[modifier] L'Olive
[modifier] A Monsigneur le prévost de Paris, ou son lieutenant.
Supplie humblement, Gilles Corrozet et Arnoul L'angelier libraires de ceste ville, qu'il vous plaise leur donner permission d'imprimer et vendre un petit traicté intitulé L'olive, avec aultres opuscules poetiques, et ordonner que deffences soient faictes a tous Imprimeurs et Libraires d'imprimer et vendre ledict livre, sans l'aveu desdictz suplians, sur peine de confiscation des livres autrement Imprimez, et d'amende arbitraire. Et ce jusques a quatre ans finis et acomplis, afin qu'ilz puissent rembourser de leurs frais et mises. Et vous sefez bien.
Soit fait ainsi qu'il est requis faict le tiers jour d'octobre, L'an mil cinq cens cinquante.
Signé P. SEGUIER.
[modifier] A TRES ILLUSTRE Princesse Madame Marguerite Seur Unique du Roy, Luy presentant ce livre.
SONNET.
PAR un sentier inconneu à mes yeux Vostre grandeur sur ses ailes me porte Où de Phebus la main sçavante et forte Guide le frein du chariot des cieulx. Là elevé au cercle radieux Par un Demon heureux, qui me conforte, Celle fureur tant doulce j’en rapporte, Dont vostre nom j’egalle aux plus haulx dieux. O Vierge donc, Sous qui la Vierge Astrée A faict encor’ en nostre siecle entrée! Prenez en gré ces poëtiques fleurs. Ce sont mes vers, que les chastes Carites Ont emaillez de plus de cent couleurs Pour aler voir la fleur des MARGUERITES. COELO MUSA BEAT.
[modifier] Au lecteur
Combien que j’aye passé l’aage de mon enfance et la meilleure part de mon adolescence assez inutilement, lecteur, si est-ce que par je ne sçay quelle naturelle inclination j’ay tousjours aimé les bonnes lettres: singulierement nostre poësie françoise, pour m’estre plus familiere, qui vivoy’ entre ignorans des langues estrangeres. Depuis, la raison m’a confirmé en cete opinion: considerant que si je vouloy’ gaingner quelque nom entre les Grecz, et Latins, il y fauldroit employer le reste de ma vie, et (peult estre) en vain, etant jà coulé de mon aage le temps le plus apte à l’etude: et me trouvant chargé d’affaires domestiques, dont le soing est assez suffisant pour dégouter un homme beaucoup plus studieux que moy. Au moyen de quoy, n’ayant où passer le temps, et ne voulant du tout le perdre, je me suis volontiers appliqué à nostre poësie: excité et de mon propre naturel, et par l’exemple de plusieurs gentiz espritz françois, mesmes de ma profession, qui ne dedaignent point manier et l’epée et la plume, contre la faulse persuasion de ceux qui pensent tel exercice de lettres deroger à l’estat de noblesse. Certainement, lecteur, je ne pouroy’ et ne voudroy’ nier, que si j’eusse ecrit en grec ou en latin, ce ne m’eust esté un moyen plus expedié pour aquerir quelque degré entre les doctes hommes de ce royaume: mais il fault que je confesse ce que dict Ciceron en l’oraison pour Murene, Qui cùm cytharoedi esse non possent, et ce qui s’ensuit. Considerant encores nostre langue estre bien loing de sa perfection, qui me donnoit espoir de pouvoir avecques mediocre labeur y gaingner quelque ranc, si non entre les premiers, pour le moins entre les seconds, je voulu bien y faire quelque essay de ce peu d’esprit que la Nature m’a donné. Voulant donques enrichir nostre vulgaire d’une nouvelle, ou plustost ancienne renouvelée poësie, je m’adonnay à l’immitation des anciens Latins, et des poëtes Italiens, dont j’ay entendu ce que m’en a peu apprendre la communication familiere de mes amis. Ce fut pourquoy, à la persuasion de Jaques Peletier, je choisi le Sonnet et l’Ode, deux poëmes de ce temps là (c’est depuis quatre ans) encores peu usitez entre les nostres: étant le Sonnet d’italien devenu françois, comme je croy, par Mellin de Sainct Gelais, et l’Ode, quand à son vray et naturel stile, representée en nostre langue par Pierre de Ronsard. Ce que je vien de dire, je l’ay dict encores en quelque autre lieu, s’il m’en souvient: et te l’ay bien voulu ramentevoir, lecteur, afin que tu ne penses que je me vueille attribuer les inventions d’autruy. Or, afin que je retourne à mon premier propos, voulant satisfaire à l’instante requeste de mes plus familiers amis, je m’osay bien avanturer de mettre en lumiere mes petites poësies: après toutesfois les avoir communiquées à ceux que je pensoy’ bien estre clervoyans en telles choses, singulierement à Pierre de Ronsard, qui m’y donna plus grande hardiesse que tous les autres, pour la bonne opinion que j’ay tousjours eue de son vif esprit, exact sçavoir, et solide jugement en nostre poësie françoise. Je n’ay pas icy entrepris de respondre à ceux qui me voudroient blasmer d’avoir precipité l’edition de mes oeuvres, et, comme on dict, avoir trop tost mis la plume au vent. Car si mes ecriz sont bons, ma jeunesse ne leur doibt oster leur louange meritée. S’ilz ne sont tels, elle doibt pour le moins leur servir d’excuse: d’aultant que si j’ay faict en cet endroit quelque acte de jeunesse, je n’ay faict si non ce que je devoy’. Pour le moins, ce m’est une faulte commune avecques beaucoup d’autres meilleurs espriz que le mien. Je ne suis tel, que je vueille blâmer le conseil d’Horace, quand à l’edition des poëmes: mais aussi ne suis-je de l’opinion de ceux qui gardent religieusement leurs ecriz, comme sainctes reliques, pour estre publiez apres leur mort: sçachant bien que tout ainsi que les mors ne mordent point, aussi se sentent-ilz les morsures. Cete conscientieuse difficulté, lecteur, n’estoit ce qui me retardoit le plus en la premiere edition de mes ecriz. Je craignoy’ un autre inconvenient, qui me sembloit avoir beaucoup plus apparente raison de future reprehension. C’est que telle nouveauté de poësie pour le commencement seroit trouvée fort etrange, et rude. Au moyen de quoy, voulant prevenir cete mauvaise opinion, et quasi comme applanir le chemin à ceux qui, excitez par mon petit labeur, voudroient enrichir nostre vulgaire de figures et locutions estrangeres, je mis en lumiere ma Deffence et illustration de la langue françoise: ne pensant toutefois au commencement faire plus grand oeuvre qu’une