Justine ou les Malheurs de la vertu/Première partie

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Dédicace Sade  —  Justine ou les Malheurs de la vertu Deuxième partie


Première partie

Le chef-d’œuvre de la philosophie serait de développer les moyens dont la Providence se sert pour parvenir aux fins qu’elle se propose sur l’homme, et de tracer, d’après cela, quelques plans de conduite qui pussent faire connaître à ce malheureux individu bipède la manière dont il faut qu’il marche dans la carrière épineuse de la vie, afin de prévenir les caprices bizarres de cette fatalité à laquelle on donne vingt noms différents, sans être encore parvenu ni à la connaître, ni à la définir.

Si, plein de respect pour nos conventions sociales, et ne s’écartant jamais des digues qu’elles nous imposent, il arrive, malgré cela, que nous n’ayons rencontré que des ronces, quand les méchants ne cueillaient que des roses, des gens privés d’un fond de vertus assez constaté pour se mettre au-dessus de ces remarques ne calculeront-ils pas alors qu’il vaut mieux s’abandonner au torrent que d’y résister ? Ne diront-ils pas que la vertu, quelque belle qu’elle soit, devient pourtant le plus mauvais parti qu’on puisse prendre, quand elle se trouve trop faible pour lutter contre le vice, et que dans un siècle entièrement corrompu, le plus sûr est de faire comme les autres ? Un peu plus instruits, si l’on veut, et abusant des lumières qu’ils ont acquises, ne diront-ils pas avec l’ange Jesrad, de Zadig, qu’il n’y a aucun mal dont il ne naisse un bien, et qu’ils peuvent, d’après cela, se livrer au mal, puisqu’il n’est dans le fait qu’une des façons de produire le bien ? N’ajouteront-ils pas qu’il est indifférent au plan général, que tel ou tel soit bon ou méchant de préférence ; que si le malheur persécute la vertu et que la prospérité accompagne le crime, les choses étant égales aux vues de la nature, il vaut infiniment mieux prendre parti parmi les méchants qui prospèrent, que parmi les vertueux qui échouent ? Il est donc important de prévenir ces sophismes dangereux d’une fausse philosophie ; essentiel de faire voir que les exemples de vertu malheureuse, présentés à une âme corrompue, dans laquelle il reste pourtant quelques bons principes, peuvent ramener cette âme au bien tout aussi sûrement que si on lui eût montré dans cette route de la vertu les palmes les plus brillantes et les plus flatteuses récompenses. Il est cruel sans doute d’avoir à peindre une foule de malheurs accablant la femme douce et sensible qui respecte le mieux la vertu, et d’une autre part l’affluence des prospérités sur ceux qui écrasent ou mortifient cette même femme. Mais s’il naît cependant un bien du tableau de ces fatalités, aura-t-on des remords de les avoir offertes ? Pourra-t-on être fâché d’avoir établi un fait, d’où il résultera pour le sage qui lit avec fruit la leçon si utile de la soumission aux ordres de la Providence, et l’avertissement fatal que c’est souvent pour nous ramener à nos devoirs que le Ciel frappe à côté de nous l’être qui nous paraît le mieux avoir rempli les siens ?

Tels sont les sentiments qui vont diriger nos travaux, et c’est en considération de ces motifs que nous demandons au lecteur de l’indulgence pour les systèmes erronés qui sont placés dans la bouche de plusieurs de nos personnages, et pour les situations quelquefois un peu fortes, que, par amour pour la vérité, nous avons dû mettre sous ses yeux.


Mme la comtesse de Lorsange était une de ces prêtresses de Vénus dont la fortune est l’ouvrage d’une jolie figure et de beaucoup d’inconduite, et dont les titres, quelque pompeux qu’ils soient, ne se trouvent que dans les archives de Cythère, forgés par l’impertinence qui les prend, et soutenus par la sotte crédulité qui les donne : brune, une belle taille, des yeux d’une singulière expression ; cette incrédulité de mode, qui, prêtant un sel de plus aux passions, fait rechercher avec plus de soin les femmes en qui on la soupçonne ; un peu méchante, aucun principe, ne croyant de mal à rien, et cependant pas assez de dépravation dans le cœur pour en avoir éteint la sensibilité ; orgueilleuse, libertine : telle était Mme de Lorsange.

Cette femme avait reçu néanmoins la meilleure éducation : fille d’un très gros banquier de Paris, elle avait été élevée avec une sœur nommée Justine, plus jeune qu’elle de trois ans, dans une des plus célèbres abbayes de cette capitale, où jusqu’à l’âge de douze et de quinze ans, aucun conseil, aucun maître, aucun livre, aucun talent n’avaient été refusés ni à l’une ni à l’autre de ces deux sœurs.

A cette époque fatale pour la vertu de deux jeunes filles, tout leur manqua dans un seul jour : une banqueroute affreuse précipita leur père dans une situation si cruelle, qu’il en périt de chagrin. Sa femme le suivit un mois après au tombeau. Deux parents froids et éloignés délibérèrent sur ce qu’ils feraient des jeunes orphelines ; leur part d’une succession absorbée par les créances se montait à cent écus pour chacune. Personne ne se souciant de s’en charger, on leur ouvrit la porte du couvent, on leur remit leur dot, les laissant libres de devenir ce qu’elles voudraient.

Mme de Lorsange, qui se nommait pour lors Juliette, et dont le caractère et l’esprit étaient, à fort peu de chose près, aussi formés qu’à trente ans, âge qu’elle atteignait lors de l’histoire que nous allons raconter, ne parut sensible qu’au plaisir d’être libre, sans réfléchir un instant aux cruels revers qui brisaient ses chaînes. Pour Justine, âgée, comme nous l’avons dit, de douze ans, elle était d’un caractère sombre et mélancolique, qui lui fit bien mieux sentir toute l’horreur de sa situation. Douée d’une tendresse, d’une sensibilité surprenante, au lieu de l’art et de la finesse de sa sœur, elle n’avait qu’une ingénuité, une candeur qui devaient la faire tomber dans bien des pièges. Cette jeune fille, à tant de qualités, joignait une physionomie douce, absolument différente de celle dont la nature avait embelli Juliette ; autant on voyait d’artifice, de manège, de coquetterie dans les traits de l’une, autant on admirait de pudeur, de décence et de timidité dans l’autre ; un air de vierge, de grands yeux bleus, pleins d’âme et d’intérêt, une peau éblouissante, une taille souple et flexible, un organe touchant, des dents d’ivoire et les plus beaux cheveux blonds, voilà l’esquisse de cette cadette charmante, dont les grâces naïves et les traits délicats sont au-dessus de nos pinceaux.

On leur donna vingt-quatre heures à l’une et à l’autre pour quitter le couvent, leur laissant le soin de se pourvoir, avec leurs cent écus, où bon leur semblerait. Juliette, enchantée d’être sa maîtresse, voulut un moment essuyer les pleurs de Justine, puis voyant qu’elle n’y réussirait pas, elle se mit à la gronder au lieu de la consoler ; elle lui reprocha sa sensibilité ; elle lui dit, avec une philosophie très au-dessus de son âge, qu’il ne fallait s’affliger dans ce monde-ci que de ce qui nous affectait personnellement ; qu’il était possible de trouver en soi-même des sensations physiques d’une assez piquante volupté pour éteindre toutes les affections morales dont le choc pourrait être douloureux ; que ce procédé devenait d’autant plus essentiel à mettre en usage que la véritable sagesse consistait infiniment plus à doubler la somme de ses plaisirs qu’à multiplier celle de ses peines ; qu’il n’y avait rien, en un mot, qu’on ne dût faire pour émousser dans soi cette perfide sensibilité, dont il n’y avait que les autres qui profitassent, tandis qu’elle ne nous apportait que des chagrins. Mais on endurcit difficilement un bon cœur, il résiste aux raisonnements d’une mauvaise tête, et ses jouissances le consolent des faux brillants du bel esprit.

Juliette, employant d’autres ressources, dit alors à sa sœur qu’avec l’âge et la figure qu’elles avaient l’une et l’autre, il était impossible qu’elles mourussent de faim. Elle lui cita la fille d’une de leurs voisines, qui, s’étant échappée de la maison paternelle, était aujourd’hui richement entretenue et bien plus heureuse, sans doute, que si elle fût restée dans le sein de sa famille ; qu’il fallait bien se garder de croire que ce fût le mariage qui rendît une jeune fille heureuse ; que captive sous les lois de l’hymen, elle avait, avec beaucoup d’humeur à souffrir, une très légère dose de plaisirs à attendre ; au lieu que, livrées au libertinage, elles pourraient toujours se garantir de l’humeur des amants, ou s’en consoler par leur nombre.

Justine eut horreur de ces discours ; elle dit qu’elle préférait la mort à l’ignominie, et quelques nouvelles instances que lui fît sa sœur, elle refusa constamment de loger avec elle dès qu’elle la vit déterminée à une conduite qui la faisait frémir.

Les deux jeunes filles se séparèrent donc, sans aucune promesse de se revoir, dès que leurs intentions se trouvaient si différentes. Juliette qui allait, prétendait-elle, devenir une grande dame, consentirait-elle à recevoir une petite fille dont les inclinations vertueuses mais basses seraient capables de la déshonorer ? Et de son côté, Justine voudrait-elle risquer ses mœurs dans la société d’une créature perverse qui allait devenir victime de la crapule et de la débauche publique ? Toutes deux se firent donc un éternel adieu, et toutes deux quittèrent le couvent dès le lendemain.

Justine, caressée lors de son enfance par la couturière de sa mère, croit que cette femme sera sensible à son malheur ; elle va la trouver, elle lui fait part de ses infortunes, elle lui demande de l’ouvrage… à peine la reconnaît-on ; elle est renvoyée durement.

— Oh, ciel ! dit cette pauvre créature, faut-il que les premiers pas que je fais dans le monde soient déjà marqués par des chagrins ! Cette femme m’aimait autrefois, pourquoi me rejette-t-on aujourd’hui ? Hélas ! c’est que je suis orpheline et pauvre ; c’est que je n’ai plus de ressources dans le monde, et que l’on n’estime les gens qu’en raison des secours et des agréments que l’on s’imagine en recevoir.

Justine, en larmes, va trouver son curé ; elle lui peint son état avec l’énergique candeur de son âge… Elle était en petit fourreau blanc ; ses beaux cheveux négligemment repliés sous un grand bonnet ; sa gorge à peine indiquée, cachée sous deux ou trois aunes de gaze ; sa jolie mine un peu pâle à cause des chagrins qui la dévoraient ; quelques larmes roulaient dans ses yeux et leur prêtaient encore plus d’expression.

— Vous me voyez, monsieur, dit-elle au saint ecclésiastique…, oui, vous me voyez dans une position bien affligeante pour une jeune fille ; j’ai perdu mon père et ma mère… Le Ciel me les enlève à l’âge où j’avais le plus besoin de leur secours… Ils sont morts ruinés, monsieur ; nous n’avons plus rien… Voilà tout ce qu’ils m’ont laissé, continua-t-elle, en montrant ses douze louis… et pas un coin pour reposer ma pauvre tête… Vous aurez pitié de moi, n’est-ce pas, monsieur ! Vous êtes le ministre de la religion, et la religion fut toujours la vertu de mon cœur ; au nom de ce Dieu que j’adore et dont vous êtes l’organe, dites-moi, comme un second père, ce qu’il faut que je fasse… ce qu’il faut que je devienne ?

Le charitable prêtre répondit en lorgnant Justine que la paroisse était bien chargée ; qu’il était difficile qu’elle pût embrasser de nouvelles aumônes, mais que si Justine voulait le servir, que si elle voulait faire le gros ouvrage, il y aurait toujours dans sa cuisine un morceau de pain pour elle. Et, comme en disant cela, l’interprète des dieux lui avait passé la main sous le menton, en lui donnant un baiser beaucoup trop mondain pour un homme d’Église, Justine, qui ne l’avait que trop compris, le repoussa en lui disant :

— Monsieur, je ne vous demande ni l’aumône ni une place de servante ; il y a trop peu de temps que je quitte un état au-dessus de celui qui peut faire désirer ces deux grâces pour être réduite à les implorer ; je sollicite les conseils dont ma jeunesse et mes malheurs ont besoin, et vous voulez me les faire acheter un peu trop cher.

Le pasteur, honteux d’être dévoilé, chassa promptement cette petite créature, et la malheureuse Justine, deux fois repoussée dès le premier jour qu’elle est condamnée à l'isolisme, entre dans une maison où elle voit un écriteau, loue un petit cabinet garni au cinquième, le paye d’avance, et s’y livre à des larmes d’autant plus amères qu’elle est sensible et que sa petite fierté vient d’être cruellement compromise.

Nous permettra-t-on de l’abandonner quelque temps ici, pour retourner à Juliette, et pour dire comment, du simple état d’où nous la voyons sortir, et sans plus avoir de ressources que sa sœur, elle devint pourtant, en quinze ans, femme titrée, possédant trente mille livres de rente, de très beaux bijoux, deux ou trois maisons tant à la ville qu’à la campagne, et, pour l’instant, le cœur, la fortune et la confiance de M. de Corville, conseiller d’État, homme dans le plus grand crédit et à la veille d’entrer dans le ministère ? La carrière fut épineuse, on n’en doute assurément pas : c’est par l’apprentissage le plus honteux et le plus dur que ces demoiselles-là font leur chemin ; et telle est dans le lit d’un prince aujourd’hui, qui porte peut-être encore sur elle les marques humiliantes de la brutalité des libertins entre les mains desquels sa jeunesse et son inexpérience la jetèrent.

En sortant du couvent, Juliette alla trouver une femme qu’elle avait entendu nommer à cette jeune amie de son voisinage ; pervertie comme elle avait envie de l’être et pervertie par cette femme, elle l’aborde avec son petit paquet sous le bras, une lévite bleue bien en désordre, des cheveux traînants, la plus jolie figure du monde, s’il est vrai qu’à de certains yeux l’indécence puisse avoir des charmes ; elle conte son histoire à cette femme, et la supplie de la protéger comme elle a fait de son ancienne amie.

— Quel âge avez-vous ? lui demande la Duvergier.

— Quinze ans dans quelques jours, madame, répondit Juliette.

— Et jamais nul mortel…, continua la matrone.

— Oh ! non, madame, je vous le jure, répliqua Juliette.

— Mais c’est que quelquefois dans ces couvents, dit la vieille… un confesseur, une religieuse, une camarade… Il me faut des preuves sûres.

— Il ne tient qu’à vous de vous les procurer, madame, répondit Juliette en rougissant.

Et la duègne s’étant affublée d’une paire de lunettes, et ayant avec scrupule visité les choses de toutes parts :

— Allons, dit-elle à la jeune fille, vous n’avez qu’à rester ici, beaucoup d’égards pour mes conseils, un grand fonds de complaisance et de soumission pour mes pratiques, de la propreté, de l’économie, de la candeur vis-à-vis de moi, de la politique envers vos compagnes, et de la fourberie avec les hommes, avant dix ans je vous mettrai en état de vous retirer dans un troisième, avec une commode, un trumeau, une servante ; et l’art que vous aurez acquis chez moi vous donnera, de quoi vous procurer le reste.

Ces recommandations faites, la Duvergier s’empare du petit paquet de Juliette ; elle lui demande si elle n’a point d’argent, et celle-ci lui ayant trop franchement avoué qu’elle avait cent écus, la chère maman les confisque en assurant sa nouvelle pensionnaire qu’elle placera ce petit fonds à la loterie pour elle, mais qu’il ne faut pas qu’une jeune fille ait de l’argent :

— C’est, lui dit-elle, un moyen de faire le mal, et dans un siècle aussi corrompu, une fille sage et bien née doit éviter avec soin tout ce qui peut l’entraîner dans quelque piège. C’est pour votre bien que je vous parle, ma petite, ajouta la duègne, et vous devez me savoir gré de ce que je fais.

Ce sermon fini, la nouvelle venue est présentée à ses compagnes ; on lui indique sa chambre dans la maison, et dès le lendemain ses prémices sont en vente.

En quatre mois, la marchandise est successivement vendue à près de cent personnes ; les uns se contentent de la rose, d’autres plus délicats ou plus dépravés (car la question n’est pas résolue) veulent épanouir le bouton qui fleurit à côté. Chaque fois, la Duvergier rétrécit, rajuste, et pendant quatre mois ce sont toujours des prémices que la friponne offre au public. Au bout de cet épineux noviciat, Juliette obtient enfin des patentes de sœur converse ; de ce moment, elle est réellement reconnue fille de la maison ; dès lors elle en partage les peines et les profits. Autre apprentissage : si dans la première école, à quelques écarts près, Juliette a servi la nature, elle en oublie les lois dans la seconde ; elle y corrompt entièrement ses mœurs ; le triomphe qu’elle voit obtenir au vice dégrade totalement son âme ; elle sent que, née pour le crime, au moins doit-elle aller au grand et renoncer à languir dans un état subalterne, qui, en lui faisant faire les mêmes fautes, en l’avilissant également, ne lui rapporte pas, à beaucoup près, le même profit. Elle plaît à un vieux seigneur fort débauché, qui ne la fait venir d’abord que pour l’affaire du moment ; elle a l’art de s’en faire magnifiquement entretenir ; elle paraît enfin aux spectacles, aux promenades, à côté des cordons bleus de l’ordre de Cythère ; on la regarde, on la cite, on l’envie, et la fine créature sait si bien s’y prendre, qu’en moins de quatre ans elle ruine six hommes, dont le plus pauvre avait cent mille écus de rente. Il n’en fallait pas davantage pour faire sa réputation ; l’aveuglement des gens du monde est tel, que plus une de ces créatures a prouvé sa malhonnêteté, plus on est envieux d’être sur sa liste ; il semble que le degré de son avilissement et de sa corruption devienne la mesure des sentiments que l’on ose afficher pour elle.

Juliette venait d’atteindre sa vingtième année, lorsqu’un certain comte de Lorsange, gentilhomme angevin, âgé d’environ quarante ans, devint tellement épris d’elle, qu’il résolut de lui donner son nom : il lui reconnut douze mille livres de rente, lui assura le reste de sa fortune s’il venait à mourir avant elle ; lui donna une maison, des gens, une livrée, et une sorte de considération dans le monde, qui parvint en deux ou trois ans à faire oublier ses débuts.

Ce fut ici que la malheureuse Juliette, oubliant tous les sentiments de sa naissance et de sa bonne éducation, pervertie par de mauvais conseils et des livres dangereux, pressée de jouir seule, d’avoir un nom et point de chaînes, osa se livrer à la coupable idée d’abréger les jours de son mari. Ce projet odieux conçu, elle le caressa ; elle le consolida malheureusement dans ces moments dangereux où le physique s’embrase aux erreurs du moral ; instants où l’on se refuse d’autant moins qu’alors rien ne s’oppose à l’irrégularité des vœux ou à l’impétuosité des désirs, et que la volupté reçue n’est vive qu’en raison de la multitude des freins qu’on brise, ou de leur sainteté. Le songe évanoui, si l’on redevenait sage, l’inconvénient serait médiocre, c’est l’histoire des torts de l’esprit ; on sait bien qu’ils n’offensent personne, mais on va plus loin, malheureusement. Que sera-ce, ose-t-on se dire, que la réalisation de cette idée, puisque son seul aspect vient d’exalter, vient d’émouvoir si vivement ? On vivifie la maudite chimère, et son existence est un crime.

Mme de Lorsange exécuta, heureusement pour elle, avec tant de secret, qu’elle se mit à l’abri de toute poursuite, et qu’elle ensevelit avec son époux les traces du forfait épouvantable qui le précipitait au tombeau.

Redevenue libre et comtesse, Mme de Lorsange reprit ses anciennes habitudes ; mais se croyant quelque chose dans le monde, elle mit à sa conduite un peu moins d’indécence. Ce n’était plus une fille entretenue, c’était une riche veuve qui donnait de jolis soupers, chez laquelle la cour et la ville étaient trop heureuses d’être admises ; femme décente en un mot et qui néanmoins couchait pour deux cents louis, et se donnait pour cinq cents par mois.

Jusqu’à vingt-six ans, Mme de Lorsange fit encore de brillantes conquêtes ; elle ruina trois ambassadeurs étrangers, quatre fermiers généraux, deux évêques, un cardinal et trois chevaliers des Ordres du roi ; mais comme il est rare de s’arrêter après un premier délit, surtout quand il a tourné heureusement, la malheureuse Juliette se noircit de deux nouveaux crimes semblables au premier ; l’un pour voler un de ses amants qui lui avait confié une somme considérable, ignorée de la famille de cet homme, et que Mme de Lorsange put mettre à l’abri par cette affreuse action ; l’autre pour avoir plus tôt un legs de cent mille francs qu’un de ses adorateurs lui faisait au nom d’un tiers, chargé de rendre la somme après décès. A ces horreurs, Mme de Lorsange joignait trois ou quatre infanticides. La crainte de gâter sa jolie taille, le désir de cacher une double intrigue, tout lui fit prendre la résolution d’étouffer dans son sein la preuve de ses débauches ; et ces forfaits ignorés comme les autres n’empêchèrent pas cette femme adroite et ambitieuse de trouver journellement de nouvelles dupes.

Il est donc vrai que la prospérité peut accompagner la plus mauvaise conduite, et qu’au milieu même du désordre et de la corruption, tout ce que les hommes appellent le bonheur peut se répandre sur la vie ; mais que cette cruelle et fatale vérité n’alarme pas ; que l’exemple du malheur poursuivant partout la vertu, et que nous allons bientôt offrir, ne tourmente pas davantage les honnêtes gens. Cette félicité du crime est trompeuse, elle n’est qu’apparente ; indépendamment de la punition bien certainement réservée par la Providence à ceux qu’ont séduits ces succès, ne nourrissent-ils pas au fond de leur âme un ver qui, les rongeant sans cesse, les empêche d’être réjouis de ces fausses lueurs, et ne laisse en leur âme, au lieu de délices, que le souvenir déchirant des crimes qui les ont conduits où ils sont ? A l’égard de l’infortuné que le sort persécute, il a son cœur pour consolation, et les jouissances intérieures que lui procurent ses vertus le dédommagent bientôt de l’injustice des hommes.

Tel était donc l’état des affaires de Mme de Lorsange, lorsque M. de Corville, âgé de cinquante ans, jouissant du crédit et de la considération que nous avons peints plus haut, résolut de se sacrifier entièrement pour cette femme et de la fixer à jamais à lui. Soit attention, soit procédés, soit politique de la part de Mme de Lorsange, il y était parvenu, et il y avait quatre ans qu’il vivait avec elle, absolument comme avec une épouse légitime, lorsque l’acquisition d’une très belle terre auprès de Montargis les obligea l’un et l’autre d’aller passer quelque temps dans cette province.

Un soir, où la beauté du temps leur avait fait prolonger leur promenade, de la terre qu’ils habitaient jusqu’à Montargis, trop fatigués l’un et l’autre pour entreprendre de retourner comme ils étaient venus, ils s’arrêtèrent à l’auberge où descend le carrosse de Lyon, à dessein d’envoyer de là un homme à cheval leur chercher une voiture. Ils se reposaient dans une salle basse et fraîche de cette maison, donnant sur la cour, lorsque le coche dont nous venons de parler entra dans cette hôtellerie.

C’est un amusement assez naturel que de regarder une descente de coche ; on peut parier pour le genre des personnages qui s’y trouvent, et si l’on a nommé une catin, un officier, quelques abbés et un moine, on est presque toujours sûr de gagner. Mme de Lorsange se lève, M. de Corville la suit, et tous deux s’amusent à voir entrer dans l’auberge la société cahotante. Il paraissait qu’il n’y avait plus personne dans la voiture, lorsqu’un cavalier de la maréchaussée, descendant du panier, reçut dans ses bras d’un de ses camarades également placé dans le même lieu, une fille de vingt-six à vingt-sept ans, vêtue d’un mauvais petit caraco d’indienne et enveloppée jusqu’aux sourcils d’un grand mantelet de taffetas noir. Elle était liée comme une criminelle, et d’une telle faiblesse, qu’elle serait assurément tombée si ses gardes ne l’eussent soutenue. A un cri de surprise et d’horreur qui échappe à Mme de Lorsange, la jeune fille se retourne, et laisse voir avec la plus belle taille du monde, la figure la plus noble, la plus agréable, la plus intéressante, tous les appas enfin les plus en droit de plaire, rendus mille fois plus piquants encore par cette tendre et touchante affliction que l’innocence ajoute aux traits de la beauté.

M. de Corville et sa maîtresse ne peuvent s’empêcher de s’intéresser pour cette misérable fille. Ils s’approchent, ils demandent à l’un des gardes ce qu’a fait cette infortunée.

— On l’accuse de trois crimes, répond le cavalier, il s’agit de meurtre, de vol et d’incendie ; mais je vous avoue que mon camarade et moi n’avons jamais conduit de criminel avec autant de répugnance ; c’est la créature la plus douce, et qui paraît la plus honnête.

— Ah, ah ! dit M. de Corville, ne pourrait-il pas y avoir là quelques-unes de ces bévues ordinaires aux tribunaux subalternes ?… Et où s’est commis le délit ?

— Dans une auberge à quelques lieues de Lyon ; c’est Lyon qui l’a jugée ; elle va, suivant l’usage, à Paris pour la confirmation de sa sentence, et reviendra pour être exécutée à Lyon.

Mme de Lorsange, qui s’était approchée, qui entendait ce récit, témoigna bas à M. de Corville l’envie qu’elle aurait d’apprendre de la bouche de cette fille même l’histoire de ses malheurs, et M. de Corville, qui formait aussi le même désir, en fit part aux deux gardes en se nommant à eux.

Ceux-ci ne crurent pas devoir s’y opposer. On décida qu’il fallait passer la nuit à Montargis ; on demanda un appartement commode ; M. de Corville répondit de la prisonnière, on la délia ; et quand on lui eut fait prendre un peu de nourriture, Mme de Lorsange, qui ne pouvait s’empêcher de prendre à elle le plus vif intérêt, et qui sans doute se disait à elle-même : « Cette créature, peut-être innocente, est pourtant traitée comme une criminelle, tandis que tout prospère autour de moi… de moi qui me suis souillée de crimes et d’horreurs », Mme de Lorsange, dis-je, dès qu’elle vit cette pauvre fille un peu rafraîchie, un peu consolée par les caresses que l’on s’empressait de lui faire, l’engagea de dire par quel événement, avec une physionomie si douce, elle se trouvait dans une aussi funeste circonstance.

— Vous raconter l’histoire de ma vie, madame, dit la belle infortunée, en s’adressant à la comtesse, c’est vous offrir l’exemple le plus frappant des malheurs de l’innocence, c’est accuser la main du Ciel, c’est se plaindre des volontés de l’Être suprême, c’est une espèce de révolte contre ses intentions sacrées… je ne l’ose pas…

Des pleurs coulèrent alors avec abondance des yeux de cette intéressante fille, et après leur avoir donné cours un instant, elle commença son récit dans ces termes :


— Vous me permettrez de cacher mon nom et ma naissance, madame ; sans être illustre, elle est honnête, et je n’étais pas destinée à l’humiliation ou vous me voyez réduite. Je perdis fort jeune mes parents ; je crus avec le peu de secours qu’ils m’avaient laissé pouvoir attendre une place convenable, et refusant toutes celles qui ne l’étaient pas, je mangeai, sans m’en apercevoir, à Paris où je suis née, le peu que je possédais ; plus je devenais pauvre, plus j’étais méprisée ; plus j’avais besoin d’appui, moins j’espérais d’en obtenir ; mais de toutes les duretés que j’éprouvai dans les commencements de ma malheureuse situation, de tous les propos horribles qui me furent tenus, je ne vous citerai que ce qui m’arriva chez M. Dubourg, un des plus riches traitants de la capitale. La femme chez qui je logeais m’avait adressée à lui, comme à quelqu’un dont le crédit et les richesses pouvaient le plus sûrement adoucir la rigueur de mon sort. Après avoir attendu très longtemps dans l’antichambre de cet homme, on m’introduisit ; M. Dubourg, âgé de quarante-huit ans, venait de sortir de son lit, entortillé d’une robe de chambre flottante qui cachait à peine son désordre ; on s’apprêtait à le coiffer ; il fit retirer et me demanda ce que je voulais.

— Hélas ! monsieur, lui répondis-je toute confuse, je suis une pauvre orpheline qui n’ai pas encore quatorze ans et qui connais déjà toutes les nuances de l’infortune ; j’implore votre commisération, ayez pitié de moi, je vous conjure.

Et alors je lui détaillai tous mes maux, la difficulté de rencontrer une place, peut-être même un peu la peine que j’éprouvais à en prendre une, n’étant pas née pour cet état ; le malheur que j’avais eu, pendant tout cela, de manger le peu que j’avais…, le défaut d’ouvrage, l’espoir où j’étais, qu’il me faciliterait les moyens de vivre ; tout ce que dicte enfin l’éloquence du malheur, toujours rapide dans une âme sensible, toujours à charge à l’opulence… Après m’avoir écoutée avec beaucoup de distraction, M. Dubourg me demanda si j’avais toujours été sage.

— Je ne serais ni aussi pauvre ni aussi embarrassée, monsieur, répondis-je, si j’avais voulu cesser de l’être.

— Mais, me dit à cela M. Dubourg, à quel titre prétendez-vous que les gens riches vous soulagent, si vous ne les servez en rien ?

— Et de quel service prétendez-vous parler, monsieur ? répondis-je ; je ne demande pas mieux que de rendre ceux que la décence et mon âge me permettront de remplir.

— Les services d’une enfant comme vous sont peu utiles dans une maison, me répondit Dubourg ; vous n’êtes ni d’âge ni de tournure à vous placer comme vous le demandez. Vous feriez mieux de vous occuper de plaire aux hommes, et de travailler à trouver quelqu’un qui consente à prendre soin de vous ; cette vertu dont vous faites un si grand étalage ne sert à rien dans le monde ; vous aurez beau fléchir aux pieds de ses autels, son vain encens ne vous nourrira point. La chose qui flatte le moins les hommes, celle dont ils font le moins de cas, celle qu’ils méprisent le plus souverainement, c’est la sagesse de votre sexe ; on n’estime ici-bas, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce qui délecte ; et de quel profit peut nous être la vertu des femmes ? Ce sont leurs désordres qui nous servent et qui nous amusent ; mais leur chasteté nous intéresse on ne saurait moins. Quand des gens de notre sorte donnent, en un mot, ce n’est jamais que pour recevoir ; or, comment une petite fille comme vous peut-elle reconnaître ce qu’on fait pour elle, si ce n’est par l’abandon de tout ce qu’on exige de son corps ?

— Oh ! monsieur, répondis-je le cœur gros de soupirs, il n’y a donc plus ni honnêteté ni bienfaisance chez les hommes ?

— Fort peu, répliqua Dubourg ; on en parle tant, comment voulez-vous qu’il y en ait ? On est revenu de cette manie d’obliger gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaisirs de la charité n’étaient que les jouissances de l’orgueil, et comme rien n’est aussitôt dissipé, on a voulu des sensations plus réelles ; on a vu qu’avec une enfant comme vous, par exemple, il valait infiniment mieux retirer pour fruit de ses avances tous les plaisirs que peut offrir la luxure, que ceux très froids et très futiles de soulager gratuitement ; la réputation d’un homme libéral, aumônier, généreux, ne vaut pas même, à l’instant où il en jouit le mieux, le plus léger plaisir des sens.

— Oh ! monsieur, avec de pareils principes, il faut donc que l’infortuné périsse !

— Qu’importe ; il y a plus de sujets qu’il n’en faut en France ; pourvu que la machine ait toujours la même élasticité, que fait à l’État le plus ou le moins d’individus qui la pressent ?

— Mais croyez-vous que des enfants respectent leurs pères, quand ils en sont ainsi maltraités ?

— Que fait à un père l’amour d’enfants qui le gênent ?

— Il vaudrait donc mieux qu’on nous eût étouffés dès le berceau !

— Assurément, c’est l’usage dans beaucoup de pays, c’était la coutume des Grecs ; c’est celle des Chinois : là les enfants malheureux s’exposent ou se mettent à mort. A quoi bon laisser vivre des créatures qui, ne pouvant plus compter sur les secours de leurs parents ou parce qu’ils en sont privés ou parce qu’ils n’en sont pas reconnus, ne servent plus dès lors qu’à surcharger l’État d’une denrée dont il a déjà trop ? Les bâtards, les orphelins, les enfants mal conformés devraient être condamnés à mort dès leur naissance ; les premiers et les seconds, parce que n’ayant plus personne qui veuille ou qui puisse prendre soin d’eux, ils souillent la société d’une lie qui ne peut que lui devenir funeste un jour, et les autres parce qu’ils ne peuvent lui être d’aucune utilité ; l’une et l’autre de ces classes sont à la société comme ces excroissances de chair qui, se nourrissant du suc des membres sains, les dégradent et les affaiblissent, ou, si vous l’aimez mieux, comme ces végétaux parasites qui, se liant aux bonnes plantes, les détériorent et les rongent en s’adaptant leur sève nourricière. Abus criants que ces aumônes destinées à nourrir une telle écume, que ces maisons richement dotées qu’on a l’extravagance de leur bâtir, comme si l’espèce des hommes était tellement rare, tellement précieuse qu’il fallût en conserver jusqu’à la plus vile portion ! Mais laissons une politique où tu ne dois rien comprendre, mon enfant ; pourquoi se plaindre de son sort, quand il ne tient qu’à soi d’y remédier ?

— A quel prix, juste ciel !

— A celui d’une chimère, d’une chose qui n’a de valeur que celle que ton orgueil y met. Au reste, continue ce barbare en se levant et ouvrant la porte, voilà tout ce que je puis pour vous ; consentez-y, ou délivrez-moi de votre présence ; je n’aime pas les mendiants…

Mes larmes coulèrent, il me fut impossible de les retenir ; le croirez-vous, madame, elles irritèrent cet homme au lieu de l’attendrir. Il referme la porte et, me saisissant par le collet de ma robe, il me dit avec brutalité qu’il va me faire faire de force ce que je ne veux pas lui accorder de bon gré. En cet instant cruel, mon malheur me prête du courage ; je me débarrasse de ses mains, et m’élançant vers la porte :

— Homme odieux, lui dis-je en m’échappant, puisse le Ciel, aussi grièvement offensé par toi, te punir un jour, comme tu le mérites, de ton exécrable endurcissement ! Tu n’es digne ni de ces richesses dont tu fais un aussi vil usage, ni de l’air même que tu respires dans un monde souillé par tes barbaries !

Je me pressai de raconter à mon hôtesse la réception de la personne chez laquelle elle m’avait envoyée ; mais quelle fut ma surprise de voir cette misérable m’accabler de reproches au lieu de partager ma douleur !

— Chétive créature, me dit-elle en colère, t’imagines-tu que les hommes sont assez dupes pour faire l’aumône à de petites filles comme toi, sans exiger l’intérêt de leur argent ? M. Dubourg est trop bon d’avoir agi comme il l’a fait ; à sa place je ne t’aurais pas laissée sortir de chez moi sans m’avoir contenté. Mais puisque tu ne veux pas profiter des secours que je t’offre, arrange-toi comme il te plaira ; tu me dois, demain, de l’argent, ou la prison.

— Madame, ayez pitié…

— Oui, oui, pitié… on meurt de faim avec la pitié !

— Mais comment voulez-vous que je fasse ?

— Il faut retourner chez Dubourg ; il faut le satisfaire, il faut me rapporter de l’argent ; je le verrai, je le préviendrai ; je raccommoderai, si je le puis, vos sottises ; je lui ferai vos excuses, mais songez à vous mieux comporter.

Honteuse, au désespoir, ne sachant quel parti prendre, me voyant durement repoussée de tout le monde, presque sans ressource, je dis à Mme Desroches (c’était le nom de mon hôtesse) que j’étais décidée à tout pour la satisfaire. Elle alla chez le financier, et me dit au retour qu’elle l’avait trouvé très irrité ; que ce n’était pas sans peine qu’elle était parvenue à le fléchir en ma faveur ; qu’à force de supplications elle avait pourtant réussi à lui persuader de me revoir le lendemain matin ; mais que j’eusse à prendre garde à ma conduite, parce que, si je m’avisais de lui désobéir encore, lui-même se chargeait du soin de me faire enfermer pour la vie.

J’arrive tout émue. Dubourg était seul, dans un état plus indécent encore que la veille. La brutalité, le libertinage, tous les caractères de la débauche éclataient dans ses regards sournois.

— Remerciez la Desroches, me dit-il durement, de ce que je veux bien en sa faveur vous rendre un instant mes bontés ; vous devez sentir combien vous en êtes indigne après votre conduite d’hier. Déshabillez-vous, et si vous opposez encore la plus légère résistance à mes désirs, deux hommes vous attendent dans mon antichambre pour vous conduire en un lieu dont vous ne sortirez de vos jours.

— Ô monsieur, dis-je en pleurs et me précipitant aux genoux de cet homme barbare, laissez-vous fléchir, je vous en conjure ; soyez assez généreux pour me secourir sans exiger de moi ce qui me coûte assez pour vous offrir plutôt ma vie que de m’y soumettre… Oui, j’aime mieux mourir mille fois que d’enfreindre les principes que j’ai reçus dans mon enfance… Monsieur, monsieur, ne me contraignez pas, je vous supplie ; pouvez-vous concevoir le bonheur au sein des dégoûts et des larmes ? Osez-vous soupçonner le plaisir où vous ne verrez que des répugnances ? Vous n’aurez pas plus tôt consommé votre crime que le spectacle de mon désespoir vous accablera de remords…

Mais les infamies où se livrait Dubourg m’empêchèrent de poursuivre ; aurais-je pu me croire capable d’attendrir un homme qui trouvait déjà dans ma propre douleur un véhicule de plus à ses horribles passions ? Le croirez-vous, madame, s’enflammant aux accents aigus de mes plaintes, les savourant avec inhumanité, l’indigne se disposait lui-même à ses criminelles tentatives ! Il se lève, et se montrant à la fin à moi dans un état où la raison triomphe rarement, et où la résistance de l’objet qui la fait perdre n’est qu’un aliment de plus au délire, il me saisit avec brutalité, enlève impétueusement les voiles qui dérobent encore ce dont il brûle de jouir ; tour à tour, il m’injurie… il me flatte… il me maltraite et me caresse… Oh ! quel tableau, grand Dieu ! quel mélange inouï de dureté…, de luxure ! Il semblait que l’Être suprême voulût, dans cette première circonstance de ma vie, imprimer à jamais en moi toute l’horreur que je devais avoir pour un genre de crime d’où devait naître l’affluence des maux dont j’étais menacée ! Mais fallait-il m’en plaindre alors ? Non, sans doute ; à ses excès je dus mon salut ; moins de débauche, et j’étais une fille flétrie ; les feux de Dubourg s’éteignirent dans l’effervescence de ses entreprises, le Ciel me vengea des offenses où le monstre allait se livrer, et la perte de ses forces, avant le sacrifice, me préserva d’en être la victime.

Dubourg n’en devint que plus insolent ; il m’accusa des torts de sa faiblesse…, voulut les réparer par de nouveaux outrages et des invectives encore plus mortifiantes ; il n’y eut rien qu’il ne me dît, rien qu’il ne tentât, rien que la perfide imagination, la dureté de son caractère et la dépravation de ses mœurs ne lui fit entreprendre. Ma maladresse l’impatienta ; j’étais loin de vouloir agir, c’était beaucoup que de me prêter : mes remords n’en sont pas éteints… Cependant rien ne réussit, ma soumission cessa de l’enflammer ; il eut beau passer successivement de la tendresse à la rigueur… de l’esclavage à la tyrannie… de l’air de la décence aux excès de la crapule, nous nous trouvâmes excédés l’un et l’autre, sans qu’il pût heureusement recouvrer ce qu’il fallait pour me porter de plus dangereuses attaques. Il y renonça, me fit promettre de venir le trouver le lendemain, et pour m’y déterminer plus sûrement, il ne voulut absolument me donner que la somme que je devais à la Desroches. Je revins donc chez cette femme, bien humiliée d’une pareille aventure et bien résolue, quelque chose qui pût m’arriver, de ne pas m’y exposer une troisième fois. Je l’en prévins en la payant, et en accablant de malédictions le scélérat capable d’abuser aussi cruellement de ma misère. Mais mes imprécations, loin d’attirer sur lui la colère de Dieu, ne firent que lui porter bonheur ; huit jours après, j’appris que cet insigne libertin venait d’obtenir du gouvernement une régie générale qui augmentait ses revenus de plus de quatre cent mille livres de rentes ; j’étais absorbée dans les réflexions que font naître inévitablement de semblables inconséquences du sort, quand un rayon d’espoir sembla luire un instant à mes yeux.

La Desroches vint me dire un jour qu’elle avait enfin trouvé une maison où l’on me recevrait avec plaisir, pourvu que je m’y comportasse bien.

— Oh ! Ciel, madame, lui dis-je, en me jetant avec transport dans ses bras, cette condition est celle que j’y mettrais moi-même, jugez si je l’accepte avec plaisir.

L’homme que je devais servir était un fameux usurier de Paris, qui s’était enrichi non seulement en prêtant sur gages, mais même en volant impunément le public chaque fois qu’il avait cru le pouvoir faire en sûreté. Il demeurait rue Quincampoix, à un second étage, avec une créature de cinquante ans, qu’il appelait sa femme, et pour le moins aussi méchante que lui.

— Thérèse, me dit cet avare (tel était le nom que j’avais pris pour cacher le mien), Thérèse, la première vertu de ma maison, c’est la probité ; si jamais vous détourniez d’ici la dixième partie d’un denier, je vous ferais pendre, voyez-vous, mon enfant. Le peu de douceur dont nous jouissons, ma femme et moi, est le fruit de nos travaux immenses et de notre parfaite sobriété… Mangez-vous beaucoup, ma petite ?

— Quelques onces de pain par jour, monsieur, lui répondis-je, de l’eau et un peu de soupe, quand je suis assez heureuse pour en avoir.

— De la soupe ! morbleu, de la soupe ! Regardez, ma mie, dit l’usurier à sa femme, gémissez des progrès du luxe : ça cherche condition, ça meurt de faim depuis un an, et ça veut manger de la soupe ; à peine en faisons-nous une fois tous les dimanches, nous qui travaillons comme des forçats ; vous aurez trois onces de pain par jour, ma fille, une demi-bouteille d’eau de rivière, une vieille robe de ma femme tous les dix-huit mois et trois écus de gages au bout de l’année, si nous sommes contents de vos services, si votre économie répond à la nôtre, et si vous faites enfin prospérer la maison par de l’ordre et de l’arrangement. Votre service est médiocre, c’est l’affaire d’un clin d’œil ; il s’agit de frotter et nettoyer trois fois la semaine cet appartement de six pièces, de faire nos lits, de répondre à la porte, de poudrer ma perruque, de coiffer ma femme, de soigner le chien et le perroquet, de veiller à la cuisine, d’en nettoyer les ustensiles, d’aider à ma femme quand elle nous fait un morceau à manger, et d’employer quatre ou cinq heures par jour à faire du linge, des bas, des bonnets et autres petits meubles de ménage. Vous voyez que ce n’est rien, Thérèse ; il vous restera bien du temps, nous vous permettrons d’en faire usage pour votre compte, pourvu que vous soyez sage, mon enfant, discrète, économe surtout, c’est l’essentiel.

Vous imaginez aisément, madame, qu’il fallait se trouver dans l’affreux état où j’étais pour accepter une telle place ; non seulement il y avait infiniment plus d’ouvrage que mes forces ne me permettaient d’entreprendre, mais pouvais-je vivre avec ce qu’on m’offrait ? Je me gardai pourtant bien de faire la difficile, et je fus installée dès le même soir.

Si ma cruelle situation permettait que je vous amusasse un instant, madame, quand je ne dois penser qu’à vous attendrir, j’oserais vous raconter quelques traits d’avarice dont je fus témoin dans cette maison ; mais une catastrophe si terrible pour moi m’y attendait dès la seconde année, qu’il m’est bien difficile de vous arrêter sur des détails amusants avant que de vous entretenir de mes malheurs.

Vous saurez, cependant, Madame, qu’on n’avait jamais d’autre lumière dans l’appartement de M. du Harpin, que celle qu’il dérobait au réverbère heureusement placé en face de sa chambre ; jamais ni l’un ni l’autre n’usaient de linge : on emmagasinait celui que je faisais, on n’y touchait de la vie ; il y avait aux manches de la veste de Monsieur, ainsi qu’à celles de la robe de Madame, une vieille paire de manchettes cousues après l’étoffe, et que je lavais tous les samedis au soir ; point de drap, point de serviettes, et tout cela pour éviter le blanchissage. On ne buvait jamais de vin chez lui, l’eau claire étant, disait Mme du Harpin, la boisson naturelle de l’homme, la plus saine et la moins dangereuse. Toutes les fois qu’on coupait le pain, il se plaçait une corbeille sous le couteau, afin de recueillir ce qui tombait : on y joignait avec exactitude toutes les miettes qui pouvaient se faire aux repas, et ce mets, frit le dimanche, avec un peu de beurre, composait le plat de festin de ces jours de repos ; jamais il ne fallait battre les habits ni les meubles, de peur de les user, mais les housser légèrement avec un plumeau. Les souliers de Monsieur, ainsi que ceux de Madame, étaient doublés de fer, c’étaient les mêmes qui leur avaient servi le jour de leurs noces. Mais une pratique beaucoup plus bizarre était celle qu’on me faisait exercer une fois la semaine : il y avait dans l’appartement un assez grand cabinet dont les murs n’étaient point tapissés ; il fallait qu’avec un couteau j’allasse râper une certaine quantité de plâtre de ces murs, que je passais ensuite dans un tamis fin ; ce qui résultait de cette opération devenait la poudre de toilette dont j’ornais chaque matin et la perruque de Monsieur et le chignon de Madame. Ah ! plût à Dieu que ces turpitudes eussent été les seules où se fussent livrées ces vilaines gens ! Rien de plus naturel que le désir de conserver son bien ; mais ce qui ne l’est pas autant, c’est l’envie de l’augmenter de celui des autres. Et je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que ce n’était qu’ainsi que s’enrichissait du Harpin.

Il logeait au-dessus de nous un particulier fort à son aise, possédant d’assez jolis bijoux, et dont les effets, soit à cause du voisinage, soit pour avoir passé par les mains de mon maître, se trouvaient très connus de lui ; je lui entendais souvent regretter avec sa femme une certaine boîte d’or de trente à quarante louis, qui lui serait infailliblement restée, disait-il, s’il avait su s’y prendre avec plus d’adresse. Pour se consoler enfin d’avoir rendu cette boîte, l’honnête M. du Harpin projeta de la voler, et ce fut moi qu’on chargea de la négociation.

Après m’avoir fait un grand discours sur l’indifférence du vol, sur l’utilité même dont il était dans le monde, puisqu’il y rétablissait une sorte d’équilibre, que dérangeait totalement l’inégalité des richesses ; sur la rareté des punitions, puisque de vingt voleurs il était prouvé qu’il n’en périssait pas deux ; après m’avoir démontré avec une érudition dont je n’aurais pas cru M. du Harpin capable, que le vol était en honneur dans toute la Grèce, que plusieurs peuples encore l’admettaient, le favorisaient, le récompensaient comme une action hardie prouvant à la fois le courage et l’adresse (deux vertus essentielles à toute nation guerrière) ; après m’avoir en un mot exalté son crédit qui me tirerait de tout, si j’étais découverte, M. du Harpin me remit deux fausses clefs dont l’une devait ouvrir l’appartement du voisin, l’autre son secrétaire dans lequel était la boîte en question ; il m’enjoignit de lui apporter incessamment cette boîte, et que pour un service aussi essentiel, je recevrais pendant deux ans un écu de plus sur mes gages.

— Oh ! monsieur, m’écriai-je en frémissant de la proposition, est-il possible qu’un maître ose corrompre ainsi son domestique ! Qui m’empêche de faire tourner contre vous les armes que vous me mettez à la main, et qu’aurez-vous à m’objecter si je vous rends un jour victime de vos propres principes ?

Du Harpin, confondu, se rejeta sur un subterfuge maladroit : il me dit que ce qu’il faisait n’était qu’à dessein de m’éprouver, que j’étais bien heureuse d’avoir résisté à ses propositions… que j’étais perdue si j’avais succombé… Je me payai de ce mensonge ; mais je sentis bientôt le tort que j’avais eu de répondre aussi fermement : les malfaiteurs n’aiment pas à trouver de la résistance dans ceux qu’ils cherchent à séduire ; il n’y a malheureusement point de milieu dès qu’on est assez à plaindre pour avoir reçu leurs propositions : il faut nécessairement devenir dès lors ou leurs complices, ce qui est dangereux, ou leurs ennemis, ce qui l’est encore davantage. Avec un peu plus d’expérience, j’aurais quitté la maison dès l’instant, mais il était déjà écrit dans le ciel que chacun des mouvements honnêtes qui devrait éclore de moi serait acquitté par des malheurs !

