L’Ève future/Livre III

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LIVRE TROISIÈME


L’EDEN SOUS TERRE


I


Facilis descensus Averni


Méphistophélès : ― Descends, ou monte : c’est tout un !
Goethe : Le second Faust.


Tous deux franchirent le seuil lumineux.

― Retenez-vous à cet appui-main, dit Edison en indiquant un anneau de métal à lord Ewald, qui s’en saisit.

Serrant, ensuite, la poignée d’une torsade de fonte cachée dans les moires, l’ingénieur la tira d’une violente saccade.

La dalle blanche céda, doucement, sous leurs pieds ; elle glissait, enchâssée dans le parallélogramme de ses quatre montants de fer ; c’était donc là cette pierre tombale artificielle dont l’ascension avait amené Hadaly.

Edison et lord Ewald descendirent ainsi durant quelques moments ; la lueur d’en haut se rétrécissait. L’excavation était, en effet, profonde.

― Surprenante façon d’aller chercher l’Idéal ! pensait lord Ewald, debout auprès de son taciturne compagnon.

Leur socle continuait à s’enfoncer sous la terre.

Tous deux se trouvèrent bientôt dans la plus noire obscurité, en d’opaques et humides ténèbres, aux exhalaisons terreuses, où l’haleine se glaçait.

Le marbre mobile ne s’arrêtait pas. Et la lumière d’en haut n’était plus qu’une étoile ; ils devaient être assez loin, déjà, de ce dernier feu de l’Humanité.

L’étoile disparut : lord Ewald se sentit dans un abîme.

Il s’abstint, cependant, de rompre le silence que gardait, à son côté, l’électricien.

À présent, la rapidité de la descente s’accélérait à ce point que leur support semblait se dérober sous eux, traversant l’ombre avec un bruit monotone.

Lord Ewald, tout à coup, devint attentif ; il croyait entendre, autour de lui, une voix mélodieuse mêlée à des rires et à d’autres voix.

La vitesse diminua, peu à peu, puis un choc léger…

Un porche lumineux tourna, silencieusement, en face des deux voyageurs, comme si quelque « Sésame, ouvre-toi ! » l’eût fait rouler sur des gonds enchantés. Une odeur de roses, de kief et d’ambre flotta dans l’air.

Le jeune homme se trouvait devant un spacieux souterrain pareil à ceux que, jadis, sous les palais de Bagdad, orna la fantaisie des califes.

― Entrez, mon cher lord, vous êtes présenté, dit Edison, qui agrafait très vite les anneaux du translateur à deux lourdes griffes de fonte scellées dans le roc latéral.


II


Enchantements


L’air est si doux qu’il empêche de mourir.
Gustave Flaubert, Salammbô.


Lord Ewald s’avança sur les pelleteries fauves qui couvraient le sol et considéra ce séjour inconnu.

Un grand jour d’un bleu pâle en éclairait la circonférence démesurée.

D’énormes piliers soutenaient, espacés, le circuit antérieur du dôme de basalte, formant ainsi une galerie à droite et à gauche de l’entrée jusqu’à l’hémicycle de la salle. Leur décoration, où se rajeunissait le goût syrien, représentait, de la base au sommet, de grandes gerbes et des liserons d’argent élancés sur des fonds bleuâtres. Au centre de la voûte, à l’extrémité d’une longue tige d’or, tombait une puissante lampe, un astre, dont un globe azuré ennuageait les électriques rayons. Et la voûte concave, d’un noir uni, d’une hauteur monstrueuse, surplombait, avec l’épaisseur du tombeau, la clarté de cette étoile fixe : c’était l’image du Ciel tel qu’il apparaît, noir et sombre, au delà de toute atmosphère planétaire.

Le demi-orbe qui formait le fond de la salle, en face du seuil, était comblé par de fastueux versants pareils à des jardins ; là, comme sous la caresse d’une brise imaginaire, ondulaient des milliers de lianes et de roses d’Orient, de fleurs des îles, aux pétales parsemés d’une rosée de senteur, aux lumineux pistils, aux feuilles serties en de fluides étoffes. Le prestige de ce Niagara de couleurs éblouissait. Un vol d’oiseaux des Florides et des parages du sud de l’Union chatoyait sur toute cette flore artificielle, dont l’arc de cercle versicolore fluait, en cette partie de la salle, avec des étincellements et des prismes, se précipitant, depuis la mi-hauteur apparente des murs circulaires, jusqu’à la base d’une vasque d’albâtre, centre de ces floraisons, et dans laquelle un svelte jet d’eau retombait en pluie neigeuse.

