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Sommaire

[modifier] I - 1 

À la découverte



Livre [ 1 ]



Inutile de préciser la date ; mais de nos jours, vers la fin d'une soirée d'automne, un bateau fangeux et d'aspect équivoque flottait sur la Tamise entre le pont de Southwark, qui est en fonte, et le pont de Londres, qui est en pierre.

Deux personnes étaient dans ce bateau : un homme vigoureux, à cheveux gris et en désordre, au teint bronzé par le soleil, et une jeune fille de dix-neuf à vingt ans qui lui ressemblait assez pour que l'on reconnût qu'il était son père.

La jeune fille ramait, et maniait ses avirons avec une grande aisance. L'homme aux cheveux gris, les cordes lâches du gouvernail entre les mains, et les mains dans la ceinture, fouillait la rivière d'un œil avide. Il n'avait pas de filet, pas d'hameçons, pas de ligne ; ce ne pouvait pas être un pêcheur. Ce n'était pas non plus un batelier ; son bateau n'offrait ni inscription, ni peinture, ni siège où un passager pût s'asseoir ; nul autre objet qu'un rouleau de corde, plus une gaffe couverte de rouille ; et ce bateau n'était ni assez grand, ni assez solide pour servir au transport des marchandises.

Rien dans cet homme, ni dans son entourage, ne laissait deviner ce qu'il cherchait ; mais il cherchait quelque chose, et du [ 2 ] regard le plus attentif. Depuis une heure que la marée descendait, le moindre courant, la moindre ride qui se produisait sur sa large nappe, était guettée par l'homme, tandis que le bateau présentait au reflux soit la proue, soit la poupe, suivant la direction que lui imprimait la fille sur un signe de tête du père.

La rameuse épiait le visage du guetteur non moins attentivement que celui-ci épiait l'eau du fleuve ; mais il y avait dans la fixité du regard de la jeune fille une nuance de crainte ou d'horreur. Ce bateau moussu, plus en rapport avec le fond de la Tamise qu'avec la surface de l'eau, en raison de la bourbe dont il était couvert, servait évidemment à son usage habituel ; et, non moins évidemment, ceux qu'il portait faisaient une chose qu'ils avaient souvent faite, et cherchaient ce qu'ils avaient souvent cherché.

Sa barbe et ses cheveux incultes, sa tête nue, ses bras fauves, ses manches relevées au-dessus du coude, le mouchoir au nœud lâche qui pendait sur sa poitrine découverte ; ses vêtements, qu'on eût dit formés de la boue dont sa barque était souillée, donnaient à l'homme un air à demi sauvage ; mais la constance et la fermeté de son regard annonçaient une occupation familière. De même pour la jeune fille : la souplesse de ses mouvements, le jeu de ses poignets, peut-être plus encore l'effroi ou l'horreur qu'on lisait dans ses yeux, tout cela était affaire d'habitude.

« Détourne le bateau, Lizzie ; le courant est fort à cette place. Tiens ferme devant la marée. »

Se fiant à l'adresse de sa fille, il n'usa même pas du gouvernail, et se pencha vers le flot avec une attention qui l'absorba.

Le regard que sa fille attachait sur lui n'était pas moins attentif ; mais un rayon du couchant vint briller au fond du bateau ; il y rencontra une ancienne tache qui rappelait la forme d'un corps humain, enveloppé d'un manteau ou d'un suaire, et la colora d'une teinte sanglante. Cette tache animée frappa Lizzie, et la fit tressaillir.

« Qu'est-ce que tu as ? Je ne vois rien, » dit l'homme, qui, malgré l'attention qu'il donnait aux vagues arrivantes, n'en eut pas moins conscience de l'émotion de sa fille. La lueur rouge avait disparu ; le frisson était passé ; le regard que le père avait ramené dans le batelet s'éloigna et courut de nouveau sur le fleuve, s'arrêtant dans tous les endroits où l'eau rapide rencontrait un obstacle. À chaque amarre, chaque bateau, chaque barge stationnaires où le courant venait se heurter et se diviser en fer de flèche, à toutes les saillies du pont de Southwark, aux palettes des steamboats, qui battaient l'eau fangeuse, aux pièces de bois flottantes, reliées en faisceaux devant certains quais, son œil brillant jetait un regard famélique.[ 3 ] Une heure environ après le coucher du soleil, les cordes du gouvernail se tendirent, et le bateau fut dirigé vers la rive droite du fleuve. Épiant toujours la figure de son père, la jeune fille rama aussitôt dans la même direction. Tout à coup le bateau vira de bord ; il se balança comme par l'effet d'une secousse inattendue, et la partie supérieure de l'homme se pencha en dehors de la poupe.

Lizzie releva le capuchon de sa mante, se le rabattit sur le visage, et se détournant de façon à regarder en aval du fleuve, elle continua de godiller ; mais cette fois pour descendre avec le courant. Jusqu'ici le bateau n'avait fait que se maintenir à la même hauteur ; à présent sa course était rapide. La masse de plus en plus noire du pont de Londres, ses lumières, réfléchies par la Tamise, avaient été dépassées, et les rangées de navires se déployaient à droite et à gauche.

Seulement alors le père de Lizzie rentra ses épaules dans le bateau, et se lava les bras qui étaient couverts de fange. Il avait quelque chose dans la main droite : un objet qui eut également besoin d'être lavé. C'était de l'argent. Il le fil sonner une fois, souffla dessus, et le frappa doucement de la main gauche.

« C'est heureux ! dit-il d'une voix rauque. Lizzie ! »

La jeune fille se retourna en tressaillant ; elle était fort pâle, et continua de ramer en silence. Quant à lui, avec ses cheveux ébouriffés, son nez aquilin, ses yeux étincelants, il ressemblait à un oiseau de proie, excité par la chasse.

« Découvre-toi, Lizzie. »

Elle ôta son capuchon.

— Viens te mettre là, et donne-moi les godilles ; je ferai le reste de la besogne.

— Non, non, père ! je ne peux pas... vraiment... j'en serais trop près ! »

Il s'était avancé pour changer de place avec elle ; cette voix suppliante le fit se rasseoir à côté du gouvernail.

« Quel mal veux-tu que ça te fasse ? demanda-t-il.

— Aucun ; mais c'est plus fort que moi.

— Tu as pris en haine jusqu'à la vue de la rivière.

— Je... ne l'aime pas, dit-elle.

— Comme si elle n'était pas ton gagne-pain ! ton boire et ton manger ! »

À ces mots, la jeune fille tressaillit ; elle cessa de ramer pendant un instant, et parut sur le point de défaillir. Son père n'en vit rien, occupé qu'il était à regarder l'objet qu'entraînait son bateau.

« Comment peux-tu être aussi ingrate ! et pour ta meilleure amie, [ 4 ] poursuivit-il. Le charbon qui te réchauffait quand tu étais petite, je le ramassais dans la rivière, le long des barges qui en apportent. C'est la marée qui a jeté sur la rive le panier où tu dormais ; les patins que j'ai mis dessous pour en faire un berceau, je les ai taillés dans une pièce de bois flotté, qui provenait d'un navire. »

Lizzie porta sa main droite à ses lèvres et la tendit vers son père avec amour, puis elle reprit son aviron. Au même instant un bateau du même aspect que le leur, bien qu'en meilleur état, sortit d'un endroit obscur et vint se placer à côté d'eux.

« Toujours d'la chance, Gaffer ! dit l'homme aux yeux louches, qui était seul dans ce bateau. Je l'ai ben vu à ton sillage ; t'as encore eu de la chance.

— Ah ! te voilà dehors ? répondit l'autre sèchement.

— Oui, camarade. »

La lune, d'un jaune pâle, éclairait maintenant la Tamise, et permettait de voir le nouveau venu, qui, resté un peu en arrière du premier bateau, regardait le sillage de celui-ci avec attention.

— Dès que t'as été en vue, reprit-il, j'ai dit en moi-même : v'là Gaffer, et il a encore eu d'la chance. N'aie pas peur, camarade; c'n'est qu'une godille, j'n'y toucherai pas. »

Cette dernière phrase répondait au mouvement d'impatience qui venait d'échapper à Gaffer. En la proférant, l'homme aux yeux louches retira de l'eau celle de ses rames qui pouvait être inquiétante, et de la main qui fut libre s'appuya au bateau qu'il suivait.

« Il n'a pas besoin de nouveaux coups, dit-il ; autant que j'peux voir, il a eu son compte, est-ce pas, camarade ? Battu sur toutes les côtes, et par pus d'une marée. Faut-i'que j'aie peu de chance ! Tu le vois ben, camarade. Il a fallu qu'en remontant i'passe à côté de moi ; j'faisais le guet au-dessous du pont ; est-ce que je l'ai vu ? Mais toi, Gaffer, t'es de la race des vautours, tu les découvr' à l'odeur. »

Il parlait à voix basse, et de temps à autre il regardait Lizzie, qui avait remis son capuchon.

Les deux hommes, penchés alors au-dessus du fleuve, contemplaient avec un intérêt diabolique le sillage du premier bateau.

« À nous deux, i'serait facile de l'prendre, dit celui qui louchait. Veux-tu que j't'aide, camarade ?

— Non ! répliqua l'autre, et d'un ton si dur, que le premier en fut interdit.

— Camarade, reprit-il dès qu'il eut recouvré la parole, n'aurais-tu pas mangé quéque chose qui n'te va pas ?[ 5 ]

— Oui, dit Gaffer, j'ai trop avalé du camarade ; je ne suis pas le tien, moi.

— Ça n't'empêche pas d'avoir été mon associé, sir Gaffer, esquire. Et depuis quand est-ce que tu n'es pus mon camarade ?

— Depuis que tu as volé, répondit Gaffer ; volé un vivant ! ajouta-t-il avec indignation.

— Et si j'avais volé un mort ?

— C'est impossible.

— Même pour toi, Gaffer ?

— Comme pour les autres. Est-ce qu'un mort a de l'argent ? Est-ce qu'il en use ? À quel monde est-ce qu'appartiennent les morts ? à l'autre monde, n'est-ce pas? Et l'argent ? à celui-ci. Il ne peut donc pas être aux noyés. Un mort n'en a pas besoin ; il n'en dépense pas, il n'en demande pas, ne s'aperçoit pas qu'il lui en manque. Il ne faut pas confondre l'envers et l'endroit des choses, le juste et l'injuste ; après tout, c'est digne d'un lâche qui fait tort à ceux qui vivent.

— Je vas t'dire ce qui en est, Gaffer...

— Non ; c'est moi qui te le dirai : tu as fouillé dans la poche d'un matelot ; tu en as été quitte pour quelques jours de prison ; c'est à bon compte. Estime-toi bien heureux, — tu pouvais le payer plus cher, — et fais-en ton profit, mais ne songe pas à me donner du camarade. Nous avons travaillé ensemble ; je ne ne dis pas non ; mais cela n'arrivera plus, ni dans le présent ni dans l'avenir. Et maintenant que c'est dit, gagne au large.

— Crois-tu te débarrasser de moi de c'te façon-là, Gaffer ?

— Si celle-là ne réussit pas j'essayerai d'une autre : tu auras du traversin sur les doigts, ou de la gaffe sur la tête. Allons, file ! vite au large ! Toi, Lizzie, nage du côté de la maison, et ferme ! puisque tu ne veux pas que je prenne ta place.

Lizzie lança le bateau, et l'autre fut bientôt distancé. Gaffer, prenant l'attitude satisfaite d'un homme qui vient de proclamer des principes d'une haute moralité, et qui s'est mis de la sorte dans une position inattaquable, alluma lentement sa pipe et fuma, tout en surveillant ce que traînait son batelet.

Parfois quand celui-ci, rencontrant un obstacle, s'arrêtait tout à coup, l'objet remorqué surgissait d'une manière effrayante, et semblait vouloir rompre ses liens ; à part cela, il suivait le bateau avec une entière soumission. Un novice aurait pu s'imaginer que les rides de l'eau, en glissant sur cet objet, avaient une effroyable ressemblance avec les vagues changements de physionomie qui passent sur un visage aveugle ; mais Gaffer était loin d'être novice et n'avait aucune imagination.



[modifier] I - 2  

L'homme de quelque part



Livre [ 6 ]


Mister et Mistress Vénéering sont les nouveaux habitants d'une maison neuve, située dans l'un des quartiers neufs de Londres. Tout chez eux est battant neuf : la vaisselle est neuve, l'argenterie, les tableaux, la voiture, les harnais et les chevaux sont neufs. Eux-mêmes sont des gens neufs, et des mariés aussi neufs que le permet la naissance légale d'un bébé tout neuf. S'ils faisaient revenir un de leurs grands-pères, il arriverait du grand bazar bien et dûment emballé, sortirait de l'emballage, reverni des pieds à la tète, et n'aurait pas une éraillure ; car, depuis les chaises du vestibule, aux armoiries toutes neuves, jusqu'au piano à queue, nouveau mouvement, et au pare-étincelles nouveau système, on ne voit pas dans toute la maison un seul objet qui ne soit nouvellement poli ou verni. Et ce que l'on observe dans le mobilier des Vénéering se remarque dans leurs personnes, dont la surface, légèrement gluante, rappelle un peu trop la boutique.

Il y a dans le quartier Saint-James, où, quand il ne sert pas, il est remisé au-dessus d'une écurie de Duke-street, un meuble de salle à manger, meuble innocent, chaussé de larges souliers de castor, pour qui les Vénéering sont un sujet d'inquiétude perpétuelle. Cousin germain de lord Snigsworth, ce meuble inoffensif, qu'on appelle Twemlow, représente dans maintes familles la table à manger à son état normal.

Mister et mistress Vénéering, par exemple, organisant un dîner, prennent Twemlow pour base, et lui mettent des rallonges, c'est-à-dire lui ajoutent des convives. Parfois la table se compose de Twemlow et de six personnes ; parfois on la tire jusqu'aux dernières limites du possible, et Twemlow a vingt rallonges. Dans ces grandes occasions, mister et mistress Vénéering, placés au milieu de la table, se font vis-à-vis à distance de Twemlow ; car plus celui-ci est déployé, plus il est loin du centre et se rapproche du buffet ou des rideaux de la fenêtre.

Mais ce n'est pas là ce qui tourmente le faible esprit de Twemlow ; il est habitué à ces contre-courants, et peut en sonder la [ 7 ] profondeur. L'abîme où il se perd, et d'où jaillit la difficulté croissante qui absorbe ses jours, est cette question insoluble : « Suis-je le plus ancien, ou le plus nouveau des amis de Vénéering ? » L'innocent gentleman a consacré bien des heures à l'examen de ce problème, soit dans son appartement de Duke-street, soit au fond de Saint-James's square, dont le séjour ombreux et glacial est si favorable à la méditation.

La première fois que Twemlow a rencontré Vénéering, c'était au club, où ledit Vénéering ne connaissait personne, excepté l'individu qui le présentait. Cet individu lui-même ne connaissait le nouveau membre que depuis deux jours et paraissait être son ami le plus intime.

Une rouelle de veau, scélératement accommodée par le cuisinier du club, cimenta leur union séance tenante. Twemlow reçut immédiatement une invitation de Vénéering. Il accepta et dîna chez celui-ci avec l'individu qui les avait mis en rapport. Aussitôt l'individu lui fit son engagement, et il dîna avec Vénéering chez cet individu.

À ce même dîner se trouvaient un Membre du Parlement, un Ingénieur, un Payeur de la dette nationale, un Poème sur Shakespeare, une Charge publique, un Abus,qui tous paraissaient étrangers à Vénéering. Cependant Twemlow fut immédiatement invité par celui-ci à dîner avec le Parlementaire, l'Ingénieur, le Payeur, le Poème, l'Abus, la Charge publique ; et il découvrit en dînant que Vénéering n'avait pas de meilleurs amis que tous ces gens-là ; tandis que leurs femmes étaient les objets les plus chers de l'affection de mistress Vénéering, dont elles recevaient les plus tendres confidences.

La main sur le front, le pauvre gentleman s'est dit: « Je ne veux plus y songer ; il y a de quoi y gagner un ramollissement du cerveau. » Et néanmoins il y pense toujours sans parvenir à se former une opinion.

Ce soir, il y a gala chez les Vénéering ; onze rallonges à Twemlow : quatorze personnes, y compris monsieur et madame. Quatre domestiques, poitrine bombée, vêtements unis, sont rangés dans le vestibule. Un cinquième valet monte l'escalier d'un air lamentable, comme s'il disait en lui-même : « Encore un malheureux qui vient dîner ; telle est la vie ! » et il annonce :

« Mis-ter Twemlow ! »

Missis Vénéering accueille avec joie son bon M. Twemlow. Mister Vénéering s'empare de la main de ce cher Twemlow. Missis ne suppose pas qu'on puisse s'intéresser à des créatures aussi insipides que les enfants ; mais un si vieil ami sera enchanté de voir bébé.[ 8 ]

« Ah ! ah ! dit Vénéering en hochant la tête avec émotion devant ce nouvel article de ménage, plus tard vous connaîtrez mieux l'ami de votre famille. » Puis il présente son cher Twemlow à MM. Boots et Brewer, « ses deux amis, » sans trop savoir s'il ne prend pas l'un pour l'autre.

Arrive un incident malheureux : on annonce « mister et mistress Podsnap. »

« Ma chère, dit Vénéering avec un ton du plus affectueux intérêt, ma chère, voici les Podsnap. »

Un homme beaucoup trop gras, la figure souriante et d'une fraîcheur apoplectique, apparaît avec sa femme, qu'il abandonne pour s'élancer vers Twemlow.

« Comment allez-vous ? lui dit-il. Si enchanté de vous connaître ! Charmante maison que vous avez là. Serions-nous en retard ? J'espère que non. Si enchanté de la circonstance ! je vous assure. »

Au premier choc, Twemlow, dans ses jolis petits souliers et ses bas de soie passés de mode, fait deux petits sauts à reculons comme s'il voulait bondir sur le divan qui est derrière lui. Mais le gros homme ne permet pas qu'il lui échappe.

« Laissez-moi, lui dit-il en essayant d'attirer les regards de sa femme, laissez-moi le plaisir de présenter mistress Podsnap à son amphitryon ; elle sera, j'en suis sûr, enchantée de la circonstance. » (Il parait trouver à cette phrase une jeunesse éternelle.)

Pendant ce temps-là, mistress Podsnap confirme tant qu'elle peut la méprise de son mari. Il lui est impossible, pour son compte, de faire la même erreur, missis Vénéering étant la seule femme qu'elle ait trouvée dans le salon ; mais, regardant M. Twemlow d'un air compatissant, elle demande à sa voisine, en prenant une voix émue, « s'il ne vient pas d'être tourmenté par la bile, » et ajoute que « bébé lui ressemble déjà beaucoup. »

Il est rare que l'on soit content d'être pris pour un autre ; et Vénéering, qui, ce soir même, a revêtu le devant de chemise du jeune Antinoüs (batiste neuve, sortant des mains de l'ouvrière), n'est pas du tout flatté qu'on prenne pour lui un être sec, à figure de parchemin, et qui est son aîné de quelque trente ans.

M. Twemlow, d'autre part, ayant la conscience d'être beaucoup mieux né que Vénéering, considère le gros homme comme un âne mal appris. Pour trancher la difficulté, Vénéering s'approche de mister Podsnap en lui tendant la main, et lui affirme d'un air souriant qu'il est charmé de le voir. Sur quoi l'incorrigible personnage lui répond d'un air dégagé :

« Merci bien. Impossible de me rappeler en ce moment où j'ai [ 9 ] eu le plaisir de vous voir. J'en suis confus ; mais enchanté de la circonstance, je vous assure. »

Puis, s'emparant de Twemlow, qui se rejette en arrière autant que sa faiblesse le lui permet, il l'entraîne vers mistress Podsnap, et va le lui présenter sous le nom de Vénéering, lorsque l'arrivée de nouveaux convives éclaire enfin la situation.

Les poignées de main recommencent ; elles vont cette fois à leur adresse, et le gros homme termine l'incident à sa propre satisfaction en disant à Twemlow :

« Circonstance ridicule ; mais enchanté de l'occasion, je vous assure. »

Après avoir subi cette terrible épreuve, et noté la fusion de Boots en Brewer, de Brewer en Boots ; après avoir observé que, parmi les derniers convives, quatre personnes discrètes ont cherché du regard le maître de la maison, et, dans leur incertitude, se sont abstenues de saluer jusqu'à ce que Vénéering leur eût tendu la main, Twemlow est sur le point de conclure qu'il est le plus ancien ami de Vénéering, et son cerveau en est raffermi. Mais il le sent bientôt se ramollir, en voyant de ses propres yeux ledit Vénéering et le gros homme attachés l'un à l'autre comme des jumeaux, et en entendant de la propre bouche de missis Vénéering que mister Podsnap doit être le parrain de bébé.

« Le dîner est servi ! »

Ces mots sont jetés d'une voix qui semble dire : « Allez vous faire empoisonner, malheureux fils des hommes ! »

Twemlow, ne s'étant vu assigner aucune lady, marche à l'arrière-garde, la main droite appuyée sur le front. Boots et Brewer, le croyant malade, murmurent à voix basse : « Pris de faiblesse : n'a pas eu de lunch. »

Mais il est seulement accablé par l'énigme qui fait le tourment de sa vie. Ranimé par le potage, il devise paisiblement avec Boots et Brewer des faits et gestes de la Cour. Au premier service, interpellé par Vénéering sur cette question controversée : Lord Snigsworth, son cousin germain, est-il encore à Londres ? il répond que son cousin germain est à la campagne.

« À Snigsworthy-Park ? demande Vénéering.

— À Snigsworthy, réplique Twemlow. »

Boots et Brewer regardent celui-ci comme un homme à cultiver ; et l'amphitryon l'envisage comme un article rémunérateur.

Pendant ce temps-là, s'approchant des convives, le funèbre valet leur offre du chablis et, comme un sombre chimiste, a l'air de sous-entendre chaque fois : Vous n'en voudriez pas, si vous saviez de quoi il se compose.[ 10 ]

La glace, qui est au-dessus du buffet, réfléchit la table et les objets qu'elle porte : armoiries neuves, or et argent ciselé, gravé, fouillé, mat et bruni : un chameau pour tout faire. Le collège héraldique a découvert à Vénéering un ancêtre du temps des croisades qui avait cet animal dans ses armes, ou qui aurait pu l'avoir ; et les fleurs, les fruits, les lumières sont portés par une file de chameaux, dont quelques-uns s'agenouillent pour recevoir le sel.

La glace réfléchit Vénéering : une quarantaine d'années, cheveux bruns et flottants, disposition à l'embonpoint, air fin et mystérieux, physionomie voilée; une espèce de prophète d'assez bonne mine, gardant pour lui ses découvertes prophétiques.

Missis Vénéering : cheveux blonds (moins pâles qu'ils ne pourraient l'être), nez et doigts aquilins; toilette voyante, bijoux étincelants, air enthousiaste et propitiatoire, sachant qu'elle porte un coin du voile de son mari.

Mister Podsnap : embonpoint florissant, une petite aile blonde et roide de chaque côté d'une tête chauve (plutôt une brosse que des cheveux), boutons rouges sur le front, vaste col de chemise, très-chiffonné par derrière.

Mistress Podsnap : admirable comme ostéologie ; cou et narines d'un cheval de bois, visage dur et sévère, coiffure majestueuse à laquelle Podsnap a suspendu ses offrandes dorées.

M. Twemlow : chevelure blanche; un homme sec, poli, sensible au vent d'est ; col d'habit et cravate à la Georges IV ; les joues rentrées comme s'il avait fait un violent effort pour se retirer en lui-même, et qu'il se fût arrêté là, ne pouvant pas aller plus loin.

Une jeune fille très-mûre : repentirs aile de corbeau, teint d'un éclat suffisant quand elle est poudrée et fardée, comme ce soir ; efforts considérables pour captiver un jeune homme également très-mûr, qui a beaucoup trop de nez dans le visage, de feux dans les favoris, de torse dans le gilet, d'éclat dans les yeux, dans les boutons de chemise, les boutons d'habit, les dents et la parole.

La séduisante et vieille lady Tippins, à la droite de Vénéering : immense figure oblongue, d'un brun foncé, pareil à celui qu'on voit dans une cuiller. Sur la tête une allée garnie de fleurs, comme pour conduire le public au tas de faux cheveux qui couvre la nuque. Elle aime à patronner missis Vénéering, qui est ravie de ce patronage

Un certain Mortimer, autre ancien ami de la famille, qui n'était jamais venu dans la maison, et ne semble pas éprouver le besoin d'y revenir. Il s'est laissé enganter par lady Tippins (une amie [ 11 ] de son adolescence), qui l'a entraîné chez ces gens-là pour qu'il voulût bien y causer ; mais il garde un silence désespérant à la gauche de missis Vénéering.

Eugène, l'ami de Mortimer : enterré vif dans le dos de sa chaise, derrière l'une des épaules poudreuses de la jeune fille, et vidant d'un air sombre le calice de champagne, toutes les fois qu'il lui est offert par le valet chimiste.

Enfin, quatre tampons, dont Boots et Brewer, interposés entre le reste des convives et les accidents qui pourraient survenir.

Les dîners des Vénéering sont parfaits, sans quoi les amis ne viendraient pas ; et tout se passe à merveille. Lady Tippins, notamment, a fait sur ses facultés digestives une série d'expériences tellement complètes, qu'il serait précieux pour l'humanité d'en connaître les résultats. Approvisionnée de denrées des cinq parties du monde, cette vieille et solide frégate a enfin touché le pôle nord ; et tandis qu'on emporte les plats où étaient les glaces, elle laisse tomber les mots suivants :

« Mon cher Vénéering..... »

(Twemlow porte la main à son front, car il lui semble que lady Tippins devient la meilleure amie de son hôte.)

« Mon cher Vénéering, c'est tout ce qu'il y a de curieux ! Je ne vous demande pas, comme les annonces, de me croire sans garantie respectable. Mortimer connaît le fait ; il vous répondra de mes paroles. »

Le gentleman interpellé soulève ses paupières et entrouvre la bouche ; mais un vague sourire, signifiant : à quoi bon ! glisse sur son visage ; il ferme les lèvres et laisse retomber ses paupières.

« Voyons, reprend lady Tippins, en frappant de son éventail sur les phalanges de sa main gauche, dont le squelette est singulièrement développé, voyons, Mortimer ! dites-nous tout ce qu'on peut dire sur l'homme de la Jamaïque.

— D'honneur, répond le gentleman, je n'ai jamais entendu parler d'aucun habitant de la Jamaïque, si ce n'est d'un frère de.....

— Alors de Tabago.

— Je n'y ai jamais connu personne.

— Excepté, dit Eugène avec tant d'imprévu que la jeune fille, qui l'avait oublié, retire en tressaillant l'épaulette dont elle lui masquait les convives, excepté notre ami qui n'a vécu si longtemps que de pudding au riz et de colle de poisson, jusqu'au moment où son médecin lui fit changer de régime : un gigot de mouton par jour, ou quelque chose comme cela. »

Eugène, que l'on croyait de retour en ce monde, redisparaît derrière l'épaulette de sa voisine.[ 12 ] « Missis Vénéering, s'écrie lady Tippins, je vous le demande, n'est-ce pas une conduite affreuse ? Je mène partout mes adorateurs, deux ou trois à la fois, à la condition de m'obéir en aveugle, et voilà le principal, le chef de mes esclaves, qui en pleine société manque à tous ses serments ! Puis cet autre, un grossier personnage, qui prétend ne pas se rappeler ses « nursery rhymes ; » le tout pour me déplaire, parce qu'il sait que je les adore. »

Cette horrible fiction, touchant ses adorateurs, est la manie de lady Tippins. Elle en a toujours un ou deux avec elle. Elle en prend note, les tient en partie double, en a sans cesse de nouveaux à inscrire, d'anciens à mettre hors décompte, ou sur la liste noire, ou sur la liste bleue, à joindre à l'addition, à soustraire du total, à reporter sur le grand-livre, etc.

Mister et mistress Vénéering sont charmés de cette piquante sortie. Peut-être le charme en est-il rehaussé par le jeu de certaines cordes jaunes qui s'agitent dans le gosier de lady Tippins, comme les pattes d'un poulet qui gratte le sable.

« Dès à présent, poursuit-elle, je bannis ce misérable traître ; je le raye de mon Cupidon (c'est le nom de mon grand-livre, chère belle). Mais je tiens à mon histoire, et je vous supplie, très-chère, de la demander à cet infâme, puisque j'ai perdu toute influence sur lui. Vilain homme ! odieux parjure ! continue la vieille belle en regardant Mortimer et en faisant claquer son éventail.

— Nous sommes tous profondément intrigués, dit Vénéering, par cet homme de quelque part.

— Vivement intéressés !

— Très-émus !

— Fort dramatique !

— L'homme de nulle part, peut-être ? s'écrient à la fois les quatre tampons. »

Et missis Vénéering, joignant les mains comme un bébé, car les séductions de milady sont contagieuses, se tourne vers son voisin de gauche, et balbutie d'une voix enfantine :

« Prie ! plaît ! l'homme de quelque part ! »

Sur quoi les quatre tampons, mis en mouvement par un ressort mystérieux, s'écrient en chœur :

« Impossible de résister.

— Ma parole, dit Mortimer d'une voix dolente, je trouve excessivement embarrassant d'avoir les yeux de l'Europe ainsi attachés sur moi. Ma seule consolation est que chacun de vous exécrera lady Tippins, quand vous aurez vu combien cet homme de quelque part est assommant. Désolé de détruire son prestige en lui donnant un domicile ; mais la vérité m'y condamne. [ 13 ] Il vient de... le nom m'échappe ; c'est connu de tout le monde... un endroit où l'on fait du vin.

— Day et Martin's ? demande Eugène.

— Non, réplique Mortimer sans s'émouvoir ; chez eux on fabrique du porto ; ce n'est pas cela. Mon homme vient du pays où l'on fait... le vin du Cap. Au reste, mon bon, il importe peu ; mon histoire n'est pas de la statistique, car elle est sans précédent. »

Une chose à noter, c'est qu'à la table de Vénéering on s'inquiète fort peu des maîtres de la maison, et que celui qui a quelque chose à dire s'adresse de préférence à tel ou tel convive. Mortimer s'adresse donc à Eugène, et poursuit son histoire :

« Mon homme, dit-il, qu'on appelle Harmon, est fils unique d'un affreux scélérat qui a fait fortune dans le balayage.

— Gilet rouge et clochette ? demande Eugène d'une voix sombre.

— Avec échelle et panier, si bon vous semble, répond Mortimer. Toujours est-il que d'une façon ou de l'autre ce père devint riche comme un entrepreneur. Vivant dans un trou, au fond de ses montagnes composées de balayures, ce vieux drôle jetait, comme un volcan, sur son petit domaine, tout ce qu'il avait ramassé : détritus de charbon, épluchures de légumes, fragments d'os, tessons de vaisselle, fine poussière, immondices, boue et ferraille, toute espèce de débris. »

Ici Mortimer ayant tout à coup le ressouvenir de missis Vénéering, lui adresse quatre ou cinq paroles ; puis il cherche un nouvel auditeur, essaye du cousin de lord Snigsworth, ne lui trouve pas les qualités voulues, et se jette sur les tampons qui l'accueillent avec enthousiasme.

« L'être moral (je crois, dit-il, que c'est l'expression consacrée), l'être moral de ce balayeur n'avait pas de plus grande jouissance que de lancer l'anathème à ses proches, et de les mettre à la porte. Il commença naturellement par se délivrer de l'épouse de son choix, et donna ensuite à sa fille la même preuve d'affection. Il lui présenta un mari dont il était enchanté, mais elle fort mécontente, et s'occupa de la dot ; je ne saurais dire quelle somme de balayures ; mais quelque chose d'immense. L'affaire en était là, quand la pauvre fille lui annonça respectueusement qu'elle s'était promise à ce personnage populaire que les romanciers et les poètes désignent sous le nom d'Un-Autre. Elle ajouta que ce serait réduire son cœur en poudre, et sa vie en tessons, que de la condamner à ce mariage. Sur quoi le père vénérable s'empressa de la maudire et de la jeter à la porte. On prétend que ce fut par un soir d'hiver. »[ 14 ]

Le funèbre chimiste (il a évidemment une faible opinion de cette histoire) concède un peu de bordeaux aux quatre tampons, qui, obéissant au même ressort, se versent la liqueur dans la bouche avec un tortillement de joie particulier, et s'écrient tous à la fois :

« Continuez, je vous prie.