epistre et petit advertissement au lecteur. Or ay-je depuis experimenté ce qu’au paravant j’avoy assez preveu, c’est que d’un tel oeuvre je ne rapporteroy jamais favorable jugement de noz rethoriqueurs françoys, tant pour les raisons assez nouvelles, et paradoxes introduites par moy en nostre vulgaire, que pour avoir (ce semble) hurté un peu trop rudement à la porte de noz ineptes rimasseurs. Ce que j’ay faict, lecteur, non pour aultre raison que pour eveiller le trop long sillence des cignes et endormir l’importun croassement des corbeaux. Ne t’esbahis donques si je ne respons à ceulx qui m’ont apellé hardy repreneur: car mon intention ne feut onques d’auctorizer mes petiz oeuvres par la reprehension de telz gallans. Si j’ay particularizé quelques ecriz, sans toutefois toucher aux noms de leurs aucteurs, la juste douleur m’y a contrainct, voyant nostre langue, quand à sa nayfve proprieté si copieuse, et belle, estre souillée de tant de barbares poësies, qui par je ne scay quel nostre malheur plaisent communement plus aux oreilles françoises que les ecritz d’antique, et solide erudition. Les gentilz espris, mesmes ceulx qui suyvent la court, seule escolle ou voluntiers on apprent à bien proprement parler, devroient vouloir pour l’enrichissement de nostre langue, et pour l’honneur des espriz françois, que telz poëtes barbares, ou feussent fouettez à la cuysine, juste punition de ceulx qui abusent de la pacience des Princes, et grands Seigneurs par la lecture de leurs ineptes oeuvres: ou (si on les vouloit plus doucement traicter) qu’on leur donnast argent pour se taire; suyvant l’exemple du grand Alexandre, qui usa de semblable liberalité en l’endroict de Cherille, poëte ignorant. Certes j’ay grand’honte, quand je voy’ le peu d’estime que font les Italiens de nostre poësie en comparaison de la leur: et ne le treuve beaucoup etrange, quand je considere que voluntiers ceulx qui ecrivent en la langue Toscane sont tous personnaiges de grand’ erudition: voire jusques aux Cardinaux mesmes et aultres seigneurs de renom, qui daignent bien prendre la peine d’enrichir leur vulgaire par infinité de beaux ecriz: usant en cela de la diligence et discretion familiere à ceulx qui legerement n’exposent leurs conceptions au publique jugement des hommes. Pense donques, je te prie, Lecteur, quel prix doivent avoir, en l’endroict de celle tant docte et ingenieuse nation Italienne, les ecriz d’ung petit Magister, d’un Conard, d’un Badault, et aultres mignons de telle farine, dont les oreilles de nostre peuple sont si abbreuvées, qu’elles ne veulent aujourd’huy recevoir aultre chose. Je suis certain que tous lecteurs de bon jugement prendront ce que je dy en bonne part, veu que je ne parle du tout sans raison. Au fort, si nos petiz Rimeurs s’en trouvoint un peu fachez, je leur conseilleroy’ de prendre pacience: considerant que je ne suis ung Aristarque ou Aristophane, dont la grave censure doive oster leurs ecriz du rôle de noz poësies, ou retarder leurs aucteurs de mieux faire à l’advenir. Aussi leur mescontentement ne me doit rompre ma deliberation, qui par veu solennel me suis obligé aux Muses de ne mentir jamais (que je le puisse entendre) ni en vin ni en poësie. Toutefois je ne veux pas du tout estre juge si severe, et incorruptible en matiere de poësie, que je suyve l’heresie de celuy qui disoit Mitte me in lapicidinas. Quelques uns se plaignent de quoy je blâme les traductions poëtiques en nostre langue, dont ilz ne sont (disent-ilz) illustrateurs ny gaigez ny renommez. Aussi ne suis-je. Mais s’ilz n’alleguent aultre raison, je n’y feray point de response. Encores moins à ce qu’ilz disent, que j’ay reservé la lecture de mes ecriz à une affectée demy-douzaine des plus renommez poëtes de nostre langue. Car je n’avoy’ entrepris de faire un catalogue de tous les autres, mesmes de ceulx qui ne m’etoient conneuz ny à leurs noms ny à leurs oeuvres. Ceux dont je ne cherche point les applaudissements ont occasion de gronder. Aussi me plaisent leurs aboys: car je n’en crain’ gueres les morsures. Je fonde encor’ (disent-ilz) l’immortalité de mon nom sur moindre chose que leurs escritz, dont toutefois ilz ne pretendent aucune louange. Ce n’est à eulx ny à moy à juger de nostre cause: qui (Dieu mercy) n’est de telle importance, que la court y doibve estre longuement embesongnée. Aussi n’ay-je pas fondé mon advancement sur telles magnifiques comparaisons. Si en mes poësies je me loüe quelques fois, ce n’est sans l’imitation des anciens: et en cela je ne pense avoir encor’ esté si excessif, que j’aye, pour illustrer le mien, offensé l’honneur de personne. Et puis je me vante d’avoir inventé ce que j’ay mot à mot traduit les aultres. A peu que je ne leur fay la responce que fist Virgile à un quiddam Zoile, qui le reprenoit d’emprunter les vers d’Homere. J’ay (ce me semble) ailleurs assez deffendu l’immitation. C’est pourquoy je ne feray longue response à cet article. Qui vouldroit à ceste ballance examiner les escritz des anciens Romains et des modernes Italiens, leurs arrachant toutes ces belles plumes empruntées dont ilz volent si haultement, ilz seroint en hazard d’estre accoutrez en corneille Horacienne. Si, par la lecture des bons livres, je me suis imprimé quelques traictz en la fantaisie, qui après, venant à exposer mes petites conceptions selon les occasions qui m’en sont données, me coulent beaucoup plus facilement en la plume qu’ilz ne me reviennent en la memoire, doibt-on pour ceste raison les appeller pieces rapportées? Encor’ diray-je bien que ceulx qui ont leu les oeuvres de Virgile, d’Ovide, d’Horace, de Petrarque, et beaucoup d’aultres, que j’ay leuz quelquefois assez negligemment, trouverront qu’en mes escriptz y a beaucoup plus de naturelle invention que d’artificelle ou supersticieuse immitation. Quelques ungs voyans que je finissoy’ ou m’efforçoy’ de finir mes sonnetz par ceste grace qu’entre les aultres langues s’est faict propre l’epigramme françois, diligence qu’on peult facilement recongnoistre aux oeuvres de Cassola Italien, disent pour