À M. CH. SECRÉTAN.
« J’ai dépassé le peuplier
Que la brise humide et plaintive
Incline, argenté et fait plier
Sur les eaux calmes de la rive.
» J’ai surmonté le vert coteau,
La source et les moelleux ombrages
Dont la tourelle du château
Voile ses antiques vitrages.
» J’ai dépassé ce roc plus fier,
Où la cascade qui se dore,
De son nuage blanchit l’air,
Autour du gouffre obscur encore.
» Salut ! beau ciel ! libre, perlé !
Ciel nuancé d’or et d’opale !
De là-haut le lac est voilé !
Les blés sont gris, le monde est pâle !
» Mon léger vol toujours poursuit
La lueur tendre et matinale,
Les dernières ondes du bruit,
La rêveuse étoile qui luit
La nuit.
» Ma voix limpide et pure
Coule des sons d’amour,
Même avant la nature
Je vole vers le jour.
Mon aile qui scintille
Fend l’air !
Je frétille
Et grésille
Dans l’éther !
» Mais soudain j’ai vu le zéphyre,
Fatigué de suivre mon vol,
S’asseoir au ciel et me sourire
Et dire :
« Petit oiseau, n’es-tu pas fol,
» Oh ! bien fol de risquer ton aile
» Si loin dans la voûte éternelle,
» Trop haut,
» Trop tôt ?
» Par delà le ciel qui s’azure
» La nuit s’ouvre, je te l’assure,
» Mugissante, insondable, obscure.
» Petit oiseau, descends, descends,
» Pendant qu’il en est encor temps !
Mais l’alouette et la jeune âme
Ont trop d’amour et trop de flamme
Pour demeurer en bas,
Hélas !
Oh ! n’embrassons pas tant d’espace,
Jeunes esprits, joyeux oiseaux,
Car les cieux même ont des tombeaux
Pour qui nourrit trop son audace !
29 avril 1835
[modifier] Note
- ↑ On nous pardonnera sans doute d’avoir donné cette poésie sous ces deux formes. Ce qui nous ; a déterminé, c’est la conclusion, qui est également belle dans les deux. Nous ne pouvions nous résoudre à sacrifier ni l'une ni l’autre.
La première version se trouve dans le plus grand nombre des autographes et des copies ; la seconde est celle qu’a publiée la Revue Suisse en 1838 :
« J’ai dépassé le peuplier
» Que la brise humide et plaintive
» Hérisse, argenté et fait plier
» Sur l’azur lointain de la rive.
» J’ai surmonté le roc désert
» Où la solitaire génisse
» Rumine sous le sapin vert,
» Méprisant le sourd précipice.
» Salut ! beau ciel ! libre, perlé !
» Air nuancé d’or et d’opale !
» De là haut le lac est voilé !
» La terre lointaine est plus pâle !
Son léger vol toujours poursuit
La lueur tendre et matinale,
Les dernières ondes, du bruit,
La rêveuse étoile qui luit
La nuit.
Sa voix limpide et pure
Coule des sons d’amour ;
Même avant la nature
Elle cherche le jour.
Son aile qui scintille
Fend l’air !
Elle frétille,
Elle grésille
Au pur éther !
Soudain elle vit le zéphyre,
Fatigué de suivre son vol,
S’asseoir au ciel et lui sourire
Et dire :
« Petit oiseau, n’es-t-tu pas fol,
» Oh ! bien fol de risquer ton aile
» Si loin dans la voûte éternelle,
» Trop tôt,
» Trop haut ?
» Par de là le ciel qui s’azure
» La nuit s’ouvre, je te l’assure,
» Mugissante, insondable, obscure.
» Petit oiseau, descends, descends,
» Pendant qu’il en est encor temps ! »
Mais les oiseaux et la jeune âme
Ont trop de chants et trop de flamme
Pour demeurer en bas,
Hélas !
L’oiseau qui, fier, jamais n’écoute
La voix du vent, le cri du doute,
Mourut dans la céleste voûte ;
Mourut, mais ne descendit pas !
Quand nous embrassons tout l’espace
Chantons encor, joyeux oiseaux ;
Les cieux ont au moins des tombeaux
Pour qui s’envole avec audace.