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[modifier] Acte III
[modifier] Scène première
LA COMTESSE, FLORIS, LE COURTISAN, FONTIGNAC, SPINETTE, BLAISE
LA COMTESSE, au Courtisan.
Oui, mon frère, rendez-vous aux exemples qui vous frappent ; vous nous voyez tous rétablis dans l'état où nous étions ; cela ne doit-il pas vous persuader ? Moi qui vous parle, voyez ce que je suis aujourd'hui ; reconnaissez-vous votre sœur à l'aveu franc qu'elle a fait de ses folies ? M'auriez-vous cru capable de ce courage-là ? Pouvez-vous vous empêcher de l'estimer, et ne me l'enviez-vous pas vous-même ?
BLAISE
Eh ! morgué, il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour nous admirer, sans compter que velà Mademoiselle qui est la propre fille du Gouverneur et qui n'attend que la revenue de votre parsonne pour vous entretenir de vos beaux yeux : ce qui vous sera bian agriable à entendre.
FLORIS
Oui, donnez-moi la joie de vous voir comme je m'imagine que vous serez. Sortez de cet état indigne de vous, où vous êtes comme enseveli.
FONTIGNAC
Si vous savez le plaisir qui vous attend dans le plus profond de vous-même !
BLAISE
Velà noute médecin de guari ; il en embrasse tout le monde ; il est si joyeux, qu'il a pensé étouffer un passant. Quand est-ce donc que vous nous étoufferez itou ? Il n'y a pus que vous d'ostiné, avec ce faiseur de vars, qui est rechuté, et ce petit glorieux de phisolophe, qui est trop sot pour s'amender, et qui raisonne comme une cruche.
LA COMTESSE
Allons, mon frère, n'hésitez plus, je vous en conjure.
SPINETTE
Il en faut venir là, Monsieur. Il n'y a pas moyen de faire autrement.
LE COURTISAN
Quelle situation !
BLAISE
Que faire à ça ? Quand je songe que voute sœur a bian pu endurer l'avanie que je li avons faite ; la velà pour le dire. Demandez-li si je l'avons marchandée, et tout ce qu'alle a supporté dans son pauvre esprit, et les bêtises dont je l'avons blâmée ; demandez-li le houspillage.
FLORIS
Eh bien ! nous en croirez-vous ?
LE COURTISAN
Ah ! Madame, quel événement ! je vous demande en grâce de vouloir bien me laisser un moment avec Fontignac.
LA COMTESSE
Oui, mon frère, nous allons vous quitter ; mais, au nom de notre amitié, ne résistez plus.
FONTIGNAC, à Blaise, à part.
Blaise, né vous éloignez pas, pour mé prêter main-forte si j'en ai bésoin.
BLAISE
Non, je rôderons à l'entour d'ici.
[modifier] Scène II
LE COURTISAN, FONTIGNAC
LE COURTISAN
Je t'avoue, Fontignac, que je me sens ébranlé.
FONTIGNAC
Jé lé crois : la raison et vous, dans lé fond, vous n'êtes vrouillés qué faute dé vous entendre.
LE COURTISAN
Est-il vrai que ma sœur est convenue de toutes les folies dont elle parle ?
FONTIGNAC
L'histoiré rapporte qu'elle en a fait l'aveu d'une manière exemplaire, en vérité.
LE COURTISAN
Elle qui était si glorieuse, comment a-t-elle souffert cette confusion-là ?
FONTIGNAC
On dit en effet qué son âme d'abord était en travail. Grand nombre d'exclamations : où en suis-je ? On rougissait. Il est venu des larmes, un peu dé découragément, dé pétites colères brochant sur le tout. La vanité défendait le logis ; mais enfin la raison l'a serrée dé si près, qu'elle l'a, comme on dit, jetée par les fenêtres, et jé régarde déjà la vôtre commé sautée.
LE COURTISAN
Mais dis-moi de quoi tu veux que je convienne ; car voilà mon embarras.
FONTIGNAC
Jé vous fais excuse ; vous êtes fourni ; votre emvarras né peut vénir qué dé l'avondancé du sujet.
LE COURTISAN
Moi, je ne me connais point de ces faiblesses, de ces extravagances dont on peut rougir ; je ne m'en connais point.
FONTIGNAC
Eh bien ! jé vous mettrai en pays dé connaissance !
LE COURTISAN
Vous plaisantez, sans doute, Fontignac ?
