L’Ève future/Livre V

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LIVRE CINQUIÈME


HADALY


I


Première apparition de la Machine dans l’Humanité.


Solus cum solo, in loco remoto, non cogitabuntur orare pater noster.
Tertullien.


Edison dénoua le voile noir de la ceinture.

― L’Andréïde, dit-il impassiblement, se subdivise en quatre parties :

1° Le Système-vivant, intérieur, qui comprend l’Équilibre, la Démarche, la Voix, le Geste, les Sens, les Expressions-futures du visage, le Mouvement-régulateur intime, ou, pour mieux dire, « l’Âme. »

2° Le Médiateur-plastique, c’est-à-dire l’enveloppe métallique, isolée de l’Épiderme et de la Carnation, sorte d’armure aux articulations flexibles en laquelle le système intérieur est solidement fixé.

3° La Carnation (ou chair factice proprement dite) superposée au Médiateur et adhérente à lui, qui, ― pénétrante et pénétrée par le fluide animant, ― comprend les Traits et les Lignes du corps-imité, avec l’émanation particulière et personnelle du corps reproduit, les repoussés de l’Ossature, les reliefs-Veineux, la Musculature, la Sexualité du modèle, toutes les proportions du corps, etc.

4° L’Epiderme ou peau-humaine, qui comprend et comporte le Teint, la Porosité, les Linéaments, l’éclat du Sourire, les Plissements-insensibles de l’Expression, le précis mouvement labial des paroles, la Chevelure et tout le Système-pileux, l’Ensemble-oculaire, avec l’individualité du Regard, les Systèmes dentaires et ungulaires.

Edison avait débité cela du ton monotone avec lequel on expose un théorème de géométrie dont le quod erat demonstrandum est virtuellement contenu dans l’exposé même. Lord Ewald sentait, dans cette voix, que non seulement l’ingénieur allait résoudre, au moins théoriquement, les postulata que cette série d’affirmations monstrueuses suscitait dans l’esprit, mais qu’il les avait déjà résolus et allait en fournir la preuve.

C’est pourquoi le noble Anglais, remué outre mesure par l’aplomb terrible de l’électricien, sentit le froid de la Science lui glacer le cœur à cet extraordinaire énoncé. Néanmoins, en homme calme, il ne prononça pas une parole d’interruption.

La voix d’Edison était devenue singulièrement grave et mélancolique.

― Milord, dit-il, ici, du moins, je n’ai pas de surprises à vous faire. À quoi bon ! La réalité, comme vous allez le voir, est suffisamment surprenante pour qu’il soit fort inutile de l’entourer d’un autre mystère que le sien. ― Vous allez être le témoin de l’enfance d’un être idéal, puisque vous allez assister à l’explication de l’intime organisme de Hadaly. Quelle Juliette supporterait un tel examen sans que Roméo s’évanouît ?

En vérité, si l’on pouvait voir, d’une façon rétrospective, les commencements positifs de celle que l’on aime et quelle était sa forme lorsqu’elle a remué pour la première fois, je pense que la plupart des amants sentiraient leur passion s’effondrer dans une sensation où le Lugubre le disputerait à l’Absurde et à l’Inimaginable.

Mais l’Andréïde, même en ses commencements, n’offre jamais rien de l’affreuse impression que donne le spectacle du processus vital de notre organisme. En elle, tout est riche, ingénieux et sombre. Regardez :

Et il appuya le scalpel sur l’appareil central rivé à la hauteur des vertèbres cervicales de l’Andréïde.

― C’est la place du centre de la vie chez l’Homme, continua-t-il. C’est la place de la vertèbre où s’élabore la moelle allongée. ― Une piqûre d’aiguille, ici, vous le savez, suffit pour nous éteindre à l’instant même. En effet, les tiges nerveuses dont dépend notre respiration prennent racines en ce point : de sorte que, si la piqûre les touche, nous mourons étouffés. Vous voyez que j’ai respecté l’exemple de la Nature, ici : ces deux inducteurs, isolés en ce point, correspondent au jeu des poumons d’or de l’Andréïde.

Examinons d’abord, à vol d’oiseau, pour ainsi dire, l’ensemble de cet organisme : je vous en expliquerai le détail ultérieurement.

C’est grâce au mystère qui s’élabore aussi dans ces disques de métaux, et qui s’en dégage, que la chaleur, le mouvement et la force sont distribués dans le corps de Hadaly par l’enchevêtrement de ces fils brillants, décalques exacts de nos nerfs, de nos artères et de nos veines. C’est grâce à ces petits disques de verre trempé, qui s’interposent, ― par un jeu très simple, et dont je vous nettifierai tout à l’heure le système, ― entre le courant et les divers réseaux de ces fils, que le mouvement commence ou s’arrête dans l’un des membres ou dans la totalité de sa personne. Ici, est le moteur électro-magnétique des plus puissants, que j’ai réduit à ces proportions et à cette légèreté, et auquel viennent s’ajuster tous les inducteurs.

Cette étincelle, léguée par Prométhée, qui court, domptée autour de cette baguette vraiment magique, produit la respiration en impressionnant cet aimant situé verticalement entre les deux seins et qui attire à lui cette lame de nickel, annexée à cette éponge d’aciers, ― laquelle, à chaque instant, revient à sa place, à cause de l’interposition régulière de cet isolateur. J’ai même songé à ces soupirs profonds que la tristesse arrache du cœur : Hadaly, étant d’un caractère doux et taciturne, ne les ignore pas et leur charme ne lui est pas étranger. Toutes les femmes vous attesteront que l’imitation de ces mélancoliques soupirs est facile. Toutes les comédiennes en vendent à la douzaine, et des mieux conditionnés, pour notre illusion.

Voici les deux phonographes d’or, inclinés en angle vers le centre de la poitrine, et qui sont les deux poumons de Hadaly. Ils se passent l’un à l’autre les feuilles métalliques de ses causeries harmonieuses ― et je devrais dire célestes, ― un peu comme les presses d’imprimerie se passent les feuilles à tirer. Un seul ruban d’étain peut contenir sept heures de ses paroles. Celles-ci sont imaginées par les plus grands poètes, les plus subtils métaphysiciens et les romanciers les plus profonds de ce siècle, génies auxquels je me suis adressé, ― et qui m’ont livré, au poids du diamant, ces merveilles à jamais inédites.

C’est pourquoi je dis que Hadaly remplace une intelligence par l’Intelligence.

Voyez, voici les deux imperceptibles styles de pur acier, tremblant sur les cannelures, lesquelles tournent sur elles-mêmes, grâce à ce fin mouvement incessant de la mystérieuse étincelle : ils n’attendent que la voix de miss Alicia Clary, je vous assure. Ils la saisiront de loin, sans qu’elle le sache, pendant qu’elle récitera, en comédienne insigne, les scènes, incompréhensibles pour elle, des rôles merveilleux et inconnus où doit s’incarner à jamais Hadaly.

Au-dessous des poumons, voici le Cylindre où seront inscrits, en relief, les gestes, la démarche, les expressions du visage et les attitudes de l’être adoré. C’est l’analogie exacte des cylindres de ces orgues perfectionnés, dits de Barbarie, et sur lesquels sont incrustées, comme sur celui-ci, mille petites aspérités de métal. Or, de même que chacune d’entre elles, piquées d’après un calcul musical, joue exactement (soit en rondes, soit en quadruples croches et en tenant compte des silences), toutes les notes d’une douzaine d’airs de danses ou d’opéras, ― selon que chacune vient se placer, à son rang et plus ou moins rapprochée d’une autre, sous les dents vibrantes du peigne d’harmonie, ― de même ici, le Cylindre, sous ce même peigne qui étreint les extrémités de tous les nerfs inducteurs de l’Andréïde, joue (et je vais vous dire comment), les gestes, la démarche, les expressions du visage et les attitudes de celle que l’on incarne dans l’Andréïde. L’inducteur de ce Cylindre est, pour ainsi dire, le grand sympathique de notre merveilleux fantôme.

En effet, ce Cylindre contient l’émission d’environ soixante-dix mouvements généraux. C’est, à peu près, le fonds de ceux dont une femme bien élevée peut et doit disposer. Nos mouvements, à part ceux de quelques gens convulsifs ou trop nerveux, sont presque toujours les mêmes : les diverses situations de la vie les nuancent et les font paraître différents. Mais j’ai calculé, en décomposant leurs dérivés, que vingt-sept ou vingt-huit mouvements, au plus, constituent déjà une rare personnalité. D’ailleurs, qu’est-ce qu’une femme qui gesticule beaucoup ? ― Un être insupportable. On ne doit surprendre, ici, que les seuls mouvements harmonieux, les autres étant choquants ou inutiles.

Or, les deux poumons et le grand sympathique de Hadaly sont reliés par ce même et unique mouvement dont le fluide est l’impulseur. Une vingtaine d’heures parlées, suggestives, captivantes sont inscrites sur cet album de feuilles, ineffaçables grâce à la galvanoplastie, ― et leurs Correspondances-expressives sont, également, inscrites sur les aspérités de ce Cylindre, lesquelles sont incrustées au micromètre. Ne faut-il pas, en effet, que le mouvement des deux phonographes, uni à celui du cylindre, produise l’homogénéité du geste et de la parole ainsi que du mouvement labial ? et du regard, et des fondus d’expressions si subtils ?

Vous comprenez que leur ensemble, en chaque scène, est réglé, ainsi, avec une précision parfaite. Certes, c’est chose plus malaisée, mécaniquement, que d’inscrire une mélodie et son accompagnement, avec ses accords les plus compliqués, sur tel ou tel cylindre d’orgue : mais nos instruments, vous dis-je, sont devenus, croyez-le bien, si ténus et si sûrs (surtout aidés de nos inflexibles lentilles), qu’avec un peu de patience et de calcul différentiel, on y arrive sans trop de peine.

Maintenant, je lis les gestes sur ce Cylindre aussi couramment qu’un prote lit à rebours une page de fonte (question d’habitude) : je corrigerai, disons-nous, cette épreuve selon les mobilités de miss Alicia Clary : cette opération n’est pas très difficile, grâce à la Photographie-successive dont vous venez de voir une application toute l’heure.

― Mais, interrompit lord Ewald, ― une scène, comme vous dites, suppose un interlocuteur ?

― Eh bien ? dit Edison, ne serez-vous pas, vous-même, cet interlocuteur ?

― Comment se peut-il qu’il vous soit possible de prévoir ce que je demanderai ou répondrai à l’Andréïde ? continua le jeune lord.

― Oh ! dit Edison, un seul raisonnement va vous convaincre de la simplicité du problème, ― que vous ne posez pas tout à fait exactement, je crois.

― Un instant : quel qu’il puisse être, c’est la liberté, en ma pensée et dans mon amour mêmes, qu’il m’enlèvera, si je soumets mon esprit à le reconnaître ! s’écria lord Ewald.

― Qu’importe, s’il assure la réalité de votre rêve ? dit Edison. Et qui donc est libre ? ― Les Anges de la vieille légende, peut-être ! Et, seuls, ils peuvent avoir conquis le titre de libres, en effet ! car ils sont délivrés, enfin, de la Tentation… ayant vu l’abîme où sont tombés ceux-là qui ont voulu penser.

Les deux interlocuteurs se regardèrent en silence à cette parole.

― Si je comprends bien, reprit lord Ewald avec stupeur, il faudrait que, moi-même, j’apprisse la partie de mes questions et de mes réponses ?

― Ne pourrez-vous donc les modifier, comme dans la vie, aussi ingénieusement que vous le voudrez, ― de manière, toutefois, à ce que la réponse attendue s’y adapte ?… En vérité, tout, je vous assure, peut, absolument, répondre à tout : c’est le grand kaléïdoscope des mots humains. Étant donnés la couleur et le ton d’un sujet dans l’esprit, n’importe quel vocable peut toujours s’y adapter en un sens quelconque, dans l’éternel à peu près de l’existence et des conversations humaines. ― Il est tant de mots vagues, suggestifs, d’une élasticité intellectuelle si étrange ! et dont le charme et la profondeur dépendent, simplement, de ce à quoi ils répondent !

Un exemple : je suppose qu’une parole solitaire… le mot « déjà ! » soit le mot que devra prononcer, ― en tel instant, ― l’Andréïde. Je prends ce seul mot, au lieu de n’importe quelle phrase. Vous attendez cette parole, qui sera dite avec la voix douce et grave de Miss Alicia Clary et accompagnée de son plus beau regard perdu en vos yeux.

Ah ! songez à combien de questions ou de pensées ce seul mot peut répondre magnifiquement ! Ce sera donc à vous d’en créer la profondeur et la beauté dans votre question même.

C’est ce que vous essayez de faire, dans la vie, avec la vivante : seulement, lorsque c’est ce même mot que vous en attendez, en telle circonstance où il serait d’une si noble harmonie avec votre pensée que vous voudriez pouvoir le souffler, pour ainsi dire, à cette femme, jamais celle-ci ne le prononce. Ce sera toujours une dissonance amère, une autre parole, enfin, que son naturel judicieux lui dictera, pour vous serrer le cœur.