— Les ressources pécuniaires d'Un-Autre, ainsi qu'il arrive fréquemment, étaient des plus restreintes. Je ne crois pas exagérer en disant qu'il était absolument à sec. La jeune fille l'épousa néanmoins ; et tous deux vécurent dans un cottage, ayant sans doute un chèvrefeuille à l'entrée. Ils y restèrent jusqu'à la mort de la jeune femme. On peut, à cet égard, consulter le registre de la paroisse. J'ignore de quoi la pauvre créature est morte ; mais les inquiétudes, les privations peuvent y avoir été pour quelque chose, bien qu'il n'en soit rien dit à la page où la cause du décès est inscrite dans la forme voulue. Quant au mari, c'est le chagrin qui l'a tué ; cela ne fait pas le moindre doute ; il fut si malheureux de la perte de sa femme, qu'il n'a pu lui survivre, à peine huit ou dix mois. »

Un rien fait soupçonner chez l'indolent Mortimer que si jamais la bonne compagnie pouvait se permettre une émotion, lui qui est du meilleur monde, il aurait la faiblesse de se laisser toucher par ce qu'il raconte. Il parvient à le dissimuler ; mais enfin il l'éprouve.

Eugène n'est pas non plus sans une légère atteinte ; car, au moment où cette effrayante lady Tippins déclare que si l'Autre vivait encore, elle le placerait à la tête de ses adorateurs, sa mélancolie augmente, et il joue d'une manière féroce avec son couteau à dessert.

Mortimer continue:

« Revenons maintenant, comme disent les romanciers, chose que nous voudrions leur interdire, revenons au héros de notre histoire. Âgé de quatorze ans lors de l'expulsion de sa sœur, et alors à Bruxelles dans un pensionnat au rabais, il fut quelque temps avant d'apprendre ce qui avait eu lieu, et ne le sut probablement que par la jeune fille, car sa mère était morte. Aussitôt la nouvelle [reçue], il prit la fuite et revint en Angleterre. Un garçon de ressources pour avoir eu de quoi faire ce voyage avec les cinq sous qu'il touchait par semaine. Il arriva cependant, tomba comme une bombe entre les bras paternels, et plaida la cause de sa sœur. Le vénérable père lui répondit par sa malédiction, et s'empressa de le mettre dehors. Choqué, blessé, terrifié, cherchant fortune, le pauvre diable s'embarqua ; et, finalement se trouva dans les vignes du Cap, où il devint propriétaire, éleveur ou colon, comme vous voudrez l'appeler. »[ 15 ]

Un pas indécis traverse le vestibule ; quelqu'un frappe à la porte. Le chimiste va voir ce que c'est ; il confère aigrement avec le frappeur invisible, paraît ému de la réponse qui lui est faite, et quitte la salle.

« Bref, continue Mortimer, on a fini par découvrir sa résidence ; et il revient après quatorze ans d'exil. »

Un des tampons surprend tout à coup les trois autres en se détachant du groupe ; il désire savoir pourquoi cet homme revient ?

« Merci de me l'avoir rappelé, poursuit Mortimer ; j'oubliais de dire que le père est mort. »

Enhardi par le même succès, le même tampon demande à quelle époque.

« L'autre jour ; il y a dix mois, peut-être un an.

— Et de quelle maladie ? s'écrie le tampon, d'un air dégagé. »

Mais, triste exemple du courage malheureux, ses trois pareils le regardent bouche béante, et personne ne lui répond.

Mortimer, se rappelant alors qu'il existe un Vénéering, s'adresse à lui pour la première fois :

« Le père est mort, redit-il.

— Mort ! » répète d'un air grave le Vénéering satisfait. Il croise les bras, se compose un visage pour écouter d'une façon juridique les détails qu'on va lui offrir, et se voit replongé dans une froide solitude. Mortimer a saisi l'œil vagabond de M. Podsnap, et dit au gros homme :

« On a trouvé un testament, daté d'une époque ancienne, peu de temps après le départ du fils. Une chaîne de tas d'ordures et une espèce de maison située au pied de ces collines, sont léguées à un ancien domestique, exécuteur testamentaire. Le reste, qui est fort considérable, est laissé au fils. Il y avait ensuite les volontés du défunt relativement aux funérailles ; des cérémonies excentriques, certaines précautions à prendre pour ne pas l'enterrer vif, des choses insignifiantes, si ce n'est que... »

L'histoire s'arrête. Le chimiste est de retour ; chacun le regarde ; non pas qu'on ait besoin de le voir, mais en vertu de cette influence qui pousse les hommes à saisir l'occasion de regarder n'importe quoi plutôt que celui qui leur parle.

« Si ce n'est que le fils, reprend Mortimer, n'est héritier qu'à la condition d'épouser une jeune fille qui, aujourd'hui bonne à marier, avait quatre ou cinq ans à l'époque où cette clause fut écrite. Des recherches, des annonces, ont fait découvrir ce fils dans le petit fermier du Cap ; et à l'heure qu'il est notre homme arrive en Angleterre, fort étonné probablement d'hériter d'une pareille fortune, et d'avoir à prendre femme.[ 16 ]

— La jeune fille est-elle bien ? » demande mistress Podsnap.

Mortimer l'ignore.

« Et si le mariage n'a pas lieu, dit Mister Podsnap, que deviendra la fortune ?

— Il y est pourvu, répond Mortimer ; en pareil cas, le testament la donne au vieux serviteur à l'exclusion du fils. De même, si ce dernier était mort, le domestique serait légataire universel. »

Missis Vénéering a enfin réveillé lady Tippins ; elle vient d'y parvenir en lui poussant avec adresse, sur les doigts, une file de plats et d'assiettes, lorsque tout le monde, excepté Mortimer, s'aperçoit que le chimiste, plus funèbre que jamais, présente un papier à celui-ci. Missis Vénéering, sur le point de quitter sa place, est retenue par la curiosité. Mortimer, en dépit des efforts du chimiste pour attirer ses regards, avale tranquillement un verre de madère, et ne se doute pas du papier qui absorbe l'attention générale.

Enfin lady Tippins, qui d'abord ne savait plus où elle était, mais qui a maintenant conscience des objets qui l'entourent, s'écrie :

« Odieux parjure ! plus perfide que Don Juan, pourquoi refusez-vous le billet du commandeur ? »

Mortimer, à qui le valet a mis le papier sous le nez, jette un regard autour de lui et demande ce que c'est. Le chimiste s'incline et lui parle à l'oreille.

« Qui cela? dit Mortimer. »

Nouvelle inclinaison et réponse à voix basse.

Mortimer regarde le chimiste avec surprise ; il ouvre le billet, le lit deux fois, le retourne, examine la feuille blanche, devient pâle et le relit pour la troisième fois.

« Singulier à-propos ! dit-il, en promenant les yeux autour de la table ; c'est le dénouement de l'histoire.

— Il est marié ? dit l'un.

— Il refuse ? dit un autre.

— Un codicille ? demande un troisième.

— Vous n'y êtes pas ; dit Mortimer, l'histoire est plus complète et plus émouvante : le futur s'est noyé.



[modifier] I - 3 

Un nouveau personnage



Livre [ 17 ]


Tandis que les robes de ces dames disparaissaient graduellement dans l'escalier de Vénéering, Mortimer sortit de la salle à manger. Il entra dans une bibliothèque, où des livres tout neufs, étalaient des reliures neuves, libéralement dorées, et fit demander la personne qui avait apporté le billet. C'était un garçon d'environ quinze ans. Mortimer examina ce garçon ; et celui-ci regarda les pèlerins tout flambants neufs, qui, accrochés à la muraille, allaient à Cantorbéry dans plus de dorure que de paysage[1].

« De qui est ce billet? demanda le gentleman.

— Il est de moi, m'sieur.

— Qui vous a dit de l'écrire ?

— C'est mon père, Jessé Hexam.

— Est-ce lui qui a trouvé le corps ?

— Oui, m'sieur.

— Qu'est-ce que fait votre père ? »

Le gamin hésita ; il lança aux pèlerins un regard de reproche comme s'ils avaient été coupables de l'embarras qu'il éprouvait ; puis il forma un pli à la jambière droite de son pantalon et finit par répondre :

« Il a un bateau.

— Est-ce bien loin ?

— Quoi ? demanda l'autre, qui était sur ses gardes, et partait de nouveau pour Cantorbéry.

— D'ici chez votre père.

— Oui, m'sieur ; mais je suis venu en cab ; l'homme est resté ; il attend qu'on le paye ; nous pouvons retourner avec lui. Je suis allé d'abord à votre cabinet, d'après ce que disaient les papiers qu'il avait dans sa poche. Arrivé là, je n'ai trouvé personne qu'un jeune gars de mon âge, et il m'a envoyé ici. » [ 18 ]

Il y avait dans ce gamin un singulier mélange de sauvagerie et de quasi-civilisation. Sa voix était rauque, son corps chétif et rabougri, son visage grossier ; mais il était plus propre que les gamins de son espèce ; il avait une belle écriture, bien qu'elle fût ronde et grosse ; et le regard perçant qu'il attachait sur la bibliothèque pénétrait sous la reliure : qui sait lire ne regarde pas un livre, même un livre fermé, derrière la vitre d'une armoire, comme celui qui est illettré.

« A-t-on fait tout ce qu'il fallait pour le rappeler à la vie ? dit Mortimer en cherchant son chapeau.

— Si vous l'aviez vu, dit le gamin, vous ne le demanderiez pas. L'armée de Pharaon, qui a péri dans la mer Rouge, n'est pas plus défunte que lui ; et si Lazare avait été seulement à moitié aussi avancé, sa résurrection serait le plus grand des miracles.

— Vous connaissez la mer Rouge ? s'écria Mortimer en se retournant, et le chapeau sur la tête.

— C'est à l'école, m'sieur, que j'ai lu cette histoire-là.

— Celle de Lazare aussi ?

— Oui, m'sieur ; mais ne le dites pas à mon père : on ne tiendrait plus chez nous. C'est ma sœur qui a eu l'idée de me faire apprendre.

— Une bonne sœur que vous avez là !

— Pas grand'chose, dit le gamin ; à peine si elle connaît ses lettres ; encore c'est moi qui lui ai montré. »

Le sombre Eugène, qui, tout en flânant avait gagné la bibliothèque, assistait, les mains dans ses poches, à la fin de ce dialogue. En entendant le jeune drôle parler de sa sœur avec aussi peu de respect, il lui prit le menton d'une manière un peu rude, et le regarda fixement.

— Eh bien ! v'là qui est sûr, dit le gamin en cherchant à se dégager ; vous pourrez me reconnaître. »

Au lieu de lui répondre, Eugène proposa à Mortimer de l'accompagner ; et la voiture qui avait amené le gamin les emporta tous les trois : les deux amis, anciens camarades d'études, assis dans l'intérieur, où ils fumèrent leurs cigares, et le gamin sur le siège, à côté du cocher.

« Vois ce que c'est ! dit Mortimer ; voilà cinq ans que je suis au tableau des solicitors de la Haute-Cour, ainsi que des attorneys at common-law[2] et depuis cette époque, à part les instructions[ 19 ] gratuites que je reçois une fois par quinzaine pour le testament de lady Tippins, qui n'a rien à laisser, je n'ai pas eu d'autre affaire que cette aventure romanesque.

— Et moi, dit Eugène, depuis sept ans que je suis sur la liste des avocats, je n'en ai pas eu du tout ; je n'en aurai jamais ; et il m'en arriverait une, que je ne saurais pas la traiter.

— Quant à cela, répondit l'autre avec le plus grand calme, je ne suis pas bien sûr de m'en tirer mieux que toi.

— Cette profession m'est odieuse, reprit Eugène en étendant les jambes sur la banquette opposée.

— Je l'ai en horreur, dit Mortimer. Cela te gênerait-il si je m'allongeais aussi ?

— Nullement. Je n'en voulais pas, continua Eugène ; on m'y a forcé ; la famille avait besoin d'un barrister ; elle peut se vanter d'en avoir un fameux.

— Absolument comme moi, répliqua l'autre ; il fallait un solicitor dans la famille : elle a eu la main heureuse.

— Nous sommes quatre, dit Eugène, dont les noms sont écrits sur le montant d'une porte, à côté d'un trou noir que l'on appelle Chambers. À nous tous, nous possédons un clerc : Cassim-Baba, dans la caverne de voleurs ; et Cassim est le seul de la compagnie qui soit un peu respectable.

— Je suis seul chez moi, dit Mortimer ; mon cabinet est en haut d'un affreux escalier et donne sur un cimetière. Mon clerc, qui est à moi seul, n'a pas d'autre occupation que de contempler ce champ funèbre ; je me demande ce qu'il deviendra plus tard. À quoi pense-t-il au fond de ce nid de corbeau ? Fait-il des projets de meurtre ou des plans dignes d'un sage ? Après tant d'années de solitude méditative, aura-t-il grandi pour éclairer les hommes, ou pour les empoisonner ? Deviner cette énigme est le seul intérêt que je trouve à la profession. N'as-tu pas une allumette ? Je te remercie. »

Eugène s'adossa au fond de la voiture, se croisa les bras, ferma les yeux et huma son cigare.

« Des idiots, vous parlent d'énergie ! reprit-il d'une voix nasillarde. S'il est dans tout le dictionnaire un mot que j'abomine, c'est bien celui-là ; un mot convenu, mot de perroquet, une superstition. Que diable ! est-ce que je peux aller dans la rue prendre à la gorge le premier homme qui me paraîtra solvable, et lui dire, en le tenant au collet: « Vous allez plaider, monsieur ! et me choisir pour avocat ! un procès ou la vie ! » Ce serait énergique.

— Je pense de même, répondit Mortimer. Donnez-moi l'occasion, quelque chose qui en vaille la peine, et j'aurai de l'énergie. [ 20 ]

— Moi aussi, » dit Eugène.

Il est probable que, dans le courant de la soirée, dix mille jeunes gens de la ville de Londres, firent cette même remarque, si féconde en promesses.

Le cab roulait toujours ; il avait passé le Monument, la Tour et les docks ; passé Ratcliffe et Rotherhithe ; passé les cloaques où les flots accumulés de la lie humaine semblent précipités des hauteurs, et s'arrêter jusqu'à ce qu'ils débordent et tombent dans la rivière ; passé au milieu de navires que l'on croirait échoués, et de maisons que l'on supposerait à flots ; passé entre les mâts qui regardent par les fenêtres, et les fenêtres qui regardent au fond des écoutilles.

Quelques tours de roue, et le cab finit par s'arrêter dans un coin ténébreux, souvent lavé par le fleuve, mais jamais nettoyé. Le gamin descendit et ouvrit la portière.

« M'sieur, dit-il en parlant au singulier afin d'exclure Eugène, il faut descendre, et venir à pied chez nous ; c'est à deux pas.

— Un quartier perdu ! exécrable ! s'écria le gentleman en glissant sur les pierres et sur les immondices dont la rue était jonchée.

— C'est ici, » dit le gamin, après avoir tourné l'angle aigu d'un vieux mur.

La maison était basse, et avait dû jadis être le corps d'un moulin ; elle portait au front une verrue de bois pourri qui semblait indiquer le point d'attache des quatre ailes ; mais dans l'ombre tout cela était peu visible. Le gamin leva le loquet, et les gentlemen se trouvèrent tout à coup dans une pièce circulaire ; ils y virent un homme qui regardait le feu, et une jeune fille qui travaillait. Couverte de rouille, la grille où brûlait le charbon n'avait pas été faite pour le foyer ; et la lampe, qui éclairait la jeune fille et qui ressemblait à un oignon de jacinthe, filait et fumait dans le goulot d'un cruchon.

Près de la muraille, un cadre en bois faisait l'office de couchette ; en face du lit, un escalier vermoulu, également en bois, ou plutôt une échelle, conduisait à l'étage supérieur. Un petit nombre d'ustensiles de cuisine, quelques plats, une ou deux écuelles de faïence commune, dispersés sur un petit dressoir, et deux ou trois vieilles rames complétaient le mobilier.

Les soliveaux noircis, fondus, pleins de nœuds grimaçants, donnaient à cette pièce un air rechigné ; et soliveaux, carrelage et muraille, anciennement barbouillés de farine, tachetés de minium, qui sans doute y avait été en magasin, moisis par une humidité traditionnelle, paraissaient tomber en décomposition.

« Père, dit le gamin, voici le gentleman. »[ 21 ]

L'homme qui était devant le feu releva sa tête ébouriffée et attacha sur le solicitor son regard d'oiseau de proie.

« C'est vous, dit-il, qu'on appelle Mortimer Lightwood, esquire ?

— Oui, répondit le jeune homme. Celui que vous avez trouvé est-il ici ? ajouta Mortimer en se tournant avec répugnance vers la couchette.

— Non : mais il n'est pas loin. J'ai averti la police, je me mets toujours en règle, et la police est venue le prendre ; elle n'a pas perdu de temps, car c'est déjà imprimé. Voilà le papier qui dit la chose. »

Il prit la lampe et l'approcha du mur où était placardée une affiche portant ces mots officiels :

corps trouvé.

Les deux amis lurent cette affiche avec attention, pendant que Gaffer, qui les éclairait, les examinait tous les deux.

« D'après ce que je vois, dit Lightwood en se retournant, ce malheureux jeune homme n'avait que des papiers sur lui ?

— Que des papiers, » répondit Gaffer.

À ces mots, la jeune fille se leva, prit son ouvrage et sortit de la chambre.

« Pas d'autre argent, poursuivit Mortimer, que trois pence dans une des poches de l'habit ?

— Trois pence, répéta Hexam en appuyant sur chaque mot.

— Les poches du pantalon, continua le gentleman, étaient vides et retournées. »

Hexam fit un signe affirmatif.

« Rien de plus commun, dit-il ; je ne sais pas si c'est la marée qui en est cause, mais voyez plutôt. »

Il approcha sa lampe d'un autre placard :

« Les poches étaient vides et retournées. »

Même détail sur les deux affiches suivantes.

« Je ne sais pas lire, reprit Gaffer, mais je n'en ai pas besoin ; je les reconnais à la place qu'ils occupent. Tenez, en voilà un qui était matelot ; il avait deux ancres, un pavillon, un G, un F et un T sur le bras ; est-ce que ce n'est pas vrai ?

— Très-vrai, dit Mortimer.

— Là, c'est une jeune femme avec des bottines grises ; son linge était marqué d'une croix; puis un homme qui avait reçu un mauvais coup à la tempe. Voilà deux cœurs, deux jeunes filles, attachées l'une à l'autre avec un mouchoir. Ici un vieux drôle, un ivrogne en chaussons de lisière et en bonnet de nuit. [ 22 ] Il avait offert de se jeter à l'eau et d'y plonger, si on lui payait d'avance une demi-bouteille de rhum ; et il a tenu parole pour la première fois de sa vie. La chambre en est tapissée ; je les connais tous ; je suis donc assez savant. »

Il promena la lampe sur la rangée d'affiches, en confirmation de ses lumières intellectuelles ; puis il la reposa sur la table, resta derrière les gentlemen et les regarda fixement. De même que certains oiseaux de proie, il offrait cette particularité que, lorsqu'il fronçait les sourcils, sa huppe ébouriffée se hérissait de plus en plus.

« Est-ce que c'est vous qui les avez tous repêchés ? » demanda Eugène.

Au lieu de répondre, l'oiseau de proie dit lentement :

« Et vous, monsieur, quel est votre nom ?

— Mister Wrayburn, mon ami, s'empressa de dire Mortimer.

— Que demandait mister Wrayburn ? reprit Hexam.

— Tout simplement, dit Eugène, si c'était vous qui aviez retrouvé tous ces gens-là.

— Pour la plupart, tout simplement, répondit Hexam.

— Supposez-vous que, dans le nombre, il y en ait dont la mort soit le résultat d'un crime ?

— Je suppose jamais rien, dit l'oiseau de proie ; c'est pas mon genre. Si, tous les jours de l'année, par quelque temps qu'il fasse, vous étiez obligé de fouiller dans la rivière pour en retirer de quoi vivre, vous n'auriez pas l'esprit à faire des suppositions. Faut-il vous montrer la route ? »

Il reçut de Mortimer un signe affirmatif, ouvrit la porte, et se vit en face d'un homme extrêmement pâle.

« Une personne qu'on cherche, ou un cadavre trouvé ? demanda Gaffer ; lequel des deux ?

— Je me suis perdu ! répondit l'homme d'une voix haletante. Je suis... étranger, et ne sais pas le chemin... Il... faut... cependant que je trouve l'endroit où est déposé celui... dont il est question dans cette affiche ; il est possible que je le connaisse. »

On le comprenait à peine tant il était essoufflé ; mais il montrait un exemplaire du nouveau placard. L'état de cette feuille encore humide, ou peut-être l'exactitude de son coup d'œil, apprit à Hexam ce dont il s'agissait. Il répondit sans hésiter :

« Le gentleman que voici, mister Lightwood, s'en occupe précisément.

— Mister Lightwood ! » dit l'inconnu.

Durant la pause qui suivit cette exclamation, le gentleman et l'étranger s'examinèrent : ils ne se connaissaient pas. Ce fut Lightwood, qui, d'un air dégagé, rompit enfin le silence.[ 23 ]

« Vous m'avez fait l'honneur, dit-il, de proférer mon nom ?

— Je n'ai fait que le répéter.

— Vous ne connaissez pas Londres, monsieur ?

— Nullement.

— Et vous cherchez mister Harmon ?

— Non, monsieur.

— Dès lors, je peux vous dire que votre démarche est inutile ; vous n'avez pas à craindre ce que vous paraissez redouter ; cependant s'il vous plaisait de venir avec nous ? »

L'étranger accepta.

Quelques détours au milieu de ruelles fangeuses, dont la boue avait pu être déposée par la dernière marée, ainsi qu'en témoignait l'odeur, les conduisirent à la station de police. Ils y trouvèrent l'inspecteur de nuit, armé d'une plume et d'une règle, et mettant ses livres au courant avec autant de calme que s'il avait été au fond d'un monastère, autant de sang-froid que s'il n'y avait pas eu, dans la pièce voisine, une femme ivre dont les hurlements et les coups lui retentissaient dans l'oreille.

L'inspecteur relève les yeux ; et de l'air d'un érudit absorbé par ses études, il adresse a Gaffer un signe de tête qui dit évidemment : « Nous vous connaissons, vous ! un jour ou l'autre vous comblerez la mesure. » Puis il informe les gentlemen qu'il est à eux sur-le-champ ; il continue de rayer sa page, écrit ce qu'il a à écrire, et le fait avec soin et méthode. Il s'agirait de l'enluminure d'un missel qu'il n'y mettrait pas plus de patience. La femme ivre crie et frappe toujours, réclamant avec rage le foie d'une autre femme ; l'inspecteur ne paraît même pas l'entendre.

Il demande enfin une lanterne. L'objet lui est présenté avec déférence par un satellite obéissant. Il prend un trousseau de clefs ; puis regardant les visiteurs : « Maintenant, messieurs... » Et les gentlemen l'accompagnent.

Il traverse la cour, ouvre une caverne glaciale où il entre suivi des autres, qui en sortent précipitamment.

« Guère plus décomposé que lady Tippins, dit tout bas Eugène à Lightwood. »

Ils reviennent au bureau, où les cris et les coups de la furibonde retentissent toujours ; et où l'inspecteur, paisible abbé de ce monastère, leur fait tranquillement le résumé de la cause : « Rien n'indique la manière dont le fait a dû se produire ; il arrive souvent de n'avoir à ce sujet aucune indication. Trop tard pour qu'on puisse dire avec certitude si les meurtrissures ont eu lieu avant ou après la mort. Un célèbre chirurgien affirme que c'est avant ; un confrère, non moins célèbre, affirme que [ 24 ] c'est après. Le sommelier du navire sur lequel ce gentleman a fait la traversée, est venu voir le défunt, et l'a parfaitement reconnu ; il est prêt à répondre de l'identité du corps et de celle des vêtements. D'ailleurs on a les papiers. Comment ce jeune homme a-t-il disparu en quittant le navire pour ne se retrouver que dans la Tamise ? Obscurité complète. Probablement quelque aventure qu'il a poursuivie, la croyant sans danger, et qui lui a été fatale. Au reste l'enquête aura lieu demain, et la vérité se découvrira, cela ne fait pas le moindre doute.

« Il paraît, continue l'inspecteur à voix basse, et en examinant l'étranger, il parait que tout cela impressionne beaucoup votre ami. La vue du corps lui a cassé bras et jambes. »

Mortimer répond que l'étranger n'est pas son ami, qu'il ne le connaît même pas.

« Vraiment ? dit l'inspecteur en approchant une oreille attentive ; et où l'avez-vous rencontré ? »

Les deux coudes sur son pupitre, les cinq doigts de la main droite appuyés aux cinq doigts de la main gauche, M. l'inspecteur. qui a pris cette pose pour faire son résumé, et qui l'a conservée en écoulant Mortimer, dirige son regard vers l'inconnu, et dit à haute voix, sans même remuer la tète :

« Est-ce que vous vous trouvez mal, monsieur ? Vous ne semblez pas habituée ce genre d'opération.

— Oh ! non, repond l'étranger, qui, la tête basse, est adossé à la cheminée et jette les yeux autour de lui ; oh ! non ! Quel horrible spectacle !

— Vous veniez cependant pour examiner le corps ?

— Oui, monsieur.

— L'avez-vous reconnu ?

— Non, monsieur. Épouvantable chose ! horrible à voir !

— Qui pensiez-vous que ce pouvait être ? Décrivez-nous celui que vous cherchez, il est possible qu'on vous aide à le découvrir.

— Non, non, dit l'étranger; c'est inutile. Bonsoir. »

M. l'inspecteur n'a fait aucun mouvement, n'a pas dit une parole ; néanmoins le satellite a glissé devant la porte ; il est adossé au guichet, son bras gauche y est allongé, et de la main droite il dirige sa lanterne vers l'inconnu.

« Cependant, vous cherchez quelqu'un, reprend l'inspecteur ; autrement vous ne seriez point ici. N'est-il pas naturel de vous demander quelques détails sur cet ami ou cet ennemi, afin de vous seconder dans vos recherches ?

— Veuillez m'excuser, monsieur, vous savez mieux que personne qu'il y a, dans les familles, de ces malheurs dont on [ 25 ] n'entretient les autres qu'à la dernière extrémité. Je reconnais que vous remplissez un devoir en me faisant cette question, veuillez reconnaître que j'use d'un droit en refusant d'y répondre. »

L'étranger se retourne vers le guichet, où le subalterne, l'œil rivé sur son chef, reste immobile.

« Monsieur, dit l'inspecteur, vous ne me refuserez pas votre carte.

— Je vous la donnerais volontiers ; mais je n'en ai pas, répond l'inconnu, qui devient très-rouge, et dont la voix exprime la confusion.

— Alors, dit l'officier de police sans changer de ton ni de manière, consentez-vous à me donner par écrit votre nom et votre adresse ?

— Certainement, monsieur. »

L'inspecteur prend une plume, la trempe dans l'encrier, met lentement une feuille de papier à côté de lui, et rentre dans sa première attitude. L'étranger se dirige vers le pupitre, et sous le regard de l'inspecteur, qui paraît lui compter les cheveux, il écrit d'une main tremblante :

« Julius Handford, café de l'Échiquier, Palace Yard, Westminster.

— C'est là que vous êtes descendu?

— Oui, monsieur.

— Vous habitez la campagne ?

— Euh... oui, j'habite la campagne.

— Bonsoir, monsieur. »

Le guichet est ouvert, et Jules Handford peut sortir.

« Réserve ! dit l'inspecteur, voyez cette adresse ; suivez cet homme, mais sans lui faire injure ; assurez-vous qu'il demeure bien à l'endroit indiqué ; et prenez sur lui tous les renseignements possibles. »

Le satellite avait disparu ; M. l'inspecteur, redevenu le tranquille abbé du monastère, avait repris sa plume et s'était replongé dans ses livres. Les deux amis qui l'observaient, plus divertis de sa manière d'être que soupçonneux de mister Handford, lui demandèrent avant de partir s'il croyait réellement que celui-ci eût trempé dans cette douloureuse affaire.

L'abbé n'en savait rien ; il ajouta que s'il y avait eu crime, quelqu'un l'avait commis. « Le vol par effraction ou à la tire a besoin d'apprentissage; mais pour le meurtre, c'est inutile, nous en sommes tous capables. » Il avait vu, dit-il, bien des gens venir pour reconnaître des morts ; et jamais personne n'avait été ému de cette façon-là. Néanmoins, l'impression pouvait être physique et n'avoir rien de moral. Singulière nature, s'il en [ 26 ] était ainsi ; dans tous les cas, singulière chose ! Quel dommage que le sang ne jaillisse pas de la blessure au contact de l'assassin, comme on le croyait autrefois ; mais la police n'a jamais rien tiré des morts.

« Vous aurez d'elle et de ses pareilles plus de tapage que vous n'en voudrez, poursuivit-il en désignant la furie qui demandait toujours le foie de sa compagne ; mais des trépassés vous n'obtiendrez pas un signe. »

N'ayant plus rien à faire jusqu'à l'enquête, les deux amis allèrent reprendre leur voiture. Les deux Hexam partirent de leur côté. En arrivant au coin, le père dit à son fils de retourner à la maison. Quant à lui, il entra dans une taverne à rideaux rouges, dont la muraille ventrue se gonflait hydropiquement au-dessus de la chaussée boueuse.

Le gamin retrouva sa sœur auprès du feu, et travaillant toujours. Sa première question fut pour lui demander où elle était allée pendant la visite des gentlemen.

« Dans la rue, dit-elle.

— Ce n'était pas nécessaire ; on avait rempli toutes les formalités.

— L'un d'eux, reprit la jeune fille, celui qui ne disait rien, ne me quittait pas du regard ; j'ai eu peur qu'il ne vît la chose sur ma figure. Mais ne parlons pas de moi, Charley. Tu m'as fait trembler quand tu as avoué à notre père que tu écrivais un peu.

— Bah ! je lui ai laissé croire que personne ne pouvait me lire ; et quand il m'a vu écrire si lentement, en barbouillant d'encre tout mon papier, il a cru que c'était vrai, et n'a plus rien dit. »

La jeune fille quitta son ouvrage; elle traîna sa chaise à côté de celle du gamin, et s'appuyant sur l'épaule de son frère :

— Tu travailleras bien, Charley ; n'est-ce pas ? dit-elle.

— Est-ce que je perds mon temps ?

— Non, Charley ; tu as du courage. Moi aussi, je fais ce que je peux ; je suis toujours à penser, à inventer quelque chose; souvent je n'en dors pas, à force de chercher le moyen d'amasser un schelling par-ci, un autre par-là, pour faire croire à père que tu gagnes ta vie au bord de l'eau.

— Tu es sa préférée, Lizzie ; tu lui fais croire tout ce que tu veux.

— Je le voudrais bien, Charley ; si je pouvais seulement lui persuader qu'il est bon de s'instruire, j'en serais contente, vois-tu !... assez pour en mourir de joie.

— Tais-toi, Lizzie ; je ne veux pas que tu meures.[ 27 ]

Elle croisa les mains sur l'épaule de son frère, y posa sa joue brune, et regarda le brasier d'un air pensif.

« Le soir, dit-elle, quand tu es à l'école, ce qui arrive tous les deux jours, et que notre père...

— Est aux Six-Joyeux-Portefaix, interrompit le gamin en faisant un signe de tête dans la direction de la taverne.

— Je regarde brûler le feu, poursuivit la sœur, et il me semble voir dans la braise, — tiens comme à présent, — où brille cette petite flamme.

— C'est du gaz, pas autre chose, dit le frère. Ce charbon-là vient d'une forêt, qui a été sous l'eau du temps de Noé. Regarde bien : si je prends le fourgon et que j'attise le feu...

— Non, frère ! n'y touche pas ; la petite lueur qui va et vient disparaîtrait, et c'est d'elle que je parle ; le soir, en la regardant, j'y vois comme des images.

— Montre-les-moi, dit le gamin.

