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[modifier] Acte II
[modifier] Scène première
FONTIGNAC, BLAISE, SPINETTE
Ils entrent comme se caressant.
FONTIGNAC, à Blaise.
Viens donc, qué je t'embrasse encore, mon cher ami, mon intimé Blaise. Jé suis pressé d'une réconnaissance qui duréra tout autant qué moi : en un mot ; jé té dois ma raison et lé rétour dé ma figure.
SPINETTE
Pour moi, Fontignac, je ne te haïssais pas : mais j'avoue qu'aujourd'hui mon cœur est bien disposé pour toi ; je te dois autant que tu dois à Blaise.
FONTIGNAC
Les biens mé pleuvent donc dé tous côtés.
BLAISE
Pargué ! j'ons bian de la satisfaction de tout ça : j'ons guari Monsieu de Fontignac, et pis Monsieu de Fontignac vous a guarie ; et par ainsi, de guarison en guarison, je me porte bian, il se porte bian, vous vous portez bian : et velà trois malades qui sont devenus médecins ; car vous êtes itou médeceine envars les autres, Mademoiselle Spinette.
SPINETTE
Hélas ! je ne demande pas mieux que de leur rendre service.
FONTIGNAC
Ah ! jé lé crois ; chez quiconque a dé la raison, lé prochain affligé n'a qué faire dé récommandation.
BLAISE
Ça est admirable ! Comme on deviant honnêtes gens avec cette raison !
FONTIGNAC
Jé mé sens une douceur, uné suavité dans l'âmé.
BLAISE
Et la mienne est si bian reposée !
SPINETTE
La raison est un si grand trésor.
BLAISE
Morgué ! ne le pardez pas, vous ; ça est bian casuel1 entre les mains d'une fille.
SPINETTE
Je vous suis bien obligée de l'avertissement.
BLAISE
Alle me charme, Monsieu de Fontignac ; alle a de la modestie, alle est aussi raisonnable que nous autres hommes.
FONTIGNAC
Jé m'estimérais bien fortuné dé l'être autant qu'elle.
BLAISE
Encore ? un Gascon modeste ! oh ! queu convarsion ! Allons, ou êtes purgé à fond.
[modifier] Scène II
MÉGISTE, FONTIGNAC, BLAISE, SPINETTE, LE MÉDECIN
MÉGISTE
Messieurs, voilà un de vos camarades qui m'a demandé en grâce de vous l'amener pour vous voir.
BLAISE
Eh ! où est-il donc ?
FONTIGNAC
Jé né l'aperçois pas non plus.
LE MÉDECIN
Me voilà.
BLAISE
Ah ! je voyais queuque chose qui se remuait là ; mais je ne savais pas ce que c'était. Je pense que c'est noute médecin ?
LE MÉDECIN
Lui-même.
SPINETTE
Allons ! mes amis, il faut tâcher de le tirer d'affaire.
LE MÉDECIN
Eh ! Mademoiselle, je ne demande pas mieux ; car en vérité, c'est quelque chose de bien affreux que de rester comme je suis, moi qui ai du bien, qui suis riche et estimé dans mon pays.
FONTIGNAC
Né comptez pas l'estimé dé ces fous.
LE MÉDECIN
Mais faudra-t-il que je demeure éloigné de chez moi, pauvre, et sans avoir de quoi vivre ?
BLAISE
Taisez-vous donc, gourmand. Est-ce que la pitance vous manque ici ?
LE MÉDECIN
Non ; mais mon bien, que deviendra-t-il ?
BLAISE
Queu pauvreté avec son bian ! c'est comme un enfant qui crie après sa poupée. Tenez, un pourpoint, des vivres et de la raison, quand un homme a ça, le velà garni pour son été et pour son hivar ; le voilà fourré comme un manchon. Vous varrez, vous varrez.
SPINETTE
Dites-lui ce qu'il faut qu'il fasse pour redevenir comme il était.
BLAISE
Voulez-vous que ce soit moi qui le traite ?
FONTIGNAC
Sans douté ; l'honnur vous appartient ; vous êtes lé doyen dé tous.
BLAISE
Eh ! morgué, pus d'honneur, je n'en voulons pus tâter ; et je sais bian que je ne sis qu'un pauvre réchappé des Petites-Maisons.
FONTIGNAC
Rémettons donc cet estropié d'esprit entré les mains dé Madémoisellé Spinetté.
SPINETTE
Moi, Messieurs ! c'est à moi à me taire où vous êtes.