Eh bien, avec l’Alicia-future, l’Alicia réelle, l’Alicia de votre âme, vous ne subirez plus ces stériles ennuis… Ce sera bien la parole attendue ― et dont la beauté dépendra de votre suggestion même, ― qu’elle répondra ! Sa « conscience » ne sera plus la négation de la vôtre, mais deviendra la semblance d’âme que préférera votre mélancolie. Vous pourrez évoquer en elle la présence radieuse de votre seul amour, sans redouter, cette fois, qu’elle démente votre songe ! Ses paroles ne décevront jamais votre espérance ! Elles seront toujours aussi sublimes… que votre inspiration saura les susciter. Ici, vous n’aurez du moins pas à craindre d’être incompris, comme avec la vivante : vous aurez seulement à prendre attention au temps gravé entre les paroles. Il vous sera même inutile d’articuler, vous-même, des paroles ! Les siennes répondront à vos pensées, à vos silences.

― Ah ! si c’est, à ce point, une comédie que vous me proposez de jouer perpétuellement, répondit lord Ewald, c’est une offre à laquelle je ne puis que me refuser, ― je dois vous le déclarer.


II


Rien de nouveau sous le soleil


Et j’ai reconnu que cela même était une vanité.
L’Ecclésiaste.


Edison, à ce mot, posa sur la table, auprès de l’Andréïde, l’instrument lumineux qui suffisait à l’autopsie de sa créature, et relevant le front :

― Une comédie, mon cher lord ? dit-il : mais, est-ce que vous ne consentez pas à la jouer toujours avec l’original, puisque, d’après vos confidences mêmes, vous ne pouvez que lui cacher ou lui taire à jamais votre arrière-pensée, par politesse ?

Oh ! qui donc serait assez étrange, sous le soleil, pour essayer de s’imaginer qu’il ne joue pas la comédie jusqu’à la mort ? Ceux-là seuls qui ne savent pas leurs rôles prétendent le contraire. Tout le monde la joue ! forcément ! Et chacun avec soi-même. Être sincère ? Voilà le seul rêve tout à fait irréalisable. Sincère ! Comment serait-ce possible, puisqu’on ne sait rien ? puisque personne n’est, vraiment, persuadé de rien ! puisque l’on ne se connaît pas soi-même ? ― L’on voudrait convaincre son prochain que l’on est, soi-même, convaincu d’une chose ― (alors que, dans la conscience mal étouffée, l’on entend, l’on voit, l’on sent le douteux de cette même chose) ! ― Et pourquoi ? Pour se magnifier d’une foi d’ailleurs toute fictive, dont personne n’est dupe une seconde et que l’interlocuteur ne feint d’admettre… qu’afin qu’il lui soit rendu la pareille tout à l’heure. Comédie, vous dis-je. Mais si l’on pouvait être sincère, aucune société ne durerait une heure, ― chacun passant l’existence à se donner de perpétuels démentis, vous le savez ! Je défie l’homme le plus franc d’être sincère une minute sans se faire casser la figure ou se trouver dans la nécessité de la briser à ses semblables. Encore une fois, que savons-nous, pour oser émettre une opinion sur quoi que ce soit qui ne soit pas relative à mille influences de siècle, de milieux, de dispositions d’esprit, etc. ― En amour ? Ah ! si deux amants pouvaient jamais se voir réellement, tels qu’ils sont, et savoir, réellement, ce qu’ils pensent ainsi que la façon dont ils sont conçus l’un par l’autre, leur passion s’envolerait à la minute ! Heureusement pour eux ils oublient toujours cette loi physique inéluctable : « deux atomes ne peuvent se toucher. » Et ils ne se pénètrent que dans cette infinie illusion de leur rêve, incarnée dans l’enfant, et dont se perpétue la race humaine.

Sans l’illusion, tout périt. On ne l’évite pas. L’illusion, c’est la lumière ! Regardez le ciel au-dessus des couches atmosphériques de la terre, à quatre ou cinq lieues, seulement, d’élévation : vous voyez un abîme couleur d’encre, parsemé de tisons rouges de nul éclat. Ce sont donc les nuages, symboles de l’Illusion, qui nous font la Lumière ! Sans eux, les Ténèbres. Notre ciel joue donc lui-même la comédie de la Lumière ― et nous devons nous régler sur son exemple sacré.

Quant aux amants, dès qu’ils croient seulement se connaître, ils ne demeurent plus attachés l’un à l’autre que par l’habitude. Ils tiennent à la somme de leurs êtres et de leurs imaginations dont ils se sont réciproquement imbus ; ils tiennent au fantôme qu’ils ont conçu, l’un d’après l’autre, en eux-mêmes, ces étrangers éternels ! mais ils ne tiennent plus l’un à l’autre tels qu’ils se sont reconnus être. ― Comédie inévitable ! vous dis-je. Et quant à celle que vous aimez, puisque ce n’est qu’une comédienne, puisqu’elle n’est digne d’admiration pour vous que lorsqu’elle « joue la comédie » et qu’elle ne vous charme, absolument, que dans ces instants-là, ― que pouvez-vous demander de mieux que son andréïde, laquelle ne sera que ces instants figés par un grand sortilège ?

― C’est fort spécieux, dit tristement le jeune homme. Mais… entendre toujours les mêmes paroles ! les voir toujours accompagnées de la même expression, fût-elle admirable ! ― Je crois que cette comédie me semblera bien vite… monotone.

― J’affirme, répondit Edison, qu’entre deux êtres qui s’aiment toute nouveauté d’aspect ne peut qu’entraîner la diminution du prestige, altérer la passion, faire envoler le rêve. De là ces rapides satiétés des amants, lorsqu’ils s’aperçoivent, ou croient s’apercevoir, à la longue, de leur vraie nature réciproque, dégagée des voiles artificiels dont chacun d’eux se parait pour plaire à l’autre. Ce n’est même qu’une différence d’avec leur rêve qu’ils constatent encore, ici ! Et elle suffit pour qu’ils en arrivent souvent au dégoût et à la haine.

Pourquoi ?

Parce que si l’on a trouvé sa joie dans une seule manière de se concevoir, ce que l’on veut, au fond de son âme, c’est la conserver sans ombre, telle qu’elle est, sans l’augmenter ni la diminuer ; car le mieux est l’ennemi du bien ― et ce n’est que la nouveauté qui nous désenchante.

― Oui, c’est vrai ! murmura lord Ewald, avec un pensif sourire.

― Eh bien ! l’Andréïde, avons-nous dit, n’est que les premières heures de l’Amour immobilisées, ― l’heure de l’Idéal à jamais faite prisonnière : et vous vous plaignez déjà de ce qu’elle ne pourra plus rouvrir ses inconstantes ailes pour vous quitter encore ! Ô nature humaine !

― Songez, aussi, répondit lord Ewald en souriant, que cet agrégat de merveilles, étendu sur ce marbre, n’est qu’un assemblage vain et mort de substances sans conscience de leur cohésion ni du prodige futur qui doit s’en dégager.

Vous pourrez troubler mes yeux, mes sens et mon esprit par cette magique vision : mais pourrai-je oublier, moi, qu’elle n’est qu’impersonnelle ? Comment aimer zéro ? me crie, froidement, ma conscience.

Edison regarda l’Anglais.

― Je vous ai démontré, répondit-il, que dans l’Amour-passion, tout n’était que vanité sur mensonge, illusion sur inconscience, maladie sur mirage, ― Aimer zéro, dites-vous ? Encore une fois, qu’importe, si vous êtes l’unité placée devant ce zéro, comme vous l’êtes, d’ores et déjà, devant tous les zéros de la vie ― et si c’est, enfin, le seul qui ne vous désenchante ni ne vous trahisse ?

Toute idée de possession n’est-elle donc pas éteinte et morte en votre cœur ? ― Je ne vous offre, et je l’ai bien spécifié, qu’une transfiguration de votre belle vivante, ― c’est-à-dire ce que vous avez demandé en vous écriant : « Qui m’ôtera cette âme de ce corps ! » Et voici que, déjà, vous redoutez, à l’avance, la monotonie de votre propre vœu réalisé. Vous voulez, maintenant, que l’Ombre soit aussi changeante que la Réalité ! ― Eh bien ! je vais vous prouver, à l’instant, jusqu’à l’évidence la plus incontestable, que c’est vous-même, ici, qui essayez, cette fois, de vous faire illusion, car vous ne pouvez pas ignorer, mon cher lord, que la Réalité, elle-même, n’est pas aussi riche en mobilités, en nouveautés, ni en diversités que vous vous efforcez de le croire ! Je vais vous rappeler que le langage du bonheur dans l’Amour, ainsi que ses expressions sur les traits mortels, ne sont pas aussi variés qu’un secret désir de garder, quand même, votre déjà pensif désespoir, vous inspire de le supposer encore !

L’électricien se recueillit un instant, ― puis :

― Éterniser une seule heure de l’amour, ― la plus belle, ― celle, par exemple, où le mutuel aveu se perdit sous l’éclair du premier baiser, oh ! l’arrêter au passage, la fixer et s’y définir ! y incarner son esprit et son dernier vœu ! ne serait-ce donc point le rêve de tous les êtres humains ? Ce n’est que pour essayer de ressaisir cette heure idéale que l’on continue d’aimer encore, malgré les différences et les amoindrissements apportés par les heures suivantes. ― Oh ! ravoir celle-là, toute seule ! ― Mais les autres ne sont douces qu’autant qu’elles l’augmentent et la rappellent ! Comment se lasser jamais de rééprouver cette unique joie : la grande heure monotone ! L’être aimé ne représente plus que cette heure perpétuellement à reconquérir et que l’on s’acharne en vain à vouloir ressusciter. Les autres heures ne font que monnayer cette heure d’or ! Si l’on pouvait la renforcer des meilleurs instants, parmi ceux des nuits ultérieures, elle apparaîtrait comme l’idéal de toute félicité réalisé.

Ceci posé en principe, dites-moi : ― si votre bien-aimée vous offrait de s’incarner à tout jamais dans l’heure qui vous a semblé la plus belle, ― celle où quelque dieu lui inspira des paroles qu’elle ne comprenait pas, ― à la condition de lui redire, vous aussi, celles des vôtres qui, uniquement, ont fait partie constitutive de cette heure, croiriez-vous « jouer la comédie » en acceptant ce pacte divin ? Ne dédaigneriez-vous pas le reste des paroles humaines ? Et cette femme vous semblerait-elle monotone ? Regretteriez-vous, enfin, ces heures suivantes, où elle vous sembla si différente que vous alliez en mourir ?

Ses paroles, son regard, son beau sourire, sa voix, sa personne même, telle qu’elle fut en cette heure, ne vous suffiraient-ils pas ? L’idée, même, vous viendrait-elle de réclamer du Destin la restitution de ces autres paroles de hasard, fatales ou insignifiantes presque toujours, des traîtres instants qui suivirent l’illusion envolée ? ― Non. ― Celui qui aime ne redit-il pas, à chaque instant, à celle qu’il aime, les deux mots si délicieusement sacrés qu’il lui a déjà dits mille fois ? Et que lui demande-t-il, sinon l’écho de ces deux paroles, ou quelque grave silence de joie ?

Et, en effet, on sent que le mieux est de réentendre les seules paroles qui puissent nous ravir, précisément parce qu’elles nous ont ravi une fois déjà. Il en est de cela, tenez, tout simplement, comme d’un beau tableau, d’une belle statue où l’on découvre tous les jours des beautés, des profondeurs nouvelles ; d’une belle musique que l’on veut réentendre de préférence à de nouvelle ; d’un beau livre que l’on relit sans se lasser, de préférence à mille autres, qu’on ne veut même pas entr’ouvrir. Car une seule chose belle contient l’âme simple de toutes les autres. Une seule femme contient toutes les femmes, pour qui aime celle-là. Et lorsqu’il nous incombe une de ces heures absolues, nous sommes ainsi faits que nous n’en voulons plus d’autres, et que nous passons notre vie à essayer, inutilement, de l’évoquer encore, ― comme si l’on pouvait arracher sa proie au Passé.

― Oui, soit ! dit amèrement lord Ewald. Cependant, monsieur l’enchanteur, ne pouvoir jamais improviser une parole naturelle, toute simple !.. Cela doit glacer bien vite la bonne volonté la plus résolue.