— C'est que pour les voir, il faut mes yeux, Charley.

— Alors dis-moi ce qu'elles représentent.

— Il y a moi d'abord ; puis toi ensuite, à l'âge où tu n'étais qu'un bébé. Pauvre petit, qui n'avais pas de mère !

— Faut pas dire cela, interrompit le gamin, j'avais une petite sœur qui était aussi ma mère. Il lui passa les deux bras autour de la taille, et croisa les doigts pour la tenir embrassée. Tout émue, la jeune fille se mit à rire, et les yeux humides, elle reprit la parole :

« Il y a donc toi et moi, Charley. Nous sommes dans la rue tout seuls, pendant que père est à l'ouvrage. Il a emporté la clef de peur que nous ne mettions le feu, ou que tu ne viennes à tomber par la fenêtre. Nous nous asseyons sur le pas de la porte, sur les marches des autres, ou bien au bord de l'eau ; nous flânons pour passer le temps. Tu étais un peu lourd, Charley, et j'étais obligée de me reposer. Quelquefois nous avions sommeil, et nous dormions ensemble ; quelquefois nous avions peur ; et quelquefois bien faim. Mais ce qui arrivait le plus souvent, et ce qui était bien dur, c'était d'avoir froid ; te rappelles-tu, Charley ?

— Oui, je me rappelle, dit le frère en la serrant dans ses bras ; je me fourrais sous un petit châle où j'étais caché ; et là, moi, j'avais chaud.

— Quelquefois il pleut, reprit-elle en regardant toujours la braise, et nous nous mettons sous un bateau, ou bien sous autre chose. Quelquefois il est tard; nous allons où il y a du gaz ; nous nous asseyons et nous regardons passer le monde. À la fin arrive père, qui nous ramène à la maison. Comme on s'y trouve bien, après une journée passée dans la rue ! Père me déchausse[ 28 ] et me fait sécher les pieds. Je suis à côté de sa chaise pendant qu'il fume sa pipe ; j'y reste bien longtemps après que tu es au lit. Je regarde la main de père, je me dis qu'elle est bien grande ; mais qu'elle n'a jamais été lourde quand elle m'a touchée. Je pense à la voix de père ; je me dis qu'elle est bien rude, mais que jamais elle ne s'est fâchée en me parlant. Et puis je me vois grandir ; père a confiance en moi ; il m'emmène avec lui ; et quelle que soit sa fureur, il ne pense jamais a me battre. »

Le gamin laissa tomber un grognement qui semblait dire : — Mais je suis battu, moi !

— C'est le passé, ajouta Lizzie.

— Eh bien ! tire la ficelle, et montre-moi l'avenir, reprit Charley.

— Je ne demande pas mieux, chéri ; la ficelle est tirée. Je me vois toujours avec père et ne le quittant jamais, parce qu'il aime sa fille et que je l'aime de tout mon cœur. Je ne sais pas lire; si je l'avais appris il aurait cru que je le reniais ; et j'aurais perdu mon influence. Je n'en ai pas assez, car je n'empêche rien ; mais j'essaye toujours, dans l'espoir de réussir. En attendant, je le retiens dans une certaine limite ; si je m'en allais, il serait exaspéré ; et, soit vengeance ou déception, il pourrait tourner mal.

— À mon tour, dit le gamin ; un petit bout d'image qui me concerne.

— J'y arrivais, dit la sœur, qui, restée dans la même attitude, secoue tristement la tète. Les autres s'élevaient, reprit-elle.

— Où suis-je donc, Lizzie ?

— Dans le creux qui est à côté de la flamme.

— Un soupirail d'enfer ! s'écria Charley, dont le regard, suivant les yeux de sa sœur, tomba sur la grille, qui, presque vide, et montée sur de longues pattes, ressemblait à un squelette.

— C'est là que je te vois, continua Lizzie. Tu es à l'école, travaillant en cachette de père à te faire une existence. Tu as tous les prix ; tu apprends de mieux en mieux, et tu finis par être un jour... comment as-tu dit quand tu m'en as parlé ?

— Ah ! la bonne aventure, qui ne sait pas ce qu'elle veut prédire, s'écria le gamin un peu soulagé de voir en défaut ce trou diabolique ; c'est instituteur, Lizzie.

— Tu es donc instituteur ; tu fais de nouveaux progrès ; tu deviens très-savant, et tout le monde te respecte. Mais il y a longtemps que la chose est venue aux oreilles de père ; il t'a chassé, et nous ne te voyons plus.

— Non, Lizzie, non, père ne m'a pas renvoyé ? — Si, Charley, tu peux me croire. Je vois d'ailleurs, aussi [ 29 ] clairement que possible, que ton chemin n'est pas le nôtre. Alors même qu'il te pardonnerait, ce qu'il ne fera pas, il faudrait l'éloigner pour ne pas souffrir de notre ombre. Mais je vois encore...

— Aussi clairement que possible? demanda le gamin.

— Oui, Charley ; c'est une bonne action que de t'avoir écarté d'une mauvaise route, et mis à même de te faire une vie honorable. Suis le chemin que j'aurai pu t'ouvrir. Pour moi, je te le répète, je me vois seule avec père, le faisant aller aussi droit que je pourrai, me servant de tous les moyens possibles, et attendant qu'un heureux hasard, ou qu'un malheur, un accident, une maladie, que sais-je ? me donne l'occasion de le tourner vers le bien.

— Tu ne sais pas lire dans un livre, Lizzie ; mais tu as dans ce trou noir toute une bibliothèque.

— Oh ! Charley, que je serais heureuse si je pouvais lire dans de vrais livres ; je souffre tant de mon ignorance ! mais j'en souffrirais bien davantage si je ne savais pas que c'est un lien entre mon père et moi. Écoute ! je l'entends revenir. »

Il était minuit passé ; l'oiseau de proie revenait au perchoir. Le lendemain, vers midi, il reparaissait aux Joyeux-Portefaix pour déposer comme témoin devant le coroner, chose qui pour lui n'était pas nouvelle.

Également appelé comme témoin, M. Mortimer Lightwood joignait à cette qualité celle d'éminent solicitor, chargé de suivre la cause au nom des héritiers du défunt. M. l'inspecteur suivait l'affaire de son côté, et gardait pour lui ses remarques personnelles. M. Jules Handford ayant donné sa véritable adresse, et les renseignements pris à l'hôtel l'ayant représenté comme très-solvable, sans qu'on pût dire autre chose, sinon qu'il vivait dans la retraite, M. Handford n'avait pas été assigné, et ne figurait à l'audience que dans les replis ténébreux du cerveau de l'inspecteur.

La cause prit aux yeux du public un vif intérêt par la déposition du solicitor, qui raconta pourquoi le jeune Harmon revenait en Angleterre.

Disons, entre parenthèses, que pendant plusieurs jours ces circonstances furent racontées à table, par MM. Vénéering, Twemlow, Podsnap, Boots et Brewer, qui ne parvinrent jamais à s'entendre, et les exposèrent tous d'une façon contradictoire.

Un témoignage non moins intéressant fut celui de Job Potterson, le commis des vivres du navire, témoignage confirmé par celui de Jacob Kibble, passager sur le même bâtiment, à savoir que le défunt était venu à bord avec une petite valise [ 30 ] renfermant le prix de sa propriété du Cap, c'est-à-dire plus de sept cents livres en espèces, et qu'il portait cette valise quand il avait débarqué.

Enfin l'habileté dont Jessé Hexam avait fait preuve en retirant de la Tamise un si grand nombre de cadavres, ajouta puissamment à l'intérêt de l'enquête. Ce fut au point qu'un admirateur de cette habileté précieuse envoya au Times, sous la signature dUn ami des funérailles (peut-être un entrepreneur des pompes funèbres), dix-huit timbres-poste avec prière de publier cinq fois l'annonce où le fait se trouvait mentionné.

Les témoins entendus, il fut déclaré par le jury que le corps de Mister John Harmon avait été découvert flottant dans la Tamise, dans un état de décomposition déjà fort avancé, et présentant des lésions nombreuses. Que la mort dudit John Harmon avait eu lieu dans des circonstances qui faisaient naître les soupçons les plus graves ; mais que pas un des témoignages obtenus par l'enquête ne laissait entrevoir de quelle manière cette mort s'était produite. Pour quels motifs le jury demandait que l'administration de la police (ce qui parut toucher profondément M. l'inspecteur) offrît une prime importante pour la pénétration de ce mystère. Quarante-huit heures après il était donc proclamé qu'une récompense de cent livres, et le pardon de tout délit, seraient accordés à quiconque, n'étant pas l'auteur du crime, etc., etc., selon la forme voulue.

Cette proclamation rendit M. l'inspecteur plus studieux que jamais ; elle le fit séjourner, dans une attitude méditative, sur les escales de la rivière et les chaussées qui les avoisinent ; errer dans les environs, fureter dans les bateaux, et réunir telles et telles choses recueillies en différents lieux.

Mais assemblez ceci avec cela, vous aurez, suivant le plus ou moins de succès de votre assemblage, une femme et un poisson en les mettant à part, ou une sirène en les réunissant. Or, M. l'inspecteur ne parvint jamais qu'à former une sirène, à laquelle ni magistrat, ni jury ne voulut croire. Et, de même que la marée l'avait fait connaître, l'assassinat d'Harmon, ainsi que dans le public on désignait l'affaire, eut son flux et son reflux. Il monta et descendit, fut tantôt à la ville, tantôt à la campagne, tantôt dans les palais et tantôt dans les bouges ; parmi les lords, les ladies, les gentlemen ; puis chez les artisans, les portefaix, les laboureurs, jusqu'au jour où, après un calme plat, il fut entraîné à la mer et disparut au loin


  1. Vingt-neuf pèlerins ont fait vœu d'aller à Cantorbéry ; l'histoire de ce pèlerinage, raconté par Chaucer, qui fit partie de cette bande joyeuse, est très-populaire de l'autre côté du du détroit, et a fourni le sujet de la gravure en question.
    (Note du traducteur.)
  2. Common-law, droit coutumier : Les fonctions d'attorney équivalent à celles d'avoué : le solicitor est l'attorney près la Cour de la chancellerie ; il y joint en outre la rédaction des actes, le notariat n'existant pas en Angleterre.
    (Note du traducteur.)


[modifier] I - 4  

La famille Wilfer



[ 31 ]


Réginald Wilfer est un nom retentissant qui, de prime abord, évoque le souvenir de plaques d'airain dans une église de village, de devise héraldique dans un vitrail armorié, bref, de tous les de Wilfer qui ont passé la Manche avec le Conquérant ; car il est à remarquer, en fait d'ancêtres, que pas un de N'importe quoi n'a fait cette traversée avec un autre individu. Mais les Wilfer dont nous parlons ici étaient de basse extraction et d'un état modeste. Ils vivaient depuis longtemps, de père en fils, dans les docks, les douanes ou l'accise, et le Réginald actuel n'était qu'un pauvre commis. Si pauvre (ayant un salaire très-borné et des enfants sans nombre) que jamais il n'avait pu atteindre l'objet de son ambition, qui était de posséder à la fois tout un habillement neuf, y compris le chapeau et les bottes. Le chapeau était rouge avant qu'il pût avoir l'habit ; le pantalon blanchissait aux genoux et aux coutures avant qu'il pût se donner les bottes ; celles-ci étaient usées avant qu'il pût acheter un nouveau pantalon ; et il lui fallait revenir au chapeau, le sien étant défoncé, et présentant l'aspect d'une ruine d'architectures diverses.

Si jamais le chérubin conventionnel des peintres avait pu croître et se vêtir, on n'aurait eu qu'à le photographier pour avoir le portrait de Wilfer. Dès qu'on ne renvoyait pas celui-ci, on le traitait avec condescendance ; car sa figure joufflue, innocente et lisse faisait oublier son âge. Un étranger qui, vers dix heures du soir, serait entré chez ce pauvre homme, aurait été surpris de le voir se mettre à table au lieu d'aller se coucher. Il y avait dans les courbes et les proportions de toute sa personne quelque chose de si enfantin que son vieux maître d'école, le trouvant dans Cheapside, n'aurait pu s'empêcher de lui donner des coups de canne. Bref, c'était ledit chérubin ayant subi les conditions de croissance et de toilette susmentionnées, plus des cheveux grisonnants, quelques rides imprimées par les soucis, et complètement insolvable.

Excessivement timide, il souffrait de porter le nom de Réginald : [ 32 ]un nom ambitieux, s'affirmant avec autorité. Il n'en signait que la première lettre et ne révélait le sens réel de cette initiale qu'à un petit nombre d'amis dont la discrétion lui inspirait toute confiance. De là cette habitude qu'on avait prise dans le quartier de lui donner pour noms de baptême tous les adjectifs et tous les participes commençant par un R. Quelques-uns lui allaient plus ou moins bien, tels que Rondelet, Rougeaud, Rouillé, Râpé, Ridicule, Ruminant. Quelques autres n'avaient de sel, au contraire, que par leur manque d'application, tels que Rageur, Rodomond, Récalcitrant, Requinqué. Mais le plus connu de tous était Rumty ; il lui avait été donné, dans un moment d'inspiration, par un gentleman d'habitudes joyeuses, qui en avait fait le premier mot d'une chanson de table, chanson qui avait conduit son auteur au Temple de Mémoire, et dont le refrain expressif était :

« Rumty, ritity, raou, daou, daou :
« Chantez relitity, raou, baou, baou. »

Ce nom avait fini par être adopté ; on le lui donnait sans cesse. Même en lui écrivant de petites lettres de commerce on l'appelait : « Mon cher Rumty. » À quoi il répondait tranquillement:

« Votre tout dévoué,
« R. Wilfer. »

Il était employé dans la maison Chicksey, Vénéering et Stobbles, qui faisait la droguerie. Chicksey et Stobbles, ses premiers patrons, avaient été absorbés par Vénéering, leur ancien voyageur, dont l'avènement s'était signalé par l'apparition d'une grande quantité de glaces sans tain, de cloisons d'acajou verni, et d'une plaque énorme qui étincelait à la porte d'entrée.

Un soir, ayant fermé son pupitre et mis ses clefs dans sa poche, de la même manière que s'il les avait pendues à un clou, Rumty se dirigeait vers ses pénates. Il demeurait au nord de Londres, dans la région d'Holloway, qui alors était séparée de la ville par des champs et des arbres. Entre Battle-Bridge et le quartier de Rumty se déployait un Sahara suburbain où l'on fabriquait des tuiles et des briques, faisait bouillir des os, tuait les chiens, battait les tapis, déposait les décombres, et où les entrepreneurs de balayage entassaient leurs ordures. Tout en suivant le bord de ce désert pour se rendre chez lui, tandis que les feux des briquetiers formaient des taches livides sur le brouillard, Wilfer hocha la tête en soupirant : [ 33 ]

« Hélas! dit-il, ce qui aurait pu être n'est pas ce qui est ! »

Après avoir fait cette réflexion indiquant une expérience qui ne lui était pas exclusive, Rumty se hâta d'arriver au terme de son voyage.

Mistress Wilfer (naturellement) était une grande femme sèche et anguleuse. Dès que son mari était d'espèce chérubine, il fallait bien qu'elle fût du genre majestueux, pour obéir au principe matrimonial qui veut l'union des contrastes. Elle aimait à s'envelopper la tête d'un mouchoir de poche, attaché sous le menton. Cette coiffure, jointe à une paire de gants, portée dans son intérieur, semblait constituer à ses yeux une espèce de grande tenue, et sans doute une armure contre l'infortune, car elle la prenait invariablement chaque fois qu'elle était découragée, ou que la position devenait plus embarrassante. Ce ne fut donc pas sans un nouvel accablement que son mari l'aperçut dans cette tenue héroïque, au moment où, après avoir déposé sa lumière, elle traversa la cour pour aller lui ouvrir. La porte de la maison offrait sans doute quelque chose d'insolite, car Wilfer s'y arrêta bouche béante, et laissa échapper une exclamation interrogative.

« Oui, lui répondit sa femme ; celui à qui nous l'avions achetée est venu avec des tenailles, et l'a reprise. Il a dit qu'ayant reçu d'un autre pensionnat de jeunes filles la commande d'une plaque absolument pareille, et ne sachant pas quand il serait payé de la nôtre, mieux valait pour tout le monde qu'il rentrât dans son bien.

— Peut-être a-t-il eu raison, ma chère ; qu'en pensez-vous ? demanda Rumty.

— Vous êtes le maître, dit la femme ; c'est à vous, non à moi, de savoir ce qu'il faut penser. Peut-être aurait-il bien fait d'enlever la porte en même temps.

— Une porte, ma chère, nous est indispensable.

— Vous croyez ?

— Mais, ma chère, comment rester sans porte ? — Vous avez raison, Wilfer ; c'est moi qui ai tort. »

Ayant dit ces mots du ton le plus respectueux, l'obéissante femme précéda son mari, descendit quelques marches, et arriva au sous-sol, dans une petite pièce, mi-cuisine, mi-parloir, où se trouvait une jeune fille d'environ dix-neuf ans. Cette jeune fille, excessivement jolie et bien faite, jouait aux dames avec la dernière de ses sœurs, et avait dans le visage et les épaules des mouvements d'impatience, qui, chez les personnes de son âge et de son sexe, révèlent une profonde contrariété.

Pour ne pas encombrer ces pages de détails inutiles sur les Wilfer, nous nous bornerons à dire que les autres membres de la [ 34 ]famille étaient dispersés dans le monde, où ils étaient nombreux. Si nombreux, que lorsqu'un de ses enfants venait lui faire une visite, Rumty, avant de s'écrier : « Comment cela va t-il, John, Suzanne ou Georges ? » suivant le cas, semblait se dire en lui-même après un calcul mental : « Ah ! c'en est encore un autre ! »

« Eh bien ! chiffonnettes, comment allons-nous ce soir ? demanda Wilfer en entrant.

Puis s'adressant à sa femme, qui était déjà assise dans un coin, les mains gantées et croisées sur les genoux :

« Ma chère, dit-il, voilà ce que je pense : dès que nous avons loué notre premier étage, et qu'il ne reste pas de place où vous puissiez donner vos leçons, alors même que les élèves...

— Le laitier, interrompit mistress Wilfer d'un ton grave et monotone comme si elle eût donné lecture d'un acte du parlement, le laitier connaît deux jeunes ladies de la plus haute respectabilité, qui cherchent un établissement convenable, et il a pris une carte. Bella, dites-le à votre père ; n'était-ce pas lundi dernier ?

— Mais, répondit la jeune fille, cela n'a servi à rien.

— D'ailleurs, reprit le mari, puisque vous n'avez pas d'endroit où recevoir ces jeunes personnes...

— Pardonnez-moi, interrompit mistress Wilfer, il ne s'agit pas de jeunes personnes, mais de jeunes ladies de la plus haute respectabilité. Dites-le à votre père, Bella. N'est-ce pas de la sorte que s'est exprimé le laitier ?

— Ma chère, c'est la même chose.

— Non pas, répliqua la femme de sa voix grave et monotone, non pas.

— Je veux dire quant à l'espace, ma chère. Si vous n'avez pas où loger ces deux jeunes filles, quelle que soit leur respectabilité, que je suis loin de mettre en doute, comment les recevrez-vous ? C'est là ce que j'envisage, le seul point que j'examine, ajouta le mari d'un ton à la fois conciliant, flatteur et affirmatif. Je suis sûr, mon amour, que vous serez de cet avis, et qu'au point de vue du local...

— Je n'ai rien à dire, retourna l'obéissante épouse, dont les gants firent un geste de renonciation. À vous de décider, Wilfer, pas à moi. »

Ici la perte d'un pion soufflé et de trois autres qui lui furent pris d'un seul coup, jointe à l'arrivée à dame de son adversaire, exaspéra la jolie miss. Elle repoussa violemment le damier, et les pions tombèrent avec lui sur le carreau, où la jeune sœur s'agenouilla pour les ramasser. [ 35 ]

« Pauvre Bella ! soupira mistress Wilfer.

— Et pauvre Lavinia, ne pensez-vous pas? insinua le mari.

— Non, Wilfer, non ; elle n'est pas frappée comme sa sœur. L'épreuve à laquelle votre fille Bella vient d'être soumise est peut-être sans précédent. Quand vous la voyez couverte d'habits de deuil, qu'elle porte seule dans la famille, quand vous connaissez les circonstances qui les lui ont fait prendre, vous posez tranquillement votre tête sur l'oreiller, et vous dites : Pauvre Lavinia !

— Je n'ai besoin de la pitié de personne ; pas plus de celle de Pa que d'un autre, s'écria la jeune sœur qui était toujours sous la table.

— Je le sais, chère enfant, répondit la mère, je le sais, car vous avez un noble esprit. Votre sœur Cécilia, également, possède une belle âme, seulement d'un autre genre ; la sienne est une âme pieuse, une âme admirable ! Le dévouement de Cécilia révèle un cœur pur, des vertus féminines qu'il est rare de rencontrer, et que personne ne surpassera jamais. J'ai dans ma poche une lettre de votre sœur Cécilia ; je l'ai reçue aujourd'hui, trois mois après son mariage ! Elle me dit, pauvre enfant ! que son mari est obligé de donner asile à sa tante qui est complètement ruinée ; puis elle ajoute de la façon la plus pathétique : « Mais je lui serai fidèle, maman ! Je ne l'abandonnerai pas ; sa tante peut venir; je n'oublierai pas qu'il est mon mari. » Est-il rien de plus touchant ? L'abnégation fut-elle jamais portée... »

L'excellente femme, ne pouvant dire un mot de plus, agita ses gants et serra le nœud de sa fanchon. Bella, qui, une poignée de ses boucles brunes dans la bouche, et ses yeux bruns tournés vers le feu, était assise sur le tapis du foyer, se mit à rire ; puis elle fit la moue, et sur le point de pleurer :

« Jamais, dit-elle, jamais il n'y a eu de jeune fille plus malheureuse que moi ; j'en suis sûre, Pa, bien que vous ne vouliez pas me plaindre. Vous savez combien nous sommes pauvres (il avait de bonnes raisons pour ne pas l'ignorer) et quelle fortune j'avais en perspective ! La fortune s'est évanouie ; et me voilà, portant ce deuil ridicule ; une espèce de veuve qui n'a pas été mariée. Je les déteste, ces habits noirs ; et vous n'êtes pas touché ?... Si, cher Pa, je le vois bien. »

La figure de Rumty ne laissait pas de doute à cet égard. Miss Wilfer attira son Pa vers elle, au risque de l'étrangler ; puis, le mettant dans une attitude on ne peut plus favorable à la suffocation, elle lui donna un baiser et deux petites tapes sur la joue.

« Mais il faut me plaindre, dit-elle.

— Je le fais de tout mon cœur, chère enfant. [ 36 ]

— Oui, Pa, et vous me le devez bien. S'ils m'avaient seulement laissée tranquille ! Est-ce qu'on avait besoin de me le dire ? Mais ce vilain M. Lightwood a trouvé qu'il était de son devoir de m'informer de l'avenir qui m'était réservé ; alors il m'a fallu renvoyer Georges.

— Bast ! répondit Lavinia en se relevant avec la dernière dame, tu ne l'aimais pas, Georges Sampson.

— Ai-je prétendu le contraire, miss ? »

Et, faisant la moue, elle ajouta en mordillant ses cheveux :

« Mais Georges était amoureux de moi ; il m'admirait, il ne se fâchait pas de ce que je pouvais lui dire.

— Sans compter, reprit Lavinia, que lu étais joliment dure pour lui.

— Je ne dis pas non, miss ; je ne fais pas de sentiment pour Georges ; mais, après tout, il valait mieux que rien.

— Tu ne le lui as guère montré, reprit Lavinia.

— Vous êtes une petite sotte, miss ; une enfant qui ne savez ce que vous dites. Que vouliez-vous que je fisse ? Attendez que vous soyez plus grande ; et ne vous mêlez pas de ce qui est au-dessus de votre âge. »

Puis, gémissant en mâchonnant ses cheveux, s'arrêtant pour voir quelle était la longueur de la papillote mordue, elle continua son monologue :

« Jamais rien n'a été plus dur ! Encore, si ce n'était que malheureux ! cela ne me ferait pas tant de peine, mais c'est ridicule d'être la fiancée d'un homme qui ne vous a jamais vue, et qui doit vous épouser quand même. Rien que la première visite ! c'était ridicule ! on n'embarrasse pas ainsi les gens. Que se dire ? Impossible de prétendre à une inclination, puisque la chose était forcée. Ridicule ! ridicule ! Il savait bien que je ne l'aimerais pas. Est-ce qu'on peut aimer un homme à qui on a été léguée par testament, comme une douzaine de petites cuillers ? Faire partie d'un héritage, divisé par lots comme une orange par quartiers ! Parler d'orange ! pourquoi pas de fleurs d'oranger ! Ridicule ! ridicule ! Il est vrai que la fortune arrangeait tout ; l'argent est une si bonne chose ! Il m'en faudrait tant ! et je n'en ai pas. J'ai horreur de la pauvreté ; et nous sommes misérablement pauvres ; affreusement, atrocement, honteusement, bêtement pauvres ! Et je n'ai que le ridicule de la situation ; plus un deuil ridicule. À l'époque où sa mort occupait toute la ville, bien des gens ont pensé qu'il y avait eu suicide. Que de plaisanteries dans leurs clubs sur le malheureux qui s'est jeté à l'eau plutôt que de m'épouser ! Les impudents ! Cela ne m'étonnerait pas qu'ils eussent pris cette liberté. Non, jamais fille n'a été plus [ 37 ]malheureuse : une espèce de veuve qui n'a pas eu de mari ; aussi pauvre qu'avant; et de plus habillée de noir pour un homme que l'on ne connaissait pas, et qu'on aurait détesté si l'on avait pu le connaître. »

Les lamentations de Bella furent arrêtées par un léger coup frappé à la porte ; celle-ci était entr'ouverte, et l'on avait déjà frappé deux ou trois fols, sans que personne l'eût entendu.

« Qui est là ? demanda mistress Wilfer de sa voix monotone. »

À la vue d'un gentleman, qui, sur l'invitation de la dame, entrait dans le parloir, miss Bella poussa un léger cri, et se releva en massant les boucles mordillées, qui allèrent retomber sur le cou à leur place habituelle.

« La servante, dit le gentleman, ouvrait la porte de la cour au moment où j'arrivais ; elle m'a indiqué cette pièce en me disant que j'étais attendu ; mais je crois que j'aurais dû me faire annoncer.

— Nullement, répondit mistress Wilfer, Je vous présente deux de mes filles. Wilfer, monsieur est le gentleman qui a loué notre premier étage. Il a été assez bon pour s'engager à revenir ce soir, afin de vous rencontrer. »

Le gentleman était brun ; trente ans au plus ; figure expressive ; on pouvait même la trouver belle. Quant aux manières, pas le moindre usage : timide, contraint, réservé ; du trouble et de la défiance. Ses yeux s'attachèrent un instant sur miss Bella ; puis il regarda le tapis en s'adressant au chef de la famille :

« Monsieur, dit-il, je suis très-satisfait du logement ; la situation et le prix me conviennent. Je suppose que le payement du terme, et deux ou trois lignes rappelant les conditions du loyer, suffiront pour terminer l'affaire ; je désire m'installer le plus tôt possible. »

Deux ou trois fois pendant ce petit discours, le Chérubin avait indiqué une chaise. S'étant décidé à s'asseoir, le gentleman posa une main irrésolue sur le coin de la table ; et, de l'autre main, qui n'était pas moins hésitante, il porta le fond de son chapeau à la hauteur de ses lèvres, et le plaça devant sa bouche.

« Wilfer, dit l'humble épouse, monsieur demande à louer l'appartement au trimestre, le congé devant être, des deux parts, signifié trois mois d'avance.

— Parlerai-je de la caution à fournir ? insinua Rumty, qui considérait sa demande comme une chose toute naturelle.

— Je crois que c'est inutile, répondit le gentleman après un instant de silence. À vrai dire, je suis étranger à Londres et n'y connais personne ; d'ailleurs, je ne vous en demande pas ; j'espère que vous ferez de même à mon égard ; il y aura loyauté de [ 38 ]part et d'autre. Au fond, c'est moi qui montre le plus de confiance : je paye ce que vous voulez, et je dépose mes meubles, sans garantie aucune. Vous n'avez pas d'inquiétude à avoir ; tandis que si vous étiez pressé d'argent... simple supposition... »

Rumty ne put s'empêcher de rougir ; mais sa femme, du coin où elle était assise (elle trouvait toujours un coin imposant où elle pût s'asseoir), vint à son secours avec un «par-fai-tement ! » proféré d'un ton grave.

« Enfin, reprit le gentleman, je pourrais, à la rigueur, laisser mon mobilier.

— Fort bien ! répartit gaiement Wilfer ; l'argent et les effets sont à coup sûr la meilleure recommandation.

— La meilleure ? le croyez-vous, Pa ? dit à demi-voix la jeune fille qui se chauffait les pieds, et ne détourna pas les yeux.

— L'une des meilleures, chère enfant.

— Il était si aisé d'y joindre celle d'usage ! » reprit Bella, en rejetant ses cheveux en arrière par un brusque mouvement de tête.

Le gentleman, bien qu'il ne changeât pas d'attitude, l'écoutait avec une attention marquée. Il resta immobile et silencieux pendant que Wilfer allait chercher ce qu'il fallait pour écrire ; immobile et silencieux pendant tout le temps de la rédaction du bail. Quand celui-ci fut terminé, fait en double par Wilfer, qui, pour ce travail, avait pris la pose de ces chérubins attribués à ces prétendus vieux maîtres, dont la personne est douteuse, mais la qualité certaine, il fut signé sous le regard méprisant de Bella, qui servait de témoin ; et le bail porta les noms des parties contractantes :

« R. Wilfer, et John Rokesmith, esquire. »

Bella prit la plume ; c'était maintenant a elle de signer. Mister Rokesmith, debout auprès de la table, où sa main posait toujours, la regardait à la dérobée, mais d'un œil attentif. Il regardait cette jolie taille courbée sur le papier, ce geste de tête qui accompagnait ces mots : « Où faut-il que je signe, Pa ? Ici, dans le coin ? » Il regardait ces beaux cheveux qui jetaient leur ombre sur cette figure coquette ; cette écriture facile, qui pour une femme était d'une main hardie ; puis leurs yeux se rencontrèrent.

« Je vous suis très-obligé, dit-il.

— Et pourquoi ?

— De la peine, que vous avez prise.

— C'était pour mon père, monsieur. »

Il ne restait plus qu'à donner huit souverains, à mettre le bail dans sa poche, à prendre jour pour l'envoi des meubles, et à partir. Mister Rokesmith s'en acquitta aussi gauchement que possible, et fut escorté par Wilfer jusqu'à la porte de la rue. [ 39 ]

Lorsque Rumty, le chandelier a la main, rentra au sein de sa famille, il la trouva fort agitée.

— C'est un voleur, Pa, s'écria la cadette.

— Un assassin, dit Bella ; incapable de vous regarder en face.

— Mes chéries, dit le père, ce gentleman est timide, surtout avec des jeunes filles de votre âge.

— Bah ! s'écria Bella ; qu'est-ce que notre âge peut lui faire ?

— D'abord, nous ne sommes pas du même âge, reprit Lavinia ; laquelle des deux l'a tant effarouché ?

— Cela ne te regarde pas, Lavvy, répondit la grande sœur ; attends quelques années pour faire de pareilles questions. Pa, retenez bien ce que je vais vous dire : il y a entre M. Rokesmith et moi une méfiance, une antipathie d'où il sortira quelque chose.

— Entre M. Rokesmith et moi, répliqua le chérubin-patriarche, il y a, mes très-chères, la recette de huit souverains, d'où il sortira quelque chose pour souper, si cela peut vous être agréable. »

Impossible de tourner la question d'une manière plus heureuse. Il était rare qu'on se régalât dans la maison Wilfer, où, vers dix heures du soir, l'apparition monotone du fromage de Hollande était souvent commentée par un haussement des épaules de Bella. Ce modeste hollandais lui-même semblait avoir conscience de son peu de variété, et ne paraissait en général aux yeux de la famille que le front couvert d'une sueur apologétique.