À partir du seuil jusqu’au point où, des deux côtés, commençaient les pentes de fleurs, les cloisons de basalte des murs (depuis le circuit de la voûte jusqu’aux pelleteries du sol) étaient tendues d’un épais cuir de Cordoue brûlé de fins dessins d’or.

Auprès d’un pilier, Hadaly, toujours long-voilée, se tenait debout et accoudée au montant d’un noir piano moderne aux bougies allumées.

Avec une grâce juvénile, elle adressa un léger mouvement de bienvenue à lord Ewald.

Sur son épaule, un oiseau de Paradis, d’une imitation non-pareille, balançait son aigrette de pierreries. Avec la voix d’un jeune page, cet oiseau semblait causer avec Hadaly dans un idiome inconnu.

Une longue table, taillée en un dur porphyre, placée sous la grande lampe de vermeil, en buvait les rayons ; à l’une de ses extrémités était fixé un coussin de soie, pareil à celui qui supportait, en haut, le bras radieux. Une trousse garnie d’instruments de cristal brillait tout ouverte, sur une tablette d’ivoire qui se trouvait à proximité.

Dans un angle éloigné, un brasero de flammes artificielles, réverbéré par des miroirs d’argent, chauffait ce séjour splendide.

Aucun meuble, sinon une dormeuse de satin noir, un guéridon entre deux sièges, ― un grand cadre d’ébène tendu d’étoffe blanche et surmonté d’une rose d’or, sur une des parois du mur, à hauteur de la lampe.


III


Chant des oiseaux



Ni le chant des oiseaux matineux,
ni la nuit et son oiseau solennel…

Milton, Le paradis perdu.


Sur le parterre vertical des talus fleuris, une foule d’oiseaux, balancés sur des corolles, raillaient la Vie au point, les uns, de se lustrer d’un bec factice et de se duyser la plume ; les autres, de remplacer le ramage par des rires humains.

À peine lord Ewald se fut-il avancé de quelques pas, que tous les oiseaux tournèrent la tête vers lui, le regardèrent, d’abord, silencieusement, puis éclatèrent, tous à la fois, d’un rire où se mêlaient des timbres de voix viriles et féminines : si bien qu’un instant il se crut en face d’une assemblée humaine.

À cet accueil inattendu, le jeune homme s’arrêta, considérant ce spectacle.

― Ce doit être, j’imagine, quelque hottée de démons que ce sorcier d’Edison a enfermés dans ces oiseaux-là ? pensa-t-il en lorgnant les rieurs.

L’électricien, resté dans l’obscurité du tunnel, achevait sans doute de serrer les freins de son ascenseur fantastique :

― Milord, cria-t-il, j’oubliais ! ― L’on va vous saluer d’une aubade. Si j’eusse été prévenu à temps de ce qui nous arrive à tous deux ce soir, je vous eusse épargné ce dérisoire concert en interrompant le courant de la pile qui anime ces volatiles. Les oiseaux de Hadaly sont des condensateurs ailés. J’ai cru devoir substituer en eux la parole et le rire humains au chant démodé et sans signification de l’oiseau normal. Ce qui m’a paru plus d’accord avec l’esprit du Progrès. Les oiseaux réels redisent si mal ce qu’on leur apprend ! Il m’a semblé plaisant de laisser saisir par le phonographe quelques phrases admiratives ou curieuses de mes visiteurs de hasard, puis de les transporter en ces oiseaux par voie d’électricité, grâce à une de mes découvertes encore inconnue là-haut. ― Du reste, Hadaly va les faire cesser. Ne leur accordez qu’une dédaigneuse attention pendant que j’amarre l’ascenseur. Vous comprenez, il ne faudrait pas qu’il nous jouât la mauvaise plaisanterie de remonter sans nous à la surface assez lointaine de la Terre.

Lord Ewald regardait l’Andréide.

La paisible respiration de Hadaly soulevait le pâle argent de son sein. Le piano, tout à coup, préluda seul, en de riches harmonies : les touches s’abaissaient comme sous des doigts invisibles.

Et la voix douce de l’Andréïde, ainsi accompagnée, se mit à chanter, sous le voile, avec des inflexions d’une féminéïté surnaturelle :

 

Salut, jeune homme insoucieux !
L’Espérance pleure à ma porte :
L’Amour me maudit dans les Cieux :
Fuis-moi ! Va-t-en ! Ferme les yeux !
Car je vaux moins qu’une fleur morte.


Lord Ewald, à ce chant inattendu, se sentit envahir par une sorte de surprise terrible.