ceste raison que je l’ay immité, bien que de ce temps là il ne me feust congneu seulement de nom, ou Apollon jamais ne me soit en ayde. Je ne me suis beaucoup travaillé en mes ecriz de ressembler aultre que moymesmes: et si en quelque endroict j’ay usurpé quelques figures et façons de parler à l’imitation des estrangers, aussi n’avoit aucun loy ou privilege de le me deffendre. Je dy encores cecy, Lecteur, affin que tu ne penses que j’aye rien emprunté des nostres, si d’avanture tu venois à rencontrer quelques epithetes, quelques phrases et figures prises des anciens, et appropriées à l’usaige de nostre vulgaire. Si deux peintres s’efforcent de representer au naturel quelque vyf protraict, il est impossible qu’ilz ne se rencontrent en mesmes traictz et lineamens, ayans mesme exemplaire devant eulx. Combien voit-on entre les Latins immitateurs des Grecz, entre les modernes Italiens immitateurs des Latins, de commencemens et de fins de vers, de couleurs, et figures poëtiques quasi semblables? Je ne parle poinct des orateurs. Ceulx qui voudront considerer le stile des Ciceroniens, ou aultres, ne trouverront estrange la ressemblance qu’ont ou pourront avoir les poëmes françois, si chacun s’efforce d’escrire par immitation des estrangers. Tous arts et sciences ont leurs termes naturelz. Tous mestiers ont leurs propres outilz. Toutes langues ont leurs motz et loqutions usitées: et qui n’en voudroit user, il se faudroit forger à part nouveaux artz, nouveaulx mestiers et nouvelles langues. Ce que j’ay dict, cetuy ci l’a dict encor’, et cetuy là: aussi les Muses n’ont restrainct, et enfermé en l’esprit de deux ou trois tout ce qui se peut dire de bonne grace en nostre poësie. S’il y a quelques faultes en mes escritz, aussi ne sont tous les aultres parfaictz. Ceulx qui avecques raison me voudront faire ce bien de me reprendre, je mettray peine d’en faire mon profit. Car je ne suis du nombre de ceulx qui ayment myeux deffendre leurs faultes que les corriger. Mais si quelques ungs directement ou indirectement (comme on dict) me vouloient taxer, non point avecques la raison et modestie accoutumée en toutes honnestes controversies de lettres, mais seulement avecques une petite maniere d’irrision et contournement de nez, je les adverty’ qu’ilz n’attendent aulcune response de moy: car je ne veux pas faire tant d’honneur à telles bestes masquées, que je les estime seulement dignes de ma cholere. Si quelques uns vouloient renouveler la farce de Marot et de Sagon, je ne suis pour les en empescher: mais il fault qu’ilz cherchent aultre badin pour jouer ce rôle avecques eux. Voylà ung petit desseing lecteur, de ce que je pouroy’ bien respondre à mes calomniateurs, si je vouloy’ prendre la peine de leur tenir plus long propoz. Quand à ceux qui blasment en moy cet etude poëtique, comme totalement inutile, s’ilz veulent combatre contre la poësie, elle a des armes pour se deffendre: s’ilz plaignent l’empeschement de ma promotion, je les remercie de leur bonne volunté. Ceux qui ayment le jeu, les banquetz et aultres menuz plaisirs, qu’ilz y passent et le jour; et la nuict si bon leur semble. Quand à moy, n’ayant aultre passetems de plus grand plaisir, je donneray vouluntiers quelques heures à la poësie. Et combien ce m’est un labeur peu laborieux, et coutumier, si ce n’est ou faisant quelque voiage ou en lieu qui n’ait aultre plus joyeuse occupation, bien l’entendent ceux qui me hantent de familiarité. J’ayme la poësie, me tire bien souvent la Muse (comme dict quelqu’un) furtivement en son oeuvre: mais je n’y suis tant affecté, que facilement je ne m’en retire, si la fortune me veult presenter quelque chose, ou avecques plus grand fruict je puisse occuper mon esprit. Je te prie donques, amy Lecteur, me faire ce bien de penser que ma petite muse, telle qu’elle est, n’est toutefois esclave ou mercenaire, comme d’ung tas de rymeurs à gaiges: elle est serve tant seulement de mon plaisir. Je te prie encores ne trouver mauvais cet advertissement, ou t’ennuyer de sa longueur, comme oultrepassant les bornes d’une epistre. En recompence de quoy, je te fay’ present de mon Olive augmentée de plus de la moitié, et d’une Musagnoeomachie, c’est à dire la Guerre des Muses et de l’Ignorance. Ceux qui ne treuvent rien bon, si non ce qui sort de leur main, y trouverront à mordre en beaucoup de lieux: mesme en cet endroict ou je fay mention de quelques sçavans hommes de nostre France. Les uns diront que j’en ay laissé que je ne devoy’ pas oublier: les aultres, que je n’ay pas gardé l’ordre, nommant quelques ungs les derniers, qui meritoient bien estre au premier ranc. Je n’ay qu’une petite response à toutes ces objections frivoles: c’est que mon intention n’estoit alors d’ecrire une hystoire, mais une poësie. Et combien ce genre d’escrire est peu consciencieux en telles choses, je m’en rapporte seulement à ceux qui l’entendent. Mais pourquoy pren-je tant de peine, lecteur, à preoccuper l’excuse de ce qui sera trouvé (peult estre) la moindre faulte de mes oeuvres? J’ay tousjours estimé la poësie comme ung somptueux banquet, ou chacun est le bien venu, et n’y force lon personne de manger d’une viande ou boire d’un vin, s’il n’est à son goust, qui le sera (possible) à celuy d’un aultre. C’est encor’ la raison pourquoy j’ay si peu curieusement regardé à l’orthographie, la voyant au jourdhuy aussi diverse qu’il y a de sortes d’ecrivains. J’appreuve et loue grandement les raisons de ceux qui l’ont voulu reformer, mais voyant que telle nouveaulté desplaist autant aux doctes comme aux indoctes, j’ayme beaucoup mieulx louer leur invention que de la suyvre: pource que je ne fay pas imprimer mes oeuvres en intention qu’ilz servent de cornetz aux apothequaires, ou qu’on les employe à quelque aultre plus vil mestier. Si tu treuves quelques faultes en l’impression, tu ne t’en dois prendre à moy, qui m’en suis rapporté à la foy d’autruy. Puis le labeur de la correction est tel, singulierement en un oeuvre nouveau, que tous les yeux d’Argus ne fourniroient à voir les faultes qui s’i treuvent.