FONTIGNAC
Moi, plaisanter dans lé ministère qué j'exerce, quand il s'agit dé guérir un avugle ! Vous n'y pensez pas.
LE COURTISAN
Où est-il donc cet aveugle ?
FONTIGNAC
Monsieur, avrégeons ; la vie est courte ; parlons d'affaire.
LE COURTISAN
Ah ! tu m'inquiètes. Que vas-tu me dire ? Je n'aime pas les critiques.
FONTIGNAC
Jé vous prends sur lé fait. Actuellément vous préludez par une petitesse. Il en est dé vous commé dé ces vases trop pleins ; on né peut les rémuer qu'ils né répandent.
LE COURTISAN
Voudriez-vous bien me dire quelle est cette faiblesse par laquelle je prélude ?
FONTIGNAC
C'est la peur qué vous avez qué jé né vous épluche. N'avez-vous jamais vu d'enfant entre les bras dé sa nourrice ? Connaissez-vous lé hochet dont elle agite les grelots pour réjouir lé poupon avecqué la chansonnette ? Qué vous ressemvlez bien à cé poupon, vous autres grands seignurs ! Régardez ceux qui vous approchent, ils ont tous lé hochet à la main ; il faut qué lé grélot joue, et qué sa chansonnette marché. Vous mé régardez ? Qué pensez-vous ?
LE COURTISAN
Que vous oubliez entièrement à qui vous parlez.
FONTIGNAC
Eh ! cadédis, quittez la bavette ; il est bien temps qué vous soyez sévré.
LE COURTISAN
Voilà un faquin que je ne reconnais pas. Où est donc le respect que tu me dois ?
FONTIGNAC
Lé respect qué vous démandez, voyez-vous, c'est lé sécouement du grélot ; mais j'ai perdu lé hochet.
LE COURTISAN
Misérable !
FONTIGNAC
Plus dé quartier, sandis. Quand un homme a lé bras disloqué, né faut-il pas lé rémettre ? Céla s'en va-t-il sans doulur ? et né va-t-on pas son train ? Cé n'est pas le bras à vous, c'est la tête qu'il faut vous rémettre ! tête dé coutisan, cadédis, qué jé vous garantis aussi disloquée à sa façon, qu'aucun bras lé peut être. Vous criérez : mais jé vous aime, et jé vous avertis qué jé suis sourd.
LE COURTISAN
Si j'en croyais ma colère…
FONTIGNAC
Eh ! cadédis, qu'en feriez-vous ? Lé moucheron à présent vous combattrait à force égale.
LE COURTISAN
Retirez-vous, insolent que vous êtes, retirez-vous.
FONTIGNAC
Pour lé moins entamons lé sujet.
LE COURTISAN
Laissez-moi, vous dis-je ; mon plus grand malheur est de vous voir ici.
[modifier] Scène III
LE COURTISAN, FONTIGNAC, BLAISE
BLAISE
Queu tintamarre est-ce que j'entends là ? En dirait d'un papillon qui bourdonne. Qu'avez-vous donc qui vous fâche ?
LE COURTISAN
C'est ce coquin que tu vois qui vient de me dire tout ce qu'il y a de plus injurieux au monde.
Fontignac et Blaise se font des mines d'intelligence.
BLAISE
Qui, li ?
FONTIGNAC
Hélas ! maîtré Blaise, vous savez lé dessein qué j'avais. Monsieur a cru qué jé l'avais piqué, quand jé né faisais encore qu'approcher ma lancetté pour lui tirer lé mauvais sang que vous lui connaissez.
BLAISE
C'est qu'ou êtes un maladroit ; il a bian fait de retirer le bras.
LE COURTISAN
La vue de cet impudent-là m'indigne.
BLAISE
Jarnigué ! et moi itou. Il li appartient bian de fâcher un mignard comme ça, à cause qu'il n'est qu'un petit bout d'homme. Eh bian, qu'est-ce ? Moyennant la raison, il devianra grand.
LE COURTISAN
Eh ! je t'assure que ce n'est pas la raison qui me manque.
BLAISE
Eh ! morgué, quand alle vous manquerait, j'en avons pour tous deux, moi ; ne vous embarrassez pas.
LE COURTISAN
Quoi qu'il en soit, je te suis obligé de vouloir bien prendre mon parti.