Alors, sur les versants en fleurs, une scène sabbatique, d’une absurdité à donner le vertige et qui présentait une sorte de caractère infernal, commença.

D’affreuses voix de visiteurs quelconques s’échappaient, à la fois, du gosier de ces oiseaux : c’étaient des cris d’admiration, des questions banales ou saugrenues, ― un bruit de gros applaudissements, même, d’assourdissants mouchoirs, d’offres d’argent.

Sur un signe de Hadaly, cette reproduction de la Gloire à l’instant même s’arrêta.

Lord Ewald reporta ses yeux sur l’Andréïde, en silence.

Tout à coup, la voix pure d’un rossignol s’éleva dans l’ombre. Tous les oiseaux se turent, comme ceux d’une forêt, aux accents du prince de la nuit. Ceci semblait un enchantement. L’oiseau éperdu chantait donc sous terre ? Le grand voile noir de Hadaly lui rappelait sans doute la nuit, et il prenait la lampe pour le clair de lune.

Le ruissellement de la délicieuse mélodie se termina par une pluie de notes mélancoliques. Cette voix, venue de la nature et qui rappelait les bois, le ciel et l’immensité, paraissait étrange en ce lieu.


IV


Dieu


Dieu est le lieu des esprits, comme l’espace est celui des corps.
Malebranche.


Lord Ewald écoutait.

― C’est beau, cette voix, n’est-ce pas, milord Celian ? dit Hadaly.

― Oui, répondit lord Ewald en regardant fixement la noire figure indiscernable de l’Andréïde ; c’est l’œuvre de Dieu.

― Alors, dit-elle, admirez-la : mais ne cherchez pas à savoir comment elle se produit.

― Quel serait le péril, si j’essayais ? demanda en souriant lord Ewald.

― Dieu se retirerait du chant ! murmura tranquillement Hadaly.

Edison entrait.

― Ôtons nos fourrures ! dit-il : car la température est, ici, réglée et délicieuse ! ― C’est ici l’Eden perdu… et retrouvé.

Les deux voyageurs se dégagèrent des lourdes peaux d’ours.

― Mais, continua l’électricien (du ton soupçonneux d’un Bartholo qui voit sa pupille converser avec un Almaviva), vous en étiez déjà, je crois, à d’expansifs entretiens ? ― Oh ! ne faites pas attention à moi ! continuez ! Continuez !

― La singulière idée que vous avez eue là, mon cher Edison, de donner un rossignol réel à une andréïde ?

― Ce rossignol ? ― dit, en riant, Edison : Ah ! ah ! c’est que je suis un amant de la Nature, moi. ― J’aimais beaucoup le ramage de cet oiseau ; et son décès, il y a deux mois, m’a causé, je vous l’affirme, une tristesse…

― Hein ? dit lord Ewald : ce rossignol qui chante ici, est mort il y a deux mois ?

― Oui, dit Edison : j’ai enregistré son dernier chant. Le phonographe qui le reproduit ici est, en réalité, à vingt-cinq lieues, lui-même. Il est placé dans une chambre de ma maison de New York, dans Broad Way. J’y ai annexé un téléphone dont le fil passe en haut, sur mon laboratoire. Une ramification en vient jusqu’en ces caveaux, ― là, jusqu’en ces guirlandes, ― et aboutit à cette fleur-ci.

Tenez, c’est elle qui chante : vous pouvez la toucher. Sa tige l’isole ; c’est un tube de verre trempé ; le calice, où vous voyez trembler cette lueur, forme lui-même condensateur ; c’est une orchidée factice, assez bien imitée… plus brillante que toutes celles qui parfument les buées lumineuses de l’aurore sur les plateaux du Brésil et du Haut-Pérou.

Ce disant, Edison rallumait son cigare au cœur de feu d’un camélia rose.

― Quoi ! réellement, ce rossignol, dont j’entends l’âme, ― est mort ? murmurait lord Ewald.

― Mort ! dites-vous ? ― Pas tout à fait… puisque j’ai cliché cette âme, dit Edison. Je l’évoque par l’électricité : c’est du spiritisme sérieux, cela. Hein ? ― Et l’expression du fluide n’étant plus ici que du calorique, vous pouvez allumer votre cigare à cette étincelle inoffensive, dans cette même fausse-fleur parfumée où chante, lueur mélodieuse, l’âme de cet oiseau. Vous pouvez allumer votre cigare à l’âme de ce rossignol.

Et l’électricien s’éloigna pour impressionner divers boutons de cristal numérotés dans un petit cadre appliqué à la muraille, contre la porte.