[modifier] IO. AURATUS IN OLIVAM
Sola virûm nuper volitabat docta per ora Laura, tibi Thuscis dicta, Petrarcha, sonis: Tantaque vulgaris fuerat facundia linguas, Ut premeret fastu scripta vetusta suo. At nunc Thuscanam Lauram comitatur Oliva Gallica, Bellaii cura laborque sui. Phoebus amat Laurum, glaucam sua Pallas Olivam: Ille suum vatem, nec minus ista suum. == Salmonii Macrini Iuliodunensis Ode in Olivam Ioachimi Bellaii Andensis == Supreme vatum hîc postera quos feret, Exacta et astas quos tulit hactenus, Facunde Bellaï, coruscum Andegavis Ligerique lumen: Me bellicoso condita Julio, Illustre cujus nomen habet, tulit Urbs anserem rauce strepentem Inter Apollineos olores. Dulci tuo effers carmine me tamen, Inter poestas atque aliquem facis, De musca avens barrhum videri: Metior at modulo meo me, Dixere multi Pictona quem prius: Malim sed Andes sint mihi patria, Urbs urbium quòd nostra prorsus In medio sita sit duarum. De judicatum sic et Horatio: Lucanus, anceps, esset an Appulus, Utrumque sub finem colonus Cum Venusinus agros araret. Te propter atqui hinc Andegavus ferar, Excîtus auras flatibus ut tuas Sublime cantem, prosperoque Sydera celsa petam volatu. Felix Olivas carminibus, tuas, An vate felix illa suo magis, Lauram secutura hinc Petrarchas, Quintiliam, Nemesin, Corinnam? Conjungeretur his utinam mea Olim Gelonis! mortua sit licet, Tristemque decedens Macrinum Liquerit heu! saturumque vitas. Sic illa vixit cum unanimi viro, Laude ut perenni digna sit evehi: At solus argutis valeres Tu facere id, Joachime, rythmis.
[modifier] I
Je ne quiers pas la fameuse couronne, Sainct ornement du Dieu au chef doré, Ou que du Dieu aux Indes adoré Le gay chapeau la teste m’environne. Encores moins veulx-je que l’on me donne Le mol rameau en Cypre decoré, Celuy, qui est d’Athenes honoré Seul je le veulx, et le Ciel me l’ordonne. O tige heureux, que la sage Déesse En sa tutelle, et garde a voulu prendre, Pour faire honneur à son sacré autel! Orne mon chef, donne moy hardiesse De te chanter, qui espere te rendre Egal un jour au laurier immortel.
[modifier] II
D’amour, de grace, et de haulte valeur Les feux divins estoient ceinctz, et les cieulx S’estoient vestuz d’un manteau precieux A raiz ardens, de diverse couleur. Tout estoit plein de beauté, de bonheur La mer tranquille, et le vent gracieulx, Quand celle là naquit en ces bas lieux Qui a pillé du monde tout l’honneur. Ell’ prist son teint des beaux lyz blanchissans, Son chef de l’or, ses deux levres des rozes, Et du soleil ses yeux resplandissans. Le ciel usant de liberalité Mist en l’esprit ses semences encloses, Son nom des Dieux prist l’immortalité.
[modifier] III
Loyre fameux, qui ta petite source Enfles de maintz gros fleuves, et ruysseaux, Et qui de loing coules tes cleres eaux En l’Ocean d’une assez vive course. Ton chef royal hardiment bien hault pousse Et apparoy entre tous les plus beaux Comme un thaureau sur les menuz troupeaux Quoy que le Pau envieux s’en courrousse. Commande doncq’ aux gentiles Naiades Sortir dehors leurs beaux palais humides Avecques toy, leur fleuve paternel. Pour saluer de joyeuses aubades Celle qui t’a, et tes filles liquides Deifié de ce bruyt eternel.
[modifier] IV
L’heureuse branche à Pallas consacrée, Branche de paix, porte le nom de celle Qui le sens m’oste, et soubz grand’ beauté cele La cruaulté, qui à Mars tant agrée. Delaisse donq’ ô cruelle obstinée! Ce tant doulx nom, ou bien te monstre telle, Qu’ainsi qu’en tout sembles estre immortelle, Sembles le nom avoir par destinée. Que du hault ciel il t’ait eté donné, Je ne suis point de le croire etonné, Veu qu’en esprit tu es la souveraine: Et que tes yeux, à ceulx qui te contemplent, Coeur, corps, esprit, sens, ame, et vouloir emblent Par leur doulceur angelique, et seraine.
[modifier] V
C’etoit la nuyt que la divinité Du plus hault ciel en terre se rendit Quand dessus moy Amour son arc tendit Et me fist serf de sa grand’ deité. Ny le sainct lieu de telle cruaulté, Ny le tens mesme assez me deffendit: Le coup au coeur par les yeux descendit Trop ententifz à ceste grand’ beauté. Je pensoy’ bien que l’archer eust visé A tous les deux, et qu’un mesme lien Nous deust ensemble egalement conjoindre. Mais comme aveugle, enfant, mal avisé, Vous a laissée (helas) qui eties bien La plus grand’ proye, et a choisi la moindre.
[modifier] VI
Comme on ne peult d’oeil constant soustenir Du beau Soleil la clarté violente, Aussi qui void vostre face excellente, Ne peult les yeulx assez fermes tenir. Et si de près il cuyde parvenir A contempler vostre beauté luysante, Telle clarté à voir luy est nuysante Et si le faict aveugle devenir. Regardez doncq’ si suffisant je suys A vous louer, qui seulement ne puys Voz grands beautez contempler à mon gré. Que si mes yeulx avoient un tel pouvoir, J’estimeroy’ plus fermes les avoir, Que n’a l’oyseau à Jupiter sacré.
[modifier] VII
De grand’ beauté ma Déesse est si pleine, Que je ne voy’ chose au monde plus belle. Soit que le front je voye, ou les yeulx d’elle, Dont la clarté saincte me guyde, et meine. Soit ceste bouche, ou souspire une halaine, Qui les odeurs des Arabes excelle, Soit ce chef d’or, qui rendroit l’estincelle Du beau Soleil honteuse, obscure et vaine. Soient ces cousteaux d’albastre, et main polie, Qui mon coeur serre, enferme, estreinct, et lie, Bref, ce que d’elle on peult ou voir, ou croyre, Tout est divin, celeste, incomparable: Mais j’ose bien me donner ceste gloyre, Que ma constance est trop plus admirable.
[modifier] VIII
Auray’-je bien de louer le pouvoir Ceste beauté, qui decore le monde? Quand pour orner sa chevelure blonde Je sens ma langue ineptement mouvoir? Ny le romain, ny l’atique sçavoir, Quoy que là fust l’ecolle de faconde, Aux cheveulx mesme, où le fin or abonde, Eussent bien faict à demy leur devoir. Quand je les voy’ si reluysans, et blons, Entrenouez, crespes, egaulx et longs, Je m’esmerveille, et fay’ telle complaincte. Puis que pour vous (cheveulx) j’ay tel martyre, Que n’ay-je beu à la fontaine saincte? Je mourroy’ cygne, ou je meurs sans mot dire.
[modifier] IX
Garde toy bien ô gracieux Zephire! D’empestrer l’esle en ces beaulx noeuds epars, Que çà, et là, doulcement tu depars, Sur ce beau col de marbre, et de porphire. Si tu t’y prens, plus ne vouldras nous ryre Le verd printemps: ainçoys de toutes pars Flore voyant que d’autre amour tu ards, Fera ses fleurs dessecher par grand’ ire. Que dy-je las! Zephire n’est-ce point, C’est toy Amour, qui voles en ce point, Tout à l’entour, et par dedans ces retz. Que tu as faictz d’art plus laborieux Que ceulx, ausquelz jadis feurent serrez Ta doulce mere, et le Dieu furieux.