Après quelques débats sur les mérites respectifs du ris-de-veau, de la côtelette et du homard, ce fut la côtelette de veau qui réunit les suffrages. Mistress Wilfer, comme sacrifice préparatoire au maniement de la poêle, ôta sa fanchon et ses gants d'un air solennel, tandis que son mari allait chercher la viande. Le chérubin ne tarda pas à revenir portant une feuille de choux toute fraîche, où les côtelettes embrassaient modestement une tranche de jambon. Des sons mélodieux s'élevèrent bientôt de la poêle, et parurent servir d'orchestre a la flamme qui dansait dans les deux bouteilles déposées sur la table.

Lavvy mettait le couvert. Quant à Bella, en sa qualité d'ornement de la famille, elle employait ses deux mains à refriser ses papillottes ; et du fond de son fauteuil, le meilleur de la pièce, elle donnait de temps à autre un conseil.

« Que ce soit bien cuit. Ma. Lavinia, mettez la salière droite, et ne soyez pas si gauche, petit souillon. »

Pendant ce temps-là, Wilfer, assis d'avance entre son couteau [ 40 ]et sa fourchette, faisait sonner l'or de mister Rokesmith. De ces huit souverains, il y en avait six qui arrivaient à point nommé pour le propriétaire ; il en fit la remarque ; et les empilant sur la nappe blanche, il se plut à les regarder.

« Je le hais, ce propriétaire, » dit Bella. Mais voyant son père se rembrunir, elle alla s'asseoir auprès de lui, et commença à lui lisser les cheveux avec le manche d'une fourchette. C'était l'habitude de cette enfant gâtée d'arranger sans cesse les cheveux de l'un des membres de sa famille ; peut-être parce que les siens étaient si beaux, et occupaient une si grande place dans son esprit.

« Vous mériteriez bien, dit-elle, d'avoir une maison à vous, pauvre Pa !

— Pas plus qu'un autre, chère enfant.

— Mais moi, reprit Bella en tenant son Pa d'une main par le menton, et de l'autre par la pointe des cheveux, moi, j'en ai plus besoin que personne. Cela m'exaspère de voir notre argent aller à ce monstre qui l'avale, tandis que nous manquons de tout. Et si vous me dites, comme vous voudriez le faire (Pa, je le vois bien, vous en avez envie) que ce n'est pas honnête, pas raisonnable, ce que je dis là, je vous répondrai que c'est bien possible, que c'est même vrai ; mais que c'est le résultat de la pauvreté chez ceux qui l'ont en horreur, et que je l'ai en exécration. Vous êtes très-joli, Pa, avec les cheveux en l'air; pourquoi ne les portez-vous pas comme cela ? Ah ! voici la côtelette ; si elle n'est pas bien rissolée, je n'en mangerai pas ; il faudra m'en couper un morceau, et le faire recuire. »

Néanmoins, comme c'était suffisamment doré, même au goût de Bella, cette jeune lady accepta sa portion sans la renvoyer à la poêle, et prit sa part du contenu des deux bouteilles, dont l'une renfermait de l'ale écossaise, l'autre du rhum. Le parfum de la liqueur, développé dans l'eau bouillante, à laquelle on joignit une écorce de citron, se répandit dans la pièce, et devint tellement concentré aux environs de la grille ardente, que le vent, après avoir bourdonné comme une abeille autour du pot qui coiffait la cheminée, dut se précipiter au loin chargé d'une bouffée délicieuse.

« Père, dit Bella en sirotant son grog, tandis qu'elle chauffait sa délicate cheville, à quoi pensait donc ce vieux mister Harmon, quand il a eu ce caprice qui me rend si ridicule ?

— Je n'en sais rien, chère enfant. Je te l'ai dit nombre de fois depuis que le testament est connu : je ne crois pas avoir échangé cent paroles avec ce gentleman. S'il avait l'intention de nous surprendre, il a bien réussi ; car assurément rien ne m'a plus étonné. [ 41 ]

— Je n'étais pourtant pas de bonne humeur la première fois qu'il m'a vue, dites-vous ?

— Tu criais de toutes tes forces en frappant de ton petit pied ; tu te jetais dans mes jambes, tenant à la main ton petit chapeau que tu avais ôté pour mieux t'accrocher à moi, dit le père, à qui ce souvenir rendait le grog bien meilleur. C'était un dimanche matin, poursuivit-il ; nous étions sortis tous les deux ; tu te fâchais parce que je ne suivais pas le chemin que tu voulais prendre. Mister Harmon, qui était assis près de là, s'est alors écrié. Oh ! la charmante enfant ! la charmante petite fille ! elle promet ! et c'était vrai, chère Bella.

— Puis il a demandé mon nom ?

— Oui, ma chère, ainsi que le mien. Le dimanche, quand nous allions de ce côté-là, nous le retrouvions à la même place, et... voilà tout. »

Wilfer pouvait en dire autant de son grog ; il insinua délicatement que son verre était vide en se le retournant au-dessus du nez et de la lèvre supérieure, tandis qu'il rejetait la tête en arrière. C'eût été de la part de sa digne épouse un acte charitable que de l'engager à le remplir ; mais au lieu de cela cette héroïne suggéra d'un ton bref qu'il était temps d'aller se coucher. Les bouteilles disparurent, et la noble épouse se retira, escortée du Chérubin, comme une sainte dans un tableau de piété, ou comme une rigide matrone dans une allégorie.

« Demain à cette heure-ci, dit Lavinia quand les deux sœurs furent dans leur chambre, nous aurons mister Rokesmith, et nous pourrons nous attendre à avoir la gorge coupée.

— Ce n'est pas une raison pour te placer devant moi, répondit Bella. Voilà ce que c'est que d'être pauvre ! Se figure-t-on une jeune fille dont les cheveux sont réellement très-beaux, obligée de mettre ses papillotes à la lueur d'une chandelle borgne, devant un miroir de quelques pouces.

— C'est pourtant avec cela que tu as captivé Georges, dit Lavinia.

—Petite sotte ! Captiver Georges ! Attendez, pour parler de cela, que vous soyez en âge de captiver les gens, suivant votre noble expression.

— Il est possible que j'y sois déjà, murmura Lavvy en hochant la tête.

— Que dites-vous ? demanda Bella avec aigreur.

Lavvy refusa de répondre ; et tout en se coiffant, Bella retomba peu à peu dans son monologue sur les ennuis de la pauvreté: « Rien à se mettre sur le corps ; pas une robe ou un chapeau quand on veut sortir ; pas un meuble décent ; une affreuse boîte [ 42 ]à peignes au lieu d'une toilette commode ; enfin obligés de prendre un locataire suspect. »

Elle appuya sur ce dernier grief, qui semblait résumer tous les autres ; elle l'aurait fait peut-être avec plus d'énergie si elle avait su combien ce locataire ressemblait à M. Jules Handford ; car il est certain que si ce dernier avait un frère jumeau, ce ne pouvait être que M. Rokesmith.

[modifier] I - 5 

Boffins Bower



[ 42 ]Un homme à jambe de bois, le pied dans un panier quand venait l'hiver, s'asseyait, depuis des années, au coin d'une rue située aux environs de Cavendish-Square, et gagnait sa vie de la manière suivante : chaque matin, sur les huit heures, on le voyait arriver chargé d'un tabouret, d'un chevalet à habits, d'une couple de tréteaux, d'une planche, d'un parapluie et d'un panier ; le tout réuni par des courroies.

Les tréteaux et la planche se transformaient en comptoir, le panier fournissait les petits lots de fruits et de friandises que la Jambe de Bois espérait vendre, puis devenait une chancelière ; le chevalet déployé supportait des chansons d'un demi-penny, et formait un paravent. Enfin l'escabeau était planté au milieu de la boutique, et notre homme s'y installait jusqu'au soir, ayant pour dossier la colonne du réverbère. Il était là par tous les temps ; quand il pleuvait, il ouvrait son parapluie et en abritait ses marchandises, mais nullement sa personne. Quand il faisait sec, il repliait cet objet fané, l'attachait avec une corde, et le couchait sur les tréteaux, où il avait l'air d'une laitue malsaine, qui avait perdu en couleur et en fermeté ce qu'elle avait gagné en dimension.

Notre homme avait fini par établir ses droits à la place où nous le voyons installé, et peu à peu la prescription s'était acquise. Jamais il n'avait reculé d'un pouce ; mais tout d'abord il s'était prudemment éloigné de la façade, et avait choisi le coin d'en bas de l'un des murs latéraux. Un coin affreux, glacial en hiver, poudreux en été, désagréable par le meilleur des temps. Des brins de paille, des papiers vagabonds y tourbillonnaient, alors qu'il n'y [ 43 ]avait pas de vent dans la grande rue ; et la charrette de l'arroseur, comme si elle avait été ivre ou myope, tournait là en cahotant, et rendait ce coin fangeux quand toute la ville était propre.

Sur le devant de la boutique pendait un écriteau qui ressemblait à une crémaillère, et portait cette inscription tracée de la main de l'étalagiste :

messages accomplis
avec fi
délité auprès
de ladies et de gentlemen
je suis
votre très-humble servr.
Silas Wegg.

Bien qu'il ne lui arrivât pas six fois par an d'être chargé d'un message, et que ce fût toujours pour le compte d'un domestique, Silas avait fini par se croire commissionnaire patenté des gentlemen du coin. Non-seulement il se l'était persuadé, mais il s'imaginait qu'il faisait partie de la maison ; en cette qualité, il lui rendait foi et hommage, et se croyait tenu de prendre part à ses moindres affaires. Jamais il n'en parlait qu'en disant notre maison, et il prétendait savoir tout ce qui la concernait. Sa science, néanmoins, était purement spéculative ; au point qu'il en était réduit à gratifier les habitants de ladite demeure de noms pris au hasard, tels que: miss Elisabeth, maître Georges, tante Jeanne, oncle Parker. Toutes ces désignations étaient fausses ; la dernière surtout ; et c'était à elle naturellement que notre homme tenait davantage.

L'édifice lui-même n'exerçait pas moins son esprit que les affaires de ceux qui l'habitaient. Il n'y avait jamais pénétré ; pas seulement de la longueur du tuyau noir et gras qui, se traînant sur la porte de service, se dirigeait vers un passage humide, et ressemblait à une sangsue admirablement prise. Cela n'empêchait pas Silas de se figurer l'intérieur du bâtiment et de le distribuer à sa manière.

C'était une grande maison, percée d'une quantité de sombres fenêtres ; maison fuligineuse, suivie de communs obscurs et de vastes cours désertes. Il en avait coûté mille peines au commissionnaire pour établir ce qu'elle devait être d'après cet extérieur ; mais il y était parvenu à son entière satisfaction, et il avait la certitude qu'il s'y reconnaîtrait les yeux fermés depuis le grenier, qui s'étendait sous la toiture aiguë, jusqu'aux deux éteignoirs de fer, placés devant l'entrée principale où ils semblaient [ 44 ]prier les vivants qui se présentaient à la porte, d'être assez bons pour les en arracher.

De tous les étaux improductifs de Londres, l'étal de Wegg était certes le plus misérable. Vous aviez mal dans les mâchoires rien qu'en voyant ses pommes ; mal à l'estomac en regardant ses oranges, et mal aux dents à la simple vue de ses noix. Il avait toujours de ces dernières un affreux petit monceau, couronné d'une petite mesure en bois sans capacité visible, et qui passait pour représenter le penny-worth[1], consacré par la Grande Charte.

Cela tenait-il au vent d'est (le coin donnait en pleine bise) ? cela tenait-il à autre chose ? mais l'étal, l'étalage et l'étalagiste étaient complètement desséchés. Wegg en était noueux et racorni ; ses traits, découpés dans une matière inflexible, avaient le jeu d'une crécelle de watchman. Quand il riait, certaines secousses étaient produites, et la crécelle partait. Bref, un homme tellement ligneux que sa jambe de bois paraissait lui avoir poussé naturellement ; et qu'on s'attendait, pour peu qu'on fût imaginatif, à lui voir compléter la paire avant la chute des feuilles.

À cette qualité, mister Wegg joignait celle d'être observateur, ou, comme il le disait lui-même, d'avoir un œil auquel rien n'échappait. De son escabeau, adossé a la colonne, il saluait les passants habituels, et se piquait d'adresser à chacun le salut qui devait lui appartenir. Ainsi, pour le recteur, la déférence laïque se nuançait d'une teinte de méditation dominicale. Au médecin, il faisait un salut confidentiel, mêlé du respect que lui inspirait un gentleman connaissant les mystères de son organisation.

Devant les gens de qualité il s'humiliait avec délices ; et pour l'oncle Parker, officier d'un haut grade (telle était sa croyance), il saluait militairement, la main droite à côté du chapeau ; ce dont le vieux gentleman à l'œil irascible, au visage enflammé, à la taille roide, boutonnée jusqu'au menton, ne s'apercevait que d'une manière imparfaite.

De tous les objets qui entouraient Silas Wegg, la seule chose qui ne fût pas desséchée était son pain d'épice. Un jour qu'un malheureux enfant venait d'acheter la cage gluante, et le cheval horriblement détrempé, qui faisaient les frais de l'étalage, Silas avait pris sous son tabouret une boite de fer-blanc d'où il allait tirer de nouvelles épreuves de ces affreux spécimens, lorsqu'il s'arrêta en se disant à lui-même: « Tiens ! le voilà revenu. »

Ces paroles s'appliquaient à un homme d'un âge mûr, aux [ 45 ]épaules rondes et larges, en habits de deuil, sous un paletot purée de pois, et qui, marchant de côté, d'un pas comique et trottinant, se dirigeait vers l'étalagiste.

Ce bonhomme avait un gros bâton, de gros souliers, de grosses guêtres, et les gros gants d'un faiseur de haies. Costume et physique tenaient du rhinocéros : d'énormes plis aux joues, au front, aux paupières, aux oreilles et aux lèvres ; mais des prunelles grises très-brillantes, d'une curiosité enfantine, et surmontées de sourcils ébouriffés sous un chapeau à larges bords ; en somme, un étrange personnage.

« Vous voilà revenu, reprit Silas Wegg d'un air méditatif. Qui êtes-vous donc ? habitez-vous le quartier ? êtes-vous en fonds, ou serait-ce gaspiller un salut que de vous l'accorder ? Allons ! je spécule : un salut sur votre tête. »

Et mister Wegg ayant replacé la boîte sous l'escabeau, salua le bonhomme tout en arrangeant son trébuchet de pain d'épice à l'intention d'un bambin voué au malheur.

« B'jour, monsieur ; b'jour, b'jour, » dit l'inconnu en réponse à la politesse de Wegg.

Il m'appelle monsieur, pensa l'étalagiste ; il n'est pas ce que je croyais ; c'est un salut que je perds.

« B'jour, b'jour, b'jour, reprit l'étrange personnage.

— Paraît brave homme tout de même, se dit mister Wegg ; et il ajouta :

— Bonjour, monsieur.

— Vous me remettez donc ? demanda l'autre d'une voix bourrue, bien que de très-bonne humeur, et en se plaçant de côté, devant la planche de l'étal.

— Voilà plusieurs fois depuis une quinzaine que vous passez devant notre maison, répondit l'étalagiste.

— Notre maison ! voulez-vous dire ?...

— Oui, affirma Silas en réponse à l'inconnu, dont le gros index montrait la muraille du coin.

— Oh ! poursuivit le bonhomme d'un ton de curiosité, en passant à gauche son bâton noueux qu'il porta comme un enfant ; et combien gagnez-vous par mois ?

— Rien de fixe ; on me paye à la course, répondit Silas d'un ton bref.

— Ah ! rien de fixe. B'jour, b'jour.

— Un peu toqué, le vieux drôle ! » pensa le commissionnaire, tandis que l'inconnu s'éloignait.

Mais l'instant d'après le bonhomme était de retour, et lui jetait ces paroles :

« Comment avez-vous perdu la jambe ? [ 46 ]

— Par accident, répondit l'invalide, qui reçut aigrement cette personnalité.

— Cela vous plaît-il d'avoir une jambe de bois ?

— Oui ; je n'y ai pas encore eu trop chaud, répliqua Silas, exaspéré par cette question bizarre.

— Pas encore eu trop chaud ! répéta le bonhomme à son gourdin, qu'il pressa contre son cœur. Pas encore... Ah ! ah ! ah !... pas encore eu trop chaud ! Connaissez-vous le nom de Boffin ?

— Non, répondit Wegg, avec une raideur croissante.

— Vous plaît-il ?

— Non, continua mister Wegg, approchant du désespoir.

— Et pourquoi ne l'aimez-vous pas ?

— Je n'en sais rien, dit Wegg, arrivant à la frénésie ; mais je ne l'aime pas du tout.

— Eh bien ! reprit l'inconnu en souriant, je vais vous dire quelque chose qui vous en donnera du regret : Boffin est mon nom.

— Je ne peux pas l'empêcher, répliqua Wegg, dont la mauvaise humeur impliquait cette addition blessante : et je le pourrais, que je ne m'en soucierais pas.

— Voyons, reprit l'autre, qui souriait toujours ; vous avez encore une chance : aimez-vous Nicodème ? Réfléchissez, ne vous pressez pas ; Nicodème, Nick ou Noddy ?

— Ce n'est pas un nom, monsieur, dit Wegg, en s'asseyant d'un air résigné, où la franchise s'alliait à la mélancolie, ce n'est pas un nom que je voudrais me voir donner par aucune des personnes que je respecte ; mais il y a des gens qui n'y trouvent point à redire ; j'ignore pourquoi, répondit-il d'avance.

— Nicodème, reprit le bonhomme, c'est comme cela qu'on m'appelle ; Nicodème, Nick, ou Noddy Boffin. Et vous, comment vous appelle-t-on ?

— Silas Wegg, répondit le commissionnaire ; et, pour se prémunir contre une nouvelle question, il ajouta : Je n'ai jamais su pourquoi on me nommait Silas, et pas davantage pourquoi on m'appelait Wegg.

— Eh bien ! Silas, reprit Boffin en serrant son gourdin de plus en plus fort, j'ai une proposition à vous faire. Vous rappelez-vous la première fois que [je] vous ai vu ? »

Silas Wegg arrêta sur le brave homme un regard méditatif, et sa nature ligneuse s'amollit en pressentant quelque bénef.

« Laissez-moi réfléchir, dit-il. Je n'en suis pas bien sûr ; et pourtant rien ne m'échappe. N'était-ce pas un lundi matin ? Au moment où le garçon boucher, qui venait prendre les ordres de [ 47 ]la maison, m'achetait une ballade, et où je lui apprenais l'air, qu'il ne connaissait pas !

— Justement, Wegg, justement. Mais le garçon n'a pas pris qu'une ballade.

— Non, monsieur ; il en acheta plusieurs, et, voulant faire un bon choix, il me pria de lui donner mon avis. Alors nous avons parcouru toute la collection. Je me rappelle à merveille, il était là, moi aussi ; vous, monsieur Boffin, à la place où vous êtes, avec le même bâton sous le même bras, et nous tournant le même dos. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute, continua mister Wegg, qui du regard fit le tour de Nick Boffin, et appuya sur cette coïncidence remarquable : le même dos, absolument !

— Et pendant ce temps-là, qu'est-ce que je faisais, Silas Wegg ?

— Autant que je puis en juger, monsieur, vous regardiez les passants.

— Non, Wegg, non ; j'écoutais.

— Vraiment ? dit Silas, d'un air de doute.

— Pas de mal à cela, Wegg ; j'écoutais ce que vous chantiez ; ce n'est pas dans la rue qu'on chante des secrets à un garçon quelconque.

— Cela ne m'était jamais arrivé, répliqua froidement Silas ; mais qui peut dire : je ne ferai pas telle chose un jour ou l'autre ?

(Ceci, pour ne laisser perdre aucun des avantages qu'il pouvait tirer de l'aveu du bonhomme).

— Je vous écoutais donc, reprit Nick Boffin, et... Vous n'auriez pas un second tabouret, par hasard ? J'ai l'haleine un peu courte.

— Pas d'autre que celui-ci, répondit Wegg en se levant ; mais prenez-le, c'est pour moi un plaisir d'être debout.

— Seigneur ! s'écria Boffin en s'asseyant d'un air de vive jouissance. Vous avez là une place très-agréable, reprit-il en caressant son gourdin. Charmant endroit ! abrité par ces chansons, protégé de tous côtés ; mais c'est parfait !

— Si je ne me trompe, insinua délicatement l'étalagiste, qui, une main sur le comptoir, se penchait vers le discoureur, vous aviez une proposition à me faire.

— Justement j'y arrivais. Je vous disais comme quoi je vous avais écouté ce lundi matin, et j'ajouterai, avec une admiration respectueuse. Je me disais : Voilà un homme à jambe de bois, un littérateur...

— Pas... précisément, interrompit Wegg.

— Mais vous savez le nom de toutes ces ballades, vous en [ 48 ]connaissez les airs ; s'il vous plaît d'en lire ou d'en chanter quelqu'une, vous n'avez qu'à chausser vos lunettes et vous voilà parti ; ne dites pas non, je vous ai vu.

— Certainement, répondit Wegg en affirmant de la tête ; et dans ce cas, va pour littérateur.

— Je disais donc : voilà une jambe de bois à qui tout l'imprimé est ouvert. Boffin s'inclina et décrivit un arc aussi étendu que le permit la longueur de son bras ; — tout l'imprimé ouvert ! Est-ce vrai, oui ou non ?

— Très-vrai, admit Silas d'un air modeste ; je ne crois pas qu'il y ait une seule page imprimée en anglais dont je ne puisse avoir raison.

— Sur-le-champ ? dit Boffin.

— Sur-le-champ.

— Je m'en doutais ! Eh bien ! voici un homme qui n'a pas de jambe de bois, et pour qui l'imprimé est lettre close.

— Vraiment ? retourna Silas, qui grandissait à ses propres yeux. Éducation négligée.

— Né-gli-gée ! répéta le bonhomme ; le mot n'est pas assez fort. Cependant, si vous me montriez un B, je pourrais vous en faire accroire, et vous répondre que cela veut dire Boffin.

— C'est quelque chose, répliqua Wegg d'un ton encourageant.

— Un peu plus que rien ; mais pas beaucoup, reprit le brave homme.

— Peut-être insuffisant pour qui aime à s'instruire, confessa mister Wegg.

— Eh bien donc ! je suis retiré des affaires, moi et ma femme, Henerietty Boffin (son père s'appelait Hénery, sa mère avait nom Hetty ; en les rejoignant... vous comprenez). Retirés des affaires, nous vivons de nos rentes, par suite d'un héritage que nous a laissé le patron. Il est trop tard pour que je me mette à ressasser l'alphabet ; me voilà un vieux matou, et je veux en prendre à mon aise. Pourtant il me faut de la lecture ; cela me manque ; un peu d'une fière histoire, dans un beau livre tout doré ; avide comme le cortège du lord-maire (c'était splendide qu'il voulait dire, mais l'association des idées l'égarait). Je me rends à ce qui vous concerne, et vais y arriver tout à l'heure. Comment avoir ce brin de lecture ? je vous le demande. »

Le bâton du bonhomme alla heurter la poitrine de l'invalide.

— Comment l'aurai-je, Silas Wegg ? En payant un homme capable, qui viendra chez moi ; tant par heure : mettons deux pence. [ 49 ]

— Hum ! très-flatté, monsieur, répondit Silas, qui commençait à s'envisager sous un nouveau jour. C'est là votre proposition ?

— Oui, dit Boffin ; vous convient-elle ?

— Je réfléchirai, monsieur.

— Voyons, reprit généreusement le bonhomme, je n'y regarderai pas quand il s'agit d'un littérateur à jambe de bois. Ce n'est pas un demi-penny, vous sentez bien, qui doit nous diviser. Vous choisirez votre heure après la journée faite. Nous demeurons sur le chemin de Maiden-lane, un peu en dehors d'Holloway. Quand les affaires sont terminées, vous prenez au nord-ouest, vous allez tout droit, et vous y êtes. Deux pence et un demi-penny l'heure, continua Boffin en tirant de sa poche un morceau de craie, et en se levant pour opérer sur l'escabeau. Deux grandes barres et une courte, dit-il, font deux pence et un demi-penny ; deux courtes font un, et deux fois deux longues font quatre, plus une longue font cinq. Six soirées par semaine, à cinq longues par soirée... Total général, trente pence, une demi-couronne, c'est un compte rond. »

Après avoir montré à Wegg ce total rémunérateur, Boffin le barbouilla de son gant mouillé, et se reposa sur ses débris.

« Une demi-couronne, dit Wegg d'un air pensif ; une demi-couronne, ce n'est pas beaucoup.

— Par semaine, ajouta Boffin.

— Je le sais ; mais il y a la fatigue intellectuelle. Avez-vous songé à la poésie ? demanda Wegg, toujours méditatif.

— Serait-ce plus cher ? reprit Boffin.

— Plus cher, répondit l'autre. Quand on a tous les soirs à brasser de la poésie, on doit en conscience être dédommagé de l'affaiblissement qui en résulte pour le cerveau.

— Je n'y avais pas songé, répliqua le brave homme ; si ce n'est que de temps à autre, vous pourriez être en humeur de nous régaler d'une chanson, missis Boffin et moi. Alors, en effet, nous aurions de la poésie.

— Je vous comprends, répondit Wegg ; mais n'étant pas musicien de profession, il me répugnerait de m'engager en cette qualité. Lorsqu'il m'arrivera de tomber dans la poésie, je vous prierai de n'y voir qu'une chose tout amicale. »

Boffin, dont les yeux étincelèrent, pressa la main de Silas avec chaleur. C'était plus, dit-il, qu'il n'aurait espéré. Il en était reconnaissant, et demanda, sans cacher son inquiétude, si mister Wegg acceptait ses conditions.

L'étalagiste, qui avait fait naître cette anxiété par sa froideur, et qui commençait à comprendre son homme, répliqua d'un air désintéressé : [ 50 ]

« Jamais je ne marchande, monsieur Boffin.

— J'en étais sûr, cria celui-ci avec admiration.

— Non, monsieur, jamais je n'ai marchandé, et je ne le ferai jamais. Je vous dirai donc franc et net : mettez le double, et l'affaire est conclue. »

Nick Boffin parut surpris de la conclusion ; cependant il répondit :

« Vous connaissez mieux que moi la valeur de ces choses-là. »

Puis donnant à Silas une nouvelle poignée de main, il lui demanda s'il pouvait venir le soir même.

« Je n'y vois pas de difficulté, répliqua l'étalagiste avec autant d'indifférence que le bonhomme témoignait d'empressement. Vous avez l'objet indispensable, je veux dire un livre, monsieur ?

— Acheté à une vente, dit Boffin ; huit volumes, couverture rouge et or, ruban bleu dans chacun pour marquer où l'on s'arrête. Vous connaissez ce livre-là ?

— Quel est son nom ? demanda Wegg.

— Je croyais, répondit l'autre un peu désappointé, que vous l'auriez reconnu tout de suite. Il s'appelle Décadence et chute de l'empire prussien. »

C'était avec précaution et lenteur que Boffin avait marché sur ce titre épineux.

« Parfait ! dit Silas d'un air capable.

— Vous le connaissez ?

— Il y a longtemps que je ne l'ai parcouru ; j'avais autre chose à faire, répondit Wegg ; mais Décadence et chute de l'empire prussien ! je n'étais pas plus haut que votre canne, monsieur, que c'était pour moi une vieille connaissance. Depuis lors, mon pauvre frère a quitté sa famille pour entrer dans l'armée, comme le dit la ballade qui fut composée à cette occasion :


Près de la porte du collége,
Mister Boffin,
Une jeune fille déployait
Son écharpe d'un blanc de neige,
Mister Boffin,
Qu'agitée par la brise, de loin mon frère aîné voyait.
Pour lui, elle offrait une prière,
Mister Boffin ;
Une prière que lui n'entendait pas ;
Et s'arrêtant, mon pauvre frère,
Mister Boffin,
Appuyé sur son sabre, essuya
Les pleurs qui mouillaient sa paupière

[ 51 ]

Très-ému de cette petite scène de famille et de la promptitude que Wegg avait mise à lui forger cette poésie, le bonhomme serra la main du ligneux compère, et lui demanda son heure ; ce fut pour huit heures du soir.

« L'endroit que j'habite s'appelle Boffin's Bower (le séjour de Boffin). C'est ma femme qui l'a nommé comme cela depuis que la maison est à nous. Lorsque vous aurez fait un mille, un mille et quart sur Maiden-lane, si vous ne trouvez personne à qui ce nom-là soit connu, vous demanderez la Prison d'Harmonie ; tout le monde vous l'indiquera. Je vous attendrai avec joie, Silas, ajouta Boffin en lui frappant sur l'épaule. Je n'aurai ni repos ni patience jusqu'à ce que vous arriviez. Songez donc ! dit-il avec enthousiasme, l'imprimé qui n'aura plus de mystère ! Ce soir, un littérateur à jambe de bois, — il jeta un regard d'admiration sur cet ornement,— viendra m'ouvrir une nouvelle existence ! Votre main encore, Wegg. B'jour, b'jour, b'jour ! »

Resté seul à son étal, mister Wegg rentra derrière son paravent ; il tira de sa poche un petit mouchoir décrassé à regret, et se tint par le nez d'un air rêveur. Toujours saisi par cet organe, il suivit du regard mister Boffin, qui descendait la rue. Une profonde gravité siégeait sur la figure du commissionnaire ; car s'il trouvait que le bonhomme était d'une simplicité rare, s'il pensait en même temps que l'affaire était bonne, et pouvait produire des bénéfices incalculables, il n'admettait pas que son nouvel emploi fût en dehors de ses moyens, ou présentât le plus léger ridicule. Mister Wegg aurait même cherché querelle à celui qui aurait contesté sa profonde connaissance desdits volumes sur la chute de l'empire prussien. S'il était d'une gravité insolite, prodigieuse, incommensurable, ce n'était donc pas qu'il doutât de son savoir ; mais parce qu'il sentait nécessaire d'inculquer aux autres la foi qu'il avait en son propre mérite. Sous ce rapport, il appartenait à la nombreuse catégorie de ces imposteurs qui ne sont pas moins résolus à garder les apparences envers eux-mêmes que vis-à-vis de leurs voisins.

En même temps une certaine fierté s'emparait de Silas Wegg : le sentiment d'un être appelé aux fonctions de dévoileur de mystères, et qui a conscience de sa supériorité. Ce ne fut pas toutefois à la grandeur, mais à la petitesse commerciale que le porta ce nouveau sentiment ; car s'il avait été possible à l'étroite mesure de contenir un peu moins de noix, ce phénomène se serait produit le jour même. Enfin, la nuit arriva, et lorsque de ses yeux voilés elle contempla mister Wegg arpentant le chemin qui conduisait chez Boffin, elle put le voir dans toute la joie du triomphe. [ 52 ]

De même que le château de la belle Rosemonde, Boffin's Bower était difficile à trouver. Mister Wegg, parvenu à l'endroit indiqué l'avait déjà demandé cinq ou six fois, lorsque le nom d'Harmonie lui revint à la mémoire. Il n'en fallut pas davantage pour qu'un changement immédiat s'opérât dans l'esprit d'un gentleman, et dans celui d'un âne que la première question de Wegg avait embarrassés.

« Ah ! s'écria l'homme en agitant la carotte avec laquelle, en guise de fouet, il conduisait l'âne qui traînait sa petite voiture. Ah ! c'est la demeure du vieil Harmon ! Pourquoi ne pas le dire tout de suite ? Nous allons justement par là. Sautez-vous dans le tombereau ? »

Le littérateur voulut bien accepter.

« Maintenant, reprit l'autre en appelant l'attention du voyageur sur la troisième personne qui les accompagnait, maintenant, regardez les oreilles d'Édouard ; répétez le nom que vous avez dit tout à l'heure ; dites-le tout bas.

— Boffin's Bower, murmura Wegg.

— Allons, Édouard! (regardez bien ses oreilles) ; vite ! à Boffin's Bower ! »

Édouard, les oreilles sur le cou, resta immobile.

— Maintenant, Édouard (regardez bien ses oreilles) ; chez le vieil Harmon ! allons vite ! »

L'âne redressa les oreilles, et partit d'un trot si rapide que la conversation de M. Wegg fut lancée au dehors complètement disloquée.

« Est-ce que vrai-ai-ment c'était une pri-i-son ? demanda-t-il en se cramponnant au bord du tombereau.