BLAISE
Tenez, il m'est obligé, ce dit-il. Y a-t-il rian de si honnête ? Il n'est déjà pus si glorieux comme dans ce vaissiau où il ne me regardait pas. Morgué, ça me va au cœur : allons, qu'en se mette à genoux tout à l'heure pour li demander pardon, et qu'an se baisse bian bas pour être à son niviau.
LE COURTISAN
Qu'il ne m'approche pas.
BLAISE, à Fontignac.
Mais, malheureux ; que li avez-vous donc dit, pour le rendre si rancunier ?
FONTIGNAC
Il né m'a pas donné lé temps, vous dis-je. Quand vous êtes vénu, jé né faisais que peloter ; jé lé préparais.
BLAISE, au Courtisan
Faut que j'accomode ça moi-même ; mais comme je ne savons pas voute vie, je le requiens tant seulement pour m'en bailler la copie. Vous le voulez bian ? Je manierons ça tout doucettement, à celle fin que ça ne vous apporte guère de confusion. Allons, Monsieur de Fontignac, s'il y a des bêtises dans son histoire, qu'en les raconte bian honnêtement. Où en étiez-vous ?
LE COURTISAN
Je ne saurais souffrir qu'il parle davantage.
BLAISE
Je ne prétends pas qu'il vous parle à vous, car il n'en est pas daigne ; ce sera à moi qu'il parlera à l'écart.
FONTIGNAC
J'allais tomber sur les emprunts dé Monsieur.
LE COURTISAN
Et que t'importent mes emprunts, dis ?
BLAISE, au Courtisan.
Ne faites donc semblant de rian. (À Fontignac.) Vous rapportez des emprunts : qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on rende ?
FONTIGNAC
Sans doute ; mais il était trop généreux pour payer ses dettes.
BLAISE
Tenez, cet étourdi qui reproche aux gens d'être généreux ! (Au Courtisan.) Stapendant je n'entends pas bian cet acabit de générosité-là ; alle a la phisolomie un peu friponne.
LE COURTISAN
Je ne sais ce qu'il veut dire.
FONTIGNAC
Jé m'expliqué : c'est qué Monsieur avait lé cœur grand.
BLAISE
Le cœur grand ! Est-ce que tout y tenait ? le bian de son prochain et le sian ?
FONTIGNAC
Tout juste. Les grandes âmes donnent tout, et né restituent rien, et la noblessé dé la sienne étouffait sa justice.
BLAISE, au Courtisan.
Eh ! j'aimerais mieux que ce fût la justice qui eût étouffé la noblesse.
FONTIGNAC
D'autant plus qué cetté noblesse est cause qué l'on rafle la tavlé dé ses créanciers pour entréténir la magnifience dé la sienne.
BLAISE, au Courtisan.
Qu'est-ce que c'est que cette avaleuse de magnificence ? ça ressemble à un brochet dans un étang. Vous n'avez pas été si méchamment goulu que ça, peut-être ?
LE COURTISAN, triste.
J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éviter cet inconvénient-là.
BLAISE
Hum ! vous varrez qu'ou aurez grugé queuque poisson.
FONTIGNAC
Là-bas si vous l'aviez vu caresser tout lé monde, et verbiager des compliments, promettré tout et né ténir rien !
LE COURTISAN
J'entends tout ce qu'il dit.
BLAISE
C'est qu'il parle trop haut. Il me chuchote qu'ou étiez un donneur de galbanum1 ; mais il ne sait pas qu'ou l'entendez.
FONTIGNAC
Qué dités-vous dé ces gens qui n'ont qué des mensonges sur lé visage ?
BLAISE, au Courtisan.
Morgué ! je vous en prie, ne portez plus comme ça des bourdes sur la face.
FONTIGNAC
Des gens dont les yeux ont pris l'arrangement dé dire à tout lé monde : jé vous aime ?…
BLAISE, au Courtisan.
Ça est-il vrai que vos yeux ont arrangé de vendre du noir2 ?
FONTIGNAC
Des gens enfin qui, tout en emvrassant lé suvalterne, né lé voient seulement pas. Cé sont des caresses machinales, des bras à ressort qui d'eux-mêmes viennent à vous sans savoir cé qu'ils font.
BLAISE, au Courtisan.
Ahi ! ça me fâche. Il dit qué vos bras ont un ressort avec lequeul ils embrassont les gens sans le faire exprès. Cassez-moi ce ressort-là ; en dirait d'un torne-broche quand il est monté.