[modifier] X
Ces cheveux d’or sont les liens Madame, Dont fut premier ma liberté surprise, Amour la flamme autour du coeur eprise, Ces yeux le traict, qui me transperse l’ame. Fors sont les neudz, apre, et vive la flamme Le coup, de main à tyrer bien apprise, Et toutesfois j’ayme, j’adore, et prise Ce qui m’etraint, qui me brusle, et entame. Pour briser donq’, pour eteindre, et guerir Ce dur lien, ceste ardeur, ceste playe, Je ne quier fer, liqueur' ny medecine, L’heur, et plaisir, que ce m’est de perir De telle main, ne permect que j’essaye Glayve trenchant, ny froydeur, ny racine.
[modifier] XI
Des ventz emeuz la raige impetueuse Un voyle noir etendoit par les cieux, Qui l’orizon jusqu’aux extremes lieux Rendoit obscur, et la mer fluctueuse. De mon soleil la clarté radieuse Ne daignoit plus aparoitre à mes yeulx Ains m’annonçoient les flotz audacieux De tous costez une mort odieuse. Une peur froide avoit saisi mon ame Voyant ma nef en ce mortel danger, Quand de la mer la fille je reclame, Lors tout soudain je voy’ le ciel changer, Et sortir hors de leurs nubileux voyles Ces feux jumeaux, mes fatales etoiles.
[modifier] XII
O de ma vie à peu pres expirée Le seul filet! yeux, dont l’aveugle archer A bien sceu mil’,et mil’ fleches lascher Sans qu’il en ait oncq’ une en vain tirée. Toute ma force est en vous retirée, Vers vous je vien’ ma guerison chercher, Qui pouvez seulz la playe dessecher, Que j’ay par vous (ô beaux yeux! ) endurée. Vous estes seulz mon etoile amyable, Vous pouvez seulz tout l’ennuy terminer, Ennuy mortel de mon ame offensée. Vostre clarté me soit doncq’ pitoyable, Et d’un beau jour vous plaise illuminer L’obscure nuyt de ma triste pensée.
[modifier] XIII
La belle main, dont la forte foiblesse D’un joug captif domte les plus puissans La main, qui rend les plus sains languissans, Debendant l’arc meurtrier, qui les coeurs blesse, La belle main, qui gouverne, et radresse Les freinz dorez des oiseaux blanchissans, Quand sur les champs de pourpre rougissans Guydent en l’air le char de leur maistresse, Si bien en moy a gravé le protraict De voz beautez au plus beau du ciel nées, Que ny la fleur, qui le sommeil attraict, Ny toute l’eau d’oubly, qui en est ceinte, Effaceroient en mil’, et mil’ années Vostre figure en un jour en moy peinte.
[modifier] XIV
Le fort sommeil, que celeste on doibt croyre, Plus doulx que miel, couloit aux yeulx lassez Lors que d’amour les plaisirs amassez Entrent en moy par la porte d’ivoyre. J’avoy’ lié ce col de marbre: voyre Ce sein d’albastre en mes bras enlassez Non moins qu’on void les ormes embrassez Du sep lascif, au fecond bord de Loyre. Amour avoit en mes lasses mouëlles Dardé le traict de ses flammes cruelles, Et l’ame erroit par ces levres de roses. Preste d’aller au fleuve oblivieux Quand le reveil de mon ayse envieux Du doulx sommeil a les portes decloses.
[modifier] XV
Pié, que Thétis pour sien eust avoué, Pié, qui au bout monstres cinq pierres telles, Que l’orient seroit enrichi d’elles, Cil orient en perles tant loué. Pié albastrin, sur qui est appuyé Le beau sejour des graces immortelles, Qui feut baty sur deux coulonnes belles De marbre blanc, poly, et essuyé. Si l’oeil n’a plus de me nourir esmoy, Si ses thesors la bouche ne m’octroye, Si les mains sont en mes playes si fortes, Au moins (ô pié) n’esloingne point de moy Mon triste coeur, dont Amour a faict proye, L’emprisonnant en ce corps, que tu portes.
[modifier] XVI
Qui a peu voir celle, que Déle adore, Se devaler de son cercle congneu, Vers le pasteur d’un long sommeil tenu Dessus le mont, qui la Carie honore. Et qui a veu sortir la belle Aurore Du jaulne lict de son espoux chenu Lors que le ciel encor’ tout pur et nu De mainte rose indique se colore. Celuy a veu encores (ce me semble) Non point les lyz, et les roses ensemble, Non ce, que peult le printemps concevoir. Mais il a veu la beauté nompareille De ma Déesse, ou reluyre on peult voir La clere Lune, et l’Aurore vermeille.
[modifier] XVII
J’ay veu Amour, (et tes beaulx traictz dorez M’en soient tesmoings,) suyvant ma souvereine, Naistre les fleurs de l’infertile arene Après ses pas dignes d’estre adorez. Phebus honteux ses cheveulx honorez Cacher alors, que les vents par la plaine Eparpilloient de leur souëfve halaine Ceulx là, qui sont de fin or colorez. Puis s’en voler de chascun oeil d’icelle Jusques au ciel une vive etincelle Dont furent faictz deux astres clers, et beaux. Favorisans d’influences heureuses (O feux divins! ô bienheureux flambeaulx! ) Tous coeurs bruslans aux flammes amoureuses.
[modifier] XVIII
Le chef doré cestuy blasonnera, Cestuy le corps, l’autre le blanc ivoire De l’estommac, l’autre eternelle gloire Aux yeux archers par ses vers donnera. Comme une fleur tout cela perira, Mais en esprit, en faconde, et memoire, Quand l’aage aura sur la beauté victoire, Mieux que devant Madame florira. Que si en moy le souverain donneur Pour tel subject heureusement poursuyvre Eust mis tant d’art, tant de grace, et bonheur, Mieux qu’en tableau, en bronze, en marbre, en cuyvre Je luy feroy’, et à moy un honneur, Qui elle, et moy feroit vivre, et revivre.
[modifier] XIX
Face le ciel (quand il vouldra) revivre Lisippe, Apelle, Homere, qui le pris Ont emporté sur tous humains espris En la statue, au tableau, et au livre. Pour engraver, tirer, decrire, en cuyvre, Peinture, et vers, ce qu’en vous est compris, Si ne pouroient leur ouvraige entrepris Cyzeau, pinceau, ou la plume bien suyvre. Voilà pourquoy ne fault, que je souhete De l’engraveur, du peintre, ou du poëte Marteau, couleur, ny encre, ô ma Déesse! L’art peult errer, la main fault, l’oeil s’ecarte. De voz beautez mon coeur soit doncq’ sans cesse Le marbre seul, et la table, et la charte.