― Improviser !… s’écria Edison : vous croyez donc que l’on improvise quoi que ce soit ? qu’on ne récite pas toujours ? ― Mais, enfin, lorsque vous priez Dieu, est-ce que tout cela n’est pas réglé, jour par jour, dans ces livres d’oraisons qu’enfant vous avez appris par cœur ? En un mot ne lisez-vous pas, ou ne récitez-vous pas, toujours, les mêmes prières du matin et du soir, lesquelles ont été composées, une fois pour toutes et pour le mieux, par ceux qui ont eu qualité pour cela ? et qui s’y entendaient ? ― Est-ce que notre Dieu, lui-même, enfin, ne vous en a pas donné la formule en vous disant : « Quand vous prierez, vous prierez, comme ceci ! etc ? » ― Est-ce que, depuis bientôt deux mille années, toutes les autres prières sont autres choses que de pâles dilutions de celle qu’il nous a léguée ?

Même dans la vie, est-ce que toutes les conversations mondaines n’ont pas l’air de fins de lettres ?

En vérité, toute parole n’est et ne peut être qu’une redite : ― et il n’est pas besoin de Hadaly pour se trouver, toujours, en tête-à-tête avec un fantôme.

Chaque métier humain a son ensemble de phrases, ― où chaque homme tourne et se vire jusqu’à la mort : et son vocabulaire, qui lui semble si étendu, se réduit à une centaine, au plus, de phrases types, constamment récitées.

Certes, vous n’avez jamais eu le souci ni pris le plaisir de calculer, par exemple, la somme d’heures qu’un perruquier de soixante ans, ayant commencé son métier à dix-huit ans, a dépensée à dire à chaque menton qu’il rase : « Il fait beau ou vilain temps ! » pour engager la conversation, laquelle (s’il lui est répondu) roule cinq minutes sur ce sujet, pour être automatiquement reprise par le menton suivant, et ainsi de suite, et recommencer le lendemain ? Cela donne un peu plus de quatorze années compactes de sa vie, c’est-à-dire la quatrième partie, environ, de la totalité de ses jours ; le reste est employé à naître, geindre, grandir, boire, manger, dormir et voter d’une manière éclairée.

Que voulez-vous qu’on improvise, hélas ! qui n’ait été débité, déjà, par des milliards de bouches ? On tronque, on ajuste, on banalise, on balbutie, voilà tout. Cela vaut-il la peine d’être regretté, d’être dit, d’être écouté ? Est-ce que la Mort, avec sa poignée de terre, ne clora pas, demain, tout ce parlage insignifiant, tout ce rebattu où nous nous répandons en croyant « improviser » ?

Et comment hésiteriez-vous à préférer, comme économie de temps, les admirables condensations verbales, composées par ceux-là qui ont le métier de la parole, l’habitude de la pensée, et qui peuvent exprimer, à eux seuls, les sensations de toute l’Humanité ! Ces hommes-mondes ont analysé les plus subtiles nuances des passions. C’est l’essence, que, seule, ils ont gardée, qu’ils expriment en condensant des milliers de volumes au profond d’une seule page. C’est nous-mêmes qu’ils sont, quels que nous soyons. Ils sont les incarnations du dieu Protée qui veille en nos cœurs. Toutes nos idées, nos paroles, nos sentiments, pesés au carat, sont étiquetés, en leurs esprits, avec leurs plus lointaines ramifications, celles où nous n’osons descendre, nous aventurer ! Ils savent, d’avance et pour le mieux, tout ce que nos passions peuvent nous suggérer d’intense, de magique et d’idéal. Nous ne ferons pas mieux, je vous assure : ― et je ne vois pas pourquoi nous nous donnerions la peine de parler plus mal, en voulant nous en rapporter à notre inhabileté, sous prétexte qu’elle est, du moins, personnelle, ― alors que ceci, vous le voyez, n’est encore qu’une illusion.

― Continuons donc l’anatomie de votre belle morte ! répondit lord Ewald après un pensif silence : je me rends à votre discours.


III


La démarche.


Incessu patuit dea.
Virgile.


À l’injonction de son ami, l’ingénieur ressaisissant la grande pince de verre :

― L’heure presse, en effet, dit-il, et à peine aurai-je le temps de vous donner une idée générale de la possibilité de Hadaly ; mais cette idée suffira, le reste n’étant qu’une question de main-d’œuvre. Ce qu’il est bon de constater, c’est la simplicité, véritablement fabuleuse, des moyens dont je me suis servi dans ma tentative.

En un mot, j’ai mis mon orgueil à prouver, ici, mon ignorance, aux admirables savants qui honorent notre espèce.

Voyez : l’Idole a des pieds d’argent, comme une belle nuit. Leur maniérisme n’attend que le derme neigeux, le repoussé des malléoles, les ongles rosés et les veines de ceux, n’est-ce pas ? de votre belle chanteuse. Seulement, s’ils semblent légers en leur démarche, ils le sont moins en réalité. Leur plénitude intérieure est réalisée par la lourde fluidité du vif-argent. Cet hermétique maillot de platine, qui les continue, est rempli du liquide métal et monte, en s’étrécissant, jusqu’à la naissance du mollet, de sorte que toute la pesanteur porte sur le pied même. Bref, ce sont deux petits brodequins de cinquante livres et d’une mutinerie, cependant, presque enfantine. Ils paraissent d’une légèreté d’oiseau, tant le puissant électro-aimant qui les inspire et qui anime le mouvement crural se joue de ces deux perfections futures.

L’armure est séparée à la taille, que ce voile noir enveloppait tout à l’heure, par cette ligne ployante, composée d’une quantité de très courts et très fins liserons d’acier, qui relient, sous les flancs, le système crural à la taille même et à l’extrémité de l’abdomen. Cette ceinture, comme vous le voyez, n’est pas, circulaire : elle est d’un ovale incliné en avant, comme la ligne inférieure d’un corset prolongée jusqu’à la pointe.

Ceci donne à la taille de l’Andréïde (recouverte de sa chair à la fois résistante et flexible) ce plié gracieux, cette ondulation ferme, ce vague dans la démarche, qui sont si séduisants chez une simple femme. Remarquez bien qu’ils sont convexes à la taille et concaves en avant du corps, ce qui, grâce à la tension de ces archals, autour des reins, non seulement ne l’empêche en rien de se tenir droite comme un svelte peuplier, mais permet tous les mouvements latéraux qui sont familiers à son modèle. Toutes les inégalités de ces liserons précieux sont calculées ; chacun d’eux subit l’impression du courant central, selon les ondulations du torse vivant qui leur dictera ses inflexions personnelles d’après leurs incrustations sur le Cylindre-moteur.

Vous serez surpris de l’identité du charme qu’elles dispersent dans les attitudes ! Si vous doutez que la « grâce » féminine tienne à si peu de chose, examinez le corset de miss Alicia Clary : et faites la différence de la démarche, de la ligne du corps, enfin, sans ce guide artificiel ! ― Vous voyez, il y a quelques-unes de ces inégales flexibilités à toutes les articulations, surtout à celles des bras, dont les abandons infinis m’ont coûté de longues veilles.

Celles du cou, remarquez-les : unies aux mouvements transmis par les fils impressionnés, elles sont, je crois, d’une délicatesse de ployé irréprochable. C’est le cygne féminin : le degré d’afféterie se mesure exactement.

Toute cette ossature d’ivoire n’est-elle pas d’un fini délicieux ? Ce charmant squelette est retenu à l’armure par ces anneaux de cristal, dans lesquels joue chaque os jusqu’au degré de la valeur du mouvement désiré.

Avant de vous dire comment l’Andréïde se lève, supposons-la debout et immobilisée. Vous formez le vœu qu’elle marche jusqu’à une distance prévue, inscrite en elle selon la longueur de ses pas. J’ai dit qu’il vous suffira de commander à une bague, l’améthyste, pour que l’étincelle-occulte s’utilise en démarche.

Voici, d’abord, l’exposé brut, sans commentaire, du théorème physique présenté par les figures suivantes de l’Andréïde : ce sont les moyens de sa démarche, ― dont l’évidente possibilité devra ressortir ensuite dans la démonstration, ― que j’ajouterai.

À l’extrémité du col de chaque fémur, voici une rondelle d’or, légèrement concave, assez semblable à la cuvette d’une montre et de la dimension d’un fort dollar.

Toutes deux sont imperceptiblement inclinées l’une vers l’autre et montées sur une longue tige mobile, laquelle est incluse dans l’os fémoral.

Au repos, le haut de ces deux tiges dépasse les cols des fémurs d’environ deux millimètres, ce qui produit la non-adhérence des deux petits disques d’or avec les cols.

Les B de leurs diamètres ― qui viennent en A de la hanche interne de l’Andréïde ― sont reliés par cette coulisse très concave, en lamelles d’acier, qui se prête à la démarche par ses rentrés perpétuels et au milieu de laquelle se trouve, en ce moment, à l’état libre, ce sphéroïde de cristal. Ce globe est du poids d’environ huit livres à cause de son centre hermétiquement empli de vif-argent. À la moindre mobilité de l’Andréïde, il glisse, incessamment, en cette coulisse, de l’un à l’autre des deux disques d’or.

Considérez, maintenant, au sommet de chaque jambe, cette petite bielle d’acier, brisée en deux et dont les deux parties, s’ouvrant en dessous, jouent à l’aise en un centre ou moyeu d’acier. Une extrémité en est solidement rivée à la scission dorsale interne de l’armure, ― c’est-à-dire, au-dessus de la ceinture de flexibilité ; ― l’autre, au bord antérieur interne de chaque jambe.

L’Andréïde étant étendue, les deux bielles se trouvent, en ce moment, pliées, sur leurs centres, en angle aigu, ― et cela dans la partie de son corps qui est divinisée en la Vénus Callipyge. Notez que le moyeu d’acier, qui forme la pointe de l’angle, est plus bas que les deux extrémités des bielles.

Vous remarquez ces deux solides entrecroisements d’archals, qui tirent le dos intérieur de l’armure, depuis la hauteur des poumons, ― et qui aboutissent, chacun, au point où la partie antérieure des bielles se soude à chaque jambe.

Là, ces archals forment torsade et celle-ci glisse, en nœud coulant, sur l’avant de la bielle.

Lorsque l’armure est close, ces barres pectorales en acier, convexes, adaptées en manière de système costal au devant interne de l’armure, surtendent et retiennent ces deux entrecroisements, en les isolant de tous les autres appareils à travers lesquels ils passent sous les phonographes.

Au fond, c’est, à peu près, le processus physiologique de la démarche humaine, et, pour être plus occultes en nous, ces moyens de locomotion ne diffèrent des nôtres que dans leur seule apparence à nos yeux. Qu’importe, d’ailleurs ! pourvu que l’Andréïde marche ?

Les entrecroisements de ces fils d’acier suffisent pour attirer le poids, du torse tout d’abord un peu en avant lorsque la démarche est sollicitée.

Au-dessus de l’angle des bielles, voici les aimants en communication chacun avec ce fil, et voici, maintenant, le Fil générateur de la Démarche ; il est directement en relation avec l’appareil dynamo-électrique dont il n’est séparé que de trois centimètres, juste l’épaisseur de l’isolateur, lorsque celui-ci s’interpose entre le courant et le fil.

Cet inducteur se prolonge jusqu’à la hauteur thoracique. Là, les deux fils qui correspondent aux aimants de chaque jambe viennent attendre de lui l’impulsion du courant dynamique : chacun la reçoit, à son tour seulement, car l’un ne s’électrise qu’en amenant l’interposition de l’isolateur de l’autre.

Excepté lorsque l’Andréïde est étendue ou lorsque l’isolateur est interposé entre le Fil générateur et les aimants, le sphéroïde de cristal est toujours en voyage, d’un disque d’or à l’autre, emprisonné dans la concavité de la coulisse qui se tend et se replie selon les mouvements des jambes. La jambe qui reçoit le cristal sur sa rondelle se tend, par conséquent, la première.

Ceci posé, voici la démonstration nécessaire à l’intelligence de cet exposé.

Nous supposerons que, grâce au léger mouvement drastique interne, imprimé par l’électrique invitation de l’améthyste, le sphéroïde aille se placer sur le disque de la jambe droite, ― selon le hasard impondérable qui l’y sollicite.

Le disque, en sa non-adhérence, fléchit sous le poids du globe ; sa longue tige rentre dans l’os fémoral, amenant ainsi l’adhérence du disque et du col du fémur. L’extrémité basse de cette tige désisole, en fléchissant, le fil inducteur de cette jambe. Celui-ci reçoit donc l’action du générateur.

Le fluide arrive à l’aimant de l’articulation-crurale supérieure et en multiplie instantanément la puissance. Cet aimant attire donc avec violence la brisure centrale interne de la bielle, le moyeu de fer-acier : la bielle se tend, par suite, ― en ligne droite et à l’instant même, ― avec une force calculée, amenant, ainsi, la tension de la jambe à laquelle elle est soudée. Celle-ci se tend sur son articulation, mais elle demeurerait suspendue en l’air ― si le poids du corps, attiré par le nœud coulant de la torsade des archals (qui se tend sur la partie antérieure de la bielle), ne se portait en l’avant vers la jambe mue : ― celle-ci, sollicitée par le poids de son brodequin et de son pied et sous la pesée du torse, pose, nécessairement, ce pied sur la terre, en un pas d’environ quarante centimètres. Je vous dirai tout à l’heure pourquoi l’Andréïde ne tombe pas de côté ou d’autre.