FONTIGNAC
Cé sont des paroles qui leur tombent dé la bouche ; des ritournelles, dont cependant l'inférieur va sé vantant, et qui lui donnent lé plaisir d'en devenir plus sot qu'à l'ordinaire.
BLAISE
Velà de sottes gens que ces sots-là ! Qu'en dites-vous ? A-t-il raison ?
LE COURTISAN
Que veux-tu que je lui réponde, dès qu'il a perdu tout respect pour un homme de ma condition ?
BLAISE
Morgué, Monsieur de Fontignac, ne badinez pas sur la condition.
FONTIGNAC
Jé né parle qué dé l'homme, et non pas du rang.
BLAISE
Ah ! ça est honnête, et vous devez être content de la diffarance ; car velà, par exemple, un animal chargé de vivres : et bian ! les vivres sont bons, je serais bian fâché d'en médire ; mais de ceti-là qui les porte, il n'y a pas de mal à dire que c'est un animal, n'est-ce pas ?
FONTIGNAC
Si Monsieur lé permettait, jé finirais par lé récit dé son amitié pour ses égaux.
BLAISE, au Courtisan.
De l'amiquié ? oui-da, baillez-li cette libarté-là, ça vous ravigotera.
FONTIGNAC
Un jour vous vous trouviez avec un dé ces Messieurs. Jé vous entendais vous entréfriponner tous deux. Rien dé plus affétueux qué vos témoignages d'affétion réciproque. Jé tâchai dé réténir vos paroles, et j'en traduisis un pétit lamveau. Sandis ! lui disiez-vous, jé n'estime à la cour personne autant qué vous ; jé m'en fais fort, jé lé dis partout, vous devez lé savoir ; cadédis, j'aime l'honnur, et vous en avez. De ces discours en voici la traduction : maudit concurrent dé ma fortune, jé té connais, tu né vaux rien ; tu mé perdrais si tu pouvais mé perdre, et tu penses qué j'en ferais dé même. Tu n'as pas tort ; mais né lé crois pas, s'il est possible. Laissé-toi duper à mes expressions. Jé mé travaille pour en trouver qui té persuadent, et jé mé montre persuadé des tiennes. Allons, tâche dé mé croire imvécile, afin dé lé dévenir à ton tour ; donné-moi ta main, qué la mienne la serre. Ah ! sandis, qué jé t'aime ! Régarde mon visage et touté la tendressé dont jé lé frelate. Pense qué jé t'affétionne, afin dé né mé plus craindre. Dé grâce, maudit fourbe, un peu dé crédulité pour ma mascarade. Permets qué jé t'endorme, afin qué jé t'en égorge plus à mon aise.
BLAISE
Tout ça ne voulait donc dire qu'un coup de coutiau ? Ou avez donc le cœur bien traîtreux, vous autres !
LE COURTISAN
Aujourd'hui il dit du mal de moi ; autrefois il faisait mon éloge.
FONTIGNAC
Ah ! lé fourbe qué j'étais ! Monsieur, jé les ai pleuré ces éloges, jé les ai pleuré, lé coquin vous louait, et né vous en estimait pas davantagé.
BLAISE
Ça est vrai, il m'a dit qu'il vous attrapait comme un innocent.
FONTIGNAC
Jé vous berçais, vous dis-jé. Jé vous voyais affamé dé dupéries, vous en démandiez à tout le monde : donnez-m'en. Jé vous en donnais, jé vous en gonflais, j'étais à même : la fiction mé fournissait mes matières ; c'était lé moyen dé n'en pas manquer.
LE COURTISAN
Ah ! que viens-je d'entendre ?
FONTIGNAC, à BLAISE
Cet emvarras qui lé prend serait-il l'avant-coureur de la sagesse ?
BLAISE
Faut savoir ça. (Au Courtisan.) Voulez-vous à cette heure qu'il vous demande pardon ? Êtes-vous assez robuste pour ça ?
LE COURTISAN
Non, il n'est plus nécessaire. Je ne le trouve plus coupable
BLAISE
Tout de bon ? (À Fontignac.) Chut ! ne dites mot ; regardez aller sa taille, alle court la poste. Ahi ! encore un chiquet ; courage ! Que ces courtisans ont de peine à s'amender ! Bon ! le velà à point : velà le niviau. (Il le mesure avec lui.)
LE COURTISAN, qui a rêvé, leur tend la main à tous deux.
Fontignac, et toi, mon ami Blaise, je vous remercie tous deux.
