoique l'abominable boucherie de la Saint-Barthelemy se soit faite sous le Pontificat de ce Pape, Deserre, Historien Huguenot, & l’un des moins modérés ,dit expressément qu'en 1584 on présenta à Grégoire XIII le plan de la Ligue,
38. Ce Pape avoit été marié.
39. Le mot de Terence, Homo sum, humani a me nihil alienum : ce mot plein de sens & devenu si trivial, n'eut peut-être jamais une application plus utile ou d'une précision plus exacte, que pour notre Auteur. Car ses spéculations embrassant toute l'étendue de l’humanité, il étoit aussi simplement spectateur du sexe destiné à plaire par les agrémens extérieurs, (formarum elegans spectator), qu'observateur assidu de l'autre.
40. On a fait depuis long-tems la même remarque à Paris.
41. L'Auteur Italien du Livre qui traite des Délits & des Peines, n'auroit pas trouvé cette morale trop relâchée, puisqu'il pense de même.
42. C'est apparemment la reconnoissance qui n'a pas permis à Montaigne d'omettre le nom du Majordome; mais comme, il n'est pas moins intéressant de savoir le nom du Prélat qui défendoit si bien ses Essais, le Dominicain qui étoit alors Maître du sacré Palais, s'appelloit Sisto Fabri. On sait que depuis S. Dominique qui fit créer cet Office par le Pape Honorius III, c’est toujours un Religieux de cet Ordre qui en est revêtu.
43. Il étoit bien singulier, en effet, que l’homme le plus incrédule en Médecine fût pris pour juge en pareille matiere; mais comme il croyoit aux eaux minérales; on le supposoit orthodoxe sur les autres points.
44. Emori nolo, sed me esse mortuum nihili æstimo. Epicharme.
45. De la pierre ou de la gravelle.
46. C'est-à-dire, (comme il est expliqué dans la note relative à cette, réflexion, tome 3, p. 271) en s'abandonnant à la nature & lui laissant exercer tout son pouvoir sur nous, sans combattre les progrès du mal par des remedes, ou par des opérations douloureuses, dont une prompte mort nous délivre. Il se disoit peut-être intérieurement comme un Poëte moderne : Ah ! non est tanto digna dolore salus.
47. Non à Venise, comme l'écrit, d’après de Thou, le P. Niceron, copié par Pesselier dans l'Eloge Historique qu'il a mis à la tête de l'Esprit de Montaigne.