M. du Harpin laissa couler près d’un mois, c’est-à-dire à peu près jusqu’à l’époque de la fin de la seconde année de mon séjour chez lui, sans dire un mot et sans témoigner le plus léger ressentiment du refus que je lui avais fait, lorsqu’un soir, venant de me retirer dans ma chambre pour y goûter quelques heures de repos, j’entendis tout à coup jeter ma porte en dedans, et vis, non sans effroi, M. du Harpin conduisant un commissaire et quatre soldats du guet près de mon lit.

— Faites votre devoir, Monsieur, dit-il à l’homme de justice ; cette malheureuse m’a volé un diamant de mille écus, vous le retrouverez dans sa chambre ou sur elle, le fait est certain.

— Moi, vous avoir volé, monsieur ! dis-je en me jetant toute troublée hors de mon lit ; moi, juste ciel ! Ah ! qui sait mieux que vous le contraire ? Qui doit être pénétré mieux que vous du point auquel cette action me répugne et de l’impossibilité qu’il y a que je l’aie commise ?

Mais du Harpin, faisant beaucoup de bruit pour que mes paroles ne fussent pas entendues, continua d’ordonner les perquisitions, et la malheureuse bague fut trouvée dans mon matelas. Avec des preuves de cette force, il n’y avait pas à répliquer ; je fus à l’instant saisie, garrottée et conduite en prison, sans qu’il me fût seulement possible de faire entendre un mot en ma faveur.

Le procès d’une malheureuse qui n’a ni crédit, ni protection, est promptement fait dans un pays où l’on croit la vertu incompatible avec la misère, où l’infortune est une preuve complète contre l’accusé ; là, une injuste prévention fait croire que celui qui a dû commettre le crime l’a commis ; les sentiments se mesurent à l’état où l’on trouve le coupable ; et sitôt que de l’or ou des titres n’établissent pas son innocence, l’impossibilité qu’il puisse être innocent devient alors démontréea.

J’eus beau me défendre, j’eus beau fournir les meilleurs moyens à l’avocat de forme qu’on me donna pour un instant, mon maître m’accusait, le diamant s’était trouvé dans ma chambre ; il était clair que je l’avais volé. Lorsque je voulus citer le trait horrible de M. du Harpin, et prouver que le malheur qui m’arrivait n’était que le fruit de sa vengeance et la suite de l’envie qu’il avait de se défaire d’une créature qui, tenant son secret, devenait maîtresse de lui, on traita ces plaintes de récrimination, on me dit que M. du Harpin était connu depuis vingt ans pour un homme intègre, incapable d’une telle horreur. Je fus transférée à la Conciergerie, où je me vis au moment d’aller payer de mes jours le refus de participer à un crime ; je périssais ; un nouveau délit pouvait seul me sauver : la Providence voulut que le crime servit au moins une fois d’égide à la vertu, qu’il la préservât de l’abîme où l’allait engloutir l’imbécillité des juges.

J’avais près de moi une femme d’environ quarante ans, aussi célèbre par sa beauté que par l’espèce et la multiplicité de ses forfaits ; on la nommait Dubois, et elle était, ainsi que la malheureuse Thérèse, à la veille de subir un jugement de mort : le genre seul embarrassait les juges. S’étant rendue coupable de tous les crimes imaginables, on se trouvait presque obligé ou à inventer pour elle un supplice nouveau, ou à lui en faire subir un dont nous exempte notre sexe. J’avais inspiré une sorte d’intérêt à cette femme, intérêt criminel, sans doute, puisque la base en était, comme je le sus depuis, l’extrême désir de faire une prosélyte de moi.

Un soir, deux jours peut-être tout au plus avant celui où nous devions perdre l’une et l’autre la vie, la Dubois me dit de ne me point coucher, et de me tenir avec elle sans affectation le plus près possible des portes de la prison.

— Entre sept et huit heures, poursuivit-elle, le feu prendra à la Conciergerie, c’est l’ouvrage de mes soins ; beaucoup de gens seront brûlés sans doute, peu importe, Thérèse, osa me dire cette scélérate ; le sort des autres doit être toujours nul dès qu’il s’agit de notre bien-être ; ce qu’il y a de sûr, c’est que nous nous sauverons ; quatre hommes, mes complices et mes amis, se joindront à nous, et je réponds de ta liberté.

Je vous l’ai dit, Madame, la main du Ciel qui venait de punir l’innocence dans moi, servit le crime dans ma protectrice ; le feu prit, l’incendie fut horrible, il y eut vingt et une personnes de brûlées, mais nous nous sauvâmes. Dès le même jour nous gagnâmes la chaumière d’un braconnier de la forêt de Bondy, intime ami de notre bande.

— Te voilà libre, Thérèse, me dit alors la Dubois, tu peux maintenant choisir tel genre de vie qu’il te plaira, mais si j’ai un conseil à te donner, c’est de renoncer à des pratiques de vertu qui, comme tu vois, ne t’ont jamais réussi ; une délicatesse déplacée t’a conduite aux pieds de l’échafaud, un crime affreux m’en sauve ; regarde à quoi les bonnes actions servent dans le monde, et si c’est bien la peine de s’immoler pour elles ! Tu es jeune et jolie, Thérèse : en deux ans je me charge de ta fortune ; mais n’imagine pas que je te conduise à son temple par les sentiers de la vertu : il faut, quand on veut faire son chemin, chère fille, entreprendre plus d’un métier et servir à plus d’une intrigue ; décide-toi donc, nous n’avons point de sûreté dans cette chaumière, il faut que nous en partions dans peu d’heures.

— Oh ! Madame, dis-je à ma bienfaitrice, je vous ai de grandes obligations, je suis loin de vouloir m’y soustraire ; vous m’avez sauvé la vie ; il est affreux pour moi que ce soit par un crime ; croyez que s’il me l’eût fallu commettre, j’eusse préféré mille morts à la douleur d’y participer ; je sens tous les dangers que j’ai courus pour m’être abandonnée aux sentiments honnêtes qui resteront toujours dans mon cœur ; mais quelles que soient, Madame, les épines de la vertu, je les préférerai sans cesse aux dangereuses faveurs qui accompagnent le crime. Il est en moi des principes de religion qui, grâces au Ciel, ne me quitteront jamais ; si la Providence me rend pénible la carrière de la vie, c’est pour m’en dédommager dans un monde meilleur. Cet espoir me console, il adoucit mes chagrins, il apaise mes plaintes, il me fortifie dans la détresse, et me fait braver tous les maux qu’il plaira à Dieu de m’envoyer. Cette joie s’éteindrait aussitôt dans mon âme si je venais à la souiller par des crimes, et avec la crainte des châtiments de ce monde, j’aurais le douloureux aspect des supplices de l’autre, qui ne me laisserait pas un instant dans la tranquillité que je désire.

— Voilà des systèmes absurdes qui te conduiront bientôt à l’hôpital, ma fille, dit la Dubois en fronçant le sourcil ; crois-moi, laisse là la justice de Dieu, ses châtiments ou ses récompenses à venir ; toutes ces platitudes-là ne sont bonnes qu’à nous faire mourir de faim. Ô Thérèse ! la dureté des riches légitime la mauvaise conduite des pauvres ; que leur bourse s’ouvre à nos besoins, que l’humanité règne dans leur cœur, et les vertus pourront s’établir dans le nôtre ; mais tant que notre infortune, notre patience à la supporter, notre bonne foi, notre asservissement, ne serviront qu’à doubler nos fers, nos crimes deviendront leur ouvrage, et nous serions bien dupes de nous les refuser quand ils peuvent amoindrir le joug dont leur cruauté nous surcharge. La nature nous a fait naître tous égaux, Thérèse ; si le sort se plaît à déranger ce premier plan des lois générales, c’est à nous d’en corriger les caprices et de réparer, par notre adresse, les usurpations du plus fort. J’aime à les entendre, ces gens riches, ces gens titrés, ces magistrats, ces prêtres, j’aime à les voir nous prêcher la vertu ! Il est bien difficile de se garantir du vol quand on a trois fois plus qu’il ne faut pour vivre ; bien malaisé de ne jamais concevoir le meurtre, quand on n’est entouré que d’adulateurs ou d’esclaves dont nos volontés sont les lois ; bien pénible, en vérité, d’être tempérant et sobre, quand on est à chaque heure entouré des mets les plus succulents ; ils ont bien du mal à être sincères, quand il ne se présente pour eux aucun intérêt de mentir !… Mais nous, Thérèse, nous que cette Providence barbare, dont tu as la folie de faire ton idole, a condamnés à ramper dans l’humiliation comme le serpent dans l’herbe ; nous qu’on ne voit qu’avec dédain, parce que nous sommes pauvres ; qu’on tyrannise, parce que nous sommes faibles ; nous, dont les lèvres ne sont abreuvées que de fiel, et dont les pas ne pressent que des ronces, tu veux que nous nous défendions du crime quand sa main seule nous ouvre la porte de la vie, nous y maintient, nous y conserve, et nous empêche de la perdre ! Tu veux que perpétuellement soumis et dégradés, pendant que cette classe qui nous maîtrise a pour elle toutes les faveurs de la Fortune, nous ne nous réservions que la peine, l’abattement et la douleur, que le besoin et que les larmes, que les flétrissures et l’échafaud ! Non, non, Thérèse, non ; ou cette Providence que tu révères n’est faite que pour nos mépris, ou ce ne sont point là ses volontés. Connais-la mieux, mon enfant, et convaincs-toi que dès qu’elle nous place dans une situation où le mal nous devient nécessaire, et qu’elle nous laisse en même temps la possibilité de l’exercer, c’est que ce mal sert à ses lois comme le bien, et qu’elle gagne autant à l’un qu’à l’autre ; l’état où elle nous a créés est l’égalité, celui qui le dérange n’est pas plus coupable que celui qui cherche à le rétablir ; tous deux agissent d’après les impulsions reçues, tous deux doivent les suivre et jouir.

Je l’avoue, si jamais je fus ébranlée, ce fut par les séductions de cette femme adroite ; mais une voix, plus forte qu’elle, combattait ses sophismes dans mon cœur ; je m’y rendis, je déclarai à la Dubois que j’étais décidée à ne me jamais laisser corrompre.

— Eh bien ! me répondit-elle, deviens ce que tu voudras, je t’abandonne à ton mauvais sort ; mais si jamais tu te fais prendre, ce qui ne peut te fuir, par la fatalité qui sauve inévitablement le crime en immolant la vertu, souviens-toi du moins de ne jamais parler de nous.

Pendant que nous raisonnions ainsi, les quatre compagnons de la Dubois buvaient avec le braconnier, et comme le vin dispose l’âme du malfaiteur à de nouveaux crimes et lui fait oublier les anciens, nos scélérats n’apprirent pas plus tôt mes résolutions qu’ils se décidèrent à faire de moi une victime, n’en pouvant faire une complice ; leurs principes, leurs mœurs, le sombre réduit où nous étions, l’espèce de sécurité dans laquelle ils se croyaient, leur ivresse, mon âge, mon innocence, tout les encouragea. Ils se lèvent de table, ils tiennent conseil, ils consultent la Dubois, procédés dont le lugubre mystère me fait frissonner d’horreur, et le résultat est enfin un ordre de me prêter sur-le-champ à satisfaire les désirs de chacun des quatre, ou de bonne grâce, ou de force : si je le fais de bonne grâce, ils me donneront chacun un écu pour me conduire où je voudrai ; s’il leur faut employer la violence, la chose se fera tout de même ; mais pour que le secret soit mieux gardé, ils me poignarderont après s’être satisfaits et m’enterreront au pied d’un arbre.

Je n’ai pas besoin de vous peindre l’effet que me fit cette cruelle proposition, madame, vous le comprenez sans peine ; je me jetai aux genoux de la Dubois, je la conjurai d’être une seconde fois ma protectrice : la malhonnête créature ne fit que rire de mes larmes.

— Oh ! parbleu, me dit-elle, te voilà bien malheureuse !… Quoi ! tu frémis de l’obligation de servir successivement à quatre beaux grands garçons comme ceux-là ? Mais sais-tu bien qu’il y a dix mille femmes à Paris qui donneraient la moitié de leur or ou de leurs bijoux pour être à ta place ! Écoute, ajouta-t-elle pourtant après un peu de réflexion, j’ai assez d’empire sur ces drôles-là pour obtenir ta grâce aux conditions que tu t’en rendras digne.

— Hélas ! madame, que faut-il faire ? m’écriai-je en larmes, ordonnez-moi, je suis toute prête.

— Nous suivre, t’enrôler avec nous, et commettre les mêmes choses sans la plus légère répugnance : à ce seul prix je te sauve le reste.

Je ne crus pas devoir balancer ; en acceptant cette cruelle condition, je courais de nouveaux dangers, j’en conviens, mais ils étaient moins pressants que ceux-ci ; peut-être pouvais-je m’en garantir, tandis que rien n’était capable de me soustraire à ceux qui me menaçaient.

— J’irai partout, madame, dis-je promptement à la Dubois, j’irai partout, je vous le promets ; sauvez-moi de la fureur de ces hommes, et je ne vous quitterai de ma vie.

— Enfants, dit la Dubois aux quatre bandits, cette fille est de la troupe, je l’y reçois, je l’y installe ; je vous supplie de ne point lui faire de violence ; ne la dégoûtons pas du métier dès les premiers jours ; vous voyez comme son âge et sa figure peuvent nous être utiles, servons-nous-en pour nos intérêts, et ne la sacrifions pas à nos plaisirs.

Mais les passions ont un degré d’énergie dans l’homme où rien ne peut les captiver. Les gens à qui j’avais affaire n’étaient plus en état de rien entendre, m’entourant tous les quatre, me dévorant de leurs regards de feu, me menaçant d’une manière plus terrible encore, prêts à me saisir, prêts à m’immoler.

— Il faut qu’elle y passe, dit l’un d’eux, il n’y a plus moyen de lui faire de quartier : ne dirait-on pas qu’il faut faire preuve de vertu pour être dans une troupe de voleurs ? et ne nous servira-t-elle pas aussi bien flétrie que vierge ? J’adoucis les expressions, vous le comprenez, madame, j’affaiblirai de même les tableaux ; hélas ! l’obscénité de leur teinte est telle que votre pudeur souffrirait de leur nu pour le moins autant que ma timidité.

Douce et tremblante victime, hélas ! je frémissais ; à peine avais-je la force de respirer ; à genoux devant tous les quatre, tantôt mes faibles bras s’élevaient pour les implorer, et tantôt pour fléchir la Dubois.

— Un moment, dit un nommé Cœur-de-Fer qui paraissait le chef de la bande, homme de trente-six ans, d’une force de taureau et d’une figure de satyre ; un moment, mes amis ; il est possible de contenter tout le monde ; puisque la vertu de cette petite fille lui est si précieuse, et que, comme dit fort bien la Dubois, cette qualité, différemment mise en action, pourra nous devenir nécessaire, laissons-la-lui ; mais il faut que nous soyons apaisés ; les têtes n’y sont plus, Dubois, et dans l’état où nous voilà, nous t’égorgerions peut-être toi-même si tu t’opposais à nos plaisirs ; que Thérèse se mette à l’instant aussi nue que le jour qu’elle est venue au monde, et qu’elle se prête ainsi tour à tour aux différentes positions qu’il nous plaira d’exiger, pendant que la Dubois apaisera nos ardeurs, fera brûler l’encens sur les autels dont cette créature nous refuse l’entrée.

— Me mettre nue ! m’écrié-je, oh, ciel ! qu’exigez-vous ? Quand je serai livrée de cette manière à vos regards, qui pourra me répondre ?…

Mais Cœur-de-Fer, qui ne paraissait pas d’humeur à m’en accorder davantage ni à suspendre ses désirs, m’invectiva en me frappant d’une manière si brutale, que je vis bien que l’obéissance était mon dernier lot. Il se plaça dans les mains de la Dubois, mise par lui à peu près dans le même désordre que le mien, et dès que je fus comme il le désirait, m’ayant fait mettre les bras à terre, ce qui me faisait ressembler à une bête, la Dubois apaisa ses feux en approchant une espèce de monstre, positivement aux péristyles de l’un et l’autre autel de la nature, en telle sorte qu’à chaque secousse elle dût fortement frapper ces parties de sa main pleine, comme le bélier jadis aux portes des villes assiégées. La violence des premières attaques me fit reculer ; Cœur-de-Fer, en fureur, me menaça de traitements plus durs si je me soustrayais à ceux-là ; la Dubois a ordre de redoubler, un de ces libertins contient mes épaules et m’empêche de chanceler sous les saccades ; elles deviennent tellement rudes que j’en suis meurtrie, et sans pouvoir en éviter aucune.

— En vérité, dit Cœur-de-Fer en balbutiant, à sa place, j’aimerais mieux livrer les portes que de les voir ébranlées ainsi, mais elle ne le veut pas, nous ne manquerons point à la capitulation… Vigoureusement… vigoureusement, Dubois !…

Et l’éclat des feux de ce débauché, presque aussi violent que ceux de la foudre, vint s’anéantir sur les brèches molestées sans être entrouvertes.

Le second me fit mettre à genoux entre ses jambes, et pendant que la Dubois l’apaisait comme l’autre, deux procédés l’occupaient tout entier ; tantôt il frappait à main ouverte, mais d’une manière très nerveuse, ou mes joues ou mon sein ; tantôt sa bouche impure venait fouiller la mienne. Ma poitrine et mon visage devinrent dans l’instant d’un rouge de pourpre… Je souffrais, je lui demandais grâce, et mes larmes coulaient sur ses yeux ; elles l’irritèrent, il redoubla ; en ce moment ma langue fut mordue, et les deux fraises de mon sein tellement froissées que je me rejetai en arrière, mais j’étais contenue. On me repoussa sur lui, je fus pressée plus fortement de partout, et son extase se décida…

Le troisième me fit monter sur deux chaises écartées, et s’asseyant en dessous, excité par la Dubois placée entre ses jambes, il me fit pencher jusqu’à ce que sa bouche se trouvât perpendiculairement au temple de la nature ; vous n’imagineriez pas, Madame, ce que ce mortel obscène osa désirer ; il me fallut, envie ou non, satisfaire à de légers besoins… Juste ciel ! quel homme assez dépravé peut goûter un instant le plaisir à de telles choses !… Je fis ce qu’il voulut, je l’inondai, et ma soumission tout entière obtint de ce vilain homme une ivresse que rien n’eût déterminée sans cette infamie.

Le quatrième m’attacha des ficelles à toutes les parties où il devenait possible de les adapter, il en tenait le faisceau dans sa main, assis à sept ou huit pieds de mon corps, fortement excité par les attouchements et les baisers de la Dubois ; j’étais droite, et c’est en tiraillant fortement tour à tour chacune de ces cordes que le sauvage irritait ses plaisirs ; je chancelais, je perdais à tout moment l’équilibre ; il s’extasiait à chacun de mes trébuchements ; enfin toutes les ficelles se tirèrent à la fois, avec tant d’irrégularité, que je tombai à terre auprès de lui ; tel était son unique but, et mon front, mon sein et mes joues reçurent les preuves d’un délire qu’il ne devait qu’à cette manie.

Voilà ce que je souffris, Madame, mais mon honneur au moins se trouva respecté si ma pudeur ne le fut point. Un peu plus calmes, ces bandits parlèrent de se remettre en route, et dès la même nuit ils gagnèrent le Tremblay avec l’intention de s’approcher des bois de Chantilly, où ils s’attendaient à quelques bons coups.

Rien n’égalait le désespoir où j’étais de l’obligation de suivre de telles gens, et je ne m’y déterminai que bien résolue à les abandonner dès que je le pourrais sans risque. Nous couchâmes le lendemain aux environs de Louvres, louâmes des meules de foin ; je voulus m’étayer de la Dubois, et passer la nuit à ses côtés ; mais il me parut qu’elle avait le projet de l’employer à autre chose qu’à préserver ma vertu des attaques que je pouvais craindre. Trois l’entourèrent, et l’abominable créature se livra sous nos yeux à tous les trois en même temps. Le quatrième s’approcha de moi, c’était le chef.

— Belle Thérèse, me dit-il, j’espère que vous ne me refuserez pas au moins le plaisir de passer la nuit près de vous ? Et comme il s’aperçut de mon extrême répugnance : Ne craignez point, dit-il, nous jaserons, et je n’entreprendrai rien que de votre gré. Ô Thérèse, continua-t-il en me pressant dans ses bras, n’est-ce pas une grande folie que cette prétention où vous êtes de vous conserver pure avec nous ? Dussions-nous même y consentir, cela pourrait-il s’arranger avec les intérêts de la troupe ? Il est inutile de vous le dissimuler, chère enfant ; mais quand nous habiterons les villes, ce n’est qu’aux pièges de vos charmes que nous comptons prendre des dupes.

— Eh bien, Monsieur, répondis-je, puisqu’il est certain que je préférerais la mort à ces horreurs, de quelle utilité puis-je vous être, et pourquoi vous opposez-vous à ma fuite ?

— Assurément, nous nous y opposons, mon ange, répondit Cœur-de-Fer, vous devez servir nos intérêts ou nos plaisirs ; vos malheurs vous imposent ce joug, il faut le subir ; mais vous le savez, Thérèse, il n’y a rien qui ne s’arrange dans le monde, écoutez-moi donc, et faites vous-même votre sort : consentez de vivre avec moi, chère fille, consentez à m’appartenir en propre et je vous épargne le triste rôle qui vous est destiné.

— Moi, Monsieur, m’écriai-je, devenir la maîtresse d’un… !

— Dites le mot, Thérèse, dites le mot, d’un coquin, n’est-ce pas ? Je l’avoue, mais je ne puis vous offrir d’autres titres, vous sentez bien que nous n’épousons pas, nous autres ; l’hymen est un sacrement, Thérèse, et pleins d’un égal mépris pour tous, jamais nous n’approchons d’aucun. Cependant raisonnez un peu ; dans l’indispensable nécessité où vous êtes de perdre ce qui vous est si cher, ne vaut-il pas mieux le sacrifier à un seul homme, qui deviendra dès lors votre soutien et votre protecteur, que de vous prostituer à tous ?

— Mais pourquoi faut-il, répondis-je, que je n’aie pas d’autre parti à prendre ?

— Parce que nous vous tenons, Thérèse, et que la raison du plus fort est toujours la meilleure, il y a longtemps que La Fontaine l’a dit. En vérité, poursuivit-il rapidement, n’est-ce pas une extravagance ridicule que d’attacher, comme vous le faites, autant de prix à la plus futile des choses ? Comment une fille peut-elle être assez simple pour croire que la vertu puisse dépendre d’un peu plus ou d’un peu moins de largeur dans une des parties de son corps ? Eh ! qu’importe aux hommes ou à Dieu que cette partie soit intacte ou flétrie ? Je dis plus : c’est que l’intention de la nature étant que chaque individu remplisse ici-bas toutes les vues pour lesquelles il a été formé, et les femmes n’existant que pour servir de jouissance aux hommes, c’est visiblement l’outrager que de résister ainsi à l’intention qu’elle a sur vous ; c’est vouloir être une créature inutile au monde et par conséquent méprisable. Cette sagesse chimérique, dont on a eu l’absurdité de vous faire une vertu et qui, dès l’enfance, bien loin d’être utile à la nature et à la société, outrage visiblement l’une et l’autre, n’est donc plus qu’un entêtement répréhensible dont une personne aussi remplie d’esprit que vous ne devrait pas vouloir être coupable. N’importe, continuez de m’entendre, chère fille, je vais vous prouver le désir que j’ai de vous plaire et de respecter votre faiblesse. Je ne toucherai point, Thérèse, à ce fantôme dont la possession fait toutes vos délices ; une fille a plus d’une faveur à donner, et Vénus avec elle est fêtée dans bien plus d’un temple ; je me contenterai du plus médiocre ; vous le savez, ma chère, près des autels de Cypris, il est un antre obscur où vont s’isoler les Amours pour nous séduire avec plus d’énergie ; tel sera l’autel où je brûlerai l’encens ; là, pas le moindre inconvénient, Thérèse, si les grossesses vous effraient, elles ne sauraient avoir lieu de cette manière, votre jolie taille ne se déformera jamais ; ces prémices qui vous sont si douces seront conservées sans atteinte, et quel que soit l’usage que vous en vouliez faire, vous pourrez les offrir pures. Rien ne peut trahir une fille de ce côté-là, quelque rudes ou multipliées que soient les attaques ; dès que l’abeille en a pompé le suc, le calice de la rose se referme ; on n’imaginerait pas qu’il ait jamais pu s’entrouvrir. Il existe des filles qui ont joui dix ans de cette façon, et même avec plusieurs hommes, et qui ne s’en sont pas moins mariées comme toutes neuves après. Que de pères, que de frères ont ainsi abusé de leurs filles ou de leurs sœurs, sans que celles-ci en soient devenues moins dignes de sacrifier ensuite à l’hymen ! A combien de confesseurs cette même route n’a-t-elle pas servi pour se satisfaire, sans que les parents s’en doutassent ! C’est en un mot l’asile du mystère, c’est là qu’il s’enchaîne aux Amours par les liens de la sagesse… Faut-il vous dire plus, Thérèse ? si ce temple est le plus secret, c’est en même temps le plus voluptueux ; on ne trouve que là ce qu’il faut au bonheur, et cette vaste aisance du voisin est bien éloignée de valoir les attraits piquants d’un local où l’on n’atteint qu’avec effort, où l’on n’est logé qu’avec peine ; les femmes mêmes y gagnent, et celles que la raison contraignit à connaître ces sortes de plaisirs, ne regrettèrent jamais les autres. Essayez, Thérèse, essayez, et nous serons tous deux contents.

— Oh ! monsieur, répondis-je, je n’ai nulle expérience de ce dont il s’agit ; mais cet égarement que vous préconisez, je l’ai ouï dire, monsieur, il outrage les femmes d’une manière plus sensible encore… il offense plus grièvement la nature. La main du Ciel se venge en ce monde, et Sodome en offrit l’exemple.

— Quelle innocence, ma chère, quel enfantillage ! reprit ce libertin ; qui vous instruisit de la sorte ? Encore un peu d’attention, Thérèse, et je vais rectifier vos idées. La perte de la semence destinée à propager l’espèce humaine, chère fille, est le seul crime qui puisse exister. Dans ce cas, si cette semence est mise en nous aux seules fins de la propagation, je vous l’accorde, l’en détourner est une offense. Mais s’il est démontré qu’en plaçant cette semence dans nos reins, il s’en faille de beaucoup que la nature ait eu pour but de l’employer toute à la propagation, qu’importe, en ce cas, Thérèse, qu’elle se perde dans un lieu ou dans un autre ? L’homme qui la détourne alors ne fait pas plus de mal que la nature, qui ne l’emploie point. Or, ces pertes de la nature qu’il ne tient qu’à nous d’imiter, n’ont-elles pas lieu dans tout plein de cas ? La possibilité de les faire d’abord est une première preuve qu’elles ne l’offensent point. Il serait contre toutes les lois de l’équité et de la profonde sagesse, que nous lui reconnaissons dans tout, de permettre ce qui l’offenserait ; secondement, ces pertes sont cent et cent millions de fois par jour exécutées par elle-même ; les pollutions nocturnes, l’inutilité de la semence dans le temps des grossesses de la femme, ne sont-elles pas des pertes autorisées par ses lois, et qui nous prouvent que, fort peu sensible à ce qui peut résulter de cette liqueur où nous avons la folie d’attacher tant de prix, elle nous en permet la perte avec la même indifférence qu’elle y procède chaque jour ; qu’elle tolère la propagation, mais qu’il s’en faut bien que la propagation soit dans ses vues ; qu’elle veut bien que nous nous multipliions, mais que, ne gagnant pas plus à l’un de ces actes qu’à celui qui s’y oppose, le choix que nous pouvons faire lui est égal ; que, nous laissant les maîtres de créer, de ne point créer ou de détruire, nous ne la contenterons ni ne l’offenserons davantage en prenant, dans l’un ou l’autre de ces partis, celui qui nous conviendra le mieux ; et que celui que nous choisirons, n’étant que le résultat de sa puissance et de son action sur nous, il lui plaira toujours bien plus sûrement qu’il ne courra risque de l’offenser ? Ah ! croyez-le, Thérèse, la nature s’inquiète bien peu de ces mystères dont nous avons l’extravagance de lui composer un culte. Quel que soit le temple où l’on sacrifie, dès qu’elle permet que l’encens s’y brûle, c’est que l’hommage ne l’offense pas ; les refus de produire, les pertes de la semence qui sert à la production, l’extinction de cette semence, quand elle a germé, l’anéantissement de ce germe longtemps même après sa formation, tout cela, Thérèse, sont des crimes imaginaires qui n’intéressent en rien la nature, et dont elle se joue comme de toutes nos autres institutions, qui l’outragent souvent au lieu de la servir.

Cœur-de-Fer s’échauffait en exposant ses perfides maximes, et je le vis bientôt dans l’état où il m’avait si fort effrayée la veille ; il voulut, pour donner plus d’empire à la leçon, joindre aussitôt la pratique au précepte ; et ses mains, malgré mes résistances, s’égaraient vers l’autel où le traître voulait pénétrer… Faut-il vous l’avouer, Madame ? aveuglée par les séductions de ce vilain homme ; contente, en cédant un peu, de sauver ce qui semblait le plus essentiel ; ne réfléchissant ni aux inconséquences de ses sophismes, ni à ce que j’allais risquer moi-même, puisque ce malhonnête homme, possédant des proportions gigantesques, n’était pas même en possibilité de voir une femme au lieu le plus permis, et que conduit par sa méchanceté naturelle, il n’avait assurément point d’autre but que de m’estropier ; les yeux fascinés sur tout cela, dis-je, j’allais m’abandonner, et par vertu devenir criminelle ; mes résistances faiblissaient ; déjà maître du trône, cet insolent vainqueur ne s’occupait plus que de s’y fixer, lorsqu’un bruit de voiture se fit entendre sur le grand chemin. Cœur-de-Fer quitte à l’instant ses plaisirs pour ses devoirs ; il rassemble ses gens et vole à de nouveaux crimes. Peu après nous entendons des cris, et ces scélérats ensanglantés reviennent triomphants et chargés de dépouilles.

— Décampons lestement, dit Cœur-de-Fer, nous avons tué trois hommes, les cadavres sont sur la route, il n’y a plus de sûreté pour nous.

Le butin se partage. Cœur-de-Fer veut que j’aie ma portion ; elle se montait à vingt louis, on me force de les prendre ; je frémis de l’obligation de garder un tel argent ; cependant on nous presse, chacun se charge et nous partons.

Le lendemain nous nous trouvâmes en sûreté dans la forêt de Chantilly ; nos gens, pendant leur souper, comptèrent ce que leur avait valu leur dernière opération, et n’évaluant pas à deux cents louis la totalité de la prise :

— En vérité, dit l’un d’eux, ce n’était pas la peine de commettre trois meurtres pour une si petite somme !

— Doucement, mes amis, répondit la Dubois, ce n’est pas pour la somme que je vous ai moi-même exhortés à ne faire aucune grâce à ces voyageurs, c’est pour notre unique sûreté ; ces crimes sont la faute des lois et non pas la nôtre : tant que l’on fera perdre la vie aux voleurs comme aux meurtriers, les vols ne se commettront jamais sans assassinats. Les deux délits se punissant également, pourquoi se refuser au second, dès qu’il peut couvrir le premier ? Où prenez-vous d’ailleurs, continua cette horrible créature, que deux cents louis ne valent pas trois meurtres ? Il ne faut jamais calculer les choses que par la relation qu’elles ont avec nos intérêts. La cessation de l’existence de chacun des êtres sacrifiés est nulle par rapport à nous. Assurément nous ne donnerions pas une obole pour que ces individus-là fussent en vie ou dans le tombeau ; conséquemment si le plus petit intérêt s’offre à nous avec l’un de ces cas, nous devons sans aucun remords le déterminer de préférence en notre faveur ; car, dans une chose totalement indifférente, nous devons, si nous sommes sages et maîtres de la chose, la faire indubitablement tourner du côté où elle nous est profitable, abstraction faite de tout ce que peut y perdre l’adversaire ; parce qu’il n’y a aucune proportion raisonnable entre ce qui nous touche et ce qui touche les autres. Nous sentons l’un physiquement, l’autre n’arrive que moralement à nous, et les sensations morales sont trompeuses ; il n’y a de vrai que les sensations physiques ; ainsi, non seulement deux cents louis suffisent pour les trois meurtres, mais trente sols même eussent suffi, car ces trente sols nous eussent procuré une satisfaction qui, bien que légère, doit néanmoins nous affecter beaucoup plus vivement que n’eussent fait les trois meurtres, qui ne sont rien pour nous, et de la lésion desquels il n’arrive pas à nous seulement une égratignure. La faiblesse de nos organes, le défaut de réflexion, les maudits préjugée dans lesquels on nous a élevés, les vaines terreurs de la religion ou des lois, voilà ce qui arrête les sots dans la carrière du crime, voilà ce qui les empêche d’aller au grand ; mais tout individu rempli de force et de vigueur, doué d’une âme énergiquement organisée, qui se préférant, comme il le doit, aux autres, saura peser leurs intérêts dans la balance des siens, se moquer de Dieu et des hommes, braver la mort et mépriser les lois, bien pénétré que c’est à lui seul qu’il doit tout rapporter, sentira que la multitude la plus étendue des lésions sur autrui, dont il ne doit physiquement rien ressentir, ne peut pas se mettre en compensation avec la plus légère des jouissances achetées par cet assemblage inouï de forfaits. La jouissance le flatte, elle est en lui : l’effet du crime ne l’affecte pas, il est hors de lui ; or, je demande quel est l’homme raisonnable qui ne préférera pas ce qui le délecte à ce qui lui est étranger, et qui ne consentira pas à commettre cette chose étrangère dont il ne ressent rien de fâcheux, pour se procurer celle dont il est agréablement ému ?

— Oh ! Madame, dis-je à la Dubois, en lui demandant la permission de répondre à ses exécrables sophismes, ne sentez-vous donc point que votre condamnation est écrite dans ce qui vient de vous échapper ? Ce ne serait tout au plus qu’à l’être assez puissant pour n’avoir rien à redouter des autres que de tels principes pourraient convenir ; mais nous, Madame, perpétuellement dans la crainte et l’humiliation ; nous, proscrits de tous les honnêtes gens, condamnés par toutes les lois, devons-nous admettre des systèmes qui ne peuvent qu’aiguiser contre nous le glaive suspendu sur nos têtes ? Ne nous trouvassions-nous même pas dans cette triste position, fussions-nous au centre de la société… fussions-nous où nous devrions être enfin, sans notre inconduite et sans nos malheurs, imaginez-vous que de telles maximes pussent nous convenir davantage ? Comment voulez-vous que ne périsse pas celui qui, par un aveugle égoïsme, voudra lutter seul contre les intérêts des autres ? La société n’est-elle pas autorisée à ne jamais souffrir dans son sein celui qui se déclare contre elle ? Et l’individu qui s’isole, peut-il lutter contre tous ? peut-il se flatter d’être heureux et tranquille si, n’acceptant pas le pacte social, il ne consent à céder un peu de son bonheur pour en assurer le reste ? La société ne se soutient que par des échanges perpétuels de bienfaits, voilà les liens qui la cimentent ; tel qui, au lieu de ces bienfaits, n’offrira que des crimes, devant être craint dès lors, sera nécessairement attaqué s’il est le plus fort, sacrifié par le premier qu’il offensera, s’il est le plus faible ; mais détruit de toute manière par la raison puissante qui engage l’homme à assurer son repos et à nuire à ceux qui veulent le troubler ; telle est la raison qui rend presque impossible la durée des associations criminelles : n’opposant que des pointes acérées aux intérêts des autres, tous doivent se réunir promptement pour en émousser l’aiguillon. Même entre nous, Madame, osé-je ajouter, comment vous flatterez-vous de maintenir la concorde, lorsque vous conseillez à chacun de n’écouter que ses seuls intérêts ? Aurez-vous de ce moment quelque chose de juste à objecter à celui de nous qui voudra poignarder les autres, qui le fera, pour réunir à lui seul la part de ses confrères. Eh ! quel plus bel éloge de la vertu que la preuve de sa nécessité, même dans une société criminelle… que la certitude que cette société ne se soutiendrait pas un moment sans la vertu !

— C’est ce que vous nous opposez, Thérèse, qui sont des sophismes, dit Cœur-de-Fer, et non ce qu’avait avancé la Dubois. Ce n’est point la vertu qui soutient nos associations criminelles : c’est l’intérêt, c’est l’égoïsme ; il porte donc à faux, cet éloge de la vertu que vous avez tiré d’une chimérique hypothèse ; ce n’est nullement par vertu que me croyant, je le suppose, le plus fort de la troupe, je ne poignarde pas mes camarades pour avoir leur part, c’est parce que me trouvant seul alors, je me priverais des moyens qui peuvent assurer la fortune que j’attends de leur secours ; ce motif est le seul qui retienne également leur bras vis-à-vis de moi. Or, ce motif, vous le voyez, Thérèse, il n’est qu’égoïste, il n’a pas la plus légère apparence de vertu. Celui qui veut lutter seul contre les intérêts de la société doit, dites-vous, s’attendre à périr. Ne périra-t-il pas bien plus certainement s’il n’a pour y exister que sa misère et l’abandon des autres ? Ce qu’on appelle l’intérêt de la société n’est que la masse des intérêts particuliers réunis, mais ce n’est jamais qu’en cédant que cet intérêt particulier peut s’accorder et se lier aux intérêts généraux ; or, que voulez-vous que cède celui qui n’a rien ? S’il le fait, vous m’avouerez qu’il a d’autant plus de tort qu’il se trouve donner alors infiniment plus qu’il ne retire, et dans ce cas l’inégalité du marché doit l’empêcher de le conclure ; pris dans cette position, ce qu’il reste de mieux à faire à un tel homme, n’est-il pas de se soustraire à cette société injuste, pour n’accorder des droits qu’à une société différente, qui, placée dans la même position que lui, ait pour intérêt de combattre, par la réunion de ses petits pouvoirs, la puissance plus étendue qui voulait obliger le malheureux à céder le peu qu’il avait pour ne rien retirer des autres ? Mais il naîtra, direz-vous, de là un état de guerre perpétuel. Soit ! n’est-ce pas celui de la nature ? n’est-ce pas le seul qui nous convienne réellement ? Les hommes naquirent tous isolés, envieux, cruels et despotes, voulant tout avoir et ne rien céder, et se battant sans cesse pour maintenir ou leur ambition ou leurs droits ; le législateur vint et dit : Cessez de vous battre ainsi ; en cédant un peu de part et d’autre, la tranquillité va renaître. Je ne blâme point la position de ce pacte, mais je soutiens que deux espèces d’individus ne durent jamais s’y soumettre : ceux qui, se sentant les plus forts, n’avaient pas besoin de rien céder pour être heureux, et ceux qui, étant les plus faibles, se trouvaient céder infiniment plus qu’on ne leur assurait. Cependant la société n’est composée que d’êtres faibles et d’êtres forts ; or, si le pacte dut déplaire aux forts et aux faibles, il s’en fallait donc de beaucoup qu’il ne convînt à la société, et l’état de guerre, qui existait avant, devait se trouver infiniment préférable, puisqu’il laissait à chacun le libre exercice de ses forces et de son industrie dont il se trouvait privé par le pacte injuste d’une société, enlevant toujours trop à l’un et n’accordant jamais assez à l’autre ; donc l’être vraiment sage est celui qui, au hasard de reprendre l’état de guerre qui régnait avant le pacte, se déchaîne irrévocablement contre ce pacte, le viole autant qu’il le peut, certain que ce qu’il retirera de ces lésions sera toujours supérieur à ce qu’il pourra perdre, s’il se trouve le plus faible ; car il l’était de même en respectant le pacte : il peut devenir le plus fort en le violant ; et si les lois le ramènent à la classe dont il a voulu sortir, le pis aller est qu’il perde la vie, ce qui est un malheur infiniment moins grand que celui d’exister dans l’opprobre et dans la misère. Voilà donc deux positions pour nous ; ou le crime qui nous rend heureux, ou l’échafaud qui nous empêche d’être malheureux. Je le demande, y a-t-il à balancer, belle Thérèse, et votre esprit trouvera-t-il un raisonnement qui puisse combattre celui-là ?

— Oh ! monsieur, répondis-je avec cette véhémence que donne la bonne cause, il y en a mille, mais cette vie d’ailleurs doit-elle donc être l’unique objet de l’homme ? Y est-il autrement que comme dans un passage dont chaque degré qu’il parcourt ne doit, s’il est raisonnable, le conduire qu’à cette éternelle félicité, prix assuré de la vertu ? Je suppose avec vous (ce qui pourtant est rare, ce qui pourtant choque toutes les lumières de la raison, mais n’importe), je vous accorde un instant que le crime puisse rendre heureux ici-bas le scélérat qui s’y abandonne : vous imaginez-vous que la justice de Dieu n’attende pas ce malhonnête homme dans un autre monde pour venger celui-ci ?… Ah ! ne croyez pas le contraire, monsieur, ne le croyez pas, ajoutai-je avec des larmes, c’est la seule consolation de l’infortuné, ne nous l’enlevez pas ; dès que les hommes nous délaissent, qui nous vengera si ce n’est Dieu ?

— Qui ? personne, Thérèse, personne absolument ; il n’est nullement nécessaire que l’infortune soit vengée ; elle s’en flatte, parce qu’elle le voudrait, cette idée la console, mais elle n’en est pas moins fausse : il y a mieux, il est essentiel que l’infortune souffre ; son humiliation, ses douleurs sont au nombre des lois de la nature, et son existence est utile au plan général, comme celle de la prospérité qui l’écrase ; telle est la vérité, qui doit étouffer le remords dans l’âme du tyran ou du malfaiteur ; qu’il ne se contraigne pas ; qu’il se livre aveuglément à toutes les lésions dont l’idée naît en lui : c’est la seule voix de la nature qui lui suggère cette idée, c’est la seule façon dont elle nous fait l’agent de ses lois. Quand ses inspirations secrètes nous disposent au mal, c’est que le mal lui est nécessaire, c’est qu’elle le veut, c’est qu’elle l’exige, c’est que la somme des crimes n’étant pas complète, pas suffisante aux lois de l’équilibre, seules lois dont elle soit régie, elle exige ceux-là de plus au complément de la balance ; qu’il ne s’effraye donc, ni ne s’arrête, celui dont l’âme est portée au mal ; qu’il le commette sans crainte, dès qu’il en a senti l’impulsion : ce n’est qu’en y résistant qu’il outragerait la nature. Mais laissons la morale un instant, puisque vous voulez de la théologie. Apprenez donc, jeune innocente, que la religion sur laquelle vous vous rejetez, n’étant que le rapport de l’homme à Dieu, que le culte que la créature crut devoir rendre à son créateur, s’anéantit aussitôt que l’existence de ce créateur est elle-même prouvée chimérique.

« Les premiers hommes, effrayés des phénomènes qui les frappèrent, durent croire nécessairement qu’un être sublime et inconnu d’eux en avait dirigé la marche et l’influence. Le propre de la faiblesse est de supposer ou de craindre la force ; l’esprit de l’homme, encore trop dans l’enfance pour rechercher, pour trouver dans le sein de la nature les lois du mouvement, seul ressort de tout le mécanisme dont il s’étonnait, crut plus simple de supposer un moteur à cette nature que de la voir motrice elle-même, et sans réfléchir qu’il aurait encore plus de peine à édifier, à définir ce maître gigantesque, qu’à trouver dans l’étude de la nature la cause de ce qui le surprenait, il admit ce souverain être, il lui érigea des cultes. De ce moment, chaque nation s’en composa d’analogues à ses mœurs, à ses connaissances et à son climat ; il y eut bientôt sur la terre autant de religions que de peuples, bientôt autant de dieux que de familles ; sous toutes ces idoles néanmoins, il était facile de reconnaître ce fantôme absurde, premier fruit de l’aveuglement humain. On l’habillait différemment, mais c’était toujours la même chose. Or, dites-le, Thérèse, de ce que des imbéciles déraisonnent sur l’érection d’une indigne chimère et sur la façon de la servir, faut-il qu’il s’ensuive que l’homme sage doive renoncer au bonheur certain et présent de sa vie ? Doit-il, comme le chien d’Ésope, quitter l’os pour l’ombre, et renoncer à ses jouissances réelles pour des illusions ? Non, Thérèse, non, il n’est point de Dieu : la nature se suffit à elle-même ; elle n’a nullement besoin d’un auteur ; cet auteur supposé n’est qu’une décomposition de ses propres forces, n’est que ce que nous appelons dans l’école une pétition de principes. Un Dieu suppose une création, c’est-à-dire un instant où il n’y eut rien, ou bien un instant où tout fut dans le chaos. Si l’un ou l’autre de ces états était un mal, pourquoi votre Dieu le laissait-il subsister ? Était-il un bien, pourquoi le change-t-il ? Mais si tout est bien maintenant, votre Dieu n’a plus rien à faire : or, s’il est inutile, peut-il être puissant ? et s’il n’est pas puissant, peut-il être Dieu ? Si la nature se meut elle-même enfin, à quoi sert le moteur ? Et si le moteur agit sur la matière en la mouvant, comment n’est-il pas matière lui-même ? Pouvez-vous concevoir l’effet de l’esprit sur la matière, et la matière recevant le mouvement de l’esprit qui lui-même n’a point de mouvement ? Examinez un instant, de sang-froid, toutes les qualités ridicules et contradictoires dont les fabricateurs de cette exécrable chimère sont obligés de la revêtir ; vérifiez comme elles se détruisent, comme elles s’absorbent mutuellement, et vous reconnaîtrez que ce fantôme déifique, né de la crainte des uns et de l’ignorance de tous, n’est qu’une platitude révoltante, qui ne mérite de nous ni un instant de foi, ni une minute d’examen ; une extravagance pitoyable qui répugne à l’esprit, qui révolte le caser, et qui n’a dû sortir des ténèbres que pour y rentrer à jamais. »

« Que l’espoir ou la crainte d’un monde à venir, fruit de ces premiers mensonges, ne vous inquiète donc point, Thérèse ; cessez surtout de vouloir nous en composer des freins. Faibles portions d’une matière vile et brute, à notre mort, c’est-à-dire à la réunion des éléments qui nous composent aux éléments de la masse générale, anéantis pour jamais, quelle qu’ait été notre conduite, nous passerons un instant dans le creuset de la nature, pour en rejaillir sous d’autres formes, et cela sans qu’il y ait plus de prérogatives pour celui qui follement encensa la vertu, que pour celui qui se livra aux plus honteux excès, parce qu’il n’est rien dont la nature s’offense, et que tous les hommes également sortis de son sein, n’ayant agi pendant leur vie que d’après ses impulsions, y retrouveront tous, après leur existence, et la même fin et le même sort. »

J’allais répondre encore à ces épouvantables blasphèmes, lorsque le bruit d’un homme à cheval se fit entendre auprès de nous. « Aux armes ! » s’écria Cœur-de-Fer, plus envieux de mettre en action ses systèmes que d’en consolider les bases. On vole… et au bout d’un instant on amène un infortuné voyageur dans le taillis où se trouvait notre camp.

Interrogé sur le motif qui le faisait voyager seul et si matin dans une route écartée, sur son âge, sur sa profession, le cavalier répondit qu’il se nommait Saint-Florent, un des premiers négociants de Lyon, qu’il avait trente-six ans, qu’il revenait de Flandres pour des affaires relatives à son commerce, qu’il avait peu d’argent sur lui, mais beaucoup de papiers. Il ajouta que son valet l’avait quitté la veille, et que pour éviter la chaleur, il marchait de nuit avec le dessein d’arriver le même jour à Paris, où il reprendrait un nouveau domestique et conclurait une partie de ses affaires ; qu’au surplus, s’il suivait un sentier solitaire, il fallait apparemment qu’il se fût égaré en s’endormant sur son cheval. Et cela dit, il demande la vie, offrant lui-même tout ce qu’il possédait. On examina son portefeuille, on compta son argent : la prise ne pouvait être meilleure. Saint-Florent avait près d’un demi-million payable à vue sur la capitale, quelques bijoux et environ cent louis…

— Ami, lui dit Cœur-de-Fer, en lui présentant le bout d’un pistolet sous le nez, vous comprenez qu’après un tel vol nous ne pouvons pas vous laisser la vie.

— Oh, monsieur ! m’écriai-je en me jetant aux pieds de ce scélérat, je vous en conjure, ne me donnez pas, à ma réception dans votre troupe, l’horrible spectacle de la mort de ce malheureux ; laissez-lui la vie, ne me refusez point la première grâce que je vous demande.

Et recourant tout de suite à une ruse assez singulière, afin de légitimer l’intérêt que je paraissais prendre à cet homme :

— Le nom que vient de se donner Monsieur, ajoutai-je avec chaleur, me fait croire que je lui appartiens d’assez près. Ne vous étonnez pas, monsieur, poursuivis-je en m’adressant au voyageur, ne soyez point surpris de trouver une parente dans cette situation ; je vous expliquerai tout cela. A ces titres, repris-je en implorant de nouveau notre chef, à ces titres, monsieur, accordez-moi la vie de ce misérable ; je reconnaîtrai cette faveur par le dévouement le plus entier à tout ce qui pourra servir vos intérêts.