Au moment précis où le pied touche terre, une émission dynamique arrive aux aimants de l’articulation d’acier-fer du genou : le genou se tend donc, à son tour, en sa rotule.

Aucune brusquerie dans l’ensemble de cette double tension, parce qu’elle se succède ! Une fois la jambe recouverte de sa carnation, qui a toute l’élasticité de la chair, c’est le mouvement humain lui-même. Il y a brusquerie dans la détente de notre fémur, mais elle est atténuée par le relâché du genou qui ne se tend qu’ultérieurement, comme chez l’Andréïde. ― Faites jouer les articulations d’un squelette, elles vous sembleront brusques et automatiques. C’est la chair, encore une fois, et, aussi les vêtements, qui adoucissent tout cela.

L’Andréïde, une fois le pied posé à terre, resterait donc immobile en cette situation, si le fait même de la tension du genou ne repoussait en dehors, d’environ trois centimètres au-dessus de l’os fémoral, la tige de la rondelle d’or sur laquelle est demeuré le globe de cristal. La rondelle, exhaussée de la sorte, et n’étant plus maintenue d’aplomb sur son centre par les bords du col du fémur, fait légèrement bascule, ― en s’élevant, et à cause de sa forme inclinée ― vers la rondelle gauche. Le globe tombe donc sur la coulisse d’acier, y glisse vers cette rondelle, et son poids, multiplié par la chute imperceptible, l’inclinaison et la vitesse, va frapper la rondelle d’or du fémur gauche et s’y installer.

À peine celle-ci a-t-elle fléchi à son tour, sous le poids du sphéroïde, que l’isolateur de droite s’interpose et que, ses aimants cessant d’être impressionnés par le courant, le moyeu de la bielle de droite, plus pesant que les deux brisures, cède et retombe, de lui-même, en angle aigu, dans son cachot d’argent, pendant que la bielle de gauche, se tendant à son tour et amenant, avec une insensible douceur, sur sa jambe, le poids du torse, reproduit le phénomène du pas de l’Andréïde ― et ainsi de suite, à l’indéfini, jusqu’au nombre de pas inscrit sur le Cylindre, ou jusqu’à la sollicitation d’une bague.

Il faut remarquer que l’isolation de l’un des genoux n’a lieu qu’après la tension du genou opposé, sans quoi la jambe isolée fléchirait trop vite. Ce qui ne se passe pas lorsque, par exemple, l’Andréïde se met à genoux, comme perdue en une extase mystique pareille à celle de ces somnambules que leurs magnétiseurs font poser, cataleptiquement, ou à celles que l’on obtient des hystériques en approchant, à dix centimètres de leurs vertèbres cervicales, un flacon d’eau de cerises hermétiquement bouché.

C’est la succession de ces flexions et de ces tensions qui donne à la démarche de l’Andréïde cette simplicité humaine.

Quant au léger bruit incessant du cristal sur la coulisse et les rondelles, il est absolument étouffé par le charme de la Carnation. Même sous l’armure, on ne l’entendrait qu’au microphone.


IV


L’éternel Féminin.



Caïn : — Êtes-vous heureux ?
Satan : — Nous sommes puissants.

Lord Byron : Caïn.


Lord Ewald, au front duquel brillaient des gouttes de sueur pareilles à des pleurs, regardait le visage, glacial maintenant, d’Edison : il sentait que, sous ce badinage strident et positif, se cachaient deux choses dans l’arrière-pensée une et infinie qui enveloppait cette démonstration.

La première, l’amour de l’Humanité.

La seconde, l’un des plus violents cris d’inespérance, ― le plus froid, le plus intense, le plus prolongé jusqu’aux Cieux, peut-être ! ― qui ait jamais été poussé par un vivant.

En effet, ce que disaient, en réalité, ces deux hommes, l’un avec ses calculs littérairement transfigurés, l’autre avec son silence d’adhésion, ne signifiait par autre chose que les paroles suivantes, adressées, inconsciemment, au grand X des Causes premières.

« La jeune amie que tu daignas m’envoyer, jadis, pendant les premières nuits du monde, me paraît aujourd’hui devenue le simulacre de la sœur promise et je ne reconnais plus assez ton empreinte, en ce qui anime sa forme déserte, pour la traiter en compagne. ― Ah ! l’exil s’alourdit, s’il me faut regarder, seulement, comme un jouet de mes sens d’argile, celle dont le charme consolateur et sacré devait réveiller, ― en mes yeux si las de l’aspect d’un ciel vide ! ― le souvenir de ce que nous avons perdu. À force de siècles et de misères, le permanent mensonge de cette ombre m’ennuie ! rien de plus : et je ne me soucie plus de ramper dans l’Instinct, d’où elle me tente et m’attire, jusqu’à m’efforcer de croire, toujours en vain, qu’elle est mon amour.

« C’est pourquoi, passant d’une heure et qui ne sais d’où je viens, je suis ici, cette nuit, dans un sépulcre, essayant, ― avec un rire qui contient toutes les mélancolies humaines, ― et m’aidant, comme je le peux, de la vieille Science défendue ― de fixer, au moins, le mirage, ― rien que le mirage, hélas ! ― de celle que ta mystérieuse Clémence me laissa toujours espérer. »

Oui, telles étaient, à peu près, les pensées que voilaient, en réalité, l’analyse du sombre chef-d’œuvre.

Cependant, l’électricien ayant touché un point d’une petite urne transparente, close, pleine d’une eau très pure, située à la hauteur du sternum de l’Andréïde, la forte tablette de charbon qui s’y trouvait incluse et qu’un imperceptible pas de vis avait, jusqu’à ce moment, presque tout à fait soulevée de cette onde, s’y replongea. Le courant se mit à gronder.

L’intérieur de l’armure sembla tout à coup un organisme humain, étincelant et brumeux, tout diapré d’or et d’éclairs.

Edison continua :

― Cette fumée odorante et couleur de perle, qui circule, comme une ouate, sous le voile noir de Hadaly, est simplement la vapeur de l’eau assimilée par la pile et que rejette ainsi, en la brûlant avec ses atomes violacés, la fulguration torride que vous voyez courir comme la Vie en notre amie nouvelle. Cette foudre, qui circule ainsi en elle, est prisonnière ici, et inoffensive. Regardez !

Ce disant, Edison prit, en souriant, la main de l’Andréïde, au plus fort grondement de l’aveuglante étincelle éparse en les milliers de fils nerveux de Hadaly.

― Vous voyez : c’est un ange ! ― ajouta-t-il avec son même ton grave, ― si, comme l’enseigne notre Théologie, les anges ne sont que feu et lumière ! ― N’est-ce pas le baron de Swédenborg qui se permit, même, d’ajouter qu’ils sont « hermaphrodites et stériles » ?

Après un silence :

― Passons, maintenant, à la question de l’Équilibre. Elle offre deux aspects : l’Équilibre latéral et l’Équilibre circulaire. Vous connaissez, n’est-ce pas, les trois équilibres, en physique : le stable, l’instable et l’indifférent : c’est leur unité qui maintient les mobilités de l’Andréïde. Vous allez voir que, pour faire tomber Hadaly, il faudrait une plus forte poussée que pour nous, à moins, toutefois, que vous ne désiriez, seulement, qu’elle tombe !


V


L’Équilibre


Ma fille, tenez-vous droite.
conseils d’une mère.


― L’Équilibre, donc, se produit ainsi, poursuivit le deus ex machinâ. ― Voici, d’abord l’équilibre latéral ; l’autre, inclus dans l’armure dorsale même, s’obtient de la même manière.

Tout d’abord, étant donnés le fluide électrique et les aimants, l’Équilibre était nécessairement possible.

Donc :

1º Quelle que soit l’attitude de l’Andréïde, la perpendiculaire passe de la clavicule supposée à la vertèbre proéminente, et de celle-ci aboutit à la malléole interne, comme pour nous.

2° Quelle que soit la mobilité de ces deux pieds « adorables », ils constituent perpétuellement les deux extrémités d’une droite horizontale sur le milieu de laquelle s’abaisse toujours une verticale, partie du centre de gravité réel de l’Andréïde, quelle que soit son attitude ; voici pourquoi.

Les deux hanches de Hadaly sont celles de la Diane chasseresse ! ― Mais leurs cavités d’argent contiennent ces deux buires-vasculaires, en platine, dont je vous spécifierai tout à l’heure l’utilité. Les bords, bien que glissants, sont d’une quasi-adhérence aux parois de ces cavités illiaques, à cause de leur forme sinueuse.

Les fonds de ces récipients ― dont l’évasement supérieur est de la forme de ces parois ― se terminent en cônes rectangulaires, lesquels sont eux-mêmes inclinés en bas, l’un vers l’autre soutendant ainsi un angle de quarante-cinq degrés par rapport au niveau de leur hauteur. Ainsi les deux pointes de ces vases, si elles se prolongeaient, se joindraient, entre les jambes, juste à la hauteur des genoux de l’Andréïde.

Ces deux pointes forment, par conséquent, le fictif sommet renversé d’un rectangle dont l’hypothénuse serait une horizontale imaginaire coupant le torse en deux.

La ligne de l’Équateur terrestre n’existe pas : elle est ! Toujours idéale, imaginaire, ― et cependant aussi réelle que si elle était tangible, n’est-il pas vrai ? Telles sont les lignes dont je vais parler, et dont notre Équilibre, à nous-mêmes, sous-entend, à chaque seconde, en nous aussi, la réalité.

Ayant exactement calculé les diverses pesanteurs des appareils fixés au-dessus de cette ligne idéale et les ayant disposés suivant l’inclinaison désirable, je prétends que le sens de toutes ces pesanteurs pourrait être également formulé par un second rectangle superposé au premier, la pointe, aussi, en bas, et que cette pointe aboutirait au centre fictif de l’hypothénuse du premier rectangle. Ainsi, la base du rectangle supérieur serait formée par une seconde horizontale nivelant les deux épaules. Les sommets angulaires de chaque rectangle seraient donc placés en sens vertical correspondant.

Jusqu’à présent, tout le poids du corps, placé, par exemple, debout et immobile, serait, par conséquent, enfermé dans la verticale idéale qui, partant du milieu du front de l’Andréïde, aboutirait au centre même d’une ligne tirée entre ses deux pieds.

Mais comme tout déplacement entraînerait une chute de côté ou d’autre, les deux larges et profonds vaisseaux de platine sont remplis exactement à moitié seulement, de la flottante pesanteur du vif-argent. Juste à moitié au-dessous du niveau de ce métal, ils sont reliés l’un à l’autre par l’entrecroisement horizontal de ces deux flexibles tubulures d’acier doublées de platine, que vous voyez placées sous le Cylindre-moteur.

Au centre du disque supérieur qui clôt hermétiquement chacun de ces récipients, est rivée l’extrémité d’une sorte d’arc, également d’un acier très pur, très sensible, très puissant. L’autre extrémité est fixée et très fortement soudée à la partie supérieure de la cavité d’argent de la hanche, qui est la prison presque adhérente seulement, de ces deux appareils. Cet arc est non seulement tendu par le poids spécifique du vif-argent, vingt-cinq livres, mais encore est forcé, dans sa tension, du poids d’UN SEUL CENTIMÈTRE de mercure de plus que n’en représente le niveau intérieur de chaque buire. L’arc s’efforcerait donc de les ramener de ce centimètre de plus vers la partie supérieure de la cavité illiaque s’il n’était maintenu, tendu à la seule hauteur du poids du niveau du mercure, par cette petite ganse d’acier que le glissement de la buire rencontre à cette hauteur même sur les parois de la cavité.

Ainsi la légère tension de l’arc demeure constante, grâce à cet obstacle. L’adhérence latérale du disque supérieur de chacune des deux buires à la ganse d’acier est donc parfaite lorsque le niveau du vif-argent qu’elles contiennent est égal en ces deux récipients.

Or, à chaque mouvement de l’Andréïde, ce niveau flottant change et oscille, l’étrange métal se trouvant en état de fluctuation perpétuelle de l’une à l’autre des buires, grâce aux deux tubulures, ― lesquelles, à la moindre inclinaison de côté ou d’autre, précipitent un poids excédant de vif-argent dans la buire du côté dont l’équilibre est sur le point de se rompre.