[modifier] XX
Puis que les cieux m’avoient predestiné A vous aymer, digne object de celuy, Par qui Achille est encor’ aujourdhuy Contre les Grecz pour s’amye obstiné, Pourquoy aussi n’avoient-ilz ordonné Renaitre en moy l’ame, et l’esprit de luy? Par maintz beaux vers tesmoings de mon ennuy Je leur rendroy’, ce qu’ilz vous ont donné. Helas Nature, au moins puis que les cieux M’ont denié leurs liberalitez, Tu me devois cent langues, et cent yeux, Pour admirer, et louer cete la, Dont le renom (pour cent graces, qu’elle a) Merite bien cent immortalitez.
[modifier] XXI
Les bois fueilleuz, et les herbeuses rives N’admirent tant parmy sa troupe saincte Dyane, alors que le chault l’a contrainte De pardonner aux bestes fugitives, Que tes beautez, dont les autres tu prives De leurs honneurs, non sans envie mainte Veu que tu rends toute lumiere etainte Par la clarté de deux etoiles vives. Les demydieux, et les nymphes des bois Par l’epesseur des forestz chevelues Te regardant, s’etonnent maintesfois, Et pour à Loire eternité donner Contre leurs bords ses filles impolues Font ton hault bruit sans cesse resonner.
[modifier] XXII
O doulce ardeur, que des yeulx de ma dame Amour avecq’ sa torche acoustumée Dedans mon coeur a si bien allumée, Que je la sen au plus profond de l’ame! Combien le ciel favorable je clame, Combien Amour, combien ma destinée, Qui en ce point ma vie ont terminée Par le torment d’une si doulce flamme! Qu’en moy (Amour) ne durent tes doulx feux, Je ne le puys et pouvoir ne le veulx Bien que la chair soit caducque, et mortelle. Car ceste ardeur, dont mon ame est ravie, Prendra aussi immortalité d’elle Vivant par mort d’une eternelle vie.
[modifier] XXIII
Si des beaux yeux, où la beaulté se mire, Voire le ciel, et la nature, et l’art, Depent le frein, qui en plus d’une part A son plaisir et m’arreste, et me vire, Pourquoy sont-ilz armez d’orgueil, et d’ire? Pourquoy s’esteint ce doulx feu, qui en part? Pourquoy la main, qui le coeur me depart, Cache ces retz, liens de mon martire? O belle main! ô beaux cheveux dorez! O clers flambeaux dignes d’estre adorez! Par qui je crain’, j’espere, je lamente. Mon fier destin, et vostre force extreme, En vous aimant, me commandent, que j’aime L’heureux object du bien, qui me tormente.
[modifier] XXIV
Piteuse voix, qui ecoutes mes pleurs, Et qui errant entre rochiers et bois Avecques moy: m’as semblé maintesfoys Avoir pitié de mes tristes douleurs. Voix qui tes plainz mesles à mes clameurs, Mon dueil au tien, si appeller tu m’oys Olive Olive: et Olive est ta voix, Et m’est avis, qu’avecques moy tu meurs. Seule je t’ay pitoyable trouvée. O noble Nymphe! en qui (peult estre) encores L’antique feu de nouveau s’evertue. Pareille amour nous avons eprouvée, Pareille peine aussi nous souffrons ores. Mais plus grande est la beaulté, qui me tue.
[modifier] XXV
Je ne croy point, veu le dueil que je meine Pour l'apre ardeur d'une flamme subtile, Que mon oeil feust en larmes si fertile, Si n'eusse au chef d'eau vive une fonteine. Larmes ne sont, qu'avecq' si large vene Hors de mes yeux maintenant je distile, Tout pleur seroit à finir inutile Mon dueil, qui n'est qu'au meillieu de sa peine. L'humeur vitale en soy toute reduite Devant mon feu craintive prent la fuyte Par le sentier, qui meine droict aux yeux. C'est cete ardeur, dont mon ame ravie Fuyra bien tost la lumiere des cieux, Tirant à soy et ma peine et ma vie.
[modifier] XXVI
La nuit m'est courte, et le jour trop me dure, Je fuy l'amour, et le suy' à la trace, Cruel me suis, et requier' vostre grace, Je pren' plaisir au torment, que j'endure. Je voy' mon bien, et mon mal je procure, Desir m'enflamme, et crainte me rend glace, Je veux courir, et jamais ne deplace L'obscur m'est cler, et la lumiere obscure. Votre je suis et ne puis estre mien, Mon corps est libre, et d'un etroit lien Je sen' mon coeur en prison retenu. Obtenir veux, et ne puis requerir, Ainsi me blesse, et ne me veult guerir Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu.
[modifier] XXVII
Quand le Soleil lave sa teste blonde En l'Ocean, l'humide, et noire nuit Un coy sommeil, un doulx repos sans bruit Epant en l'air, sur la terre, et soubz l'onde. Mais ce repos, qui soulaige le monde De ses travaux, est ce, qui plus me nuist, Et d'astres lors si grand nombre ne luist, Que j'ay d'ennuiz, et d'angoisse profonde. Puis quand le ciel de rougeur se colore, Ce que je puis de plaisir concevoir, Semble renaitre avec la belle Aurore. Mais qui me fait tant de bien recevoir? Le doulx espoir, que j'ay de bien tost voir L'autre soleil, qui la terre decore.
[modifier] XXVIII
Ce que je sen', la langue ne refuse Vous decouvrir, quand suis de vous absent, Mais tout soudain que pres de moy vous sent, Elle devient et muette, et confuse. Ainsi, l'espoir me promect, et m'abuse, Moins pres je suis quand plus je suis present. Ce qui me nuist, c'est ce, qui m'est plaisent, Je quier' cela, que trouver je recuse. Joyeux la nuit, le jour triste je suis. J'ay en dormant ce, qu'en veillant poursuis Mon bien est faulx, mon mal est veritable. D'une me plain', et deffault n'est en elle, Fay doncq' Amour, pour m'estre charitable, Breve ma vie, ou ma nuit eternelle.
[modifier] XXIX
Les cieux, l'amour, la mort, et la nature, Honneur, credit, faveur, envie, ou crainte De ceste forme en moy si bien emprainte N'effaceront la vive protraiture. Ivoire, gemme, et toute pierre dure Se peut briser, si du fer est attainte, Mais bien qu'ell' soit de se rompre contrainte, De se changer jamais elle n'endure. Mon coeur est tel: et me le fist prouver Amour, alors que pour vous y graver, A coups de trait me livra la bataille. Je sçay combien son arc y travailla, Plus de cent coups, non un seul, me bailla Premier qu'il peust en lever une ecaille.