— Vous savez à quelles conditions je puis vous accorder la grâce que vous me demandez, Thérèse, me répondit Cœur-de-Fer ; vous savez ce que j’exige de vous…

— Eh bien, monsieur, je ferai tout, m’écriai-je en me précipitant entre ce malheureux et notre chef toujours prêt à le tuer… Oui, je ferai tout, monsieur, je ferai tout, sauvez-le.

— Qu’il vive, dit Cœur-de-Fer, mais qu’il prenne parti parmi nous ; cette dernière clause est indispensable, je ne puis rien sans elle, mes camarades s’y opposeraient.

Le négociant surpris, n’entendant rien à cette parenté que j’établissais, mais se voyant la vie sauvée s’il acquiesçait aux propositions, ne crut pas devoir balancer un moment. On le fait rafraîchir, et comme nos gens ne voulaient quitter cet endroit qu’au jour…

— Thérèse, me dit Cœur-de-Fer, je vous somme de votre promesse, mais comme je suis excédé ce soir, reposez tranquille près de la Dubois, je vous appellerai vers le point du jour, et la vie de ce faquin, si vous balancez, me vengera de votre fourberie.

— Dormez, monsieur, dormez, répondis-je, et croyez que celle que vous avez remplie de reconnaissance n’a d’autre désir que de s’acquitter.

Il s’en fallait pourtant bien que ce fût là mon projet, mais si jamais je crus la feinte permise, c’était bien en cette occasion. Nos fripons, remplis d’une trop grande confiance, boivent encore et s’endorment, me laissant en pleine liberté, près de la Dubois qui, ivre comme les autres, ferma bientôt également les yeux.

Saisissant alors avec vivacité le premier moment du sommeil des scélérats qui nous entouraient :

— Monsieur, dis-je au jeune Lyonnais, la plus affreuse catastrophe m’a jetée malgré moi parmi ces voleurs ; je déteste et eux et l’instant fatal qui m’a conduite dans leur troupe ; je n’ai vraisemblablement pas l’honneur de vous appartenir ; je me suis servie de cette ruse pour vous sauver et m’échapper, si vous le trouvez bon, avec vous, des mains de ces misérables. Le moment est propice, ajoutai-je, sauvons-nous ; j’aperçois votre portefeuille, reprenons-le ; renonçons à l’argent comptant, il est dans leurs poches ; nous ne l’enlèverions pas sans danger. Partons, monsieur, partons ; vous voyez ce que je fais pour vous, je me remets en vos mains ; prenez pitié de mon sort ; ne soyez pas surtout plus cruel que ces gens-ci ; daignez respecter mon honneur, je vous le confie, c’est mon unique trésor, laissez-le-moi, ils ne me l’ont point ravi.

On rendrait mal la prétendue reconnaissance de Saint-Florent. Il ne savait quels termes employer pour me la peindre ; mais nous n’avions pas le temps de parler ; il s’agissait de fuir. J’enlève adroitement le portefeuille, je le lui rends, et franchissant lestement le taillis, laissant le cheval, de peur que le bruit qu’il eût fait n’eût réveillé nos gens, nous gagnons, en toute diligence, le sentier qui devait nous sortir de la forêt. Nous fûmes assez heureux pour en être dehors au point du jour, et sans avoir été suivis de personne ; nous entrâmes avant dix heures du matin dans Luzarches, et là, hors de toute crainte, nous ne pensâmes plus qu’à nous reposer.

Il y a des moments dans la vie où l’on se trouve fort riche sans avoir pourtant de quoi vivre : c’était l’histoire de Saint-Florent. Il avait cinq cent mille francs dans son portefeuille, et pas un écu dans sa bourse ; cette réflexion l’arrêta avant que d’entrer dans l’auberge…

— Tranquillisez-vous, monsieur, lui dis-je en voyant son embarras, les voleurs que je quitte ne m’ont pas laissée sans argent, voilà vingt louis, prenez-les, je vous en conjure, usez-en, donnez le reste aux pauvres ; je ne voudrais, pour rien au monde, garder de l’or acquis par des meurtres.

Saint-Florent, qui jouait la délicatesse, mais qui était bien loin de celle que je devais lui supposer, ne voulut pas absolument prendre ce que je lui offrais ; il me demanda quels étaient mes desseins, me dit qu’il se ferait une loi de les remplir, et qu’il ne désirait que de pouvoir s’acquitter envers moi :

— C’est de vous que je tiens la fortune et la vie, Thérèse, ajouta-t-il, en me baisant les mains, puis-je mieux faire que de vous offrir l’une et l’autre ? Acceptez-les, je vous en conjure, et permettez au Dieu de l’hymen de resserrer les nœuds de l’amitié.

Je ne sais, mais soit pressentiment, soit froideur, j’étais si loin de croire que ce que j’avais fait pour ce jeune homme pût m’attirer de tels sentiments de sa part, que je lui laissai lire sur ma physionomie le refus que je n’osais exprimer : il le comprit, n’insista plus, et s’en tint à me demander seulement ce qu’il pourrait faire pour moi.

— Monsieur, lui dis-je, si réellement mon procédé n’est pas sans mérite à vos yeux, je ne vous demande pour toute récompense que de me conduire avec vous à Lyon, et de m’y placer dans quelque maison honnête, où ma pudeur n’ait plus à souffrir.

— Vous ne sauriez mieux faire, me dit Saint-Florent, et personne n’est plus en état que moi de vous rendre ce service : j’ai vingt parents dans cette ville.

Et le jeune négociant me pria de lui raconter alors les raisons qui m’engageaient à m’éloigner de Paris, où je lui avais dit que j’étais née. Je le fis avec autant de confiance que d’ingénuité.

— Oh ! si ce n’est que cela, dit le jeune homme, je pourrai vous être utile avant d’être à Lyon ; ne craignez rien, Thérèse, votre affaire est assoupie ; on ne vous recherchera point, et moins qu’ailleurs assurément dans l’asile où je veux vous placer. J’ai une parente auprès de Bondy, elle habite une campagne charmante dans ces environs ; elle se fera, j’en suis sûr, un plaisir de vous avoir près d’elle ; je vous y présente demain.

Remplie de reconnaissance à mon tour, j’accepte un projet qui me convient autant ; nous nous reposons le reste du jour à Luzarches, et le lendemain nous nous proposâmes de gagner Bondy, qui n’est qu’à six lieues de là.

— Il fait beau, me dit Saint-Florent, si vous me croyez, Thérèse, nous nous rendrons à pied au château de ma parente, nous y raconterons notre aventure, et cette manière d’arriver jettera, ce me semble, encore plus d’intérêt sur vous.

Bien éloignée de soupçonner les desseins de ce monstre et d’imaginer qu’il devait y avoir pour moi moins de sûreté avec lui que dans l’infâme compagnie que je quittais, j’accepte tout sans crainte, comme sans répugnance ; nous dînons, nous soupons ensemble ; il ne s’oppose nullement à ce que je prenne une chambre séparée de la sienne pour la nuit, et après avoir laissé passer le plus chaud, sûr à ce qu’il dit que quatre ou cinq heures suffisent à nous rendre chez sa parente, nous quittons Luzarches et nous nous acheminons à pied vers Bondy.

Il était environ cinq heures du soir lorsque nous entrâmes dans la forêt. Saint-Florent ne s’était pas encore un instant démenti : toujours même honnêteté, toujours même désir de me prouver ses sentiments ; eussé-je été avec mon père, je ne me serais pas crue plus en sûreté. Les ombres de la nuit commençaient à répandre dans la forêt cette sorte d’horreur religieuse qui fait naître à la fois la crainte dans les âmes timides, le projet du crime dans les cœurs féroces. Nous ne suivions que des sentiers ; je marchais la première, je me retourne pour demander à Saint-Florent si ces routes écartées sont réellement celles qu’il faut suivre, si par hasard il ne s’égare point, s’il croit enfin que nous devions arriver bientôt.

— Nous y sommes, putain, me répondit ce scélérat, en me renversant à terre d’un coup de canne sur la tête qui me fait tomber sans connaissance…

Oh ! madame, je ne sais plus ni ce que dit, ni ce que fit cet homme ; mais l’état dans lequel je me retrouvai ne me laissa que trop connaître à quel point j’avais été sa victime. Il était entièrement nuit quand je repris mes sens ; j’étais au pied d’un arbre, hors de toutes les routes, froissée, ensanglantée… déshonorée, madame ; telle avait été la récompense de tout ce que je venais de faire pour ce malheureux ; et portant l’infamie au dernier période, ce scélérat, après avoir fait de moi tout ce qu’il avait voulu, après en avoir abusé de toutes manières, de celle même qui outrage le plus la nature, avait pris ma bourse… ce même argent que je lui avais si généreusement offert. Il avait déchiré mes vêtements, la plupart étaient en morceaux près de moi, j’étais presque nue, et meurtrie en plusieurs endroits de mon corps ; vous jugez de ma situation : au milieu des ténèbres, sans ressources, sans honneur, sans espoir, exposée à tous les dangers. Je voulus terminer mes jours : si une arme se fût offerte à moi, je la saisissais, j’en abrégeais cette malheureuse vie, qui ne me présentait que des fléaux…

— Le monstre ! que lui avais-je donc fait, me disais-je, pour avoir mérité de sa part un aussi cruel traitement ? Je lui sauve la vie, je lui rends sa fortune, il m’arrache ce que j’ai de plus cher ! Une bête féroce eût été moins cruelle ! Ô homme, te voilà donc, quand tu n’écoutes que tes passions ! Des tigres au fond des plus sauvages déserts auraient horreur de tes forfaits. Quelques minutes d’abattement succédèrent à ces premiers élans de ma douleur ; mes yeux remplis de larmes se tournèrent machinalement vers le ciel ; mon cœur s’élance aux pieds du Maître qui l’habite… Cette voûte pure et brillante… ce silence imposant de la nuit… cette frayeur qui glaçait rues sens… cette image de la nature en paix, près du bouleversement de mon âme égarée, tout répand une ténébreuse horreur en moi, d’où naît bientôt le besoin de prier. Je me précipite aux genoux de ce Dieu puissant, nié par les impies, espoir du pauvre et de l’affligé.

Être saint et majestueux, m’écriai-je en pleurs, toi qui daignes en ce moment affreux remplir mon âme d’une joie céleste, qui m’as, sans doute, empêchée d’attenter à mes jours, ô mon protecteur et mon guide, j’aspire à tes bontés, j’implore ta clémence : vois ma misère et mes tourments, ma résignation et mes vœux. Dieu puissant ! tu le sais, je suis innocente et faible, je suis trahie et maltraitée ; j’ai voulu faire le bien à ton exemple, et ta volonté m’en punit ; qu’elle s’accomplisse, ô mon Dieu ! tous ses effets sacrés me sont chers, je les respecte et cesse de m’en plaindre ; mais si je ne dois pourtant trouver ici-bas que des ronces, est-ce t’offenser, ô mon souverain Maître, que de supplier ta puissance de me rappeler vers toi, pour te prier sans trouble, pour t’adorer loin de ces hommes pervers qui ne m’ont fait, hélas ! rencontrer que des maux, et dont les mains sanguinaires et perfides noient à plaisir mes tristes jours dans le torrent des larmes et dans l’abîme des douleurs ?

La prière est la plus douce consolation du malheureux ; il devient plus fort quand il a rempli ce devoir. Je me lève pleine de courage, je ramasse les haillons que le scélérat m’a laissés, et je m’enfonce dans un taillis pour y passer la nuit avec moins de risque. La sûreté où je me croyais, la satisfaction que je venais de goûter en me rapprochant de mon Dieu, tout contribua à me faire reposer quelques heures, et le soleil était déjà haut quand mes yeux se rouvrirent : l’instant du réveil est affreux pour les infortunés ; l’imagination, rafraîchie des douceurs du sommeil, se remplit bien plus vite et plus lugubrement des maux dont ces instants d’un repos trompeur lui ont fait perdre le souvenir.

Eh bien, me dis-je alors en m’examinant., il est donc vrai qu’il y a des créatures humaines que la nature ravale au même sort que celui des bêtes sauvages ! Cachée dans leur réduit, fuyant les hommes à leur exemple, quelle différence y a-t-il maintenant entre elles et moi ? Est-ce donc la peine de naître pour un sort aussi pitoyable ?… Et mes larmes coulèrent avec abondance en faisant ces tristes réflexions ; Je les finissais à peine, lorsque j’entendis du bruit autour de moi ; peu à peu, je distingue deux hommes. Je prête l’oreille :

— Viens, cher ami, dit l’un d’eux, nous serons à merveille ici ; la cruelle et fatale présence d’une tante que j’abhorre ne m’empêchera pas de goûter un moment avec toi les plaisirs qui me sont si doux.

Ils s’approchent, ils se placent tellement en face de moi, qu’aucun de leurs propos, aucun de leurs mouvements ne peut m’échapper, et je vois… Juste ciel, madame, dit Thérèse, en s’interrompant, est-il possible que le sort ne m’ait jamais placée que dans des situations si critiques, qu’il devienne aussi difficile à la vertu d’en entendre les récits, qu’à la pudeur de les peindre ! Ce crime horrible lui outrage également et la nature et les conventions sociales, ce forfait, en un mot, sur lequel la main de Dieu s’est appesantie si souvent, légitimé par Cœur-de-Fer, proposé par lui à la malheureuse Thérèse, consommé sur elle involontairement par le bourreau qui vient de l’immoler, cette exécration révoltante enfin, je la vis s’achever sous mes yeux avec toutes les recherches impures, tous les épisodes affreux, que peut y mettre la dépravation la plus réfléchie ! L’un de ces hommes, celui qui se prêtait, était âgé de vingt-quatre ans, assez bien mis pour faire croire à l’élévation de son rang, l’autre à peu près du même âge paraissait un de ses domestiques. L’acte fut scandaleux et long. Appuyé sur ses mains à la crête d’un petit monticule en face du taillis où j’étais, le jeune maître exposait à nu au compagnon de sa débauche l’autel impie du sacrifice, et celui-ci, plein d’ardeur à ce spectacle, en caressait l’idole, tout prêt à l’immoler d’un poignard bien plus affreux et bien plus gigantesque que celui dont j’avais été menacée par le chef des brigands de Bondy ; mais le jeune maître, nullement craintif, semble braver impunément le trait qu’on lui présente ; il l’agace, il l’excite, le couvre de baisers, s’en saisit, s’en pénètre lui-même, se délecte en l’engloutissant ; enthousiasmé de ses criminelles caresses, l’infâme se débat sous le fer et semble regretter qu’il ne soit pas plus effrayant encore ; il en brave les coups, il les prévient, il les repousse… Deux tendres et légitimes époux se caresseraient avec moins d’ardeur… Leurs bouches se pressent, leurs soupirs se confondent, leurs langues s’entrelacent, et je les vois tous deux, enivrés de luxure, trouver au centre des délices le complément de leurs perfides horreurs. L’hommage se renouvelle, et pour en rallumer l’encens, rien n’est épargné par celui qui l’exige ; baisers, attouchements, pollutions, raffinements de la plus insigne débauche, tout s’emploie à rendre des forces qui s’éteignent, et tout réussit à les ranimer cinq fois de suite ; mais sans qu’aucun des deux changeât de rôle. Le jeune maître fut toujours femme, et quoiqu’on pût découvrir en lui la possibilité d’être homme à son tour, il n’eut pas même l’apparence d’en concevoir un instant le désir. S’il visita l’autel semblable à celui où l’on sacrifiait chez lui, ce fut au profit de l’autre idole, et jamais nulle attaque n’eut l’air de menacer celle-là.

Oh ! que ce temps me parut long ! Je n’osais bouger, de peur d’être aperçue ; enfin les criminels acteurs de cette scène indécente, rassasiés sans doute, se levèrent pour regagner le chemin qui devait les conduire chez eux, lorsque le maître s’approche du buisson qui me recèle ; mon bonnet me trahit… Il l’aperçoit…

— Jasmin, dit-il à son valet, nous sommes découverts… Une fille a vu nos mystères… Approche-toi, sortons de là cette catin, et sachons pourquoi elle y est.

Je ne leur donnai pas la peine de me tirer de mon asile ; m’en arrachant aussitôt moi-même, et tombant à leurs pieds :

— Ô messieurs ! m’écriai-je, en étendant les bras vers eux, daignez avoir pitié d’une malheureuse dont le sort est plus à plaindre que vous ne pensez ; il est bien peu de revers qui puissent égaler les miens ; que la situation où vous m’avez trouvée ne vous fasse naître aucun soupçon sur moi ; elle est la suite de ma misère, bien plutôt que de mes torts ; loin d’augmenter les maux qui m’accablent, veuillez les diminuer en me facilitant les moyens d’échapper aux fléaux qui me poursuivent.

Le comte de Bressac (c’était le nom du jeune homme), entre les mains de qui je tombais, avec un grand fonds de méchanceté et de libertinage dans l’esprit, n’était pas pourvu d’une dose très abondante de commisération dans le cœur. Il n’est malheureusement que trop commun de voir le libertinage éteindre la pitié dans l’homme ; son effet ordinaire est d’endurcir : soit que la plus grande partie de ses écarts nécessite l’apathie de l’âme, soit que la secousse violente que cette passion imprime à la masse des nerfs diminue la force de leur action, toujours est-il qu’un libertin est rarement un homme sensible. Mais à cette dureté naturelle dans l’espèce de gens dont j’esquisse le caractère, il se joignait encore dans M. de Bressac un dégoût si invétéré pour notre sexe, une haine si forte pour tout ce qui le caractérisait, qu’il était bien difficile que je parvinsse à placer dans son âme les sentiments dont je voulais l’émouvoir.

— Tourterelle des bois, me dit le comte avec dureté, si tu cherches des dupes, adresse-toi mieux : ni mon ami, ni moi, ne sacrifions jamais au temple impur de ton sexe ; si c’est l’aumône que tu demandes, cherche des gens qui aiment les bonnes œuvres, nous n’en faisons jamais de ce genre… Mais parle, misérable, as-tu vu ce qui s’est passé entre Monsieur et moi ?

— Je vous ai vus causer sur l’herbe, répondis-je, rien de plus, monsieur, je vous l’assure.

— Je veux le croire, dit le jeune comte, et cela pour ton bien ; si j’imaginais que tu eusses pu voir autre chose, tu ne sortirais jamais de ce buisson… Jasmin, il est de bonne heure, nous avons le temps d’ouïr les aventures de cette fille, et nous verrons après ce qu’il en faudra faire.

Ces jeunes gens s’asseyent, ils m’ordonnent de me placer près d’eux, et là je leur fais part avec ingénuité de tous les malheurs qui m’accablent depuis que je suis au monde.

— Allons, Jasmin, dit M. de Bressac en se levant, dès que j’eus fini, soyons juste une fois ; l’équitable Thémis a condamné cette créature, ne souffrons pas que les vues de la déesse soient aussi cruellement frustrées ; faisons subir à la délinquante l’arrêt de mort qu’elle aurait encouru : ce petit meurtre, bien loin d’être un crime, ne deviendra qu’une réparation dans l’ordre moral ; puisque nous avons le malheur de le déranger quelquefois, rétablissons-le courageusement du moins quand l’occasion se présente…

Et les cruels, m’ayant enlevée de ma place, me traînent déjà vers le bois, riant de mes pleurs et de mes cris.

— Lions-la par les quatre membres à quatre arbres formant un carré long, dit Bressac, en me mettant nue.

Puis, au moyen de leurs cravates, de leurs mouchoirs et de leurs jarretières, ils font des cordes dont je suis à l’instant liée, comme ils le projettent, c’est-à-dire dans la plus cruelle et la plus douloureuse attitude qu’il soit possible d’imaginer. On ne peut rendre ce que je souffris ; il me semblait que l’on m’arrachât les membres, et que mon estomac, qui portait à faux, dirigé par son poids vers la terre, dût s’entrouvrir à tous les instants ; la sueur coulait de mon front, je n’existais plus que par la violence de la douleur ; si elle eût cessé de comprimer mes nerfs, une angoisse mortelle m’eût saisie. Les scélérats s’amusèrent de cette posture, ils m’y considéraient en s’applaudissant,

— En voilà assez, dit enfin Bressac, je consens que pour cette fois elle en soit quitte pour la peur. Thérèse, continue-t-il en lâchant mes liens et m’ordonnant de m’habiller, soyez discrète et suivez-nous : si vous vous attachez à moi, vous n’aurez pas lieu de vous en repentir. Il faut une seconde femme à ma tante, je vais vous présenter à elle, sur la foi de vos récits ; je vais lui répondre de votre conduite ; mais si vous abusez de mes bontés, si vous trahissiez ma confiance, ou que vous ne vous soumissiez pas à mes intentions, regardez ces quatre arbres, Thérèse, regardez le terrain qu’ils enceignent, et qui devait vous servir de sépulcre ; souvenez-vous que ce funeste endroit n’est qu’à une lieue du château où je vous conduis, et qu’à la plus légère faute, vous y serez aussitôt ramenée.

A l’instant j’oublie mes malheurs, je me jette aux genoux du comte, je lui fais, en larmes, le serment d’une bonne conduite ; mais aussi insensible à ma joie qu’à ma douleur :

— Marchons, dit Bressac, c’est cette conduite qui parlera pour vous, elle seule réglera votre sort.

Nous avançons ; Jasmin et son maître causaient bas ensemble ; je les suivais humblement sans mot dire. Une petite heure nous rend au château de Mme la marquise de Bressac, dont la magnificence et la multitude de valets qu’il renferme me font voir que quelque poste que je doive remplir dans cette maison, il sera sûrement plus avantageux pour moi que celui de la gouvernante en chef de bI. du Harpin. On me fait attendre dans une office où Jasmin m’offre obligeamment tout ce qui peut servir à me réconforter. Le jeune comte entre chez sa tante, il la prévient, et lui-même vient me chercher une demi-heure après pour me présenter à la marquise.

Mme de Bressac était une femme de quarante-six ans, très belle encore, qui me parut honnête et sensible, quoiqu’elle mêlât un peu de sévérité dans ses principes et dans ses propos ; veuve depuis deux ans de l’oncle du jeune comte, qui l’avait épousée sans autre fortune que le beau nom qu’il lui donnait. Tous les biens que pouvait espérer M. de Bressac dépendaient de cette tante ; ce qu’il avait eu de son père lui donnait à peine de quoi fournir à ses plaisirs ; Mme de Bressac y joignait une pension considérable, mais cela ne suffisait point : rien de cher comme les voluptés du comte ; peut-être celles-là se payent-elles moins que les autres, mais elles se multiplient beaucoup plus. Il y avait cinquante mille écus de rente dans cette maison, et M. de Bressac était seul. On n’avait jamais pu le déterminer au service ; tout ce qui l’écartait de son libertinage était si insupportable pour lui, qu’il ne pouvait en adopter la chaîne. La marquise habitait cette terre trois mois de l’année ; elle en passait le reste à Paris ; et ces trois mois qu’elle exigeait de son neveu de passer avec elle étaient une sorte de supplice pour un homme abhorrant sa tante et regardant comme perdus tous les moments qu’il passait éloigné d’une ville où se trouvait pour lui le centre de ses plaisirs.

Le jeune comte m’ordonna de raconter à la marquise les choses dont je lui avais fait part, et dès que j’eus fini :

— Votre candeur et votre naïveté, me dit Mme de Bressac, ne me permettent pas de douter que vous ne soyez vraie. Je ne prendrai d’autres informations sur vous que celles de savoir si vous êtes réellement la fille de l’homme que vous m’indiquez ; si cela est, j’ai connu votre père, et ce sera pour moi une raison de plus pour m’intéresser à vous. Quant à l’affaire de chez du Harpin, je me charge de l’arranger en deux visites chez le Chancelier, mon ami depuis des siècles. C’est l’homme le plus intègre qu’il y ait au monde ; il ne s’agit que de lui prouver votre innocence pour anéantir tout ce qui a été fait contre vous. Mais réfléchissez bien, Thérèse, que ce que je vous promets ici n’est qu’au prix d’une conduite intacte ; ainsi vous voyez que les effets de la reconnaissance que j’exige tourneront toujours à votre profit.

Je me jetai sue pieds de la marquise, l’assurai qu’elle serait contente de moi ; elle me releva avec bonté et me mit sur-le-champ en possession de la place de seconde femme de chambre à son service.

Au bout de trois jours, les informations qu’avait faites Mme de Bressac, à Paris, arrivèrent ; elles étaient telles que je pouvais les désirer ; la marquise me loua de ne lui en avoir point imposé, et toutes les idées du malheur s’évanouirent enfin de mon esprit, pour n’être plus remplacées que par l’espoir des plus douces consolations qu’il pût m’être permis d’attendre ; mais il n’était pas arrangé dans le ciel que la pauvre Thérèse dût jamais être heureuse, et si quelques moments de calme naissaient fortuitement pour elle, ce n’était que pour lui rendre plus amers ceux d’horreur qui devaient les suivre.

A peine fûmes-nous à Paris, que Mme de Bressac s’empressa de travailler pour moi : le premier Président voulut me voir ; il écouta le récit de mes malheurs avec intérêt ; les calomnies de du Harpin furent reconnues, mais en vain voulut-on le punir : du Harpin ayant réussi dans une affaire de faux billets par laquelle il ruinait trois ou quatre familles, et où il gagnait près de deux millions, venait de passer en Angleterre. A l’égard de l’incendie des prisons du Palais, on se convainquit que, si j’avais profité de cet événement, au moins n’y avais-je participé en rien, et ma procédure s’anéantit, m’assura-t-on, sans que les magistrats qui s’en mêlèrent crussent devoir y employer d’autres formalités ; je n’en savais pas davantage, je me contentai de ce qu’on me dit : vous verrez bientôt si j’eus tort.

Il est aisé d’imaginer combien de pareils procédés m’attachaient à Mme de Bressac ; n’eût-elle pas eu, d’ailleurs, pour moi toutes sortes de bontés, comment de telles démarches ne m’eussent-elles pas liée pour jamais à une protectrice aussi précieuse ? Il s’en fallait pourtant bien que l’intention du jeune comte fût de m’enchaîner aussi intimement à sa tante… Mais c’est ici le cas de vous peindre ce monstre.

M. de Bressac réunissait aux charmes de la jeunesse la figure la plus séduisante ; si sa taille ou ses traits avaient quelques défauts, c’était parce qu’ils se rapprochaient un peu trop de cette nonchalance, de cette mollesse qui n’appartient qu’aux femmes ; il semblait qu’en lui prêtant les attributs de ce sexe, la nature lui en eût également inspiré les goûts… Quelle âme, cependant, était enveloppée sous ces appas féminins ! On y rencontrait tous les vices qui caractérisent celle des scélérats : on ne porta jamais plus loin la méchanceté, la vengeance, la cruauté, l’athéisme, la débauche, le mépris de tous les devoirs, et principalement de ceux dont la nature paraît nous faire des délices. Au milieu de tous ses torts, M. de Bressac avait principalement celui de détester sa tante. La marquise faisait tout au monde pour ramener son neveu aux sentiers de la vertu : peut-être y employait-elle trop de rigueur ; il en résultait que le comte, plus enflammé par les effets mêmes de cette sévérité, ne se livrait à ses goûts que plus impétueusement encore, et que la pauvre marquise ne retirait de ses persécutions que de se faire haïr davantage.

— Ne vous imaginez pas, me disait très souvent le comte, que ce soit d’elle-même que ma tante agisse dans tout ce qui vous concerne, Thérèse ; croyez que si je ne la persécutais à tout instant, elle se ressouviendrait à peine des soins qu’elle vous a promis. Elle vous fait valoir tous ses pas, tandis qu’ils ne sont que mon seul ouvrage : oui, Thérèse, oui, c’est à moi seul que vous devez de la reconnaissance, et celle que j’exige de vous doit vous paraître d’autant plus désintéressée que quelque jolie que vous puissiez être, vous savez bien que ce n’est pas à vos faveurs que je prétends ; non, Thérèse, les services que j’attends de vous sont d’un tout autre genre, et quand vous serez bien convaincue de ce que j’ai fait pour votre tranquillité, j’espère que je trouverai dans votre âme ce que je suis en droit d’en attendre.

Ces discours me paraissaient si obscurs que je ne savais comment y répondre : je le faisais pourtant à tout hasard, et peut-être avec trop de facilité. Faut-il vous l’avouer ? Hélas ! oui ; vous déguiser mes torts serait tromper votre confiance et mal répondre à l’intérêt que mes malheurs vous ont inspiré. Apprenez donc, madame, la seule faute volontaire que j’aie à me reprocher… Que dis-je une faute ? une folie, une extravagance… qui n’eut jamais rien d’égal ; mais au moins ce n’est pas un crime, c’est une simple erreur, qui n’a puni que moi, et dont il ne paraît point que la main équitable du ciel ait dû se servir pour me plonger dans l’abîme qui s’ouvrit peu après sous mes pas. Quels qu’eussent été les indignes procédés du comte de Bressac pour moi, le premier jour où je l’avais connu, il m’avait cependant été impossible de le voir sans me sentir entraînée vers lui par un mouvement de tendresse que rien n’avait pu vaincre. Malgré toutes mes réflexions sur sa cruauté, sur son éloignement des femmes, sur la dépravation de ses goûts, sur les distances morales qui nous séparaient, rien au monde ne pouvait éteindre cette passion naissante, et si le comte m’eût demandé ma vie, je la lui aurais sacrifiée mille fois. Il était loin de soupçonner mes sentiments… Il était loin, l’ingrat, de démêler la cause des pleurs que je versais journellement ; mais il lui était impossible pourtant de ne pas se douter du désir que j’avais de voler au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire ; il ne se pouvait pas qu’il n’entrevît mes prévenances ; trop aveugles sans doute, elles allaient au point de servir ses erreurs, autant que la décence pouvait me le permettre, et de les déguiser toujours à sa tante. Cette conduite m’avait en quelque façon gagné sa confiance, et tout ce qui venait de lui m’était si précieux, je m’aveuglai tellement sur le peu que m’offrait son cœur, que j’eus quelquefois la faiblesse de croire que je ne lui étais pas indifférente. Mais combien l’excès de ses désordres me désabusait promptement ! ils étaient tels que sa santé même en était altérée. Je prenais quelquefois la liberté de lui peindre les inconvénients de sa conduite, il m’écoutait sans répugnance, puis finissait par me dire qu’on ne se corrigeait pas de l’espèce de vice qu’il chérissait.

— Ah ! Thérèse, s’écria-t-il un jour dans l’enthousiasme, si tu connaissais les charmes de cette fantaisie, si tu pouvais comprendre ce qu’on éprouve à la douce illusion de n’être plus qu’une femme ! Incroyable égarement de l’esprit ! on abhorre ce sexe et l’on veut l’imiter ! Ah ! qu’il est doux d’y réussir, Thérèse, qu’il est délicieux d’être le catin de tous ceux qui veulent de vous, et, portant sur ce point, au dernier épisode, le délire et la prostitution, d’être successivement dans le même jour la maîtresse d’un crocheteur, d’un marquis, d’un valet, d’un moine, d’en être tour à tour chéri, caressé, jalousé, menacé, battu, tantôt dans leurs bras victorieux, et tantôt victime à leurs pieds, les attendrissant par des caresses, les ranimant par des excès… Oh ! non, non, Thérèse, tu ne comprends pas ce qu’est ce plaisir pour une tête organisée comme la mienne… Mais, le moral à part, si tu te représentais quelles sont les sensations physiques de ce divin goût ! il est impossible d’y tenir ; c’est un chatouillement si vif, des titillations de volupté si piquantes… on perd l’esprit… on déraisonne ; mille baisers plus tendres les uns que les autres n’exaltent pas encore avec assez d’ardeur l’ivresse où nous plonge l’agent ; enlacés dans ses bras, les bouches collées l’une à l’autre, nous voudrions que notre existence entière pût s’incorporer à la sienne ; nous ne voudrions faire avec lui qu’un seul être ; si nous osons nous plaindre, c’est d’être négligés ; nous voudrions que, plus robuste qu’Hercule, il nous élargît, il nous pénétrât ; que cette semence précieuse, élancée, brûlante au fond de nos entrailles, fît, par sa chaleur et sa force, jaillir la nôtre dans ses mains… Ne t’imagine pas, Thérèse, que nous soyons faits comme les autres hommes ; c’est une construction toute différente, et cette membrane chatouilleuse qui tapisse chez vous le temple de Vénus, le ciel en nous créant en orna les autels où nos Céladons sacrifient : nous sommes aussi certainement femmes là que vous l’êtes au sanctuaire de la génération ; il n’est pas un de vos plaisirs qui ne nous soit connu, pas un dont nous ne sachions jouir ; mais nous avons, de plus, les nôtres, et c’est cette réunion délicieuse qui fait de nous les hommes de la terre les plus sensibles à la volupté, les mieux créés pour la sentir ; c’est cette réunion enchanteresse qui rend impossible la correction de nos goûts, qui ferait de nous des enthousiastes et des frénétiques, si l’on avait encore la stupidité de nous punir, qui nous fait adorer, jusqu’au cercueil enfin, le dieu charmant qui nous enchaîne !

Ainsi s’exprimait le comte, en préconisant ses travers. Essayais-je de lui parler de l’être auquel il devait tout, et des chagrins que de pareils désordres donnaient à cette respectable tante, je n’apercevais plus dans lui que du dépit et de l’humeur, et surtout de l’impatience de voir si longtemps, en de telles mains, des richesses qui, disait-il, devraient lui appartenir ; je n’y voyais plus que la haine la plus invétérée contre cette femme si honnête, la révolte la plus constatée contre tous les sentiments de la nature. Serait-il donc vrai que quand on est parvenu à transgresser aussi formellement dans ses goûts l’instinct sacré de cette loi, la suite nécessaire de ce premier crime fût un affreux penchant à commettre ensuite tous les autres ?

Quelquefois je me servais des moyens de la religion ; presque toujours consolée par elle, j’essayais de faire passer ses douceurs dans l’âme de ce pervers, à peu près sûre de le contenir par ces liens si je parvenais à lui en faire partager les attraits ; mais le comte ne me laissa pas longtemps employer de telles armes. Ennemi déclaré de nos plus saints mystères, frondeur opiniâtre de la pureté de nos dogmes, antagoniste outré de l’existence d’un Être suprême M. de Bressac, au lieu de se laisser convertir par moi, chercha bien plutôt à me corrompre.

— Toutes les religions partent d’un principe faux, Thérèse, me disait-il ; toutes supposent comme nécessaire le culte d’un Être créateur, mais ce créateur n’exista jamais. Rappelle-toi sur cela les préceptes sensés de ce certain Cœur-de-Fer qui, m’as-tu dit, Thérèse, avait comme moi travaillé ton esprit ; rien de plus juste que les principes de cet homme, et l’avilissement dans lequel on a la sottise de le tenir ne lui ôte pas le droit de bien raisonner.

Si toutes les productions de la nature sont des effets résultatifs des lois qui la captivent ; si son action et sa réaction perpétuelles supposent le mouvement nécessaire à son essence, que devient le souverain maître que lui prêtent gratuitement les sots ? Voilà ce que te disait ton sage instituteur, chère fille. Que sont donc les religions, d’après cela, sinon le frein dont la tyrannie du plus fort voulut captiver le plus faible ? Rempli de ce dessein, il osa dire à celui qu’il prétendait dominer qu’un Dieu forgeait les fers dont la cruauté l’entourait ; et celui-ci, abruti par sa misère, crut indistinctement tout ce que voulut l’autre. Les religions, nées de ces fourberies, peuvent-elles donc mériter quelque respect ? En est-il une seule, Thérèse, qui ne porte l’emblème de l’imposture et de la stupidité ? Que vois-je dans toutes ? Des mystères qui font frémir la raison, des dogmes outrageant la nature, et des cérémonies grotesques qui n’inspirent que la dérision et le dégoût. Mais si, de toutes, une mérite plus particulièrement notre mépris et notre haine, ô Thérèse, n’est-ce pas cette loi barbare du Christianisme dans laquelle nous sommes tous deux nés ? En est-il une plus odieuse ? une qui soulève autant et le cœur et l’esprit ? Comment des hommes raisonnables peuvent-ils encore ajouter quelque croyance aux paroles obscures, aux prétendus miracles du vil instituteur de ce culte effrayant ? Exista-t-il jamais un bateleur plus fait pour l’indignation publique ! Qu’est-ce qu’un Juif lépreux qui, né d’une catin et d’un soldat, dans le plus chétif coin de l’univers, ose se faire passer pour l’organe de celui qui, dit-on, a créé le monde ! Avec des prétentions aussi relevées, tu l’avoueras, Thérèse, il fallait au moins quelques titres. Quels sont-ils, ceux de ce ridicule ambassadeur ? Que va-t-il faire pour prouver sa mission ? La terre va-t-elle changer de face ; les fléaux qui l’affligent vont-ils s’anéantir ; le soleil va-t-il l’éclairer nuit et jour ? Les vices ne la souilleront-ils plus ? N’allons-nous voir enfin régner que le bonheur ?… Point, c’est par des tours de passe-passe, par des gambades et par des calemboursb que l’envoyé de Dieu s’annonce à l’univers ; c’est dans la société respectable de manœuvres, d’artisans et de filles de joie que le ministre du ciel vient manifester sa grandeur ; c’est en s’enivrant avec les uns, couchant avec les autres, que l’ami d’un Dieu, Dieu lui-même, vient soumettre à ses loin le pécheur endurci ; c’est en n’inventant pour ses farces que ce qui peut satisfaire ou sa luxure ou sa gourmandise, que le faquin prouve sa mission ; quoi qu’il en soit, il fait fortune ; quelques plats satellites se joignent à ce fripon ; une secte se forme ; les dogmes de cette canaille parviennent à séduire quelques Juifs : esclaves de la puissance romaine, ils devaient embrasser avec joie une religion qui, les dégageant de leurs fers, ne les assouplissait qu’au frein religieux. Leur motif se devine, leur indocilité se dévoile ; on arrête les séditieux ; leur chef périt, mais d’une mort beaucoup trop douce sans doute pour son genre de crime, et par un impardonnable défaut de réflexion, on laisse disperser les disciples de ce malotru, au lieu de les égorger avec lui. Le fanatisme s’empare des esprits, des femmes crient., des fous se débattent, des imbéciles croient, et voilà le plus méprisable des êtres, le plus maladroit fripon, le plus lourd imposteur qui eût encore paru, le voilà Dieu, le voilà fils de Dieu égal à son père ; voilà toutes ses rêveries consacrées, toutes ses paroles devenues des dogmes, et ses balourdises des mystères ! Le sein de son fabuleux Père s’ouvre pour le recevoir, et ce Créateur, jadis simple, le voilà devenu triple pour complaire à ce fils digne de sa grandeur ! Mais ce saint Dieu en restera-t-il là ? Non, sans doute, c’est à de bien plus grandes faveurs que va se prêter sa céleste puissance. A la volonté d’un prêtre, c’est-à-dire d’un drôle couvert de mensonges et de crimes, ce grand Dieu créateur de tout ce que nous voyons va s’abaisser jusqu’à descendre dix ou douze millions de fois par matinée dans un morceau de pâte, qui, devant être digérée par les fidèles, va se transmuer bientôt au fond de leurs entrailles, dans les excréments les plus vils, et cela pour la satisfaction de ce tendre fils, inventeur odieux de cette impiété monstrueuse, dans un souper de cabaret. Il l’a dit, il faut que cela soit. Il a dit : « Ce pain que vous voyez sera ma chair ; vous le digérerez comme tel ; or je suis Dieu, donc Dieu sera digéré par vous, donc le Créateur du ciel et de la terre se changera, parce que je l’ai dit, en la matière la plus vile qui puisse s’exhaler du corps de l’homme, et l’homme mangera Dieu, parce que ce Dieu est bon et qu’il est tout puissant. » Cependant ces inepties s’étendent ; on attribue leur accroissement à leur réalité, à leur grandeur, à leur sublimité, à la puissance de celui qui les introduit, tandis que les causes les plus simples doublent leur existence, tandis que le crédit acquis par l’erreur ne trouva jamais que des filous d’une part et des imbéciles de l’autre. Elle arrive enfin sur le trône, cette infâme religion, et c’est un empereur faible, cruel, ignorant et fanatique qui, l’enveloppant du bandeau royal, en souille ainsi les deux bouts de la terre. Ô Thérèse, de quel poids doivent être ces raisons sur un esprit examinateur et philosophe ? Le sage peut-il voir autre chose dans ce ramas de fables épouvantables, que le fruit de l’imposture de quelques hommes et de la fausse crédulité d’un plus grand nombre ? Si Dieu avait voulu que nous eussions une religion quelconque, et qu’il fût réellement puissant, ou, pour mieux dire, s’il y avait réellement un Dieu, serait-ce par des moyens aussi absurdes qu’il nous eût fait part de ses ordres ? Serait-ce par l’organe d’un bandit méprisable qu’il nous eût montré comment il fallait le servir ? S’il est suprême, s’il est puissant, s’il est juste, s’il est bon, ce Dieu dont vous me parlez, sera-ce par des énigmes et des farces qu’il voudra m’apprendre à le servir et à le connaître ? Souverain moteur des astres et du cœur de l’homme, ne peut-il nous instruire en se servant des uns, ou nous convaincre en se gravant dans l’autre ? Qu’il imprime un jour en traits de feu, au centre du Soleil, la loi qui peut lui plaire et qu’il veut nous donner ; d’un bout de l’univers à l’autre, tous les hommes la lisant, la voyant à la fois, deviendront coupables s’ils ne la suivent pas alors. Mais n’indiquer ses désirs que dans un coin ignoré de l’Asie ; choisir pour sectateur le peuple le plus fourbe et le plus visionnaire ; pour substitut, le plus vil artisan, le plus absurde et le plus fripon ; embrouiller si bien la doctrine, qu’il est impossible de la comprendre ; en absorber la connaissance chez un petit nombre d’individus ; laisser les autres dans l’erreur, et les punir d’y être restés… Eh ! non, Thérèse, non, non, toutes ces atrocités-là ne sont pas faites pour nous guider : j’aimerais mieux mourir mille fois que de les croire. Quand l’athéisme voudra des martyrs, qu’il les désigne, et mon sang est tout prêt. Détestons ces horreurs, Thérèse ; que les outrages les mieux constatés cimentent le mépris qui leur est si bien dû… A peine avais-je les yeux ouverts, que je les détestais, ces rêveries grossières ; je me fis dès lors une loi de les fouler aux pieds, un serment de n’y plus revenir ; imite-moi, si tu veux être heureuse ; déteste, abjure, profane ainsi que moi et l’objet odieux de ce culte effrayant, et ce culte lui-même, créé pour des chimères, fait, comme elles, pour être avili de tout ce qui prétend à la sagesse.

— Oh ! monsieur, répondis-je en pleurant, vous priveriez une malheureuse de son plus doux espoir ai vous flétrissiez dans son cœur cette religion qui la console. Fermement attachée à ce qu’elle enseigne ; absolument convaincue que tous les coupa qui lui sont portés ne sont que les effets du libertinage et des passions, irai-je sacrifier à des blasphèmes, à des sophismes qui me font horreur, la plus chère idée de mon esprit, le plus doux aliment de mon cœur ?

J’ajoutais mille autres raisonnements à cela, dont le comte ne faisait que rire, et ses principes captieux nourris d’une éloquence plus mâle, soutenus de lectures que je n’avais heureusement jamais faites, attaquaient chaque jour tous les miens, mais sans les ébranler. Mme de Bressac, remplie de vertu et de piété, n’ignorait pas que son neveu soutenait ses écarts par tous les paradoxes du jour ; elle en gémissait souvent avec moi ; et, comme elle daignait me trouver un peu plus de bon sens qu’à ses autres femmes, elle aimait à me confier ses chagrins.

Il n’était pourtant plus de bornes aux mauvais procédés de son neveu pour elle ; le comte était au point de ne s’en plus cacher ; non seulement il avait entouré sa tante de toute cette canaille dangereuse servant à ses plaisirs. Mais il avait même porté la hardiesse jusqu’à lui déclarer devant moi que si elle s’avisait encore de contrarier ses goûts, il la convaincrait des charmes dont ils étaient, en s’y livrant à ses yeux mêmes.

Je gémissais ; cette conduite me faisait horreur. Je tâchais d’en résoudre des motifs personnels pour étouffer dans mon âme la malheureuse passion dont elle était brûlée : mais l’amour est-il un mal dont on puisse guérir ? Tout ce que je cherchais à lui opposer n’attisait que plus vivement sa flamme, et le perfide comte ne me paraissait jamais plus aimable que quand j’avais réuni devant moi tout ce qui devait m’engager à le haïr.

Il y avait quatre ans que j’étais dans cette maison, toujours persécutée par les mêmes chagrins, toujours consolée par les mêmes douceurs, lorsque cet abominable homme, se croyant enfin sûr de moi, osa me dévoiler ses infâmes desseins. Nous étions pour lors à la campagne ; j’étais seule auprès de la comtesse : sa première femme avait obtenu de rester à Paris, l’été, pour quelques affaires de son mari. Un soir, peu après que je fus retirée, respirant à un balcon de ma chambre, et ne pouvant, à cause de l’extrême chaleur, me déterminer à me coucher, tout à coup le comte frappe, et me prie de le laisser causer avec moi. Hélas ! tous les instants que m’accordait ce cruel auteur de mes maux me paraissaient trop précieux pour que j’osasse en refuser un ; il entre, ferme avec soin la porte, et se jetant à mes côtés dans un fauteuil

— Écoute-moi, Thérèse, me dit-il avec un peu d’embarras… j’ai des choses de la plus grande conséquence à te dire ; jure-moi que tu ne t’en révéleras jamais rien.

— Oh ! monsieur, répondis-je, pouvez-vous me croire capable d’abuser de votre confiance ?

— Tu ne sais pas ce que tu risquerais si tu venais à me prouver que je me suis trompé en te l’accordant !

— Le plus affreux de tous mes chagrins serait de l’avoir perdue, je n’ai pas besoin de plus grandes menaces…

— Eh bien, Thérèse, j’ai condamné ma tante à la mort… et c’est ta main qui doit me servir.

— Ma main ! m’écriai-je en reculant d’effroi… Oh ! monsieur, avez-vous pu concevoir de semblables projets ?… Non, non ; disposez de ma vie, s’il vous la faut, mais n’imaginez jamais obtenir de moi l’horreur que vous me proposez.

— Écoute, Thérèse, me dit le comte, en me ramenant avec tranquillité ; je me suis bien douté de tes répugnances, mais comme tu as de l’esprit, je me suis flatté de les vaincre… de te prouver que ce crime, qui te paraît si énorme, n’est au fond qu’une chose toute simple.

Deux forfaits s’offrent ici, Thérèse, à tes yeux peu philosophiques : la destruction d’une créature qui nous ressemble, et le mal dont cette destruction s’augmente, quand cette créature nous appartient de près. A l’égard du crime de la destruction de son semblable, sois-en certaine, chère fille, il est purement chimérique. Le pouvoir de détruire n’est pas accordé à l’homme ; il a tout au plus celui de varier les formes ; mais il n’a pas celui de les anéantir : or toute forme est égale aux yeux de la nature ; rien ne se perd dans le creuset immense où ses variations s’exécutent ; toutes les portions de matières qui y tombent en rejaillissent incessamment sous d’autres figures, et quels que soient nos procédés sur cela, aucun ne l’outrage sans doute, aucun ne saurait l’offenser. Nos destructions raniment son pouvoir ; elles entretiennent son énergie, mais aucune ne l’atténue ; elle n’est contrariée par aucune… Eh ! qu’importe à sa main toujours créatrice que cette masse de chair conformant aujourd’hui un individu bipède se reproduise demain sous la forme de mille insectes différents ? Osera-t-on dire que la construction de cet animal à deux pieds lui coûte plus que celle d’un vermisseau, et qu’elle doit y prendre un plus grand intérêt ? Si donc ce degré d’attachement, ou bien plutôt d’indifférence, est le même, que peut lui faire que par le glaive d’un homme un autre homme soit changé en mouche ou en herbe ? Quand on m’aura convaincu de la sublimité de notre espèce, quand on m’aura démontré qu’elle est tellement importante à la nature, que nécessairement ses lois s’irritent de cette transmutation, je pourrai croire alors que le meurtre est un crime ; mais quand l’étude la plus réfléchie m’aura prouvé que tout ce qui végète sur ce globe, le plus imparfait des ouvrages de la nature, est d’un égal prix à ses yeux, je n’admettrai jamais que le changement d’un de ces êtres en mille autres puisse en rien déranger ses vues. Je me dirai : tous les hommes, tous les animaux, toutes les plantes croissant, se nourrissant, se détruisant, se reproduisant par les mêmes moyens, ne recevant jamais une mort réelle, mais une simple variation dans ce qui les modifie ; tous, dis-je, paraissant aujourd’hui sous une forme, et quelques années ensuite sous une autre, peuvent, au gré de l’être qui veut les mouvoir, changer mille et mille fois dans un jour, sans qu’une seule loi de la nature en soit un instant affectée, que dis-je ? sans que ce transmutateur ait fait autre chose qu’un bien, puisqu’en décomposant des individus dont les bases redeviennent nécessaires à la nature, il ne fait que lui rendre par cette action, improprement qualifiée de criminelle, l’énergie créatrice dont la prive nécessairement celui qui, par une stupide indifférence, n’ose entreprendre aucun bouleversement. Ô Thérèse, c’est le seul orgueil de l’homme qui érigea le meurtre en crime. Cette vaine créature, s’imaginant être la plus sublime du globe, se croyant la plus essentielle, partit de ce faux principe pour assurer que l’action qui la détruirait ne pouvait qu’être infâme ; mais sa vanité, sa démence ne change rien aux lois de la nature ; il n’y a point d’être qui n’éprouve au fond de son cœur le désir le plus véhément d’être défait de ceux qui le gênent, ou dont la mort peut lui apporter du profit ; et de ce désir à l’effet, t’imagines-tu, Thérèse, que la différence soit bien grande ? Or, si ces impressions nous viennent de la nature, est-il présumable qu’elles l’irritent ? Nous inspirerait-elle ce qui la dégraderait ? Ah ! tranquillise-toi, chère fille, nous n’éprouvons rien qui ne lui serve ; tous les mouvements qu’elle place en nous sont les organes de ses lois ; les passions de l’homme ne sont que les moyens qu’elle emploie pour parvenir à ses desseins. A-t-elle besoin d’individus ? elle nous inspire l’amour, voilà des créations ; les destructions lui deviennent-elles nécessaires ? elle place dans nos cœurs la vengeance, l’avarice, la luxure, l’ambition, voilà des meurtres ; mais elle a toujours travaillé pour elle, et nous sommes devenus, sans nous en douter, les crédules agents de ses caprices.