Le sinueux vaisseau de platine, cédant et glissant, sous ce surcroît, dans la paroi qui moule sa forme, force, de plus en plus, la tension de l’arc. Cette irruption du vif-argent dans le côté où penche l’Andréïde amènerait une chute encore plus rapide de ce côté même, si la pointe conique de la buire métallique, dès le second centimètre d’exhaussement de son niveau de mercure, ne rencontrait, en cédant, sous ce poids, et en se désisolant par cela même, le courant dynamique. Celui-ci, venant animer la détente graduée de ce système d’aimants fixé à la paroi de chaque buire, fait refluer pour ainsi dire de force, dans la buire opposée, la quantité de vif-argent strictement nécessaire au contrepoids désiré. C’est le mouvement contenu en cette contradiction qui, sans cesse, excepté au repos, redresse le chancellement FONDAMENTAL du corps. Vu la disposition angulaire des cônes vasculaires, le centre de gravité de l’Andréide n’est qu’apparent, n’est qu’instable dans le niveau du mercure. Sans cela, l’Andréïde tomberait malgré le brusque rejet du métal. ― Mais le centre de gravité réel, grâce à cette disposition des cônes, (et c’est un calcul de triangulation d’une extrême simplicité, tout à fait élémentaire) se trouve placé hors de l’Andréïde, dans l’intérieur d’une verticale qui, partant du sommet de l’évasement du cône, ― du point, dis-je, de cet évasement le plus éloigné du centre visible, apparent, de l’Andréïde, ― se prolongerait à côté d’elle, au long de sa jambe immobile, ― jusqu’à terre : ce qui contrebalance latéralement le poids de la jambe mue.

Cette oscillation, ce rejet du métal, ce déplacement du centre de gravité, sont perpétuels comme le courant qui les anime et qui en règle le phénomène. Les tensions de l’arc sont continuellement en éveil à la moindre mobilité de l’Andréïde et le niveau flottant du vif-argent est incessamment en devenir. Les deux tubulures d’acier sont donc, pour elle, le balancier d’un acrobate. Mais, à l’extérieur, aucun chancellement ne trahit cette lutte interpariétale d’où sort le premier équilibre ; rien, pas plus qu’en nous.

Quant à l’équilibre total, vous voyez, depuis les clavicules jusqu’aux extrémités des vertèbres lombaires, ces complications de sinuosités où le vif-argent ondule sans cesse, en contrariant ses pesanteurs par des translations instantanées dues à de très fins systèmes dynamo-magnétiques. Ce sont ces sinuosités qui permettent à l’Andréïde de se lever, de s’étendre, de se baisser, de se tenir et de marcher comme nous. Grâce à leur jeu complexe, vous pourrez voir Hadaly cueillir des fleurs sans tomber.


VI


Saisissement


« Le sage ne rit qu’en tremblant. »
proverbes.


Je vous ai seulement indiqué à grands traits la possibilité du phénomène : les minutes qui vous restent,… (voici minuit) ― ne me permettant que d’effleurer les détails.

La première Andréïde seule était difficile. Ayant écrit la formule générale, ce n’est plus désormais, laissez-moi vous le redire, qu’une question d’ouvrier : nul doute qu’il ne se fabrique bientôt des milliers de substrats comme celui-ci ― et que le premier industriel venu n’ouvre une manufacture d’idéals !

À cette plaisanterie, lord Ewald, très énervé déjà, se mit à rire légèrement d’abord ; ― puis, voyant qu’Edison riait aussi, l’hilarité la plus étrange le gagna : le lieu, l’heure, le sujet de l’expérience, l’idée même qui était agitée entre eux, tout lui sembla, pendant un fort moment, aussi effrayant qu’absurde : de sorte que, sans doute pour la première fois de sa vie, il eut un véritable accès de fou rire, dont retentirent les échos de cet Éden sépulcral.

― Vous êtes un terrible railleur, dit-il.

― À présent, reprit l’électricien, hâtons-nous. Je vais vous expliquer de quelle manière je dois procéder pour transporter, sur cette Possibilité-mouvante, toute l’extériorité de votre favorite.

À son toucher, l’armure se referma lentement. La table de porphyre s’inclina.

Hadaly se tenait debout entre ses deux créateurs.

Immobile, voilée, silencieuse, on eût dit qu’elle les regardait sous les ténèbres qui cachaient son visage.

Edison toucha l’une des bagues du gantelet d’argent de Hadaly.

L’Andréïde tressaillit tout entière : elle redevenait apparition : le fantôme se réanimait.

L’impression désillusionnante que l’explication de tout à l’heure avait laissée dans l’esprit de lord Ewald s’affaiblit à cet aspect.

Bientôt le jeune homme, redevenu grave, la considéra, de nouveau, en dépit de sa raison révoltée, avec le sentiment indéfinissable qu’elle avait éveillé en lui, l’heure d’auparavant.

Le rêve recommençait, reprenant le chemin de cette habitude d’une heure.

― Es-tu ressuscitée ? demanda froidement, Edison à l’Andréïde.

Peut-être ! répondit, sous son voile de deuil et avec sa merveilleuse voix de songe, Hadaly.

― Quelle parole ! murmura le jeune lord.

Déjà le mouvement de la respiration soulevait le sein de l’Andréïde.

Soudain, croisant les mains, et s’inclinant vers lord Ewald, elle lui dit d’une voix rieuse :

― Et, pour ma peine, voulez-vous me permettre de vous demander une grâce, milord ? dit-elle.

― Volontiers, miss Hadaly, répondit le jeune homme.

Et, pendant qu’Edison rangeait ses scalpels, elle s’éloigna vers les pentes de fleurs du souterrain : puis, ayant avisé une grande bourse noire, aux plis de soie et de velours, pareille à celles des quêteuses, et qui était suspendue par ses cordons à un arbuste, elle revint vers l’Anglais surpris.

― Milord, dit-elle, toute belle soirée de plaisir, dans le monde, n’est complète, je crois, que si elle se rachète elle-même par quelque bonne œuvre dissimulée sous ses attraits. Ainsi, souffrez que je vous implore pour une jeune femme très aimable ― une jeune veuve ! ― et pour ses deux enfants !

― Que signifie ceci ? demanda lord Ewald à Edison.

― Mais, je n’en sais trop rien, moi ! dit Edison. Écoutons-la, mon cher lord ; souvent elle me fait de ces surprises à moi-même.

― Oui, continua l’Andréïde, je vous demande secours, bien humblement, pour cette pauvre femme ― que le seul dénuement de ses enfants oblige à subir encore de vivre ― et qui, sans le devoir de leur donner du pain, ne le supporterait pas un jour. Car le malheur immérité a grandi son âme jusqu’à la soif de la Mort. Une sorte de perpétuelle extase l’élève hors de ce monde et la rend aussi impuissante à tout gagne-pain qu’indifférente aux privations les plus pénibles ― excepté pour ses enfants. Elle a coutume de vivre dans un état d’esprit qui ne lui laisse distinguer que les choses éternelles, au point d’avoir oublié son nom terrestre pour un autre, dit-elle, ― que des voix, d’étranges voix ! lui ont donné, souvent, dans les rêves. ― Voulez-vous, à ma première prière, vous qui venez du monde des vivants, ne pas dédaigner de joindre votre aumône ― à la mienne ?

Ce disant, elle alla prendre, sur une étagère voisine, quelques pièces d’or qu’elle laissa tomber dans la bourse.

― De qui parlez-vous, miss Hadaly ? demanda lord Ewald en se rapprochant de l’Andréïde.

― Mais de mistress Anderson, milord Celian, ― de la femme de cet infortuné qui est mort de passion pour ― vous savez bien ? ― pour tous ces tristes objets, là, tout à l’heure ?

Et elle indiqua du doigt la place du tiroir funèbre, dans la muraille.

Si maître qu’il fût de lui, lord Ewald recula devant Hadaly inclinée, cette bourse religieuse à la main.

Cette imagination lui semblait la plus sinistre de toutes et quelque chose dans cette aumône atteignait, en lui, l’Humanité.

Sans répondre, il jeta donc plusieurs bank-notes dans la bourse noire.

― Merci, au nom des deux orphelins, milord Celian ! dit Hadaly, disparaissant entre les piliers syriens.


VII


Nigra sum, sed formosa


Il est des secrets qui ne veulent pas être dits.
Edgard Poe.


Lord Ewald la regardait s’éloigner.

― Je ne puis que demeurer dans la plus profonde surprise, mon cher Edison, dit-il, d’un fait principalement énigmatique pour moi. C’est que votre Andréïde puisse me parler, me nommer, me répondre, se diriger à travers divers obstacles ici et en haut. ― Je dis que ces faits sont positivement inconcevables en ce qu’ils supposent un discernement quelconque en elle. Vous ne m’expliquerez pas que des phonographes parlent avant qu’une voix humaine ait eu le temps d’y graver des réponses aussi précises, ― ni qu’un moteur cylindrique puisse dicter, de lui-même, à un métallique fantôme, des attitudes et des pas non déterminés, déjà, d’après un calcul très long, très compliqué, ― possible, soit ! ― mais qui exige la plus scrupuleuse exactitude.

― Eh bien, je vous atteste que les particularités que vous signalez sont, relativement, les plus faciles à produire entre toutes les autres. ― Je vous le prouverai, je m’y engage. ― Vous seriez encore plus étonné de cette simplicité de leur explication, si je vous la donnais à l’instant, que vous ne l’êtes de leur apparent mystère. ― Mais, je vous l’ai dit : dans l’intérêt de l’Illusion nécessaire, il me semble utile de différer encore la révélation de ce secret. Et tenez ! ― Remarquez-vous une chose bien plus extraordinaire, mon cher lord : c’est que vous ne m’ayez pas questionné sur la nature du visage actuel de l’Andréïde ?

Lord Ewald tressaillit.

― Puisqu’il est voilé, dit-il, j’ai pensé qu’il serait peu discret de m’en enquérir.

Edison regarda lord Ewald avec un sourire grave.

― J’imaginais, répondit-il, que vous ne teniez pas à vous créer un souvenir capable de troubler la vision que je vous ai promise : le visage qui vous apparaîtrait ce soir demeurerait fixé en votre mémoire et transparaîtrait toujours pour vous sous le visage futur qui, seul, est votre espérance. Et ce souvenir gênerait votre illusion en éveillant sans cesse une arrière-pensée de dualité. C’est pourquoi, même si ce voile cachait le visage d’une Béatrix idéale, vous ne tenez pas à le voir ― et vous avez raison. C’est aussi pour un motif analogue que je ne puis vous révéler, aujourd’hui, le secret dont vous parlez.

― Soit, répondit lord Ewald.

Puis, comme voulant dissiper l’idée suscitée par l’électricien :

― Vous allez donc revêtir Hadaly, reprit-il, d’une carnation identique à celle de mon amour ?

― Oui, répondit Edison ; vous remarquez, n’est-ce pas, mon cher lord, qu’il ne s’agit pas encore ici de l’Épiderme, qui est la chose capitale ! mais de la chair… seule.


VIII


La Carnation


Chair de la femme, argile idéale, ô merveille !
Victor Hugo.


― Vous vous rappelez le bras et la main dont le toucher vous a surpris, en haut, dans mon laboratoire ? C’est cette même substance que j’emploierai.

La chair de miss Alicia Clary se compose de certaines parties de graphite, d’acide nitrique, d’eau, de divers autres corps chimiques reconnus dans l’examen des tissus sous-cutanés. Cela ne vous apprend pas pourquoi vous l’aimez. De même la reconstruction des éléments de la chair-andréïdienne ne serait d’aucune lumière, ici, pour vous, attendu que la presse hydraulique, en les coagulant d’une façon homogène (comme la Vie pétrit les éléments de notre chair), a littéralement transfiguré leur individualité en une synthèse qui ne s’analyse pas, mais qui se ressent.

Vous ne sauriez imaginer jusqu’à quel point tenez, l’impalpable poudre de fer réduit, aimanté, disséminé à l’état blanc, en cette Carnation, la rend sensible à l’action électrique. Les capillaires extrémités des fils d’induction qui traversent les jours imperceptibles de l’armure sont mêlées aux fibreuses applications de cette chair, ― à laquelle la membrane diaphane de l’Épiderme, qui lui est adhérente, obéit merveilleusement. De graduées et très impressives mobilités du courant émeuvent ces parcelles de fer ; cette chair les traduit alors, nécessairement, par des rétractilités insensibles, selon telles micrométriques incrustations du Cylindre : il y en a même d’ajoutées les unes sur les autres ; les fondus de leurs successions proviennent de leurs isoloirs mêmes, lesquels pourraient ici ne s’appeler que des retards instantanés. La tranquille continuité du courant neutralisant toute possibilité de saccades, l’on arrive, grâce à eux, à des nuances de sourires, au rire des joues de la Joconde, à des embellies d’expression, à des identités vraiment… effrayantes.

Cette chair, qui se prête à la pénétration du tiède calorique engendré par mes éléments, donne au toucher l’impression prestigieuse, le bondissement, l’onctueuse élasticité de la Vie, le sentiment indéfinissable de l’affinité humaine.

Comme elle doit transparaître, adoucie d’éclat par l’Épiderme, sa nuance est celle d’une neige teintée d’une fumée d’ambre et de roses pâles, et d’un brillant vague, que le mica d’une faible dose d’amiante pulvérisée sait lui donner. L’action photochromique la sature du ton définitif. De là, l’Illusion.