BLAISE
Oh ! oh ! vous vous amendiez donc en tapinois ? Morgué ! vous revenez de loin !
FONTIGNAC
Sandis ; j'en suis tout extasié ; il faut qué jé vous quitte, pour en porter la nouvelle à la fille du Gouvernur.
BLAISE, à Fontignac.
C'est bian dit, courez toujours. (Au Courtisan.) Alle vous aimera comme une folle.
[modifier] Scène IV
LE COURTISAN, BLAISE, BLECTRUE, LE POÈTE, LE PHILOSOPHE
BLECTRUE
Arrête ! arrête !
Le Courtisan se saisit du Philosophe et Blaise du Poète. § BLAISE
D'où viant donc ce tapage-là ?
BLECTRUE
C'est une chose qui mérite une véritable compassion. Il faut que les dieux soient bien ennemis de ces deux petites créatures-là ; car ils ne veulent rien faire pour elles.
LE COURTISAN, au Philosophe.
Quoi ! vous, Monsieur le philosophe, vous, plus incapable que nous de devenir raisonnable, pendant qu'un homme de cour, peut-être de tous les hommes le plus frappé d'illusion et de folie, retrouve la raison ? Un philosophe plus égaré qu'un courtisan ! Qu'est-ce que c'est donc qu'une science où l'on puise plus de corruption que dans le commerce du plus grand monde ?
LE PHILOSOPHE
Monsieur, je sais le cas qu'un courtisan en peut faire : mais il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de cet impertinent-là qui a l'audace de faire des vers où il me satirise.
BLECTRUE
Si vous appelez cela des vers, il en a fait contre nous tous en forme de requête, qu'il adressait au Gouverneur, en lui demandant sa liberté ; et j'y étais moi-même accommodé on ne peut pas mieux.
BLAISE
Misérable petit faiseur de varmine ! C'est un var qui en fait d'autres mais morgué ! que vous avais-je fait pour nous mettre dans une requête qui nous blâme ?
LE POÈTE
Moi, je ne vous veux pas de mal.
LE COURTISAN
Pourquoi donc nous en faites-vous ?
LE POÈTE
Point du tout ; ce sont des idées qui viennent et qui sont plaisantes ; il faut que cela sorte ; cela se fait tout seul. Je n'ai fait que les écrire, et cela aurait diverti le Gouverneur, un peu à vos dépens, à la vérité ; mais c'est ce qui en fait tout le sel ; et à cause que j'ai mis quelque épithète un peu maligne contre le Philosophe, cela l'a mis en colère. Voulez-vous que je vous en dise quelques morceaux ? Ils sont heureux.
LE PHILOSOPHE
Poète insolent !
LE POÈTE, se débattant entre les mains du Courtisan.
Il faut que mon épigramme soit bonne, car il est bien piqué.
LE COURTISAN
Faire des vers en cet état-là ! cela n'est pas concevable.
BLAISE
Faut que ce soit un acabit d'esprit enragé.
LE COURTISAN
Ils se battront, si on les lâche.
BLECTRUE
Vraiment je suis arrivé comme ils se battaient ; j'ai voulu les prendre, et ils se sont enfui : mais je vais les séparer et les remettre entre les mains de quelqu'un qui les gardera pour toujours. Tout ce qu'on peut faire d'eux, c'est de les nourrir, puisque ce sont des hommes, car il n'est pas permis de les étouffer. Donnez-moi-les, que je les confie à un autre.
LE PHILOSOPHE
Qu'est-ce que cela signifie ? Nous enfermer ? je ne le veux point.
BLAISE
Tenez, ne velà-t-il pas un homme bian peigné pour dire : je veux !
LE PHILOSOPHE
Ah ! tu parles, toi, manant. Comment t'es-tu guéri ?
BLAISE
En devenant sage. (Aux autres.) Laissez-nous un peu dire.
LE PHILOSOPHE
Et qu'est-ce que c'est que cette sagesse ?
BLAISE
C'est de n'être pas fou.
LE PHILOSOPHE
Mais je ne suis pas fou, moi ; et je ne guéris pourtant pas.
LE POÈTE
Ni ne guériras.
BLAISE, au poète.
Taisez-vous, petit sarpent. (Au Philosophe.) Vous dites que vous n'êtes pas fou, pauvre rêveux : qu'en savez-vous si vous ne l'êtes pas ? Quand un homme est fou, en sait-il queuque chose ?
BLECTRUE
Fort bien.