LE MÉDECIN
Eh ! mes amis, voilà des compliments bien longs pour un homme qui souffre.
BLAISE
Oh dame, il faut que l'humilité marche entre nous ; je nous mettons bas pour rester haut. Ça vous passe, mon mignon ; et j'allons, pisque ma compagnée l'ordonne, vous apprenre à devenir grand garçon, et le tu autem2 de voute petitesse : mais je vas être brutal, je vous en avartis ; faut que j'assomme voute rapetissement avec des injures : demandez putôt aux camarades.
FONTIGNAC
Oui, votre santé en dépend.
LE MÉDECIN
Quoi ! tout votre secret est de me dire des injures ? Je n'en veux point.
BLAISE
Oh bian ! gardez donc vos quatre pattes.
SPINETTE
Mais essayez, petit homme, essayez.
LE MÉDECIN
Des injures à un docteur de la Faculté !
BLAISE
Il n'y a ni docteur ni doctraine ; quand vous seriez apothicaire.
LE MÉDECIN
Voyons donc ce que c'est.
FONTIGNAC
Bon, jé vous félicité du parti qué vous prénez. Madémoisellé Spinetté, laissons faire maître Blaisé, et l'écoutons.
BLAISE
Premièrement, faut commencer par vous dire qu'ou êtes un sot d'être médecin.
LE MÉDECIN
Voilà un paysan bien hardi.
BLAISE
Hardi ! je ne sis pas entre vos mains. Dites-moi, sans vous fâcher, étiez-vous en ménage, aviez-vous femme là-bas ?
LE MÉDECIN
Non, je suis veuf ; ma femme est morte à vingt-cinq ans d'une fluxion de poitrine.
BLAISE
Maugré la doctraine de la Faculté ?
LE MÉDECIN
Il ne me fut pas possible de la réchapper.
BLAISE
Avez-vous des enfants ?
LE MÉDECIN
Non.
BLAISE
Ni en bien ni en mal ?
LE MÉDECIN
Non, vous dis-je. J'en avais trois ; et ils sont morts de la petite vérole, il y a quatre ans.
BLAISE
Peste soit du docteur ! Eh ! de quoi guarissiez-vous donc le monde ?
LE MÉDECIN
Vous avez beau dire, j'étais plus couru qu'un autre.
BLAISE
C'est que c'était pour la darnière fois qu'on courait. Eh ! ne dites-vous pas qu'ou êtes riche ?
LE MÉDECIN
Sans doute.
BLAISE
Eh mais, morgué, pisque vous n'avez pas besoin de gagner voute vie en tuant le monde, ou avez donc tort d'être médecin. Encore est-ce, quand c'est la pauvreté qui oblige à tuer les gens ; mais quand en est riche, ce n'est pas la peine ; et je continue toujours à dire qu'ou êtes un sot, et que, si vous voulez grandir, faut laisser les gens mourir tout seuls.
LE MÉDECIN
Mais enfin…
FONTIGNAC
Cadédis, bous né tuez pas mieux qu'il raisonne.
SPINETTE
Assurément.
LE MÉDECIN, en colère.
Ah ! je m'en vais. Ces animaux-là se moquent de moi.
SPINETTE
Il n'a pas laissé que d'être frappé, il y reviendra.
[modifier] Scène III
BLECTRUE, FONTIGNAC, BLAISE, SPINETTE
FONTIGNAC
Ah ! voilà l'honnête homme dé qui nous sont vénus les prémiers rayons dé lumière. Vénez, Monsieur Blectrue, approchez dé vos enfants, et récévez-les entre vos bras.
BLAISE
Oh ! je lui ai déjà rendu mes grâce.
BLECTRUE
Et moi, je les rends aux dieux de l'état où vous êtes. Il ne s'agit plus que de vos camarades.
BLAISE
Je venons d'en rater un tout à l'heure ; et les autres sont bian opiniâtres, surtout le courtisan et le phisolophe.
SPINETTE
Pour moi, j'espère que je ferai entendre raison à ma maîtresse, et que nous demeurerons tous ici ; car on y est si bien !
BLECTRUE
Je me proposais de vous le persuader, mes enfants ; dans votre pays vous retomberiez peut-être.