— Pas positivement, répondit l'autre ; cependant vous n'auriez pas voulu y être enfermé, ni moi non plus. On la nommait comme ça parce que le père Harmon y vivait tout seul.

— Et pourquoi l'avoir appelée Ha-ar-monie ? continua Wegg.

— Parce que le bonhomme ne s'accordait avec personne ; puis ça fait une pointe : Harmon, Harmonie, vous comprenez.

— Connaissez-vous mis-ter Boffin ?

— Un peu ! Qu'est-ce qui ne le connaît pas ? Mon âne le connaît bien. (Regardez ses oreilles) : Noddy Boffin, Édouard ! »

L'effet produit fut alarmant: disparition de la tête de l'âne et des sabots de derrière à une hauteur considérable, suivie d'un tel redoublement de vitesse et de cahots que mister Wegg employa toute son attention à ne pas tomber du véhicule, et renonça au désir de savoir s'il fallait envisager ce résultat comme un hommage ou comme une insulte au nom de Boffin.

Édouard s'arrêta bientôt devant un portail ; et sans perdre de [ 53 ]temps, mister Wegg se laissa glisser par le fond du tombereau. Dès que l'invalide eut abordé, le conducteur s'écria en agitant sa carotte :

« Allons souper, Édouard. »

Et les sabots de derrière, le conducteur, la charrette et l'âne parurent s'envoler comme dans une apothéose.

Poussant la porte entr'ouverte, mister Wegg aperçut un enclos où s'élevaient des monticules obscurs, se découpant sur le ciel, et où la lune permettait de voir un chemin frayé entre deux lignes de tessons, enchâssés dans les cendres. Une forme blanche descendait ce petit chemin. C'était Boffin en déshabillé d'étude (pantalon et blouse de toile), afin de se livrer plus à l'aise au travail intellectuel. Il accueillit le littérateur de la façon la plus cordiale, l'introduisit dans le Bower, et le présenta à son épouse : une femme grasse, ayant la figure rubiconde, l'air joyeux ; et qui, à la consternation de mister Wegg, était parée d'une robe de satin noir, et d'un grand chapeau de velours, décoré de plumes.

« Missis Boffin, mon cher Silas, raffole de la toilette, dit le brave homme: il faut avouer qu'elle a si bon air, qu'elle lui fait vraiment honneur. Quant à moi, je ne suis pas aussi fashionable ; cela viendra peut-être un jour. Henrietty, ma vieille, c'est le gentleman qui va nous lire la décadence et la chute des Prussiens.

— Grand bien vous fasse, » répondit missis Boffin.

Rien de plus étrange que la pièce où ils étaient alors. Autant que Silas Wegg pouvait en juger, c'était avec la salle d'une riche taverne qu'elle offrait le plus de ressemblance. Deux tables, chacune avec son banc, occupaient les deux côtés de la cheminée. Sur l'une d'elles étaient les huit volumes, mis à plat, et rangés en ligne comme une batterie électrique. Sur la seconde table, certaines bouteilles de forme trapue, enveloppées de jonc, et d'un aspect attrayant, semblaient se mettre sur la pointe des pieds pour regarder mister Wegg, dont les séparait une rangée de verres et un large sucrier. Dans le coin du feu ronflait une bouilloire. Un chat dormait devant la grille. Vis-à-vis de la cheminée, entre les deux bancs, étaient un canapé, un coussin et une table consacrés à missis Boffin.

De couleur éclatante, et de formes luxueuses, ces derniers meubles, qui avaient coûté fort cher, faisaient une étrange figure à côté des bancs de bois, et sous la flamme du gaz qui pendait au plafond. Un tapis à fleurs se déployait sur le carreau, mais n'arrivait pas jusqu'au foyer. Sa brillante végétation finissait brusquement au coussin de missis Boffin, et cédait la place aune couche de sable et de sciure de bois. [ 54 ]

Mister Wegg observa d'un œil admirateur que si la partie de la salle où s'épanouissait ce magnifique tapis avait pour décoration des ornements creux, tels que des fruits en cire et des oiseaux empaillés, protégés par des globes de verre, il y avait de l'autre côté du territoire des tablettes compensatrices, chargées de provisions, où s'apercevaient, entre autres choses solides, une moitié de pâté froid et la meilleure portion d'un superbe aloyau.

La salle était basse, mais néanmoins spacieuse ; et les cadres massifs des antiques fenêtres, l'épaisseur et la coupe des soliveaux annonçaient que la maison avait eu quelque importance à l'époque où elle se trouvait dans les champs.

« Tout cela vous plaît-il, Wegg ! demanda Boffin avec sa brusquerie ordinaire.

— Je l'admire énormément, répondit le littérateur; un coin du feu spécialement confortable.

— En comprenez-vous la disposition, Wegg.

— Mais, oui ; l'ensemble..., commença lentement Silas d'un air capable, et la tête de côté, ainsi que débutent les réponses évasives.

— Vous ne comprenez pas du tout ; il faut que je vous explique, interrompit le bonhomme. Ces arrangements ont été faits par moi, d'accord avec missis Boffin ; elle raffole de tout ce qui est fashionable ; moi pas, quant à présent. Je m'en tiens au confort, et au confort dont je suis capable de jouir. Cela étant, à quoi bon nous disputer ? Il n'y a jamais eu un mot entre nous avant de posséder le Bower ; faut-il nous quereller parce que la maison nous appartient ? Conséquemment nous avons partagé la salle ; missis Boffin dispose de sa moitié comme elle l'entend ; j'arrange la mienne à ma guise. Il en résulte que nous avons à la fois le plaisir de la mode, du confort et de la bonne compagnie (je ne vivrais pas, sans missis Boffin). Si, peu à peu, je deviens fashionable, le tapis avancera dons la même mesure. Si plus tard missis Boffin a moins de goût pour la mode, le tapis reculera d'autant. Si nous conservons les mêmes idées, nous resterons comme nous sommes ; et embrassons-nous, la vieille ! »

Missis Boffin qui, toujours souriante, avait quitté sa région fleurie, et passé son bras dodu sous celui du bonhomme, accorda volontiers l'embrassade. La fashion, sous la forme du chapeau de velours, essaya de l'en empêcher ; mais elle succomba dans l'effort et fut écrasée à bon droit.

« Maintenant, Silas Wegg, reprit Boffin en s'essuyant la bouche d'un air satisfait, vous commencez à nous connaître. Quant au Bower, qui est un lieu charmant, vous l'apprécierez plus tard. C'est un de ces endroits, voyez-vous, dont les mérites se découvrent [ 55 ]peu à peu, un nouveau tous les jours. Il y a, pour gravir chacun des tas, une allée en colimaçon d'où l'on aperçoit la cour sous toutes sortes d'aspects. Arrivé au faîte, vous découvrez tout le voisinage : une vue qui est sans pareille. Vous avez d'abord l'établissement de défunt le père de missis Boffin (magasin de vivres pour les chiens). Le regard y plonge, c'est comme si on y était. Sur le grand mont il y a un belvédère entouré de persiennes, et ce ne sera pas ma faute si, en été, il ne vous arrive pas de nous lire plus d'un volume à cette place agréable, et de nous y forger un peu de poésie. Maintenant, que prenez-vous, quand vous faites la lecture ?

— Merci de votre attention, répondit le littérateur, en homme habitué à lire en public ; généralement je bois du gin mouillé d'un peu d'eau.

— Pour vous humecter la gorge, n'est-ce pas ? demanda Boffin avec un sérieux plein d'innocence.

— Non, répliqua froidement le lecteur ; ce n'est pas ainsi que je décrirais la chose ; c'est plutôt pour adoucir ; oui, c'est le mot, pour adoucir. »

La roideur et la suffisance du rusé compère croissaient en proportion du ravissement de sa victime. Les rêves qui lui traversaient l'esprit, les moyens qu'il songeait à employer pour tirer de sa position tous les bénéfices possibles ne troublaient pas cette idée naturelle aux filous de son espèce, et prépondérante chez lui, qu'avant tout il fallait se faire valoir.

La mode de missis Boffin, en divinité moins impérieuse que l'idole habituelle des fashionables, ne lui défendait pas de préparer le breuvage de son hôte, et de demander à ce dernier s'il l'avait trouvé bon.

Sur la réponse gracieuse du lettré, qui s'installa sur son banc, Nick Boffin, dont la joie sortait par les yeux, prit sur le banc d'en face la pose d'un auditeur.

« Désolé de ne pas vous offrir une pipe, cher Wegg, dit-il en bourrant la sienne ; mais il vous serait impossible de faire les deux choses à la fois. Ah ! j'oubliais de vous dire ! Le soir, en arrivant, jetez un coup d'œil sur la planche ; et s'il y a là un morceau qui vous convienne, dites-le-nous sans façon. »

Wegg, qui allait mettre ses lunettes, les replia aussitôt, et répondit avec enjouement :

« Vous lisez dans ma pensée, mister Boffin ! Je ne sais pas si je me trompe, mais je crois apercevoir un pâté... non, c'est une erreur.

— Pas du tout, Wegg, répliqua Boffin en jetant sur les volumes un coup d'œil plein de regrets. [ 56 ]

— Ai-je perdu l'odorat, ou serait-ce un pâté aux pommes ? demanda Wegg.

— Non, dit Boffin, c'est un pâté de veau et de jambon.

—- Vraiment ! s'écria Wegg ; c'est bien le roi des pâtés, ajouta-t-il en hochant la tête d'un air ému.

— Un petit morceau, Wegg ?

— Merci, mister Boffin, merci ; puisque vous le désirez, j'accepte. Je ne le ferais pas ailleurs, en pareille circonstance ; mais chez vous !... Encore un peu de gelée ; rien n'adoucit mieux l'organe, surtout quand c'est un peu salé, ce qui arrive toujours lorsqu'il y a du jambon. »

Le pâté fut mis sur la table, et l'excellent Boffin eut tout le loisir d'exercer sa patience, tandis que le couteau et la fourchette du lecteur s'exerçaient de leur côté. Il profita de l'occasion pour expliquer à Wegg que s'il n'était pas très-fashionable d'avoir son garde-manger ainsi exposé aux regards, lui, Boffin, trouvait cela hospitalier. Car au lieu de dire, comme pour la forme, aux gens qui viennent vous voir : Il y a en bas telle ou telle chose, voulez-vous qu'on vous apporte l'une ou l'autre ? il est plus franc et plus pratique d'inviter son monde à jeter les yeux sur le buffet, en ajoutant: S'il y a là un morceau que vous aimez, prenez-le ; ne vous gênez pas. »

Mister Wegg finit cependant par éloigner le pâté ; il mit ses lunettes, et, le bonhomme ayant allumé sa pipe, fixa des yeux rayonnants sur le monde qui allait s'ouvrir pour lui. Quant à missis Boffin, elle s'étendit sur son divan dans une attitude fashionable, afin d'écouter si elle pouvait, ou de dormir, si le rôle d'auditeur lui devenait impossible.

« Hum ! commença Wegg ; mister Boffin et milady, ceci est le premier chapitre du premier volume de la décadence et de la chute de... »

Il s'arrêta, et regarda la page avec attention.

« Qu'est-ce qu'il y a, Wegg ? demanda mister Boffin.

— Quelque chose qui me revient à l'esprit, dit le littérateur d'un air de franchise insinuante, et en fixant de nouveau ses yeux sur le volume. Vous avez fait ce matin une légère méprise ; j'avais l'intention de vous en avertir ; cela m'était sorti de la mémoire. Ne m'avez-vous pas dit que c'était la chute de l'Empire prussien ?

— Oui ; est-ce que ce n'est pas cela, Wegg ?

— Non, monsieur ; de l'empire romain, romain.

— Où est la différence, Wegg ?

— La différence, monsieur, balbutia le littérateur qui allait se perdre, quand une idée lumineuse lui arriva tout à coup ; la [ 57 ]différence ! reprit-il ; il me suffira de vous dire qu'il vaut mieux renvoyer la question à un autre moment..., lorsque missis Boffin ne nous fera pas l'honneur de rester avec nous. En sa présence nous ferons bien de n'en pas parler. »

Wegg se tira ainsi d'embarras d'une manière chevaleresque ; et répétant ces mots avec une réserve délicate : « Oui, monsieur, en présence d'une lady, mieux vaut n'en pas parler, » il tourna la situation au désavantage de Boffin, qui eut le pénible sentiment de la faute qu'il avait commise.

Enfin, entamant sa lecture d'une voix sèche et inflexible, mister Wegg alla droit devant lui, attaquant les mois difficiles, noms de pays ou noms d'hommes, avec plus de hardiesse que de bonheur. Ébranlé par Trajan, Aurélius et Polybius, trébuchant à Flavius qui, prononcé Flavie Husse, fut pris par le mari pour une vierge romaine, et par la femme pour une créature à qui l'on devait imputer le silence de mister Wegg ; désarçonné lourdement par Titus Antoninus, il remonta sur sa bête avec Auguste, et galopa finalement avec Commode, que mister Boffin déclara tout à fait indigne de son nom, par sa manière d'agir.

Ce fut à la mort de ce personnage que se termina la séance. Il y avait déjà longtemps que plusieurs éclipses totales de la bougie de missis Boffin, derrière le chapeau de velours, s'accompagnaient d'une odeur de plume roussie. Elles commençaient à devenir inquiétantes lorsque le panache venant à s'enflammer, produisit l'effet d'un flacon de sels et réveilla la dame.

Le littérateur qui, absorbé par la lettre, n'avait attaché à l'esprit que le moins d'importance possible, sortit de celte épreuve sain et sauf ; mais Boffin qui, dès les premières pages, avait déposé sa pipe inachevée, et qui, le regard fixe, l'oreille tendue, s'était livré corps et âme aux énormités de la Rome impériale, était si ému, que ce fut à peine s'il put souhaiter le bonsoir à son ami littéraire et prononcer le mot : À demain.

« Commode ! murmurait-il en béant à la lune, après avoir reconduit Wegg jusqu'au portail, et poussé les verrous ; Commode, un empereur ! combattre sept cent trente-cinq fois dans ce spectacle de bêtes sauvages ; et cela dans un seul rôle ! Comme si on n'était pas déjà assez abasourdi de voir cent lions exhibés à la fois, et d'apprendre qu'il les a tués tous dans une autre pièce. Et ce Vitellius qui mange pour six millions, monnaie d'Angleterre, en sept mois de temps ! Wegg prend tout cela avec une tranquillité... mais un vieil oiseau comme moi, cela m'épouvante. Même à présent que Commode est étranglé, je ne vois pas que nos affaires s'en améliorent. » [ 58 ]Boffin se dirigea vers la maison ; et secouant la tête, il ajouta d'un air pensif :

« J'étais loin de croire ce matin qu'il y avait de pareilles choses dans l'imprimé ; c'est effrayant ; mais il n'y a plus à s'en dédire. »

[modifier] I - 6 

À la dérive



[ 58 ]
La maison des Six-Joyeux-Portefaix, cette taverne d'apparence hydropique dont nous avons parlé plus haut, était depuis longtemps dans un état d'infirmité passé pour elle à l'état normal. On n'aurait pas trouvé dans tout son être un seul plancher qui fût d'aplomb ; mais elle avait survécu et devait survivre à maint édifice mieux ajusté, à maint cabaret d'une plus riche apparence. À l'extérieur c'était un fouillis débringué de fenêtres étroites, aux châssis corpulents, entassées les unes sur les autres comme une pile d'oranges qui dégringolent ; fouillis compliqué d'une vérandah caduque, en bois vermoulu, qui se projetait au-dessus de la Tamise. À vrai dire, le bâtiment tout entier, y compris le mât de pavillon qui gémissait sur le toit, se penchait vers la rivière, mais dans l'attitude d'un plongeur qui, au moment de s'élancer, n'en ayant pas le courage, est resté si longtemps sur la rive, qu'il n'entrera jamais dans l'eau.

Par derrière, bien que ce fût de ce côté-là qu'était l'entrée principale, l'établissement se resserrait au point de représenter, à l'égard de la façade, la poignée d'un fer à repasser qu'on a posé debout sur sa partie la plus large. Cette poignée se dressait au fond d'une cour et d'une allée désertes qui se serraient tellement contre les Portefaix, que ceux-ci n'avaient pas un pouce de terre à eux. La maison, d'autre part, étant à flot à la marée montante, il résultait de cette pénurie de terrain que lorsque les Portefaix avaient fait un savonnage, il leur fallait étendre le linge sur des cordes posées en travers des fenêtres des pièces de réception et des chambres à coucher.

Le bois qui formait les manteaux de cheminée, les poutres, les cloisons, les portes et les planchers des Portefaix, semblait, malgré sa vieillesse, avoir gardé un souvenir confus du premier âge. Il était grimaçant et fendillé à la manière des vieux arbres. Rempli [ 59 ]de nœuds, il offrait çà et là, dans ses contorsions, une apparence de ramée ; et dans cette seconde enfance, il avait l'air de jaser des hauts faits de sa jeunesse. Ce n'était pas sans raison que les habitués de la taverne assuraient, lorsque la lumière donnait en plein sur les veines de certains panneaux, principalement sur une vieille encoignure placée dans le bar[2] qu'on pouvait y reconnaître de petites forêts d'arbres minuscules et feuillus, tout pareils à celui d'où le meuble était sorti.

Impossible de voir sans émotion le bar des Six-Portefaix. L'espace demeuré libre n'y était guère plus grand que l'intérieur d'un carrosse de louage ; mais personne ne l'aurait souhaité plus vaste. Il était si bien entouré de petites futailles rondelettes, de filets remplis de citrons, de corbeilles pleines de biscuits, de flacons tout rayonnants des grappes de raisin qui décoraient leur étiquette, de pots de bière, de chopines étincelantes, qui, en leur versant à boire, faisaient de profonds saluts aux chalands, d'un quartier de fromage dans un bon petit coin, et de la petite table de l'hôtesse, qui, placée près du feu dans un coin meilleur, avait la nappe toujours mise.

Ce bar, véritable port, était séparé du monde orageux par un vitrage percé d'une porte coupée, ayant pour appui une tablette de plomb assez large pour qu'on pût y poser son verre. Mais l'éclat et le bien-être de ce réduit jetaient en dehors un si doux reflet, que, bien que derrière cette porte, ils fussent dans un passage étroit et sombre, où ils étaient coudoyés par les allants et les venants, tous les buveurs s'y croyaient dans le bar même.

La salle qui donnait sur la rivière était décorée de draperies rouges, assorties aux nez des habitués. On y voyait un foyer confortable, muni d'ustensiles de fer blanc pareils à des moules à pain de sucre, et affectant cette forme pour qu'on pût les nicher dans les profondeurs du brasier, et faire ainsi chauffer son purl ou son ale, son flip ou son dog's nose. Le premier de ces breuvages délectables était une spécialité des Joyeux-Portefaix, qui, à cet égard, faisaient appel à vos sentiments, par l'inscription suivante, placée sur l'un des montants de la porte :

Maison du Purl matinal.

Le purl, à ce qu'il paraît, doit toujours être pris de bonne heure. Est-ce parce que l'oiseau matinier, s'emparant du ver qui lui échapperait plus tard, le purl du matin doit saisir la pratique ? Est-ce en raison d'un autre principe d'hygiène ? Personne n'a jamais pu le savoir. [ 60 ]

Ajoutons, pour finir la description des Portefaix, qu'en face du bar, dans la poignée de fer à repasser, était une petite chambre, pareille à un tricorne, où jamais rayon de soleil, de lune ou d'étoile ne pénétra ; mais qui, à la lueur du gaz, était regardée comme un sanctuaire d'un confortable achevé, et que l'on désignait, par un mot séduisant, peint en noir sur la porte :

COSY[3]

Miss Potterson, propriétaire et seule maîtresse des Joyeux-Portefaix, trônait dans le bar, où elle régnait sans conteste. Il aurait fallu qu'un homme fût ivre à perdre la raison pour s'imaginer seulement qu'on pouvait la contredire. Abbey étant le prénom que tout le monde lui connaissait, quelques esprits du bord de la Tamise (non moins troubles que l'eau de ce fleuve), supposaient, en raison de sa fermeté et de son air digne, qu'elle était alliée d'une façon quelconque à l'abbaye de Westminster. Mais titre d'Abbey était simplement l'abréviation d'Abigaïl, sous lequel miss Potterson avait été baptisée dans l'église de Limehouse, il y avait de cela quelque soixante années.

« Et maintenant, dit miss Abbey en agitant l'index vers la porte du bar, écoutez bien, Riderhood : les Portefaix n'ont pas besoin de vous ; ils aimeraient beaucoup mieux votre absence que votre présence. Mais fussiez-vous aussi bien ici que vous l'êtes mal, vous n'auriez pas ce soir une goutte de boisson en dehors de cette pinte de bière ; ainsi faites-la durer longtemps.

— Mais, insinua Riderhood, si je m'comporte bien, vous n'pouvez pas me refuser c'que j'demande ; vous le savez, miss Potterson.

— Je ne peux pas ! reprit-elle avec un accent indéfinissable.

— Non, miss Potterson ; pace que voyez-vous, la loi est que...

— Ici, mon brave, c'est moi qui fais la loi, répliqua miss Abbey ; si vous en doutez, je vous en donnerai la certitude.

— J'ai pas dit que j'en doutais, miss Potterson ; jamais, jamais.

— Tant mieux pour vous. »

Abbey, la souveraine, jeta les demi-pence du buveur dans son tiroir, s'assit au coin du feu, reprit son journal et continua sa lecture.

C'était une grande femme, se tenant droite, ayant de beaux traits, la figure sévère, et plutôt l'air d'une maîtresse de pension que de celle des Joyeux-Portefaix.

Riderhood était resté près de la porte ; il regardait miss Abbey de ses yeux louches, et l'implorait comme s'il avait été un de ses élèves qu'elle eût mis en pénitence. [ 61 ]

« Vous êtes ben dure pour moi ! » dit-il.

Miss Abbey, les sourcils froncés, poursuivit sa lecture sans faire attention à lui, jusqu’au moment où il reprit tout bas.

« Miss Potterson ! ma’ame ! est-ce que j’pourrais vous dire un mot ? »

Daignant alors jeter un coup d’œil oblique au suppliant, miss Potterson vit Riderhood se frapper le front du poing, et se pencher vers elle, comme s’il n’avait attendu que sa permission pour faire la culbute et aller retomber dans le bar.

« Allons ! dit miss Abbey d’un ton aussi bref qu’elle était longue, dites votre mot et dépêchez-vous.

— Miss Potterson ! Ma’am ! excusez-moi si je prends la liberté de vous demander… si c’est à cause de ma réputation que,..

— Certainement, interrompit miss Abbey.

— Est-ce que vous craignez ?…

— Je ne vous crains pas, sachez-le bien.

— C’est pas là ce que je voulais dire, miss Abbey.

— Alors expliquez-vous.

— C’est qu’aussi vous êtes trop dure pour moi. Je voulais seulement vous faire une question. P’t-êt’qu’vous avez i’inquiétude,… l’idée ou la croyance que l’argent de la compagnie n’est pas en sûreté si je fréquente la maison.

— Pourquoi demandez-vous cela ?

— Pace que, miss Abbey, soit dit sans vous offenser, avec tout le respect que j’vous dois, y aurait comme un soulagement, à savoir pourquoi qu’l’entrée des Portefaix serait défendue à un homme comme moi, et qu’elle serait permise à Gaffer ? »

Un nuage passa sur le front de miss Potterson, qui répondit avec embarras :

« Gaffer n’a jamais été…

— En prison, qu’vous voulez dire ? P’t-ét’que non ; mais i‘peut l’avoir mérité. Il est p’t-êt’soupçonné d’avoir fait pire que tout c’que l’on me reproche.

— Qui le soupçonne ?

— Ben des gens, p’t-ét’. Dans tous les cas, y aurait moi.

— Ce n’est pas grand’chose, dit l’hôtesse avec mépris.

— Mais j’ai été son associé, miss Abbey ; n’l’oubliez pas, et comme tel j’en sais long su son compte ; je l’connais mieux qu’pas âme qui vive. Remarquez-l’bien, miss Abbey ; nous avons travaillé ensemb’, et c’est moi qui le soupçonne.

— Alors, répondit miss Abbey, dont l’embarras assombrit la figure, vous vous accusez vous-même ?

— Non, miss Potterson, non ; vous m’demandez c’qui en est. Eh ben ! voilà : tout le temps que j’suis resté avec lui, [ 62 ]j'ai jamais pu le contenter. Pourquoi ça qu’je n’le contentais pas ? Je vas vous le dire ; c’est pace que j'avais du malheur. J’n’en trouvais guère, moi. Et comment avait-i’ de la chance ? car il en avait toujours, lui. Remarquez-l’ben, il en avait toujours. Ah ! c'est qu’, voyez-vous, miss Abbey, y a beaucoup de jeux où c’qui n’y a que du bonheur, mais y en a beaucoup d’autres où, avec ça, faut de l'adresse.

— Que Gaffer soit habile à trouver ce qu’il cherche, personne n’en doute, répliqua miss Abbey.

— Oui ; mais aussi il est p't-êt' habile à se pourvoir de c’qu'i'trouve, » dit Riderhood, en secouant sa méchante tête.

Miss Abbey lui jeta un coup d’œil sévère ; il la regarda d'un air sombre et continua :

« Si vous étiez su' la rivière au moment de la marée, dit-il et que vous ayez besoin d'y trouver un homme ou une femme, vous pourriez joliment aider la chance en donnant au quidam un bon coup su’le crâne. Comme ça, on l’enfonce avant d’le repêcher.

— Bonté divine ! s'écria miss Abbey.

— Écoutez-moi, reprit l'autre, en se pliant au-dessus de la porte, afin de jeter ses paroles dans le bar, car il n'était pas moins enroué que s’il avait eu son faubert dans la gorge. Écoutez, miss Potterson, je n'vous dis qu'ça : je l’ai suivi pendant vingt ans ; remarquez-l’bien. Jo finirai par le dire, miss Abbey. Qu’est-ce qu'il est, pour avoir une fille comme la sienne ? Moi aussi, j'en ai une... »

Après avoir dit ces mots comme en se parlant à lui-même, Riderhood, un peu plus ivre et beaucoup plus féroce qu’au début, prit son chapeau et s'éloigna en chancelant.

Gaffer n’était pas là, mais il y avait dans la salle un assez bon nombre d'élèves qui tous faisaient preuve d'une grande obéissance dès qu’ils en étaient priés.

Au coup de dix heures, miss Potterson apparut à la porte du bar, et, s'adressant à un homme en veste ponceau :

« Georges, lui dit-elle, il faut partir ; il est temps ; j'ai promis à votre femme que vous seriez exact. »

Georges se leva d’un air soumis, souhaita le bonsoir et se retira.

Une demi-heure après, miss Potterson reparut.

« William, Jonathan et Bob Glamour, dit-elle, vous n’avez que le temps de vous rendre. »

Ils prirent congé des autres avec la même douceur, et tous les trois s'éclipsèrent.

Plus grande merveille encore : un personnage coiffé d’un chapeau [ 63 ]verni, abritant un nez pansu, avait enfin, après une longue hésitation, commandé un nouveau grog. Mais, au lieu de ce breuvage, ce fut miss Abbey qui arriva.

« Capitaine Joey, dit-elle, vous avez tout ce qu’il vous faut ; ne me demandez plus rien. »

Et non-seulement le capitaine Joey se frotta les genoux et regarda le feu sans répondre, mais toute l’assemblée murmura en chœur :

« Miss Abbey a raison, capitaine ; laissez-la vous conduire. »

Néanmoins, tant de soumission n’endormit pas la surveillance de miss Abbey ; au contraire, elle n’en parut que plus vigilante ; et promenant son regard sur les visages respectueux de ses pensionnaires, elle découvrit deux individus qui avaient besoin d’admonition.

« John ! à l’heure qu’il est, reprit-elle, un jeune homme qui va se marier devrait être dans son lit. Ne le poussez pas du coude, Jack Mullius, car demain vous devez être à l’ouvrage de bonne heure, et je vous en dis autant. Allons, bonsoir ! partez, comme de bons garçons que vous êtes.

Le rougissant John regarda Mullius, qui regarda John en rougissant pour savoir lequel des deux allait se lever le premier. Enfin, ils se levèrent ensemble ; et, faisant la moue, ils s’éloignèrent, suivis de miss Abbey, devant laquelle pas un des autres n’aurait fait la même grimace.

Dans une taverne aussi bien tenue, le garçon qui était là, en tablier blanc, les manches relevées jusqu’aux épaules, où elles formaient un rouleau serré, ne faisait que rappeler aux buveurs la possibilité d’un argument sans réplique, dans le cas ou il y aurait eu discussion. Au moment où sonna l’heure de fermer le cabaret, tous ceux qui s’y trouvaient encore défilèrent donc en bon ordre sous les yeux de miss Potterson, qui présidait au départ. Ils souhaitèrent tous une bonne nuit à l’hôtesse ; elle leur rendit la pareille, excepté à Riderhood. Le garçon avisé, dont le regard officiel inspectait la sortie, acquit alors la conviction que Riderhood était excommunié et ne rentrerait plus aux Portefaix. Quand chacun fut parti, miss Abbey dit au garçon : « Bob, cours chez Gaffer, cours vite, et dis à sa fille que j’ai besoin de lui parler. »

Bob disparut et fut de retour en un clin d’œil. La fille d’Hexam, qui le suivait de près, arriva à la porte du bar comme les deux servantes posaient sur la petite table le souper de leur maîtresse : des pommes de terre et des saucisses.

« Entre, ma fille, dit miss Abbey ; assieds-toi. Veux-tu manger un morceau ? [ 64 ]

— Merci bien, miss Potterson ; j’ai soupé.

— Moi aussi, dit Abbey en repoussant son assiette ; plus que soupé même ; je ne suis pas à mon aise ce soir.

— J’en suis désolée, miss.

— Alors, au nom du ciel ! pourquoi agis-tu comme ça ?

— Qu’est-ce que j’ai fait, miss Potterson ?

— Allons ! allons ! calme-toi ; j’aurais dû m’expliquer ; mais c’est ma manière ; je vais droit au but, j’éclate ; je suis de la famille des bombes. Toi, Bob, mets la chaîne à la porte, et va-t’en souper. »

Bob exécuta cet ordre avec un empressement qui se rapportait moins au fait de la bombe qu’à celui du souper ; et l’on entendit ses bottes descendre vers le lit de la Tamise.

« Lizzie ! Lizzie ! commença miss Potterson, combien de fois ne t’ai-je pas donné le moyen de quitter ton père, et de vivre honorablement ?

— C’est vrai, miss, bien des fois.

— Et c’est comme si j’avais parlé au tuyau de l’un de ces steamers qui passent devant mes fenêtres !

— Non, miss Abbey, le tuyau ne vous aurait pas de reconnaissance, et moi j’en ai beaucoup.

— J’ai presque honte de l’intérêt que je te porte, dit aigrement l’hôtesse ; car, sans ta jolie figure, je crois que je te détesterais. Pourquoi n’es-tu pas laide ? »

Un regard de Lizzie répondit seul à cette question délicate.

« Enfin, puisque tu ne l’es pas, dit miss Potterson, il est inutile d’y penser ; il faut bien te prendre comme tu es. C’est ce que j’ai fait, après tout. Vas-tu me dire que tu es toujours aussi entêtée ?

— Ce n’est pas de l’entêtement, miss.

— De la fermeté, alors ? c’est comme cela que tu appelles ta conduite, je suppose.

— Oui, miss, d’une fermeté inébranlable.

— On n’a encore jamais vu d’entêté qui voulût se reconnaître, observa miss Abbey en se frottant le nez. Moi, par exemple, j’en conviendrais ; mais je suis emportée, c’est différent. Lizzie ! Lizzie ! réfléchis bien, ma fille : sais-tu jusqu’où descend ton père ?

— Jusqu’où descend mon père ? répéta Lizzie en baissant les yeux.

— Sais-tu de quoi on le soupçonne ? même de quoi on l’accuse ?

La conscience de ce qu’elle lui voyait faire journellement l’oppressait d’un poids bien lourd ; et la pauvre fille baissa lentement la tête. [ 65 ]

« Voyons, Lizzie, réponds-moi : le sais-tu ? reprit miss Abbey d’une voix pressante.