LE PHILOSOPHE
Fort mal ; car ce manant est donc fou aussi.
BLAISE
Eh ! pourquoi ça ?
LE PHILOSOPHE
C'est que tu ne crois pas l'être.
BLAISE
Eh bian ! morgué, me velà pris ; il a si bian ravaudé ça que je n'y connais pus rian ; j'ons peur qu'il ne me gâte.
LE COURTISAN
Crois-moi, ne te joue point à lui. Ces gens-là sont dangereux.
BLAISE
C'est pis que la peste. Emmenez ce marchand de çarvelle, et fourrez-moi ça aux Petites-Maisons ou bian aux Incurables.
LE PHILOSOPHE
Comment, on me fera violence ?
BLECTRUE
Allons, suivez-moi tous deux.
LE POÈTE
Un poète aux Petites-Maisons !
BLAISE
Eh ! pargué, c'est vous mener cheux vous.
BLECTRUE
Plus de raisonnement, il faut qu'on vienne.
BLAISE
Ça fait compassion. (Au Courtisan, à part.) Tenez-vous grave, car j'aparçois la damoiselle d'ici qui vous contemple. Souvenez-vous de voute gloire, et aimez-la bian fiarement.
[modifier] Scène V
FLORIS, LE COURTISAN, BLAISE
FLORIS
Enfin, le ciel a donc exaucé nos vœux.
LE COURTISAN
Vous le voyez, Madame.
BLAISE
Ah ! c'était biau à voir !
FLORIS
Que vous êtes aimable de cette façon-là !
LE COURTISAN
Je suis raisonnable, et ce bien-là est sans prix ; mais, après cela, rien ne me flatte tant, dans mon aventure, que le plaisir de pouvoir vous offrir mon cœur.
BLAISE
Ah ! nous y velà avec son cœur qui va bailler… Apprenez-li un peu son devoir de criauté.
LE COURTISAN
De quoi ris-tu donc ?
BLAISE
De rian, de rian ; vous en aurez avis. Dites, Madame ; je m'arrête ici pour voir comment ça fera.
FLORIS
Vous m'offrez votre cœur, et c'est à moi à vous offrir le mien.
LE COURTISAN
Je me rappelle en effet d'avoir entendu parler ma sœur dans ce sens-là. Mais en vérité, Madame, j'aurais bien honte de suivre vos lois là-dessus : quand elles ont été faites, vous n'y étiez pas ; si on vous avait vue, on les aurait changées.
BLAISE
Tarare ! on en aurait vu mille comme elle, que ça n'aurait rian fait. Guarissez de cette autre infirmité-là.
FLORIS
Je vous conjure, par toute la tendresse que je sens pour vous, de ne me plus tenir ce langage-là.
BLAISE
Ça nous ravale trop : je sommes ici la force, et velà la faiblesse.
FLORIS
Souvenez-vous que vous êtes un homme, et qu'il n'y aurait rien de si indécent qu'un abandon si subit à vos mouvements. Votre cœur ne doit point se donner ; c'est bien assez qu'il se laisse surprendre. Je vous instruis contre moi ; je vous apprends à me résister, mais en même temps à mériter ma tendresse et mon estime. Ménagez-moi donc l'honneur de vous vaincre ; que votre amour soit le prix du mien, et non pas un pur don de votre faiblesse : n'avilissez point votre cœur par l'impatience qu'il aurait de se rendre ; et pour vous achever l'idée de ce que vous devez être, n'oubliez pas qu'en nous aimant tous deux, vous devenez, s'il est possible, encore plus comptable de ma vertu que je ne la suis moi-même.
BLAISE
Pargué ! vélà des lois qui connaissont bian la femme, car ils ne s'y fiont guère.
LE COURTISAN
Il faut donc se rendre à ce qui vous plaît, Madame ?
FLORIS
Oui, si vous voulez que je vous aime.
LE COURTISAN, avec transport.
Si je le veux, Madame ? mon bonheur…
FLORIS
Arrêtez, de grâce, je sens que je vous mépriserais.
BLAISE
Tout bellement ; tenez voute amour à deux mains : vous allez comme une brouette.
FLORIS
Vous me forcerez à vous quitter.
LE COURTISAN
J'en serais bien fâché.
BLAISE
Que ne dites-vous que vous en serez bien aise ?
LE COURTISAN
Je ne saurais parler comme cela.