Eh ! non, non, Thérèse, non, la nature ne laisse pas dans nos mains la possibilité des crimes qui troubleraient son économie ; peut-il tomber sous le sens que le plus faible puisse réellement offenser le plus fort ? Que sommes-nous relativement à elle ? Peut-elle, en nous créant, avoir placé dans nous ce qui serait capable de lui nuire ? Cette imbécile supposition peut-elle s’arranger avec la manière sublime et sûre dont nous la voyons parvenir à ses fins ? Ah ! si le meurtre n’était pas une des actions de l’homme qui remplit le mieux ses intentions, permettrait-elle qu’il s’opérât ? L’imiter peut-il donc lui nuire ? peut-elle s’offenser de voir l’homme faire à son semblable ce qu’elle lui fait elle-même tous les jours ? Puisqu’il est démontré qu’elle ne peut se reproduire que par des destructions, n’est-ce pas agir d’après ses vues que de les multiplier sans cesse ? L’homme, en ce sens, qui s’y livrera avec le plus d’ardeur sera donc incontestablement celui qui la servira le mieux, puisqu’il sera celui qui coopérera le plus à des desseins qu’elle manifeste à tous les instants. La première et la plus belle qualité de la nature est le mouvement qui l’agite sans cesse, mais ce mouvement n’est qu’une suite perpétuelle de crimes, ce n’est que par des crimes qu’elle le conserve : l’être qui lui ressemble le mieux, et par conséquent l’être le plus parfait, sera donc nécessairement celui dont l’agitation la plus active deviendra la cause de beaucoup de crimes, tandis, je le répète, que l’être inactif ou indolent, c’est-à-dire l’être vertueux, doit être à ses regards le moins parfait sans doute, puisqu’il ne tend qu’à l’apathie, qu’à la tranquillité qui replongerait incessamment tout dans le chaos, si son ascendant l’emportait. Il faut que l’équilibre se conserve ; il ne peut l’être que par des crimes ; les crimes servent donc la nature ; s’ils la servent, si elle les exige, si elle les désire, peuvent-ils l’offenser ? et qui peut être offensé, si elle ne l’est pas ?

Mais la créature que je détruis est ma tante… Oh ! Thérèse, que ces liens sont frivoles aux yeux d’un philosophe, Permets-moi de ne pas même t’en parler, tant ils sont futiles. Ces méprisables chaînes, fruits de nos lois et de nos institutions politiques, peuvent-elles être quelque chose aux yeux de la nature ?

Laisse donc là tes préjugés, Thérèse, et sers-moi ; ta fortune est faite.

— Oh ! monsieur, répondis-je tout effrayée au comte de Bressac, cette indifférence que vous supposez dans la nature n’est encore ici que l’ouvrage des sophismes de votre esprit. Daignez plutôt écouter votre cœur, et vous entendrez comme il condamnera tous ces faux raisonnements du libertinage ; ce cœur, au tribunal duquel je vous renvoie, n’est-il donc pas le sanctuaire où cette nature que vous outragez veut qu’on l’écoute et qu’on la respecte ? Si elle y grave la plus forte horreur pour le crime que vous méditez, m’accorderez-vous qu’il est condamnable ? Les passions, je le sais, vous aveuglent à présent, mais aussitôt qu’elles se tairont, à quel point vous déchireront les remords ? Plus est grande votre sensibilité, plus leur aiguillon vous tourmentera… Oh ! monsieur, conservez, respectez les jours de cette tendre et précieuse amie ; ne la sacrifiez point ; vous en péririez de désespoir ! Chaque jour, à chaque instant, vous la verriez devant vos yeux, cette tante chérie qu’aurait plongée dans le tombeau votre aveugle fureur ; vous entendriez sa voix plaintive prononcer encore ces doux noms qui faisaient la joie de votre enfance ; elle apparaîtrait dans vos veilles et vous tourmenterait dans vos songes ; elle ouvrirait de ses doigts sanglants les blessures dont vous l’auriez déchirée ; pas un moment heureux, dès lors, ne luirait pour vous sur la terre ; tous vos plaisirs seraient souillés, toutes vos idées se troubleraient ; une main céleste, dont vous méconnaissez le pouvoir, vengerait les jours que vous auriez détruits, en empoisonnant tous les vôtres ; et sans avoir joui de vos forfaits, vous péririez du regret mortel d’avoir osé les accomplir.

J’étais en larmes en prononçant ces mots, j’étais à genoux aux pieds du comte ; je le conjurais par tout ce qu’il pouvait avoir de plus sacré d’oublier un égarement infâme que je lui jurais de cacher toute ma vie… Mais je ne connaissais pas l’homme à qui j’avais affaire ; je ne savais pas à quel point les passions établissaient le crime dans cette âme perverse. Le comte se leva froidement.

— Je vois bien que je m’étais trompé, Thérèse, me dit-il ; j’en suis peut-être autant fâché pour vous que pour moi ; n’importe, je trouverai d’autres moyens, et vous aurez beaucoup perdu sans que votre maîtresse y ait rien gagné.

Cette menace changea toutes mes idées : en n’acceptant pas le crime qu’on me proposait, je risquais beaucoup pour mon compte, et ma maîtresse périssait infailliblement ; en consentant à la complicité, je me mettais à couvert du courroux du comte, et je sauvais assurément sa tante. Cette réflexion, qui fut en moi l’ouvrage d’un instant, me détermina à tout accepter ; mais comme un retour si prompt eût pu paraître suspect, je ménageai quelque temps ma défaite : je mis le comte dans le cas de me répéter souvent ses sophismes ; j’eus peu à peu l’air de ne plus savoir qu’y répondre : Bressac me crut vaincue ; je légitimai ma faiblesse par la puissance de son art, je me rendis à la fin. Le comte s’élance dans mes bras. Que ce mouvement m’eût comblée d’aise s’il eût eu une autre cause !… Que dis-je ? il n’était plus temps : son horrible conduite, ses barbares desseins avaient anéanti tous les sentiments que mon faible cœur osait concevoir, et je ne voyais plus en lui qu’un monstre…

— Tu es la première femme que j’embrasse, me dit le comte, et en vérité, c’est de toute mon âme… Tu es délicieuse, mon enfant ; un rayon de sagesse a donc pénétré ton esprit ! Est-il possible que cette tête charmante soit si longtemps restée dans les ténèbres

Et ensuite nous convînmes de nos faits. Dans deux ou trois jours, plus ou moins, suivant la facilité due j’y trouverais, je devais jeter un petit paquet de poison, que me remit Bressac, dans la tasse de chocolat que Madame avait coutume de prendre le matin. Le comte me garantissait de toutes les suites, et me remettait un contrat de deux mille écus de rente le jour même de l’exécution ; il me signa ces promesses sans caractériser ce qui devait m’en faire jouir, et nous nous séparâmes.

Il arriva sur ces entrefaites quelque chose de trop singulier, de trop capable de vous dévoiler l’âme atroce du monstre auquel j’avais affaire pour que je n’interrompe pas une minute, en vous le disant, le récit que vous attendez sans doute du dénouement de l’aventure où je m’étais engagée.

Le surlendemain de notre pacte criminel, le comte apprit qu’un oncle, sur la succession duquel il ne comptait nullement, venait de lui laisser quatre-vingt mille livres de rentes… Oh ! ciel, me dis-je en apprenant cette nouvelle, est-ce donc ainsi que la justice céleste punit le complot des forfaits ! Et me reprenant bientôt de ce blasphème envers la providence, je me jette à genoux, j’en demande pardon, et me flatte que cet événement inattendu va du moins changer les projets du comte… Quelle était mon erreur !

— Oh ! ma chère Thérèse, me dit-il en accourant le même soir dans ma chambre, comme les prospérités pleuvent sur moi ! Je te l’ai dit souvent, l’idée d’un crime, ou son exécution, est le plus sûr moyen d’attirer le bonheur ; il n’en est plus que pour les scélérats.

— Eh ! quoi, monsieur, répondis-je, cette fortune sur laquelle vous ne comptiez pas ne vous décide point à attendre patiemment la mort que vous voulez hâter ?

— Attendre, reprit brusquement le comte, je n’attendrais pas deux minutes, Thérèse ; songes-tu que j’ai vingt-huit ans, et qu’il est dur d’attendre à mon âge ?… Non, que ceci ne change rien à nos projets, je t’en supplie, et donne-moi la consolation de voir terminer tout avant l’époque de notre retour à Paris… Demain, après-demain au plus tard… Il me tarde déjà de te compter un quartier de tes rentes… de te mettre en possession de l’acte qui te les assure…

Je fis de mon mieux pour déguiser l’effroi que m’inspirait cet. acharnement, et je repris mes résolutions de la veille, bien persuadée que si je n’exécutais pas le crime horrible dont je m’étais chargée, le comte s’apercevrait bientôt que je le jouais, et que, si j’avertissais Mme de Bressac, quelque parti que lui fît prendre la révélation de ce projet, le jeune comte, se voyant toujours trompé, adopterait promptement des moyens plus certains, qui, faisant également périr la tante, m’exposaient à toute la vengeance du neveu. Il me restait la voie de la justice, mais rien au monde n’aurait pu me résoudre à la prendre ; je me déterminai donc à prévenir la marquise ; de tous les partis possibles, celui-là me parut le meilleur et je m’y livrai.

— Madame, lui dis-je le lendemain de ma dernière entrevue avec le comte, j’ai quelque chose de la plus grande importance à vous révéler, mais à quelque point que cela vous intéresse, je suis décidée au silence, si vous ne me donnez, avant, votre parole d’honneur de ne témoigner aucun ressentiment à monsieur votre neveu de ce qu’il a l’audace de projeter… Vous agirez, madame, vous prendrez les meilleurs moyens, mais vous ne direz mot. Daignez me le promettre, ou je me tais.

Mme de Bressac, qui crut qu’il ne s’agissait que de quelques extravagances ordinaires à son neveu, s’engagea par le serment que j’exigeais, et je révélai tout. Cette malheureuse femme fondit en larmes en apprenant cette infamie.

— Le monstre ! s’écria-t-elle, qu’ai-je jamais fait que pour son bien ? Si j’ai voulu prévenir ses vices, ou l’en corriger, quel autre motif que son bonheur pouvait me contraindre à cette sévérité ?… Et cette succession qui vient de lui échoir, n’est-ce pas à mes soins qu’il la doit ? Ah ! Thérèse, Thérèse, prouve-moi bien la vérité de ce projet… mets-moi dans la situation de n’en pouvoir douter ; j’ai besoin de tout ce qui peut achever d’éteindre en moi les sentiments que mon cœur aveuglé ose garder encore pour ce monstre…

Et alors je fis voir le paquet de poison ; il était difficile de fournir une meilleure preuve : la marquise voulut en faire des essais ; nous en fîmes avaler une légère dose à un chien que nous enfermâmes, et qui mourut au bout de deux heures dans des convulsions épouvantables. Mme de Bressac, ne pouvant plus douter, se décida ; elle m’ordonna de lui donner le reste du poison, et écrivit aussitôt par un courrier au duc de Sonzeval, son parent, de se rendre chez le ministre en secret, d’y développer l’atrocité d’un neveu dont elle était à la veille de devenir victime ; de se munir d’une lettre de cachet ; d’accourir à sa terre la délivrer le plus tôt possible du scélérat qui conspirait aussi cruellement contre ses jours.

Mais cet abominable crime devait se consommer ; il fallut que, par une inconcevable permission du ciel, la vertu cédât aux efforts de la scélératesse. L’animal sur lequel nous avions fait notre expérience découvrit tout au comte ; il l’entendit hurler ; sachant que ce chien était chéri de sa tante, il demanda ce qu’on lui avait fait ; ceux à qui il s’adressa, ignorant tout, ne lui répondirent rien de clair ; de ce moment, il forma des soupçons ; il ne dit mot, mais je le vis troublé ; je fis part de son état à la marquise, elle s’en inquiéta davantage, sans pouvoir néanmoins imaginer autre chose que de presser le courrier, et de mieux cacher encore, s’il était possible, l’objet de sa mission. Elle dit à son neveu qu’elle envoyait en diligence à Paris prier le duc de Sonzeval de se mettre sur-le-champ à la tête de la succession de l’oncle dont on venait d’hériter, parce que si personne ne paraissait, il y avait des procès à craindre ; elle ajouta qu’elle engageait le duc à venir lui rendre compte de tout, afin qu’elle se décidât à partir elle-même avec son neveu, si l’affaire l’exigeait. Le comte, trop bon physionomiste pour ne pas voir de l’embarras sur le visage de sa tante, pour ne pas observer un peu de confusion dans le mien, se paya de tout et n’en fut que mieux sur ses gardes. Sous le prétexte d’une promenade, il s’éloigne du château ; il attend le courrier dans un lieu où il devait inévitablement passer. Cet homme, bien plus à lui qu’à sa tante, ne fait aucune difficulté de lui remettre ses dépêches, et Bressac, convaincu de ce qu’il appelle sans doute ma trahison, donne cent louis au courrier avec ordre de ne jamais reparaître chez sa tante. Il revient au château, la rage dans le cœur ; il se contient pourtant ; il me rencontre, il me cajole à son ordinaire, il me demande si ce sera pour le lendemain, me fait observer qu’il est essentiel que cela soit avant que le duc n’arrive, puis se couche d’un air tranquille et sans rien témoigner. Je ne sus rien alors, je fus la dupe de tout. Si cet épouvantable crime se consomma, comme le comte me l’apprit ensuite, il le commit lui-même sans doute, mais j’ignore comment ; je fis beaucoup de conjectures ; à quoi servirait-il de vous en faire part ? Venons plutôt à la manière cruelle dont je fus punie de n’avoir pas voulu m’en charger. Le lendemain de l’arrestation du courrier, Madame prit son chocolat comme à l’ordinaire, elle se leva, fit sa toilette, me parut agitée, et se mit à table ; à peine en est-on dehors, que le comte m’aborde :

— Thérèse, me dit-il avec le flegme le plus grand, j’ai trouvé un moyen plus sûr que celui que je t’avais proposé pour venir à bout de nos projets ; mais cela demande des détails, je n’ose aller si souvent dans ta chambre ; trouve-toi à cinq heures précises au coin du parc, je t’y prendrai et nous irons faire une promenade dans le bois, pendant laquelle je t’expliquerai tout.

Je vous l’avoue, madame, soit permission de la providence, soit excès de candeur, soit aveuglement, rien ne m’annonça l’affreux malheur qui m’attendait ; je me croyais si sûre du secret et des arrangements de la marquise, que je n’imaginai jamais que le comte eût pu les découvrir ; il y avait pourtant de l’embarras dans moi.


Le parjure est vertu quand on promit le crime,


a dit un de nos poètes tragiques ; mais le parjure est toujours odieux pour l’âme délicate et sensible qui se trouve obligée d’y avoir recours. Mon rôle m’embarrassait.

Quoi qu’il en fût, je me trouvai au rendez-vous ; le comte ne tarde pas à y paraître, il vient à moi d’un air libre et gai, et nous avançons dans la forêt sans qu’il soit question d’autre chose que de rire et de plaisanter, comme il avait l’usage avec moi. Quand je voulais mettre la conversation sur l’objet qui lui avait fait désirer notre entretien, il me disait toujours d’attendre, qu’il craignait qu’on ne nous observât, et que nous n’étions pas encore en sûreté ; insensiblement nous arrivâmes vers les quatre arbres où j’avais été si cruellement attachée. Je tressaillis, en revoyant ces lieux ; toute l’horreur de ma destinée s’offrit alors à mes regards, et jugez si ma frayeur redoubla, quand je vis les dispositions de ce lieu fatal. Des cordes pendaient à l’un des arbres ; trois dogues anglais monstrueux étaient liés aux trois autres, et paraissaient n’attendre que moi pour se livrer au besoin de manger qu’annonçaient leurs gueules écumeuses et béantes ; un des favoris du comte les hardait.

Alors le perfide ne se servant plus avec moi que des plus grossières épithètes :

— Bou… me dit-il, reconnais-tu ce buisson d’où je t’ai tirée comme une bête sauvage, pour te rendre à la vie que tu avais mérité de perdre ?… Reconnais-tu ces arbres où je menaçai de te remettre si tu me donnais jamais occasion de me repentir de mes bontés ? Pourquoi acceptais-tu les services que je te demandais contre ma tante si tu avais dessein de me trahir, et comment as-tu imaginé de servir la vertu en risquant la liberté de celui à qui tu devais le bonheur ? Nécessairement placée entre ces deux crimes, pourquoi as-tu choisi le plus abominable ?

— Hélas ! n’avais-je pas choisi le moindre ?

— Il fallait refuser, poursuivit le comte furieux, me saisissant par un bras et me secouant avec violence, oui, sans doute, refuser et ne pas accepter pour me trahir.

Alors M. de Bressac me dit tout ce qu’il avait fait pour surprendre les dépêches de Madame, et comment était né le soupçon qui l’avait engagé à les détourner.

— Qu’as-tu fait par ta fausseté, indigne créature ? continua-t-il. Tu as risqué tes jours sans conserver ceux de ma tante : le coup est fait, mon retour au château m’en offrira les fruits, mais il faut que tu périsses, il faut que tu apprennes, avant d’expirer, que la route de la vertu n’est pas toujours la plus sûre, et qu’il y a des circonstances dans le monde où la complicité d’un crime est préférable à sa délation.

Et sans me donner le temps de répondre, sans témoigner la moindre pitié pour l’état cruel où j’étais, il me traîne vers l’arbre qui m’était destiné et où attendait son favori.

— La voilà, lui dit-il, celle qui a voulu empoisonner ma tante, et qui peut-être a déjà commis ce crime affreux, malgré mes soins pour le prévenir ; j’aurais mieux fait sans doute de la remettre entre les mains de la Justice, mais elle y aurait perdu la vie, et je veux la lui laisser pour qu’elle ait plus longtemps à souffrir.

Alors les deux scélérats s’emparent de moi, ils me mettent nue dans un instant :

— Les belles fesses ! disait le comte avec le ton de la plus cruelle ironie et touchant ces objets avec brutalité, les superbes chairs !… l’excellent déjeuner pour mes dogues !

Dès qu’il ne me reste plus aucun vêtement, on me lie à l’arbre par une corde qui prend le long de mes reins, me laissant les bras libres pour que je puisse me défendre de mon mieux ; et par l’aisance qu’on laisse à la corde je puis avancer et reculer d’environ six pieds. Une fois là, le comte, très ému, vient observer ma contenance ; il tourne et passe autour de moi ; à la dure manière dont il me touche, il semble que ses mains meurtrières voudraient le disputer de rage à la dent acérée de ses chiens.

— Allons ! dit-il à son aide, lâche ces animaux, il en est temps.

On les déchaîne, le comte les excite, ils s’élancent tous trois sur mon malheureux corps, on dirait qu’ils se le partagent pour qu’aucune de ses parties ne soit exempte de leurs furieux assauts ; j’ai beau les repousser, ils ne me déchirent qu’avec plus de furie, et pendant cette scène horrible, Bressac, l’indigne Bressac, comme si mes tourments eussent allumé sa perfide luxure… l’infâme ! il se prêtait, en m’examinant, aux criminelles caresses de son favori.

— C’en est assez, dit-il, au bout de quelques minutes, rattache les chiens et abandonnons cette malheureuse à son mauvais sort.

— Eh bien ! Thérèse, me dit-il bas en brisant mes liens, la vertu coûte souvent bien cher, tu le vois ; t’imagines-tu que deux mille écus de pension ne valaient pas mieux que les morsures dont te voilà couverte ?

Mais dans l’état affreux où je me trouve, je puis à peine l’entendre ; je me jette au pied de l’arbre et suis prête à perdre connaissance.

— Je suis bien bon de te sauver la vie, dit le traître que mes maux irritent, prends garde au moins à l’usage que tu feras de cette faveur…

Puis il m’ordonne de me relever, de reprendre mes vêtements et de quitter au plus tôt cet endroit. Comme le sang coule de partout, afin que mes habits, les seuls qui me restent, n’en soient pas tachés, je ramasse de l’herbe pour me rafraîchir, pour m’essuyer ; et Bressac se promène en long et en large, bien plus occupé de ses idées que de moi.

Le gonflement de mes chairs, le sang qui ruisselle encore, les douleurs affreuses que j’endure, tout me rend presque impossible l’opération de me rhabiller, sans que jamais le malhonnête homme qui vient de me mettre dans ce cruel état… lui, pour qui j’aurais autrefois sacrifié ma vie, daignât me donner le moindre signe de commisération. Dès que je fus prête :

— Allez où vous voudrez, me dit-il ; il doit vous rester de l’argent, je ne vous l’ôte point, mais gardez-vous de reparaître à aucune de mes maisons de ville ou de campagne ; deux raisons puissantes s’y opposent. Il est bon que vous sachiez d’abord que l’affaire que vous avez cru terminée ne l’est point. On vous a dit qu’elle n’existait plus, on vous a induite en erreur ; le décret n’a point été purgé ; on vous laissait dans cette situation pour voir comment vous vous conduiriez ; en second lieu, vous allez publiquement passer pour la meurtrière de la marquise ; si elle respire encore, je vais lui faire emporter cette idée au tombeau, toute la maison le saura. Voilà donc contre vous deux procès au lieu d’un, et à la place d’un vil usurier pour adversaire, un homme riche et puissant, déterminé à vous poursuivre jusqu’aux enfers, si vous abusez de la vie que vous laisse sa pitié.

— Oh ! monsieur, répondis-je, quelles qu’aient été vos rigueurs envers moi, ne redoutez rien de mes démarches ; j’ai cru devoir en faire contre vous quand il s’agissait de la vie de votre tante, je n’en entreprendrai jamais quand il ne sera question que de la malheureuse Thérèse. Adieu, monsieur, puissent vos crimes vous rendre aussi heureux que vos cruautés me causent de tourments ! et quel que soit le sort où le ciel me place, tant qu’il conservera mes déplorables jours, je ne les emploierai qu’à prier pour vous.

Le comte leva la tête ; il ne peut s’empêcher de me considérer à ces mots, et comme il me vit chancelante et couverte de larmes, dans la crainte de s’émouvoir sans doute, le cruel s’éloigna, et je ne le vis plus.

Entièrement livrée à ma douleur, je me laissai tomber au pied de l’arbre, et là, lui donnant le plus libre cours, je fis retentir la forêt de mes gémissements ; je pressai la terre de mon malheureux corps, et j’arrosai l’herbe de mes larmes.

Ô mon Dieu, m’écriai-je, vous l’avez voulu ; il était dans vos décrets éternels que l’innocent devînt la proie du coupable ; disposez de moi, Seigneur, je suis encore bien loin des maux que vous avez souffert pour nous ; puissent ceux que j’endure en vous adorant me rendre digne un jour des récompenses que vous promettez au faible, quand il vous a pour objet dans ses tribulations et qu’il vous glorifie dans ses peines !

La nuit tombait : il me devenait impossible d’aller plus loin ; à peine pouvais-je me soutenir ; je jetai les yeux sur le buisson où j’avais couché quatre ans auparavant, dans une situation presque aussi malheureuse ; je m’y traînai comme je pus, et m’y étant mise à la même place, tourmentée de mes blessures encore saignantes, accablée des maux de mon esprit et des chagrins de mon cœur, je passai la plus cruelle nuit qu’il soit possible d’imaginer.

La vigueur de mon âge et de mon tempérament m’ayant donné un peu de force au point du jour, trop effrayée du voisinage de ce cruel château, je m’en éloignai promptement ; je quittai la forêt, et résolue de gagner à tout hasard la première habitation qui s’offrirait à moi, j’entrai dans le bourg de Saint-Marcel, éloigné de Paris d’environ cinq lieues. Je demandai la maison du chirurgien, on me l’indiqua ; je le priai de panser mes blessures, je lui dis que fuyant, pour quelque cause d’amour, la maison de ma mère, à Paris, j’avais été rencontrée la nuit par des bandits dans la forêt qui, pour se venger des résistances que j’avais opposées à leurs désirs, m’avaient fait ainsi traiter par leurs chiens.

Rodin, c’était le nom de cet artiste, m’examina avec la plus grande attention, il ne trouva rien de dangereux dans mes plaies ; il aurait, disait-il, répondu de me rendre en moins de quinze jours aussi fraîche qu’avant mon aventure, si j’étais arrivée chez lui au même instant ; mais la nuit et l’inquiétude avaient. envenimé des blessures, et je ne pouvais être rétablie que dans un mois. Rodin me logea chez lui, prit tous les soins possibles pour moi, et le trentième jour, il n’existait plus sur mon corps aucun vestige des cruautés de M. de Bressac.

Dès que l’état où j’étais me permit de prendre l’air, mon premier empressement fut de tâcher de trouver dans le bourg une jeune fille assez adroite et assez intelligente pour aller au château de la marquise s’informer de tout ce qui s’y était passé de nouveau depuis mon départ ; la curiosité n’était pas le vrai motif qui me déterminait à cette démarche ; cette curiosité, vraisemblablement dangereuse, eût à coup sûr été fort déplacée ; mais ce que j’avais gagné chez la marquise était resté dans ma chambre ; à peine avais-je six louis sur moi, et j’en possédais plus de quarante au château. Je n’imaginais pas que le comte fût assez cruel pour me refuser ce qui m’appartenait aussi légitimement. Persuadée que sa première fureur passée, il ne voudrait pas me faire une telle injustice, j’écrivis une lettre aussi touchante que je le pus. Je lui cachai soigneusement le lieu que j’habitais, et le suppliai de me renvoyer mes hardes avec le peu d’argent qui se trouvait à moi dans ma chambre. Une paysanne de vingt-cinq ans, vive et spirituelle, se chargea de ma lettre, et me promit de faire assez d’informations sous main pour me satisfaire à son retour sur les différents objets dont je lui laissai voir que l’éclaircissement m’était. nécessaire. Je lui recommandai, sur toutes choses, de cacher le nom de l’endroit où j’étais, de ne parler de moi en quoi que ce pût être, et de dire qu’elle tenait la lettre d’un homme qui l’apportait de plus de quinze lieues de là. Jeannette partit, et, vingt-quatre heures après, elle me rapporta la réponse ; elle existe encore, la voilà, madame, mais daignez, avant que de la lire, apprendre ce qui s’était passé chez le comte depuis que j’en étais dehors.

La marquise de Bressac, tombée dangereusement malade le jour même de ma sortie du château, était morte le surlendemain dans des douleurs et dans des convulsions épouvantables ; les parents étaient accourus, et le neveu, qui paraissait dans la plus grande désolation, prétendait que sa tante avait été empoisonnée par une femme de chambre qui s’était évadée le même jour. On faisait des recherches, et l’intention était de faire périr cette malheureuse si on la découvrait. Au reste, le comte se trouvait, par cette succession, beaucoup plus riche qu’il ne l’avait cru ; le coffre-fort, le portefeuille, les bijoux de la marquise, tous objets dont on n’avait point de connaissance, mettaient son neveu, indépendamment des revenus, en possession de plus de six cent mille francs d’effets ou d’argent comptant. Au travers de sa douleur affectée, ce jeune homme avait, disait-on, bien de la peine à cacher sa joie, et les parents, convoqués pour l’ouverture du corps exigée par le comte, après avoir déploré le sort de la malheureuse marquise, et juré de la venger si la coupable tombait entre leurs mains, avaient laissé le jeune homme en pleine et paisible possession de sa scélératesse. M. de Bressac avait lui-même parlé à Jeannette, il lui avait fait différentes questions auxquelles la jeune fille avait répondu avec tant de franchise et de fermeté, qu’il s’était résolu à lui donner sa réponse sans la presser davantage. La voilà cette fatale lettre, dit Thérèse en la remettant à Mme de Lorsange, oui, la voilà, madame, elle est quelquefois nécessaire à mon cœur, et je la conserverai jusqu’à la mort ; lisez-la, si vous le pouvez, sans frémir.


Mme de Lorsange ayant pris le billet des mains de notre belle aventurière y lut les mots suivants :

Une scélérate capable d’avoir empoisonné ma tante est bien hardie d’oser m’écrire après cet exécrable délit ; ce qu’elle fait de mieux est de bien cacher sa retraite ; elle peut être sûre qu’on l’y troublera si on l’y découvre. Qu’ose-t-elle réclamer ? Que parle-t-elle d’argent ? Ce qu’elle a pu laisser équivaut-il aux vols qu’elle a faits, ou pendant son séjour dans la maison, ou en consommant son dernier crime ? Qu’elle évite un second envoi pareil à celui-ci, car on lui déclare qu’on ferait arrêter son commissionnaire, jusqu’à ce que le lieu qui recèle la coupable soit connu de la Justice.


— Continuez ma chère enfant, dit Mme de Lorsange en rendant le billet à Thérèse, voilà des procédés qui font horreur ; nager dans l’or, et refuser à une malheureuse qui n’a pas voulu commettre un crime ce qu’elle a légitimement gagné, est une infamie gratuite qui n’a point d’exemple.


— Hélas ! madame, continua Thérèse, en reprenant la suite de son histoire, je fus deux jours à pleurer sur cette malheureuse lettre ; je gémissais bien plus du procédé horrible qu’elle prouvait que des refus qu’elle contenait. Me voilà donc coupable ! m’écriai-je, me voilà donc une seconde fois dénoncée à la Justice pour avoir trop su respecter ses lois ! Soit, je ne m’en repens pas ; quelque chose qui puisse m’arriver, je ne connaîtrai pas du moins les remords tant que mon âme sera pure, et que je n’aurai fait d’autre mal que d’avoir trop écouté les sentiments équitables et vertueux qui ne m’abandonneront jamais.

Il m’était pourtant impossible de croire que les recherches dont le comte me parlait fussent bien réelles ; elles avaient si peu de vraisemblance, il était si dangereux pour lui de me faire paraître en Justice, que j’imaginai qu’il devait, au fond de lui-même, être beaucoup plus effrayé de me voir que je n’avais lieu de frémir de ses menaces. Ces réflexions me décidèrent à rester où j’étais, et à m’y placer même si cela était possible, jusqu’à ce que mes fonds un peu augmentés me permissent de m’éloigner ; je communiquai mon projet à Rodin, qui l’approuva, et me proposa même de rester dans sa maison ; mais avant de vous parler du parti que je pris, il est nécessaire de vous donner une idée de cet homme et clé ses entours.

Rodin était un homme de quarante ans, brun, le sourcil épais, l’œil vif, l’air de la force et de la santé, mais en même temps du libertinage. Très au-dessus de son état, et possédant dix à douze mille livres de rentes, Rodin n’exerçait l’art de la chirurgie que par goût ; il avait une très jolie maison dans Saint-Marcel, qu’il n’occupait, ayant perdu sa femme depuis quelques années, qu’avec deux filles pour le servir, et la sienne. Cette jeune personne, nommée Rosalie, venait,l’atteindre sa quatorzième année ; elle réunissait tous les charmes les plus capables de faire sensation : une taille de nymphe, une figure ronde, fraîche, extraordinairement animée, des traits mignons et piquants, la plus jolie bouche possible, de très grands yeux noirs, pleins d’âme et de sentiment, des cheveux châtains tombant au bas de sa ceinture, la peau d’un éclat… d’une finesse incroyables ; déjà la plus belle gorge du monde ; d’ailleurs de l’esprit, de la vivacité, et l’une des plus belles âmes qu’eût encore créées la nature. A l’égard des compagnes avec qui je devais servir dans cette maison, c’étaient deux paysannes, dont l’une était gouvernante et l’autre cuisinière. Celle qui exerçait le premier poste pouvait avoir vingt-cinq ans, l’autre en avait dix-huit ou vingt, et toutes les deux extrêmement jolies ; ce choix me fit naître quelques soupçons sur l’envie qu’avait Rodin de me garder. Qu’a-t-il besoin d’une troisième femme, me disais-je, et pourquoi les veut-il jolies ? Assurément, continuai-je, il y a quelque chose dans tout cela de peu conforme aux mœurs régulières dont je ne veux jamais m’écarter ; examinons.

En conséquence, je priai M. Rodin de me laisser prendre des forces encore une semaine chez lui, l’assurant qu’avant la fin de cette époque il aurait ma réponse sur ce qu’il voulait me proposer.

Je profitai de cet intervalle pour me lier plus étroitement avec Rosalie, déterminée à ne me fixer chez son père qu’autant qu’il n’y aurait rien dans sa maison qui pût me faire ombrage. Portant dans ce dessein mes regards sur tout, je m’aperçus dès le lendemain que cet homme avait un arrangement qui dès lors me donna de furieux soupçons sur sa conduite.

M. Rodin tenait chez lui une pension d’enfants des deux sexes ; il en avait obtenu le privilège du vivant de sa femme et l’on n’avait pas cru devoir l’en priver quand il l’avait perdue. Les élèves de M. Rodin était peu nombreux, mais choisis ; il n’avait en tout que quatorze filles et quatorze garçons. Jamais il ne les prenait au-dessous de douze ans, ils étaient toujours renvoyés à seize ; rien n’était joli comme les sujets qu’admettait Rodin. Si on lui en présentait un qui eût quelques défauts corporels, ou peint de figure, il avait l’art de le rejeter pour vingt prétextes, toujours colorés de sophismes où personne ne pouvait répondre ; ainsi, ou le nombre de ses pensionnaires n’était pas complet, ou ce qu’il avait était toujours charmant ; ces enfants ne mangeaient point chez lui, mais ils y venaient deux fois par jour, de sept à onze heures le matin, de quatre à huit le soir. Si jusqu’alors je n’avais pas encore vu tout ce petit train, c’est qu’arrivée chez cet homme pendant les vacances, les écoliers n’y venaient plus ; ils y reparurent vers ma guérison.

Rodin tenait lui-même les écoles ; sa gouvernante soignait celle des filles, dans laquelle il passait aussitôt qu’il avait. fini l’instruction des garçons ; il apprenait à ces jeunes élèves à écrire, l’arithmétique, un peu d’histoire, le dessin, la musique, et n’employait pour tout cela d’autres maîtres que lui.

Je témoignai d’abord mon étonnement à Rosalie de ce que son père exerçant la fonction de chirurgien, pût en même temps remplir celle de maître d’école ; je lui dis qu’il me paraissait singulier que, pouvant vivre à l’aise sans professer ni l’un ni l’autre de ces états, il se donnât la peine d’y vaquer. Rosalie, avec laquelle j’étais déjà fort bien, se mit à rire de ma réflexion ; la manière dont elle prit ce que je lui disais ne me donna que plus de curiosité, et je la suppliai de s’ouvrir entièrement à moi.

— Écoute, me dit cette charmante fille avec toute la candeur de son âge et toute la naïveté de son aimable caractère ; écoute, Thérèse, je vain tout te dire, je vois bien que tu es une honnête fille… incapable de trahir le secret que je vais te confier. Assurément, chère amie, mon père peut se passer de tout ceci, et s’il exerce l’un ou l’autre des métiers que tu lui vois faire, deux motifs que je vais te révéler en sont la cause. Il fait la chirurgie par goût, pour le seul plaisir de faire dans son art de nouvelles découvertes ; il les a tellement multipliées, il a donné sur sa partie des ouvrages si goûtés, qu’il passe généralement pour le plus habile homme qu’il y ait maintenant en France ; il a travaillé vingt ans à Paris, et c’est pour son agrément qu’il s’est retiré dans cette campagne. Le véritable chirurgien de Saint-Marcel est un nommé Rombeau, qu’il a pris sous sa protection, et qu’il associe à ses expériences. Tu veux savoir à présent, Thérèse, ce qui l’engage à tenir pension ?… le libertinage, mon enfant, le seul libertinage, passion portée à l’extrême en lui. Mon père trouve dans ses écoliers de l’un et l’autre sexe des objets que la dépendance soumet à ses penchants, et il en profite… Mais tiens… suis-moi, me dit Rosalie, c’est précisément aujourd’hui vendredi, un des trois jours de la semaine où il corrige ceux qui ont fait des fautes ; c’est dans ce genre de correction que mon père trouve ses plaisirs ; suis-moi, te dis-je, tu vas voir comme il s’y prend. On peut tout observer d’un cabinet de ma chambre, voisin de celui de ses expéditions ; rendons-nous sans bruit, et garde-toi surtout de jamais dire un mot, et de ce que je te dis, et de ce que tu vas voir.

Il était trop important pour moi de connaître les mœurs du nouveau personnage qui m’offrait un asile pour que je négligeasse rien de ce qui pouvait me les dévoiler ; je suis les pas de Rosalie, elle me place près d’une cloison assez mal jointe pour laisser, entre les planches qui la forment, plusieurs jours suffisant à distinguer tout ce qui se passe dans la chambre voisine.

A peine sommes-nous postées que Rodin entre, conduisant avec lui une jeune fille de quatorze ans, blanche et jolie comme l’Amour ; la pauvre créature tout en larmes, trop malheureusement au fait de ce qui l’attend, ne suit qu’en gémissant son dur instituteur, elle se jette à ses pieds, elle implore sa grâce, mais Rodin inflexible allume dans cette sévérité même les premières étincelles de son plaisir, elles jaillissent déjà de gon cœur par ses regards farouches…

— Oh ! non, non ! s’écrie-t-il,,ton, non ! voilà trop de fois que cela vous arrive, Julie ; je me repends de mes bontés, elles n’ont servi qu’à vous plonger dans de nouvelles fautes, mais la gravité de celle-ci pourrait-elle mème me laisser user de clémence, à supposer que je le voulusse ?… Un billet donné à un garçon en entrant en classe !

— Monsieur, je vous proteste que non !

— Oh ! je l’ai vu, je l’ai vu.

— N’en crois rien, me dit ici Rosalie, ce sont des fautes qu’il controuve pour consolider ses prétextes ; cette petite créature est un ange, c’est parce qu’elle lui résiste qu’il la traite avec dureté.

Et pendant ce temps, Rodin, très ému, saisit les mains de la jeune fille, il les attache en l’air à l’anneau d’un pilier placé au milieu de. la chambre de correction. Julie n’a plus de défense… plus d’autre… que sa belle tête languissamment tournée vers son bourreau, de superbes cheveux en désordre, et des pleurs inondant le plus beau visage du monde… le plus doux… le plus intéressant. Rodin considère ce tableau, il s’en embrase ; il place un bandeau sur ces yeux qui l’implorent, Julie ne voit plus rien, Rodin, plus à l’aise, détache les voiles de la pudeur, la chemise retroussée sous le corset se relève jusqu’au milieu des reins… Que de blancheur, que de beautés ! ce sont des roses effeuillées sur des lis par la main même des Grâces. Quel est-il donc, l’être assez dur pour condamner aux tourments des appas si frais… si piquants ? Quel monstre pont chercher le plaisir au sein des larmes et de la douleur ? Rodin contemple… son œil égaré parcourt, ses mains osent profaner les fleurs que ses cruautés vont flétrir. Parfaitement en face, aucun mouvement ne peut nous échapper ; tantôt le libertin entrouvre, et tantôt il resserre ces attraits mignons qui l’enchantent ; il nous les offre sous toutes les formes, mais c’est à ceux-là seuls qu’il s’en tient. Quoique le vrai temple de l’amour soit à sa portée, Rodin, fidèle à son culte, n’y jette pas même de regards, il en craint jusqu’aux apparences ; si l’attitude les expose, il les déguise ; le plus léger écart troublerait son hommage, il ne veut pas que rien le distraie… Enfin sa fureur n’a plus de bornes, il l’exprime d’abord par des invectives, il accable de menaces et de mauvais propos cette pauvre petite malheureuse, tremblante sous les coupe dont elle se voit prête à être déchirée ; Rodin n’est plus à lui, il s’empare d’une poignée de verges prises au milieu d’une cuve, où elles acquièrent, dans le vinaigre qui les mouille, plus de verdeur et de piquant… « Allons, dit-il en se rapprochant de sa victime, préparez-vous, il faut souffrir… » Et le cruel, laissant d’un bras vigoureux tomber ces faisceaux à plomb sur toutes les parties qui lui sont offertes, en applique d’abord vingt-cinq coups qui changent bientôt en vermillon le tendre incarnat de cette peau si fraîche.

Julie jetait des cris… des cris perçants qui déchiraient mon âme… des pleurs coulent sous son bandeau, et tombent en perles sur ses belles joues ; Rodin n’en est que plus furieux… Il reporte ses mains sur les parties molestées, les touche, les comprime, semble les préparer à de nouveaux assauts ; ils suivent de près les premiers, Rodin recommence, il n’appuie pas un seul coup qui ne soit précédé d’une invective, d’une menace ou d’un reproche… le sang paraît… Rodin s’extasie ; il se délecte à contempler ces preuves parlantes de sa férocité. Il ne peut plus se contenir, l’état le plus indécent manifeste sa flamme ; il ne craint pas de mettre tout à l’air ; Julie ne peut le voir… un instant il s’offre à la brèche, il voudrait bien y monter en vainqueur, il ne l’ose ; recommençant de nouvelles tyrannies. Rodin fustige à tour de bras ; il achève d’entrouvrir à force de cinglons cet asile des grâces et de la volupté… Il ne sait plus où il en est ; son ivresse est au point de ne plus même lui laisser l’usage de sa raison : il jure, il blasphème, il tempête, rien n’est soustrait à ses barbares coups, tout ce qui paraît est traité avec la même rigueur ; mais le scélérat s’arrête néanmoins, il sent l’impossibilité de panser outre sans risquer de perdre des forces qui lui sont utiles pour de nouvelles opérations.

— Rhabillez-vous, dit-il à Julie, en la détachant et se rajustant lui-même, et si pareille chose vous arrive encore, songez que vous n’en serez pas quitte pour si peu.

Julie rentrée dans sa classe, Rodin va dans celle des garçons ; il en ramène aussitôt un jeune écolier de quinze ans, beau comme le jour ; Rodin le gronde ; plus à l’aise avec lui sans doute, il le cajole, il le baise en le sermonnant :

— Vous avez mérité d’être puni, lui dit-il, et vous allez l’être…

A ces mots, il franchit avec cet enfant toutes les bornes de la pudeur ; mais tout l’intéresse ici, rien n’est exclu, les voiles se relèvent, tout se palpe indistinctement ; Rodin menace, il caresse, il baise, il invective ; ses doigts impies cherchent à faire naître, dans ce jeune garçon, des sentiments de volupté qu’il en exige également.

— Eh bien, lui dit le satyre, en voyant ses succès, vous voilà pourtant dans l’état que je vous ai défendu… Je gage qu’avec deux mouvements de plus tout partirait sur moi…

Trop sûr des titillations qu’il produit, le libertin s’avance pour en recueillir l’hommage, et sa bouche est le temple offert à ce doux encens ; ses mains en excitent les jets, il les attire, il les dévore, lui-même est tout prêt d’éclater, mais il veut en venir au but.

— Ah ! je vais vous punir de cette sottise, dit-il en se relevant.

Il prend les deux mains du jeune homme, il les captive, s’offre en entier l’autel où veut sacrifier sa fureur. Il l’entrouvre, ses baisers le parcourent, sa langue s’y enfonce, elle s’y perd. Rodin, ivre d’amour et de férocité, mêle les expressions et les sentiments de tous deux…

— Ah ! petit fripon, s’écrie-t-il, il faut que je me venge de l’illusion que tu me fais !

Les verges se prennent ; Rodin fustige ; plus excité sans doute qu’avec la vestale, ses coups deviennent et bien plus forts, et bien plus nombreux ; l’enfant pleure, Rodin s’extasie, mais de nouveaux plaisirs l’appellent, il détache l’enfant et vole à d’autres sacrifices. Une petite fille de treize ans succède au garçon, et à celle-là un autre écolier, suivi d’une jeune fille ; Rodin en fouette neuf, cinq garçons et quatre filles ; le dernier est un jeune garçon de quatorze ans, d’une figure délicieuse : Rodin veut en jouir, l’écolier se défend ; égaré de luxure, il le fouette, et le scélérat, n’étant plus son maître, élance les jets écumeux de sa flamme sur les parties molestées de son jeune élève, il l’en mouille des reins aux talons : notre correcteur, furieux de n’avoir pas eu assez de force pour se contenir au moins jusqu’à la fin, détache l’enfant avec humeur, et le renvoie dans la classe en l’assurant qu’il n’y perdra rien. Voilà les propos que j’entendis, voilà les tableaux qui me frappèrent.

— Oh ! ciel, dis-je à Rosalie quand ces affreuses scènes furent terminées, comment peut-on se livrer à de tels excès ? Comment peut-on trouver des plaisirs dans les tourments que l’on inflige ?

— Ah ! tu ne sais pas tout, me répond Rosalie ; écoute, me dit-elle en repassant dans sa chambre avec moi, ce que tu as vu a pu te faire comprendre que lorsque mon père trouve quelques facilités dans ces jeunes élèves, il porte ses horreurs bien plus loin ; il abuse des jeunes filles de la même manière que des jeunes garçons (de cette criminelle manière, me fit entendre Rosalie, dont j’avais moi-même pensé devenir la victime avec le chef des brigands, entre les mains duquel j’étais tombée après mon évasion de la Conciergerie, et dont j’avais été souillée par le négociant de Lyon) ; par ce moyen, poursuivit cette jeune personne, les jeunes filles ne sont point déshonorées, point de grossesses à craindre, et rien ne les empêche de trouver des époux ; il n’y a pas d’années qu’il ne corrompe ainsi presque tous les garçons, et au moins la moitié des autres enfants. Sur les quatorze filles que tu as vues, huit sont déjà flétries de cette manière, et il a joui de neuf garçons ; les deux femmes qui le servent sont soumises aux mêmes horreurs… Ô Thérèse, ajouta Rosalie en se précipitant dans mes bras, ô chère fille, et moi-même aussi, et moi-même il m’a séduite dès ma tendre enfance ; à peine avais-je onze ans que j’étais déjà sa victime… que je l’étais, hélas ! sans pouvoir m’en défendre…

— Mais, mademoiselle, interrompis-je, effrayée… et la religion ? il vous restait au moins cette voie… Ne pouviez-vous pas consulter un directeur et lui tout avouer ?

— Ah ! ne sais-tu donc pas qu’à mesure qu’il nous pervertit, il étouffe dans nous toutes les semences de la religion, et qu’il nous en interdit tous les actes ?… et d’ailleurs le pouvais-je ? A peine m’a-t-il instruite. Le peu qu’il m’a dit sur ces matières n’a été que dans la crainte que mon ignorance ne trahît son impiété. Mais je n’ai jamais été à confesse, je n’ai jamais fait ma première communion ; il sait si bien ridiculiser toutes ces choses, en absorber dans nous jusqu’aux moindres idées, qu’il éloigne à jamais de leurs devoirs celles qu’il a subornées ; ou si elles sont contraintes à les remplir à cause de leur famille, c’est avec une tiédeur, une indifférence si entières, qu’il ne redoute rien de leur indiscrétion. Mais convaincs-toi, Thérèse, convaincs-toi par tes propres yeux, continue-t-elle en me poussant fort vite dans le cabinet d’où nous sortions ; viens, cette chambre où il corrige ses écoliers est la même que celle où il jouit de nous ; voici la classe finie, c’est l’heure où, échauffé des préliminaires, il va venir se dédommager de la contrainte que lui impose quelquefois sa prudence ; remets-toi où tu étais, chère fille, et tes yeux vont tout découvrir.