Lord Ewald, déconcerté par l’explication, était demeuré attristé, avec un froid serrement de cœur.

Tout à coup, il sentit qu’on lui touchait l’épaule ; il se retourna : c’était Hadaly.

― Ah ! dit-elle tout bas, d’une voix si triste qu’il en tressaillit, ― voilà ce que c’est !… Dieu s’est retiré du chant.


V


Électricité


Hail, holy light ! Heaven daughter ! first born !
Milton, le Paradis perdu.


― Miss Hadaly, dit Edison en s’inclinant, nous venons, tout bonnement, de la Terre ― et le voyage nous a donné soif !

Hadaly s’approcha de lord Ewald :

― Milord, dit-elle, voulez-vous de l’ale ou du sherry ?

Lord Ewald hésita un instant :

― S’il vous plaît, du sherry, dit-il.

L’Andréïde s’éloigna, s’en alla prendre, sur une étagère, un plateau sur lequel brillaient trois verres de Venise peinturlurés d’une fumée d’opale, à côté d’un flacon de vin paillé et d’une odorante boîte de lourds cigares cubains.

Elle posa le plateau sur une crédence, versa de haut le vieux vin espagnol, puis, prenant deux verres entre ses mains étincelantes, vint les offrir à ses visiteurs.

Ensuite, s’en étant allée remplir le dernier verre, elle se détourna, d’un mouvement charmant. S’appuyant à l’une des colonnes du souterrain, elle éleva le bras, tout droit, au-dessus de sa tête voilée, en disant de sa voix de mélancolie :

― Milord, à vos amours !

Il fut impossible à lord Ewald de froncer le sourcil à cette parole, tant l’intonation grave avec laquelle ce toast fut porté, au milieu du silence, fut exquise et mesurée de plus haut que toute convenance : le gentilhomme en resta muet d’admiration.

Hadaly jeta, gracieusement, vers la lampe astrale, le vin de son verre. Le Jerez-des-Chevaliers retomba, en gouttelettes illuminées, comme une rosée d’or liquide, sur les poils fauves des dépouilles léonines qui surchargeaient le sol.

― Ainsi, dit Hadaly d’une voix un peu enjouée, je bois, en esprit, par la Lumière.

― Mais, enfin, mon cher enchanteur, murmura lord Ewald, comment se fait-il que miss Hadaly puisse répondre à ce que je lui dis ? Il me semble de toute impossibilité qu’un être quelconque ait prévu mes questions, au point, surtout, d’en avoir gravé d’avance les réponses sur de vibrantes feuilles d’or. Ce phénomène, je trouve, est capable de stupéfier l’homme le plus « positif, » comme dirait une personne dont nous avons parlé ce soir.

Edison regarda le jeune Anglais sans répondre tout d’abord.

― Permettez-moi de sauvegarder le secret de Hadaly, du moins pendant quelque temps, ― répondit-il.

Lord Ewald s’inclina légèrement : puis, en homme qui, enveloppé de merveilles, renonce désormais à s’étonner de rien, but le verre de sherry, le reposa vide sur un guéridon, jeta son cigare éteint, en prit un nouveau dans la boîte du plateau de Hadaly, l’alluma paisiblement à une fleur lumineuse, à l’exemple d’Edison, ― puis s’assit sur l’un des tabourets d’ivoire, attendant que l’un ― ou l’autre ― de ses hôtes voulût bien prendre la peine d’entrer dans quelque éclaircissement.

Mais Hadaly s’était accoudée, de nouveau, sur son piano noir.

― Voyez-vous ce cygne ? reprit Edison : il a, en lui, la voix de l’Alboni. Dans un concert, en Europe, à l’insu de la cantatrice, j’ai phonographié, sur mes nouveaux instruments, la prière de la Norma, « Casta diva », que chantait cette grande artiste. ― Ah ! que je regrette de n’avoir pas été de ce monde au temps de la Malibran !

Les timbres-vibrants de tous ces soi-disants volatiles sont montés comme des chronomètres de Genève. Ils sont mis en mouvement par le fluide qui court à travers les rameaux de ces fleurs.

Ils contiennent, dans leurs petits volumes, une énorme sonorité, surtout si nous la multiplions par mon Microphone. Cet oiseau de Paradis pourrait, avec autant d’intelligence que toute celle réunie des chanteurs dont la voix est prisonnière en lui, vous donner, à lui seul, une audition du Faust de Berlioz, (orchestre, chœurs, quatuors, solis, bis, applaudissements, rappels et vagues commentaires indistincts de la foule.) Pour l’intensité du son total, il suffirait, disons-nous, de le multiplier par le Microphone. En sorte que, couché dans un appartement d’hôtel, en voyage, si vous placez l’oiseau sur une table et le conducteur microphonique à l’oreille, vous pourrez, seul, entendre cette audition sans réveiller vos voisins. Un tapage immense, digne d’une salle d’Opéra, s’envolerait pour vous de ce petit bec rose, ― tant il est vrai que l’ouïe humaine est une illusion comme tout le reste.