FLORIS
Vous ne sauriez donc vous vaincre ? Adieu, je vous quitte ; mon penchant ne serait plus raisonnable.
BLAISE
Ne vélà-t-il pas encore une taille qui va dégringoler ?
LE COURTISAN, à Floris qui s'en va.
Madame, écoutez-moi : quoique vous vous en alliez, vous voyez bien que je ne vous arrête point ; et assurément vous devez, ce me semble, être contente de mon indifférence. Quand même vous vous en iriez tout à fait, j'aurais le courage de ne vous point rappeler.
FLORIS
Cette indifférence-là ne me rebute point ; mais je ne veux point la fatiguer à présent, et je me retire.
[modifier] Scène VI
LE COURTISAN, BLAISE
LE COURTISAN, soupirant.
Ah !
BLAISE
Ne bougez pas ; consarvez voute dignité humaine ; aussi bian, je vous tians par le pourpoint.
LE COURTISAN
Mais, mon cher Blaise, elle est pourtant partie.
BLAISE
Qu'alle soit ; alle a d'aussi bonnes jambes pour revenir que pour s'en aller.
LE COURTISAN
Si tu savais combien je l'aime !
BLAISE
Ah ! je vous parmets de me conter ça à moi, et il n'y a pas de mal à l'aimer en cachette ; ça est honnête ; et mêmement ils disont ici que pus en aime sans le dire, et pus ça est biau ; car en souffre biaucoup, et c'est cette souffrance-là qui est daigne de nous, disont-ils. Cheux nous les femmes de bian ne font pas autre chose. N'avons-je pas une maîtresse itou, moi ? une jolie fille, qui me poursuit avec des civilités et de petits mots qui sont si friands ? Mais, morgué, je me tians coi. Je vous la rabroue, faut voir ! Alle n'aura la consolation de me gagner que tantôt. Morgué ! tenez, je l'aparçois qui viant à moi. Je vas tout à cette heure vous enseigner un bon exemple. Je sis pourtant affollé d'elle. Stapendant, regardez-moi mener ça. Voyez la suffisance de mon comportement. Boutez-vous : là, sans mot dire.
[modifier] Scène VII
LE COURTISAN, BLAISE, FONTIGNAC, L'INSULAIRE
FONTIGNAC, au Courtisan.
Permettez, Monsieur, qué jé parle à Blaise, et lui présente une réquête dont voici lé sujet. (En montrant l'insulaire.)
BLAISE
Ah ! ah ! Monsieur de Fontignac, ou êtes un fin marle, vous voulez me prendre sans vart3. Eh bian ! le sujet de voute requête, à quoi prétend-il !
FONTIGNAC
D'abord à votre cœur, ensuite à votre main.
L’INSULAIRE
Voilà ce que c'est.
BLAISE
C'est coucher bien gros tout d'une fois. Voilà bian des affaires. Traite-t-on du cœur d'un homme comme de ceti-là d'une femme ? faut bian d'autres çarimonies.
FONTIGNAC
Jé mé suis pourtant fait fort dé votré consentement.
L’INSULAIRE
J'ai compté sur l'amitié que vous avez pour Fontignac.
BLAISE
Oui ; mais voute compte n'est pas le mian : j'avons une autre arusmétique.
FONTIGNAC
Né vous en défendez point. Il est temps qué votre modestie cède la victoire. Jé sais qu'ellé vous plaît, cetté tendre et charmante fille.
BLAISE
Eh ! mais, en vérité, taisez-vous donc, vous n'y songez pas. Il me viant des rougeurs que je ne sais où les mettre.
L’INSULAIRE
Mon dessein n'est pas de vous faire de la peine : et s'il est vrai que vous ne puissiez avoir du retour…
BLAISE
Je ne dis pas ça.
FONTIGNAC
Achévons donc. Qué tant dé mérite vous touche !
BLAISE, au Courtisan.
En avez-vous assez vu ? Ça commence à me rendre las. Je vais signer la requête.
LE COURTISAN
Finis.
FONTIGNAC
L'ami Blaise, j'entends qué Monsieur vous encourage.
BLAISE, à l'Insulaire.
Morgué ! il n'y a donc pus de répit ; ou êtes bian pressée, ma mie ?
L’INSULAIRE
N'est-ce pas assez disputer ?
BLAISE
Eh bian ! ce cœur, pisque vous le voulez tant, ou avez bian fait de le prendré, car, jarnicoton ! je ne vous l'aurais pas baillé.