J’ai donc répondu de persuader, ce soir, miss Alicia Clary d’accéder à notre expérience ― et sans la connaître ― avec toute la complaisance imaginable ; et je vous atteste qu’étant donnée la vanité féminine, cela me sera d’une facilité que vous apprécierez vous-même.

Selon toute convenance, mon premier appariteur est aussi une femme, une grande statuaire inconnue, qui, demain même, dans mon laboratoire, commencera l’œuvre. Votre bien-aimée n’aura pas, en son indispensable nudité, d’autre transpositrice que cette artiste profonde qui n’idéalise pas, mais décalque, et, pour se saisir de la forme mathématique du corps de votre vivante, débutera par prendre, très vite, sous mes yeux vigilants et glacés, ― avec des instruments de la plus souveraine précision, ― les taille, hauteur, largeur, mesures strictes des pieds et des mains, du visage et de ses traits, des jambes et des bras, ainsi que le poids exact du corps de votre jeune amie. Ce sera l’affaire d’une demi-heure.

Hadaly, invisible, debout, cachée derrière les quatre grands objectifs, attend son incarnation.

Et voici que cette substance charnelle, éclatante et humaine s’unifie, grâce à de minutieuses précautions, à l’armure andréïdienne, selon les épaisseurs naturelles de la belle vivante. ― Comme cette substance se prête, sous de très fins outils, à une ciselure d’une ténuité idéale, le vague de l’ébauche disparaît très vite : le modelé s’accuse, les traits apparaissent, mais sans teint ni nuances ; c’est la statue attendant le Pygmalion créateur. La tête seule coûte autant de travail et d’attention soutenue que le reste du corps, à cause du jeu des paupières, du lobe froid des oreilles, de la palpitation douce des narines pendant la respiration, des transparences à venir, du veiné des tempes, des plis des lèvres, lesquelles sont d’une substance plus châtiée encore par l’hydraulique que la plupart des autres parties du corps. Songez à quelles exiguïtés d’aimants (cachés juste en ces mille points lumineux indiqués par les vastes épreuves photographiques du sourire, par exemple), il faut, micrométriquement, amener toute une correspondance d’imperceptibles inducteurs s’isolant les uns les autres !… ― Certes, j’ai tout le matériel et les formules générales, ― mais, l’indispensable perfection dans la ressemblance demande ici des labeurs constants et scrupuleux : sept jours au moins, comme pour créer un monde. Songez que la puissante Nature, avec toutes ses ressources, met encore aujourd’hui seize ans et neuf mois à confectionner une jolie femme ! Et au prix de quelles ébauches ! sans cesse modifiées, jour à jour, pour durer si peu ! et qu’une maladie peut effacer de son coup de vent.

Cela terminé, nous attaquons la ressemblance absolue des traits du visage et des lignes du corps.

Vous connaissez les résultats obtenus par la Photosculpture. On peut véritablement arriver à une transposition d’aspect. J’ai des instruments nouveaux, d’une perfection miraculeuse, exécutés sur mes dessins, depuis de longues années. Nous parvenons, avec leur secours, à décalquer l’identité des reliefs et des moindres méplats à des dixièmes de millimètres près ! Miss Alicia Clary sera donc photosculptée directement sur Hadaly, c’est-à-dire sur l’ébauche, sensibilisée à cet effet, où Hadaly aura déjà commencé à s’incarner silencieusement.

Tout vague disparaît, alors ; ― tout excédent saute aux yeux ! ― Le microscope est là d’ailleurs. Car il faut, en cette réfraction, la fidélité du miroir. ― Un grand artiste, auquel j’ai communiqué l’enthousiasme pour l’art spécial de réviser mes fantômes, viendra donner la dernière main.

L’échantillonnage des tons se perfectionne ; car l’Épiderme, qui va venir, est d’une fleur de peau, d’une pelure aussi satinée que translucide, et il y a telles dégradations de teintes qu’il faut prévoir et fixer d’avance, ― indépendamment, même, des ressources solaires dont nous userons tout à l’heure.

Cela fait, nous nous trouvons en présence d’une Alicia Clary vue dans la brume d’un soir de Londres.

C’est à ce moment même ― c’est-à-dire avant de s’occuper de l’Épiderme et de tout ce qu’il comporte ― qu’il convient de s’inquiéter de l’intime, vague et personnelle émanation, mêlée à ses parfums habituels, qui flottent autour de celle que vous avez aimée.

C’est, pour ainsi dire, l’atmosphère exquise de sa présence, l’odor di femina de la poésie italienne. Enfin, chaque fleur féminine a sa senteur qui la caractérise.

Vous avez parlé d’un chaud parfum dont le charme vous troublait, autrefois, et vous éblouissait le cœur. ― Au fond, c’est l’attrait, particulier pour vous, caché dans la beauté de cette jeune femme, qui animait ainsi d’idéal le charme de cette senteur charnelle, ― puisqu’un indifférent y fût demeuré fort insensible.

Il s’agit donc, tout d’abord, de se rendre maître de la complexité de l’odeur charnelle en sa chimique réalité : (le reste étant l’affaire de votre sentimentalisme). Nous procédons, oh ! tout simplement comme le parfumeur procède pour traduire les divers arômes des fleurs et des fruits. On obtient l’identité. Vous allez voir comment tout à l’heure.


IX


La bouche de rose et les dents de perle


« La belle Madame de X. pour laquelle s’est longtemps entretuée l’élite de notre jeunesse dorée, dut, en partie, l’irrésistible charme de sa bouche fraîche éclose à l’usage quotidien de l’Eau de Botot. »
réclames d’antan.


Tout d’abord, une question, si vous le permettez mon cher lord : ― miss Alicia Clary daigne-t-elle porter toutes ses dents ?

Lord Ewald, après un mouvement de surprise, fit un signe de tête affirmatif.

― Je l’approuve en ceci, continua Edison, bien que ce soit une grave infraction à la mode américaine. Ici, vous le savez, toutes nos belles misses, vraiment élégantes, eussent-elles dans la bouche toutes les perles du Pacifique, commencent, à de rares exceptions près, par se les faire extirper et remplacer par des dentiers mille fois plus uns, plus parfaits, plus légers que leurs dentures naturelles. —

Quoi qu’il en soit de miss Alicia Clary à cet égard, milord, ― (enfin, un accident est si vite advenu !…) ― sa dentition organique sera reproduite avec une fidélité… éblouissante.

En effet, cet excellent docteur Samuelson, accompagné du dentiste W… Pejor, seront dans mon laboratoire le jour de la sixième séance.

À l’aide d’un anesthésique de ma composition et très inoffensif, que miss Alicia Clary respirera sans s’en apercevoir, nous obtiendrons d’elle une syncope complète, durant laquelle, empreinte sera prise de l’écrin radieux de toute sa bouche, ainsi même que de sa langue, dont les doubles exacts seront transposés en la bouche jumelle de Hadaly.

Vous avez parlé d’effets de lumière sur les dents, pendant le sourire. Vous ne pourrez les distinguer les uns des autres une fois l’adaptation terminée.


X


Effluves corporels



Sur les vagues, au« … les roses envolées
Sur les vagues, au loin, s’en sont toutes allées…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir. »

marceline desbordes valmore.


Au réveil de votre belle amie, nous lui dirons qu’elle a perdu connaissance, voilà tout : ce qui arrive à toute femme « distinguée » et, afin de prévenir tout nouvel accident de ce genre, Samuelson lui prescrira, dans une savante ordonnance, certains bains d’air chaud qu’il fait prendre dans un établissement par lui fondé.

Miss Alicia Clary s’y rendra dès le lendemain.

Une fois la transpiration obtenue, il recueillera, comme on recueille les acides au papier de tournesol, en des appareils très sensibles, les vapeurs totales des émanations corporelles de cette jeune femme, et ceci des pieds à la tête, en isolant chacune des parties transpirantes.

Puis il en analysera, chez lui, les précipités, à tête reposée. Une fois les équivalents chimiques relevés, il réduira simplement en formules les divers parfums de cette aimable créature. ― Nul doute qu’il n’arrive à des approximations infinitésimales, à un dosage tout à fait exact.

Ce résultat bien obtenu, on le fluidifie et l’on en sature la Carnation par un procédé de volatilisation, le tout membre à membre et en se conformant aux nuances de la Nature, ― comme, avons-nous dit, un habile parfumeur sature une fleur artificielle de l’odeur correspondante. ― Ainsi, le bras d’en haut est embaumé du tiède et personnel parfum de son modèle.

Dès lors, la Carnation, ainsi imbue de ces parfums et ceux-ci une fois recouverts par l’Épiderme, y demeurent plus indélébiles qu’en un sachet. Le reste, l’Idéal, vous le fournirez vous-même. Et je vous dis que ce diable de Samuelson a trompé, déjà plusieurs fois, sous mes yeux, l’odorat d’un animal, à force de vérité dans ses dosages : je l’ai vu contraindre un basset à s’acharner, en aboyant, et à mordre sur un morceau de chair-artificielle frotté des simples équivalents chimiques du fumet d’un renard !

Un nouvel accès d’hilarité, chez lord Ewald, interrompit l’électricien.

― Ne faites pas attention, mon cher Edison, s’écria-t-il ; continuez ! continuez. C’est merveilleux ! Je rêve ! Je ne puis m’empêcher, ― et, cependant, je n’ai pas envie ― de rire.

― Ah ! je comprends et je partage votre impression ! répondit mélancoliquement Edison ; mais songez au prix de quels riens, ajoutés les uns aux autres, se produit, parfois, un ensemble irrésistible ! Songez à quels riens tient l’amour même !

La nature change, mais non l’Andréïde. Nous autres, nous vivons, nous mourrons, ― que sais-je ! L’Andréïde ne connaît ni la vie, ni la maladie, ni la mort. Elle est au-dessus de toutes les imperfections et de toutes les servitudes ! Elle garde la beauté du rêve. C’est une inspiratrice. Elle parle et chante comme un génie, ― mieux même, car elle résume, en sa magique parole, les pensées de plusieurs génies. ― Jamais son cœur ne change : elle n’en a pas. Votre devoir, donc, sera de la détruire à l’heure de votre mort. Une cartouche de nitro-glycérine, un peu forte, ou de panclastite, suffira pour la réduire en poussière et rejeter sa forme à tous les vents du vieil espace.


XI


Uranie


« Cette étoile qui brille comme une larme. »
george sand.


Hadaly apparut au fond du souterrain : elle passait entre les arbustes aux floraisons sans hivers.

Enveloppée en d’amples et longs plis de satin noir et son oiseau de paradis sur l’épaule, elle revenait vers ses visiteurs terrestres.

Une fois auprès de la crédence, elle remplit de nouveau deux verres de sherry et vint, en silence, les leur offrir.

Ses hôtes l’ayant remerciée d’un geste, elle s’en alla replacer les deux verres sur le plateau vermeil.

― Minuit trente-deux minutes ! murmura Edison. Vite, occupons-nous des Yeux ! ― À propos de vos yeux futurs, Hadaly, dites-moi… pouvez-voir, d’ici, avec les vôtres, miss Alicia Clary ?

Hadaly, à cette parole, sembla se recueillir un instant.

― Oui, dit-elle.

― Eh bien ! apprenez-nous sa toilette, ce qu’elle fait, où elle est ?

― Elle est seule, dans un wagon en marche, votre dépêche à la main, essayant de la relire ; la voici qui se lève pour se rapprocher de la lampe ; mais le chemin de fer va si vite… qu’elle retombe : elle ne peut s’y tenir debout !

Et Hadaly, sur ces derniers mots, eut un rire léger qui fut partagé, très bruyamment, et avec un timbre de puissant ténor, par l’oiseau de paradis.

Lord Ewald comprit que l’Andréïde lui montrait qu’elle savait rire aussi des vivants.

― Puisque vous avez ainsi la seconde vue, miss Hadaly, dit-il, seriez-vous assez aimable pour regarder comment elle est vêtue ?

― Elle porte une toilette d’un bleu si clair que sa robe paraît verte à la lueur de la lampe, répondit Hadaly ; et elle s’évente, maintenant, avec un éventail d’ébène, aux branches sculptées de fleurs noires. Sur l’étoffe de l’éventail est représentée une statue…

― Ceci est une chose qui passe l’imaginable, murmura lord Ewald ; c’est la vérité de point en point. Vos télégrammes sont bien rapides !

― Milord, répondit l’ingénieur, vous demanderez vous-même à miss Alicia Clary si, trois minutes après son départ de New York pour Menlo Park, il ne lui est pas arrivé ce que vient de nous retracer Hadaly. ― Mais, voulez-vous causer un instant avec elle, pendant que je vais aller choisir quelques échantillons d’yeux incomparables ?