BLAISE
Pargué ! noute çarvelle serait biantôt fondue. La raison dans le pays des folies, c'est comme une pelote de neige au soleil. Mais à propos de soleil, dites-moi, papa Blectrue : tantôt, en passant, j'ons rencontré une jeune poulette du pays, tout à fait gentille, ma foi, qui m'a pris la main, et qui m'a dit : vous velà donc grand ! Ça vous va fort bian ; je vous en fais mon compliment. Et pis, en disant ça, les yeux li trottaient sur moi, fallait voir ; et pis : mon biau garçon, regardez-moi ; parmettez que je vous aime. Ah ! Mademoiselle, vous vous gaussez, ai-je repris ; ce n'est pas moi qui baille les parvilèges, c'est moi qui les demande. Et pis vous êtes venu, et j'en avons resté là. Qu'est-ce que ça signifie ?
BLECTRUE
Cela signifie qu'elle vous aime et qu'elle vous en faisait la déclaration.
BLAISE
Une déclaration d'amour à ma parsonne ! et n'y a-t-il pas de mal à ça ?
BLECTRUE
Nullement. Comment donc ? c'est la loi du pays qui veut qu'on en use ainsi.
BLAISE
Allons, allons, vous êtes un gausseux.
SPINETTE
Monsieur Blectrue aime à rire.
BLECTRUE
Non, certes, je parle sérieusement.
FONTIGNAC
Mais dans lé fond, en France céla commence à s'établir.
BLECTRUE
Vous voudriez que les hommes attaquassent les femmes ! Et la sagesse des femmes y résisterait-elle ?
FONTIGNAC
D'ordinaire effectivément ellé n'est pas robuste.
BLAISE
Morgué ça est vrai, on ne voit partout que des sagesses à la renvarse.
BLECTRUE
Que deviendra la faiblesse si la force l'attaque ?
BLAISE
Adieu la voiture3 !
BLECTRUE
Que deviendra l'amour, si c'est le sexe le moins fort que vous chargez du soin d'en surmonter les fougues ? Quoi ? vous mettrez la séduction du côté des hommes, et la nécessité de la vaincre du côté des femmes ! Et si elles y succombent, qu'avez-vous à leur dire ? C'est vous en ce cas qu'il faut déshonorer, et non pas elles. Quelles étranges lois que les vôtres en fait d'amour ! Allez mes enfants, ce n'est pas la raison, c'est le vice qui les a faites ; il a bien entendu ses intérêts. Dans un pays où l'on a réglé que les femmes résisteraient aux hommes, on a voulu que la vertu n'y servît qu'à ragoûter les passions, et non pas à les soumettre.
BLAISE
Morgué ! les femmes n'ont qu'à venir, ma force les attend de pied farme. Alles varront si je ne voulons de la vartu que pour rire.
SPINETTE
Je vous avoue que j'aurai bien de la peine à m'accoutumer à vos usages, quoique sensés.
BLECTRUE
Tant pis, je vous regarde comme retombée.
SPINETTE
Hélas ! Monsieur, actuellement j'en ai peur.
BLAISE
Eh ! morgué, faites donc vite. Venez à repentance ; velà voute taille qui s'en va.
SPINETTE
Oui, je me rends ; je ferai tout ce qu'on voudra ; et pour preuve de mon obéissance, tenez, Fontignac, je vous prie de m'aimer, je vous en prie sérieusement.
FONTIGNAC
Vous êtes bien pressante.
SPINETTE
Je sens que vous avez raison, Monsieur Blectrue ; et je vous promets de me conformer à vos lois. Ce que je viens d'éprouver en ce moment me donne encore plus de respect pour elles. Allons, ma maîtresse gémit ; permettez que je travaille à la tirer d'affaire ; je veux lui parler.
BLAISE
Laissez-moi vous aider itou.
BLECTRUE
Je vais de ce pas dire qu'on vous l'amène.
FONTIGNAC
Et moi, dé mon côté, jé vais combattré les vertigés dé mon maître.
[modifier] Scène IV
BLAISE, SPINETTE
BLAISE
Tatigué, Mademoiselle Spinette, qu'en dites-vous ? Il y a de belles maxaimes en ce pays-ci ! Cet amour qu'il faut qu'on nous fasse, à nous autres hommes, qu'il y a de prudence à ça !
SPINETTE
Tout me charme ici.
BLAISE
Morgué ! tenez, velà cette fille qui m'a tantôt cajolé, qui viant à nous.
[modifier] Scène V
SPINETTE, BLAISE, UNE INSULAIRE
L’INSULAIRE
Ah ! mon beau garçon, je vous retrouve ; et vous, Mademoiselle, je suis bien ravie de vous voir comme vous êtes.