Quelque peu curieuse que je fusse de ces nouvelles horreurs, il valait pourtant mieux pour moi me rejeter dans ce cabinet que de me faire surprendre avec Rosalie pendant les classes ; Rodin en eût infailliblement conçu des soupçons. Je me place donc ; à peine y suis-je, que Rodin entre chez sa fille ; il la conduit dans celui dont il vient d’être question, les deux femmes du logis s’y rendent ; et là, l’impudique Rodin, n’ayant plus de mesures à garder, se livre à l’aise et sans aucun voile à toutes les irrégularités de sa débauche. Les deux paysannes, totalement nues, sont fustigées à tour de bras ; pendant qu’il agit sur une, l’autre le lui rend, et dans l’intervalle, il accable des plus sales caresses, des plus effrénées des plus dégoûtantes, le même autel dans Rosalie, qui, élevée sur un fauteuil, le lui présente un peu penchée. Vient enfin le tour de cette malheureuse : Rodin l’attache au poteau comme ses écolières, et pendant que l’une après l’autre, et quelquefois toutes deux ensemble, ses femmes le déchirent lui-même, il fouette sa fille, il la frappe depuis le milieu des reins jusqu’au bas des cuisses, en s’extasiant de plaisir. Son agitation est extrême, il hurle, il blasphème, il flagelle ; ses verges ne s’impriment nulle part que ses lèvres ne s’y collent aussitôt. Et l’intérieur de l’autel, et la bouche de la victime… tout, excepté le devant, tout est dévoré de suçons ; bientôt, sans varier l’attitude, se contentant de se la rendre plus propice, Rodin pénètre dans l’asile étroit des plaisirs ; le même trône est, pendant ce temps, offert à ses baisers par sa gouvernante, l’autre fille le fouette autant qu’elle a de forces ; Rodin est aux nues, il pourfend, il déchire, mille baisers plus chauds les uns que les autres expriment son ardeur sur ce qu’on présente à sa lavure ; la bombe éclate, et le libertin enivré ose goûter les plus doux plaisirs au sein de l’inceste et de l’infamie.

Rodin alla se mettre à table : après de tels exploits, il avait besoin de réparer. Le soir il y avait encore et classe et correction ; je pouvais observer de nouvelles scènes si je l’eusse désiré, mais j’en avais assez pour me convaincre et pour déterminer ma réponse aux offres de ce scélérat. L’époque où je devais la rendre approchait. Deux jours après ces événements-ci, lui-même vint me la demander dans ma chambre. Il me surprit au lit. Le prétexte de voir s’il ne restait plus aucune trace de mes blessures lui donna, sans que je pusse m’y opposer, le droit de m’examiner nue, et comme il en faisait autant deux fois le jour depuis un mois, sans que je n’eusse encore aperçu dans lui rien qui pût blesser ma pudeur, je ne crus pas devoir résister. Mais Rodin avait d’autres projets, cette fois-ci : quand il en est à l’objet de son culte, il passe une de ses cuisses autour de mes reins, et l’appuie tellement, que je me trouve, pour ainsi dire, hors de défense.

— Thérèse, me dit-il alors en faisant promener ses mains de manière à ne plus me laisser aucun doute, vous voilà rétablie, ma chère, vous pouvez maintenant me témoigner la reconnaissance dont j’ai vu votre cœur rempli ; la manière est aisée, il ne me faut que ceci, continua le traître en fixant ma position de toutes les forces qu’il pouvait employer… Oui, ceci seulement, voilà ma récompense, je n’exige jamais que cela des femmes… Mais, continue-t-il, c’est que c’est un des plus beaux que j’aie vus de ma vie… Que de rondeur !… quelle élasticité !… que de finesse dans la peau !… Oh ! je veux absolument en jouir…

En disant cela, Rodin, vraisemblablement déjà prêt à l’exécution de ses projets, pour achever de les accomplir est obligé de me lâcher un moment ; je profite du jour qu’il me donne, et me dégageant de ses bras :

— Monsieur, lui dis-je, je vous prie de bien vous convaincre qu’il n’est rien dans le monde entier qui puisse m’engager aux horreurs que vous semblez vouloir. Ma reconnaissance vous est due, j’en conviens, mais je ne l’acquitterai pas au prix d’un crime. Je suis pauvre et très malheureuse, sans doute ; n’importe, voilà le peu d’argent que je possède, continué-je en lui offrant ma chétive bourse, prenez ce que vous jugerez à propos, et laissez-moi quitter cette maison, je vous prie, dès que j’en suis en état.

Rodin, confondu d’une résistance à laquelle il s’attendait peu avec une fille dénuée de ressources, et que d’après une injustice ordinaire aux hommes, il supposait malhonnête par cela seul qu’elle était dans la misère, Rodin, dis-je, me regarde avec attention :

— Thérèse, reprit-il au bout d’un instant, c’est assez mal à propos que tu fais la vestale avec, moi ; j’avais, ce me semble, quelque droit à des complaisances de ta part ; n’importe, garde ton argent mais ne me quitte point. Je suis bien aise d’avoir une fille sage dans ma maison, celles qui m’entourent le sont si peu !… Puisque tu te montres si vertueuse dans ce cas-ci, tu le seras, j’espère, également dans tous. Mes intérêts s’y trouveront, ma fille t’aime, elle vient de me supplier, tout à l’heure encore, de t’engager à ne point nous quitter ; reste donc près de nous, je t’y invite.

— Monsieur, répondis-je, je n’y serais pas heureuse ; les deux femmes qui vous servent aspirent à tous les sentiments qu’il est en vous de leur accorder ; elles ne me verront pas sans jalousie, et je serai tôt ou tard contrainte à vous quitter.

— Ne l’appréhende pas, me répondit Rodin, ne crains aucun des effets de la jalousie de ces femmes ; je saurai les tenir à leur place en maintenant la tienne, et toi seule posséderas ma confiance sans qu’aucun risque en résulte pour toi. Mais pour continuer d’en être digne, il est bon que tu saches que la première qualité que j’exige de toi, Thérèse, est une discrétion à toute épreuve. Il se passe beaucoup de choses ici, beaucoup qui contrarieront tes principes de vertu ; il faut tout voir, mon enfant, tout entendre, et ne jamais rien dire… Ah ! reste avec moi, Thérèse, restes-y, mon enfant, je t’y garde avec joie ; au milieu de beaucoup de vices où m’emportent un tempérament de feu, un esprit sans frein et un cœur très gâté, j’aurai du moins la consolation d’avoir un être vertueux près de moi, et dans le sein duquel je me rejetterai comme aux pieds d’un dieu, quand je serai rassasié de mes débauches…

Ô ciel ! pensai-je en ce moment, la vertu est donc nécessairre, elle est donc indispensable à l’homme, puisque le vicieux lui-même est obligé de se rassurer par elle, et de s’en servir comme d’abri ! Me rappelant ensuite les instances que Rosalie m’avait faites pour ne la point quitter, et croyant reconnaître dans Rodin quelques bons principes, je m’engageai décidément chez lui.

— Thérèse, me dit Rodin au bout de quelques jours, c’est auprès de ma fille que je vais te mettre ; de cette manière, tu n’auras rien à démêler avec mes deux autres femmes, et je te donne trois cents livres de gages.

Une telle place était une espèce de fortune dans ma position ; enflammée du désir de ramener Rosalie au bien, et peut-être son père même, si je prenais sur lui quelque empire, je ne me repentis point de ce que je venais de faire… Rodin, m’ayant fait habiller, me conduisit dès le même instant à sa fille, en lui annonçant qu’il me donnait à elle ; Rosalie me reçut avec des transports de joie inouïs, et je fus promptement installée.

Il ne se passa pas huit jours sans que je commençasse à travailler aux conversions que je désirais, mais l’endurcissement de Rodin rompait toutes mes mesures.

— Ne crois pas, répondait-il à mes sages conseils, que l’espèce d’hommage que j’ai rendu à la vertu dans toi soit une preuve ni que j’estime la vertu, ni que j’aie envie de la préférer au vice. Ne l’imagine pas, Thérèse, tu t’abuserais ; ceux qui, partant de ce que j’ai fait envers toi, soutiendraient d’après ce procédé l’importance ou la nécessité de la vertu, tomberaient dans une grande erreur, et je serais bien fâché que tu crusses que telle est ma façon de penser. La masure qui me sert d’abri à la chasse quand les rayons ardents du soleil dardent à plomb sur mon individu, n’est assurément pas un monument utile, sa nécessité n’est que de circonstance ; je m’expose à une sorte de danger, je trouve quelque chose qui me garantit, je m’en sers, mais ce quelque chose en est-il moins inutile ? en peut-il être moins méprisable ? Dans une société totalement vicieuse, la vertu ne servirait à rien : les nôtres n’étant pas de ce genre, il faut absolument ou la jouer, ou s’en servir, afin d’avoir moins à redouter de ceux qui la suivent. Que personne ne l’adopte, elle deviendra inutile. Je n’ai donc pas tort quand je soutiens que sa nécessité n’est que d’opinion ou de circonstances ; la vertu n’est pas un mode d’un prix incontestable, elle n’est qu’une manière de se conduire, qui varie suivant chaque climat et qui, par conséquent, n’a rien de réel : cela seul en fait voir la futilité. Il n’y a que ce qui est constant qui soit réellement bon ; ce qui change perpétuellement ne saurait prétendre au caractère de bonté ; voilà pourquoi l’on a mis l’immutabilité au rang des perfections de l’Éternel. Mais la vertu est absolument privée de ce caractère : il n’est pas deux peuples sur la surface du globe qui soient vertueux de la même manière ; donc la vertu n’a rien de réel, rien de bon intrinsèquement, et ne mérite en rien notre culte ; il faut s’en servir comme d’étai, adopter politiquement celle du paya où l’on vit, afin que ceux qui la pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, vous laissent en repos, et afin que cette vertu, respectée où vous êtes, vous garantisse, par sa prépondérance de convention, des attentats de ceux qui professent le vice. Mais, encore une fois, tout cela est de circonstances, et rien de tout cela n’assigne un mérite réel à la vertu. Il est telle vertu, d’ailleurs, impossible à de certains hommes ; or, comment me persuaderez-vous qu’une vertu qui combat ou qui contrarie les passions puisse se trouver dans la nature ? Et si elle n’y est pas, comment peut-elle être bonne ? Assurément, ce seront chez les hommes dont il s’agit les vices opposés à ces vertus qui deviendront préférables, puisque ce seront les seuls modes… les seules manières d’être qui s’arrangeront le mieux à leur physique ou à leurs organes ; il y aura donc dans cette hypothèse des vices très utiles : or, comment la vertu le sera-t-elle si vous me démontrez que ses contraires puissent l’être ? On vous dit à cela : la vertu est utile aux autres, et, en ce sens, elle est bonne ; car s’il est reçu de ne faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour, je ne recevrai que du bien. Ce raisonnement n’est qu’un sophisme ; pour le peu de bien que je reçois des autres, en raison de ce qu’ils pratiquent la vertu, par l’obligation de la pratiquer à mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédommagent nullement. Recevant moins que je ne donne, je fais donc un mauvais marché, j’éprouve beaucoup plus de mal des privations que j’endure pour être vertueux, que je ne reçois de bien de ceux qui : e sont ; l’arrangement n’étant point égal, je ne dois donc pas m’y soumettre, et sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrais de peines en me contraignant à l’être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur procurer un bonheur qui doit me coûter autant de mal ? Reste maintenant le tort que je peux faire aux autres étant vicieux, et le mal que je recevrai à mon tour si tout le monde me ressemble. En admettant une entière circulation de vices, je risque assurément, j’en conviens ; mais le chagrin éprouvé par ce que je risque est compensé par le plaisir de ce que je fais risquer aux autres ; voilà dès lors l’égalité rétablie, dès lors tout le monde est à peu près également heureux : ce qui n’est pas, et ne saurait être, dans une société où les uns sont bons et les autres méchants, parce qu’il résulte de ce mélange des pièges perpétuels qui n’existent point dans l’autre cas. Dans la société mélangée, tous les intérêts sont divers : voilà la source d’une infinité de malheurs ; dans l’autre association, tous les intérêts sont égaux, chaque individu qui la compose est doué des mêmes goûts, des mêmes penchants, tous marchent an même but, tous sont heureux. Mais, vous disent les sots, le mal ne rend point heureux. Non, quand on est convenu d’encenser le bien ; mais déprisez, avilissez ce que vous appelez le bien, vous ne révérez plus que ce que vous aviez la sottise d’appeler le mal ; et tous les hommes auront du plaisir à le commettre, non point parce qu’il sera permis (ce serait quelquefois une raison pour en diminuer l’attrait), mais c’est que les lois ne le puniront plus, et qu’elles diminuent, par la crainte qu’elles inspirent, le plaisir qu’a placé la nature au crime.

Je suppose une société où il sera convenu que l’inceste (admettons ce délit comme tout autre), que l’inceste, dis-je, soit un crime : ceux qui s’y livreront seront malheureux, parce que l’opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer leurs plaisirs ; ceux qui désireront le commettre, ce mal, et qui ne l’oseront, d’après ces freins, seront également malheureux ; ainsi la loi qui proscrira l’inceste n’aura fait que des infortunés. Que dans la société voisine, l’inceste ne soit point un crime, ceux qui ne le désireront pas ne seront point malheureux, et ceux qui le désireront seront heureux. Donc la société qui aura permis cette action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura érigé cette même action en crime. Il en est de même de toutes les autres actions maladroitement considérées comme criminelles : en les observant sous ce point de vue, vous faites une foule de malheureux ; en les permettant, personne ne se plaint ; car celui qui aime cette action quelconque s’y livre en paix, et celui qui ne s’en soucie pas ou reste dans une sorte d’indifférence qui n’est nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion qu’il a pu recevoir par une foule d’autres lésions dont il grève à son tour ceux dont il a eu à se plaindre. Donc tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou très heureux, ou dans un état d’insouciance qui n’a rien de pénible ; par conséquent rien de bon, rien de respectable, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu’on appelle la vertu. Que ceux qui la suivent ne s’enorgueillissent donc pas de cette sorte d’hommage que le genre de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre : c’est une affaire purement de circonstances, de convention ; mais dans le fait, ce culte est chimérique, et la vertu qui l’obtient un instant n’en est pas pour cela plus belle.

Telle était la logique infernale des malheureuses passions de Rodin ; mais Rosalie plus douce et bien moins corrompue, Rosalie, détestant les horreurs auxquelles elle était soumise, se livrait plus docilement à mes avis : je désirais avec ardeur lui faire remplir ses premiers devoirs de religion ; il aurait fallu pour cela mettre un prêtre dans la confidence, et Rodin n’en voulait aucun dans sa maison, il les avait en horreur comme le culte qu’ils professaient : pour rien au monde, il n’en eût souffert un près de sa fille ; conduire cette jeune personne à un directeur était également impossible : Rodin ne laissait jamais sortir Rosalie sans qu’elle fût accompagnée ; il fallut donc attendre que quelque occasion se présentât ; et pendant ces délais, j’instruisais cette jeune personne ; en lui donnant le goût des vertus, je lui inspirais celui de la religion, je lui en dévoilais les saints dogmes et les sublimes mystères, je liais tellement ces deux sentiments dans son jeune cœur que je les rendais indispensables au bonheur de sa vie.

— Ô mademoiselle, lui disais-je un jour en recueillant les larmes de sa componction, l’homme peut-il s’aveugler au point de croire qu’il ne soit pas destiné à une meilleure fin ? Ne suffit-il pas qu’il ait été doué du pouvoir et de la faculté de connaître son Dieu, pour s’assurer que cette faveur ne lui a été accordée que pour remplir les devoirs qu’elle impose ? Or, quelle peut être la base du culte dû à l’éternel, si ce n’est la vertu dont lui-même est l’exemple ? Le créateur de tant de merveilles peut-il avoir d’autres lois que le bien ? et nos cœurs peuvent-ils lui plaire si le bien n’en est l’élément ? Il me semble qu’avec les âmes sensibles, il ne faudrait employer d’autres motifs d’amour envers cet Être suprême que ceux qu’inspire la reconnaissance. N’est-ce pas une faveur que de nous avoir fait jouir des beautés de cet univers, et ne lui devons-nous pas quelque gratitude pour un tel bienfait ? Mais une raison plus forte encore établit, constate la chaîne universelle de nos devoirs ; pourquoi refuserions-nous de remplir ceux qu’exige sa loi, puisque ce sont les mêmes que ceux qui consolident notre bonheur avec les hommes ? N’est-il pas doux de sentir qu’on se rend digne de l’Être suprême rien qu’en exerçant les vertus qui doivent opérer notre contentement sur la terre, et que les moyens qui nous rendent dignes de vivre avec nos semblables sont les mêmes que ceux qui nous donnent après cette vie l’assurance de renaître auprès du trône de Dieu ? Ah ! Rosalie, comme ils s’aveuglent, ceux qui voudraient nous ravir cet espoir ! Trompés, séduits par leurs misérables passions, ils aiment mieux nier les vérités éternelles que d’abandonner ce qui peut les en rendre dignes. Ils aiment mieux dire : “ On nous trompe ”, que d’avouer qu’ils se trompent eux-mêmes ; l’idée des pertes qu’ils se préparent troublerait leurs indignes voluptés ; il leur paraît moins affreux d’anéantir l’espoir du ciel que de se priver de ce qui doit le leur acquérir ? Mais quand elles s’affaiblissent en eux, ces tyranniques passions, quand le voile est déchiré, quand rien ne balance plus dans leur cœur corrompu cette voix impérieuse du Dieu que méconnaissait leur délire, quel il doit être, ô Rosalie, ce cruel retour sur eux-mêmes ! combien le remords qui l’accompagne doit leur faire payer cher l’instant d’erreur qui les aveuglait ! Voilà l’état où il faut juger l’homme pour régler sa propre conduite : ce n’est ni dans l’ivresse, ni dans le transport d’une fièvre ardente que nous devons croire à ce qu’il dit, c’est lorsque sa raison calmée, jouissant de toute son énergie, cherche la vérité, la devine et la voit. Nous le désirons de nous-mêmes alors cet Être saint autrefois méconnu ; nous l’implorons, il nous console ; nous le prions, il nous écoute. Eh ! Pourquoi donc le nierais-je, pourquoi le méconnaîtrais-je, cet objet si nécessaire au bonheur ? Pourquoi préférerais-je de dire avec l’homme égaré : Il n’est point de Dieu, tandis que le cœur de l’homme raisonnable m’offre, à tout instant, des preuves de l’existence de cet Être divin ? Vaut-il donc mieux rêver avec les fous, que de penser juste avec les sages ? Tout découle néanmoins de ce premier principe : dès qu’il existe un Dieu, ce Dieu mérite un culte, et la première base de ce culte est incontestablement la vertu.

De ces premières vérités, je déduisais facilement les autres, et Rosalie, déiste, était bientôt chrétienne. Mais quel moyen, je le répète, de joindre un peu de pratique à la morale ? Rosalie, contrainte d’obéir à son père, ne pouvait tout au plus y montrer que du dégoût, et, avec un homme comme Rodin, cela ne pouvait-il pas devenir dangereux ? Il était intraitable ; aucun de mes systèmes ne tenait contre lui ; mais si je ne réussissais pas à le convaincre, au moins ne m’ébranlait-il pas.

Cependant, une telle école, des dangers si permanents, si réels, me firent trembler pour Rosalie, au point que je ne me crus nullement coupable en l’engageant à fuir de cette maison perverse. Il me semblait qu’il y avait un moindre mal à l’arracher du sein de son incestueux père que de l’y laisser au hasard de tous les risques qu’elle y pouvait courir. J’avais déjà touché légèrement cette matière et je n’étais peut-être pas très loin d’y réussir, quand tout à coup Rosalie disparut de la maison, sans qu’il me fût possible de savoir où elle était. Interrogeais-je les femmes de chez Rodin, ou Rodin lui-même, on m’assurait qu’elle était allée passer la belle saison chez une parente, à dix lieues de là. M’informais-je dans le voisinage, d’abord on s’étonnait d’une pareille question faite par quelqu’un du logis, puis on me répondait comme Rodin et ses domestiques : on l’avait vue, on l’avait embrassée la veille, le jour même de son départ ; et je recevais les mêmes réponses partout. Quand je demandais à Rodin pourquoi ce départ m’avait été caché, pourquoi je n’avais pas suivi ma maîtresse, il m’assurait que l’unique raison avait été de prévenir une scène douloureuse pour l’une et pour l’autre, et qu’assurément je reverrais bientôt celle que j’aimais. Il fallut se payer de ces réponses, mais s’en convaincre était plus difficile. Était-il présumable que Rosalie, Rosalie qui m’aimait tant ! eût consenti à me quitter sans me dire un mot ? Et, d’après ce que je connaissais du caractère de Rodin, n’y avait-il pas bien à appréhender pour le sort de cette malheureuse ? Je résolus donc de mettre tout en usage pour savoir ce qu’elle était devenue, et pour y parvenir tous les moyens me parurent bons.

Dès le lendemain, me trouvant seule au logis, j’en parcours soigneusement tous les coins ; je crois entendre quelques gémissements au fond d’une cave très obscure… Je m’approche, un tas de bois paraissait boucher une porte étroite et reculée ; j’avance en écartant tous les obstacles… de nouveaux sons se font entendre ; je crois en démêler l’organe… Je prête mieux l’oreille… je ne doute plus.

— Thérèse ! entends-je enfin, ô Thérèse, est-ce toi ?

— Oui, chère et tendre amie ! m’écriai-je, en reconnaissant la voix de Rosalie… oui, c’est Thérèse que le ciel envoie te secourir…

Et mes questions multipliées laissent à peine à cette intéressante fille le temps de me répondre. J’apprends enfin que quelques heures avant sa disparition, Rombeau, l’ami, le confrère de Rodin, l’avait examinée nue, et qu’elle avait reçu de son père l’ordre de se prêter, avec ce Rombeau, aux mêmes horreurs que Rodin exigeait chaque jour d’elle ; qu’elle avait résisté, mais que Rodin, furieux, l’avait saisie et présentée lui-même aux attentats débordés de son confrère ; qu’ensuite, les deux amis s’étaient fort longtemps parlé bas, la laissant toujours nue, et venant par intervalles l’examiner de nouveau, en jouir toujours de cette même manière criminelle, ou la maltraiter en cent façons différentes ; que définitivement, après quatre ou cinq heures de cette séance, Rodin lui avait dit qu’il allait l’envoyer à la campagne chez une de ses parentes ; mais qu’il fallait partir tout de suite et sans parler à Thérèse, pour des raisons qu’il lui expliquerait le lendemain lui-même dans cette campagne, où il irait aussitôt la rejoindre. Il avait fait entendre à Rosalie qu’il s’agissait d’un mariage pour elle, et que c’était en raison de cela que son ami Rombeau l’avait examinée, afin de voir si elle était en état de devenir mère. Rosalie était effectivement partie sous la conduite d’une vieille femme ; elle avait traversé le bourg, dit adieu en passant à plusieurs connaissances ; mais aussitôt que la nuit était venue, sa conductrice l’avait ramenée dans la maison de son père où elle était rentrée à minuit. Rodin, qui l’attendait, l’avait saisie, lui avait intercepté de sa main l’organe de la voix, et l’avait, sans dire un mot, plongée dans cette cave où on l’avait d’ailleurs assez bien nourrie et soignée depuis qu’elle y était.

— Je crains tout, ajouta cette pauvre fille ; la conduite de mon père envers moi depuis ce temps, ses discours, ce qui a précédé l’examen de Rombeau, tout, Thérèse, tout prouve que ces monstres vont me faire servir à quelques-unes de leurs expériences, et c’en est fait de ta pauvre Rosalie.

Après les larmes qui coulèrent abondamment de mes yeux, je demandai à cette pauvre fille si elle savait où l’on mettait la clef de cette cave : elle l’ignorait ; mais elle ne croyait pourtant point que l’on eût l’usage de l’emporter. Je la cherchai de tous côtés ; ce fut en vain ; et l’heure de reparaître arriva sans que je pusse donner à cette chère enfant d’autres secours que des consolations, quelques espérances, et des pleurs. Elle me fit jurer de revenir le lendemain ; je le lui promis, l’assurant même que si, à cette époque, je n’avais rien découvert de satisfaisant sur ce qui la regardait, je quitterais sur-le-champ la maison, je porterais mea plaintes en justice, et la soustrairais, à tel prix que ce pût être, au sort affreux qui la menaçait.

Je remonte ; Rombeau soupait ce soir-là avec Rodin. Déterminée à tout pour éclairer le sort de ma maîtresse, je me cache près de l’appartement où se trouvaient les deux amis, et leur conversation ne me convainc que trop du projet horrible qui les occupait l’un et l’autre.

— Jamais, dit Rodin, l’anatomie ne sera à son dernier degré de perfection que l’examen des vaisseaux ne soit fait sur un enfant de quatorze ou quinze ans, expiré d’une mort cruelle ; ce n’est que de cette contraction que nous pouvons obtenir une analyse complète d’une partie aussi intéressante.

— Il en est de même, reprit Rombeau, de la membrane qui assure la virginité ; il faut nécessairement une jeune fille pour cet examen. Qu’observe-t-on dans l’âge de puberté ? rien ; les menstrues déchirent l'hymen, et toutes les recherches sont inexactes ; ta fille est précisément ce qu’il nous faut ; quoiqu’elle ait quinze ans, elle n’est pas encore réglée ; la manière dont nous en avons joui ne porte aucun tort à cette membrane, et nous la traiterons tout à l’aise. Je suis ravi que tu te sois enfin déterminé.

— Assurément, je le suis, reprit Rodin ; il est odieux que de futiles considérations arrêtent ainsi le progrès des sciences ; les grands hommes se sont-ils laissé captiver par d’aussi méprisables chaînes ? Et quand Michel-Ange voulut rendre un Christ au naturel, se fit-il un cas de conscience de crucifier un jeune homme, et de le copier dans les angoisses ? Mais quand il s’agit des progrès de notre art, de quelle nécessité ne doivent pas être ces mêmes moyens ! Et combien y a-t-il un moindre mal à se les permettre ! C’est un sujet de sacrifié pour en sauver un million ; doit-on balancer à ce prix ? Le meurtre opéré par les lois est-il d’une autre espèce que celui que nous allons faire, et l’objet de ces lois, qu’on trouve si sages, n’est-il pas le sacrifice d’un pour en sauver mille ?

— C’est la seule façon de s’instruire, dit Rombeau, et dans les hôpitaux, où j’ai travaillé toute ma jeunesse, j’ai vu faire mille semblables expériences ; à cause des liens qui t’enchaînent à cette créature, je craignais, je l’avoue, que tu ne balançasses.

— Quoi ! parce qu’elle est ma fille ? Belle raison ! s’écria Rodin ; et quel rang t’imagines-tu donc que ce titre doive avoir dans mon cœur ? Je regarde un peu de semence éclose du même œil (au poids près) que celle qu’il me plaît de perdre dans mea plaisirs. Je n’ai jamais fait plus de cas de l’un que de l’autre. On est le maître de reprendre ce qu’on a donné ; jamais le droit de disposer de ses enfants ne fut contesté chez aucun peuple de la terre. Les Perses, les Mèdes, les Arméniens, les Grecs en jouissaient dans toute son étendue. Les lois de Lycurgue, le modèle des législateurs, non seulement laissaient aux pères tous droits sur leurs enfants, mais condamnaient même à la mort ceux que les parents ne voulaient pas nourrir, ou ceux qui se trouvaient mal conformés. Une grande partie des sauvages tuent leurs enfants aussitôt qu’ils naissent. Presque toutes les femmes de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique se font avorter sans encourir de blâme ; Cook retrouva cet usage dans toutes les îles de la mer du Sud. Romulus permit l’infanticide ; la loi des Douze Tables le toléra de même, et jusqu’à Constantin, les Romains exposaient ou tuaient impunément leurs enfants. Aristote conseille ce prétendu crime ; la secte des Stoïciens le regardait comme louable ; il est encore très en usage à la Chine. Chaque jour on trouve et dans les rues et sur les canaux de Pékin plus de dix mille individus immolés ou abandonnés par leurs parents, et quel que soit l’âge d’un enfant, dans ce sage empire, un père, pour s’en débarrasser, n’a besoin que de le mettre entre les mains du juge. D’après les lois des Parthes, on tuait son fils, sa fille ou son frère, même dans l’âge nubile ; César trouva cette coutume générale dans les Gaules ; plusieurs passages du Pentateuque prouvent qu’il était permis de tuer ses enfants chez le peuple de Dieu ; et Dieu lui-même, enfin, l’exigea d’Abraham. L’on crut longtemps, dit un célèbre moderne, que la prospérité des empires dépendait de l’esclavage des enfants ; cette opinion avait pour base les principes de la plus saine raison. Eh quoi ! un monarque se croira autorisé à sacrifier vingt ou trente mille de ses sujets dans un seul jour pour sa propre cause, et un père ne pourra, lorsqu’il le jugera convenable, devenir maître de la vie de ses enfants ! Quelle absurdité ! quelle inconséquence et quelle faiblesse dans ceux qui sont contenus par de telles chaînes ! L’autorité du père sur ses enfants, la seule réelle, la seule qui ait servi de base à toutes les autres, nous est dictée par la voix de la nature même, et l’étude réfléchie de ses opérations nous en offre à tout instant des exemples. Le tzar Pierre ne doutait nullement de ce droit ; il en usa, et adressa une déclaration publique à tous les ordres de son empire, par laquelle il disait que, d’après les lois divines et humaines, un père avait le droit entier et absolu de juger ses enfants à mort, sans appel et sans prendre l’avis de qui que ce fût. Il n’y a que dans notre France barbare où une fausse et ridicule pitié crut devoir enchaîner ce droit. Non, poursuivit Rodin avec chaleur, non, mon ami, je ne comprendrai jamais qu’un père qui voulut bien donner la vie ne soit pas libre de donner la mort. C’est le prix ridicule que nous attachons à cette vie qui nous fait éternellement déraisonner sur le genre d’action qui engage un homme à se délivrer de son semblable. Croyant que l’existence est le plus grand des biens, nous nous imaginons stupidement faire un crime en soustrayant ceux qui en jouissent ; mais la cessation de cette existence, ou du moins ce qui la suit, n’est pas plus un mal que la vie n’est un bien ; ou plutôt si rien ne meurt, si rien ne se détruit, ni rien ne se perd dans la nature, si toutes les parties décomposées d’un corps quelconque n’attendent que la dissolution pour reparaître aussitôt sous des formes nouvelles, quelle indifférence n’y aura-t-il pas dans l’action du meurtre, et comment osera-t-on v trouver du mal ? Ne dût-il donc s’agir ici que de ma seule fantaisie, je regarderais la chose comme toute simple : à plus forte raison quand elle devient nécessaire à un art aussi utile aux hommes… Quand elle peut fournir d’aussi grandes lumières, dès lors ce n’est plus un mal, mon ami, ce n’est plus un forfait, c’est la meilleure, la plus sage, la plus utile de toutes les actions, et ce ne serait qu’à se la refuser qu’il pourrait exister du crime.

— Ah ! dit Rombeau, plein d’enthousiasme pour d’aussi effrayantes maximes, je t’approuve, mon cher ; ta sagesse m’enchante, mais ton indifférence m’étonne, je te croyais amoureux.

— Moi ! épris d’une fille ?… Ah ! Rombeau, je me supposais mieux connu de toi ; je me sers de ces créatures-là quand je n’ai rien de mieux : l’extrême penchant que j’ai pour les plaisirs du genre dont tu me les vois goûter me rend précieux tous les temples où cette espèce d’encens peut s’offrir, et pour les multiplier, j’assimile quelquefois une jeune fille à un beau garçon ; mais pour peu qu’un de ces individus femelles ait malheureusement nourri trop longtemps mon illusion, le dégoût s’annonce avec énergie ; et je n’ai jamais connu qu’un moyen d’y satisfaire délicieusement… Tu m’entends, Rombeau ; Chilpéric, le plus voluptueux des rois de France, pensait de même. Il disait hautement qu’on pouvait à la rigueur se servir d’une femme, mais à la clause expresse de l’exterminer aussitôt qu’on en avait jouic. Il y a cinq ans que cette petite catin sert à mes plaisirs : il est temps qu’elle paye la cessation de mon ivresse par celle de son existence.

Le repas finissait ; aux démarches de ces deux furieux, à leurs propos, à leurs actions, à leurs préparatifs, à leur état enfin qui tenait du délire, je vis bien qu’il n’y avait pas un moment à perdre, et que l’époque de la destruction de cette malheureuse Rosalie était fixée à ce même soir. Je vole à la cave, résolue de mourir ou de la délivrer.

— Ô chère amie, lui criai-je, pas un moment à perdre… les monstres !… c’est pour ce soir… ils vont arriver…

Et en disant cela, je fais les plus violents efforts pour enfoncer la porte. Une de mes secousses fait tomber quelque chose, j’y porte la main, c’est la clef ; je la ramasse, je me hâte d’ouvrir… j’embrasse Rosalie, je la presse de fuir, je lui réponds de suivre mes pas, elle s’élance… Juste ciel ! il était encore dit que la vertu devait succomber, et que les sentiments de la plus tendre commisération allaient être durement punis… Rodin et Rombeau, éclairés par la gouvernante, paraissent tout à coup ; le premier saisit sa fille au moment où elle franchit le seuil de la porte, au-delà de laquelle elle n’avait plus que quelque pas à faire pour se trouver libre.

— Où vas-tu, malheureuse ? s’écrie Rodin en l’arrêtant, pendant que Rombeau s’empare de moi… Ah ! continue-t-il en me regardant, c’est cette coquine qui favorisait ta fuite ! Thérèse, voilà donc l’effet de vos grands principes de vertu… enlever une fille à son père !

— Assurément, répondis-je avec fermeté, et je le dois quand ce père est assez barbare pour comploter contre les jours de sa fille.

— Ah ! ah ! de l’espionnage et de la séduction, poursuivit Rodin ; tous les vices les plus dangereux dans une domestique ! montons, montons, il faut juger cette affaire-là.

Rosalie et moi, traînées par ces deux scélérats, nous regagnons les appartements ; les portes se ferment. La malheureuse fille de Rodin est attachée aux colonnes d’un lit, et toute la rage de ces furieux se tourne contre moi ; je suis accablée des plus dures invectives, et les plus effrayants arrêts se prononcent ; il ne s’agit de rien moins que de me disséquer toute vive, pour examiner les battements de mon cœur, et faire sur cette partie des observations impraticables sur un cadavre. Pendant ce temps on me déshabille, et je deviens la proie des attouchements les plus impudiques.

— Avant tout, dit Rombeau, je suis d’avis d’attaquer fortement la forteresse que tes bons procédés respectèrent… C’est qu’elle est superbe ! admire donc le velouté, la blancheur de ses deux demi-lunes qui en défendent l’entrée

jamais vierge ne fut plus fraîche.

— Vierge ! mais elle l’est presque, dit Rodin. Une seule fois, malgré elle, on l’a violée, et pas la moindre chose depuis. Cède-moi le poste un instant…

Et le cruel entremêle l’hommage de ces caresses dures et féroces qui dégradent l’idole au lieu de l’honorer. S’il y avait eu là des verges, j’étais cruellement traitée. On en parla, mais il ne s’en trouva point, on se contenta de ce que la main put faire ; on me mit en feu… plus je me défendais, mieux j’étais contenue ; quand je vis pourtant qu’on allait se décider à des choses plus sérieuses, je me précipitai aux pieds de mes bourreaux, je leur offris ma vie, et leur demandai l’honneur.

— Mais dès que tu n’es pas vierge, dit Rombeau, qu’importe ? tu ne seras coupable de rien, nous allons te violer comme tu l’as déjà été, et dès lors pas le plus petit péché sur ta conscience ; ce sera la force qui t’aura tout ravi…

Et l’infâme, en me consolant de cette cruelle manière, me plaçait déjà sur un canapé.

— Non, dit Rodin en arrêtant l’effervescence de son confrère dont j’étais toute prête à devenir victime, non, ne perdons pas nos forces avec cette créature, songe que nous ne pouvons remettre plus loin les opérations projetées sur Rosalie, et notre vigueur nous est nécessaire pour y procéder : punissons autrement cette malheureuse. — En disant cela, Rodin met un fer au feu. — Oui, continue-t-il, punissons-la mille foin davantage que si nous prenions sa vie, marquons-la, flétrissons-la : cet avilissement, joint à toutes les mauvaises affaires qu’elle a sur le corps, la fera pendre ou mourir de faim ; elle souffrira du moins jusque-là, et notre vengeance plus prolongée en deviendra plus délicieuse.

Il dit : Rombeau me saisit, et l’abominable Rodin m’applique derrière l’épaule le fer ardent dont on marque les voleurs.

— Qu’elle ose paraître à présent, la catin, continue ce monstre, qu’elle l’ose, et en montrant cette lettre ignominieuse, je légitimerai suffisamment les raisons qui me l’ont fait renvoyer avec tant de secret et de promptitude.

On me panse, on me rhabille, on me fortifie de quelques gouttes de liqueur, et profitant de l’obscurité de la nuit, les deux amis me conduisent au bord de la forêt et m’y abandonnent cruellement, après m’avoir fait entrevoir encore le danger d’une récrimination, si j’ose l’entreprendre dans l’état d’avilissement où je me trouve.

Toute autre que moi se fût peu souciée de cette menace ; dès qu’il m’était possible de prouver que le traitement que je venais de souffrir n’était l’ouvrage d’aucun tribunal, qu’avais-je à craindre ? Mais ma faiblesse, ma timidité naturelle, l’effroi de mes malheurs de Paris et de ceux du château de Bressac, tout m’étourdit, tout m’effraya ; je ne pensai qu’à fuir ; bien plus affectée de là douleur d’abandonner une innocente victime aux mains de ces deux scélérats prêts à l’immoler sans doute, que touchée de mes propres maux. Plus irritée, plus affligée que physiquement maltraitée, je me mis en marche dès le même instant ; mais ne m’orientant point, ne demandant rien, je ne fis que tourner autour de Paris, et le quatrième jour de mon voyage, je ne me trouvai qu’à Lieursaint. Sachant que cette route pouvait me conduire vers les provinces méridionales, je résolus alors de la suivre, et de gagner ainsi, comme je le pourrais, ces pays éloignés, m’imaginant que la paie et le repos si cruellement refusés pour moi dans ma patrie m’attendaient peut-être au bout de la France. Fatale erreur ! que de chagrins il me restait à éprouver encore !

Quelles qu’eussent été mes peines jusques alors, au moine mon innocence me restait. Uniquement victime des attentats de quelques monstres, à peu de chose près néanmoins je pouvais me croire encore dans la classe des filles honnêtes. Au fait, je n’avais été vraiment souillée que par un viol fait depuis cinq ans, dont les traces étaient refermées… un viol consommé dans un instant où mes sens engourdis ne m’avaient pas même laissé la faculté de le sentir. Qu’avais-je d’ailleurs à me reprocher ? Rien, oh ! rien sans doute, et mon cœur était pur ; j’en étais trop glorieuse, ma présomption devait être punie, et les outrages qui m’attendaient allaient devenir tels, qu’il ne me serait bientôt plus possible, quelque peu que j’y participasse, de former au fond de mon cœur les mêmes sujets de consolation.

J’avais toute ma fortune sur moi cette fois-ci : c’est-à-dire environ cent écus, somme résultative de ce que j’avais sauvé de chez Bressac et de ce que j’avais gagné chez Rodin. Dans l’excès de mon malheur, je me trouvais encore heureuse de ce qu’on ne m’avait point enlevé ces secoure ; je me flattais qu’avec la frugalité, la tempérance, l’économie auxquelles j’étais accoutumée, cet argent me suffirait au moins jusqu’à ce que je fusse en situation de pouvoir trouver quelque place. L’exécration qu’on venait de me faire ne paraissait point, j’imaginais pouvoir la déguiser toujours et cette flétrissure ne m’empêcherait pas de gagner ma vie. J’avais vingt-deux ans, une bonne santé, une figure dont, pour mon malheur, on ne faisait que trop d’éloges ; quelques vertus qui, quoiqu’elles m’eussent toujours nui, me consolaient pourtant, comme je viens de vous le dire, et me faisaient espérer qu’enfin le ciel leur accorderait sinon des récompenses, au moins quelque cessation aux maux qu’elles m’avaient attirés. Pleine d’espoir et de courage, je poursuivis ma route jusqu’à Sens, où je me reposai quelques jours. Une semaine me remit entièrement ; peut-être eussé-je trouvé quelque place dans cette ville, mais pénétrée de la nécessité de m’éloigner, je me remis en marche avec le dessein de chercher fortune en Dauphiné ; j’avais beaucoup entendu parler de ce paya, je m’y figurais trouver le bonheur. Nous allons voir comme j’y réussis.

Dans aucune circonstance de ma vie, les sentiments de religion ne m’avaient abandonnée. Méprisant les vains sophismes des esprits forts, les croyant tous émanés du libertinage bien plus que d’une ferme persuasion, je leur opposais ma conscience et mon cœur, et trouvais au moyen de l’un et de l’autre tout ce qu’il fallait pour y répondre. Souvent forcée par mes malheurs de négliger mes devoirs de piété, je réparais ces torts aussitôt que j’en trouvais l’occasion.

Je venais de partir d’Auxerre le 7 d’août, je n’en oublierai jamais l’époque ; j’avais fait environ deux lieues, et la chaleur commençant à m’incommoder, je montai sur une petite éminence couverte d’un bouquet de bois, peu éloignée de la route, avec le dessein de m’y rafraîchir et d’y sommeiller une couple d’heures, à moins de frais que dans une auberge, et plus en sûreté que sur le grand chemin ; je m’établis au pied d’un chêne, et après un déjeuner frugal, je me livre aux douceurs du sommeil. J’en avais joui longtemps avec tranquillité, lorsque mes yeux se rouvrant je me plais à contempler le paysage qui se présente à moi dans le lointain. Du milieu d’une forêt, qui s’étendait à droite, je crus voir à près de trois ou quatre lieues de moi un petit clocher s’élever modestement dans l’air… Aimable solitude, me dis-je, que ton séjour me fait envie ! tu dois être l’asile de quelques douces et vertueuses recluses qui ne s’occupent que de Dieu… que de leurs devoirs ; ou de quelques saints ermites uniquement consacrés à la religion… Éloignées de cette société pernicieuse où le crime veillant sans cesse autour de l’innocence la dégrade et l’anéantit… ah ! toutes les vertus doivent habiter là, j’en suis sûre, et quand les crimes de l’homme les exilent de dessus la terre, c’est là, c’est dans cette retraite solitaire qu’elles vont s’ensevelir au sein des êtres fortunés qui les chérissent et les cultivent chaque jour.

J’étais anéantie dans ces pensées, lorsqu’une fille de mon âge, gardant des moutons sur ce plateau, s’offrit tout à coup à ma vue ; je l’interroge sur cette habitation, elle me dit que ce que je vois est un couvent de Bénédictins, occupé par quatre solitaires dont rien n’égale la religion, la continence et la sobriété. « On y va, me dit cette jeune fille, une fois par an en pèlerinage près d’une Vierge miraculeuse, dont les gens pieux obtiennent tout ce qu’ils veulent. » Singulièrement émue du désir d’aller aussitôt implorer quelques secours aux pieds de cette sainte Mère de Dieu, je demande à cette fille si elle veut y venir prier avec moi ; elle me répond que cela est impossible, que sa mère l’attend ; mais que la route est aisée. Elle me l’indique, elle m’assure que le supérieur de cette maison, le plus respectable et le plus saint des hommes, me recevra parfaitement bien, et m’offrira tous les secours qui pourront m’être nécessaires.

— On le nomme dom Sévérino, continua cette fille ; il est Italien, proche parent du Pape qui le comble de bienfaits ; il est doux, honnête, serviable, âgé de cinquante-cinq ans, dont il a passé plus des deux tiers en France… Vous en serez contente, mademoiselle, continua la bergère ; allez vous édifier dans cette sainte solitude, et vous n’en reviendrez que meilleure.

Ce récit enflammant encore davantage mon zèle, il me devint impossible de résister au désir violent que j’éprouvais daller visiter cette sainte église et d’y réparer par quelques actes pieux les négligences dont j’étais coupable. Quelque besoin que j’aie moi-même de charités, je donne un écu à cette fille, et me voilà dans la route de Sainte-Marie-des-Bois : tel était le nom du couvent vers lequel je dirigeai mes pas.

Dès que je fus descendue dans la plaine, je n’aperçus plus le clocher ; je n’avais pour me guider que la forêt, et je commençai dès lors à croire que l’éloignement dont j’avais oublié de m’informer était bien autre que l’estimation que j’en avais faite ; mais rien ne me décourage, j’arrive au bord de la forêt, et voyant qu’il me reste encore assez de jour, je me détermine à m’y enfoncer, m’imaginant toujours pouvoir arriver au couvent avant la nuit. Cependant nulle trace humaine ne se présente à mes yeux… Pas une maison, et pour tout chemin un sentier peu battu que je suivais à tout hasard. J’avais au moins déjà fait cinq lieues et je ne voyais encore rien s’offrir, lorsque l’astre ayant absolument cessé d’éclairer l’univers, il me sembla ouïr le son d’une cloche… J’écoute, je marche vers le bruit, je me hâte ; le sentier s’élargit un peu, j’aperçois enfin quelques haies, et bientôt après le couvent. Rien de plus agreste que cette solitude, aucune habitation ne l’avoisinait, la plus prochaine était à six lieues, et des bois immenses entouraient la maison de toutes parts ; elle était située dans un fond, il m’avait fallu beaucoup descendre pour y arriver, et telle était la raison qui m’avait fait perdre le clocher de vue, dès que je m’étais trouvée dans la plaine. La cabane d’un jardinier touchait aux murs du couvent ; c’était là que l’on s’adressait avant que d’entrer. Je demande à cette espèce de portier s’il est permis de parler au supérieur ; il s’informe de ce que je lui veux ; je fais entendre qu’un devoir de religion m’attire dans cette pieuse retraite, et que je serais bien consolée de toutes les peines que j’ai prises pour y parvenir si je pouvais me jeter un instant aux pieds de la miraculeuse Vierge et des saints ecclésiastiques dans la maison desquels cette divine image se conserve. Le jardinier sonne, et pénètre au couvent ; mais comme il est tard et que les Pères soupaient, il est quelque temps à revenir. Il reparaît enfin avec un des religieux :

— Mademoiselle, me dit-il, voilà dom Clément, l’économe de la maison ; il vient voir si ce que vous désirez vaut la peine d’interrompre le supérieur.

Clément, dont le nom peignait on ne saurait moins la figure, était un homme de quarante-huit ans, d’une grosseur énorme, d’une taille gigantesque, le regard sombre et farouche, ne s’exprimant qu’avec des mots durs et lancés par un organe rauque, une vraie figure de satyre, l’extérieur d’un tyran ; il me fit trembler… Alors, sans qu’il me fût possible de m’en défendre, le souvenir de mes anciens malheurs vint s’offrir en traits de sang à ma mémoire troublée…

— Que voulez-vous ? me dit ce moine, avec l’air le plus rébarbatif, est-ce là l’heure de venir dans une église ?… Vous avez bien l’air d’une aventurière.

— Saint homme, dis-je en me prosternant, j’ai cru qu’il était toujours temps de se présenter à la maison de Dieu ; j’accours de bien loin pour m’y rendre, pleine de ferveur et de dévotion, je demande à me confesser s’il est possible, et quand l’intérieur de ma conscience vous sera connu, vous verrez si je suis digne ou non de me prosterner aux pieds de la sainte Image.

— Mais ce n’est pas l’heure de se confesser, dit le moine en se radoucissant ; où passerez-vous la nuit ? Nous n’avons point d’hospice… il valait mieux venir le matin.

A cela je lui dis les raisons qui m’en avaient empêchée, et, sans me répondre, Clément alla en rendre compte au supérieur. Quelques minutes après, on ouvre l’église ; dom Sévérino s’avance lui-même à moi, vers la cabane du jardinier, et m’invite à entrer avec lui dans le temple.

Dom Sévérino, duquel il est bon de vous donner une idée sur-le-champ, était un homme de cinquante-cinq ans, ainsi qu’on me l’avait dit, mais d’une belle physionomie, l’air frais encore, taillé en homme vigoureux, membru comme Hercule, et tout cela sans dureté ; une sorte d’élégance et de moelleux régnait dans son ensemble, et faisait voir qu’il avait dû posséder, dans sa jeunesse, tous les attraits qui forment un bel homme. Il avait les plus beaux yeux du monde, de la noblesse dans les traits, et le ton le plus honnête, le plus gracieux, le plus poli. Une sorte d’accent agréable dont pas un de ses mots n’était corrompu faisait pourtant reconnaître sa patrie, et, je l’avoue, toutes les grâces extérieures de ce religieux me remirent un peu de l’effroi que m’avait causé l’autre.

— Ma chère fille, me dit-il gracieusement, quoique l’heure soit indue, et que nous ne soyons pas dans l’usage de recevoir si tard, j’entendrai cependant votre confession, et nous aviserons après aux moyens de vous faire décemment passer la nuit, jusqu’au moment où vous pourrez demain saluer la sainte Image qui vous attire ici.