Et il s’éloigna vers la profondeur du souterrain, s’approcha du dernier pilier, ― fit mouvoir une pierre et parut s’absorber dans l’examen de différents objets cachés en ce lieu.

― Serez-vous assez gracieuse pour m’apprendre, miss Hadaly, dit lord Ewald, à quoi peut être utile cet instrument, d’aspect si compliqué, placé sur cette étagère, là-bas ?

― Oui, milord. Celian, répondit Hadaly après s’être détournée, comme pour regarder, sous son voile, l’objet dont lui parlait le jeune homme. C’est encore une invention de notre ami. Cela sert à mesurer la chaleur d’un rayon d’étoile.

― Ah ! je me souviens d’en avoir entendu parler dans nos gazettes, répondit lord Ewald avec une fantastique tranquillité.

― Vous le savez, reprit Hadaly. Bien avant que la Terre fût même une nébuleuse, des astres brillaient depuis une sorte d’éternité, mais, hélas ! si éloignés, si éloignés d’elle, que leur radieuse lueur, en parcourant près de cent mille lieues par seconde, n’est arrivée que récemment à la place occupée par la Terre dans le Ciel. Et il se trouve que plusieurs de ces astres se sont éteints depuis longtemps, avant qu’il ait été possible à leurs mortels de distinguer cette terre. Cependant le rayon sorti de ces astres refroidis devait leur survivre. Il continua sa marche irrévocable dans l’étendue. C’est ainsi qu’aujourd’hui le rayon de quelques-uns de ces foyers en cendres est parvenu jusqu’à nous. De sorte que l’homme qui contemple le Ciel y admire souvent des soleils qui n’existent plus et qu’il y aperçoit quand même, grâce à ce rayon fantôme, dans l’Illusion de l’univers.

Eh bien ! cet appareil, milord Celian, est tellement sensible qu’il pèse la chaleur presque nulle, presque imaginaire, d’un rayon de ces sortes d’étoiles. Il en est même de si lointaines que leur lueur ne parviendra jusqu’à la Terre que lorsque celle-ci se sera éteinte comme elles se sont éteintes, et qu’elle aura passé sans même avoir été connue de ce rayon désolé.

Pour moi, souvent, pendant les belles nuits, quand le parc de cette habitation est solitaire, je me munis de cet instrument merveilleux ; je viens en haut, je m’aventure sur l’herbe, je vais m’asseoir sur le banc de l’Allée des chênes, ― et là, je me plais, toute seule, à peser des rayons d’étoiles mortes.

Hadaly se tut.

Lord Ewald, éprouvait un vertige ; il finissait par se familiariser avec l’idée que ce qu’il voyait et entendait, à force d’être impossible, ne pouvait être que tout naturel.

― Voici les Yeux ! s’écria Edison, en revenant vers lord Ewald, un coffret à la main.

L’Andréïde, à cette parole, alla s’étendre sur la dormeuse noire, comme pour ne prendre aucune part à la conversation.


XII


Les Yeux de l’esprit


Mon enfant a des yeux obscurs profonds et vastes
Comme toi, grande nuit ! Éclairés comme toi !
charles baudelaire.


Lord Ewald regarda fixement Edison :

― Vous m’avez dit : Les difficultés que présente la création d’un être électro-magnétique sont faciles à résoudre : le résultat seul est mystérieux. ― En vérité, vous avez tenu parole ; car, déjà, ce résultat me paraît presque totalement étranger aux moyens employés pour l’obtenir.

― Remarquez-le, s’il vous plaît, milord, répondit Edison, je ne vous ai donné d’explications, plus ou moins concluantes, elles-mêmes, que touchant quelques premières énigmes physiques de Hadaly ; mais je vous ai prévenu que, tout à coup, des phénomènes d’un ordre supérieur se présenteraient en elle, et que c’était là, seulement, qu’elle devenait extraordinaire ! ― Or, parmi ces phénomènes, il en est un dont je ne puis que constater les surprenantes manifestations sans pouvoir me rendre compte de ce qui les produit.

― Ce n’est pas du fluide électrique que vous parlez ?

― Non, milord ; c’est d’un autre fluide à l’action duquel l’Andréïde se trouve soumise en ce moment. Ce fluide, on le subit sans pouvoir l’analyser.

― Ce n’est point grâce à un jeu savant de télégrammes que, tout à l’heure, Hadaly m’a dépeint la toilette de miss Alicia Clary ?

― S’il en était ainsi, j’eusse commencé par vous l’expliquer, mon cher lord. Je ne réserve de l’Illusion que ce qui est strictement nécessaire pour sauvegarder à votre rêve sa possibilité.

― Cependant, je ne crois guère que des esprits invisibles acceptent de rendre aux humains le service de les renseigner sur les voyageurs.

― Ni moi non plus, dit Edison. Cependant le docteur William Crookes, ― qui a découvert un quatrième état de la « Matière, » l’état radiant, alors que nous n’en connaissions que le solide, le liquide et le gazeux, ― nous raconte, appuyé par les témoignages des plus sérieux savants de l’Angleterre, de l’Amérique et de l’Allemagne, ce qu’il a vu, touché et entendu, ainsi que la docte assemblée qui l’assistait en ses spiritualistes expériences : et ― ses récits, je trouve, donnent à réfléchir.

― Enfin, vous ne pouvez soutenir que, d’ici ou d’ailleurs, cette étrange créature inconsciente ait aperçu la femme dont nous parlons. Et ces détails qu’elle a précisés, quant à la toilette de miss Alicia Clary, sont, cependant, exacts. Si merveilleux que soient les yeux que vous apportez en ce coffret, je ne leur suppose pas un tel pouvoir.

― Tout ce que je dois vous répondre, quant à présent du moins, à ce sujet, le voici : Ce qui voit, positivement, à distance et à travers tous les obstacles, sous le voile de Hadaly, le voit sans le secours de l’électricité.

― M’en apprendrez-vous un peu plus, là-dessus, quelque jour ?

― Je vous le promets : ― elle aussi vous expliquera son mystère par quelque soir de silence et d’étoiles.

― Bien : mais ce qu’elle dit est comme ces ombres de pensées que l’esprit écoute dans les songes et qui se dissipent sous la réflexion du réveil, dit lord Ewald. Ainsi, tout à l’heure, en me parlant de ces astres que la Science appelle, je crois, des sacs à charbon, miss Hadaly s’est exprimée, sinon d’une manière tout à fait inexacte, du moins comme si sa « raison » se guidait d’après un mode de logique différent du nôtre. La comprendrai-je ?

― Mieux que moi-même ! dit Edison. Vous pouvez en être certain, mon cher lord. Quant à sa façon de concevoir, en astronomie… mon Dieu, sa logique en vaut bien une autre. Demandez à quelque savant cosmographe, tenez, par exemple, le motif de la diversité d’inclinaisons des axes d’un même système solaire ? ― ou, tout bonnement, ce que peuvent être les anneaux de Saturne ? ― et vous verrez s’il en sait bien long là-dessus.

― À vous entendre, mon cher Edison, on devrait croire que cette Andréïde a la notion de l’Infini ! murmura lord Ewald en souriant.

― Elle n’a guère que celle-là, répondit gravement l’ingénieur : mais, pour s’en assurer, il faut la questionner selon l’étrangeté de sa nature. C’est-à-dire sans aucune solennité de parole, d’une façon joueuse, en un mot. Ses discours, alors, éveillent une impression intellectuelle de beaucoup plus saisissante que les idées d’un sérieux ou même d’un sublime convenus.

― Donnez-moi donc un exemple de ces sortes de questions ? demanda lord Ewald. Prouvez-moi, qu’elle peut, cacher, réellement, en sa semblance, ― d’une manière quelconque, ― la notion de l’Infini ?

― Volontiers, dit Edison.

Et, se rapprochant de la dormeuse :

― Hadaly, dit-il, si nous supposions que, par impossible, une sorte de dieu, ― du genre de ceux d’autrefois, ― surgissant, invisible et démesuré, dans l’éther transuniversel, donnât, brusquement, la libre volée, du côté de nos mondes, à quelque éclair de même nature que celui qui vous anime, mais d’une énormité non pareille et pénétré d’une énergie capable de neutraliser la loi de l’attraction et de faire sauter tout le Système-solaire dans l’abîme, comme un sac de pommes ?

― Eh bien ? dit Hadaly.

― Eh bien ! que penseriez-vous d’un tel phénomène, s’il vous était permis d’en contempler l’effrayante performance ? acheva Edison.

― Oh ! répondit l’Andréïde avec sa voix grave et en faisant monter, sur ses doigts d’argent, l’oiseau de paradis, ― je crois que cet événement passerait, dans l’inévitable Infini, sans qu’il lui fût accordé beaucoup plus d’importance que vous n’en donnez aux millions d’étincelles qui pétillent et retombent dans l’âtre d’un paysan.

Lord Ewald regarda l’Andréïde, sans prononcer une parole.

― Vous le voyez, dit Edison en revenant vers lui : Hadaly paraît aussi bien comprendre certaines notions que vous et moi ; mais elle ne les traduit que par l’impression toute singulière, pour ainsi dire, que ses paroles en laissent dans l’esprit à l’aide d’images.

Après un moment :

― Je renonce à deviner le mot de ce qui se passe autour de moi, mon cher sorcier, dit lord Ewald, et m’en remets complètement à vous.

― Voici donc les Yeux ! dit l’électricien en pressant un ressort du coffret.


XIII


Les Yeux physiques


« Tes yeux de saphyrs fendus en amandes. »
Les Poètes.


L’intérieur de cette boîte énigmatique sembla jeter mille regards sur le jeune Anglais.

― Voici, certes, des yeux que jalouseraient bien des gazelles de la vallée de Nourmajad, continuait Edison. Ce sont des joyaux doués d’une sclérotique si pure, d’une prunelle si noyée, qu’ils en sont inquiétants, n’est-ce pas ? L’art des grands ocularistes est parvenu aujourd’hui à dépasser la Nature.

La solennité de ces yeux donne, positivement, la sensation de l’âme.

L’action de la photographie colorante leur ajoute une nuance personnelle ; mais c’est sur l’iris qu’il s’agit de transporter l’individualité même du regard. ― Une question : ― avez-vous vu beaucoup de beaux yeux de par le monde, milord ?

― Oui, dit lord Ewald ; en Abyssinie, surtout.

― Vous distinguez l’éclat des yeux de la beauté du regard, n’est-ce pas ? reprit Edison.

― Certes ! dit lord Ewald. Celle que vous verrez tout à l’heure a des yeux de la plus éclatante beauté, lorsqu’elle regarde, inattentive, au loin, devant elle : ― mais, lorsque son regard porte sur quelque chose qu’elle remarque, le regard, hélas, suffit pour faire oublier les yeux.

― Voilà qui simplifie toute difficulté ! s’écria Edison. Généralement l’expression du regard humain s’augmente de mille incidences extérieures, ― de l’imperceptible jeu des paupières, de l’immobilité des sourcils, de la longueur des cils, ― surtout, de ce que l’on dit, de la circonstance où l’on se trouve, de l’entourage, même, qui s’y réfléchit. ― Tout cela renforce l’expression naturelle de l’œil. ― De nos jours, les femmes bien élevées ont acquis un regard unique, mondain, convenu, et, vraiment, charmant (c’est le mot), où chacun trouve l’expression qu’il désire et qui leur permet de penser à leurs soucis intimes, sous un air d’attention profonde.

Ce regard, on peut le clicher, ― puisqu’il n’est lui-même qu’un cliché, ― n’est-il pas vrai ?

― C’est juste, dit, en souriant, le jeune homme.

― Mais, continua l’ingénieur, il s’agit de saisir, dans l’expérience qui nous occupe, non pas l’attention du regard, mais son vague, au contraire ! Et vous m’avez dit que miss Alicia Clary regardait habituellement à travers ses cils.

Eh bien ! voici comment je vais procéder.

Je vous parlais, tout à l’heure, du phénomène récemment constaté de l’état radiant de la Matière : étant donné le vide le plus parfait, presque absolu, que l’on puisse produire (vide obtenu dans tel sphéroïde dont l’air intérieur a été soumis à une température d’une élévation souveraine), il est avéré qu’il peut se révéler, en ce vide aussi abstrait que possible, des mouvements dus à la présence d’une Matière insaisissable. Des tiges d’induction étant soudées aux parois du sphéroïde, l’étincelle vibre dans ce vide, ― et l’on peut penser que le Commencement du Mouvement physique est là.

Or, voici des Yeux fictifs, ovoïdes, et d’une transparence de source. J’y trouverai, certes, la paire analogue aux yeux de votre amie.