BLAISE
J'en sis fort ravi aussi. Quant à l'égard du biau garçon, il n'y a point de ça ici.
L’INSULAIRE
Pour moi, vous me paraissez tel.
BLAISE, à Spinette.
Vous voyez bian qu'alle me conte la fleurette. Mais, Mademoiselle, parlez-moi, dans queulle intention est-ce que vous me dites que je sis biau ? Je sis d'avis de savoir ça. Est-ce que je vous plais ?
L’INSULAIRE
Assurément.
BLAISE
Souvenez-vous bian que je n'y saurais que faire. (À Spinette.) Je sis bian sévère, est-ce pas ?
L’INSULAIRE
Eh quoi ! me trouvez-vous si désagréable ?
BLAISE, à part.
Vous ! non… Si fait, si fait. C'est que je rêve. Morgué ! queu dommage de rudoyer ça !
SPINETTE
Maître Blaise, la conquête d'une si jolie fille mérite pourtant votre attention.
BLAISE
Oh ! mais il faut que ça vianne ; ça n'est pas encore bian mûr, et je varrons pendant qu'à m'aimera ; qu'alle aille son train.
L’INSULAIRE
Aimer toute seule est bien triste !
BLAISE
Ma sagesse n'a pas encore résolu que ça soit divartissant.
L’INSULAIRE
Voici, je pense, quelqu'un de vos camarades qui vient ; je me retire, sans rien attendre de votre cœur.
BLAISE
Là, là, ma mie, vous revianrez. Ne vous découragez pas, entendez-vous ?
L’INSULAIRE
Passe pour cela.
BLAISE
Adieu, adieu. J'avons affaire. Vous gagnez trop de terrain, et j'en ai honte. Adieu.
[modifier] Scène VI
LA COMTESSE, SPINETTE, BLAISE
LA COMTESSE
Eh bien ! que me veut-on ? Ô ciel ! que vois-je ? par quel enchantement avez-vous repris votre figure naturelle ? Je tombe dans un désespoir dont je ne suis plus la maîtresse.
BLAISE
Allons, ma petiote damoiselle, tout bellement, tout bellement. Il ne s'agit ici que d'un petit raccommodage de çarviau.
SPINETTE
Vous savez, Madame, que tantôt Fontignac et ce paysan croyaient que nous n'étions petits que parce que nous manquions de raison ; et ils croyaient juste : cela s'est vérifié.
LA COMTESSE
Quelles chimères ! est-ce que je suis folle ?
BLAISE
Eh oui ! morgué, velà cen que c'est.
LA COMTESSE
Moi, j'ai perdu l'esprit ! À quelle extrémité suis-je réduite !
BLAISE
Par exemple, j'ons bian avoué que j'étais un ivrogne, moi.
SPINETTE
Ce n'est que par l'aveu de mes folies que j'ai rattrapé ma raison.
BLAISE
Bon, bon, attrapé ! Faut qu'alle oublie sa figure ! Velà un biau chiffon pour tant courir après ! qu'à pleure sa raison tornée, velà tout.
SPINETTE
Fontignac a eu autant de peine à me persuader que j'en ai après vous, ma chère maîtresse ; mais je me suis rendue.
BLAISE
Pendant qu'un manant comme moi porte l'état d'une criature raisonnable, voulez-vous toujours garder voute état d'animal, une damoiselle de la cour ?
SPINETTE
Ne lui parlez plus de cette malheureuse cour.
LA COMTESSE
Mes larmes m'empêchent de parler.
BLAISE
Velà qui est bel et bon ; mais il n'y a que voute folie qui en varse : voute raison n'en baille pas une goutte, et ça n'avance rian.
SPINETTE
Cela est vrai.
BLAISE
Ne vous fâchez pas, ce n'est que par charité que je vous méprisons.
LA COMTESSE, à Spinette.
Mais de grâce, apprenez-moi mes folies !
SPINETTE
Eh ! Madame, un peu de réflexion. Ne savez-vous pas que vous êtes jeune, belle, et fille de condition ? Citez-moi une tête de fille qui ait tenu contre ces trois qualités-là, citez-m'en une.
BLAISE
Cette jeunesse, alle est une girouette. Cette qualité rend glorieuse.
SPINETTE
Et la beauté ?
BLAISE
Ça fait les femmes si sottes !…
LA COMTESSE
À votre compte, Spinette, je suis donc une étourdie, une sotte et une glorieuse ?
SPINETTE
Madame, vous comptez si bien, que ce n'est pas la peine que je m'en mêle.