L’INSULAIRE
Me voilà contente.
BLAISE, voyant Floris.
Tant mieux. Mais ne causons pus ; velà une autre amoureuse qui viant. (Au Courtisan.) Préparez-li une bonne moue, et regardez-moi-la par-dessus les épaules.
[modifier] Scène VIII
LE COURTISAN, BLAISE, FONTIGNAC, L'INSULAIRE, FLORIS
FLORIS
Je reviens. Je n'étais sortie que pour vous éprouver, et vous n'avez que trop bien soutenu cette épreuve. Votre indifférence même commence à m'alarmer.
Le Courtisan la regarde sans rien dire.
BLAISE, à Floris.
Vous n'êtes pas encore si malade.
FLORIS
Faites-moi la grâce de me répondre.
LE COURTISAN
J'aurais peur de finir vos alarmes, que je ne hais point.
BLAISE
Ça est bon ; ça tire honnêtement à sa fin.
FLORIS
Mes alarmes que vous ne haïssez point ? Expliquez-vous plus clairement.
Le Courtisan la regarde sans répondre.
BLAISE
Morgué ! velà des yeux bian clairs !
FLORIS
Ils me disent que vous m'aimez.
BLAISE
C'est qu'ils disent ce qu'ils savent.
FONTIGNAC
Cé sont des échos.
FLORIS
Les en avouez-vous ?
LE COURTISAN
Vous le voyez bien.
BLAISE
Ça est donc bâclé ?
FLORIS
Oui, cela est fait : en voilà assez ; et je me charge du reste auprès de mon père.
FONTIGNAC
Vous n'irez pas lé chercher, car il entre.
[modifier] Scène IX
LE GOUVERNEUR, PARMENÈS, FLORIS, L'INSULAIRE, LE COURTISAN, LA COMTESSE, FONTIGNAC, SPINETTE, LE PAYSAN
LA COMTESSE
Oui, Seigneur, mettez le comble à vos bienfaits : je vous ai mille obligations ; joignez-y encore la grâce de m'accorder votre fils.
LE GOUVERNEUR
Vous lui faites honneur, et je suis charmé que vous l'aimiez.
LA COMTESSE
Tendrement.
BLAISE
En rirait bian dans noute pays de voir ça.
LE GOUVERNEUR
Mais c'est pourtant à vous à décider, mon fils ; aimez-vous Madame ?
PARMENÈS, honteusement.
Oui, mon père.
FLORIS
J'ai besoin de la même grâce, mon père, et je vous demande Alvarès.
LE GOUVERNEUR
Je consens à tout. (En montrant Spinette.) Et cette jolie fille ?
BLAISE
Je vas faire son compte. (À Fontignac.) Vous m'avez tantôt présenté une requête, Fontignac ; je vous la rends toute brandie pour noute amie Spinette. Que dites-vous à ça ?
FONTIGNAC
Jé rougis sous lé chapeau.
BLAISE
Ça veut dire : tope. Où est donc le notaire pour tous ces mariages, et pour écrire le contrat ?
LE GOUVERNEUR
Nous n'en avons point d'autre ici que la présence de ceux devant qui on se marie. Quand on a de la raison, toutes les conventions sont faites. Puissent les dieux vous combler de leurs faveurs ! Quelqu'uns de vos camarades languissent encore dans leur malheur ; je vous exhorte à ne rien oublier pour les en tirer. L'usage le plus digne qu'on puisse faire de son bonheur, c'est de s'en servir à l'avantage des autres. Que des fêtes à présent annoncent la joie que nous avons de vous voir devenus raisonnables.
[modifier] Notes
1. Donner du galbanum : au sens propre, galbanum désigne une espèce de gomme qui a une vertu résolutive. « Donner du galbanum, c’est promettre beaucoup pour donner peu. » Dictionnaire portatif de la langue française. Extrait du Grand Dictionnaire de Richelet par M. de Wailly, Lyon, 1780.
2. Vendre du noir : « tromper quelqu’un, lui en faire accroire » Dictionnaire de l’Académie, 1718.
3. Prendre sans vert : « jouer au vert, à un jeu où il faut toujours avoir sur soi des feuilles de vert. C’est par allusion à ce jeu qu’on dit figurément prendre quelqu’un sans vert, au dépourvu » Dictionnaire portatif de la langue française. Extrait du Grand Dictionnaire de Richelet par M. de Wailly, Lyon, 1780.