Une fois relevé, en leurs prunelles, ce que les peintres appellent le point visuel, ― comme l’intérieur en aura été soumis, à la température nécessaire pour y opérer le vide précité, ― au centre des prunelles, à l’extrémité d’un inducteur de la capillarité la plus extrême, je ferai briller, en ce vide, la piqûre d’éclair, ― mais vague et presque invisible, ― de l’Électricité : le merveilleux travail de l’iris confère à cette piqûre-vive l’illusion totale de la personnalité, dans le point visuel. ― Quant à la mobilité de l’œil lui-même, elle résulte d’invisibles et presque nerveux suspens du plus pur acier, sur lesquels il tremble, glisse ou demeure immobile selon la dictée de l’Appareil-central de l’Andréïde. Car le regard, le jeu des paupières, les paroles et le geste y sont inscrits, d’ensemble, comme je vous l’ai dit. Cela ne se voit pas plus, à l’extérieur, que les réels mobiles d’un regard sentimentalement féminin ne transparaissent dans l’expression apparente. La carnation, la beauté, en adoucissent tout le mécanisme dans un fondu idéal. Une fois le travail des rectifications bien revu au microscope, ah ! par exemple ! vous verrez si je ne pourrai pas vous défier, mon cher lord, de trouver plus de néant vivant dans le regard de miss Alicia Clary que dans celui de son fantôme ! Et la beauté éclatante de leurs yeux sera cependant identique.


XIV


La Chevelure


Vitta coercebat positos sine lege capillos.
Ovide.


― Quant à la chevelure, reprit-il, vous comprenez que l’imitation presque absolue en est vraiment trop facile pour qu’il soit nécessaire de nous y arrêter longtemps.

En soumettant le double, savamment élu, de cette chevelure, à l’action des huiles odorantes dont se sert miss Alicia Clary, et un peu à la volatisation de sa senteur personnelle, il serait impossible de s’y reconnaître.

Toutefois, je ne vous conseille, ici, l’artificiel qu’avec une restriction. Pour les cils, les sourcils, etc., il serait convenable que miss Alicia Clary voulût bien vous faire présent de l’une des mèches les plus sombres de ses personnels cheveux. La Nature a ses droits, et, vous le voyez, je leur rends, parfois, hommage.

Donc, à l’aide d’une préparation particulière des plus simples, tout sera scrupuleusement imité. Les cils seront comptés et mesurés à la loupe, à cause des valeurs du regard. ― Ce vague duvet, ces ombres flottantes sur la mouvante neige du col, pareilles à des tons glacés d’encre de Chine sur une palette d’ivoire, ce négligé des fins cheveux follets, tous ces fondus de teintes enfin, seront d’une similitude enchanteresse !

Passons.

Pour les ongles des mains et des pieds, non, sur mon âme ! nulle fille d’Ève n’en aura jamais possédé de qualité supérieure ! Bien que tout pareils à ceux de votre belle amie, ils seront d’un diamanté, d’un rosé… vivants ! et coupés comme les siens. Vous voyez, d’avance, que la difficulté, ici, n’existe réellement pas assez pour que je doive vous notifier mes moyens d’imitation, n’est-ce pas ?

Occupons-nous de l’Épiderme, et en grande hâte ; il nous reste à peine vingt minutes.

― Savez-vous, Edison, dit lord Ewald après un profond silence, qu’il est vraiment infernal de voir les choses de l’Amour sous un jour pareil ?

― Non point les choses de l’Amour, milord, répondit Edison en relevant son front grave, mais celles des « amoureux ! » Je vous le redis encore ! Et… puisqu’elles ne sont que cela… pourquoi donc hésiter devant elles ? Est-ce qu’un médecin se trouble devant une table de dissection, pendant un cours d’anatomie ?

Lord Ewald demeura pensif quelques instants.


XV


L’Épiderme


« Je veux boire au creux de tes mains,
Si l’eau n’en dissout point la neige. »
Tristan L’Hermite. Le Pourmenoir des amants.


Edison, indiquant une longue boîte en bois de camphrier placée contre la muraille auprès du brasero :

― C’est là ! dit-il. ― C’est là que j’ai enfermé l’illusion même du derme humain. Vous en avez éprouvé la sensation lorsque vous avez serré la main solitaire qui est en haut sur la table. Je vous ai parlé de ces étonnantes épreuves photochromiques récemment signalées. Or, si le toucher de cette peau trouble tout être vivant, la matité de sa trame invisible et opaline est essentiellement réceptive de l’impression solaire ; elle devient parfois radieuse, comme le jeune éclat d’un teint virginal, sous l’action de la lumière.

Remarquez-le aussi ; les difficultés que présente la coloration héliochromique sont beaucoup moindres, ici, que lorsqu’il s’agit d’un paysage. En effet, dans notre race caucasienne, le teint ne comporte que deux nuances précises dont, solairement, nous sommes un peu maîtres : le blanc pâle et le rose.

Les verres coloratifs impriment donc sur cet épiderme factice (une fois celui-ci adhérent au moulage même de la carnation), la teinte stricte de la nudité que l’on reproduit : or c’est la qualité du satinage de cette molle substance, si élastique et si subtile, qui vitalise, pour ainsi dire, le résultat obtenu, ― et ceci au point de bouleverser complètement les sens de l’Humanité. Il devient tout à fait impossible de distinguer le modèle de la copie. C’est la nature et rien qu’elle : ni plus ni moins, ni mieux ni plus mal : c’est l’Identité. Le fantôme, par exemple, est inaltérable. Ayant reçu membre à membre, face à face, profil à profil et dos à dos la totalité du reflet de la vivante, il le garde assez profondément, s’il n’est pas violemment détruit, pour survivre à ceux qui l’ont vu.

Maintenant, milord, ajouta Edison en regardant lord Ewald, tenez-vous à ce que je vous montre ce textile derme idéal ? à ce que je vous révèle de quels éléments il se compose ?

XVI


L’Heure sonne


Méphistophélès : ― Les aiguilles touchent l’heure : voici
qu’elle tombe !… ― Elle est tombée.
Goethe, Faust.


― À quoi bon ! dit lord Ewald en se levant. ― Non, je ne veux point voir cette suprême lueur de la vision promise, sans la vision même ; on ne saurait isoler aucun élément d’une telle œuvre ; ― et je ne désire plus m’exposer à sourire d’une conception dont l’ensemble et la résultante, enfin, me demeurent encore voilés.

Tout ceci est, à la fois, trop extraordinaire et trop simple pour que je refuse de me prêter, dans la mesure du possible, à l’aventure inconnue qui, m’assurez-vous, doit s’en dégager. Puisque vous vous êtes montré assez sûr de votre Andréïde future pour avoir osé braver… jusqu’au rire que devaient nécessairement entraîner des explications aussi détaillées, aussi hostiles à toute illusion, il convient que je me tienne pour satisfait et que j’attende le terme fixé avant de statuer sur votre ouvrage. Cependant, dès aujourd’hui, je vous atteste que la tentative en question ne me paraît plus aussi absurde qu’au premier moment, c’est tout ce que je puis et dois vous dire.

L’ingénieur, d’une voix tranquille, répondit :

― Je ne devais pas moins attendre de la haute nature d’intelligence dont vous avez fait preuve ce soir, milord. ― Certes, je pourrais surprendre quelque peu, j’imagine, ceux des esprits modernes dont l’inadvertance s’aviserait de nier mon œuvre avant de l’avoir vue, ― et de m’inculper de cynisme avant de m’avoir compris. ― Oui. Ne pourrais-je, en effet, leur tenir ce petit discours, bien difficile à réfuter, je crois :

« Vous prétendez qu’il est impossible de préférer à une vivante, l’andréïde de cette vivante ? Que l’on ne saurait rien sacrifier de soi-même, ni de ses croyances, ni de ses humaines amours, pour une chose inanimée ? Que l’on ne confondra rien d’une âme avec la fumée qui sort d’une pile ?

« Mais ― ce sont là des paroles que vous avez perdu le droit de proférer. Car, pour la fumée qui sort d’une chaudière, vous avez renié toutes les croyances que tant de millions de héros, de penseurs et de martyrs vous avaient léguées depuis plus de six mille années, vous qui ne datez que d’un sempiternel Demain dont le soleil pourrait fort bien ne se lever jamais. À quoi donc avez-vous préféré, depuis hier à peine, les prétendus principes immuables de vos devanciers, sur la planète, ― rois, dieux, famille, patries ? À ce peu de fumée qui les emporte, en sifflant, et les dissipe, au gré du vent, sur tous les sillons de la terre, entre toutes les vagues de la mer ! En vingt-cinq années, cinq cent mille haleines de locomotives ont suffi pour plonger vos « âmes éclairées » dans le doute le plus profond de tout ce qui fut la foi de plus de six mille ans d’Humanité.

Souffrez que je me défie quelque peu des subites et prétendues clairvoyances d’un être collectif dont l’erreur aurait si longtemps duré ! S’il a suffi, d’ores et déjà, de la fumée, initialement sortie de la fameuse marmite de Papin, pour obscurcir et troubler, en vos consciences, l’amour, ― l’idée même d’un Dieu, ― pour détruire tant d’immortelles, de sublimes, de natales espérances, ― tant d’antiques, foncières et légitimes espérances ! ― à quel titre prendrais-je au sérieux vos dénégations inconséquentes et vos entendus sourires de renégats, vos clameurs de morale, démenties chaque jour par votre vie ?

Je viens vous dire : Puisque nos dieux et nos espoirs ne sont plus que scientifiques, pourquoi nos amours ne le deviendraient-ils pas également ? ― À la place de l’Ève de la légende oubliée, de la légende méprisée par la Science, je vous offre une Ève scientifique, ― seule digne, ce semble, de ces viscères flétris que, ― par un reste de sentimentalisme dont vous êtes les premiers à sourire, ― vous appelez encore, « vos cœurs ». Loin de supprimer l’amour envers ces épouses, ― si nécessaires (jusqu’à nouvel ordre, du moins), à la perpétuité de notre race, ― je propose, au contraire, d’en assurer, raffermir et garantir la durée, l’intégrité, les intérêts matériels, à l’aide innocente de mille et mille merveilleux simulacres ― où les belles maîtresses décevantes, mais désormais inoffensives, se dédoubleront en une nature perfectionnée encore par la Science, et dont la salubre adjonction atténuera, du moins, les préjudices qu’entraînent toujours, après tout, vos hypocrites défaillances conjugales. ― Bref, moi « le sorcier de Menlo Park », ainsi que l’on m’appelle ici-bas, je viens offrir aux humains de ces temps évolus et nouveaux, ― à mes semblables en Actualisme, enfin ! ― de préférer désormais à la mensongère, médiocre et toujours changeante Réalité, une positive, prestigieuse et toujours fidèle Illusion. Chimère pour chimère, péché pour péché, fumée pour fumée, ― pourquoi donc pas ?… Je jure, ici, que, dans vingt et un jours, Hadaly pourra mettre au défi l’Humanité tout entière de répondre nettement à cette question-là, mon cher lord. Car, ayant renié, disons-nous, ― pour la fumée d’un Bien-être toujours futur, d’une prétendue Justice toujours future, et d’un orgueil toujours demeuré, lui, chétif et puéril, ― ce que l’on appela, de tout temps, avant cet automne, la Douleur, l’Humilité, l’Amour, la Foi, la Prière, l’Idéal ― et l’essentielle Espérance au delà de nos soleils d’un jour, ― je ne vois guère, je l’avoue, en vertu de quels diables d’autres principes l’Homme moderne oserait, sans rire, lui présenter une « objection » logique ou même acceptable.

Lord Ewald, pensif, regardait, en silence, cet homme singulier dont l’amer génie, tour à tour sombre ou rayonnant, cachait, sous tant d’impénétrables voiles, le véritable motif qui l’inspirait.

Un coup de timbre sonna, tout à coup, dans l’intérieur d’un pilier. C’était un appel venu de la terre.

Hadaly se leva, lente et comme un peu endormie.

― Voici la belle vivante, milord Celian ! dit-elle. Elle entre dans Menlo Park.

Edison considérait lord Ewald avec une fixité interrogative.

― Au revoir, Hadaly ! dit gravement le jeune homme après un instant.

L’électricien vint serrer la main de son inquiétante créature.

― À demain la Vie ! lui dit-il.

À ce mot tous les fantastiques oiseaux des bocages souterrains et des ramées aux fleurs muticolores et lumineuses, colibris, aras-feu, tourterelles, huppes bleues de l’Hudson, rossignols d’Europe, oiseaux de Paradis ― et jusqu’au cygne solitaire de la vasque où l’eau neigeuse bruissait toujours, ― parurent comme sortir d’une attention jusque-là silencieuse.

― Au revoir, seigneur passant ! au revoir ! crièrent-ils avec des voix humaines, viriles et féminines.

― En route pour la terre ! ajouta Edison en rendossant sa fourrure.

Lord Ewald revêtit la sienne.

― J’ai prévenu que l’on indiquât le chemin du laboratoire à notre visiteuse, dit l’électricien. Partons.

Une fois dans l’ascenseur il releva les lourds crampons de fonte : la porte du magique tombeau se referma.

Lord Ewald sentit qu’il remontait, avec son génial compagnon, chez les vivants.



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