BLAISE
Ce n'est pas pour des preunes qu'ou êtes si petite. Vous voyez bian qu'on vous a baillé de la marchandise pour voute argent.
LA COMTESSE
De l'orgueil, de la sottise et de l'étourderie !
BLAISE
Oui, ruminez, mâchez bian ça en vous-même, à celle fin que ça vous sarve de médeçaine.
LA COMTESSE
Enfin, Spinette, je veux croire que tout ceci est de bonne foi ; mais je ne vois rien en moi qui ressemble à ce que vous dites.
BLAISE
Morgué, pourtant je vous approchons la lantarne assez près du nez. Parlons-li un peu de cette coquetterie. Dans ce vaissiau alle avait la maine d'en avoir une bonne tapée.
SPINETTE
Aidez-vous, Madame ; songez, par exemple, à ce que c'est qu'une toilette.
BLAISE
Attendez. Une toilette ? n'est-ce pas une table qui est si bian dressée, avec tant de brimborions, où il y a des flambiaux, de petits bahuts d'argent et une couvarture sur un miroir ?
SPINETTE
C'est cela même.
BLAISE
Oh ! la dame de cheux nous avait la pareille.
SPINETTE
Vous souvenez-vous, ma chère maîtresse, de cette quantité d'outils pour votre visage qui était sur la vôtre ?
BLAISE
Des outils pour son visage ! Est-ce que sa mère ne li avait pas baillé un visage tout fait ?
SPINETTE
Bon ! est-ce que le visage d'une coquette est jamais fini ? Tous les jours on y travaille : il faut concerter les mines, ajuster les œillades. N'est-il pas vrai qu'à votre miroir, un jour, un regard doux vous a coûté plus de trois heures à attraper ? Encore n'en attrapâtes-vous que la moitié de ce que vous en vouliez ; car, quoique ce fût un regard doux, il s'agissait aussi d'y mêler quelque chose de fier : il fallait qu'un quart de fierté y tempérât trois quarts de douceur ; cela n'est pas aisé. Tantôt le fier prenait trop sur le doux : tantôt le doux étouffait le fier. On n'a pas la balance à la main ; je vous voyais faire, et je ne vous regardais que trop. N'allais-je pas répéter toutes vos contorsions ? Il fallait me voir avec mes yeux chercher des doses de feu, de langueur, d'étourderie et de noblesse dans mes regards. J'en possédais plus d'un mille qui étaient autant de coups de pistolet, moi qui n'avais étudié que sous vous. Vous en aviez un qui était vif et mourant, qui a pensé me faire perdre l'esprit : il faut qu'il m'ait coûté plus de six mois de ma vie, sans compter un torticolis que je me donnai pour le suivre.
LA COMTESSE, soupirant.
Ah !
BLAISE
Queu tas de balivarnes ! Velà une tarrible condition que d'être les yeux d'une coquette !
SPINETTE
Et notre ajustement ! et l'architecture de notre tête, surtout en France où Madame a demeuré ! et le choix des rubans ! Mettrai-je celui-là ? non, il me rend le visage dur. Essayons de celui-ci ; je crois qu'il me rembrunit. Voyons le jaune, il me pâlit ; le blanc, il m'affadit le teint. Que mettra-t-on donc ? Les couleurs sont si bornées, toutes variées qu'elles sont ! La coquetterie reste dans la disette ; elle n'a pas seulement son nécessaire avec elle. Cependant on essaye, on ôte, on remet, on change, on se fâche ; les bras tombent de fatigue, il n'y a plus que la vanité qui les soutient. Enfin on achève : voilà cette tête en état : voilà les yeux armés. L'étourdi à qui tant de grâces sont destinées arrivera tantôt. Est-ce qu'on l'aime ? non. Mais toutes les femmes tirent dessus, et toutes le manquent. Ah ! le beau coup, si on pouvait l'attraper !
BLAISE
Mais de cette manière-là, vous autres femmes dans le monde qui tirez sur les gens, je comprends qu'ou êtes comme des fusils.
SPINETTE
À peu près, mon pauvre Blaise.
LA COMTESSE
Ah ciel !
BLAISE
Elle se lamente. C'est la raison qui bataille avec la folie.