[modifier] XXX
Bien que le mal, que pour vous je supporte, Soit violent, toutesfois je ne l'ose Appeller mal, pour ce qu'aucune chose Ne vient de vous, qui plaisir ne m'apporte. Mais ce m'est bien une douleur plus forte Que je ne puys de ma tristesse enclose Tourner la clef, lors que je me dispose A vous ouvrir de mes pensers la porte. Si donc mes pleurs, et mes soupirs cuysans Si mes ennuiz ne vous sont suffisans Temoings d'amour, que le plus seure preuve. Quele autre foy, si non mourir, me reste: Mais le remede (helas) trop tard se treuve A la douleur, que la Mort manifeste.
[modifier] XXXI
Le grand flambeau gouverneur de l'année, Par la vertu de l'enflammée corne Du blanc thaureau, prez, montz, rivaiges orne De mainte fleur du sang des princes née. Puis de son char la roüe estant tournée Vers le cartier prochain du Capricorne, Froid est le vent la saison nue et morne, Et toute fleur devient seiche, et fenée. Ainsi, alors que sur moy tu etens O mon Soleil! tes clers rayons epars, Sentir me fais un gracieux printens. Mais tout soudain que de moy tu depars, Je sens en moy venir de toutes pars Plus d'un hyver, tout en un mesme tens.
[modifier] XXXII
Tout ce, qu'icy la Nature environne, Plus tost il naist, moins longuement il dure. Le gay printemps s'enrichist de verdure, Mais peu fleurist l'honneur de sa couronne. L'ire du ciel facilement etonne Les fruicts d'esté, qui craignent la froidure Contre l'hiver ont l'ecorce plus dure Les fruicts tardifs, ornement de l'automne. De ton printemps les fleurettes seichées Seront un jour de leur tige arrachées, Non la vertu, l'esprit, et la raison. A ces doulx fruicts en toy meurs devant l'aage Ne faict l'esté, ny l'autonne dommage, Ny la rigueur de la froide saison.
[modifier] XXXIII
O prison doulce, où captif je demeure Non par dedaing, force, ou inimitié, Mais par les yeulx de ma doulce moitié Qui m'y tiendra jusq'à tant que je meure. O l'an heureux, le mois, le jour, et l'heure, Que mon coeur fut avecq'elle allié! O l'heureux noeu, par qui j'y fu' lié, Bien que souvent je plain', souspire, et pleure! Tous prisonniers, vous etes en soucy, Craignant la loy, et le juge severe Moy plus heureux, je ne suis pas ainsi. Mile doulx motz, doulcement exprimez, Mil' doulx baisers, doulcement imprimez, Sont les tormens où ma foy persevere.
[modifier] XXXIV
Apres avoir d'un bras victorieux Domté l'effort des superbes courages, Aucuns jadis bastirent haulx ouvrages, Pour se venger du temps injurieux. Autres craignans leurs actes glorieux Assujetir à flammes, et orages, Firent ecriz, qui malgré telz outrages Ont faict leurs noms voler jusques aux cieulx. Maintz au jourdhuy en signe de victoire Pendent au temple armes bien etophées, Mais je ne veulx acquerir telle gloire. Avoir esté par vous vaincu, et pris, C'est mon laurier, mon triomphe, et mon prix, Qui ma depouille egale à leurs trophées.
[modifier] XXXV
Me soit amour ou rude, ou favorable, Ou hault, ou bas me pousse la fortune, Tout ce, qu'au coeur je sen' pour l'amour d'une, Jusq'à la mort, et plus, sera durable. Je suis le roc de foy non variable, Que vent, que mer, que le ciel importune, Et toutesfois adverse, ou oportune Soit la saison, il demeure imployable. Plus tost voudra le diamant apprendre A s'amolir de son bon gré, ou prendre Soubz un burin de plom, diverse forme, Que par nouveau ou bonheur, ou malheur Mon coeur, où est de vostre grand' valeur Le vray protraict, en autre se transforme.
[modifier] XXXVI
L'unic oiseau (miracle emerveillable) Par feu se tue, ennuyé de sa vie, Puis quand son ame est par flammes ravie, Des cendres naist un autre à luy semblable. Et moy qui suis l'unique miserable, Faché de vivre une flamme ay suyvie, Dont conviendra bien tost, que je devie, Si par pitié ne m'etes secourable. O grand' doulceur! ô bonté souveraine! Si tu ne veulx dure, et inhumaine estre Soubz ceste face angelique, et seraine, Puis qu'ay pour toy du Phenix le semblant, Fay qu'en tous poinctz je luy soy' resemblant, Tu me feras de moymesme renaistre.
[modifier] XXXVII
Celle, qui tient par sa fiere beauté Les Dieux en feu, en glace' aise, et martire, L'oeil impiteux soudain de moy retire, Quand je me plain' à sa grand' cruauté. Si je la suy' ell' fuit d'autre couté Si je me deulx, mes larmes la font rire, Et si je veulx ou parler, ou ecrire, D'elle jamais ne puis estre ecouté. Mais (ô moy sot!) de quoy me doy-je plaindre, Fors du desir, qui par trop hault ataindre, Me porte au lieu, où il brusle ses aesles? Puis moy tumbé, Amour, qui ne permet Finir mon dueil, soudain les luy remet, Renouvelant mes cheutes eternelles.
[modifier] XXXVIII
Sacrée, saincte, et celeste figure, Pour qui du ciel l'admirable, et hault temple Semble courbé, afin qu'en toy contemple Tout ce, que peult son industrie et cure. Si de tes yeulx les beaux raiz d'avanture Daignent mon coeur echaufer, il me semble Qu'en moy soudain un feu divin s'assemble, Qui mue, altere, et ravist ma nature. Et si mon oeil ose se hazarder A contempler une beauté si grande, Un Ange adonq' me semble regarder. Lors te faisant d'ame et de corps offrande Ne puis le coeur idolatre garder, Qu'il ne t'adore, et ses veux ne te rande.
[modifier] XXXIX
Plus ferme foy ne fut onques jurée A nouveau prince, ô ma seule princesse! Que mon amour, qui vous sera sans cesse Contre le temps et la mort asseurée. De fosse creuse, ou de tour bien murée N'a point besoing de ma foy la fortresse, Dont je vous fy' dame, roine, et maistresse, Pour ce qu'ell' est d'eternelle durée. Thesor ne peult sur elle estre vainqueur, Un si vil prix n'aquiert un gentil coeur: Non point faveur, ou grandeur de lignage, Qui eblouist les yeulx du populaire, Non la beauté, qui un leger courage Peult emouvoir, tant que vous, me peult plaire.
[modifier] XL
Si des saincts yeulx que je vois adorant, Vient mon ardeur, si les miens d'heure en heure Par le degout des larmes, que je pleure, Donnent vigueur à mon feu devorant, Si mon esprit vif dehors, et mourant Dedans le cloz de sa propre demeure, Vous contemplant, permet bien que je meure Pour estre en vous, plus qu'en moy, demeurant, Bien est le mal et violent, et fort, Dont la doulceur coulpable de ma mort Me faict aveugle à mon prochain dommage. Cruel tyran de la serve pensée, De ce loyer est donq' recompensée L'ame qui faict à son seigneur hommage.