Nous entrons dans l’église ; les portes se ferment ; on allume une lampe près du confessionnal. Sévérino me dit de me placer ; il s’assied et m’engage à me confier à lui en toute assurance.

Parfaitement rassurée avec un homme qui me paraissait aussi doux, après m’être humiliée, je ne lui déguise rien. Je lui avoue toutes mes fautes ; je lui fais part de tous mes malheurs ; je lui dévoile jusqu’à la marque honteuse dont m’a flétrie le barbare Rodin. Sévérino écoute tout avec la plus grande attention, il me fait même répéter quelques détails avec l’air de la pitié et de l’intérêt ; mais quelques mouvements, quelques paroles le trahirent pourtant : hélas ! ce ne fut qu’après que j’y réfléchis mieux ; quand je fus plus calme sur cet événement, il me fut impossible de ne pas me souvenir que le moine s’était plusieurs fois permis sur lui-même plusieurs gestes qui prouvaient que la passion entrait pour beaucoup dans les demandes qu’il me faisait, et que ces demandes non seulement s’arrêtaient avec complaisance sur les détails obscènes, mais s’appesantissaient même avec affectation sur les cinq points suivants :

1° S’il était bien vrai que je fusse orpheline et née à Paris. 2° S’il était sûr que je n’eusse plus ni parents, ni amis, ni protection, ni personne enfin à qui je pusse écrire. 3° Si je n’avais confié qu’à la bergère qui m’avait parlé du couvent le dessein que j’avais d’y venir, et si je ne lui avais point donné de rendez-vous au retour. 4° S’il était certain que je n’eusse vu personne depuis mon viol, et si j’étais bien sûre que l’homme qui avait abusé de moi l’eût fait également du côté que la nature condamne, comme de celui qu’elle permet. 5° Si je croyais n’avoir point été suivie, et que personne ne m’eût vue entrer dans le couvent.

Après avoir satisfait à ces questions, de l’air le plus modeste, le plus sincère et le plus naïf :

— Eh bien ! me dit le moine en se levant, et me prenant par la main, venez, mon enfant, je vous procurerai la douce satisfaction de communier demain aux pieds de l’Image que vous venez visiter : commençons par pourvoir à vos premiers besoins. Et il me conduit vers le fond de l’église…

— Eh quoi ! lui dis-je alors avec une sorte d’inquiétude dont je ne me sentais pas maîtresse… eh quoi ! mon père, dans l’intérieur ?

— Et où donc, charmante pèlerine ? me répondit le moine, en m’introduisant dans la sacristie… Quoi ! vous craignez de passer la nuit avec quatre saints ermites !… Oh ! vous verrez que nous trouverons les moyens de vous dissiper, cher ange ; et si nous ne vous procurons pas de bien grands plaisirs, au moins servirez-vous les nôtres dans leur plus extrême étendue.

Ces paroles me font tressaillir ; une sueur froide s’empare de moi, je chancelle ; il faisait nuit, nulle lumière ne guidait nos pas, mon imagination effrayée me fait voir le spectre de la mort balançant sa faux sur ma tête ; mes genoux fléchissent… Ici le langage du moine change tout à coup, il me soutient, en m’invectivant :

— Catin, me dit-il, il faut marcher ; n’essaye ici ni plainte, ni résistance, tout serait inutile.

Ces cruels mots me rendent mes forces, je sens que je suis perdue si je faiblis ; je me relève…

— Ô ciel ! dis-je à ce traître, faudra-t-il donc que je sois encore la victime de mes bons sentiments, et que le désir de m’approcher de ce que la religion a de plus respectable aille être encore puni comme un crime !…

Nous continuons de marcher, et nous nous engageons dans des détours obscurs dont rien ne peut me faire connaître ni le local, ni les issues. Je précédais dom Sévérino ; sa respiration était pressée, il prononçait des mots sans suite ; on l’eût cru dans l’ivresse ; de temps en temps, il m’arrêtait du bras gauche enlacé autour de mon corps, tandis que sa main droite, se glissant sous mes jupes par-derrière, parcourait avec impudence cette partie malhonnête qui, nous assimilant aux hommes, fait l’unique objet des hommages de ceux qui préfèrent ce sexe en leurs honteux plaisirs. Plusieurs fois même la bouche de ce libertin ose parcourir ces lieux, en leur plus secret réduit ; ensuite nous recommencions à marcher. Un escalier se présente ; au bout de trente ou quarante marches, une porte s’ouvre, des reflets de lumière viennent frapper mes yeux, nous entrons dans une salle charmante et magnifiquement éclairée ; là je vois trois moines et quatre filles autour d’une table servie par quatre autres femmes toutes nues : ce spectacle me fait frémir ; Sévérino me pousse, et me voilà dans la salle avec lui.

— Messieurs, dit-il en entrant, permettez que je vous présente un véritable phénomène : voici une Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la marque des filles de mauvaise vie, et dans la conscience toute la candeur, toute la naïveté d’une vierge… Une seule attaque de viol, mes amis, et cela depuis six ans ; c’est donc presque une vestale… en vérité, je vous la donne pour telle… d’ailleurs le plus beau… Oh ! Clément, comme tu vas t’égayer sur ces belles masses !… quelle élasticité, mon ami ! quelle carnation !

— Ah ! s… ! dit Clément, à moitié ivre, en se levant et s’avançant vers moi ; la rencontre est plaisante, et je veux vérifier les faits.

Je vous laisserai le moins longtemps possible en suspens sur ma situation, madame, dit Thérèse, mais la nécessité où je suis de peindre les nouvelles gens avec lesquelles je me trouve m’oblige de couper un instant le fil du récit. Vous connaissez dom Sévérino, vous soupçonnez ses goûts ; hélas ! sa dépravation en ce genre était telle qu’il n’avait jamais goûté d’autres plaisirs ; et quelle inconséquence pourtant dans les opérations de la nature, puisque avec la bizarre fantaisie de ne choisir que des sentiers, ce monstre était pourvu de facultés tellement gigantesques, que les routes mêmes les plus battues lui eussent encore paru trop étroites !

Pour Clément, son esquisse est déjà faite. Joignez, à l’extérieur que j’ai peint, de la férocité ; de la taquinerie, la fourberie la plus dangereuse, de l’intempérance en tous points, l’esprit satirique et mordant, le cœur corrompu, les goûts cruels de Rodin avec ses écoliers, nul sentiment, nulle délicatesse, point de religion, un tempérament si usé qu’il était depuis cinq ans hors d’état de se procurer d’autres jouissances que celles dont la barbarie lui donnait le goût, et vous aurez de ce vilain homme la plus complète image.

Antonin, le troisième acteur de ces détestables orgies, était âgé de quarante ans ; petit, mince, très vigoureux, aussi redoutablement organisé que Sévérino et presque aussi méchant que Clément ; enthousiaste des plaisirs de ce confrère, mais s’y livrant au moins dans une intention moins féroce ; car si Clément, usant de cette bizarre manie, n’avait pour but que de vexer, que de tyranniser une femme, sans en pouvoir autrement jouir, Antonin, s’en servant avec délices dans toute la pureté de la nature, ne mettait le flagellant épisode en usage que pour donner à celle qu’il honorait de ses faveurs plus de flamme et plus d’énergie. L’un, en un mot, était brutal par goût, et l’autre par raffinement.

Jérôme, le plus vieux de ces quatre solitaires, en était aussi le plus débauché ; tous les goûts, toutes les passions, toutes les irrégularités les plus monstrueuses, se trouvaient réunis dans l’âme de ce moine ; il joignait aux caprices des autres celui d’aimer à recevoir sur lui ce que ses confrères distribuaient aux filles, et, s’il donnait (ce qui lui arrivait fréquemment), c’était toujours aux conditions d’être traité de même à son tour ; tous les temples de Vénus lui étaient d’ailleurs égaux, mais ses forces commençant à faiblir, il préférait néanmoins, depuis quelques années, celui qui, n’exigeant rien de l’agent, laissait à l’autre le soin d’éveiller les sensations et de produire l’extase. La bouche était son temple favori, et pendant qu’il se livrait à ces plaisirs de choix, il occupait une seconde femme à l’échauffer par le secours des verges. Le caractère de cet homme était d’ailleurs tout aussi sournois, tout aussi méchant que celui des autres, et sous quelque figure que le vice pût se montrer, il était sûr de trouver aussitôt des sectateurs et des temples dans cette infernale maison. Vous le comprendrez plus facilement, madame, en vous expliquant comme elle était formée. Des fonds prodigieux étaient faits pour ménager à l’ordre cette retraite obscène existant depuis plus de cent ans, et toujours remplie par les quatre religieux les plus riches, les plus avancés dans l’ordre, de la meilleure naissance, et d’un libertinage assez important pour exiger d’être ensevelis dans ce repaire obscur, dont le secret ne sortait plus, ainsi que vous le verrez par la suite des explications qui me restent â faire. Revenons aux portraits.

Les huit filles qui se trouvaient pour lors au souper étaient si distantes par l’âge qu’il me serait impossible de vous les esquisser en masse ; je suis nécessairement contrainte à quelques détails. Cette singularité m’étonna. Commençons par la plus jeune, je peindrai dans cet ordre.

A peine cette plus jeune des filles avait-elle dix ans, un minois chiffonné, de jolis traits, l’air humiliée de son sort, chagrine et tremblante.

La seconde avait quinze ans : même embarras dans la contenance, l’air de la pudeur avilie, mais une figure enchanteresse, beaucoup d’intérêt dans l’ensemble.

La troisième avait vingt ans : faite à peindre, blonde, les plus beaux cheveux, des traits fins, réguliers et doux ; paraissant plus apprivoisée.

La quatrième avait trente ans : c’était une des plus belles femmes qu’il fût possible de voir ; de la candeur, de l’honnêteté, de la décence dans le maintien, et toutes les vertus d’une âme douce.

La cinquième était une fille de trente-six ans, enceinte de trois mois ; brune, fort vive, de beaux yeux, mais ayant, à ce qu’il me sembla, perdu tout remords, toute décence, toute retenue.

La sixième était du même âge : grosse comme une tour, grande à proportion, de beaux traits, un vrai colosse dont les formes étaient dégradées par l’embonpoint ; elle était nue quand je la vis, et je distinguai facilement qu’il n’y avait pas une partie de son gros corps qui ne portât l’empreinte de la brutalité des scélérats dont sa mauvaise étoile lui faisait servir les plaisirs.

La septième et la huitième étaient deux très belles femmes d’environ quarante ans.

Poursuivons maintenant l’histoire de mon arrivée dans ce lieu impur.

Je vous l’ai dit, à peine fus-je entrée que chacun s’avança vers moi ; Clément fut le plus hardi, sa bouche infecte fut bientôt collée sur la mienne ; je me détourne avec horreur, mais on me fait entendre que toutes ces résistances ne sont que des simagrées qui deviennent inutiles, et que ce qui me reste de mieux à faire est d’imiter mes compagnes.

— Vous imaginez aisément, me dit dom Sévérino, qu’il ne servirait à rien d’essayer des résistances dans la retraite inabordable où vous voilà. Vous avez, dites-vous, éprouvé bien des malheurs ; le plus grand de tous pour une fille vertueuse, manquait pourtant encore à la liste de vos infortunes. N’était-il pas temps que cette fière vertu fît naufrage, et peut-on être encore presque vierge à vingt-deux ans ? Vous voyez des compagnes qui, comme vous, en entrant, ont voulu résister et qui, comme vous allez prudemment faire, ont fini par se soumettre, quand elles ont vu que leur défense ne pouvait les conduire qu’à de mauvais traitements. Car il est bon de vous le déclarer, Thérèse, continua le supérieur, en me montrant des disciplines, des verges, des férules, des gaules, des cordes et mille autres sortes d’instruments de supplice… Oui, il est bon que vous le sachiez : voilà ce dont nous nous servons avec les filles rebelles ; voyez si vous avez envie d’en être convaincue. Au reste, que réclameriez-vous ici ? L’équité ? nous ne la connaissons pas ; l’humanité ? notre seul plaisir est d’en violer les lois ; la religion ? elle est nulle pour nous, notre mépris pour elle s’accroît en raison de ce que nous la connaissons davantage ; des parents… des amis… des juges ? Il n’y a rien de tout cela dans ces lieux, chère fille ; vous n’y trouverez que de l’égoïsme, de la cruauté, de la débauche, et l’impiété la mieux soutenue. La soumission la plus entière est donc votre seul lot ; jetez vos regards sur l’asile impénétrable où vous êtes ; jamais aucun mortel ne parut dans ces lieux ; le couvent serait pris, fouillé, brûlé, que cette retraite ne s’en découvrirait pas davantage : c’est un pavillon isolé, enterré, que six murs d’une incroyable épaisseur environnent de toutes parts, et vous y êtes, ma fille, au milieu de quatre libertins, qui n’ont sûrement pas envie de vous épargner et que vos instances, vos larmes, vos propos, vos génuflexions ou vos cris n’enflammeront que davantage. A qui donc aurez-vous recours ? Sera-ce à ce Dieu que vous veniez implorer avec tant de zèle, et qui, pour vous récompenser de cette ferveur, ne vous précipite qu’un peu plus sûrement dans le piège ? à ce Dieu chimérique que nous outrageons nous-mêmes ici chaque jour en insultant à ses vaines lois ?… Vous le concevez donc, Thérèse, il n’est aucun pouvoir, de quelque nature que vous puissiez le supposer, qui puisse parvenir à vous arracher de nos mains, et il n’y a ni dans la classe des choses possibles, ni dans celle des miracles, aucune sorte de moyen qui puisse réussir à vous faire conserver plus longtemps cette vertu dont vous êtes si fière ; qui puisse enfin vous empêcher de devenir dans tous les sens, et de toutes les manières, la proie des excès libidineux auxquels nous allons nous abandonner tous les quatre avec vous… Déshabille-toi donc, catin, offre ton corps à nos luxures, qu’il en soit souillé dans l’instant, ou les traitements les plus cruels vont te prouver les risques qu’une misérable comme toi court à nous désobéir.

Ce discours… cet ordre terrible ne me laissait plus de ressources, je le sentais ; mais n’eussé-je pas été coupable de ne pas employer celle que m’indiquait mon cœur, et que me laissait encore ma situation ? Je me jette donc aux pieds de dom Sévérino, j’emploie toute l’éloquence d’une âme au désespoir, pour le supplier de ne pas abuser de mon état ; les pleurs les plus amers viennent inonder ses genoux, et tout ce que j’imagine de plus fort, tout ce que je crois de plus pathétique, j’ose l’essayer avec cet homme… A quoi tout cela servait-il, grand Dieu ! devais-je ignorer que les larmes ont un attrait de plus aux yeux du libertin ? devais-je douter que tout ce que j’entreprenais pour fléchir ces barbares ne devait réussir qu’à les enflammer ?…

— Prenez cette g…, dit Sévérino en fureur, saisissez-la, Clément, qu’elle soit nue dans une minute, et qu’elle apprenne que ce n’est pas chez des gens comme nous que la compassion étouffe la nature.

Clément écumait ; mes résistances l’avaient animé ; il me saisit d’un bras sec et nerveux ; entremêlant ses propos et ses actions de blasphèmes effroyables, en une minute il fait sauter mes vêtements.

— Voilà une belle créature, dit le supérieur en promenant ses doigts sur mes reins ; que Dieu m’écrase si j’en vis jamais une mieux faite ! Amis, poursuit ce moine, mettons de l’ordre à nos procédés ; vous connaissez nos formules de réception, qu’elle les subisse toutes, sans en excepter une seule ; que pendant ce temps les huit autres femmes se tiennent autour de nous, pour prévenir les besoins, ou pour les exciter.

Aussitôt un cercle se forme, on me place au milieu, et là, pendant plus de deux heures, je suis examinée, considérée, touchée par ces quatre moines, éprouvant tour à tour de chacun ou des éloges, ou des critiques.

Vous me permettrez, madame, dit notre belle prisonnière en rougissant, de vous déguiser une partie des détails obscènes de cette odieuse cérémonie ; que votre imagination se représente tout ce que la débauche peut en tel cas dicter à des scélérats ; qu’elle les voie successivement passer de mes compagnes à moi, comparer, rapprocher, confronter, discourir, et elle n’aura vraisemblablement encore qu’une faible idée de ce qui s’exécuta, dans ces premières orgies, bien légères sans doute, en comparaison de toutes les horreurs que j’allais bientôt éprouver.

— Allons, dit Sévérino dont les désirs prodigieusement exaltés ne peuvent plus se contenir, et qui dans cet affreux état donne l’idée d’un tigre prêt à dévorer sa victime, que chacun de nous lui fasse éprouver sa jouissance favorite.

Et l’infâme, me plaçant sur un canapé dans l’attitude propice à ses exécrables projets, me faisant tenir par deux de ses moines, essaie de se satisfaire avec moi de cette façon criminelle et perverse qui ne nous fait ressembler au sexe que nous ne possédons pas, qu’en dégradant celui que nous avons. Mais, ou cet impudique est trop fortement proportionné, ou la nature se révolte en moi au seul soupçon de ces plaisirs : il ne peut vaincre les obstacles ; à peine se présente-t-il, qu’il est aussitôt repoussé… Il écarte, il presse, il déchire, tous ses efforts sont superflus ; la fureur de ce monstre se porte sur l’autel où ne peuvent atteindre ses vœux ; il le frappe, il le pince, il le mord ; de nouvelles épreuves naissent du sein de ces brutalités ; les chairs ramollies se prêtent, le sentier s’entrouvre, le bélier pénètre ; je pousse des cris épouvantables ; bientôt la masse entière est engloutie, et la couleuvre, lançant aussitôt un venin qui lui ravit ses forces, cède enfin, en pleurant de rage, aux mouvements que je fais pour m’en dégager. Je n’avais de ma vie tant souffert.

Clément s’avance ; il est armé de verges ; ses perfides desseins éclatent dans ses yeux :

— C’est moi, dit-il à Sévérino, c’est moi qui vais vous venger, mon père ; c’est moi qui vais corriger cette pécore de ses résistances à vos plaisirs.

Il n’a pas besoin que personne me tienne ; un de ses bras m’enlace et me comprime sur un de ses genoux qui, repoussant mon ventre, lui expose plus à découvert ce qui va servir ses caprices. D’abord il essaie ses coups, il semble qu’il n’ait dessein que de préluder ; bientôt, enflammé de luxure, le cruel frappe autant qu’il a de forces : rien n’est exempt de sa férocité ; depuis le milieu des reins jusqu’aux gras des jambes, tout est parcouru par ce traître ; osant mêler l’amour à ces moments cruels, sa bouche se colle sur la mienne et veut respirer les soupirs que les douleurs m’arrachent… Mes larmes coulent, il les dévore, tour à tour il baise, menace, mais il continue de frapper ; pendant qu’il opère, une des femmes l’excite ; à genoux devant lui, de chacune de ses mains elle y travaille diversement ; mieux elle y réussit, plus les coups qui m’atteignent ont de violence ; je suis prête à être déchirée que rien n’annonce encore la fin de mes maux : on a beau s’épuiser de toutes parts, il est nul ; cette fin que j’attends ne sera l’ouvrage que de son délire ; une nouvelle cruauté le décide : ma gorge est à la merci de ce brutal, elle l’irrite, il y porte les dents, l’anthropophage la mord : cet excès détermine la crise, l’encens s’échappe. Des cris affreux, d’effroyables blasphèmes en ont caractérisé les élans, et le moine énervé m’abandonne à Jérôme.

— Je ne serai pas pour votre vertu plus dangereux que Clément, me dit ce libertin en caressant l’autel ensanglanté où vient de sacrifier ce moine, mais je veux baiser ces sillons ; je suis si digne de les entrouvrir aussi, que je leur dois un peu d’honneur ; je veux bien plus, continua ce vieux satyre en introduisant un de ses doigts où Sévérino s’est placé, je veux que la poule ponde, et je veux dévorer son œuf… existe-t-il ?… Oui, parbleu !… Oh ! mon enfant, qu’il est douillet !…

Sa bouche remplace les doigts… On me dit ce qu’il faut faire, j’exécute avec dégoût. Dans la situation où je suis, hélas ! m’est-il permis de refuser ! l’indigne est content… il avale, puis, me faisant mettre à genoux devant lui, il se colle à moi dans cette posture ; son ignominieuse passion s’assouvit dans un lieu qui m’interdit toute plainte. Pendant qu’il agit ainsi, la grosse femme le fouette, une autre, placée à hauteur de sa bouche, y remplit le même devoir auquel je viens d’être soumise.

— Ce n’est pas assez, dit l’infâme, il faut que dans chacune de mes mains… On ne saurait trop multiplier ces choses-là…

Les deux plus jolies filles s’approchent ; elles obéissent. Voilà les excès où la satiété a conduit Jérôme. Quoi qu’il en soit, à force d’impuretés il est heureux, et ma bouche, au bout d’une demi-heure, reçoit enfin, avec une répugnance qu’il vous est facile de deviner, le dégoûtant hommage de ce vilain homme.

Antonin paraît.

— Voyons donc, dit-il, cette vertu si pure ; endommagée par un seul assaut, à peine y doit-il paraître.

Ses armes sont braquées, il se servirait volontiers des épisodes de Clément. Je vous l’ai dit, la fustigation active lui plaît bien autant qu’à ce moine, mais comme il est pressé, l’état où son confrère m’a mise lui devient suffisant ; il examine cet état, il en jouit, et me laissant dans la posture si favorite d’eux tous, il pelote un instant sur les deux demi-lunes qui défendent l’entrée ; il ébranle en fureur les portiques du temple, il est bientôt au sanctuaire, l’assaut, quoique aussi violent que celui de Sévérino, fait dans un sentier moins étroit, n’est pourtant pas si rude à soutenir ; le vigoureux athlète saisit mes deux hanches, et suppléant aux mouvements que je ne puis faire, il me secoue sur lui avec vivacité ; on dirait, aux efforts redoublés de cet Hercule, que non content d’être maître de la place, il veut la réduire en poudre. D’aussi terribles attaques, aussi nouvelles pour moi, me font succomber ; mais, sans inquiétude pour mes peines, le cruel vainqueur ne songe qu’à doubler ses plaisirs ; tout l’environne, tout l’excite, tout concourt à ses voluptés ; en face de lui, exhaussée sur mes reins, la fille de quinze ans, les jambes ouvertes, offre à sa bouche l’autel sur lequel il sacrifie chez moi ; il y pompe à loisir ce suc précieux de la nature dont l’émission est à peine accordée par elle à ce jeune enfant ; une des vieilles, à genoux devant les reins de mon vainqueur, les agite, et de sa langue impure animant ses désirs, elle en détermine l’extase, pendant que pour s’enflammer encore mieux, le débauché excite une femme de chacune de ses mains ; il n’est pas un de ses sens qui ne soit chatouillé, pas un qui ne concoure à la perfection de son délire ; il y touche, mais ma constante horreur pour toutes ces infamies m’empêche de le partager… Il y arrive seul, ses élans, ses cris, tout l’annonce, et je suis inondée, malgré moi, des preuves d’une flamme que je n’allume qu’en sixième ; je retombe enfin sur le trône où je viens d’être immolée, n’éprouvant plus mon existence que par ma douleur et mes larmes… mon désespoir et mes remords.

Cependant dom Sévérino ordonne aux femmes de me faire manger, mais bien éloignée de me prêter à ces attentions, un accès de chagrin furieux vient assaillir mon âme. Moi qui mettais toute ma gloire, toute ma félicité dans ma vertu, moi qui me consolais de tous les maux de la fortune, pourvu que je fusse toujours sage, je ne puis tenir à l’horrible idée de me voir aussi cruellement flétrie par ceux de qui je devais attendre le plus de secours et de consolation, mes larmes coulent en abondance, mes cris font retentir la voûte ; je me roule à terre, je meurtris mon sein, je m’arrache les cheveux, j’invoque mes bourreaux, et les supplie de me donner la mort… Le croirez-vous, madame, ce spectacle affreux les irrite encore plus.

— Ah ! dit Sévérino, je ne jouis jamais d’une plus belle scène : voyez, mes amis, l’état où elle me met ; il est inouï ce qu’obtiennent de moi les douleurs féminines.

— Reprenons-la, dit Clément, et pour lui apprendre à hurler de la sorte, que la coquine dans ce second assaut soit traitée plus cruellement.

A peine ce projet est-il conçu qu’il s’exécute ; Sévérino s’avance, mais quoi qu’il en eût dit, ses désirs ayant besoin d’un degré d’irritation de plus, ce n’est qu’après avoir mis en usage les cruels moyens de Clément qu’il réussit à trouver les forces nécessaires à l’accomplissement de son nouveau crime. Quel excès de férocité, grand Dieu ! Se pouvait-il que ces monstres la portassent au point de choisir l’instant d’une crise de douleur morale de la violence de celle que j’éprouvais, pour m’en faire subir une physique aussi barbare !

— Il serait injuste que je n’employasse pas, au principal, avec cette novice, ce qui nous sert si bien comme épisode, dit Clément en commençant d’agir, et je vous réponds que je ne la traiterai pas mieux que vous.

— Un instant, dit Antonin au supérieur qu’il voyait prêt à me ressaisir ; pendant que votre zèle va s’exhaler dans les parties postérieures de cette belle fille, je peux, ce me semble, encenser le dieu contraire ; nous la mettrons entre nous deux.

La posture s’arrange tellement, que je puis encore offrir ma bouche à Jérôme ; on l’exige ; Clément se place dans mes mains ; je suis contrainte à l’exciter ; toutes les prêtresses entourent ce groupe affreux ; chacune prête aux acteurs ce qu’elle sait devoir l’exciter davantage ; cependant, je supporte tout ; le poids entier est sur moi seule ; Sévérino donne le signal, les trois autres le suivent de près, et me voilà, pour la seconde fois, indignement souillée des preuves de la dégoûtante luxure de ces indignes coquins.

— En voilà suffisamment pour un premier jour, dit le supérieur ; il faut maintenant lui faire voir que ses compagnes ne sont pas mieux traitées qu’elle.

On me place dans un fauteuil élevé, et là, je suis contrainte à considérer les nouvelles horreurs qui vont terminer les orgies.

Les moines sont en haie ; toutes les sœurs défilent devant eux, et reçoivent le fouet de chacun ; elles sont ensuite obligées d’exciter leurs bourreaux avec la bouche pendant que ceux-ci les tourmentent et les invectivent.

La plus jeune, celle de dix ans, se place sur le canapé, et chaque religieux vient lui faire subir un supplice de son choix ; près d’elle est la fille de quinze ans, dont celui qui vient de faire endurer la punition doit jouir aussitôt à sa guise ; c’est le plastron : la plus vieille doit suivre le moine qui agit, afin de le servir, ou dans cette opération, ou dans l’acte qui doit terminer. Sévérino n’emploie que sa main pour molester celle qui s’offre à lui, et vole s’engloutir au sanctuaire qui le délecte et que lui présente celle qu’on a placée près de là ; armée d’une poignée d’orties, la vieille lui rend ce qu’il vient de faire ; c’est du sein de ces douloureuses titillations que naît l’ivresse de ce libertin… Consultez-le, s’avouera-t-il cruel ? Il n’a rien fait qu’il n’endure lui-même.

Clément pince légèrement les chairs de la petite fille, la jouissance offerte à côté lui devient interdite, mais on le traite comme il a traité, et il laisse aux pieds de l’idole l’encens qu’il n’a plus la force de lancer jusqu’au sanctuaire.

Antonin s’amuse à pétrir fortement les parties charnues du corps de sa victime ; embrasé des bonds qu’elle fait, il se précipite dans la partie offerte à ses plaisirs de choix. Il est, à son tour, pétri, battu, et son ivresse est le fruit des tourments.

Le vieux Jérôme ne se sert que de ses dents, mais chaque morsure laisse une trace dont le sang jaillit aussitôt ; après une douzaine, le plastron lui présente la bouche ; il y apaise sa fureur, pendant qu’il est mordu lui-même aussi fortement qu’il l’a fait.

Les moines boivent et reprennent des forces.

La femme de trente-six ans, grosse de trois mois, ainsi que je vous l’ai dit, est huchée par eux sur un piédestal de huit pieds de haut ; ne pouvant y poser qu’une jambe, elle est obligée d’avoir l’autre en l’air ; autour d’elle sont des matelas garnis de ronces, de houx, d’épines, à trois pieds d’épaisseur ; une gaule flexible lui est donnée pour la soutenir : il est aisé de voir, d’un côté l’intérêt qu’elle a de ne point choir, de l’autre l’impossibilité de garder l’équilibre ; c’est cette alternative qui divertit les moines. Rangés tous les quatre autour d’elle, ils ont chacun une ou deux femmes qui les excitent diversement pendant ce spectacle ; toute grosse qu’elle est, la malheureuse reste en attitude près d’un quart d’heure ; les forces lui manquent enfin, elle tombe sur les épines, et nos scélérats, enivrés de luxure, vont offrir pour la dernière fois sur son corps l’abominable hommage de leur férocité… On se retire.

Le supérieur me mit entre les mains de celle de ces filles, âgée de trente ans, dont je vous ai parlé ; on la nommait Omphale ; elle fut chargée de m’instruire, de m’installer dans mon nouveau domicile ; mais je ne vis ni n’entendis rien ce premier soir ; anéantie, désespérée, je ne pensais qu’à prendre un peu de repos. J’aperçus dans la chambre où l’on me plaçait de nouvelles femmes qui n’étaient point au souper ; je remis au jour d’ensuite l’examen de tous ces nouveaux objets, et ne m’occupai qu’à chercher un peu de repos. Omphale me laissa tranquille ; elle alla se mettre au lit, de son côté ; à peine suis-je dans le mien, que toute l’horreur de mon sort se présente encore plus vivement à moi : je ne pouvais revenir, ni des exécrations que j’avais souffertes, ni de celles dont on m’avait rendue témoin. Hélas ! si quelquefois mon imagination s’était égarée sur ces plaisirs, je les croyais chastes comme le Dieu qui les inspirait, données par la nature pour servir de consolation aux humains, je les supposais nés de l’amour et de la délicatesse. J’étais bien loin de croire que l’homme, à l’exemple des bêtes féroces, ne pût jouir qu’en faisant frémir sa compagne… Puis revenant sur la fatalité de mon sort… « Ô juste Ciel ! me disais-je, il est donc bien certain maintenant qu’aucun acte de vertu n’émanera de mon cœur sans qu’il ne soit aussitôt suivi d’une peine ! Et quel mal faisais-je, Grand Dieu ! en désirant de venir accomplir dans ce couvent quelques devoirs de religion ? Offensé-je le Ciel en voulant le prier ? Incompréhensibles décrets de la providence, daignez donc, continuai-je, vous ouvrir à mes yeux, si vous ne voulez pas que je me révolte contre vous ! » Des larmes amères suivirent ces réflexions, et j’en étais encore inondée, quand le jour parut ; Omphale alors s’approcha de mon lit.

— Chère compagne, me dit-elle, je viens t’exhorter à prendre du courage ; j’ai pleuré comme toi dans les premiers jours, et maintenant l’habitude est prise ; tu t’y accoutumeras comme j’ai fait ; les commencements sont terribles ; ce n’est pas seulement la nécessité d’assouvir les passions de ces débauchés qui fait le supplice de notre vie, c’est la perte de notre liberté, c’est la manière cruelle dont on nous conduit dans cette affreuse maison.

Les malheureux se consolent en en voyant d’autres auprès d’eux. Quelque cuisantes que fussent mes douleurs, je les apaisai un instant, pour prier ma compagne de me mettre au fait des maux auxquels je devais m’attendre.

— Un moment, me dit mon institutrice, lève-toi, parcourons d’abord notre retraite, observe tes nouvelles compagnes ; nous discourrons ensuite.

En souscrivant aux conseils d’Omphale, je vis que j’étais dans une fort grande chambre où se trouvaient huit petits lits d’indienne assez propres ; près de chaque lit était un cabinet ; mais toutes les fenêtres qui éclairaient ou ces cabinets ou la chambre étaient élevées à cinq pieds de terre et garnies de barreaux en dedans et en dehors. Dans la principale chambre était, au milieu, une grande table fixée en terre, pour manger ou pour travailler ; trois autres portes revêtues de fer closaient cette chambre ; point de ferrures de notre côté : d’énormes verrous de l’autre.

— Voilà donc notre prison ? dis-je à Omphale.

— Hélas ! oui, ma chère, me répondit-elle ; telle est notre unique habitation ; les huit autres filles ont près d’ici une semblable chambre, et nous ne communiquons jamais que quand il plaît aux moines de nous réunir.

J’entrai dans le cabinet qui m’était destiné ; il avait environ huit pieds carrés ; le jour y venait, comme dans l’autre pièce, par une fenêtre très haute et toute garnie de fer. Les seuls meubles étaient un bidet, une toilette et une chaise percée. Je revins ; mes compagnes, empressées de me voir, m’entourèrent ; elles étaient sept : je faisait la huitième. Omphale, demeurant dans l’autre chambre, n’était dans celle-ci que pour m’instruire ; elle y resterait si je le voulais, et l’une de celles que je voyais la remplacerait dans sa chambre ; j’exigeai cet arrangement, il eut lieu. Mais avant d’en venir au récit d’Omphale, il me paraît essentiel de vous peindre les sept nouvelles compagnes que me donnait le sort ; j’y procéderai par ordre d’âge, comme je l’ai fait pour les autres.

La plus jeune avait douze ans, une physionomie très vive et très spirituelle, les plus beaux cheveux et la plus jolie bouche.

La seconde avait seize ans ; c’était une des plus belles blondes qu’il fût possible de voir, des traits vraiment délicieux, et toutes les grâces, toute la gentillesse de son âge, mêlées à une sorte d’intérêt, fruit de sa tristesse, qui la rendait mille fois plus belle encore.

La troisième avait vingt-trois ans ; très jolie, mais trop d’effronterie, trop d’impudence dégradait, selon moi, dans elle, les charmes dont l’avait douée la nature.

La quatrième avait vingt-six ans ; elle était faite comme Vénus ; des formes cependant un peu trop prononcées ; une blancheur éblouissante ; la physionomie douce, ouverte et riante, de beaux yeux, la bouche un peu grande, mais admirablement meublée, et de superbes cheveux blonds.

La cinquième avait trente-deux ans ; elle était grosse de quatre mois, une figure ovale, un peu triste, de grands yeux remplis d’intérêt, très pâle, une santé délicate, une voix tendre, et peu de fraîcheur ; naturellement libertine : elle s’épuisait, me dit-on, elle-même.

La sixième avait trente-trois ans ; une femme grande, bien découplée, le plus beau visage du monde, de belles chairs.

La septième avait trente-huit ans ; un vrai modèle de taille et de beauté ; c’était la doyenne de ma chambre ; Omphale me prévint de sa méchanceté, et principalement du goût qu’elle avait pour les femmes.

— Lui céder est la vraie façon de lui plaire, me dit ma compagne ; lui résister est assembler sur sa tête tous les maux qui peuvent nous affliger dans cette maison. Tu y réfléchiras.

Omphale demanda à Ursule (c’était le nom de la doyenne) la permission de m’instruire ; Ursule y consentit sous condition que j’irais la baiser. Je m’approchai d’elle : sa langue impure voulut se réunir à la mienne, pendant que ses doigts travaillaient à déterminer des sensations qu’elle était bien loin d’obtenir. Il fallut pourtant malgré moi me prêter à tout, et quand elle crut avoir triomphé, elle me renvoya dans mon cabinet, où Omphale me parla de la manière suivante.

— Toutes les femmes que tu as vues hier, ma chère Thérèse, et celles que tu viens de voir, se divisent en quatre classes de quatre filles chacune. La première est appelée la classe de l’enfance : elle contient les filles depuis l’âge le plus tendre jusqu’à celui de seize ans ; un habillement blanc les distingue.

La seconde classe, dont la couleur est le vert, s’appelle la classe de la jeunesse ; elle contient les filles de seize jusqu’à vingt ans.

La troisième classe est celle de l’âge raisonnable ; elle est vêtue de bleu ; on y est depuis vingt-un jusqu’à trente ; c’est celle où nous sommes l’une et l’autre.

La quatrième classe, vêtue de mordoré, est destinée pour l’âge mûr ; elle est composée de tout ce qui passe trente ans.

Ou ces filles se mêlent indifféremment aux soupers des Révérends Pères, ou elles y paraissent par classe : tout dépend du caprice des moines ; mais hors des soupers, elles sont mêlées dans les deux chambres, comme tu peux en juger par celles qui habitent la nôtre.

L’instruction que j’ai à te donner, me dit Omphale, doit se renfermer sous quatre articles principaux : nous traiterons dans le premier de ce qui concerne la maison ; dans le second, nous placerons ce qui regarde la tenue des filles, leur punition, leur nourriture, etc., etc., etc. ; le troisième article t’instruira de l’arrangement des plaisirs de ces moines, de la manière dont les filles y servent ; le quatrième te développera l’histoire des réformes et des changements.

Je ne te peindrai point, Thérèse, les abords de cette affreuse maison, tu les connais aussi bien que moi ; je ne te parlerai que de l’intérieur ; on me l’a fait voir afin que je puisse en donner l’image aux nouvelles venues, de l’éducation desquelles on me charge, et leur ôter par ce tableau toute envie de s’évader. Hier, Sévérino t’en expliqua une partie, il ne te trompa point, ma chère. L’église et le pavillon qui y tient forment ce qu’on appelle proprement le couvent ; mais tu ignores comment est situé le corps de logis que nous habitons, comment on y parvient ; le voici. Au fond de la sacristie, derrière l’autel, est une porte masquée dans la boiserie qu’un ressort ouvre ; cette porte est l’entrée d’un boyau, aussi obscur que long, des sinuosités duquel ta frayeur en entrant t’empêcha, sans doute, de t’apercevoir ; d’abord ce boyau descend, parce qu’il faut qu’il passe sous un fossé de trente pieds de profondeur, ensuite il remonte après la largeur de ce fossé, et ne règne plus qu’à six pieds sous le sol ; c’est ainsi qu’il arrive aux souterrains de notre pavillon, éloigné de l’autre d’environ un quart de lieue. Six enceintes épaisses s’opposent à ce qu’il soit possible d’apercevoir ce logement-ci, fût-on même monté sur le clocher de l’église ; la raison de cela est simple : le pavillon est très bas, il n’a pas vingt-cinq pieds, et les enceintes composées, les unes de murailles, les autres de haies cives très serrées les unes sur les autres, en ont chacune plus de cinquante de haut : de quelque part qu’on observe cette partie, elle ne peut donc être prise que pour un taillis de la forêt, mais jamais pour une habitation ; c’est donc, ainsi que je viens de le dire, par une trappe donnant dans les souterrains que se trouve la sortie du corridor obscur dont je t’ai donné l’idée, et duquel il est impossible que tu te souviennes d’après l’état où tu devais être en le traversant. Ce pavillon-ci, ma chère, n’a en tout que des souterrains, un plain-pied, un entresol et un premier étage ; le dessus est une voûte très épaisse, garnie d’une cuvette de plomb pleine de terre, dans laquelle sont plantés des arbustes toujours verts qui, se mariant avec les haies qui nous environnent, donnent au total un air de massif encore plus réel. Les souterrains forment une grande salle au milieu et huit cabinets autour, dont deux servent de cachots aux filles qui ont mérité cette punition, et les six autres de caves ; au-dessus, se trouvent la salle des soupers, les cuisines, les offices, et deux cabinets où les moines passent quand ils veulent isoler leurs plaisirs et les goûter avec nous, hors des yeux de leurs confrères. Les entresols composent huit chambres, dont quatre ont un cabinet ; ce sont les cellules où les moines couchent, et nous introduisent, quand leur lubricité nous destine à partager leurs lits ; les quatre autres chambres sont celles des frères servants, dont l’un est notre geôlier, le second le valet des moines, le troisième le chirurgien, ayant dans sa cellule tout ce qu’il faut pour des besoins pressants, et le quatrième le cuisinier ; ces quatre frères sont sourds et muets ; difficilement on attendrait donc d’eux, comme tu vois, quelques consolations ou quelques secours ; ils ne s’arrêtent jamais d’ailleurs avec nous, et il nous est très défendu de leur parler. Le dessus de ces entresols forme les deux sérails ; ils se ressemblent parfaitement l’un et l’autre ; c’est, comme tu vois, une grande chambre où tiennent huit cabinets. Ainsi, tu conçois, chère fille, qu’à supposer que l’on rompît les barreaux de nos croisées, et que l’on descendît par la fenêtre, on serait encore loin de pouvoir s’évader, puisqu’il resterait à franchir cinq haies vives, une forte muraille et un large fossé : ces obstacles fussent-ils même vaincus, où retomberait-on, d’ailleurs ? Dans la cour du couvent qui, soigneusement fermée elle-même, n’offrirait pas encore dès le premier moment une sortie bien sûre. Un moyen d’évasion, moins périlleux peut-être, serait, je l’avoue, de trouver dans nos souterrains la bouche du boyau qui y rend ; mais comment parvenir dans ces souterrains, perpétuellement enfermées comme nous le sommes ? Y fût-on même, cette ouverture ne se trouverait pas encore, elle rend dans un coin porcin, ignoré de nous et barricadé lui-même de grilles dont eux seuls ont la clef. Cependant, tous ces inconvénients se trouvassent-ils vaincus, fût-on dans le boyau, la route n’en serait pas encore plus sûre pour nous ; elle est garnie de pièges qu’eux seuls connaissent, et où se prendraient inévitablement les personnes qui voudraient la parcourir sans eux. Il faut donc renoncer à l’évasion, elle est impossible, Thérèse ; crois que si elle était praticable, il y a longtemps que j’aurais fui ce détestable séjour, mais cela ne se peut. Ceux qui y sont n’en sortent jamais qu’à la mort ; et de là naît cette impudence, cette cruauté, cette tyrannie dont ces scélérats usent avec nous ; rien ne les embrase, rien ne leur monte l’imagination comme l’impunité que leur promet cette inabordable retraite ; certains de n’avoir jamais pour témoins de leurs excès que les victimes mêmes qui les assouvissent, bien sûrs que jamais leurs écarts ne seront révélés, ils les portent aux plus odieuses extrémités ; délivrés du frein des lois, ayant brisé ceux de la religion, méconnaissant ceux des remords, il n’est aucune atrocité qu’ils ne se permettent, et dans cette apathie criminelle, leurs abominables passions se trouvent d’autant plus voluptueusement chatouillées que rien, disent-ils, ne les enflamme comme la solitude et le silence, comme la faiblesse d’une part et l’impunité de l’autre. Les moines couchent régulièrement toutes les nuits dans ce pavillon, ils s’y rendent à cinq heures du soir, et retournent au couvent le lendemain matin sur les neuf heures, excepté un qui, tour à tour, passe ici la journée : on l’appelle le régent de garde. Nous verrons bientôt son emploi. Pour les quatre frères, ils ne bougent jamais ; nous avons dans chaque chambre une sonnette qui communique dans la cellule du geôlier ; la doyenne seule a le droit de la sonner, mais lorsqu’elle le fait en raison de ses besoins, ou des nôtres, on accourt à l’instant. Les pères apportent en revenant, chaque jour, eux-mêmes les provisions nécessaires, et les remettent au cuisinier qui les emploie d’après leurs ordres ; il y a une fontaine dans les souterrains, et des vins de toute espèce et en abondance dans les caves. Passons au second article, ce qui tient à la tenue des filles, à leur nourriture, à leur punition, etc.

Notre nombre est toujours égal ; les arrangements sont pris de manière que nous soyons toujours seize : huit dans chaque chambre ; et, comme tu vois, toujours dans l’uniforme de nos classes ; la journée ne se passera pas sans qu’on te donne les habits de celle où tu entres ; nous sommes tous les jours en déshabillé de la couleur qui nous appartient ; le soir, en lévite de cette même couleur, coiffées du mieux que nous pouvons ; la doyenne de la chambre a sur nous tout pouvoir, lui désobéir est un crime ; elle est chargée du soin de nous inspecter avant que nous ne nous rendions aux orgies, et si les choses ne sont pas dans l’état désiré, elle est punie ainsi que nous. Les fautes que nous pouvons commettre sont de plusieurs sortes. Chacune a sa punition particulière dont le tarif est affiché dans les deux chambres ; le régent de jour, celui qui vient, comme je te l’expliquerai tout à l’heure, nous signifier les ordres, nommer les filles du souper, visiter nos habitations, et recevoir les plaintes de la doyenne, ce moine, dis-je, est celui qui distribue le soir la punition que chacune a méritée. Voici l’état de ces punitions à côté des crimes qui nous les valent.

Ne pas être levée le matin à l’heure prescrite : trente coups de fouet (car c’est presque toujours par ce supplice que nous sommes punies ; il était assez simple qu’un épisode des plaisirs de ces libertins devînt leur correction de choix) ; présenter ou par malentendu, ou par quelque cause que ce puisse être, une partie du corps, dans l’acte des plaisirs, au lieu de celle qui est désirée : cinquante coups ; être mal vêtue, ou mal coiffée : vingt coups ; n’avoir pas averti lorsqu’on a ses règles : soixante coups ; le jour où le chirurgien a constaté votre grossesse : cent coups ; négligence, impossibilité, ou refus dans les propositions luxurieuses : deux tenta coups. Et combien de fois leur infernale méchanceté nous prend-elle en défaut sur cela, sans que nous ayons le plus léger tort ! Combien de fois l’un d’eux demande-t-il subitement ce qu’il sait bien que l’on vient d’accorder à l’autre, et ce qui ne peut se refaire tout de suite ! Il n’en faut pas moins subir la correction ; jamais nos remontrances, jamais nos plaintes ne sont écoutées ; il faut obéir ou être corrigées. Défauts de conduite dans la chambre ou désobéissance à la doyenne : soixante coups ; l’apparence des pleurs, du chagrin, des remords, l’air même du plus petit retour à la religion : deux cents coups. Si un moine vous choisit pour goûter aves vous la dernière crise du plaisir et qu’il n’y puisse parvenir, soit qu’il y ait de sa faute, ce qui est très commun, soit qu’il y ait de la vôtre : sur-le-champ, trois cents coups. Le plus petit air de répugnance aux propositions des moines, de quelque nature que puissent être ces propositions : deux cents coups ; une entreprise d’évasion, une révolte : neuf jours de cachot, toute nue, et trois cents coups de fouet chaque jour ; cabales, mauvais conseils, mauvais propos entre soi, dès que cela est découvert : trois cents coups ; projets de suicide, refus de se nourrir comme il convient : deux cents coups ; manquer de respect aux moines : cent quatre-vingts coups. Voilà nos seul délits, nous pouvons d’ailleurs faire tout ce qui nous plaît, coucher ensemble, nous quereller, nous battre, nous porter aux derniers excès de l’ivrognerie et de la gourmandise, jurer, blasphémer : tout cela est égal, on ne nous dit mot pour ces fautes-là ; nous ne sommes tancées que pour celles que je viens de te dire, mais les doyennes peuvent nous épargner beaucoup de ces désagréments, si elles le veulent. Malheureusement, cette protection ne s’achète que par des complaisances souvent plus fâcheuses que les peines garanties par elles ; elles sont du même goût dans l’une et l’autre salle, et ce n’est qu’en leur accordant des faveurs qu’on parvient à les enchaîner. Si on les refuse, elles multiplient sans raison la somme de vos torts, et les moines qu’on sert, en en doublant l’état, bien loin de les gronder de leur injustice, les y encouragent sans cesse ; elles sont elles-mêmes soumises à toutes ces règles, et de plus très sévèrement punies, si on les soupçonne indulgentes. Ce n’est pas que ces libertins aient besoin de tout cela pour sévir contre nous, mais ils sont bien aises d’avoir des prétextes ; cet air de nature prête des charmes à leur volupté, elle s’en accroît. Nous avons chacune une petite provision de linge en entrant ici ; on nous donne tout par demi-douzaine, et l’on renouvelle chaque année, mais il faut rendre ce que nous apportons ; il ne nous est pas permis d’en garder la moindre chose ; les plaintes des quatre frères dont je t’ai parlé sont écoutées comme celles de la doyenne ; nous sommes punies sur leur simple délation ; mais ils ne nous demandent rien au moins, et il n’y a pas tant à craindre qu’avec les doyennes, très exigeantes et très dangereuses quand le caprice ou la vengeance dirige leurs procédés. Notre nourriture est fort bonne et toujours en très grande abondance ; s’ils ne recueillaient de là des branches de volupté, peut-être cet article n’irait-il pas aussi bien, mais comme leurs sales débauches y gagnent, ils ne négligent rien pour nous gorger de nourriture : ceux qui aiment à nous fouetter, nous ont plus dodues, plus grasses, et ceux qui, comme te disait Jérôme hier, aiment à voir pondre la poule, sont sûrs, au moyen d’une abondante nourriture, d’une plus grande quantité d’œufs. En conséquence, nous sommes servies quatre fois le jour ; on nous donne à déjeuner, entre neuf et dix heures, toujours une volaille au riz, des fruits crus ou des compotes, du thé, du café, ou du chocolat ; à une heure on sert le dîner ; chaque table est servie de même : un très bon potage, quatre entrées, un plat de rôti et quatre entremets ; du dessert en toute saison. A cinq heures et demie, on sert le goûter : des pâtisseries ou des fruits ; le souper est excellent sans doute, si c’est celui des moines ; si nous n’y assistons pas, comme nous ne sommes alors que quatre par chambre, on nous sert à la fois trois plats de rôti et quatre entremets ; nous avons chacune par jour une bouteille de vin blanc, une de rouge, et une demi-bouteille de liqueur ; celles qui ne boivent pas autant sont libres de donner aux autres ; il y en a parmi nous de très gourmandes qui boivent étonnamment, qui s’enivrent, et tout cela sans qu’elles en soient réprimandées ; il en est également à qui ces quatre repas ne suffisent pas encore ; elles n’ont qu’à sonner, on leur apporte aussitôt ce qu’elles demandent.