SPINETTE
Ne vous troublez point, Madame ; c'est un cœur tout à vous qui vous parle. Malheureusement je n'ai point de mémoire, et je ne me ressouviens pas de la moitié de vos folies. Orgueil sur le chapitre de la naissance : qui sont-ils ces gens-là ? de quelle maison ? et cette petite bourgeoise qui fait comparaison avec moi ? Et puis cette bonté superbe avec laquelle on salue des inférieurs ; cet air altier avec lequel on prend sa place ; cette évaluation de ce que l'on est et de ce que les autres ne sont pas. Reconduira-t-on celle-ci ? Ne fera-t-on que saluer celle-là ? Sans compter cette rancune contre tous les jolis visages que l'on va détruisant d'un ton nonchalant et distrait. Combien en avez-vous trouvé de boursouflés, parce qu'ils étaient gras ? Vous n'accordiez que la peau sur les os à celui qui était maigre. Il y avait un nez sur celui-ci qui l'empêchait d'être spirituel. Des yeux étaient-ils fiers ? ils devenaient hagards. Étaient-ils doux ? les voilà bêtes. Étaient-ils vifs ? les voilà fous. À vingt-cinq ans, on approchait de sa quarantaine. Une petite femme avait-elle des grâces ? ah ! la bamboche ! Était-elle grande et bien faite ? ah ! la géante ! elle aurait pu se montrer à la foire. Ajoutez à cela cette finesse avec laquelle on prend le parti d'une femme sur des médisances que l'on augmente en les combattant, qu'on ne fait semblant d'arrêter que pour les faire courir, et qu'on développe si bien, qu'on ne saurait plus les détruire.
LA COMTESSE
Arrête, Spinette, arrête, je te prie.
BLAISE
Pargué ! velà une histoire bian récriative et bian pitoyable en même temps. Queu bouffon que ce grand monde ! Queu drôle de parfide ! Faudrait, morgué ! le montrer sur le Pont-Neuf, comme la curiosité. Je voudrais bien retenir ce pot-pourri-là. Toutes sortes d'acabits de rubans, du vart, du gris, du jaune, qui n'ont pas d'amiquié pour une face ; une coquetterie qui n'a pas de quoi vivre avec des couleurs ; des bras qui s'impatientont ; et pis de la vanité qui leur dit : courage ! et pis du doux dans un regard, qui se détrempe avec du fiar ; et pis une balance pour peser cette marchandise : qu'est-ce que c'est que tout ça ?
SPINETTE
Achevez, maître Blaise ; cela vaut mieux que tout ce que j'ai dit.
BLAISE
Pargué ! je veux bian. Tenez, un tiers d'œillade avec un autre quart ; un visage qu'il faut remonter comme un horloge ; un étourdi qui viant voir ce visage ; des femmes qui vont à la chasse après cet étourdi, pour tirer dessus ; et pis de la poudre et du plomb dans l'œil ; des naissances qui demandont la maison des gens ; des bourgeoises de comparaison saugrenue : des faces joufflues qui ont de la boursouflure, avec du gras ; un arpent de taille qu'on baille à celle-ci pour un quarquier qu'on ôte à celle-là ; de l'esprit qui ne saurait compatir avec un nez, et de la médisance de bon cœur. Y en a-t-il encore ? Car je veux tout avoir, pour lui montrer quand alle sera guarie ; ça la fera rire.
SPINETTE
Madame, assurément ce portrait-là a de quoi rappeler la raison.
LA COMTESSE, confuse.
Spinette, il me dessille les yeux ; il faut se rendre : j'ai vécu comme une folle. Soutiens-moi ; je ne sais ce que je deviens.
BLAISE
Ah ! Spinette, m'amie, velà qui est fait, la marionnette est partie ; velà le pus biau jet qui se fera jamais.
SPINETTE
Ah ! ma chère maîtresse, que je suis contente !
LA COMTESSE
Que je t'ai d'obligation, Blaise ; et à toi aussi, Spinette !
BLAISE
Morgué ; que j'ons de joie ! pus de petitesse ; je l'ons tuée toute roide.
LA COMTESSE
Ah ! mes enfants, ce qu'il y a de plus doux pour moi dans tout cela, c'est le jugement sain et raisonnable que je porte actuellement des choses. Que la raison est délicieuse !
SPINETTE
Je vous l'avais promis, et si vous m'en croyez, nous resterons ici. Il ne faut plus nous exposer ; les rechutes, chez nous autres femmes, sont bien plus faciles que chez les hommes.
BLAISE
Comment, une femme ? alle est toujours à moitié tombée. Une femme marche toujours sur la glace.
LA COMTESSE
Ne craignez rien ; j'ai retrouvé la raison ici ; je n'en sortirai jamais. Que pourrais-je avoir qui la valût ?