[modifier] XLI
Je suis semblable au marinier timide; Qui voyant l'air çà et là se troubler, La mer ses flotz ecumeux redoubler, Sa nef gemir soubz ceste force humide, D'art, d'industrie, et d'esperance vide, Pense le ciel, et la mer s'assembler, Se met à plaindre, à crier, à trembler, Et de ses voeux les Dieux enrichir cuyde. Le nocher suis, mes pensers sont la mer, Soupirs, et pleurs sont les ventz et l'orage, Vous ma Déesse etes ma clere etoile, Que seule doy', veux, et puis reclamer, Pour asseurer la nef de mon courage, Et eclersir tout ce tenebreux voile.
[modifier] XLII
Les chaulx soupirs de ma flamme incongnue Ne sont soupirs, et telz ne les veulx dire, Mais bien un vent: car tant plus je soupire, Moins de mon feu la chaleur diminue. Ma vie en est toutesfois soutenue, Lors que par eulx de l'ardeur je respire, Ma peine aussi par eulx mesmes empire, Veu que ma flamme en est entretenue. Tout cela vient de l'Amour, qui enflamme Mon estommac d'une eternelle flamme, Et puis l'evente au tour de luy volant. O petit Dieu, qui terre, et ciel allumes! Par quel miracle en feu si violant Tiens-tu mon coeur, et point ne le consumes?
[modifier] XLIII
Penser volage, et leger comme vent, Qui or' au ciel, or' en mer, or' en terre En un moment cours, et recours grand erre, Voire au sejour des ombres bien souvent. Et quelque part que voises t'eslevant, Ou rabaissant, celle qui me faict guerre, Celle beauté tousjours devant toy erre, Et tu la vas d'un leger pié suyvant. Pourquoy suis-tu (ô penser trop peu sage!) Ce qui te nuist? pourquoy vas-tu sans guide, Par ce chemin plein d'erreur variable? Si de parler au moins eusses l'usage, Tu me rendrois de tant de peines vide, Toy en repos, et elle pitoyable.
[modifier] XLIV
Au goust de l'eau la fievre se rappaise, Puis s'evertue au cours, qui sembloit lent: Amour aussi m'est humble, et violent, Quand le coral de voz levres je baise. L'eau goute à goute anime la fournaize D'un feu couvert le plus etincelant: L'ardent desir, que mon coeur va celant, Par voz baisers se faict plus chault que braize. D'un grand traict d'eau, qui freschement distile, Souvent la fievre est etainte, Madame. L'onde à grand flot rent la flamme inutile. Mais, ô baisers, delices de mon ame! Vous ne pouriez, et fussiez vous cent mile, Guerir ma fievre, ou eteindre ma flamme.
[modifier] XLV
Ores qu'en l'air le grand Dieu du tonnerre Se rue au seing de son epouse amée, Et que de fleurs la nature semée A faict le ciel amoureux de la terre. Or' que des ventz le gouverneur desserre Le doux Zephire, et la forest armée Voit par l'épaiz de sa neuve ramée Maint libre oiseau, qui de tous coutez erre: Je vois faisant un cry non entendu Entre les fleurs du sang amoureux nées, Pasle, dessoubz l'arbre pasle etendu: Et de son fruict amer me repaissant, Aux plus beaux jours de mes verdes années Un triste hiver sen' en moy renaissant.
[modifier] XLVI
Lequel des Dieux fera que je ne sente L'heureux malheur de l'espoir qui m'attire, Si le plaisir, suject de mon martire, Fuyant mes yeulx à mon coeur se presente? Quel est le fruict de l'incertaine attente, Ou sans profit si longuement j'aspire? Quel est le bien, pour qui tant je soupire? Quel est le gaing du mal qui me contente? Qui guerira la playe de mon coeur? Qui tarira de mes larmes la source? Qui abatra le vent de mes soupirs? Montre le moy, ô celeste vainqueur! Qui a finy le terme de ma course Au ciel, où est le but de mes desirs.
[modifier] XLVII
Le doulx sommeil paix, et plaisir m'ordonne, Et le reveil guerre, et douleur m'aporte: Le faulx me plaist, le vray me deconforte: Le jour tout mal, la nuit tout bien me donne. S'il est ainsi, soit en toute personne La verité ensevelie, et morte. O animaulx de plus heureuse sorte, Dont l'oeil six mois le dormir n'abandonne! Que le sommeil à la mort soit semblant, Qu le veiller de vie ait le semblant, Je ne le dy, et le croy' moins encores. Ou s'il est vray, puis que le jour me nuist Plus que la mort, ô mort, veilles donq' ores Clore mes yeulx d'une eternelle nuit.
[modifier] XLVIII
Pere Ocean, commencement des choses, Des Dieux marins le sceptre vertueux, Qui maint ruisseau, et fleuve impetueux En ton seing large enfermes, et composes: Tu ne sens point, quand moins tu te reposes, Plus s'irriter de flotz tempestueux Contre tes bords; qu'en mon coeur fluctueux Je sen' de ventz, et tempestes encloses. Helas reçoy mes chaudes larmes donques En ton liquide: eteins leur feu, si onques Tu as senty d'amour quelque scintile, Et si tes eaux peuvent le feu eteindre, Qui rend la foudre, et trident inutile, Et qui se faict jusques aux enfers creindre.
[modifier] XLIX
Sacré rameau, de celeste presage, Rameau, par qui la colombe envoyée, Au demeurant de la terre noyée Porta jadis un si joyeux message. Heureux rameau, soubz qui gist à l'ombrage La doulce paix icy tant desirée, Alors que Mars, et la Discorde irée Ont tout remply de feu, de sang, de rage: S'il est ainsi que par les sainctz escriptz Sois tant loué, helas! reçoy mes criz, O mon seul bien! ô mon espoir en terre! Qui seulement ne me temoignes ores Paix, et beautemps: mais toymesmes encores Me peulx sauver de naufrage et de guerre.
[modifier] L
Si mes pensers vous estoient tous ouvers, Si de parler mon coeur avoit l'usaige, Si ma constance estoit peinte au visaige, Si mes ennuiz vous estoient decouvers, Si les soupirs, si les pleurs, si les vers Montroient au vif une amoureuse raige, Lors je pourroy' flechir vostre couraige, Voire à pitié mouvoir tout l'univers. Adoncq' Amour seul tesmoing de ma peine Vous pouroit estre une preuve certaine De ma fidele, et serve loyaulté, Qui d'aussi loing devant les autres passe, Que le parfaict de vostre belle face Hausse le chef sur toute aultre beaulté.