— Dites-moi de quoi on l’accuse, demanda-t-elle après une pause et sans relever les yeux.

— Ce n’est pas facile ; cependant il le faut. Je te dirai donc que certaines gens soupçonnent ton père d’aider à mourir quelques-uns de ceux qu’il repêche. »

En apprenant cette accusation, qui était fausse (elle en était bien sûre), au lieu du fait qu’elle redoutait d’entendre, la fille d’Hexam éprouva un tel soulagement que miss Abbey en fut interdite. Lizzie avait relevé les yeux ; elle secouait la tête d’un air de triomphe et avait presque le rire aux lèvres.

« Ces gens-la, dit-elle, le connaissent bien peu !

— Comme elle prend ça tranquillement, pensa miss Potterson.

— Et peut-être, reprit Lizzie éclairée tout à coup par un souvenir, celui qui l’accuse est-il un homme qui lui en veut et qui l’a menacé ? N’est-ce pas Riderhood, miss ?

— Justement.

— Il a été associé de mon père, qui a rompu avec lui, poursuivit la jeune fille, et maintenant il se venge. J’étais là quand la chose s’est passée ; il était furieux. Tenez, miss Abbey, voulez-vous me promettre de ne pas répéter ce que je vais vous dire, à moins d’y être forcée ? demanda Lizzie en se penchant pour proférer ces mots tout bas.

— Je te le promets, répondit miss Potterson.

— Eh bien, c’était le soir où le fils Harmon fut trouvé par mon père, juste au-dessus du pont de Londres. Comme nous revenions à la maison, Riderhood, qui était caché dans un coin, est venu se mettre à côté de nous ; et bien des fois, quand plus tard, on s’est donné tant de peine pour découvrir l’assassin, je me suis dit que cela pourrait bien être Riderhood, qui avait commis le meurtre, et qui, pour détourner les soupçons, avait fait trouver le corps par un autre. C’était une mauvaise pensée ; je me la reprochais toujours ; mais à présent qu’il accuse mon père, elle me revient malgré moi. Serait-ce le mort qui me met cela dans la tête ? »

Lizzie posa cette question plutôt à la grille du foyer qu’à la maîtresse des Portefaix, et Jeta ses yeux troublés autour du bar. Mais miss Abbey était une personne pratique, habituée à rappeler ses pensionnaires à leurs devoirs, et elle envisagea la chose sous un jour essentiellement terrestre.

« Pauvre abusée ! dit-elle ; ne vois-tu pas qu’il est impossible d’accuser l’un sans que l’autre le soit également ? Ils ont travaillé [ 66 ]ensemble, ils ont fait la même besogne. En admettant que tout se soit passé comme tu le supposes, l’action que l’un a commise est familière à l’autre.

— Il faut, pour dire cela, que vous connaissiez peu mon père ; et c’est vrai miss Potterson, vous ne le connaissez pas.

— Tiens, Lizzie, reprit la vieille miss, quitte la maison. Tu n’as pas besoin de te brouiller avec ton père ; mais quitte-le ; va demeurer ailleurs. Oublie ce que je viens de te dire ; passons l’éponge là-dessus, je veux croire que ce n’est pas vrai. Mais rappelle-toi ce que je t’ai souvent répété. Peu importe que cela tienne à ta figure ou à autre chose, il n’en est pas moins vrai que je t’aime, et que je voudrais te servir. Mets-toi sous ma protection ; ne te perds pas, ma fille ! laisse-moi te faire une vie honorable, une vie heureuse. »

Dans la sincérité de son affection, miss Abbey était devenue caressante ; sa voix s’était adoucie, et du bras elle entourait la jeune fille ; mais elle n’obtint que cette réponse :

« Merci, miss Potterson, je ne peux pas ; je ne veux pas même y songer. Plus on est injuste envers mon père, plus il a besoin de moi.

Miss Abbey, qui, de même que tous les gens d’un caractère roide lorsqu’ils viennent à s’attendrir, sentait qu’un dédommagement lui était dû, subit la réaction naturelle en pareil cas, et reprit d’un ton glacial :

« J’ai fait tout ce qui m’était possible ; devenez maintenant ce qui vous plaira. Tel que vous ferez votre lit, vous vous y coucherez. Mais dites bien à votre père une chose : c’est qu’il ne remette jamais les pieds ici.

— Oh ! miss, lui fermerez-vous la seule maison où je le sache en sûreté ?

— La taverne des Portefaix, répliqua miss Potterson, a, comme tout le monde, besoin de penser à elle. Cela n’a pas été une mince besogne que d’en faire ce qu’elle est devenue ; et il faut travailler nuit et jour, et travailler rude pour la maintenir telle qu’elle est. J’ai interdit la maison à Riderhood, je l’interdis à Gaffer ; pas de préférence. Je trouve dans vos paroles, aussi bien que dans celles de Riderhood, matière à les soupçonner tous deux. Je ne prends pas sur moi de décider quel est le coupable ; mais ils sont goudronnés tous les deux avec la même brosse, et je ne veux pas que cette brosse-là vienne salir ma maison ; voilà ce que je sais.

— Bonsoir, miss, dit tristement la jeune fille.

— Bonsoir, répondit miss Abbey en secouant la tête.

— Croyez bien, miss Potterson, que je ne vous en suis pas moins reconnaissante. [ 67 ]

— Je peux croire beaucoup de choses, Lizzie ; j’essayerai de croire celle-là. »

Miss Potterson ne toucha pas aux plats qui étaient devant elle, et ne prit de son grog au Porto que la moitié du gobelet qu’elle buvait d’ordinaire. Les deux servantes de l'établissement, deux sœurs vigoureuses, à tête de poupée (grands yeux bruns et fixes, nez camard, figure plate, rouge et luisante, gros cheveux noirs et frisés), en tirèrent cette conclusion que missis avait été peignée à rebrousse poil. De son côté, Bob fit cette observation que depuis l’époque où feu sa mère accélérait sa mise au lit avec le tisonnier, on ne l’avait jamais envoyé coucher avec autant de rudesse.

La chaîne, en retombant sur la porte qui se fermait derrière elle, étouffa chez Lizzie la derrière lueur du soulagement qu’elle avait éprouvé. La nuit était noire, la bise perçante, la rive déserte et morne ; il y avait comme une sentence d’exil dans ce bruit de chaîne, de verrous et de serrures que faisait grincer miss Potterson. Tandis qu’elle cheminait sous le ciel obscur et nuageux, Lizzie crut sentir au-dessus d’elle une atmosphère de meurtre, qui finissait par l’envelopper tout entière. De même que les vagues se brisaient à ses pieds, sans qu’elle pût voir d’où elles accouraient, de même ses pensées la faisaient tressaillir en surgissant d’un gouffre invisible, et la frappaient au cœur.

Elle était bien sûre que les soupçons qu’on avait sur son père étaient faux, bien sûre, bien sûre. Et cependant elle avait beau se le répéter à elle-même, dès que sa raison essayait de lui en fournir la preuve, ce qu’elle faisait sans cesse, elle y échouait toujours. Riderhood avait fait le crime, et surpris la bonne foi de son père. Ou bien Riderhood n’était pas l’assassin, mais avait résolu, par vengeance, de faire retomber le meurtre sur Hexam. Ces deux manières de considérer le fait se pressaient également dans son esprit, et l’amenaient à cette conclusion effrayante : que son père, malgré son innocence, pouvait être déclaré coupable. Elle avait entendu parler de gens qui avaient été mis à mort pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis ; on l’avait reconnu plus tard ; et ces gens-là n’avaient pas les antécédents de son père. Elle ne pouvait se dissimuler que déjà on le tenait à distance. On parlait bas en le regardant, il était certain qu’on l’évitait. Cette conduite, qui révélait des soupçons, datait du jour de l’enquête. Et de même que ses yeux ne pouvaient distinguer les eaux du fleuve, disparues dans la nuit, de même, assise au bord de ses eaux noires, Lizzie ne voyait qu’obscurité dans cette misère d’un être soupçonné, repoussé de tous, bons et mauvais ; ne sachant rien de cette vie ténébreuse, excepté qu'elle est devant lui et [ 68 ]coule inaperçue vers l'abîme. Un seul point était clair dans l’esprit de la jeune fille. Accoutumée depuis sa plus tendre enfance à faire promptement ce qui pouvait être fait, soit qu'il fallût se mettre à couvert, éviter le froid ou tromper la faim, elle s'arracha à ses pensées et courut à la maison.

Tout dans la chambre était tranquille ; la lampe y brûlait paisiblement ; et, dans le cadre, appuyé contre le mur, Charles Hexam dormait d'un profond sommeil. Elle se pencha vers lui, le baisa doucement, puis alla se mettre à côté de la table. « D'après la fermeture des Portefaix et d’après la rivière, il doit bien être une heure, pensa Lizzie; mais mon père est à Chiswick, la marée est montante, il ne songera pas à revenir avant qu‘elle redescende. Le reflux aura lieu à quatre heures et demie ; il sera temps d’éveiller Charley à six heures. » Elle prit sa chaise, la posa auprès du feu mourant, et s‘assit en croisant son châle sur sa poitrine.

« À présent, dit·elle que la flamme est éteinte, le creux de Charley n’existe plus ; pauvre Charley ! »

Deux heures sonnèrent, puis trois heures, puis quatre heures. Elle était toujours là, avec sa patience féminine et sa résolution. Lorsque le matin approcha, entre quatre et cinq heures, elle ôta ses souliers pour ne pas réveiller son frère. Elle arrangea le feu de manière à économiser le charbon, mit chauffer de l'eau et prépara le déjeuner; puis elle prit la lampe, monta l'échelle, et redescendit, glissa de côté et d’autre, et fit un petit paquet. Ensuite elle tira de sa poche, puis du manteau de la cheminée, et finalement d’un bol renversé en haut du dressoir, des demi-pence, quelques pièces de six pence et quelques shellings moins nombreux, qu'elle se mit à compter laborieusement.

Elle avait empilé un certain nombre de piécettes et continuait ses calculs, lorsque son frère, en se mettant sur son séant, poussa une exclamation qui la fit tressaillir.

« Tu m’as fait peur, dit·elle.

— Et moi, donc ! répondit Charley ; crois-tu que je n'aie pas été saisi en ouvrant les yeux de te voir là comme un spectre : l’ombre d’une sœur avare, comptant des shellings au cœur de la nuit ?

— La nuit est passée, Charley ; nous voilà au matin, il est près de six heures.

— Vraiment! Qu’est·ce que tu faisais, Liz ?

— Je m’occupais de ta bonne aventure.

— Fameuse aventure à ce qu’il paraît, dit le frère. Mais pourquoi cet argent est-il sur la table?

— C'est pour toi, Charley. [ 69 ]

— Je ne comprends pas, Liz.

— Lève-toi, chéri ; fais ta toilette ; habille·toi d'abord, je te le dirai ensuite. »

Les manières calmes, la voix grave et bien timbrée de sa sœur, avaient toujours en sur lui une grande influence. Charley eut bientôt la tête dans un baquet plein d’eau : puis l’en ayant retirée, il regarda Lizzie à travers les coups de torchon dont il se bouchonnait.

« Jamais, dit·il en se frictionnant comme s’il eût été son plus cruel ennemi, jamais je n‘ai vu de fille pareille à toi. Il y a quelque chose ; voyons, Liz, dis-moi ce que c’est.

— As-tu fini ?

— Oui, tu peux servir le thé. Mais n’est·ce pas un paquet ?

— Oui, frère.

— Ce n‘est pas pour moi, je suppose ?

— Si, vraiment. »

Devenu sérieux, Charles termina sa toilette avec moins de brusquerie ; il alla se mettre à table, et attacha son regard sur la figure de sa sœur.

« Vois-tu, chéri, dit cette dernière, je me suis mis dans la tête que voici le moment où tu dois nous quitter. Outre le changement de résidence, qui est toujours une bonne chose, tu seras bien plus heureux. Avant un mois d‘ici tu auras fait des progrès.

— Comment le sais-tu, Liz ?

— Je ne pourrais pas le dire ; mais j'en suis sûre. »

Bien que dans sa physionomie, sa voix, son attitude rien n'annonçât l'émotion qui l'agitait, elle osait à peine regarder son frère ; elle ne détournait pas les yeux du thé qu’elle mêlait, du pain dont elle faisait des tartines, du beurre qu’elle y étendait soigneusement.

« Oui, Charley, reprit-elle, il faut partir. Je resterai avec mon père; nous deviendrons ce que nous pourrons ; mais il faut que tu t'en ailles.

-— Tu n‘y mets pas de cérémonie, grogna Charles, en repoussant sa tartine d'un air de mauvaise humeur. »

Lizzie garda le silence.

« Je vas te dire ce qui en est, moi, ajouta le gamin d'une voix plaintive où perçait la colère : tu es une égoïste, une sans cœur ; tu penses qu'il n’y a pas de quoi à la maison pour trois personnes, et tu veux que je m’en aille.

— Tu crois cela, Charley ? Eh bien ! oui, je le crois moi-même ; je suis sans cœur, et veux me débarrasser de toi. »

Elle avait dit ces paroles d'une voix calme et douce ; mais [ 70 ]quand Charley, s‘étant précipité vers elle, lui jeta les bras autour du cou, sa force l'abandonna, et ses larmes éclatèrent.

« Ne pleure pas, Liz, ne pleure pas ; je suis content de partir ; oui, sœur, je suis content ; si tu me renvoies, est-ce que ce n’est pas pour mon bien ?

— Oui ! Charley, Dieu le sait !

— J'en suis sûr, Liz ; ne fais pas attention à ce que j'ai dit ; oublie-le. Embrasse-moi. »

Après un instant de silence, elle se détacha de son frère pour s'essuyer les yeux et reprendre le calme et la force dont elle avait besoin.

« Chéri, dit-elle, il faut que la chose arrive ; nous le savons tous les deux ; et il y a des raisons pour qu'elle se fasse tout de suite. Va droit à l'école ; tu leur diras que c'est convenu avec moi ; qu’il n’y a pas eu moyen de faire consentir mon père ; qu'il ne les tourmentera pas ; mais qu’il ne te reverra jamais. Tu leur fais honneur ; tu seras un meilleur élève, à présent que tu travailleras davantage, et ils t’aideront à te procurer un état. Montre-leur tes effets ; montre aussi ton argent ; tu leur diras que j'en enverrai d'autre. Si je n’en gagne pas assez, je prierai ces deux gentlemen qui sont venus un soir, de m’en prêter un peu.

— Non ! s’écria vivement Charles, ne demande rien à ce monsieur qui m'a pris par le menton ; ne reçois pas d’argent de ce Wrayburn. »

Peut-être y eut-il un peu de rougeur sur la figure de Lizzie, tandis que, faisant un signe affirmatif, elle mettait la main sur la bouche de son frère pour réclamer son attention.

« Par-dessus tout, Charley, rappelle-toi bien ce que je vais te dire : ne parle jamais mal de notre père ; n'oublie pas ce qui lui est dû. Tu peux avouer que, n’ayant reçu aucune éducation, il ne veut pas que tu t'instruises ; mais voilà tout. Dis bien que ta sœur lui est sincèrement attachée ; tu sais combien c’est vrai. Enfin, si jamais tu entends dire contre lui quelque chose que tu ne savais pas, sois bien sûr, Charley, que c‘est une fausseté. »

Le gamin leva sur elle des yeux surpris ; mais elle continua sans y faire attention :

« 0ui, chéri, une fausseté ; ne l'oublie pas. Je n’ai plus rien à te recommander, excepté d'être bon, et de devenir bien savant. Puis quand tu songeras à la vie d’autrefois, ne pense à certaines choses que comme à un rêve que tu aurais fait la veille. Adieu, mon bien chéri ! »

Malgré son âge, elle mit dans ces dernières paroles une tendresse qui tenait bien plus de celle d'une mère que de l’affection [ 71 ]d’une sœur, et devant laquelle le gamin se prosterna. Après l'avoir serrée sur sa poitrine en pleurant à sanglots, il prit son petit paquet ; et, le bras droit posé devant les yeux, il s’élança dans la rue.

La face pâle et morne d'un jour d'hiver s'avançait languissamment, voilée d'un brouillard glacial. Les spectres des navires se transformaient avec lenteur en lourdes masses noires ; et le soleil, qui, d’une teinte sanglante, montait derrière les mâts et les vergues, paraissait plein des débris d’une forêt qu'il avait incendiée.

Lizzie, restée sur la porte, ayant aperçu de loin son père, dont elle guettait l'arrivée, alla se mettre au milieu de la chaussée afin qu’il pût la voir. Il ne ramenait que son bateau et revenait rapidement. Un groupe de ces créatures amphibies qui paraissent avoir la faculté mystérieuse d’extraire de la Tamise des moyens d’existence rien qu’en la regardant, lorsque la marée monte, se tenaient sur la chaussée. Dès que le bateau d'Hexam eut abordé, les causeurs baissèrent rapidement les yeux, et le groupe se dispersa. Lizzie vit alors que la réprobation commençait.

Gaffer s'aperçut également de quelque chose, car en mettant le pied sur la rive, il regarda autour de lui et parut étonné. Mais il se remit à la besogne, attira son bateau, l'amarra solidement, puis en enleva la corde, le gouvernail et les rames ; et Lizzie venant à son aide, il prit avec elle le chemin de la maison.

« Approchez-vous du feu, père ; je vais m'occuper du déjeuner. Asseyez-vous ; il est tout préparé ; je vous attendais pour le faire cuire. Vous devez être gelé, pauvre père !

— Il est certain que je n’ai pas chaud, ma Lizzie. J’avais les mains si froides qu’elles en étaient clouées aux godilles ; vois comme j'ai les doigts morts.

Leur pâleur, peut-être celle de sa fille, lui rappela sans doute quelque pénible souvenir, car il détourna la tête en les dressant devant la flamme.

« Est-ce que par cette nuit si froide vous étiez dehors, père ?

— Non, mon enfant ; j'étais auprès d'un bon feu, à bord d'une barge ; du charbon plein la grille. Ou est le garçon ?

— Voilà un peu d’eau-de-vie, père ; mettez-en dans votre thé pendant que je vais retourner la viande. Si la rivière prenait, il y aurait bien de la misère, n'est-ce pas ?

— Il n’y a pas besoin de cela, répondit Hexam en se servant de l'eau-de-vie goutte à goutte, afin d'en verser plus longtemps pour qu'il parût y en avoir davantage. La misère est toujours là, [ 72 ]vois-tu, comme la fumée dans l'air. Est-ce que le gars n'est pas levé ?

— La viande est cuite, père ; il faut la manger pendant qu’elle est chaude, elle sera meilleure. Quand vous aurez fini, vous vous retournerez devant le feu, et nous causerons.

Mais il comprit qu'elle évitait de lui répondre. Il jeta un coup d'œil rapide vers le cadre, et la saisissant par le coin du tablier :

« Où est le gars? demanda-t-il.

— Déjeunez, père ; je vais m'asseoir à côté de vous, et je vous répondrai.

Il la regarda, remua son thé, avala deux ou trois gorgées, en la regardant toujours, coupa un morceau de viande fumante, et reprit, tout en mangeant :

« Eh bien ! où est le gars ?

— Père, il ne faut pas vous fâcher ; il paraît qu’il a vraiment un don pour apprendre.

— Le misérable ! s'écria Gaffer en agitent son couteau.

— Alors sachant que vous n'avez pas le moyen, et ne voulant pas vous être à charge, il s’est mis peu à peu dans la tête de devenir très-savant, et de gagner sa vie comme cela. Il est parti ce matin, père ; il pleurait bien fort en s'en allant, et il espère que vous lui pardonnerez.

— Moi ! s'écria Hexam, en brandissant son couteau. Qu'il ne vienne pas me le demander son pardon ! Fais en sorte que je ne le revoie jamais, et que jamais il ne soit à portée de mon bras. Je ne vaux pas assez pour lui, ce mendiant dénaturé ! Il renie son propre père : son père le renie à son tour. »

Hexam avait repoussé son assiette ; puis obéissant à ce besoin qu'éprouvent les natures fortes et incultes de décharger leur colère par une action violente, il serra son couteau avec énergie, et en frappa sur la table, à chaque phrase, comme il aurait frappé de son poing fermé s’il n’avait rien eu à la main.

« Il a bien fait de partir ; il a bien fait ! Mais surtout qu'il ne revienne pas, qu'il ne mette jamais la tête de ce côté-ci de la porte ! et toi, Lizzie, pas un mot en sa faveur, ou ton père te reniera comme lui, et dira de toi ce qu'il a dit de ce vaurien. Je vois maintenant pourquoi les hommes qui étaient la-bas se sont détournés quand ils m'ont vu. Ils se sont dit : en voilà un qui n’a pas même l'estime de son propre fils ! Tiens, Lizzie... »

Un cri de sa fille l'arrêta ; il la regarda avec surprise, et lui vit une expression étrange. Elle recula vers le mur, et se mettant les mains sur les yeux :

« Finissez, père, finissez, dit-elle ; je ne peux pas vous voir frapper avec cela ; posez-le, père ! » [ 73 ]Il regarda son couteau ; mais, dans son étonnement, il le conserva sans savoir.

— Père, c’est horrible ! Oh ! je vous en prie, lâchez-le ! »

Non moins consterné de l'aspect de sa fille que surpris de ses exclamations, il jeta son couteau et se leva en étendant les mains.

— Qu'est-ce qui te prend, Liz ? As-tu pu croire que je voulais te frapper avec ça ?

— Non, père, non ; vous ne voudriez pas me faire de mal.

— À qui voudrais-je en faire, je te le demande ?

— À personne, je le sais bien ; je le dis à genoux, du fond de mon cœur et de mon âme, père, j’en suis bien sûre. Mais c'était affreux ; on aurait dit !... Elle se couvrit de nouveau la figure de ses mains.

— Qu'aurait-on dit, enfant ?

Le souvenir de ce geste meurtrier, joint aux émotions qu'elle avait subies depuis la veille, la fit tomber aux pieds de son père, avant d'avoir pu répondre.

Jamais il ne l'avait vue s’évanouir. ll la releva doucement avec une tendresse infinie, l'appelant la meilleure des filles, ma pauvre jolie créature ! Et lui posant la tête sur ses genoux, il essaya de la faire revenir à elle. N'y parvenant pas, il la recoucha par terre avec un soin extrême, alla chercher un oreiller, le glissa sous ses cheveux noirs, et prit la bouteille d'eau-de-vie pour lui en donner un peu ; mais il n'en restait plus. La bouteille à la main, il s’élança vers la porte, s'éloigna en courant, et revint bientôt, rapportant la bouteille vide.

Il s'agenouilla devant sa fille, lui souleva la tête, qu'il soutint du bras gauche, trempa ses doigts dans un peu d'eau, et lui en mouilla les lèvres.

Puis, fixant tantôt les yeux sur elle, tantôt les promenant autour de la chambre :

« Est-ce que nous avons la peste ? dit-il d'un air sombre ; est-ce qu‘il y a du poison dans mes habits ? est-ce qu’un sort est tombé sur nous ? Mais qui donc nous l'a jeté ?


[modifier] I - 7  

Où mister Wegg cherche une partie de lui-même




[ 73 ]Silas Wegg se dirige vers la chute de l'empire romain, et s'y rend par Clerkenwell. Il est encore de bonne heure ; mister Wegg [ 74 ]a tout le loisir de faire un petit détour ; car, depuis qu’il joint au commerce une autre source de bénéfices, il plie bagage un peu plus tôt. Son coin est affreux par ce temps humide et glacial ; en outre il a compris qu’il se devait à lui-même de se faire désirer au Bower. « Le brave homme n’en sera que plus empressé ; il est bon qu’il attende, se dit-il en clignant d’abord l’œil droit, puis l’œil gauche, ce qui chez lui est superflu, car la nature lui a suffisamment resserré les paupières. Si j’arrive à me mettre avec Boffin dans les termes où j’espère bien être un jour, continue Silas en poursuivant à la fois sa marche et sa méditation, il ne me conviendrait pas de laisser ça dans un pareil endroit ; ce ne serait pas respectable. »

Animé par cette réflexion, il marche plus vite et regarde au loin comme un homme qui a de hautes destinées en perspective. Sachant qu’une population bijoutière habite aux environs de l’église de Clerkenwell, Silas prend un vif intérêt à ce quartier, qu’il aime et qu’il respecte. Mais ce sentiment est d’une moralité boiteuse, comme la démarche de celui qui l’éprouve, car il se nourrit du bonheur qu’il y aurait à se rendre invisible et à s’éloigner impunément, chargé de pierreries et de boites de montre, sans se préoccuper des individus à qui appartiennent lesdits objets.

Ce n’est cependant pas vers l’une de ces maisons où d’habiles ouvriers, travaillant les diamants, l’or et les perles, se font des mains si précieuses que l’eau dont ils les lavent est portée à l’affineur, ce n’est pas vers l’une de ces maisons que se dirige mister Wegg, c’est du côté des bouges où l’on détaille le boire, le manger et le chauffage, entre des échoppes de barbiers, d’encadreurs italiens, de regrattiers, de marchands de chiens et d’oiseaux. Parmi les boutiques d’une rue étroite et fangeuse, consacrée à ces diverses industries, Silas avise une sombre fenêtre où brûle obscurément une chandelle au milieu d’objets qui ressemblent à des morceaux de cuir et à des boutons secs. On n’aperçoit, dans tout cela, que le lumignon fumeux dans son chandelier de fer, et deux grenouilles empaillées, qui, l’épée à la main, se battent en duel.

Redoublant de vigueur, Silas arrive à une petite allée graisseuse et noire ; il pousse une petite porte graisseuse et récalcitrante, et suit la porte dans une boutique étroite, obscure et graisseuse. Il y fait tellement sombre qu’on ne distingue sur le petit comptoir qu’une seconde chandelle dans un second chandelier de fer, posé tout près de la figure inclinée d’un homme qui est assis sur une chaise.

« Bonsoir, » dit mister Wegg, en saluant d’un signe de tête. [ 75 ]

La figure qui se relève est d’une pâleur maladive et présente des yeux affaiblis, surmontés d’une tignasse de cheveux roux et poudreux. Le propriétaire de cette figure est sans cravate, et a défait le bouton de sa chemise, dont il a rabattu le col pour travailler plus à l’aise. Il a ôté son habit pour le même motif, et ne porte qu’un gilet déboutonné sur du linge très-sale. Cet homme a les yeux fatigués d’un graveur, mais tel n’est pas son état ; il a la courbe et la physionomie d’un cordonnier, mais il n’est pas de cette profession.

« Bonsoir, mister Vénus ; vous ne me reconnaissez pas ? » Un vague souvenir commençant à poindre chez lui, mister Vénus prend la chandelle, l’abaisse vers les jambes de Silas, et dit alors :

« Parfaitement ! comment vous portez-vous ?

— Silas Wegg, vous vous rappelez bien ? explique la jambe de bois.

— Oui, répond l’autre ; amputation d’hôpital.

— Précisément, dit Silas.

— Oui, reprend Vénus, Comment va la santé ? Asseyez-vous près du feu ; chauffez-vous l’autre jambe. »

Le comptoir est si petit qu’il permet l’accès du foyer, dont on n’approcherait pas s‘il était un peu plus grand. Mister Wegg se place sur une caisse posée devant le feu, et respire une odeur réconfortante qui n’est pas celle de la boutique. Quant à cette dernière, après deux reniflements attentifs, mister Wegg décide en lui-même qu’elle sent le cuir, la plume, la colle, la gomme, la graisse, le moisi d’une cave, et de la force de deux soufflets, ajoute-t-il après un nouveau reniflement.

« L’eau est dans la théière et le pain mollet près de la grille. Voulez-vous prendre le thé avec moi ? » dit Vénus.

Ayant pour principe immuable de ne jamais rien refuser, mister Wegg répond affirmativement.

La boutique est tellement sombre, tellement encombrée de tasseaux, de paquets et de tablettes ; elle fourmille de tant de coins et de recoins, que si mister Wegg aperçoit la tasse et la soucoupe de Vénus, c’est parce qu’elles sont à côté de la chandelle ; mais il ne voit pas de quel endroit mystérieux le maître du logis a tiré une seconde tasse, et n’a connaissance de cet objet que lorsque son hôte le lui met littéralement sous le nez. Il découvre en même temps le corps d’un joli petit oiseau, dont la tête penchée retombe dans la soucoupe de Vénus, et dont la poitrine est percée d’un fil de fer. On le prendrait pour Cock-Robin, le héros de la ballade, Vénus pour le moineau armé d’un arc. et mister Wegg pour la mouche aux petits yeux. [ 76 ]

Vénus se baisse et produit un second petit pain ; celui-là n’est pas grillé. Mais, retirant la flèche du corps de l’oiseau, Vénus embroche le petit pain, et le fait rôtir à la pointe de cet instrument. Quand la rôtie est suffisamment dorée, Vénus plonge de nouveau, reparaît avec un morceau de beurre, et complète son ouvrage.

Silas Wegg, en homme habile qui sait qu’un bon souper l’attend, insiste pour que son hôte absorbe cette seconde rôtie. Il a besoin d’assouplir Vénus, de se le rendre favorable ; et par ce sacrifice, il espère graisser les rouages qu’il va faire manœuvrer. Tandis que les petits pains disparaissent, les tasseaux et les planchettes, les coins et les recoins surgissent peu à peu des ténèbres, et mister Wegg finit par soupçonner qu’il y a près de lui un bocal renfermant un bébé hindou, replié sur lui-même et la tète en bas, comme s’il voulait faire la culbute. Quand il suppose que son hôte est suffisamment lubrifié, Silas aborde l’objet de sa visite en disant avec indifférence, et en frappant les mains l’une contre l’autre :

« À propos ! que suis-je devenu depuis cette époque, mister Vénus ?

— Rien du tout, répond l’autre.

— Comment ! toujours ici ? demande Wegg avec surprise.

— Toujours. »

Notre homme en est enchanté ; mais il veille sur lui-même, et dit négligemment :

« C’est étrange ! D’où cela vient-il ?

— Je ne sais pas, répond Vénus, dont la figure décharnée est mélancolique, et la voix faible et dolente. J’ignore à quoi cela tient ; mais de quelque façon que je m’y prenne, vous ne pouvez entrer dans aucun assortiment ; impossible de vous appareiller. Quiconque possède quelque savoir vous aperçoit du premier coup d’œil et s’écrie : Cela ne va pas ; mais cela ne va pas du tout !

— Que diable ! mister Vénus, reprend Wegg, avec une certaine irritation, ce n’est pas une chose qui me soit particulière ; cela doit arriver souvent !

— Pour les côtes, je l’avoue, cela arrive toujours ; mais pas pour le reste. Quand je monte un squelette formé de pièces réunies çà et là, je sais d’avance que je ne serai pas exact à l’égard des côtes ; chaque individu a les siennes, que l’on ne retrouve chez personne. Mais pour les membres, c’est autre chose. Tenez, je viens précisément d’envoyer un chef-d’œuvre à une école de dessin, une femme admirable. Une jambe était anglaise, l’autre belge ; le reste de huit peuples différents ; et il n’y a pas [ 77 ]à dire qu’on le qualifiera de mélange. Tandis qu’où vous êtes, mister Wegg, cette qualification est de droit. »

Silas regarde la jambe qui lui reste, il l’examine aussi attentivement que le permet la clarté douteuse, puis il exprime cette opinion d’un air maussade.

« Ce doit être la faute de l’autre. Sans cela comment expliquer le fait ?

— Je ne prétends pas l’expliquer, répond Vénus. Mais levez-vous un instant, et veuillez tenir la chandelle. »

Le maître du logis retire du coin situé auprès de sa chaise, le squelette d’une jambe et d’un pied d’une pureté de lignes admirables, et monté avec un soin parfait. Il pose cette jambe à côté de celle de Wegg, qui le regarde, et auquel il paraît prendre mesure de bottes à l’écuyère.

« Non, dit-il, je ne sais pas d’où cela vient. Tout ce que je puis croire, c’est que vous vous serez tordu le tibia. Dans tous les cas, je n’ai jamais vu le pareil, »

Silas ayant contemplé sa jambe une seconde fois et jeté un regard soupçonneux sur le modèle qui lui est offert, aperçoit la différence.

« Je parie, dit-il, que ce n’est point une jambe anglaise.