Les doyennes obligent à manger aux repas, et si l’on persistait à ne le vouloir point faire, pour quelque motif que ce pût être, à la troisième fois, on serait sévèrement punie. Le souper des moines est composé de trois plats de rôti, de six entrées relevées par une pièce froide et huit entremets, du fruit, trois sortes de vin, du café et des liqueurs. Quelquefois, nous sommes à table toutes les huit avec eux ; quelquefois ils obligent quatre de nous à les servir, et elles soupent après ; il arrive aussi de temps en temps qu’ils ne prennent que quatre filles à souper ; communément alors, ce sont des classes entières ; quand nous y sommes huit, il y en a toujours deux de chaque classe. Il est inutile de te dire que jamais personne au monde ne nous visite ; aucun étranger, sous quelque prétexte que ce puisse être, n’est introduit dans ce pavillon. Si nous tombons malades, le seul frère chirurgien nous soigne, et si nous mourons, c’est sans aucun secours religieux ; on nous jette dans un des intervalles formés par les haies, et tout est dit ; mais par une insigne cruauté, si la maladie devient trop grave, ou qu’on en craigne la contagion, on n’attend pas que nous soyons mortes pour nous enterrer ; on nous enlève et nous place où je t’ai dit, encore toute vivante ; depuis dix-huit ans que je suis ici, j’ai vu plus de dix exemples de cette insigne férocité ; ils disent à cela qu’il vaut mieux en perdre une que d’en risquer seize ; que c’est d’ailleurs une perte si légère qu’une fille, si aisément réparée, qu’on y doit avoir peu de regrets. Passons à l’arrangement des plaisirs des moines et à tout ce qui tient à cette partie.

Nous nous levons ici à neuf heures précises du matin, en toute saison ; nous nous couchons plus ou moins tard, en raison du souper des moines. Aussitôt que nous sommes levées, le régent de jour vient faire sa visite, il s’assoit dans un grand fauteuil, et là, chacune de nous est obligée d’aller se placer devant lui les jupes relevées du côté qu’il aime ; il touche, il baise, il examine, et quand toutes ont rempli ce devoir, il nomme celles qui doivent être du souper ; il leur prescrit l’état dans lequel il faut qu’elles soient, il prend les plaintes des mains de la doyenne, et les punitions s’imposent. Rarement ils sortent sans une scène de luxure à laquelle nous sommes communément employées toutes les huit. La doyenne dirige ces actes libidineux, et la plus entière soumission de notre part y règne. Avant le déjeuner, il arrive souvent qu’un des Révérends Pères fait demander dans son lit une de nous ; le frère geôlier apporte une carte où est le nom de celle que l’on veut ; le régent du jour l’occupât-il alors, il n’a pas même le droit de la retenir, elle passe, et revient quand on la renvoie. Cette première cérémonie finie, nous déjeunons ; de ce moment jusqu’au soir, nous n’avons plus rien à faire ; mais à sept heures en été, à six en hiver, on vient chercher celles qui ont été nommées ; le frère geôlier les conduit lui-même, et, après le souper, celles qui ne sont pas retenues pour la nuit reviennent au sérail. Souvent aucune ne reste, ce sont de nouvelles que l’on envoie prendre pour la nuit ; et on les prévient également, plusieurs heures à l’avance, du costume où il faut qu’elles se rendent ; quelquefois il n’y a que la fille de garde qui couche.

— La fille de garde, interrompis-je, quel est donc ce nouvel emploi ?

— Le voici, me répondit mon historienne. Tous les premiers des mois, chaque moine adopte une fille qui doit pendant cet intervalle lui tenir lieu et de servante et de plastron à ses indignes désirs ; les doyennes seules sont exceptées, en raison du devoir de leur chambre. Ils ne peuvent ni les changer dans le cours du mois, ni leur faire faire deux mois de suite ; rien n’est cruel, rien n’est dur comme les corvées de ce service, et je ne sais comment tu t’y feras. Aussitôt que cinq heures du soir sonnent, la fille de garde descend près du moine qu’elle sert, et elle ne le quitte plus jusqu’au lendemain, à l’heure où il repasse au couvent. Elle le reprend dès qu’il revient ; ce peu d’heures s’emploie par elle à manger et à se reposer, car il faut qu’elle veille pendant les nuits qu’elle passe auprès de son maître ; je te le répète, cette malheureuse est là pour servir de plastron à tous les caprices qui peuvent passer par la tête de ce libertin : soufflets, fustigations, mauvais propos, jouissances, il faut qu’elle endure tout ; elle doit être debout toute la nuit dans la chambre de son patron et toujours prête à s’offrir aux passions qui peuvent agiter ce tyran ; mais la plus cruelle, la plus ignominieuse de ces servitudes, est la terrible obligation où elle est de présenter sa bouche ou sa gorge à l’un ou l’autre besoin de ce monstre ; il ne se sert jamais d’aucun autre vase : il faut qu’elle reçoive tout, et la plus légère répugnance est aussitôt punie des tourments les plus barbares. Dans toutes les scènes de luxure, ce sont ces filles qui aident aux plaisirs, qui les soignent, et qui approprient tout ce qui a pu être souillé : un moine l’est-il en venant de jouir d’une femme ? c’est à la bouche de la suivante à réparer ce désordre ; veut-il être excité ? c’est le soin de cette malheureuse ; elle l’accompagne en tout lieu, l’habille, le déshabille, le sert, en un mot, dans tous les instants, a toujours tort, et est toujours battue ; aux soupers, sa place est, ou derrière la chaise de son maître, ou, comme un chien, à ses pieds, sous la table, ou à genoux, entre ses cuisses, l’excitant de sa bouche ; quelquefois elle lui sert de siège ou de flambeau ; d’autres fois elles seront toutes quatre autour de la table, dans les attitudes les plus luxurieuses, mais en même temps les plus gênantes. Si elles perdent l’équilibre, elles risquent ou de tomber sur des épines qui sont placées près de là, ou de se casser un membre, ou même de se tuer, ce qui n’est pas sans exemple ; et pendant ce temps les scélérats se réjouissent, font débauche, s’enivrent à loisir de mets, de vins, de luxure et de cruauté.

— Ô ciel ! dis-je à ma compagne en frémissant d’horreur, peut-on se porter à de tels excès ! Quel enfer !

— Écoute, Thérèse, écoute, mon enfant, tu es loin de savoir encore tout, dit Omphale. L’état de grossesse, révéré dans le monde, est une certitude de réprobation parmi ces infâmes, il ne dispense ni des punitions, ni des gardes ; il est au contraire un véhicule aux peines, aux humiliations, aux chagrins. Combien de fois est-ce à force de coups qu’ils font avorter celles dont ils se décident à ne pas recueillir le fruit ! et s’ils le recueillent, c’est pour en jouir : ce que je te dis ici doit te suffire pour t’engager à te préserver de cet état le plus longtemps possible.

— Mais le peut-on ?

— Sans doute, il est de certaines éponges… Mais si Antonin s’en aperçoit, on n’échappe point à son courroux ; le plus sûr, est d’étouffer l’impression de la nature en démontant l’imagination, et avec de pareils scélérats, cela n’est pas difficile.

Au reste, poursuivit mon institutrice, il y a ici des attenances et des parentés dont tu ne te doutes pas, et qu’il est bon de t’expliquer, mais ceci rentrant dans le quatrième article, c’est-à-dire dans celui de nos recrues, de nos réformes et de nos changements, je vais l’entamer pour y renfermer ce petit détail.

Tu n’ignores pas, Thérèse, que les quatre moines qui composent ce couvent sont à la tête de l’ordre, sont tous quatre de familles distinguées, et tous quatre fort riches par eux-mêmes. Indépendamment des fonds considérables faits par l’ordre des Bénédictins pour l’entretien de cette voluptueuse retraite, où tous ont espoir de passer tour à tour, ceux qui y sont ajoutent encore à ces fonds une partie considérable de leurs biens ; ces deux objets réunis montent à plus de cent mille écus par an, qui ne servent qu’aux recrues ou aux dépenses de la maison ; ils ont douze femmes sûres et de confiance, uniquement chargées du soin de leur amener un sujet chaque mois, entre l’âge de douze ans et celui de trente, ni au-dessous, ni au-dessus. Le sujet doit être exempt de tout défaut et doué du plus de qualités possible, mais principalement d’une naissance distinguée. Les enlèvements, bien payés, et toujours faits très loin d’ici, n’entraînent aucun inconvénient ; je n’en ai jamais vu résulter de plaintes. Leurs extrêmes soins les mettent à couvert de tout ; ils ne tiennent pas absolument aux prémices ; une fille déjà séduite, ou une femme mariée, leur plaît également ; mais il faut que le rapt ait lieu, il faut qu’il soit constaté ; cette circonstance les irrite ; ils veulent être certains que leurs crimes coûtent des pleurs ; ils renverraient une fille qui se rendrait à eux volontairement ; si tu ne t’étais prodigieusement défendue, s’ils n’eussent pas reconnu un fond réel de vertu dans toi, et par conséquent la certitude d’un crime, ils ne t’eussent pas gardée vingt-quatre heures. Tout ce qui est ici, Thérèse, est donc de la meilleure naissance ; telle que tu me vois, chère amie, je suis la fille unique du comte de ***, enlevée à Paris à l’âge de douze ans, et destinée à avoir cent mille écus de dot un jour ; je fus ravie dans les bras de ma gouvernante qui me ramenait seule dans une voiture, d’une campagne de mon père à l’abbaye de Panthémont, ou j’étais élevée ; ma gouvernante disparut ; elle était vraisemblablement gagnée ; je fus amenée ici en poste. Toutes les autres sont dans le même cas. La fille de vingt ans appartient à l’une des familles les plus distinguées du Poitou. Celle de seize est fille du baron de ***, l’un des plus grands seigneurs de Lorraine ; des comtes, des ducs et des marquis sont les pères de celle de vingt-trois, de celle de douze, de celle de trente-deux ; pas une enfin qui ne puisse réclamer les plus beaux titres, et pas une qui ne soit traitée avec la dernière ignominie. Mais ces malhonnêtes gens ne se sont pas contentés de ces horreurs ; ils ont voulu déshonorer le sein même de leur propre famille. La jeune personne de vingt-six, l’une de nos plus belles sans doute, est la fille de Clément, celle de trente-six est la nièce de Jérôme.

Dès qu’une nouvelle fille est arrivée dans ce cloaque impur, dès qu’elle y est à jamais soustraite à l’univers, on en réforme aussitôt une, et voilà, chère fille, voilà le complément de nos douleurs ; le plus cruel de nos maux est d’ignorer ce qui nous arrive, dans ces terribles et inquiétantes réformes. Il est absolument impossible de dire ce qu’on devient en quittant ces lieux. Nous avons autant de preuves que notre solitude nous permet d’en acquérir, que les filles réformées par les moines ne reparaissent jamais ; eux-mêmes nous en préviennent, ils ne nous cachent pas que cette retraite est notre tombeau ; mais nous assassinent-ils ? Juste ciel ! le meurtre, le plus exécrable des crimes, serait-il donc pour eux, comme pour ce célèbre maréchal de Retzd, une sorte de jouissance dont la cruauté, exaltant leur perfide imagination, pût plonger leurs sens dans une ivresse plus vive ? Accoutumés à ne jouir que par la douleur, à ne se délecter que par des tourments et par des supplices, serait-il possible qu’ils s’égarassent au point de croire qu’en redoublant, qu’en améliorant la première cause du délire, on dût inévitablement le rendre plus parfait, et qu’alors, sans principes, comme sans foi, sans mœurs, comme sans vertus, les coquins, abusant des malheurs où leurs premiers forfaits nous plongèrent, se satisfissent par des seconds qui nous arrachassent la vie ? Je ne sais… Si on les interroge sur cela, ils balbutient, tantôt répondent négativement, et tantôt à l’affirmative ; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’aucune de celles qui sont sorties, quelques promesses qu’elles nous aient faites de porter des plaintes contre ces gens-ci et de travailler à notre élargissement, aucune, dis-je, ne nous a jamais tenu parole… Encore une fois, apaisent-ils nos plaintes, ou nous mettent-ils hors d’état d’en faire ? Lorsque nous demandons à celles qui arrivent des nouvelles de celles qui nous ont quittées, elles n’en savent jamais. Que deviennent donc ces malheureuses ? Voilà ce qui nous tourmente, Thérèse, voilà la fatale incertitude qui fait le malheur de nos jours. Il y a dix-huit ans que je suis dans cette maison, voilà plus de deux cents filles que j’en vois sortir… Où sont-elles ? Pourquoi toutes ayant juré de nous servir, aucune n’a-t-elle tenu parole ?

Rien au surplus ne légitime notre retraite ; l’âge, le changement des traits, rien n’y fait ; le caprice est leur seule règle. Ils réformeront aujourd’hui celle qu’ils ont le plus caressée hier ; et ils garderont dix ans celles dont ils sont le plus rassasiés ; telle est l’histoire de la doyenne de cette salle ; il v a douze ans qu’elle est dans la maison, on l’y fête encore, et j’ai vu, pour la conserver, réformer des enfants de quinze ans dont la beauté eût rendu les Grâces jalouses. Celle qui partit, il y a huit jours, n’avait pas seize ans : belle comme Vénus même, il n’y avait qu’un an qu’ils en jouissaient, mais elle devint grosse, et je te l’ai dit, Thérèse, c’est un grand tort dans cette maison. Le mois passé, ils en réformèrent une de dix-sept ans. Il y a un an, une de vingt, grosse de huit mois ; et dernièrement une à l’instant où elle sentait les premières douleurs de l’enfantement. Ne t’imagine pas que la conduite y fasse quelque chose : j’en ai vu qui volaient au-devant de leurs désirs, et qui partaient au bout de six mois ; d’autres, maussades et fantasques, qu’ils gardaient un grand nombre d’années. Il est donc inutile de prescrire à nos arrivantes un genre quelconque de conduite ; la fantaisie de ces monstres brise tous les freins et devient l’unique loi de leurs actions.

Lorsque l’on doit être réformée, on en est prévenue le matin, jamais plus tôt, le régent du jour paraît à neuf heures comme à l’ordinaire, et il dit, je le suppose : « Omphale, le couvent vous réforme, je viendrai vous prendre ce soir. » Puis il continue sa besogne. Mais à l’examen vous ne vous offrez plus à lui, ensuite il sort ; la réformée embrasse ses compagnes, elle leur promet mille et mille fois de les servir, de porter des plaintes, d’ébruiter ce qui se passe ; l’heure sonne, le moine paraît, la fille part, et l’on n’entend plus parler d’elle. Cependant le souper a lieu comme à l’ordinaire, les seules remarques que nous ayons faites ces jours-là, c’est que les moines arrivent rarement aux derniers épisodes du plaisir, on dirait qu’ils se ménagent, cependant ils boivent beaucoup plus, quelquefois même jusqu’à l’ivresse ; ils nous renvoient de bien meilleure heure, il ne reste aucune femme à coucher, et les filles de garde se retirent au sérail.

— Bon, bon, dis-je à ma compagne, si personne ne vous a servies, c’est que vous n’avez eu affaire qu’à des créatures faibles, intimidées, ou à des enfants qui n’ont rien osé pour vous. Je ne crains point qu’on nous tue, au moins je ne le crois pas ; il est impossible que des êtres raisonnables puissent porter le crime à ce point… Je sais bien que… Après ce que j’ai vu, peut-être ne devrais-je pas justifier les hommes comme je le fais, mais il est impossible, ma chère, qu’ils puissent exécuter des horreurs dont l’idée même n’est pas concevable. Oh ! chère compagne, poursuivis-je avec chaleur, veux-tu la faire avec moi, cette promesse à laquelle je jure de ne pas manquer ? Le veux-tu ?

— Oui.

— Eh bien ! je te jure sur tout ce que j’ai de plus sacré, sur le Dieu qui m’anime et que j’adore uniquement, je te proteste ou de mourir à la peine, ou de détruire ces infamies ; m’en promets-tu autant ?

— En doutes-tu ? me répondit Omphale, mais sois certaine de l’inutilité de ces promesses ; de plus irritées que toi, de plus fermes, de mieux étayées, de parfaites amies, en un mot, qui auraient donné leur sang pour nous, ont manqué aux mêmes serments ; permets donc, chère Thérèse, permets à ma cruelle expérience de regarder les nôtres comme vains, et de n’y pas compter davantage.

— Et les moines, dis-je à ma compagne, varient-ils aussi, en vient-il souvent de nouveaux ?

— Non, me répondit-elle, il y a dix ans qu’Antonin est ici ; dix-huit que Clément y demeure ; Jérôme y est depuis trente ans, et Sévérino depuis vingt-cinq. Ce supérieur, né en Italie, est proche parent du pape, avec lequel il est fort bien, ce n’est que depuis lui que les prétendus miracles de la Vierge assurent la réputation du couvent et empêchent les médisants d’observer de trop près ce qui se passe ici ; mais la maison était montée comme tu la vois, quand il y arriva ; il y a plus de cent ans qu’elle subsiste sur le même pied et que tous les supérieurs qui y sont venus y ont conservé un ordre si avantageux pour leurs plaisirs. Sévérino, l’homme le plus libertin de son siècle, ne s’y est fait placer que pour mener une vie analogue à ses goûts. Son intention est de maintenir les privilèges secrets de cette abbaye aussi longtemps qu’il le pourra. Nous sommes du diocèse d’Auxerre, mais que l’évêque soit instruit ou non, jamais nous ne le voyons paraître, jamais il ne met les pieds au couvent. En général, il vient très peu de monde ici, excepté vers le temps de la fête, qui est celle de la Notre-Dame d’août ; il ne paraît pas, à ce que nous disent les moines, dix personnes par an dans cette maison ; cependant il est vraisemblable que, lorsque quelques étrangers s’y présentent, le supérieur a soin de les bien recevoir ; il en impose par des apparences de religion et d’austérité, on s’en retourne content, on fait l’éloge du monastère, et l’impunité de ces scélérats s’établit ainsi sur la bonne foi du peuple et sur la crédulité des dévots.

Omphale finissait à peine son instruction, que neuf heures sonnèrent ; la doyenne nous appela bien vite, le régent de jour parut en effet. C’était Antonin, nous nous rangeâmes en haie suivant l’usage. Il jeta un léger coup d’œil sur l’ensemble, nous compta, puis s’assit ; alors nous allâmes l’une après l’autre relever nos jupes devant lui, d’un côté jusqu’au-dessus du nombril, de l’autre jusqu’au milieu des reins. Antonin reçut cet hommage avec l’indifférence de la satiété, il ne s’en émut pas ; puis, en me regardant, il me demanda comment je me trouvais de l’aventure ! Ne me voyant répondre que par des larmes :

— Elle s’y fera, dit-il en riant il n’y a pas maison en France où l’on forme mieux les filles que dans celle-ci.

Il prit la liste des coupables des mains de la doyenne, puis s’adressant encore à moi, il me fit frémir ; chaque geste, chaque mouvement qui paraissait devoir me soumettre à ces libertins, était pour moi comme l’arrêt de la mort. Antonin m’ordonne de m’asseoir sur le bord d’un lit, et dans cette attitude, il dit à la doyenne de venir découvrir ma gorge et relever mes jupes jusqu’au bas de mon sein ; lui-même place mes jambes dans le plus grand écartement possible, il s’assoit en face de cette perspective, une de mes compagnes vient se poser sur moi dans la même attitude, en sorte que c’est l’autel de la génération qui s’offre à Antonin au lieu de mon visage, et que s’il jouit, il aura ces attraits à hauteur de sa bouche. Une troisième fille, à genoux devant lui, vient l’exciter de la main, et une quatrième, entièrement nue, lui montre avec les doigts sur mon corps, où il doit frapper. Insensiblement cette fille-ci m’excite moi-même, et ce qu’elle me fait, Antonin, de chacune de ses mains, le fait également à droite et à gauche à deux autres filles. On n’imagine pas les mauvais propos, les discours obscènes par lesquels ce débauché s’excite ; il est enfin dans l’état qu’il désire, on le conduit à moi. Mais tout le suit, tout cherche à l’enflammer pendant qu’il va jouir, découvrant bien à nu toutes ses parties postérieures. Omphale, qui s’en empare, n’omet rien pour les irriter : frottements, baisers, pollutions, elle emploie tout ; Antonio en feu se précipite sur moi…

— Je veux qu’elle soit grosse de cette fois-ci, dit-il en fureur.

Ces égarements déterminent le physique. Antonin, dont l’usage était de faire des cris terribles dans ce dernier instant de son ivresse, en pousse d’épouvantables ; tout l’entoure, tout le sert, tout travaille â doubler son extase, et le libertin y arrive au milieu des épisodes les plus bizarres de la luxure et de la dépravation.

Ces sortes de groupes s’exécutaient souvent ; il était de règle que quand un moine jouissait de telle façon que ce pût être, toutes les filles l’entourassent alors, afin d’embraser ses sens de toutes parts, et que la volupté pût, s’il est permis de s’exprimer ainsi, pénétrer plus sûrement en lui par chacun de ses pores.

Antonin sortit, on apporta le déjeuner ; mes compagnes me forcèrent à manger, je le fis pour leur plaire. A peine avions-nous fini que le supérieur entra : nous voyant encore à table, il nous dispensa des cérémonies qui devaient être pour lui les mêmes que celles que nous venions d’exécuter pour Antonin.

— Il faut bien penser à la vêtir, dit-il en me regardant.

En même temps, il ouvre une armoire et jette sur mon lit plusieurs vêtements de la couleur annexée à ma classe et quelques paquets de linges.

— Essayez tout cela, me dit-il, et rendez-moi ce qui vous appartient.

J’exécute, mais, me doutant du fait, j’avais prudemment ôté mon argent pendant la nuit et l’avais caché dans mes cheveux. A chaque vêtement que j’enlève, les yeux ardents de Sévérino se portent sur l’attrait découvert, ses mains s’y promènent aussitôt. Enfin, à moitié nue, le moine me saisit, il me met dans l’attitude utile à ses plaisirs, c’est-à-dire dans la position absolument contraire à celle ou vient de me mettre Antonin ; je veux lui demander grâce, mais voyant déjà la fureur dans ses yeux, je crois que le plus sûr est l’obéissance ; je me place, on l’environne, il ne voit plus autour de lui que cet autel obscène qui le délecte ; ses mains le pressent, sa bouche s’y colle, ses regards le dévorent… il est au comble du plaisir.

Si vous le trouvez bon, madame, dit la belle Thérèse, je vais me borner à vous expliquer ici l’histoire abrégée du premier mois que je passai dans ce couvent, c’est-à-dire les principales anecdotes de cet intervalle ; le reste serait une répétition ; la monotonie de ce séjour en jetterait sur mes récits, et je dois, immédiatement après, passer, ce me semble, à l’événement qui me sortit enfin de ce cloaque impur.

Je n’étais pas du souper ce premier jour, on m’avait simplement nommée pour aller passer la nuit avec dom Clément ; je me rendis, suivant l’usage, dans sa cellule quelques instants avant qu’il n’y dût rentrer, le frère geôlier m’y conduisit et m’y enferma.

Il arrive, aussi échauffé de vin que de luxure, suivi de la fille de vingt-six ans qui se trouvait pour lors de garde auprès de lui ; instruite de ce que j’avais à faire, je me mets à genoux dès que je l’entends. Il vient à moi, me considère dans cette humiliation, puis m’ordonne de me relever et de le baiser sur la bouche ; il savoure ce baiser plusieurs minutes et lui donne toute l’expression…, toute l’étendue qu’il est possible d’y concevoir. Pendant ce temps, Armande (c’était le nom de celle qui le servait) me déshabillait en détail ; quand la partie des reins, en bas, par laquelle elle avait commencé, est à découvert, elle se presse de me retourner et d’exposer à son oncle le côté chéri de ses goûts. Clément l’examine, il le touche, puis, s’asseyant dans un fauteuil, il m’ordonne de venir le lui faire baiser ; Armande est à ses genoux, elle l’excite avec sa bouche, Clément place la sienne au sanctuaire du temple que je lui offre, et sa langue s’égare dans le sentier qu’on trouve au contre ; ses mains pressaient les mêmes autels chez Armande, mais comme les vêtements que cette fille avait encore l’embarrassaient, il lui ordonne de les quitter, ce qui fut bientôt fait, et cette docile créature vint reprendre près de son oncle une attitude par laquelle, ne l’excitant plus qu’avec la main, elle se trouvait plus à la portée de celle de Clément. Le moine impur, toujours occupé de même avec moi, m’ordonne alors de donner dans sa bouche le cours le plus libre aux vents dont pouvaient être affectées mes entrailles ; cette fantaisie me parut révoltante, mais j’étais encore loin de connaître toutes les irrégularités de la débauche : j’obéis et me ressens bientôt de l’effet de cette intempérance. Le moine, mieux excité, devient plus ardent, il mord subitement en six endroits les globes de chair que je lui présente ; je fais un cri et saute en avant, il se lève, s’avance à moi, la colère dans les yeux, et me demande si je sais ce que j’ai risqué en le dérangeant : je lui fais mille excuses, il me saisit par mon corset encore sur ma poitrine, et l’arrache ainsi que ma chemise en moins de temps que je n’en mets à vous le dire… Il empoigne ma gorge avec férocité, et l’invective en la comprimant ; Armande le déshabille, et nous voilà tous les trois nus. Un instant, Armande l’occupe ; il lui applique de sa main des claques furieuses ; il la baise à la bouche, il lui mordille la langue et les lèvres, elle crie ; quelquefois la douleur arrache des yeux de cette fille des larmes involontaires ; il la fait monter sur une chaise et exige d’elle ce même épisode qu’il a désiré avec moi. Armande y satisfait, je l’excite d’une main ; pendant cette luxure, je le fouette légèrement de l’autre, il mord également Armande, mais elle se contient et n’ose bouger. Les dents de ce monstre se sont pourtant imprimées dans les chairs de cette belle fille. On les y voit en plusieurs endroits ; se retournant ensuite brusquement

— Thérèse, me dit-il, vous allez cruellement souffrir (il n’avait pas besoin de le dire, ses yeux ne l’annonçaient que trop) ; vous serez fustigée partout, me dit-il, je n’excepte rien.

Et en disant cela, il avait repris ma gorge qu’il maniait avec brutalité ; il en froissait les extrémités du bout de ses doigts et m’occasionnait des douleurs très vives ; je n’osais rien dire de peur de l’irriter encore plus, mais la sueur couvrait mon front, et mes yeux malgré moi se remplissaient de pleurs. Il me retourne, me fait agenouiller sur le bord d’une chaise, dont mes mains doivent tenir le dossier, sans se déranger une minute, sous les peines les plus graves ; me voyant enfin là, bien à sa portée, il ordonne à Armande de lui apporter des verges, elle lui en présente une poignée mince et longue ; Clément les saisit, et me recommandant de ne pas bouger, il débute par une vingtaine de coups sur mes épaules et sur le haut de mes reins ; il me quitte un instant, revient prendre Armande et la place à six pieds de moi, également à genoux, sur le bord d’une chaise. Il nous déclare qu’il va nous fouetter toutes deux ensemble, et que la première des deux qui lâchera la chaise, poussera un cri, ou versera une larme sera sur-le-champ soumise par lui à tel supplice que bon lui semblera. Il donne à Armande le même nombre de coups qu’il vient de m’appliquer, et positivement sur les mêmes endroits ; il me reprend, il baise tout ce qu’il vient de molester, et levant ses verges

— Tiens-toi bien, coquine, me dit-il, tu vas être traitée comme la dernière des misérables.

Je reçois à ces mots cinquante coups, mais qui ne prennent que depuis le milieu des épaules jusqu’à la chute des reins exclusivement. Il vole à ma camarade et la traite de même ; nous ne prononcions pas une parole ; on n’entendait que quelques gémissements sourds et contenus, et nous avions assez de force pour retenir nos larmes. A quelque point que fussent enflammées les passions du moine, on n’en apercevait pourtant aucun signe encore ; par intervalles, il s’excitait fortement sans que rien ne se levât. En se rapprochant de moi, il considère quelques minutes ces deux globes de chair encore intacte et qui allaient à leur tour endurer le supplice ; il les manie, il ne peut s’empêcher de les entrouvrir, de les chatouiller, de les baiser mille fois encore.

— Allons, dit-il, du courage…

Une grêle de coups tombe à l’instant sur ces masses et les meurtrit jusqu’aux cuisses. Extrêmement animé des bonds, des haut-le-corps, des grincements, des contorsions que la douleur m’arrache, les examinant, les saisissant avec délices, il vient en exprimer, sur ma bouche qu’il baise avec ardeur, les sensations dont il est agité…

— Cette fille me plaît, s’écrie-t-il, je n’en ai jamais fustigée qui m’ait autant donné de plaisir !

Et il retourne à sa nièce, qu’il traite avec la même barbarie. Il restait la partie inférieure, depuis le haut des cuisses jusqu’aux mollets, et sur l’une et l’autre il frappe avec la même ardeur.

— Allons ! dit-il encore, en me retournant, changeons de main et visitons ceci.

Il me donne une vingtaine de coups, depuis le milieu du ventre jusqu’au bas des cuisses, puis, me les faisant écarter, il frappa rudement dans l’intérieur de l’antre que je lui ouvrais par mon attitude.

— Voilà, dit-il, l’oiseau que je veux plumer.

Quelques cinglons ayant, par les précautions qu’il prenait, pénétré fort avant, je ne pus retenir mes cris.

— Ah ! ah ! dit le scélérat, j’ai trouvé l’endroit sensible ; bientôt, bientôt, nous le visiterons un peu mieux.

Cependant sa nièce est mise dans la même posture et traitée de la même manière ; il l’atteint également sur les endroits les plus délicats du corps d’une femme ; mais soit habitude, soit courage, soit la crainte d’encourir de plus rudes traitements, elle a la force de se contenir, et l’on n’aperçoit d’elle que des frémissements et quelques contorsions involontaires. Il y avait pourtant un peu de changement dans l’état physique de ce libertin, et quoique les choses eussent encore bien peu de consistance, à force de secousses elles en annonçaient incessamment.

— Mettez-vous à genoux, me dit le moine, je vais vous fouetter sur la gorge.

— Sur la gorge, mon père !

— Oui, sur ces deux masses lubriques qui ne m’excitèrent jamais que pour cet usage.

Et il les serrait, il les comprimait violemment en disant cela.

— Oh ! mon père ! cette partie est si délicate, vous me ferez mourir.

— Que m’importe, pourvu que je me satisfasse ?

Et il m’applique cinq ou six coups qu’heureusement je pare de mes mains. Voyant cela, il les lie derrière mon dos ; je n’ai plus que les mouvements de ma physionomie et mes larmes pour implorer ma grâce, car il m’avait durement ordonné de me taire. Je tâche donc de l’attendrir… mais en vain. Il appuie fortement une douzaine de coups sur mes deux seins que rien ne garantit plus ; d’affreux cinglons s’impriment aussitôt en traits de sang ; la douleur en arrachait des larmes qui retombaient sur les vestiges de la rage de ce monstre, et les rendaient, disait-il, mille fois plus intéressants encore… Il les baisait, il les dévorait, et revenait de temps eu temps à ma bouche, à mes yeux inondés de pleurs, qu’il suçait de même avec lubricité.

Armande se place, ses mains se lient, elle offre un sein d’albâtre et de la plus belle rondeur ; Clément fait semblant de le baiser, mais c’est pour le mordre… Il frappe enfin, et ces belles chairs si blanches, si potelées, ne présentent bientôt plus aux yeux de leur bourreau que des meurtrissures et des traces de sang.

— Un instant, dit le moine avec fureur, je veux fustiger à la fois le plus beau des derrières et le plus doux des seins.

Il me laisse à genoux, et plaçant Armande sur moi, il lui fait écarter les jambes, en telle sorte que ma bouche se trouve à hauteur de son bas-ventre, et ma gorge entre ses cuisses, au bas de son derrière. Par ce moyen, le moine a ce qu’il veut à sa portée, il a sous le même point de vue les fesses d’Armande et mes tétons ; il frappe l’un et l’autre avec acharnement, mais ma compagne, pour m’épargner des coups qui deviennent bien plus dangereux pour moi que pour elle, a la complaisance de se baisser et de me garantir ainsi, en recevant elle-même des cinglons qui m’eussent inévitablement blessée. Clément s’aperçoit de la ruse, il dérange l’attitude.

— Elle n’y gagnera rien, dit-il en colère, et si je veux bien épargner cette partie-là aujourd’hui, ce ne sera que pour en molester une autre pour le moins aussi délicate.

En me relevant, je vis alors que tant d’infamies n’étaient pas faites en vain : le débauché se trouvait dans le plus brillant état ; il n’en est que plus furieux ; il change d’arme, il ouvre une armoire où se trouvent plusieurs martinets, il en sort un à pointes de fer, qui me fait frémir.

— Tiens, Thérèse, me dit-il en me le montrant, vois comme il est délicieux de fouetter avec cela… Tu le sentiras… tu le sentiras, friponne, mais pour l’instant je veux bien n’employer que celui-ci…

Il était de cordelettes nouées à douze branches ; au bas de chaque, était un nœud plus fort que les autres et de la grosseur d’un noyau de prune.

— Allons, la cavalcade !… la cavalcade ! dit-il à sa nièce.

Celle-ci, qui savait de quoi il était question, se met tout de suite à quatre pattes, les reins élevés le plus possible, en me disant de l’imiter ; je le fais. Clément se met à cheval sur mes reins, sa tête du côté de ma croupe ; Armande, la sienne présentée, se trouve en face de lui : le scélérat, nous voyant alors toutes les deux bien à sa portée, nous lance des coups furieux sur les charmes que nous lui offrons ; mais comme, par cette posture, nous ouvrons dans le plus grand écart possible cette délicate partie qui distingue notre sexe de celui des hommes, le barbare y dirige ses coups, les branches longues et flexibles du fouet dont il se sert, pénétrant dans l’intérieur avec bien plus de facilité que les brins de verges, y laissent des traces profondes de sa rage ; tantôt il frappe sur l’une, tantôt ses coups se lancent sur l’autre : aussi bon cavalier que fustigateur intrépide, il change plusieurs fois de monture ; nous sommes excédées, et les titillations de la douleur sont d’une telle violence qu’il n’est presque plus possible de les supporter.

— Levez-vous ! nous dit-il alors en reprenant les verges, oui, levez-vous et craignez-moi.

Ses yeux étincellent, il écume. Également menacées sur tout le corps, nous l’évitons…, nous courons comme des égarées dans toutes les parties de la chambre, il nous suit, frappant indifféremment et sur l’une et sur l’autre ; le scélérat nous met en sang ; il nous rencogne à la fin toutes deux dans la ruelle du lit. Les coups redoublent : la malheureuse Armande en reçoit un sur le sein qui la fait chanceler ; cette dernière horreur détermine l’extase, et pendant que mon dos en reçoit les effets cruels, mes reins s’inondent des preuves d’un délire dont les résultats sont si dangereux.

— Couchons-nous, me dit enfin Clément ; en voilà peut-être trop pour toi, Thérèse, et certainement pas assez pour moi ; on ne se lasse point de cette manie, quoiqu’elle ne soit qu’une très imparfaite image de ce qu’on voudrait réellement faire. Ah ! chère fille, tu ne sais pas jusqu’où nous entraîne cette dépravation, l’ivresse où elle nous jette, la commotion violente qui résulte, dans le fluide électrique, de l’irritation produite par la douleur sur l’objet qui sert nos passions ; comme on est chatouillé de ses maux ! Le désir de les accroître…, voilà l’écueil de cette fantaisie, je le sais, mais cet écueil est-il à craindre pour qui se moque de tout ?

Quoique l’esprit de Clément fût encore dans l’enthousiasme, voyant néanmoins ses sens plus calmes, j’osai, répondant à ce qu’il venait de dire, lui reprocher la dépravation de ses goûts ; et la manière dont ce libertin les justifia mérite, ce me semble, de trouver place dans les aveux que vous exigez de moi.

— La chose du monde la plus ridicule sans doute, ma chère Thérèse, me dit Clément, est de vouloir disputer sur les goûts de l’homme, les contrarier, les blâmer ou les punir, s’ils ne sont pas conformes soit aux lois du pays qu’on habite, soit aux conventions sociales. Eh quoi ! les hommes ne comprendront jamais qu’il n’est aucune sorte de goûts, quelque bizarres, quelque criminels même qu’on puisse les supposer, qui ne dépende de la sorte d’organisation que nous avons reçue de la nature ! Cela posé, je le demande, de quel droit un homme osera-t-il exiger d’un autre ou de réformer ses goûts, ou de les modeler sur l’ordre social ? De quel droit même les lois, qui ne sont faites que pour le bonheur de l’homme, oseront-elles sévir contre celui qui ne peut se corriger, ou qui n’y parviendrait qu’aux dépens de ce bonheur que doivent lui conserver les lois ? Mais désirât-on même de changer de goûts, le peut-on ? Est-il en nous de nous refaire ? Pouvons-nous devenir autres que nous sommes ? L’exigeriez-vous d’un homme contrefait, et cette inconformité de nos goûts est-elle autre chose au moral que ne l’est au physique l’imperfection de l’homme contrefait ?

Entrons dans quelques détails, j’y consens ; l’esprit que je te reconnais, Thérèse, te met à portée de les entendre. Deux irrégularités, je le vois, t’ont déjà frappée parmi nous : tu t’étonnes de la sensation piquante éprouvée par quelques-uns de nos confrères pour des choses vulgairement reconnues pour fétides ou impures, et tu te surprends de même que nos facultés voluptueuses puissent être ébranlées par des actions qui, selon toi, ne portent que l’emblème de la férocité. Analysons l’un et l’antre de ces goûts, et tâchons, s’il se peut, de te convaincre qu’il n’est rien au monde de plus simple que les plaisirs qui en résultent.

Il est, prétends-tu, singulier que des choses sales et crapuleuses puissent produire dans nos sens l’irritation essentielle au complément de leur délire ; mais avant que de s’étonner de cela, il faudrait sentir, chère Thérèse, que les objets n’ont de prix à nos yeux que celui qu’y met notre imagination ; il est donc très possible, d’après cette vérité constante, que non seulement les choses les plus bizarres, mais même les plus viles et les plus affreuses, puissent nous affecter très sensiblement. L’imagination de l’homme est une faculté de son esprit où vont, par l’organe des sens, se peindre, se modifier les objets, et se former ensuite ses pensées, en raison du premier aperçu de ces objets. Mais cette imagination, résultative elle-même de l’espèce d’organisation dont est doué l’homme, n’adopte les objets reçus que de telle ou telle manière, et ne crée ensuite les pensées que d’après les effets produits par le choc des objets aperçus : qu’une comparaison facilite à tes yeux ce que j’expose. N’as-tu pas vu, Thérèse, des miroirs de formes différentes ? Quelques-uns qui diminuent les objets, d’autres qui les grossissent ; ceux-ci qui les rendent affreux, ceux-là qui leur prêtent des charmes ? T’imagines-tu maintenant que si chacune de ces glaces unissait la faculté créatrice à la faculté objective, elle ne donnerait pas, du même homme qui se serait regardé dans elle, un portrait tout à fait différent ? et ce portrait ne serait-il pas en raison de la manière dont elle aurait perçu l’objet ? Si aux deux facultés que nous venons de prêter à cette glace, elle joignait maintenant celle de la sensibilité, n’aurait-elle pas pour cet homme, vu par elle de telle ou telle manière, l’espèce de sentiment qu’il lui serait possible de concevoir pour la sorte d’être qu’elle aurait aperçu ? La glace qui l’aurait vu beau, l’aimerait ; celle qui l’aurait vu affreux, le haïrait ; et ce serait pourtant toujours le même individu.

Telle est l’imagination de l’homme, Thérèse ; le même objet s’y représente sous autant de formes qu’elle a de différents modes, et d’après l’effet reçu de cette imagination par l’objet, quel qu’il soit, elle se détermine à l’aimer ou à le haïr. Si le choc de l’objet aperçu la frappe d’une manière agréable, elle l’aime, elle le préfère, bien que cet objet n’ait en lui aucun agrément réel ; et si cet objet, quoique d’un prix certain aux yeux d’un autre, n’a frappé l’imagination dont il s’agit que d’une manière désagréable, elle s’en éloignera, parce qu’aucun de nos sentiments ne se forme, ne se réalise qu’en raison du produit des différents objets sur l’imagination. Rien d’étonnant, d’après cela, que ce qui plaît vivement aux uns puisse déplaire aux autres, et, réversiblement, que la chose la plus extraordinaire trouve pourtant des sectateurs… L’homme contrefait trouve aussi des miroirs qui le rendent beau.

Or, si nous avouons que la jouissance des sens soit toujours dépendante de l’imagination, toujours réglée par l’imagination, il ne faudra plus s’étonner des variations nombreuses que l’imagination suggérera dans ces jouissances, de la multitude infinie de goûts et de passions différentes qu’enfanteront les différents écarts de cette imagination. Ces goûts, quoique luxurieux, ne devront pas frapper davantage que ceux d’un genre simple ; il n’y a aucune raison pour trouver une fantaisie de table moins extraordinaire qu’une fantaisie de lit ; et dans l’un ou l’autre genre, il n’est pas plus étonnant d’idolâtrer une chose que le commun des hommes trouve détestable, qu’il ne l’est d’en aimer une généralement reconnue pour bonne. L’unanimité prouve de ta conformité dans les organes, mais rien en faveur de la chose aimée. Les trois quarts de l’univers peuvent trouver délicieuse l’odeur d’une rose, sans que cela puisse servir de preuve, ni pour condamner le quart qui pourrait la trouver mauvaise, ni pour démontrer que cette odeur soit véritablement agréable.

Si donc il existe des êtres dans le monde dont les goûts choquent tous les préjugés admis, non seulement il ne faut point s’étonner d’eux, non seulement il ne faut ni les sermonner, ni les punir ; mais il faut les servir, les contenter, anéantir tous les freins qui les gênent, et leur donner, si vous voulez être juste, tous les moyens de se satisfaire sans risque ; parce qu’il n’a pas plus dépendu d’eux d’avoir ce goût bizarre, qu’il n’a dépendu de vous d’être spirituel ou bête, d’être bien fait ou d’être bossu. C’est dans le sein de la mère que se fabriquent les organes qui doivent nous rendre susceptibles de telle ou telle fantaisie ; les premiers objets présentés, les premiers discours entendus achèvent de déterminer le ressort ; les goûts se forment, et rien au monde ne peut plus les détruire. L’éducation a beau faire, elle ne change plus rien, et celui qui doit être un scélérat le devient tout aussi sûrement, quelque bonne que soit l’éducation qui lui a été donnée, que vole sûrement à la vertu celui dont les organes se trouvent disposés au bien, quoique l’instituteur l’ait manqué. Tous deux ont agi d’après leur organisation, d’après les impressions qu’ils avaient reçues de la nature, et l’un n’est pas plus digne de punition que l’autre ne l’est de récompense.

Ce qu’il y a de bien singulier, c’est que tant qu’il n’est question que de choses futiles, nous ne nous étonnons pas de la différence des goûts ; mais sitôt qu’il s’agit de la luxure, voilà tout en rumeur ; les femmes toujours surveillantes à leurs droits, les femmes que leur faiblesse et leur peu de valeur engagent à ne rien perdre, frémissent à chaque instant qu’on ne leur enlève quelque chose, et si malheureusement on met en usage dans la jouissance des procédés qui choquent leur culte, voilà des crimes dignes de l’échafaud. Et cependant quelle injustice ! Le plaisir des sens doit-il donc rendre un homme meilleur que les autres plaisirs de la vie ? Le temple de la génération, en un mot, doit-il mieux fixer nos penchants, plus sûrement éveiller nos désirs, que la partie du corps ou la plus contraire, ou la plus éloignée de lui, que l’émanation de ce corps ou la plus fétide, ou la plus dégoûtante ? Il ne doit pas, ce me semble, paraître plus étonnant de voir un homme porter la singularité dans les plaisirs du libertinage, qu’il ne doit l’être de la lui voir employer dans les autres fonctions de la vie ! Encore une fois, dans l’un et l’autre cas, sa singularité est le résultat de ses organes : est-ce sa faute si ce qui vous affecte est nul pour lui, ou s’il n’est ému que de ce qui vous répugne ? Quel est l’homme qui ne réformerait pas à l’instant ses goûts, ses affections, ses penchants sur le plan général, et qui n’aimerait pas mieux être comme tout le monde, que de se singulariser, s’il en était le maître ? Il y a l’intolérance la plus stupide et la plus barbare à vouloir sévir contre un tel homme ; il n’est pas plus coupable envers la société, quels que soient ses égarements, que ne l’est, comme je viens de le dire, celui qui serait venu au monde borgne ou boiteux. Et il est aussi injuste de punir ou de se moquer de celui-ci qu’il le serait d’affliger l’autre ou de le persifler. L’homme doué de goûts singuliers est un malade ; c’est, si vous le voulez, une femme à vapeurs hystériques. Nous est-il jamais venu dans l’idée de punir ou de contrarier l’un ou l’autre ? Soyons également justes pour l’homme dont les caprices nous surprennent ; parfaitement semblable au malade ou à la vaporeuse, il est comme eux à plaindre et non pas à blâmer. Telle est au moral l’excuse des gens dont il s’agit ; on la trouverait au physique avec la même facilité sans doute, et quand l’anatomie sera perfectionnée, on démontrera facilement, par elle, le rapport de l’organisation de l’homme aux goûts qui l’auront affecté. Pédants, bourreaux, guichetiers, législateurs, racaille tonsurée, que ferez-vous quand nous en serons là ? Que deviendront vos lois, votre morale, votre religion, vos potences, votre paradis, vos dieux, votre enfer, quand il sera démontré que tel ou tel cours de liqueurs, telle sorte de fibres, tel degré d’âcreté dans le sang ou dans les esprits animaux suffisent à faire d’un homme l’objet de vos peines ou de vos récompenses ? Poursuivons : les goûts cruels t’étonnent ?

Quel est l’objet de l’homme qui jouit ? N’est-il pas de donner à ses sens toute l’irritation dont ils sont susceptibles, afin d’arriver mieux et plus chaudement, au moyen de cela, à la dernière crise… crise précieuse qui caractérise la jouissance de bonne ou mauvaise, en raison du plus ou du moins d’activité dont s’est trouvée cette crise ? Or, n’est-ce pas un sophisme insoutenable que d’oser dire qu’il est nécessaire pour l’améliorer qu’elle soit partagée de la femme ? N’est-il donc pas visible que la femme ne peut rien partager avec nous sans nous prendre, et que tout ce qu’elle dérobe doit nécessairement être à nos dépens ? Et de quelle nécessité est-il donc, je le demande, qu’une femme jouisse quand nous jouissons ? Y a-t-il dans ce procédé un autre sentiment que l’orgueil qui puisse être flatté ? et ne retrouvez-vous pas d’une manière bien plus piquante la sensation de ce sentiment orgueilleux, en contraignant au contraire avec dureté cette femme à cesser de jouir, afin de vous faire jouir seul, afin que rien ne l’empêche de s’occuper de votre jouissance ? La tyrannie ne flatte-t-elle pas l’orgueil d’une manière bien plus vive que la bienfaisance ? Celui qui impose, en un mot, n’est-il pas le maître bien plus sûrement que celui qui partage ? Mais comment put-il venir dans la tête d’un homme raisonnable que la délicatesse eût quelque prix en jouissance ? Il est absurde de vouloir soutenir qu’elle y soit nécessaire ; elle n’ajoute jamais rien au plaisir des sens : je dis plus, elle y nuit ; c’est une chose très différente que d’aimer ou que de jouir ; la preuve en est qu’on aime tous les jours sans jouir, et qu’on jouit encore plus souvent sans aimer. Tout ce qu’on mêle de délicatesse dans les voluptés dont il s’agit ne peut être donné à la jouissance de la femme qu’aux dépens de celle de l’homme, et tant que celui-ci s’occupe de faire jouir, assurément il ne jouit pas, ou sa jouissance n’est plus qu’intellectuelle, c’est-à-dire chimérique et bien inférieure à celle des sens. Non, Thérèse, non, je ne cesserai de le répéter, il est parfaitement inutile qu’une jouissance soit partagée pour être vive ; et pour rendre cette sorte de plaisir aussi piquant qu’il est susceptible de l’être, il est au contraire très essentiel que l’homme ne jouisse qu’aux dépens de la femme, qu’il prenne d’elle (quelque sensation qu’elle en éprouve) tout ce qui peut donner de l’accroissement à la volupté dont il veut jouir, sans le plus léger égard aux effets qui peuvent en résulter pour la femme, car ces égards le troubleront : ou il voudra que la femme partage, alors il ne jouit plus, ou il craindra qu’elle ne souffre, et le voilà dérangé. Si l’égoïsme est la première loi de la nature, c’est bien sûrement plus qu’ailleurs dans les plaisirs de la lubricité que cette céleste mère désire qu’il soit notre seul mobile. C’est un très petit malheur que, pour l’accroissement de la volupté de l’homme, il lui faille ou négliger ou troubler celle de la femme ; car si ce trouble lui fait gagner quelque chose, ce que perd l’objet qui le sert ne le touche en rien ; il doit lui être indifférent que cet objet soit heureux ou malheureux, pourvu que lui soit délecté ; il n’y a véritablement aucune sorte de rapports entre cet objet et lui. Il serait donc fou de s’occuper des sensations de cet objet aux dépens des siennes ; absolument imbécile si, pour modifier ces sensations étrangères, il renonce à l’amélioration des siennes. Cela posé, si l’individu dont il est question est malheureusement organisé de manière à n’être ému qu’en produisant, dans l’objet qui lui sert, de douloureuses sensations, vous avouerez qu’il doit s’y livrer sans remords, puisqu’il est là pour jouir, abstraction faite de tout ce qui peut en résulter pour cet objet… Nous y reviendrons : continuons de marcher par ordre.