Cet oiseau-mouche pourrait vous réciter également le Hamlet de Shakespeare, d’un bout à l’autre et sans souffleur, avec les intonations des meilleurs tragédiens actuels.

Ces oiseaux, dans le gosier desquels je n’ai respecté que la voix du rossignol (qui, seul, me paraît avoir le droit de chanter dans la nature), ces oiseaux sont les musiciens et comédiens ordinaires de Hadaly. ― Vous comprenez, presque toujours seule, à des centaines de pieds sous terre, ne devais-je pas l’entourer de quelques distractions ? ― Que dites-vous de cette volière ?

― Vous avez un genre de positivisme à faire pâlir l’imaginaire des Mille et une nuits ! s’écria lord Ewald.

― Mais, aussi, quelle Shéhérazade que l’Électricité ! répondit Edison. ― L’Électricité, milord ! On ignore, dans le monde élégant, les pas imperceptibles et tout-puissants qu’elle fait chaque jour. Songez donc ! Bientôt, grâce à elle, plus d’autocraties, de canons, de monitors, de dynamites ni d’armées !

― C’est un rêve, cela, je crois, murmura lord Ewald.

― Milord, il n’y a plus de rêves ! répondit à voix basse le grand ingénieur.

Il demeura pensif un instant.

― Maintenant, ajouta l’électricien, nous allons, puisque vous le désirez, examiner, d’une façon sérieuse, l’organisme de la créature nouvelle, électro-humaine, ― de cette Ève future, enfin, qui, aidée de la Génération artificielle, (déjà tout à fait en vogue depuis ces derniers temps), me paraît devoir combler les vœux secrets de notre espèce, avant un siècle, ― au moins chez les peuples initiateurs. ― Oublions donc, pour le moment, toutes questions étrangères à celle-ci. Les digressions, ne trouvez-vous pas ? doivent être comme ces cerceaux que les enfants ont l’air de jeter à l’abandon, fort loin, mais qui, grâce à un mouvement essentiel de retour, imprimé dans le lancé, reviennent dans la main qui les a projetés.

― Veuillez bien, avant tout, me permettre une dernière demande, Edison ! dit lord Ewald : car elle me semble, en cet instant, plus intéressante ― même que l’examen dont vous parlez.

― Quoi ! Même ici ? Même avant l’expérience convenue ? dit Edison, surpris.

― Oui.

― Laquelle ? l’heure nous presse : hâtons-nous.

Lord Ewald regarda très fixement, tout à coup, l’électricien.

― Ce qui me paraît encore plus énigmatique, dit-il, que cette créature incomparable, c’est le motif qui vous a déterminé à la créer. Je désirerais, avant tout, savoir comment cette conception inouïe vous fut inspirée.

À ces mots si simples, Edison, après un grand silence, répondit lentement :

― Ah ! C’est mon secret, milord, que vous me demandez là ?

― Je vous ai révélé le mien sur vos seules instances ! répondit lord Ewald.

― Eh bien, ― soit ! s’écria Edison. D’ailleurs, c’est logique. ― Hadaly, extérieure, n’est que la conséquence de l’intellectuelle Hadaly dont elle fut précédée en mon esprit. Connaissant l’ensemble de réflexions dont elle émane, vous la comprendrez mieux encore, lorsque, tout à l’heure, elle nous permettra d’étudier ses abîmes. ― Chère miss, ajouta-t-il en se tournant brusquement vers l’Andreïde immobile, soyez assez gracieuse pour nous laisser quelque temps seuls, milord Ewald et moi : ce que je vais lui raconter ne devant pas être entendu par une jeune fille.

Hadaly, sans répondre, se retira, lente, vers les profondeurs du souterrain en élevant en l’air, sur ses doigts d’argent, son oiseau du Paradis.

― Asseyez-vous sur ce coussin, mon cher lord, reprit l’électricien : l’histoire va durer vingt minutes environ : mais elle est, je crois, intéressante, en effet.

Et, lorsque le jeune homme se fut assis et accoudé à la table de porphyre :

― Voici pourquoi j’ai créé Hadaly ! continua Edison.



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