— Pas difficile à voir : il y a si loin de l’une à l’autre ! C’est, en effet, la jambe de ce gentleman français. »

Comme le signe de tête qui accompagne ces mots indique un point des ténèbres situé derrière lui, mister Wegg se retourne et finit par découvrir le gentleman en question, qui figure simplement par sa cage pectorale, posée sur une tablette, comme une cuirasse ou un corset.

« Oh ! s’écrie mister Wegg, qui a la conscience d’être présenté, je reconnais que vous étiez fort bien dans votre pays ; mais on me permettra de dire que le Français auquel je voudrais ressembler n’a pas encore vu le jour. »

En ce moment, la porte crasseuse est violemment poussée par un petit garçon qu’elle entraîne à sa suite, et qui la laisse retomber en disant :

« Est-il prêt, le serin ? je viens le chercher.

— C’est trois shellings neuf pence, répond l’artiste, » L’enfant présente quatre shellings. Mister Vénus, toujours très-abattu et proférant des sons plaintifs, regarde où peut être le serin demandé. En prenant la chandelle pour l’aider dans ses recherches, mister Wegg s’aperçoit qu’il a près des genoux une tablette exclusivement consacrée à des squelettes de mains qui semblent éprouver le besoin de le saisir. Du milieu de ces os, mister Vénus retire un petit globe de verre où le serin est enfermé, et le présente au petit garçon. [ 78 ]

— Voilà, dit-il ; ne croirait-on pas qu’il est vivant ? Je l’ai posé sur une branche d’où il songe à partir. Ayez-en bien soin, c’est un charmant spécimen ; — et trois pence font quatre. »

L’enfant a empoché sa monnaie, et vient de tirer la porte par une lanière de cuir qu’on y a clouée à cette intention, lorsque Vénus s’écrie : « Arrêtez ce jeune coquin ! arrêtez-le ! il m’a pris une dent avec ses demi-pence.

— Comment l’aurais-je prise votre dent ? puisque c’est vous qui m’avez remis la monnaie. J’en ai assez des miennes, d’ailleurs ; je n’ai que faire des vôtres, piaille le gamin, en cherchant l’objet réclamé qu’il jette sur le comptoir.

— Ne m’insultez pas dans le vicieux orgueil de votre jeunesse, répond Vénus d’un ton pathétique. N’accablez pas un homme abattu ; je suis assez éprouvé sans cela. Cette dent aura glissé dans le tiroir ; il en tombe partout ; j’en ai trouvé deux ce matin dans la boîte au café : deux molaires.

— Eh bien ! alors, riposte te gamin, pourquoi que vous dites des sottises aux gens ? »

À quoi Vénus répond en secouant sa tignasse poudreuse et en clignant ses yeux rouges :

« Ne m’insultez pas dans le vicieux orgueil de votre jeunesse ; ne me frappez pas parce que je suis abattu. Vous n’avez nulle idée du petit volume auquel vous seriez réduit si j’avais préparé votre squelette ? »

Cette dernière considération paraît produire son effet, car le gamin s’esquive précipitamment.

« Hélas ! hélas ! soupire Vénus en mouchant la chandelle, le monde, qui semblait jonché de fleurs, a cessé d’en avoir ! Vous regardez la boutique, mister Wegg ; permettez que je vous l’éclaire. Voici mon établi, celui de mon jeune homme, un étau, les outils, des os de différentes sortes, des crânes variés, un bébé hindou, conservé dans l’alcool ; id., africain ; des bocaux renfermant diverses préparations. Tout ce qui est à portée de la main est parfaitement conservé. Les objets attaqués sont au-dessus ; je ne me rappelle pas exactement ce qu’il y a dans les mannequins placés tout en haut ; mais ce sont différentes pièces du corps de l’homme. Voici des chats, un squelette de bébé anglais, des canards, des chiens, un assortiment d’yeux d’émail ; un oiseau momifié, des épidermes desséchés de différentes sortes. Hélas ! hélas ! Vous n’avez qu’un aperçu des objets qui se trouvent ici, un coup d’œil général. »

Après avoir promené sa chandelle fumeuse devant ces objets hétérogènes, qui, tour à tour, avaient semblé répondre à son appel et s’étaient replongés dans les ténèbres, mister Vénus soupire de

[ 79 ]nouveaux hélas ! retourne à sa place, et gémissant sous le poids qui l’accable, se verse une nouvelle tasse de thé.

« Et moi, dit Wegg, où suis-je donc ?

— Dans l’arrière boutique, au fond de la cour. Mais, pour être franc, je regrette de vous avoir acheté ; j’aurais mieux fait de vous laisser à l’hôpital.

— Voyons, soyez franc jusqu’au bout : je ne vous ai pas coûté cher.

— Dam ! répond l’autre qui, tout en parlant, souffle son thé, et dont la figure, émergeant des ténèbres, apparaît au-dessus de la tasse fumante comme autrefois son homonyme au-dessus des vagues, cela faisait partie d’un lot d’articles divers ; et je ne sais pas au juste. »

Silas arrive enfin à la question qui l’occupe, et la pose en ces termes :

« Combien en voulez-vous ?

— Dam ! répond Vénus, en soufflant toujours son thé, je n’y ai jamais réfléchi ; et tout de suite, comme cela, je ne saurais trop…

— D’après ce que vous m’avez dit vous-même, reprend Silas d’un ton persuasif, je n’ai pas une grande valeur.

— Au point de vue de l’assortiment, je le reconnais, mister Wegg ; mais vous pourriez acquérir du prix comme… »

Ici Vénus s’administre une gorgée tellement chaude, qu’il en avale de travers et que ses yeux s’emplissent de larmes.

Enfin il ajoute : « Comme monstruosité ; excusez l’expression. »

Mister Wegg dont la figure n’indique pas qu’il soit disposé à l’excuser, réprime un regard indigné, et revient à son affaire. « Vous me connaissez, dit-il, vous savez, mister Vénus, que je ne marchande jamais. »

Vénus avale toujours son thé brûlant  ; il ferme les yeux à chaque gorgée, et les rouvre d’une manière spasmodique, mais il n’affirme rien.

« J’ai la perspective de m’élever, par mon travail, à une assez belle position, continue Wegg. Or, en pareille circonstance, je l’avoue franchement, je n’aimerais pas à être… dispersé : une partie de moi-même ici, une autre en tel endroit ; je voudrais me réunir, comme il convient à un gentleman.

— Si j’ai bien compris, mister Wegg, ça n’est qu’une perspective ; vous n’auriez pas encore beaucoup d’argent à y mettre ? Je vous dirai donc tout ce que je peux faire pour vous : je garderai votre jambe et la tiendrai à vos ordres. Ne craignez pas que j’en dispose ; je suis homme de parole. Comptez-y, mister Wegg ; c’est une promesse sacrée. Hélas ! hélas ! » [ 80 ]

Enchanté de la promesse, et voulant flatter son homme, le littérateur regarde soupirer Vénus. Il remplit de nouveau sa tasse, et d’une voix qu’il s’efforce de rendre sympathique :

« Vous paraissez bien triste, dit-il ; est-ce que les affaires ne vont pas ?

— Mieux que jamais, répond Vénus.

— Auriez-vous perdu la main ?

— Jamais elle n’a été plus habile, mister Wegg. Je ne suis pas seulement le premier de ma profession, je suis la profession même. Achetez un squelette où vous voudrez, allez dans le West-End, vous payerez le prix du quartier ; mais ce sera une de mes œuvres. J’ai autant d’ouvrage que j’en peux faire, avec l’aide de mon jeune homme ; et c’est ma joie et mon orgueil. »

Ainsi parle Vénus, la main droite étendue, la soucoupe fumante à la main gauche, et sur le point de fondre en larmes, en dépit de la joie qu’il annonce.

« Rien de tout cela n’est désolant, mister Vénus.

— Je le reconnais, Silas Wegg. Sans parler de mon adresse manuelle, qui est sans égale, j’ai poussé mes connaissances anatomiques jusqu’à pouvoir, à première vue, désigner les moindres pièces. On vous apporterait tout désarticulé, au fond d’un sac, mister Wegg, je nommerais tous vos os, les plus petits comme les plus grands, sans les voir, rien qu’au toucher, aussi vite que je pourrais les sentir ; je les assortirais sans aucune hésitation, et j’établirais vos vertèbres de manière à vous surprendre autant qu’à vous charmer.

— Eh bien ! reprend Silas, d’une voix un peu plus lente, il n’y a dans tout cela rien qui puisse vous attrister.

— Je le reconnais, mister Wegg, je le reconnais ; mais c'est le cœur qui m’abat, mister Wegg, c’est le cœur. Ayez la bonté de prendre cette carte et de vouloir bien en faire la lecture. »

Silas reçoit l’objet que Vénus a trouvé dans le fouillis d’un tiroir ; il met ses lunettes et lit à haute voix :

« Mister Vénus.

— Continuez.

— Empailleur de quadrupèdes et d’oiseaux.

— Oui ; allez toujours.

— Articulateur d’os humains.

— Tout cela est vrai, mister Wegg (profond gémissement) ; tout cela est vrai ! Mais j’ai trente-deux ans, mister Wegg, et je suis célibataire ! Et je l’aime, mister Wegg ! et elle est digne de l’amour d’un monarque. »

Silas est un peu alarmé en voyant Vénus se dresser tout à coup, et dans l’élan de sa flamme, lui mettre la main au collet

[ 81 ]et le contempler avec des yeux hagards. Toutefois Vénus lui fait promptement ses excuses, et s’asseyant, dit avec le calme du désespoir :

« Ma profession lui déplaît.

— En connaît-elle les profits ?

— Oui, elle en connaît les bénéfices, mais n’apprécie pas l’art, et n’en veut pas. Je ne désire nullement, a-t-elle écrit de sa main, être confondue avec les squelettes, ni envisagée au point de vue de mes os. »

Vénus, dont le regard et l’attitude expriment le plus profond désespoir, se verse une nouvelle tasse de thé.

« Et c’est ainsi qu’un homme arrive au faîte de l’arbre, mister Wegg, pour ne découvrir qu’un désert sans issue. Me voilà ce soir au milieu des charmants trophées de mon art ; à quoi m’ont-ils servi ? à causer ma ruine, à me faire écrire qu'elle ne veut pas être confondue avec des squelettes, ni envisagée au point de vue de ses os. »

L’artiste, après avoir répété ces mots funestes, avale une nouvelle tasse de thé, ce qu’il explique de la manière suivante :

« Cette pensée m’accable. Une fois l’abattement complet, il devient léthargique. En prenant du thé jusqu’à deux heures du matin, je finis par oublier. Je ne vous retiens pas, mister Wegg ; ma compagnie n’a rien d’agréable.

— Ce n’est pas pour cela, dit le littérateur en se levant, mais j’ai un rendez-vous. Je devrais même, à l’heure qu’il est, être à la Prison-d’Harmonie.

— Comment ! en haut du chemin de Battle-Bridge ? » L’autre avoue qu’il a mis le cap sur ce port.

« Si vous êtes ancré dans la maison, vous vous trouvez dans une belle passe. On y remue l’or à la pelle.

— Et dire que vous avez compris à demi-mot, et que vous savez ce qui en est ! C’est merveilleux.

— Rien de plus simple, au contraire : le vieux gentleman aimait à savoir le prix de tout ce qu’il trouvait, et continuellement il m’apportait des os, dos plumes, une foule de choses.

— Ah bah !

— Comme je vous le dis. Hélas ! hélas ! il est enterré dans le voisinage, ici près, vous savez ? »

Le littérateur ne sait pas du tout ; mais il a l’air d’être au courant, et fait un signe affirmatif en suivant des yeux le mouvement de tête de Vénus, afin de se renseigner à l’égard de l’ici près.

« La découverte du corps de son fils m’a beaucoup intéressé, dit Vénus. Elle ne m’avait pas encore adressé le refus blessant que je vous ai dit. J’ai là… mais peu importe. »

[ 82 ]
Vénus a pris la chandelle et en projette la lumière vers l’une des planches qui couvrent la muraille. Au moment où Wegg se retourne pour voir ce qu’il fait, il remet le chandelier sur le comptoir.

« Le vieux gentleman était bien connu dans le quartier, poursuit l’artiste. On disait qu’il avait des trésors et qu’il en cachait dans ses tas d’ordures. Il y a là-dessus une foule d’histoires. Je suppose que ce sont des contes ; mais vous savez ce qui en est, mister Wegg.

— Je puis vous dire que c’est faux, répond Silas, qui n’en sait rien du tout.

— Je ne vous retiens pas, mister Wegg ; bonsoir. »

L’infortuné Vénus lui tend la main en secouant la tête, retombe sur sa chaise, et se verse une nouvelle tasse de thé. Silas Wegg, en tirant la porte, regarde par-dessus son épaule, et remarque avec surprise que la commotion a tellement ébranlé la boutique, et fait jeter à la chandelle un tel éclat provisoire, que les bébés hindou, africain et breton, les os variés, le gentilhomme français, les chats, les canards, les chiens et le reste, ont l’air d’être galvanisés. Il n’est pas jusqu’au petit rouge-gorge, placé près du coude de Vénus, qui ne s’agite sur son flanc innocent.

L’instant d’après, la jambe de bois de mister Wegg, plongeant dans la boue à la clarté du gaz, arpentait le chemin qui conduit au Bower.


[modifier] I - 8 

Mister Boffin en consultation



[ 82 ]
Quiconque, à l’époque de notre histoire, était sorti de Fleetstreet pour entrer dans le Temple, et avait tristement erré dans ces lieux jusqu’à la rencontre d’un lugubre cimetière ; quiconque, de cet endroit, avait regardé les fenêtres sinistres qui donnent sur ce champ funèbre, et fini par découvrir, à la plus sinistre de toutes, un sinistre adolescent, avait contemplé dans le lointain le clerc principal, senior et junior, clerc du droit coutumier, clerc des transactions, clerc de chancellerie, clerc de tous les départements et raffinements de la cléricature, en un mot le clerc de mister Lightwood, l’éminent solicitor, ainsi que les journaux le qualifiaient depuis quelque temps.

[ 83 ]

Mister Boffin ayant vu plusieurs fois ce clerc multiple soit au cabinet du solicitor, soit au Bower, le reconnut sans difficulté dès qu’il l’aperçut dans son aire poudreuse. Très préoccupé de la situation de l’empire, regrettant beaucoup l’aimable Pertinax, qui, la veille au soir, était mort victime de la fureur des prétoriens, et laissait les affaires impériales dans un affreux désordre, mister Boffin arriva au second étage, auquel appartenait ladite fenêtre.

« B’jour, b’jour, b’jour, dit-il lorsque la porte lui fut ouverte par le sinistre adolescent, qui répondait au nom fort juste de Blight[4] ; le gouverneur y est- il ?

— Mister Lightwood, je crois, vous a donné rendez-vous, monsieur ?

— Je n’ai pas besoin qu’il me le donne ; je payerai, mon garçon, je payerai.

— Je n’en doute pas, monsieur. Donnez-vous la peine d’entrer. Mister Lightwood est sorti pour affaires, il sera de retour dans une minute. Veuillez vous asseoir pendant que je vais consulter le registre où sont inscrits nos rendez-vous. »

Le jeune homme ouvrit son pupitre ; il en retira pompeusement un livre étroit et long, couvert de papier brun, et détailla la liste des rendez-vous du jour, qu’il suivit avec le doigt : MM. Aggs, Baggs, Caggs, Daggs, Faggs, Gaggs, M. Boffin. Oui, monsieur ; vous êtes seulement un peu en avance ; mais mister Lightwood sera ici dans un instant.

— Je ne suis pas pressé, dit Boffin.

— Je vous en rends grâce, monsieur. J’en profiterai, si vous voulez bien le permettre, pour inscrire votre nom sur le répertoire des clients du jour. »

Le jeune Blight changea de livre avec une importance croissante ; il prit une plume neuve, la suça à plusieurs reprises avant de la tremper dans l’encrier ; et, parcourant la liste qu’il avait sous les yeux, nomma précipitamment MM. Alley, Balley, Calley, Dalley, Falley, Galley, Halley, Lalley, Malley ; puis, ajouta M. Boffin.

— À cheval sur la règle, ici ! n’est-ce pas, mon garçon ? dit Boffin au moment où on l’enregistrait.

— Oui, monsieur, répondit Blight, sans cela je n’y tiendrais pas. »

Ce qui signifiait probablement que son esprit se dérangerait [ 84 ]s'il ne se créait pas cette occupation fictive. N’ayant, dans sa réclusion, ni gobelet à sculpter, ni chaîne à limer ou à polir, il s’était ingéré d’inscrire des noms par ordre alphabétique sur les deux répertoires en question, ou d’en choisir dans le manuel, comme ayant affaire à mister Lightwood. Cette ressource lui était d’autant plus précieuse, que, susceptible par tempérament, il considérait le peu de clientèle de son patron comme une atteinte à sa propre dignité.

« Combien y a-t-il que vous êtes dans la procédure ? lui demanda Boffin, à brûle-pourpoint, avec sa curiosité ordinaire.

— Bientôt trois ans, monsieur.

— Autant dire que vous y êtes né ! répondit le bonhomme avec admiration. Aimez-vous ce métier-là ?

— Il m’est égal, répondit le jeune Blight en soupirant, comme si la chose avait perdu son amertume.

— Qu’est-ce que vous gagnez ici ?

— La moitié de ce que je voudrais avoir.

— Et quel est le chiffre de ce que vous désirez ?

— Quinze shellings par semaine, répondit le jeune clerc.

— Combien de temps à peu près faudra-t-il pour que vous fassiez un juge ? demanda Boffin après avoir mesuré du regard la taille du petit bonhomme

— Je n’ai pas encore fait ce calcul, répondit Blight.

— Rien, je suppose, ne vous empêche de le devenir ? » reprit Boffin.

Le jeune clerc répondit qu’ayant l’honneur d’être un Breton, à qui le mot jamais est inconnu, rien ne l’empêchait d’arriver un jour à la magistrature. Néanmoins, il parut sous-entendre que certaine chose pourrait y mettre obstacle.

« Une couple de livres, dit Boffin, vous y aiderait-elle un peu ? »

Le jeune Blight n’ayant pas le moindre doute à cet égard, mister Boffin lui remit ce petit présent, et le remercia des soins qu’il donnait à ses affaires (à lui, Boffin), lesquelles, ajouta le brave homme, devaient enfin être arrangées. Puis, la canne à l’oreille, comme si elle avait été un démon familier auquel il eût demandé l’explication de ce qui frappait ses regards, Boffin promena ses gros yeux autour du cabinet. Il vit une petite bibliothèque renfermant quelques livres de droit ; puis une fenêtre, un sac vide, une boîte de pains à cacheter, un bâton de cire rouge, une plume, une pomme, un sous-main, une masse de taches d’encre, un fourreau de fusil ayant la prétention d’être un instrument judiciaire, mais imparfaitement déguisé ; tout cela revêtu d’une poussière épaisse ; et finalement, une boîte de fer portant [ 85 ]cette étiquette : domaine harmon. Les yeux du bonhomme en étaient à cette boîte, lorsque apparut mister Lightwood. Il arrivait, disait-il, de chez le proctor [5]où il était allé précisément pour les affaires de mister Boffin.

« Et vous en êtes tout fatigué ! » dit celui-ci avec commisération.

Sans répondre que sa lassitude était chronique, mister Lightwood exposa que, toutes les formalités ayant été remplies, le testament approuvé, la mort de l’héritier direct bien et dûment reconnue, etc., etc., la cour de Chancellerie ayant statué, etc., etc., ledit Lightwood avait enfin la satisfaction, l’honneur, le bonheur, etc., de féliciter mister Boffin de son entrée en jouissance, comme légataire universel, etc., d’un capital de plus de cent mille livres déposé à la Banque d’Angleterre.

« Ce qu’il y a surtout d’agréable dans cette fortune, mister Boffin, c’est qu’elle ne donne aucun embarras, continua le solicitor. Pas de domaine à gérer, de capitaux à recouvrer dans les moments difficiles, et à raison de tant pour cent, ce qui est un moyen excessivement coûteux de faire mettre son nom dans les journaux. Pas d’élections qui vous échaudent ; pas de régisseurs qui écrèment le lait avant qu’il arrive sur votre table. Vous pouvez mettre le tout dans une cassette, et l’emporter avec vous demain matin… je dirai aux Montagnes Rocheuses : puisque, ajoute Lightwood avec un indolent sourire, il n’est pas un homme que la fatalité ne contraigne un jour ou l’autre à parler familièrement de ces montagnes à l’un de ses semblables, j’espère que vous voudrez bien m’excuser si je vous envoie d’urgence à cette chaîne assommante, véritable scie géographique. »

Mister Boffin, qui n’avait pas suivi cette dernière phrase très-attentivement, jeta un regard perplexe tantôt au plafond, puis sur le tapis, où il l’arrêta.

« Je ne sais que répondre à tout cela, dit-il ; mais, voilà qui est sûr, je me trouvais aussi bien comme j’étais. C’est une affaire que de s’occuper d’une si grosse somme !

— Alors, cher monsieur, ne vous on occupez pas.

— Hein ? fit l’ancien boueur.

— Maintenant, reprit Lightwood, à vous parler avec la sottise irresponsable d’un homme privé, non avec la profonde sagesse d’un conseil judiciaire, je vous dirai que si le poids de cette fortune accable votre esprit, une consolation vous est offerte, car il est facile de l’amoindrir. Si vous redoutez l’embarras que peut vous causer cette dernière tâche, vous avez encore cette pensée [ 86 ]consolante qu’une foule de gens seront trop heureux de vous l’épargner.

— Je ne vois pas la chose tout à fait comme vous, répondit Boffin avec une inquiétude croissante ; ce que vous dites là n’a rien de satisfaisant.

— Qu’y a-t-il de satisfaisant sur la terre ? demanda Lightwood en relevant les sourcils.

— Jusqu’alors tout l’avait été pour moi, répliqua Boffin d’un air pensif. Quand j’étais premier garçon là-bas, avant que ce fût le Bower, je regardais le métier comme très-satisfaisant. Le patron, sauf le respect que je dois à sa mémoire, était diablement rude ; mais c’était un plaisir de faire marcher la besogne depuis le matin avant le jour jusqu’après la nuit close. C’est presque dommage, poursuivit Boffin en se grattant l’oreille, qu’il ait gagné tant d’argent. Il aurait mieux valu pour lui qu’il n’eût pas été si riche. Vous pouvez en être sûr, ajouta le bonhomme frappé de cette découverte : lui aussi trouvait que c’était lourd d’avoir une si grosse fortune. »

Mister Lightwood, peu convaincu, toussa une ou deux fois.

« Prenons l’affaire en détail, continua mister Boffin. Que le Seigneur nous protège ! Où est la satisfaction qu’a donnée cet argent ? Voila le bonhomme qui fait droit à son fils, et lui laisse tout ce qu’il a ; le pauvre garçon en est-il plus avancé ? Il a quitté ce monde au moment où il portait, comme on dit, la soucoupe à ses lèvres. Vous pouvez le croire, mister Lightwood, moi et ma vieille lady nous avons soutenu le cher enfant nombre de fois contre son père. Si bien que le bonhomme nous a jeté toutes les sottises qu’il a pu mettre au bout de sa langue. Je l’ai vu un jour où missis Boffin lui avait dit franc et net sa façon de penser, à propos de ce qu’un père est tenu envers son fils, je lui ai vu prendre le chapeau de missis Boffin et le lancer à l’autre bout de la cour ; un chapeau de paille noir qu’elle portait constamment, et qui était perché sur le haut de sa tète par manière de convenance. Je l’ai vu comme je vous le dis ; il allait avoir de moi une fameuse raclée, lorsque missis Boffin se plaça entre nous deux, et reçut le premier coup de poing qui la renversa net, mister Lightwood, mais net.

— Honore également la tête et le cœur de missis Boffin, murmura le gentleman.

— Vous comprenez, poursuivit le bonhomme ; je vous dis cela, maintenant que les affaires sont finies, pour vous montrer que nous avons toujours soutenu les enfants, comme c’était notre devoir. Nous avens été les amis de la fille, les amis du garçon ; les défendant contre le père, moi et ma femme, bien qu’à chaque [ 87 ]instant nous nous disions : ça nous fera jeter à la porte. Quant à missis Boffin, ajouta le brave homme en baissant la vois, à présent qu’elle est fashionable, il se pourrait bien qu’elle n’aimât pas que la chose fût connue, mais elle a été jusqu’à lui dire en ma présence qu’il n’était qu’un scélérat, un vieux sans cœur.

— Noble esprit saxon, ancêtres de missis Boffin, — archers, — Azincourt et Crécy, — murmura Lightwood.

— La dernière fois que nous l’avons vu, reprit Boffin avec émotion, le pauvre petit avait sept ans ; car à l’époque où il est revenu au sujet de sa sœur, nous étions à la campagne, ma femme et moi, à surveiller une entreprise dont il fallait passer les cendres à la claie, avant d’en charger les tombereaux ; et, à notre retour, le pauvre gamin, qui n’avait fait qu’entrer et sortir, était déjà reparti. Je disais donc qu’il avait sept ans ; on l’envoyait tout seul à cette école d’un pays étranger. Comme il s’en allait (nous demeurions alors au bout de la cour du présent Bower), il entra chez nous pour se chauffer un peu. Il avait ses habits de voyage, qui n’étaient pas lourds ; et dehors, par un vent à tout briser, était sa petite caisse que je devais lui porter au paquebot, car le patron ne voulait pas entendre parler d’une voiture de six pence. Missis Boffin, qui alors était toute jeune, et ressemblait à une rose épanouie, le fit approcher du feu ; elle se mit à genoux à côté de l’enfant, se chauffa les deux mains, lui en frotta les joues ; puis, voyant que le pauvre petit pleurait, les larmes lui coulèrent des yenx. Elle l’entoura d’un de ses bras comme pour le protéger, et me dit en sanglotant : « Je donnerais tout au monde, oui, tout au monde pour m’en aller avec lui. » Je ne vous dirai pas tout le mal que me firent ces paroles, en même temps qu’elles augmentaient mon admiration pour missis Boffin. Le pauvre petit s’était suspendu à son cou ; et tandis qu’elle le pressait dans ses bras, comme le patron m’appelait. — « Il faut que je m’en aille, qu’il nous dit ; que le bon Dieu vous bénisse. » Il resta encore quelque temps dans les bras de missis Boffin, et il nous regarda tous les deux avec un chagrin ! une vraie agonie. Oh ! quel regard !

Je montai avec lui dans le bateau. En chemin d’abord, je l’avais régalé des quelques petites choses que je pensais qu’il aimait, et je ne le quittai pas avant qu’il fût endormi ; puis je revins à la maison. Mais j’eus beau dire à missis Boffin que je l’avais laissé bien tranquille, rien n’y faisait. Dans sa pensée, il y avait toujours ce regard qu’il nous avait jeté au moment de partir. Et tout de même, ce fut bon à quelque chose : missis Boffin et moi nous n’avions pas d’enfants, et nous l’avions toujours regretté ; mais actuellement, nous n’en désirions plus. [ 88 ]« Que nous venions à mourir tous les deux, me disait missis Boffin, et les autres pourraient voir ce même regard dans les yeux de notre enfant. » Aussi la nuit, quand il faisait bien froid, qu’on entendait le vent gronder, ou qu’il pleuvait bien fort, elle se réveillait en sanglotant, et me disait tout éperdue : « Est-ce que tu ne vois pas sa pauvre figure ? Oh ! mon Dieu ! abritez le pauvre petit ! » Puis avec le temps cela a fini par s’user,

— Tout s’use et tombe en guenilles, mon cher monsieur, reprit Lightwood en riant.

— Tout, c’est beaucoup dire, reprit l’excellent homme que les manières du gentleman agaçaient. Il y a de ces choses que je n’ai jamais trouvées dans les balayures ; non, monsleur. Enfin, nous avons vieilli au service du bonhomme, vivant serré, et travaillant dur jusqu’au moment où on l’a trouvé mort dans son lit. Missis Boffin et moi, nous avons cacheté la boîte qu’il avait toujours sur sa table. Puis connaissant le Temple comme un lieu qui fournissait à l’entreprise les ordures des gens de loi, je m’y rendis pour chercher un homme du métier, afin de le consulter sur ce qu’il y avait à faire. C’est alors que j’ai aperçu votre jeune homme qui était à la fenêtre d’ici, où il tuait les mouches à coups de canif. « Ho ! hé ! » que je lui criai. À cette époque je n’avais pas le plaisir de vous connaître, et c’est comme cela que j’ai eu cet honneur. Alors, avec ce gentleman qui avait une cravate si peu confortable, et qui demeure sous la petite arcade du cimetière de Saint-Paul.

— Doctor’s Commons, dit Lightwood.

— Je croyais avoir entendu un autre nom ; mais vous le savez mieux que moi. Eh bien ! donc, vous vous étes mis à l’ouvrage avec le docteur Scommons, et vous avez pris les mesures nécessaires, fait les pas et les démarches, enfin tout ce qu’il fallait pour découvrir ce pauvre garçon, que vous avez fini par trouver. — « Nous allons donc le revoir, me disait souvent missis Boffin ; et cette fois dans une bonne position. » Mais cela ne devait pas être. Le fâcheux, c’est qu’après tout, l’argent ne soit pas pour lui.

— Cet argent, remarqua Lightwood en inclinant la tête avec langueur, est tombé en d’excellentes mains.

— Le voilà seulement d’aujourd’hui entre les miennes et celles de missis Boffin ; et c’est pour cela que je suis venu, car j’attendais ce jour et cette heure pour m’occuper de ce que j’ai à vous dire. Voilà ce que c’est : un crime affreux a été commis ; la vieille lady et moi, ayant profité de ce crime abominable, qui est toujours un mystère, nous offrons, pour la recherche et la découverte de l’assassin, la dîme de la richesse qui nous arrive, ce qui fait une récompense d’un peu plus de dix mille livres. [ 89 ]

— C'est beaucoup trop, mon cher monsieur.

— Non, mister Lightwood ; nous avons arrêté ce chiffre-là ensemble, missis Boffin et moi, et nous n’en démordrons pas.

— Laissez-moi vous dire, reprit le solicitor, et je parle maintenant, avec toute la profondeur du praticien, non avec l’imbécillité de l’homme du monde, laissez-moi vous dire que l’offre d’une telle récompense est une incitation aux faux témoignages, aux délations calomnieuses, aux révélations forgées ; en un mot, tout un arsenal de lames à deux tranchants.

— C’est pourtant la somme que nous voulons y mettre, dit Boffin, légèrement ébranlé. Reste à voir si dans les affiches que vous ferez faire en notre nom…

— En votre nom, mister Boffin, en votre nom.

— Oui, en mon nom, qui est celui de missis Boffin, et qui nous comprend tous les deux, reste à voir s’il faudra y mentionner la somme. On verra cela quand on fera les affiches. Mais ceci n’est que la première des instructions que je viens donner à mon homme de loi, comme possesseur de la fortune qui m’a été remise.

— Votre homme de loi, répondit Lightwood en écrivant avec une plume très-rouillée, prend note avec plaisir de l’instruction précédente. En ai-je d’autres à recevoir ?

— Encore une, pas davantage. Faites-moi un petit bout de testament, aussi serré que possible, par lequel je laisse toute la fortune à mon épouse bien-aimée, Henerietty Boffin. Qu’il soit très-court, dans les termes que je vous ai dits ; mais surtout bien serré. »

Ne sachant pas trop ce qu’entendait mister Boffin, par cette dernière expression, Lightwood sonda le terrain.

« Excusez-moi, dit-il, mais la profondeur judiciaire a besoin d’exactitude. Quand vous employez le mot serré…

— Je veux dire serré, expliqua Boffin.

— Parfaitement et rien n’est plus honorable. Mais par là entendez-vous lier missis Boffin en lui imposant…

— Lier missis Boffin ! interrompit le brave homme ; à quoi pensez-vous donc ! ce que je veux, c’est que la chose soit si bien serrée, qu’une fois qu’elle la tiendra, on ne puisse pas la défaire.

— Ainsi, vous lui donnez la totalité de votre fortune, afin qu’elle en dispose comme bon lui semblera. Vous voulez, n’est-ce pas, que tout soit à elle, absolument à elle ?