Les jouissances isolées ont donc des charmes, elles peuvent donc en avoir plus que toutes autres ; eh ! s’il n’en était pas ainsi, comment jouiraient tant de vieillards, tant de gens ou contrefaits ou pleins de défauts ? Ils sont bien sûrs qu’on ne les aime pas ; bien certains qu’il est impossible qu’on partage ce qu’ils éprouvent : en ont-ils moins de volupté ? Désirent-ils seulement l’illusion ? Entièrement égoïstes dans leurs plaisirs, vous ne les voyez occupés que d’en prendre, tout sacrifier pour en recevoir, et ne soupçonner jamais, dans l’objet qui leur sert, d’autres propriétés que des propriétés passives. Il n’est donc nullement nécessaire de donner des plaisirs pour en recevoir ; la situation heureuse ou malheureuse de la victime de notre débauche est donc absolument égale à la satisfaction de nos sens ; il n’est nullement question de l’état où peut être son cœur et son esprit ; cet objet peut indifféremment se plaire ou souffrir à ce que vous lui faites, vous aimer ou vous détester : toutes ces considérations sont nulles dès qu’il ne s’agit que des sens. Les femmes, j’en conviens, peuvent établir des maximes contraires ; mais les femmes, qui ne sont que les machines de la volupté, qui ne doivent en être que les plastrons, sont récusables toutes les fois qu’il faut établir un système réel sur cette sorte de plaisir. Y a-t-il un seul homme raisonnable qui soit envieux de faire partager sa jouissance à des filles de joie ? Et n’y a-t-il pas des millions d’hommes qui prennent pourtant de grands plaisirs avec ces créatures ? Ce sont donc autant d’individus persuadés de ce que j’établis, qui le mettent en pratique, sans s’en douter, et qui blâment ridiculement ceux qui légitiment leurs actions par de bons principes, et cela, parce que l’univers est plein de statues organisées qui vont, qui viennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais se rendre compte de rien.

Les plaisirs isolés, démontrés aussi délicieux que les autres, et beaucoup plus assurément, il devient donc tout simple, alors, que cette jouissance, prise indépendamment de l’objet qui nous sert, soit non seulement très éloignée de ce qui peut lui plaire, mais même se trouve contraire à ses plaisirs : je vais plus loin, elle peut devenir une douleur imposée, une vexation, un supplice, sans qu’il y ait rien d’extraordinaire, sans qu’il en résulte autre chose qu’un accroissement de plaisir bien plus sûr pour le despote qui tourmente ou qui vexe. Essayons de le démontrer.

L’émotion de la volupté n’est autre sur notre âme qu’une espèce de vibration produite, au moyen des secousses que l’imagination enflammée par le souvenir d’un objet lubrique fait éprouver à nos sens, ou au moyen de la présence de cet objet, ou mieux encore par l’irritation que ressent cet objet dans le genre qui nous émeut le plus fortement. Ainsi notre volupté, ce chatouillement inexprimable qui nous égare, qui nous transporte au plus haut point de bonheur où puisse arriver l’homme, ne s’allumera jamais que par deux causes : ou qu’en apercevant réellement ou fictivement dans l’objet qui nous sert l’espèce de beauté qui nous flatte le plus, ou qu’en voyant éprouver à cet objet la plus forte sensation possible. Or, il n’est aucune sorte de sensation qui soit plus vive que celle de la douleur ; ses impressions sont sûres, elles ne trompent point comme celles du plaisir, perpétuellement jouées par les femmes et presque jamais ressenties par elles ; que d’amour-propre d’ailleurs, que de jeunesse, de force, de santé ne faut-il pas pour être sûr de produire dans une femme cette douteuse et peu satisfaisante impression du plaisir ! Celle de la douleur, au contraire, n’exige pas la moindre chose : plus un homme a de défauts, plus il est vieux, moins il est aimable, mieux il réussira. A l’égard du but, il sera bien plus sûrement atteint, puisque nous établissons qu’on ne le touche, je veux dire qu’on n’irrite jamais mieux ses sens, que lorsqu’on a produit dans l’objet qui nous sert la plus grande impression possible, n’importe par quelle voie. Celui qui fera donc naître dans une femme l’impression la plus tumultueuse, celui qui bouleversera le mieux toute l’organisation de cette femme, aura décidément réussi à se procurer la plus grande dose de volupté possible, parce que le choc résultatif des impressions des autres sur nous, devant être en raison de l’impression produite, sera nécessairement plus actif, si cette impression des autres a été pénible, que si elle n’a été que douce ou moelleuse ; et d’après cela, le voluptueux égoïste qui est persuadé que ses plaisirs ne seront vifs qu’autant qu’ils seront entiers, imposera donc, quand il en sera le maître, la plus forte dose possible de douleur à l’objet qui lui sert, bien certain que ce qu’il retirera de volupté ne sera qu’en raison de la plus vive impression qu’il aura produite.

— Ces systèmes sont épouvantables, mon père, dis-je à Clément, ils conduisent à des goûts cruels, à des goûts horribles.

— Et qu’importe ? répondit le barbare ; encore une fois, sommes-nous les maîtres de nos goûts ? Ne devons-nous pas céder à l’empire de ceux que nous avons reçus de la nature, comme la tête orgueilleuse du chêne plie sous l’orage qui le ballotte ? Si la nature était offensée de ces goûts, elle ne nous les inspirerait pas ; il est impossible que nous puissions recevoir d’elle un sentiment fait pour l’outrager, et, dans cette extrême certitude, nous pouvons nous livrer à nos passions, de quelque genre, de quelque violence qu’elles puissent être, bien certains que tous les inconvénients qu’entraîne leur choc ne sont que des desseins de la nature dont nous sommes les organes involontaires. Et que nous font les suites de ces passions ? Lorsque l’on veut se délecter par une action quelconque, il ne s’agit nullement des suites.

— Je ne vous parle pas des suites, interrompis-je brusquement, il est question de la chose même ; assurément si vous êtes le plus fort, et que par d’atroces principes de cruauté vous n’aimiez â jouir que par la douleur, dans la vue d’augmenter vos sensations, vous arriverez insensiblement à les produire sur l’objet qui vous sert, au degré de violence capable de lui ravir le jour.

— Soit ; c’est-à-dire que par des goûts donnés par la nature, j’aurai servi les desseins de la nature qui, n’opérant ses créations que par des destructions, ne m’inspire jamais l’idée de celle-ci que quand elle a besoin des autres ; c’est-à-dire que d’une portion de matière oblongue j’en aurai formé trois ou quatre mille rondes ou carrées. Oh ! Thérèse, sont-ce là des crimes ? Peut-on nommer ainsi ce qui sert la nature ? L’homme a-t-il le pouvoir de commettre des crimes ? Et lorsque, préférant son bonheur à celui des autres, il renverse ou détruit tout ce qu’il trouve dans son passage, a-t-il fait autre chose que servir la nature dont les premières et les plus sûres inspirations lui dictent de se rendre heureux, n’importe aux dépens de qui ? Le système de l’amour du prochain est une chimère que nous devons au christianisme et non pas à la nature ; le sectateur du Nazaréen, tourmenté, malheureux et par conséquent dans l’état de faiblesse qui devait faire crier à la tolérance, à l’humanité, dut nécessairement établir ce rapport fabuleux d’un être à un autre ; il préservait sa vie en le faisant réussir. Mais le philosophe n’admet pas ces rapports gigantesques ; ne voyant, ne considérant que lui seul dans l’univers, c’est à lui seul qu’il rapporte tout. S’il ménage ou caresse un instant les autres, ce n’est jamais que relativement au profit qu’il croit en tirer. N’a-t-il plus besoin d’eux, prédomine-t-il par sa force ? il abjure alors à jamais tous ces beaux systèmes d’humanité et de bienfaisance auxquels il ne se soumettait que par politique ; il ne craint plus de rendre tout à lui, d’y ramener tout ce qui l’entoure, et quelque chose que puisse coûter ses jouissances aux autres, il les assouvit sans examen comme sans remords.

— Mais l’homme dont vous parlez est un monstre !

— L’homme dont je parle est celui de la nature.

— C’est une bête féroce !

— Eh bien, le tigre, le léopard dont cet homme est, si tu veux, l’image, n’est-il pas comme lui créé par la nature et créé pour remplir les intentions de la nature ? Le loup qui dévore l’agneau accomplit les vues de cette mère commune, comme le malfaiteur qui détruit l’objet de sa vengeance ou de sa lubricité.

— Oh ! vous aurez beau dire, mon père, je n’admettrai jamais cette lubricité destructive.

— Parce que tu crains d’en devenir l’objet : voilà l’égoïsme ; changeons de rôle et tu la concevras ; interroge l’agneau, il n’entendra pas non plus que le loup puisse le dévorer ; demande au loup à quoi sert l’agneau : « A me nourrir », répondra-t-il. Des loups qui mangent des agneaux, des agneaux dévorés par les loups, le fort qui sacrifie le faible, le faible la victime du fort, voilà la nature, voilà ses vues, voilà ses plans ; une action et une réaction perpétuelles, une foule de vices et de vertus, un parfait équilibre, en un mot, résultant de l’égalité du bien et du mal sur la terre ; équilibre essentiel au maintien des astres, à la végétation, et sans lequel tout serait à l’instant détruit. Ô Thérèse, elle serait bien étonnée, cette nature, si elle pouvait un instant raisonner avec nous, et que nous lui disions que ces crimes qui la servent, que ces forfaits qu’elle exige et qu’elle nous inspire, sont punis par des lois qu’on nous assure être l’image des siennes. Imbécile, nous répondrait-elle, dors, bois, mange et commets sans peur de tels crimes quand bon te semblera : toutes ces prétendues infamies me plaisent, et je les veux, puisque je te les inspire. Il t’appartient bien de régler ce qui m’irrite, ou ce qui me délecte ! Apprends que t u n’as rien dans toi qui ne m’appartienne, rien que je n’y aie placé par des raisons qu’il ne te convient pas de connaître ; que la plus abominable de tes actions n’est, comme la plus vertueuse d’un autre qu’une des manières de me servir. Ne te contiens donc point, nargue tes lois, tes conventions sociales et tes dieux ; n’écoute que moi seule, et crois que s’il existe un crime à mes regards, c’est l’opposition que tu mettrais à ce que je t’inspire par ta résistance ou par tes sophismes.

— Oh ! juste ciel, m’écriai-je, vous me faites frémir. S’il n’y avait pas des crimes contre la nature, d’où nous viendrait donc cette répugnance invincible que nous éprouvons pour de certains délits ?

— Cette répugnance n’est pas dictée par la nature, répondit vivement ce scélérat ; elle n’a sa source que dans le défaut d’habitude ; n’en est-il pas de même pour de certains mets ? Quoique excellents, n’y répugnons-nous pas seulement par défaut d’habitude ? oserait-on dire d’après cela que ces mets ne sont pas bons ? Tâchons de nous vaincre, et nous conviendrons bientôt de leur saveur ; nous répugnons aux médicaments, quoiqu’ils nous soient pourtant salutaires ; accoutumons-nous de même au mal, nous n’y trouverons bientôt plus que des charmes ; cette répugnance momentanée est bien plutôt une adresse, une coquetterie de la nature, qu’un avertissement que la chose l’outrage : elle nous prépare ainsi les plaisirs du triomphe ; elle en augmente ceux de l’action même : il y a mieux, Thérèse, il y a mieux ; c’est que, plus l’action nous semble épouvantable, plus elle contrarie nos usages et nos mœurs, plus elle brise de freins, plus elle choque toutes nos conventions sociales, plus elle blesse ce que nous croyons être les lois de la nature, et plus, au contraire, elle est utile à cette même nature. Ce n’est jamais que par les crimes qu’elle rentre dans les droits que la vertu lui ravit sans cesse. Si le crime est léger, en différant moins de la vertu, il établira plus lentement l’équilibre indispensable à la nature ; mais plus il est capital, plus il égalise les poids, plus il balance l’empire de la vertu, qui détruirait tout sans cela. Qu’il cesse donc de s’effrayer, celui qui médite un forfait, ou celui qui vient de le commettre : plus son crime aura d’étendue, mieux il aura servi la nature.

Ces épouvantables systèmes ramenèrent bientôt mes idées aux sentiments d’Omphale sur la manière dont nous sortirions de cette affreuse maison. Ce fut donc dès lors que j’adoptai les projets que vous me verrez exécuter dans la suite. Néanmoins, pour achever de m’éclaircir, je ne pus m’empêcher de faire encore quelques questions au Père Clément.

— Au moins, lui dis-je, vous ne gardez pas éternellement les malheureuses victimes de vos passions ? vous les renvoyez sans doute quand vous en êtes las ?

— Assurément, Thérèse, me répondit le moine, tu n’es entrée dans cette maison que pour en sortir, quand nous serons convenus tous les quatre de t’accorder ta retraite. Tu l’auras très certainement.

— Mais ne craignez-vous pas, continuai-je, que des filles plus jeunes et moins discrètes n’aillent quelquefois révéler ce qui s’est fait chez vous ?

— C’est impossible.

— Impossible ?

— Absolument.

— Pourriez-vous m’expliquer ?

— Non, c’est là notre secret ; mais tout ce dont je puis t’assurer, c’est que, discrète ou non, il te sera parfaitement impossible de jamais dire, quand tu seras hors d’ici, un seul mot de ce qui s’y fait. Aussi tu le vois, Thérèse, je ne te recommande aucune discrétion ; une politique contrainte n’enchaîne nullement mes désirs…

Et le moine s’endormit à ces mots. Dès cet instant il ne me fut plus possible de ne pas voir que les partis les plus violents se prenaient contre les malheureuses réformées et que cette terrible sécurité dont on se vantait n’était le fruit que de leur mort. Je ne m’affermis que mieux dans ma résolution ; nous en verrons bientôt l’effet.

Dès que Clément fut endormi, Armande s’approcha de moi.

— Il va se réveiller bientôt comme un furieux, me dit-elle ; la nature n’endort ses sens que pour leur prêter, après un peu de repos, une bien plus grande énergie ; encore une scène, et nous serons tranquilles jusqu’à demain.

— Mais toi, dis-je à ma compagne, que ne dors-tu quelques instants ?

— Le puis-je ? me répondit Armande, si je ne veillais pas debout autour de son lit, et que ma négligence fût aperçue, il serait homme à me poignarder.

— Oh, ciel ! dis-je, eh quoi ! même en dormant, ce scélérat veut que ce qui l’environne soit dans un état de souffrance ?

— Oui, me répondit ma compagne, c’est la barbarie de cette idée qui lui procure ce réveil furieux que tu vas lui voir ; il est sur cela comme ces écrivains pervers, dont la corruption est si dangereuse, si active, qu’ils n’ont pour but, en imprimant leurs affreux systèmes, que d’étendre au-delà de leur vie la somme de leurs crimes ; ils n’en peuvent plus faire, mais leurs maudits écrits en feront commettre, et cette douce idée qu’ils emportent au tombeau les console de l’obligation où les met la mort de renoncer au mal.

— Les monstres ! m’écriai-je.

Armande, qui était une créature fort douce, me baisa en versant quelques larmes, puis se remit à battre l’estrade autour du lit de ce roué.

Au bout de deux heures, le moine se réveilla effectivement, dans une prodigieuse agitation, et me prit avec tant de force que je crus qu’il allait m’étouffer ; sa respiration était vive et pressée ; ses yeux étincelaient, il prononçait des paroles sans suite qui n’étaient autres que des blasphèmes ou des mots de libertinage. Il appelle Armande, il lui demande des verges, et recommence à nous fustiger toutes deux, mais d’une manière encore plus vigoureuse qu’il ne l’avait fait avant de s’endormir. C’est par moi qu’il a l’air de vouloir terminer ; je jette les hauts cris ; pour abréger mes peines, Armande l’excite violemment, il s’égare, et le monstre, à la fin décidé par les plus violentes sensations, perd avec les flots embrasés de sa semence et son ardeur et ses désirs.

Tout fut calme le reste de la nuit. En se levant, le moine se contenta de nous toucher et de nous examiner toutes les deux ; et comme il allait dire sa messe, nous rentrâmes au sérail. La doyenne ne put s’empêcher de me désirer dans l’état d’inflammation où elle prétendait que je devais être ; anéantie comme je l’étais, pouvais-je me défendre ? Elle fit ce qu’elle voulut, assez pour me convaincre qu’une femme même, à pareille école, perdant bientôt toute la délicatesse et toute la retenue de son sexe, ne pouvait, à l’exemple de ses tyrans, devenir qu’obscène ou cruelle.

Deux nuits après, je couchai chez Jérôme ; je ne vous peindrai point ses horreurs, elles furent plus effrayantes encore. Quelle école, grand Dieu ! Enfin, au bout d’une semaine, toutes mes tournées furent faites. Alors Omphale me demanda s’il n’était pas vrai que, de tous, Clément fût celui dont j’eusse le plus à me plaindre.

— Hélas ! répondis-je, au milieu d’une foule d’horreurs et de saletés qui tantôt dégoûtent et tantôt révoltent, il est bien difficile que je prononce sur le plus odieux de ces scélérats ; je suis excédée de tous, et je voudrais déjà me voir dehors, quel que soit le destin qui m’attende.

— Il serait possible que tu fusses bientôt satisfaite, me répondit ma compagne ; nous touchons à l’époque de la fête : rarement cette circonstance a lieu sans leur rapporter des victimes ; ou ils séduisent des jeunes filles par le moyen de la confession, ou ils en escamotent, s’ils le peuvent ; autant de nouvelles recrues qui supposent toujours des réformes…

Elle arriva, cette fameuse fête… Pourrez-vous croire, madame, à quelle impiété monstrueuse se portèrent les moines à cet événement ? Ils imaginèrent qu’un miracle visible doublerait l’éclat de leur réputation ; en conséquence ils revêtirent Florette, la plus jeune des filles, de tous les ornements de la Vierge ; par des cordons qui ne se voyaient pas, ils la lièrent au mur de la niche, et lui ordonnèrent de lever tout à coup les bras avec componction vers le ciel, quand on y élèverait l’hostie. Comme cette petite créature était menacée des plus cruels châtiments si elle venait à dire un seul mot, ou à manquer son rôle, elle s’en tira à merveille, et la fraude eut tout le succès qu’on pouvait en attendre. Le peuple cria au miracle, laissa de riches offrandes à la Vierge, et s’en retourna plus convaincu que jamais de l’efficacité des grâces de cette mère céleste. Nos libertins voulurent, pour doubler leurs impiétés, que Florette parût aux orgies du soir dans les mêmes vêtements qui lui avaient attiré tant d’hommages, et chacun d’eux enflamma ses odieux désirs à la soumettre, sous ce costume, à l’irrégularité de ses caprices. Irrités de ce premier crime, les sacrilèges ne s’en tiennent point là : ils font mettre nue cette enfant, ils la couchent à plat ventre sur une grande table, ils allument des cierges, ils placent l’image de notre Sauveur au milieu des reins de la jeune fille et osent consommer sur ses fesses le plus redoutable de nos mystères. Je m’évanouis à ce spectacle horrible, il me fut impossible de le soutenir. Sévérino, me voyant en cet état, dit que pour m’y apprivoiser il fallait que je servisse d’autel à mon tour. On me saisit ; on me place au même lieu que Florette ; le sacrifice se consomme, et l’hostie… ce symbole sacré de notre auguste religion… Sévérino s’en saisit, il l’enfonce au local obscène de ses sodomites jouissances…, la foule avec injure…, la presse avec ignominie sous les coups redoublés de son dard monstrueux, et lance, en blasphémant, sur le corps même de son Sauveur, les flots impurs du torrent de sa lubricité !

On me retira sans mouvement de ses mains ; il fallut me porter dans ma chambre où je pleurai huit jours de suite le crime horrible auquel j’avais servi malgré moi. Ce souvenir brise encore mon âme, je n’y pense pas sans frémir… La religion est en moi l’effet du sentiment ; tout ce qui l’offense, ou l’outrage, fait jaillir le sang de mon cœur.

L’époque du renouvellement du mois allait arriver, lorsque Sévérino entre un matin, vers les neuf heures, dans notre chambre. Il paraissait très enflammé ; une sorte d’égarement se peignait dans ses yeux ; il nous examine, nous place tour à tour dans son attitude chérie, et s’arrête particulièrement à Omphale. Il reste plusieurs minutes à la contempler dans cette posture, il s’excite sourdement, il baise ce qu’on lui présente, fait voir qu’il est en état de consommer, et ne consomme rien. La faisant ensuite relever, il lance sur elle des regards où se peignent la rage et la méchanceté ; puis, lui appliquant à tour de reins un vigoureux coup de pied dans le bas-ventre, il l’envoie tomber à vingt pas de là.

— La société te réforme, catin, lui dit-il ; elle est lasse de toi ; sois prête à l’entrée de la nuit, je viendrai te chercher moi-même.

Et il sort. Dès qu’il est parti, Omphale se relève ; elle se jette en pleurs dans mes bras.

— Eh bien ! me dit-elle, à l’infamie, à la cruauté des préliminaires, peux-tu t’aveugler encore sur les suites ? Que vais-je devenir, grand Dieu !

— Tranquillise-toi, dis-je à cette malheureuse, je suis maintenant décidée à tout ; je n’attends que l’occasion ; peut-être se présentera-t-elle plus tôt que tu ne penses ; je divulguerai ces horreurs ; s’il est vrai que leurs procédés soient aussi cruels que nous avons lieu de le croire, tâche d’obtenir quelques délais, et je t’arracherai de leurs mains.

Dans le cas où Omphale serait relâchée, elle jura de même de me servir, et nous pleurâmes toutes deux. La journée se passa sans événements ; vers les cinq heures, Sévérino remonta lui-même.

— Allons, dit-il brusquement à Omphale, es-tu prête ?

— Oui, mon père, répondit-elle en sanglotant ; permettez que j’embrasse mes compagnes.

— Cela est inutile, dit le moine ; nous n’avons pas le temps de faire une scène de pleurs ; on nous attend, partons.

Alors elle demanda s’il fallait qu’elle emportât ses hardes.

— Non, dit le supérieur, tout n’est-il pas de la maison ? Vous n’avez plus besoin de cela.

Puis se reprenant, comme quelqu’un qui en a trop dit :

— Ces hardes vous deviennent inutiles, vous en ferez faire sur votre taille qui vous iront mieux ; contentez-vous donc d’emporter seulement ce que vous avez sur vous.

Je demandai au moine s’il voulait me permettre d’accompagner Omphale seulement jusqu’à la porte de la maison… Il me répondit par un regard qui me fit reculer d’effroi… Omphale sort, elle jette sur nous des yeux remplis d’inquiétude et de larmes, et dès qu’elle est dehors, je me précipite sur mon lit, au désespoir.

Accoutumées à ces événements, ou s’aveuglant sur leurs suites, mes compagnes y prirent moins de part que moi, et le supérieur rentra au bout d’une heure ; il venait prendre celles du souper. J’en étais ; il ne devait y avoir que quatre femmes, la fille de douze ans, celle de seize, celle de vingt-trois et moi. Tout se passa à peu près comme les autres jours ; je remarquai seulement que les filles de garde ne s’y trouvèrent pas, que les moines se parlèrent souvent à l’oreille, qu’ils burent beaucoup, qu’ils s’en tinrent à exciter violemment leurs désirs, sans jamais se permettre de les consommer, et qu’ils nous renvoyèrent de beaucoup meilleure heure, sans en garder aucune à coucher… Quelles inductions tirer de ces remarques ? Je les fis parce qu’on prend garde à tout dans de semblables circonstances, mais qu’augurer de là ? Ah ! ma perplexité était telle, qu’aucune idée ne se présentait à mon esprit qu’elle ne fût aussitôt combattue par une autre ; en me rappelant les propos de Clément je devais tout craindre sans doute ; et puis, l’espoir… ce trompeur espoir qui nous console, qui nous aveugle et nous fait ainsi presque autant de bien que de mal, l’espoir enfin venait me rassurer… Tant d’horreurs étaient si loin de moi, qu’il m’était impossible de les supposer ! Je me couchai dans ce terrible état ; tantôt persuadée qu’Omphale ne manquerait pas au serment ; convaincue l’instant d’après que les cruels moyens qu’on prendrait vis-à-vis d’elle lui ôteraient tout pouvoir de nous être utile. Et telle fut ma dernière opinion quand je vis finir le troisième jour sans avoir encore entendu parler de rien.

Le quatrième je me trouvais encore du souper ; il était nombreux et choisi. Ce jour-là, les huit plus belles femmes s’y trouvaient ; on m’avait fait la grâce de m’y comprendre ; les filles de garde y étaient aussi. Dès en entrant nous vîmes notre nouvelle compagne.

— Voilà celle que la société destine à remplacer Omphale, mesdemoiselles, nous dit Sévérino.

Et en disant cela, il arracha du buste de cette fille les mantelets, les gazes dont elle était couverte, et nous vîmes une jeune personne de quinze ans, de la figure la plus agréable et la plus délicate : elle leva ses beaux veux avec grâce sur chacune de nous ; ils étaient encore humides de larmes, mais de l’intérêt le plus vif ; sa taille était souple et légère, sa peau d’une blancheur éblouissante, les plus beaux cheveux du monde, et quelque close de si séduisant dans l’ensemble, qu’il était impossible de la voir sans se sentir involontairement entraîné vers elle. On la nommait Octavie ; nous sûmes bientôt qu’elle était fille de la première qualité, née à Paris et sortant du couvent pour venir épouser le comte de *** : elle avait été enlevée dans sa voiture avec deux gouvernantes et trois laquais ; elle ignorait. ce qu’était devenue sa suite ; on l’avait prise seule vers l’entrée de la nuit, et, après lui avoir bandé les yeux, on l’avait conduite où nous la voyions sans qu’il lui fût devenu possible d’en savoir davantage.

Personne ne lui avait encore dit un mot. Nos quatre libertins, un instant en extase devant autant de charmes, n’eurent la force que de les admirer. L’empire de la beauté contraint au respect ; le scélérat le plus corrompu lui rend malgré son cœur une espèce de culte qu’il n’enfreint jamais sans remords ; mais des monstres tels que ceux auxquels nous avions affaire languissent peu sous de tels freins.

— Allons, bel enfant, dit le supérieur en l’attirant avec impudence vers le fauteuil sur lequel il était assis, allons, faites-nous voir si le reste de vos charmes répond à ceux que la nature a placés avec tant de profusion sur votre physionomie.

Et comme cette belle fille se troublait, comme elle rougissait, et qu’elle cherchait à s’éloigner, Sévérino, la saisissant brusquement au travers du corps :

— Comprenez, lui dit-il, petite Agnès, comprenez donc que ce qu’on veut vous dire est de vous mettre à l’instant toute nue.

Et le libertin, à ces mots, lui glisse une main sous les jupes en la contenant de l’autre ; Clément s’approche, il relève jusqu’au-dessus des reins les vêtements d’Octavie, et expose, au moyen de cette manœuvre, les attraits les plus doux, les plus appétissants qu’il soit possible de voir ; Sévérino, qui touche, mais qui n’aperçoit pas, se courbe pour regarder, et les voilà tous quatre à convenir qu’ils n’ont jamais rien vu d’aussi beau. Cependant la modeste Octavie, peu faite à de pareils outrages, répand des larmes et se défend.

— Déshabillons, déshabillons, dit Antonin, on ne peut rien voir comme cela.

Il aide à Sévérino, et dans l’instant les attraits de la jeune fille paraissent à nos yeux, sans voile. Il n’y eut jamais sans doute une peau plus blanche, jamais des formes plus heureuses… Dieu, quel crime !… Tant de beautés, tant de fraîcheur, tant d’innocence et de délicatesse devaient-elles devenir la proie de ces barbares ! Octavie, honteuse, ne sait où fuir pour dérober ses charmes, partout elle ne trouve que des yeux qui les dévorent, que des mains brutales qui les fouillent ; le cercle se forme autour d’elle, et, ainsi que je l’avais fait, elle le parcourt en tous les sens. Le brutal Antonin n’a pas la force de résister ; un cruel attentat détermine l’hommage, et l’encens fume aux pieds du dieu. Jérôme la compare à notre jeune camarade de seize ans, la plus jolie du sérail sans doute ; il place auprès l’un de l’autre ; les deux autels de son culte.

— Ah ! que de blancheur et de grâces ! dit-il, en touchant Octavie, mais que de gentillesse et de fraîcheur se trouvent également dans celle-ci ! En vérité, poursuit le moine en feu, je suis incertain.

Puis, imprimant sa bouche sur les attraits que ses yeux confrontent :

— Octavie, s’écria-t-il, tu auras la pomme ; il ne tient qu’à toi, donne-moi le fruit précieux de cet arbre adoré de mon cœur… Oh ! oui, oui, donne-m’en l’une ou l’autre, et j’assure à jamais le prix de la beauté à qui m’aura servi plus tôt.

Sévérino voit qu’il est temps de songer à des choses plus sérieuses : absolument hors d’état d’attendre, il s’empare de cette infortunée, il la place suivant ses désirs ; ne s’en rapportant pas encore assez à ses soins, il appelle Clément à son aide. Octavie pleure et n’est pas entendue ; le feu brille dans les regards du moine impudique, maître de la place, on dirait qu’il n’en considère les avenues que pour l’attaquer plus sûrement ; aucune ruse, aucun préparatif ne s’emploient ; cueillerait-il les roses avec tant de charmes, s’il en écartait les épines ? Quelque énorme disproportion qui se trouve entre la conquête et l’assaillant, celui-ci n’entreprend pas moins le combat ; un cri perçant annonce la victoire, mais rien n’attendrit l’ennemi ; plus la captive implore sa grâce, plus on la presse avec vigueur, et la malheureuse a beau se débattre, elle est bientôt sacrifiée.

— Jamais laurier ne fut plus difficile, dit Sévérino en se retirant ; j’ai cru que pour la première fois de ma vie j’échouerais près du port… Ah ! que d’étroit et que de chaleur ! c’est le Ganymède des dieux.

— Il faut que je la ramène au sexe que tu viens de souiller, dit Antonin, la saisissant de là, et sans vouloir la laisser relever : il est plus d’une brèche au rempart, dit-il.

Et s’approchant avec fierté, en un instant il est au sanctuaire. De nouveaux cris se font entendre.

— Dieu soit loué ! dit le malhonnête homme, j’aurais douté de mes succès sans les gémissements de la victime, mais mon triomphe est assuré, car voilà du sang et des pleurs.

— En vérité, dit Clément, s’avançant les verges en main, je ne dérangerai pas non plus cette douce attitude, elle favorise trop mes désirs.

La fille de garde de Jérôme et celle de trente ans contenaient Octavie : Clément considère, il touche ; la jeune fille effrayée l’implore et ne l’attendrit pas.

— Oh ! mes amis, dit le moine exalté, comment ne pas fustiger l’écolière qui nous montre un aussi beau cul ?

L’air retentit aussitôt du sifflement des verges et du bruit sourd de leurs cinglons sur ces belles chairs ; les cris d’Octavie s’y mêlent, les blasphèmes du moine y répondent : quelle scène pour ces libertins livrés, au milieu de nous toutes, à mille obscénités ! Ils l’applaudissent, ils l’encouragent ; cependant la peau d’Octavie change de couleur, les teintes de l’incarnat le plus vif se joignent à l’éclat des lis ; mais ce qui divertirait peut-être un instant l’Amour, si la modération dirigeait le sacrifice, devient à force de rigueur un crime affreux envers ses lois ; rien n’arrête le perfide moine ; plus la jeune élève se plaint, plus éclate la sévérité du régent ; depuis le milieu des reins jusqu’au bas des cuisses, tout est traité de la même manière, et c’est enfin sur les vestiges sanglants de ses plaisirs que le perfide apaise ses feux.

— Je serai moins sauvage que tout cela, dit Jérôme en prenant la belle, et s’adaptant à ses lèvres de corail : voilà le temple où je vais sacrifier… et dans cette bouche enchanteresse…

Je me tais… C’est le reptile impur flétrissant une rose, ma comparaison vous dit tout.

Le reste de la soirée devint semblable à tout ce que vous savez, si ce n’est que la beauté, l’âge touchant de cette jeune fille, enflammant encore mieux ces scélérats, toutes leurs infamies redoublèrent, et la satiété bien plus que la commisération, en renvoyant cette malheureuse dans sa chambre, lui rendit au moins pour quelques heures le calme dont elle avait besoin.

J’aurais bien désiré pouvoir la consoler cette première nuit, mais obligée de la passer avec Sévérino, c’eût été moi-même au contraire qui me fusse trouvée dans le cas d’avoir grand besoin de secours. J’avais eu le malheur, non pas de plaire, le mot ne serait pas convenable, mais d’exciter plus vivement qu’une autre les infâmes désirs de ce sodomite ; il me désirait maintenant presque toutes les nuits ; épuisé de celle-ci, il eut besoin de recherches ; craignant sans doute de ne pas me faire encore assez de mal avec le glaive affreux dont il était doué, il imagina cette fois de me perforer avec un de ces meubles de religieuses que la décence ne permet pas de nommer et qui était d’une grosseur démesurée ; il fallut se prêter à tout. Lui-même faisait pénétrer l’arme en son temple chéri ; à force de secousses elle entra fort avant ; je jette des cris : le moine s’en amuse ; après quelques allées et venues, tout à coup il retire l’instrument avec violence et s’engloutit lui-même au gouffre qu’il vient d’entrouvrir… Quel caprice ! N’est-ce pas là positivement le contraire de tout ce que les hommes peuvent désirer ? Mais qui peut définir l’âme d’un libertin ? Il y a longtemps que l’on sait que c’est là l’énigme de la nature : elle ne nous en a pas encore donné le mot.

Le matin, se trouvant un peu rafraîchi, il voulut essayer d’un autre supplice, il me fit voir une machine encore bien plus grosse : celle-ci était creuse et garnie d’un piston lançant l’eau avec une incroyable roideur par une ouverture qui donnait au jet plus de trois pouces de circonférence ; cet énorme instrument en avait lui-même neuf de tour sur douze de long. Sévérino le fit remplir d’eau très chaude et voulut me l’enfoncer par-devant ; effrayée d’un pareil projet, je me jette à ses genoux pour lui demander grâce, mais il est dans une de ces maudites situations où la pitié ne s’entend plus, où les passions, bien plus éloquentes, mettent à sa place, en l’étouffant, une cruauté souvent bien dangereuse. Le moine me menace de toute sa colère si je ne me prête pas ; il faut obéir. La perfide machine pénétra des deux tiers, et le déchirement qu’elle m’occasionne joint à l’extrême chaleur dont elle est, sont prêts à m’ôter l’usage de mes sens ; pendant ce temps, le supérieur, ne cessant d’invectiver les parties qu’il moleste, se fait exciter par sa suivante ; après un quart d’heure de ce frottement qui me lacère, il lâche le piston qui fait jaillir l’eau brûlante au plus profond de la matrice… Je m’évanouis. Sévérino s’extasiait… Il était dans un délire au moins égal à ma douleur.

— Ce n’est rien que cela, dit le traître, quand j’eus repris mes sens, nous traitons ces attraits-là bien plus durement quelquefois ici… Une salade d’épines, morbleu ! bien poivrée, bien vinaigrée, enfoncée dedans avec la pointe d’un couteau, voilà ce qui leur convient pour les ragaillardir ; à la première faute que tu feras, je t’y condamne, dit le scélérat en maniant encore l’objet unique de son culte.

Mais deux ou trois hommages, après les débauches de la veille, l’avaient mis sur les dents : je fus congédiée.

Je retrouvai, en rentrant, ma nouvelle compagne dans les pleurs ; je fis ce que je pus pour la calmer, mais il n’est pas aisé de prendre facilement son parti sur un changement de situation aussi affreux ; nette jeune fille avait d’ailleurs un grand fond de religion, de vertu et de sensibilité ; son état ne lui en parut que plus terrible. Omphale avait eu raison de me dire que l’ancienneté n’influait en rien sur les réformes ; que simplement dictées par la fantaisie des moines, ou par leur crainte de quelques recherches ultérieures, on pouvait la subir au bout de huit jours comme au bout de vingt ans. Il n’y avait pas quatre mois qu’octavie était avec nous, quand Jérôme vint lui annoncer son départ ; quoique ce fût lui qui eût le plus joui d’elle pendant son séjour au couvent, qui eût pu la chérir et la rechercher davantage, la pauvre enfant partit, nous faisant les mêmes promesses qu’Omphale ; elle les tint tout aussi peu.

Je ne m’occupai plus, dès lors, que du projet que j’avais conçu depuis le départ d’Omphale ; décidée à tout pour fuir ce repaire sauvage, rien ne m’effraya pour y réussir. Que pouvais-je appréhender en exécutant ce dessein ? La mort. Et de quoi étais-je sûre en restant ? De la mort. Et en réussissant, je me sauvais. Il n’y avait donc point à balancer, mais il fallait, avant cette entreprise, que les funestes exemples du vice récompensé se reproduisissent encore sous mes yeux ; il était écrit sur le grand livre des destins, sur ce livre obscur dont nul mortel n’a l’intelligence, il y était gravé, dis-je, que tous ceux qui m’avaient tourmentée, humiliée, tenue dans les fers, recevraient sans cesse à mes regards le prix de leurs forfaits, comme si la providence eût pris à tâche de me montrer l’inutilité de la vertu… Funestes leçons qui ne me corrigèrent pourtant point, et qui, dussé-je échapper encore au glaive suspendu sur ma tête, ne m’empêcheront pas d’être toujours l’esclave de cette divinité de mon cœur.

Un matin, sans que nous nous y attendissions, Antonin parut dans notre chambre et nous annonça que le Révérend Père Sévérino, parent et protégé du pape, venait d’être nommé par Sa Sainteté général de l’ordre des Bénédictins. Dès le jour suivant, ce religieux partit effectivement sans nous voir : on en attendait, nous dit-on, un autre bien supérieur pour la débauche à tous ceux qui restaient ; nouveaux motifs de presser mes démarches.

Le lendemain du départ de Sévérino, les moines s’étaient décidés à réformer encore une de mes compagnes ; je choisis pour mon évasion le jour même où l’on vint annoncer l’arrêt de cette misérable, afin que les moines plus occupés prissent à moi moins d’attention.

Nous étions au commencement du printemps ; la longueur des nuits favorisait encore un peu mes démarches. Depuis deux mois je les préparais sans qu’on s’en fût douté ; je sciais peu à peu, avec un mauvais ciseau que j’avais trouvé, les grilles de mon cabinet ; déjà ma tête y passait aisément, et, des linges qui me servaient, j’avais composé une corde plus que suffisante à franchir les vingt ou vingt-cinq pieds d’élévation qu’Omphale m’avait dit qu’avait le bâtiment. Lorsqu’on avait pris mes hardes, j’avais eu soin, comme je vous l’ai dit, d’en retirer ma petite fortune se montant à près de six louis, je l’avais toujours soigneusement cachée ; en partant je la remis dans mes cheveux, et presque toute notre chambre se trouvant du souper ce soir-là, seule avec une de mes compagnes qui se coucha dès que les autres furent descendues, je passai dans mon cabinet ; là, dégageant le trou que j’avais soin de boucher tous les jours, je liai ma corde à l’un des barreaux qui n’était point endommagé, puis me laissant glisser par ce moyen, j’eus bientôt touché terre. Ce n’était pas ce qui m’avait embarrassée : les six enceintes de murs ou de haies vives, dont m’avait parlé ma compagne, m’intriguaient bien différemment.

Une fois là, je reconnus que chaque espace ou allée circulaire laissé d’une haie à l’autre n’avait pas plus de huit pieds de large, et c’est cette proximité qui faisait imaginer au coup d’œil que tout ce qui se trouvait dans cette partie n’était qu’un massif de bois. La nuit était fort sombre ; en tournant cette première allée circulaire pour reconnaître si je ne trouverais pas d’ouverture à la haie, je passai au-dessous de la salle des soupers. On n’y était plus ; mon inquiétude en redoubla ; je continuai pourtant mes recherches : je parvins ainsi à la hauteur de la fenêtre de la grande salle souterraine qui se trouvait au-dessous de celle des orgies ordinaires. J’y aperçus beaucoup de lumière, je fus assez hardie pour m’en approcher ; par ma position je plongeais. Ma malheureuse compagne était étendue sur un chevalet, les cheveux épars et destinée sans doute à quelque effrayant supplice où elle allait trouver, pour liberté, l’éternelle fin de ses malheurs… Je frémis, mais ce que mes regards achevèrent de surprendre m’étonna bientôt davantage : Omphale, ou n’avait pas tout su, ou n’avait pas tout dit ; j’aperçus quatre filles nues dans ce souterrain, qui me parurent fort belles et fort jeunes, et qui certainement n’étaient pas des nôtres ; il y avait donc dans cet affreux asile d’autres victimes de la lubricité de ces monstres… d’autres malheureuses inconnues de nous… Je me hâtai de fuir, et continuai de tourner jusqu’à ce que je fusse à l’opposé du souterrain : n’ayant pas encore trouvé de brèche, je résolus d’en faire une ; je m’étais, sans qu’on s’en fût aperçu, munie d’un long couteau ; je travaillai ; malgré mes gants, mes mains furent bientôt déchirées ; rien ne m’arrêta ; la haie avait plus de deux pieds d’épaisseur, je l’entrouvris, et me voilà dans la seconde allée ; là, je fus étonnée de ne sentir à mes pieds qu’une terre molle et flexible dans laquelle j’enfonçais jusqu’à la cheville : plus j’avançais dans ces taillis fourrés, plus l’obscurité devenait profonde. Curieuse de savoir d’où provenait le changement du sol, je tâte avec mes mains… Ô juste ciel ! je saisis la tête d’un cadavre ! Grand Dieu ! pensai-je épouvantée, tel est ici sans doute, on me l’avait bien dit, le cimetière où ces bourreaux jettent leurs victimes ; à peine prennent-ils le soin de les couvrir de terre !… Ce crâne est peut-être celui de ma chère Omphale, ou celui de cette malheureuse Octavie, si belle, si douce, si bonne, et qui n’a paru sur la terre que comme les roses dont ses attraits étaient l’image ! Moi-même, hélas ! c’eût été là ma place, pourquoi ne pas subir mon sort ! Que gagnerai-je à aller chercher de nouveaux revers ? N’y ai-je pas commis assez de mal ? n’y suis-je pas devenue le motif d’un assez grand nombre de crimes ? Ah ! remplissons ma destinée ! Ô terre, entrouvre-toi pour m’engloutir ! C’est bien quand on est aussi délaissée, aussi pauvre, aussi abandonnée que moi, qu’il faut se donner tant de peines pour végéter quelques instants de plus parmi des monstres !… Mais non, je dois venger la Vertu dans les fers… Elle l’attend de mon courage… Ne nous laissons point abattre… avançons : il est essentiel que l’univers soit débarrassé de scélérats aussi dangereux que ceux-ci. Dois-je craindre de perdre trois ou quatre hommes pour sauver des millions d’individus que leur politique ou leur férocité sacrifie ?

Je perce donc la haie où je me trouve ; celle-ci était plus épaisse que l’autre : plus j’avançais, plus je les trouvais fortes. Le trou se fait pourtant, mais un sol ferme au-delà… plus rien qui m’annonçât les mêmes horreurs que je venais de rencontrer ; je parviens ainsi au bord du fossé sans avoir trouvé la muraille que m’avait annoncée Omphale ; il n’y en avait sûrement point, et il est vraisemblable que les moines ne le disaient que pour nous effrayer davantage. Moins enfermée au-delà de cette sextuple enceinte, je distinguai mieux les objets ; l’église et le corps de logis qui s’y trouvait adossé se présentèrent aussitôt à mes regards ; le fossé bordait l’un et l’autre ; je me gardai bien de chercher à le franchir de ce côté ; je longeai les bords, et me voyant enfin en face d’une des routes de la forêt, je résolus de le traverser là et de me jeter dans cette route quand j’aurais remonté l’autre bord. Ce fossé était très profond, mais sec, pour mon bonheur ; comme le revêtissement était de brique, il n’y avait nul moyen d’y glisser, je me précipitai donc : un peu étourdie de ma chute, je fus quelques instants avant de me relever… Je poursuis, j’atteins l’autre bord sans obstacle, mais comment le gravir ? A force de chercher un endroit commode, j’en trouve un à, la fin où quelques briques démolies me donnaient à la fois et la facilité de me servir des autres comme d’échelons, et celle d’enfoncer, pour me soutenir, la pointe de mon pied dans la terre ; j’étais déjà presque sur la crête, lorsque tout s’éboulant par mon poids, je retombai dans le fossé sous les débris que j’avais entraînés ; je me crus morte ; cette chute-ci, faite involontairement, avait été plus rude que l’autre ; j’étais d’ailleurs entièrement couverte des matériaux qui m’avaient suivie ; quelques-uns m’ayant frappé la tête, je me trouvais toute fracassée… « Ô Dieu ! me dis-je au désespoir, n’allons pas plus avant ; restons là ; c’est un avertissement du ciel ; il ne veut pas que je poursuive : mes idées me trompent sans doute ; le mal est peut-être utile sur la terre, et quand la main de Dieu le désire, peut-être est-ce un tort de s’y opposer ! » Mais, bientôt révoltée d’un système trop malheureux fruit de la corruption qui m’avait entourée, je me débarrasse des débris dont je suis couverte, et trouvant plus d’aisance à remonter par la brèche que je viens de faire, à cause des nouveaux trous qui s’y sont formés, j’essaie encore, je m’encourage, je me trouve en un instant sur la crête. Tout cela m’avait écartée du sentier que j’avais aperçu, mais l’ayant bien remarqué, je le regagne et me mets à fuir à grands pas. Avant la fin du jour, je me trouvai hors de la forêt, et bientôt sur ce monticule duquel, il y avait six mois, j’avais, lueur mou malheur, aperçu cet affreux couvent. Je m’y repose quelques minutes, j’étais en nage ; mon premier soin est de me précipiter à genoux et de demander à Dieu de nouveaux pardons des fautes involontaires que j’avais commises dans ce réceptacle odieux du crime et de l’impureté ; des larmes de regrets coulèrent bientôt de mes yeux. « Hélas ! me dis-je, j’étais bien moins criminelle, quand je quittai, l’année dernière, ce même sentier, guidée par un principe de dévotion si funestement trompé ! Ô Dieu ! dans quel état puis-je me contempler maintenant ! » Ces funestes réflexions un peu calmées par le plaisir de me voir libre, je poursuivis ma route vers Dijon, m’imaginant que ce ne pouvait être que dans cette capitale où mes plaintes devaient être légitimement reçues…


Ici Mme de Lorsange voulut engager Thérèse à reprendre haleine, au moins quelques minutes ; elle en avait besoin ; la chaleur qu’elle mettait à sa narration, les plaies que ces funestes récits rouvraient dans son âme, tout enfin l’obligeait à quelques moments de trêve. M. de Corville fit apporter des rafraîchissements, et après un peu de repos, notre héroïne poursuivit, comme on va le voir, le détail de ses déplorables aventures.



a. Siècles à venir ! Vous ne verrez plus ce comble d’horreurs et d’infamie.
b. Le marquis de Bièvre en fit-il jamais un qui lui valut celui du Nazaréen à son disciple : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » ? Et qu’on vienne nous dire que les calembours sont de notre siècle !
c. Voyez un petit ouvrage intitulé : Les Jésuites en belle humeur.
d. Voyez l’Histoire de Bretagne, par dom Lobineau.

Dédicace Sade  —  Justine ou les Malheurs de la vertu Deuxième partie