BLAISE
Rian que des guenilles. Premièrement, il y a ici le fils du Gouvarneur, qui est un garçon bian torné.
LA COMTESSE
Très aimable, et je l'ai remarqué.
SPINETTE
Il ne vous sera pas difficile d'en être aimée.
BLAISE
Tenez, il viant ici avec sa sœur.
[modifier] Scène VII
LA COMTESSE, SPINETTE, BLAISE, PARMENÈS, FLORIS
FLORIS
Que vois-je ? Ah ! mon frère, la jolie personne !
BLAISE
C'est pourtant cette bamboche de tantôt.
SPINETTE
C'est ma maîtresse, cette petite femelle que Monsieur avait retenue.
PARMENÈS
Quoi ! vous, Madame ?
LA COMTESSE
Oui, Seigneur, c'est moi-même, sur qui la raison a repris son empire.
FLORIS
Et mon petit mâle ?
BLAISE
On travaille à li faire sa taille à ceti-là : le Gascon est après, à ce qu'il nous a dit. .
FLORIS, à la Comtesse.
Je voudrais bien qu'il eût le même bonheur. Et vous, Madame, l'état où vous étiez nous cachait une charmante figure. Je vous demande votre amitié.
LA COMTESSE
J'allais vous demander la vôtre, Madame, avec un asile éternel en ce pays-ci.
FLORIS
Vous ne pouvez, ma chère amie, nous faire un plus grand plaisir ; et si la modestie permettait à mon frère de s'expliquer là-dessus, je crois qu'il en marquerait autant de joie que moi.
PARMENÈS
Doucement, ma sœur.
LA COMTESSE
Non, Prince, votre joie peut paraître ; elle ne risquera point de déplaire.
BLAISE
Eh ! morgué, à propos, ce n'est pas comme ça qu'il faut répondre ; c'est à li à tenir sa morgue, et non pas à vous. C'est les hommes qui font les pimbêches, ici, et non pas les femmes. Amenez voute amour, il varra ce qu'il en fera.
LA COMTESSE
Comment ? je ne l'entends pas.
SPINETTE
Madame, c'est que cela a changé de main. Dans notre pays on nous assiège ; c'est nous qui assiégeons ici parce que la place en est mieux défendue.
BLAISE
L'homme ici, c'est le garde-fou de la femme.
LA COMTESSE
La pratique de cet usage-là m'est bien neuve ; mais j'y ai pensé plus d'une fois en ma vie, quand j'ai vu les hommes se vanter des faiblesses des femmes.
FLORIS
Ainsi, ma chère amie, si vous aimiez mon frère, ne faites point de façon de lui en parler.
SPINETTE
Oui, oui, cela est extrêmement juste.
LA COMTESSE
Cela m'embarrasse un peu.
SPINETTE
Prenez garde, j'ai pensé retomber avec ces petites façons-là.
LA COMTESSE
Comme vous voudrez.
FLORIS
Mon frère, Madame est instruite de nos usages, et elle a un secret à vous confier. Souvenez-vous qu'elle est étrangère, et qu'elle mérite plus d'égards qu'une autre. Pour moi, qui ne veux savoir les secrets de personne, je vous laisse.
BLAISE
Je sis discret itou, moi.
SPINETTE
Et moi aussi, et je sors.
BLAISE
Allons voir si voute petit mâle de tantôt est bian avancé.
FLORIS, à la Comtesse.
Je le souhaite beaucoup. Adieu, chère belle-sœur.
[modifier] Scène VIII
LA COMTESSE, PARMENÈS
PARMENÈS
Je suis charmé, Madame, des noms caressants que ma sœur vous donne, et de l'amitié qui commence si bien entre vous deux.
LA COMTESSE
Je n'ai rien vu de si aimable qu'elle, et… toute sa famille lui ressemble.
PARMENÈS
Nous vous sommes obligés de ce sentiment ; mais vous avez, dit-on, un secret à me confier.
LA COMTESSE soupire.
Hem ! oui.
PARMENÈS
De quoi s'agit-il, Madame ? Serait-ce quelque service que je pourrais vous rendre ? Il n'y a personne ici qui ne s'empresse à vous être utile.
LA COMTESSE
Vous avez bien de la bonté.
PARMENÈS
Parlez hardiment, Madame.
LA COMTESSE
Les lois de mon pays sont bien différentes des vôtres.
PARMENÈS
Sans doute que les nôtres vous paraissent préférables ?
LA COMTESSE
Je suis pénétrée de leur sagesse ; mais…
PARMENÈS
Quoi ! Madame ? achevez.
LA COMTESSE
J'étais accoutumée aux miennes, et l'on perd difficilement de mauvaises habitudes.
PARMENÈS
Dès que la raison les condamne, on ne saurait y renoncer trop tôt.
LA COMTESSE
Cela est vrai, et personne ne m'engagerait plus vite à y renoncer que vous.
PARMENÈS
Voyons, puis-je vous y aider ? Je me prête autant que je puis à cette difficulté qui vous reste encore.
LA COMTESSE
Vous la nommez bien ; elle est vraiment difficulté. Mais, Prince, ne pensez-vous rien, vous-même ?
PARMENÈS
Nous autres hommes, ici, nous ne disons point ce que nous pensons.
LA COMTESSE
Faites pourtant réflexion que je suis étrangère, comme on vous l'a dit. Il y a des choses sur lesquelles je puis n'être pas encore bien affermie.
PARMENÈS
Eh ! quelles sont-elles ? Donnez-m'en seulement l'idée ; aidez-moi à savoir ce que c'est.
LA COMTESSE
Si j'avais de l'inclination pour quelqu'un, par exemple ?
PARMENÈS
Eh bien ! cela n'est pas défendu : l'amour est un sentiment naturel et nécessaire ; il n'y a que les vivacités qu'il en faut régler.
LA COMTESSE
Mais cette inclination, on m'a dit qu'il faudrait que je l'avouasse à celui pour qui je l'aurais.
PARMENÈS
Nous ne vivons pas autrement ici ; continuez, Madame. Avez-vous du penchant pour quelqu'un ?
LA COMTESSE
Oui, Prince.
PARMENÈS
Il y a toute apparence qu'on n'y sera pas insensible.
LA COMTESSE
Me le promettez-vous ?
PARMENÈS
On ne saurait répondre que de soi.
LA COMTESSE
Je le sais bien.
PARMENÈS
Et j'ignore pour qui votre penchant se déclare.
LA COMTESSE
Vous voyez bien que ce n'est pas pour un autre. Ah !
PARMENÈS
Cessez de rougir, Madame ; vous m'aimez et je vous aime. Que la franchise de mon aveu dissipe la peine que vous a fait le vôtre.
LA COMTESSE
Vous êtes aussi généreux qu'aimable.
PARMENÈS
Et vous, aussi aimée que vous êtes digne de l'être. Je vous réponds d'avance du plaisir que vous ferez à mon père quand vous lui déclarerez vos sentiments. Rien ne lui sera plus précieux que l'état où vous êtes, et que la durée de cet état par votre séjour ici. Je n'ai plus qu'un mot à vous dire, Madame. Vous et les vôtres, vous m'appelez Prince, et je me suis fait expliquer ce que ce mot-là signifie ; ne vous en servez plus. Nous ne connaissons point ce titre-là ici ; mon nom est Parmenès, et l'on ne m'en donne point d'autre. On a bien de la peine à détruire l'orgueil en le combattant. Que deviendrait-il, si on le flattait ? Il serait la source de tous les maux. Surtout que le ciel en préserve ceux qui sont établis pour commander, eux qui doivent avoir plus de vertus que les autres, parce qu'il n'y a point de justice contre leurs défauts.
[modifier] Scène IX
PARMENÈS, LA COMTESSE, FONTIGNAC
FONTIGNAC
Ah ! Madame, je vous réconnais ; mes yeux rétrouvent cé qu'il y avait dé plus charmant dans lé monde ! Voilà la prémiéré fois dé ma vie qué j'ai vu la beauté et la raison ensemble. Permettez, Seigneur, qué j'emmène Madame ; l'esprit dé son frère fait lé mutin, il régimbe ; sa folie est ténace, et j'ai bésoin dé troupes auxiliaires.
PARMENÈS
Allez, Madame, n'épargnez rien pour le tirer d'affaire.
FONTIGNAC
Il y aura dé la vésogne après lui ; car c'est une cervelle dé courtisan.
[modifier] Notes
1. Casuel : qui court des risques, peu assuré.
2. Tu autem : « façon de parler basse, empruntée du latin, et dont on se sert pour signifier le fin, le secret d’une affaire. » Dictionnaire de Furetière.
3. Adieu la voiture : « se dit lorsqu’on voit quelque chose qui va tomber » Dictionnaire de Littré.