— Absolument ! répéta le mari avec un gros rire. Ah ! ah ! ah ! ce serait joli à moi de commencer aujourd’hui à lier missis Boffin. » [ 90 ]

Ayant pris note de cette nouvelle instruction, Mortimer Lightwood reconduisit l’excellent homme qui, au moment de franchir la porte, faillit être renversé par Eugène.

« Permettez, dit Mortimer, d’un air glacial, que je vous présente l’un à l’autre ; et il ajouta que dans l’intérêt de l’affaire, autant que pour sa propre satisfaction, il avait communiqué à mister Wrayburn quelques-uns des curieux détails de la vie de son honorable client.

— Enchanté de connaître mister Boffin, dit Eugène, qui était loin d’en avoir l’air. \

— Merci bien, retourna le brave homme. Le métier vous plaît-il ?

— Pas… excessivement, répondit Eugène.

— C’est trop sec pour vous, hein ? Je suppose qu’avant d’y être passé maître, il vous faudra piocher ferme encore plusieurs années. Mais, croyez-mol, il n’y a rien comme le travail ; regardez plutôt les abeilles.

— Veuillez m’excuser, répliqua Eugène, avec un sourire contraint ; mais permettez-moi de vous dire que je proteste toujours quand on me cite les abeilles.

— Vraiment ! s’écria le brave homme.

— Par principe, dit Eugène ; en ma qualité de bipède…

— De quoi ? demanda mister Boffin.

— De créature à deux pieds, répondit le gentleman. En ma qualité de bipède, je n’accepte pas qu’on me réfère aux insectes, ni aux animaux à quatre pattes. Je forme opposition à ce qu’on me requière de modeler ma conduite sur celle du chien, de l’araignée ou du chameau. J’admets pleinement que celui-ci, par exemple, est d’une sobriété excessive ; mais il a plusieurs estomacs pour se sustenter, et l’homme n’en a qu’un. En outre, je ne suis pas, comme lui, pourvu d’un cellier frais et commode où je puisse conserver ma boisson.

— Mais, reprit Boffin, à qui cette théorie causait quelque embarras, c’était de l’abeille que je parlais.

— Je me plais à le reconnaître ; puis-je néanmoins vous représenter que la citation est peu judicieuse ? Je vous concède pour un instant qu’il y ait de l’analogie entre une abeille et un homme qui porte chemise et pantalon (ce que je nie d’une manière formelle), et que ce soit à l’école de l’abeille que l’homme ait à s’instruire (ce que je suis loin d’admettre), la question reste pendante. Qu’est-ce que l’homme apprendra ? Que devra-t-il imiter ? que faudra-t-il qu’il évite ? Quand nous voyons les abeilles se tourmenter à ce point au sujet de leur souveraine, et avoir la tête littéralement tournée du moindre incident [ 91 ]monarchique, est-ce la sublimité de l’adulation des grands que ce tableau nous enseigne, ou la petitesse des faits et gestes de la Cour ? Il se pourrait bien, mon cher monsieur, que la ruche ne fût qu’une satire.

— Dans tous les cas, on y travaille, répondit le bonhomme.

— Ou… i, répliqua Eugène d’un ton dédaigneux ; les abeilles travaillent, et plus qu’il n’est besoin. Ne trouvez-vous pas qu’il y a excès ? Elles font plus de miel qu’elles n’en consomment ; elles vont sans cesse bourdonnant la même idée jusqu’à leur mort ; c’est dépasser les bornes. Ôterez-vous le dimanche aux ouvrières parce que les abeilles travaillent perpétuellement ? Devrai-je ne point changer d’air parce qu’elles ne voyagent pas ? J’avoue, mister Boffin, que le miel est excellent, surtout à déjeuner ; mais, envisagée comme moraliste et comme précepteur de l’homme, votre amie l’abeille me devient odieuse, et je proteste contre cette mystification tyrannique. J’ai néanmoins le plus profond respect pour vous.

— Merci, dit Boffin. B’jour, b’jour. »

Et le digne homme a’en alla, mais avec une impression pénible dont il aurait pu se dispenser. Outre les faits douloureux que lui avait rappelés 1’héritage du père Harmon, il entrevoyait ici-bas une foule de choses très-peu satisfaisantes. Comme il cheminait dans Fleet street, sous l’influence de cette réflexion fâcheuse, mister Boffin s’aperçut qu’un homme, ayant l’extérieur d’un gentleman, le suivait et l’observait de très-près.

« Voyons, dit-il en s’arrêtant brusquement, ce qui rompit le fil de ses pensées, qu’y a-t-il pour votre service ?

— Veuillez m’excuser, mister Boffin…

— Mon nom ! C’est trop fort. Comment le savez-vous ? Est-ce que je vous connais ?

— Non, monsieur ; vous ne me connaissez pas. » Mister Boffin regarda l’inconnu en face.

« Non, dit-il, après avoir jeté les yeux sur le pavé, comme s’il y avait là une collection de visages parmi lesquels pût figurer celui de ce gentleman ; non, je ne sais pas qui vous êtes.

— Je suis trop peu de chose pour que l’on me connaisse, dit l’étranger ; mais la fortune de mister Boffin…

— Oh ! Oh ! le bruit en court déjà, murmura celui-ci.

— Et la façon romanesque dont elle lui est venue, poursuivit le gentleman, l’ont mis en évidence. Vous m’avez été désigné l’autre jour…

— Eh bien ! dit Boffin, si votre civilité vous permet d’en convenir, vous avouerez qu’en me regardant vous avez été peu [ 92 ]satisfait ; car je ne suis pas beau à voir. Mais qu’est-ce que vous me voulez ? Est-ce que vous êtes un homme de loi ?

— Non, monsieur.

— Vous n’avez pas à faire de révélations qui gagneraient une certaine récompense ?

— Non, monsieur. »

Peut-être un nuage avait-il assombri la figure de l’étranger quand celui-ci avait fait cette dernière réponse mais ce nuage s’était dissipé immédiatement.

« Si je ne me trompe, reprit Boffin, vous me suivez depuis que je suis sorti de chez mon homme de loi, et vous avez essayé d’attirer mon attention, avouez-le. C’est vrai, n’est-ce pas ? demanda Boflin un peu irrité.

— Oui, monsieur.

— Pourquoi cela ?

— Permettez-moi, monsieur, de faire quelques pas avec vous, et j’aurai l’honneur de vous le dire. Cela vous déplairait-il de venir à Clifford’s Inn ? Je crois que c’est ainsi qu’on nomme la place qui est à côté ; vous m’y entendrez mieux que dans cette rue si bruyante. »

S’il me propose une partie de quilles, pensa Boffin, s’il me met en présence d’un campagnard nouvellement enrichi, ou s’il me montre un bijou dont il vient de faire la trouvaille, il lui en cuira ; je lui donnerai une fameuse raclée. Ayant fait cette réflexion, et portant son bâton dans ses bras, à la façon de polichinelle, le brave homme entra dans l’Inn susdite.

« Ce matin, je vous ai aperçu dans Chancery Lane, dit l’inconnu. J’ai pris la liberté de vous suivre ; j’allais vous adresser la parole, quand vous êtes entré chez votre solicitor. Je suis resté là pour vous attendre.

— ll ne parle pas de quilles, ni de compère, ni de bijoux, pensa Boffin ; mais où veut-il en venir ?

— Je crains d’être téméraire poursuivit l’étranger. Peut-être mon projet est-il impossible, j’en ai peur ; mais je vous le communique à tout hasard. Si vous vous demandez à vous même, ou, ce qui est plus probable, si vous me demandez d’où peut me venir tant de hardiesse, je vous répondrai que j’ai la ferme conviction que vous êtes un homme de sens, plein de droiture et de franchise, d’un cœur parfait entre tous, et que vous avez le bonheur de posséder une femme qui a toutes ces qualités.

— Pour missis Boffin. c’est la vérité pure, » répondit le brave homme, en examinant l’étranger.

Il y avait quelque chose de contraint dans les manières de celui-ci ; il parlait à voix basse, et ne levait pas les yeux, bien [ 93 ]qu’il sentît que mister Boffin le regardait. Mais ses paroles coulaient avec aisance, et le timbre de sa voix était des plus agréables.

« Si j’ajoute que la fortune ne vous a nullement gâté, nullement enorgueilli, ce qui du reste est proclamé par tout le monde, ne pensez pas, monsieur, que j’aie l’intention de vous flatter ; je le dis simplement pour excuser mon audace, »

Il a besoin d’argent, pensa Boffin ; combien va-t-il demander ?

« Dans la situation où vous êtes, poursuivit l’inconnu, vous allez sans doute changer de manière de vivre. Il est probable que vous monterez votre maison sur un pied plus important. Vous aurez alors une foule de comptes à régler, une correspondance étendue ; et si vous consentiez à me prendre comme secrétaire…

— Comme secrétaire ? s’écria le brave homme en écarquillant les yeux.

— C’est mon plus grand désir.

— Voilà qui est singulier, dit Boffin en retenant son haleine.

— Ou bien, reprit l’inconnu tout étonné de l’étonnement du bonhomme, si vous vouliez essayer de moi comme homme d’affaires, ou sous tel nom qu’il vous plaira, vous trouveriez chez votre serviteur, non moins de fidélité que de reconnaissance ; et j’ose dire que je pourrais vous être utile. Vous devez croire, monsieur, qu’avant tout, ce qui me préoccupe est la question d’argent ; c’est une erreur. Je vous servirais volontiers pendant un an ou deux avant qu’il fût parlé de salaire. Vous fixeriez vous-mème l’époque où nous aurions à y penser.

— D’où venez-vous ? demanda BofBn.

— De pays éloignés, » répondit l’inconnu, dont les yeux rencontrèrent ceux du brave homme.

Celui-ci, dont les connaissances à l’égard des contrées lointaines étaient fort restreintes et d’une qualité douteuse, employa cette fois des mots élastiques.

« Venez-vous, dit-il, de quelque endroit particulier ?

— Je suis allé en beaucoup d’endroits, répliqua le gentleman.

— Et qu’y faisiez-vous ? » reprit Boffin.

Cette question ne l’avança pas davantage, car l’inconnu répondit : « Je voyageais pour m’instruire.

— Fort bien, dit le bonhomme ; mais si ce n’est pas une trop grande liberté, je vous demanderai sans façon comment vous gagnez votre vie ?

— Tout à l’heure, répliqua l’autre en souriant, je vous ai confié quel était mon désir. J’avais certains projets qu’il m’est [ 94 ]impossible d'exécuter maintenant ; et je peux dire que ma carrière est à commencer. »

Ne voyant pas trop comment se délivrer de ce postulant ; et d’autant plus embarrassé que les manières de ce gentleman réclamaient des égards, dont il craignait d’être incapable, le digne homme jeta un coup d’œil au bosquet moisi de Clifford’s Inn (une garenne de chats), dans l’espoir d’y trouver une idée. Il y rencontra les chats habituels, plus des moineaux, des branches mortes et du bois pourri ; mais pas la moindre inspiration.

« Jusqu’à présent, dit l’étranger en tirant une carte d’un petit portefeuille, je n’ai pas décliné mon nom ; je m’appelle Rokesmith, et je demeure à Holloway, chez un mister Wilfer. »

Boffin ouvrit de grands yeux.

« Le père de miss Bella ? s’écria-t-il.

— En effet, la personne chez laquelle je loge a une fille qu’on appelle ainsi. »

Depuis le matin, ce nom de Bella trottait dans l’esprit de Boffin, où il revenait souvent ; ce qui fit dire au brave homme, tandis que, la carte de Rokesmith à la main, il contemplait le gentleman, sans souci des convenances :

« Voilà qui est singulier ! Après tout, c’est quelqu’un des Wilfer qui vous aura dit qui j’étais ?

— Non, monsieur ; je ne suis jamais sorti avec personne de la famille.

— Mais c’est chez eux que vous avez entendu parler de moi ?

— Nullement. Je reste dans ma chambre ; et c’est à peine si je les ai entrevus.

— De plus en plus drôle, s’écria Boffin. Eh bien ! monsieur, pour être franc, je ne sais vraiment que vous dire.

— Ne dites rien, monsieur, répondit l’autre ; permettez-moi seulement de passer chez vous dans quelques jours. Je ne suis pas assez déraisonnable pour supposer que vous accepterez mes services de prime abord, et que vous me prendrez littéralement dans la rue. Permettez donc que j’aille vous voir, afin que vous puissiez, à loisir, vous faire une opinion sur moi.

— Rien de plus juste, dit Boffin, mais à une condition : vous ne me chanterez pas que j’ai besoin d’un gentleman pour secrétaire. Est-ce bien cela que vous avez dit ?

— Oui, monsieur. »

Boffin toisa de nouveau Rokesmith.

« C’est drôle, s’écria-t-il ; vous êtes bien sûr d’avoir dit secrétaire ? Bien sûr, bien sûr ? [ 95 ]

— Très sûr, monsieur.

— Pour secrétaire ! répéta Boffin d’un air méditatif. N’importe ; il est bien entendu que vous ne m’en parlerez pas plus que de l’homme qui est dans la lune. Nous ne voulons rien changer à notre manière de vivre ; c’est une chose arrêtée. Il est certain que, par goût, missis Boffin est entraînée vers tout ce qui est élégant ; mais elle est déjà installée au Bower d’une manière très-fashionable, et n’a pas besoin d’autre chose. Toutefois, monsieur, comme vous y mettez de la discrétion, et que vous ne vous imposez pas, je désire assez vous voir pour vous dire sans façon : Venez chez nous, si cela vous arrange. Venez quand il vous plaira ; dans quinze jours, dans huit jours ; enfin quand vous voudrez. À ce propos, je dois vous apprendre que depuis quelque temps j’ai à mon service un littérateur à jambe de bois, et que mon intention n’est pas de m’en séparer.

— Je regrette, monsieur, d’avoir été prévenu, répondit Rokesmith, visiblement surpris de ce qu’il venait d’entendre ; mais il est possible que d’autres fonctions se présentent.

— Voyez-vous, reprit Boffin d’un ton confidentiel, et avec un air de dignité, les fonctions de mon littérateur sont bien claires : professionnellement il me doit la décadence et la chute de l’empire ; amicalement, il tombe dans la poésie. »

Sans remarquer le moins du monde que ces deux fonctions ne paraissaient nullement claires à mister Rokesmith, Boffin ajouta :

« Et maintenant, bien le bonjour ; vous pouvez venir quand vous voudrez ; ce n’est pas loin de chez vous, guère plus d’un mille. Les Wilfer connaissent le chemin, ils vous l’indiqueront ; mais comme ils pourraient bien ne pas savoir qu’aujourd’hui ça se nomme Boffin’s Bower, dites-leur que c’est pour aller chez Harmon ; ne l’oubliez pas.

— Harmon ? répéta Rokesmith qui paraissait avoir mal entendu ? Harmon ? comment écrivez-vous cela ?

— Comme ça se prononce, répondit Boffin avec assurance. Harmon, vous n’aurez pas autre chose à dire. B’jour, b’jour, b’jour. »

Et il s’éloigna sans regarder derrière lui.

[modifier] I - 9  

Consultation de mister et de missis Boffin



[ 96 ]

S’étant rendu chez lui directement, l’excellent homme arriva au Bower sans plus d’obstacle. Il y trouva missis Boffin en costume de promenade (velours noir et panache blanc, comme un cheval de corbillard) et lui rendit compte de ce qu’il avait fait depuis le déjeuner.

« Ceci, ma vieille, poursuivit-il, nous ramène à la question que nous avons posée ce matin et qui n’a pas été résolue, à savoir s’il y a encore quelque chose à faire pour te mettre à la mode ?

— Eh bien, Noddy, je vas l’expliquer, répondit missis Boffin en repassant sa robe avec la paume de sa main, et d’un air de vive satisfaction, je veux voir la société.

— La fashionable ! s’écria le mari.

— Oui, retourna missis Boffin avec le rire joyeux d’un enfant ; oui, mon cher. Il ne faut pas me garder à la maison comme une figure de cire.

— Ma vieille, répliqua le mari, on paye pour entrer aux figures de cire, tandis que les voisins (et pourtant au même prix ce ne serait pas cher) peuvent venir te voir quand ils veulent, et sans qu’il leur en coûte.

— Ce n’est pas là ce qu’il me faut, répondit la joyeuse femme ; c’était bon autrefois. Lorsqu’on travaillait comme eux, les voisins pouvaient convenir ; à présent que nous avons quitté l’ouvrage, nous n’allons plus ensemble.

— Est-ce que tu songerais à le reprendre ? insinua mister Boffin.

— Pas du tout ; à quoi penses-tu ? Mais nous voilà très-riches ; il faut agir en conséquence, et mettre sa vie en rapport avec sa fortune. »

Boffin, qui avait le plus profond respect pour la haute sagesse de sa femme, répondit que c’était son opinion ; il fit cependant cette réponse d’un air méditatif.

« Nous n’avons encore rien fait de ce qu’il faut, reprit missis Boffin ; et c’est pour cela que le bien ne s’est pas produit.

— C’est vrai, dit le bonhomme qui toujours pensif, alla s’ [ 97 ]asseoir sur un banc ; mais j’espère qu’avec le temps il en sortira quelque chose. Dis, ma vieille, qu’en penses-tu ? »

La souriante créature, ample de corps, simple de cœur, les mains croisées sur son giron, et le cou gaillardement plissé, commença l’exposé de ses désirs.

« Je pense qu’il nous faut une belle maison, dans un beau quartier, avec de belles choses autour de nous, une bonne table et une belle société. Je dis qu’il nous faut vivre suivant nos moyens, sans faire de folies ; mais vivre bien heureux.

— Moi aussi ; bien heureux, approuva le mari, toujours pensif.

— Miséricorde ! s’écria missis Boffin en frappant dans ses mains et en se balançant à force de rire, miséricorde ! je me vois déjà dans un grand carrosse jaune à deux chevaux, et des bottes d’argent aux moyeux.

— Comment ! tu penses à un carrosse ?

— Oui, continua l’heureuse créature ; nous aurons un grand laquais par derrière, qui se tiendra tout droit, avec une barre pour empêcher le timon des voitures de lui frapper les mollets. Et par-devant un petit cocher, enfoncé dans un grand siège trois fois trop grand pour lui, et tout recouvert de tentures vertes, à garnitures blanches. Et deux grands chevaux bais, secouant la tête et levant bien haut les jambes en trottant le long du chemin ! Et puis nous deux à l’intérieur, toi et moi, Noddy, appuyés tout au fond, aussi roides que des quilles ! Oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! »

Missis Boffin se balança de nouveau en riant aux larmes, battit des mains, trépigna de joie, et s’essuya les yeux.

« Maintenant, ma vieille, demanda le bonhomme, après avoir ri par sympathie, quelles sont tes vues à l’égard du Bower ?

— S’en aller ; mais ne pas le vendre ; on le fera garder par quelqu’un.

— As-tu encore d’autres idées, la vieille ? »

Elle quitta son canapé, alla s’asseoir sur le banc, à côté de son mari ; puis accrochant de son bras dodu celui de Nick :

« La première chose à faire, dit-elle, c’est de nous occuper de cette pauvre fille. Vois-tu, Noddy, j’y pense tous les jours de grand matin, et le soir encore bien tard. Elle a été si malheureuse ! Perdre à la fois son mari et sa fortune ! Ne trouves-tu pas, Noddy, que nous devons songer à elle ? La prendre avec nous, ou quelque chose comme cela ?

— Et dire, s’écria le brave homme en frappant sur la table avec admiration, dire que je n’y avais pas pensé ! Quelle machine [ 98 ]à idées que cette femme-là ! Elle les forge à la vapeur, et sans qu’elle s’en doute ; cela lui vient comme à la mécanique. »

Missis Boffin lui tira l’oreille en retour du compliment ; et d’une voix qui prit peu à peu l’accent maternel :

« Enfin, poursuivit l’excellente femme, j’ai un désir qui surpasse tout, Noddy. Tu te rappelles ce pauvre petit John au moment où il s’en alla tout seul. Je le vois encore à notre feu, là- bas, en haut de la cour. Aujourd’hui qu’il n’a plus besoin de rien, et que son argent nous est revenu, j’aimerais à trouver un pauvre enfant de son âge, qui n’aurait ni père ni mère ; à le prendre chez nous, à l’adopter, à l’appeler John, comme lui, et à lui faire un sort. Je me figure que cela me mettrait le cœur à l’aise. Dis, si tu veux, que c’est un caprice…

- Je ne dis pas cela, interrompit Boffin.

— Non, mais si tu le pensais, Noddy…

— Je serais une brute, s’écria le digne homme,

— Tu consens, alors ? c’est bien bon de ta part, chéri, bien bon ; mais cela te ressemble. Ne trouves-tu pas que c’est très-agréable, dit missis Boffin qui rayonnait dans toute sa personne avenante, et caressait sa robe avec délices ; ne trouves-tu pas bien agréable de penser qu’un orphelin sera tiré de la misère, rendu meilleur, et finalement aura une vie heureuse en mémoire de ce cher petit que nous avons vu si triste ? Comme il est doux, n’est-ce pas, de songer que ce bien-là sera dû à son argent ?

— Oui, répondit l’excellent homme ; il est bien doux aussi de penser que tu es missis Boffin, et cela depuis tant d’années, ma vieille. »

Malgré les aspirations de la digne femme et la profonde atteinte qu’en recevaient ses tendances fashionables, ils restèrent l’un à côté de l’autre sur le banc de bois, couple très-peu à la mode et à jamais inélégant. Mais, dans leur profonde ignorance, ces créatures incultes avaient eu pour guide, au milieu des écueils de la vie, le sentiment religieux du devoir et le désir de bien faire. Vous auriez pu découvrir chez eux mille absurdités, mille faiblesses ; trouver peut-être chez la femme mille vanités par surcroît ; et cependant l’être violent et sordide qui avait exploité leurs belles années, les avait pressurés pour en extraire le plus d’ouvrage possible en échange du moins d’argent qui pût leur permettre de gagner la vieillesse, cet être sans scrupule avait lui-même reconnu leur droiture et l’avait respectée. Malgré la lutte incessante que les pauvres gens avaient soutenue contre lui, malgré le dépit qu’il en avait éprouvé, il avait subi l’influence de leur probité inflexible. Et ceci est la loi éternelle, le mal [ 99 ]s’arrête souvent de lui-même, et s’éteint avec celui qui l’a fait ; le bien persiste, et son action est croissante.

A travers son despotisme haineux, le geôlier d’Harmony-jail avait senti l’honnêteté de ces fidèles serviteurs. Furieux de leur opposition, il les avait accablés d’injures ; mais leur courageuse franchise avait entamé son cœur de roche ; et en face de cette loyauté inébranlable, qu’il savait ne pouvoir corrompre, il avait senti l’impuissance de sa fortune. Ainsi, à l’époque où jamais il ne leur avait dit une bonne parole, cet homme avide, autant qu’impitoyable, les inscrivait dans son testament. Alors qu’il déclarait se défier de tout le genre humain (et il n’avait que trop de raisons de suspecter ses semblables), il confiait à ces honnêtes gens ses dernières volontés, et il n’était pas moins certain de la complète exécution de celles-ci que de la mort qui devait le frapper un jour.

Assis côte à côte, sur leur banc, à une distance incalculable de la fashion, mister et missis Boffin se demandèrent par quel procédé ils trouveraient leur orphelin.

« On pourrait faire mettre dans les journaux, dit l’excellente femme, qu’un enfant de tel âge, réunissant telles conditions, est prié de se rendre tel jour au Bower. »

Mais Noddy craignant d’obstruer la voie publique par la quantité d’orphelins qui se présenteraient, cette mesure ne fut pas adoptée. Missis Boffin proposa alors de s’adresser au recteur de la paroisse ; et le mari n’y voyant pas d’inconvénient, il fut décidé qu’on partirait tout de suite. On irait chez les Wilfer par la même occasion ; et pour que ces visites fussent de cérémonie, l’équipage fut demandé.

Cet équipage consistait en un vieux cheval ayant la tête en marteau, cheval qui jadis traînait la charrette, et qui aujourd’hui s’attelait à une chaise d’une époque reculée ; celle-ci, voiture à quatre roues, avait été pendant longtemps à l’usage exclusif de la basse-cour, et certaines poules discrètes aimaient à y couver leurs œufs. Une ration d’avoine au cheval, qui n’y était pas habitué, jointe à une couche de peinture au véhicule, avait, aux yeux de Boffin, mis les choses sur un pied très-sortable. Enfin, ayant ajouté à ces deux objets, sous forme de cocher, un jeune homme long et maigre, ressemblant à une zygène, ce poisson connu sons le nom de marteau, l’équipage ne laissait rien à désirer.

Ainsi que le cheval, le cocher, assorti à la bête, avait servi dans le balayage ; mais un tailleur du district, pris en journée au Bower, l’avait enseveli dans une grande paire de guêtres et dans une immense redingote, scellée d’énormes boutons. Derrière cette [ 100 ]livrée, mister et missis Boffin occupaient le fond de la chaise, compartiment assez commode, sauf une tendance alarmante à se séparer de l’avant-train, avec un hoquet peu convenable, chaque fois qu’il y avait une ornière à franchir.

En voyant le cheval émerger du Bower, tout le quartier fut sur la porte ou à la fenêtre, pour saluer les Boffin. Parmi ceux qui furent laissés en arrière, bouche béante et l’œil tendu vers l’équipage, était une nombreuse jeunesse qui saluait le bonhomme en criant d’une voix retentissante :

« Nod-dy-y Bof-fin ! Bof-fin est ri-i-iche ! A bas le balaya-a-ge ! » et autres compliments du méme genre. Le cocher à téte de marteau le prit en si mauvaise part qu’il en dérangea la majesté de sa course ; et il se disposait à quitter son siège pour tomber sur cette marmaille, lorsque ses maîtres intervenant, il en résulta une longue et vive discussion, qui finit cependant par le dissuader de son projet.

Enfin l’équipage s’éloigna du quartier et s’arrêta devant la paisible demeure du révérend Milvey, une modeste maison, attendu que les ressources du révérend étaient elles-mêmes fort modestes. Obligé par état d’être accessible à toute vieille femme qui avait à lui communiquer ses pensées incohérentes, Franck Milvey reçut immédiatement les Boffin. C’était un tout jeune homme, élevé d’une façon dispendieuse, et pauvrement rétribué. Pourvu d’une toute jeune femme, et de six enfants tout jeunes, il se voyait dans la nécessité de donner des leçons et de traduire les classiques, pour ajouter à son maigre salaire ; mais il était regardé par tout le monde comme devant consacrer aus autres plus de temps que le plus oisif de la paroisse, et faire plus d’aumônes que le plus riche du district. Il acceptait les difficultés inutiles et contradictoires de son existence avec une résignation qui tenait du servilisme ; un laïque audacieux qui se serait ingéré de lui ajuster son fardeau d’une manière plus commode, ou plus décente, n’aurait eu de sa part qu’un très-faible concours.

Mister Milvey, les manières et la figure placides, mais non sans un sourire latent qui annonçait une prompte observation de la toilette de missis Boffin, reçut ses visiteurs dans une étroite bibliothèque où le bruit des bambins descendait par le plafond, où l’odeur du gigot montait par le plancher.

« Je crois, dit le jeune pasteur à missis Boffin, lorsqu’elle lui eut exposé sa requête, je crois que vous n’avez jamais eu d’enfants.

— Non, monsieur, jamais.

— Et comme les reines des contes de fées, vous auriez voulu, je suppose, en avoir au moins un ?

— Assurément. » [ 101 ]

Mister Milvey sourit de nouveau ; ces rois et ces reines, se dit-il à part lui, désirent toujours des enfants. Peut-être fut-il frappé de cette idée que s’ils étaient à sa place ils pourraient souhaiter le contraire.

« Je pense, reprit-il à haute voix, que nous ferons bien d’appeler mistress Milvey ; elle est de fort bon conseil ; permettez que je la fasse venir. Margaretta ! ma chère !… »

Mistress Milvey descendit aussitôt. Une jolie petite femme, jeune et vive, un peu flétrie par les travaux quotidiens. Elle avait réprimé une foule de goûts élégants, de fantaisies brillantes, et leur avait substitué les écoles, les plats de soupe, les dons de flanelle et de charbon, tous les besoins d’une population nombreuse, y compris les maux de tous les jours et les rhumes des dimanches. Son mari avait réformé non moins bravement tout ce qui découlait de ses études, ou le rattachait à ses anciens condisciples ; et il s’était lancé à corps perdu au milieu des pauvres et de leurs enfants, ramassant avec eux les miettes les plus dures de la vie.

« Mister et mistress Boffin, ma chère, dont vous savez l’heureuse fortune. »

Mistress Milvey salua et félicita les braves gens de la façon la plus gracieuse et la plus naturelle du monde. Elle était enchantée de les voir ; néanmoins sa figure engageante, à la fois ouverte et fine, laissa poindre le sourire qu’avait inspiré à son mari la toilette de la visiteuse.

« Mistress Boffin, ma chère, voudrait adopter un enfant, un petit garçon. — et comme la jeune femme prit un air alarmé, il ajouta vivement : Un orphelin, ma chère.

— Oh ! fit mistress Milvey, que ce détail rassura au sujet de ses propres bébés.

— Et je pensais, Margarette, que le petit-fils de missis Goody pourrait peut-être convenir.

— Oh ! Franck, je ne pense pas.

— Vraiment ?

— Oh non, cher ! »

La souriante mistress Boffin sentit qu’elle devait se mêler à la conversation. Ravie de l’intérêt que l’expressive petite femme prenait à son affaire, elle présenta ses remerciements, et demanda ce que le susdit petit-fils pouvait avoir contre lui.

« Je ne crois pas, répondit mistress Milvey en regardant son mari, et certes, en y réfléchissant, mon cher Franck partagera mon opinion, je ne crois pas qu’on puisse empêcher cet enfant d’être sali par le tabac ; sa grand-mère en consomme une telle quantité, et renverse presque tout sur lui. [ 102 ]

— Chère Margarette, il ne restera pas chez sa grand-mère, reprit M. Milvey.

— Je le sais bien, Franck ; mais il sera impossible d’interdire à cette femme la maison de mistress Boffin ; plus elle y trouvera à boire et à manger, plus elle ira souvent ; elle est si peu discrète ! J’espère que ce n’est pas manquer de charité ; mais rappelez-vous qu’au dernier réveillon elle a bu onze tasses de thé ; et qu’elle a grogné tout le temps. Puis elle n’a aucune reconnaissance ; vous vous souvenez du jupon de flanelle tout neuf qu’on lui avait donné ; elle l’a rapporté parce qu’il était trop court ; et que de bruit, que de plaintes à la foule qu’elle avait attirée !

— C’est vrai, dit le révérend, Je ne crois pas que cela convienne. Ponsez-vous qu’Harrison…

— Oh ! Franck ! objecta la jeune femme.

— Il n’a pas de grand-mère, chère Margarette.

— Non, mais il louche si fort !

— C’est encore vrai, dit le pauvre Franck, si la petite fille de…

— Mais c’est un petit garçon, mon cher, que demande mistress Boffin.

— C’est vrai, dit le révérend ; et il ajouta d’un air pensif : Tom Docker est un charmant garçon.

— Mais je doute, Franck, insinua la jeune femme, qu’un orphelin de dix-neuf ans, charretier de son état, et qui arrose les routes, convienne à mistress Boffin. »

Le révérend interrogea celle-ci du regard ; et la souriante dame ayant secoué négativement son chapeau de velours noir, le cher Franck répéta d’un air abattu : « C’est encore vrai. »

— Si j’avais su, dit mistress Boffin, qui était consternée de l’embarras du pasteur, si j’avais su vous donner tant de peine, monsieur, et à vous aussi, madame, il est certain que je ne serais pas venue.

— Oh ! mistress Boffln ! ne dites pas cela, je vous en prie, s’écria mistress Milvey.

— Ne dites pas cela, confirma le révérend ; nous vous savons si bon gré de nous avoir donné la préférence.

— Oh oui, » dit la jeune femme.

Et rien n’était plus vrai ; ce couple excellent et consciencieux éprouvait la même satisfaction que s’il avait tenu boutique d’orphelins, et que mistress Boffin lui eût donné sa clientèle.

« Mais c’est une grande responsabilité, ajouta M. Milvey et la confiance qu’on nous témoigne rend la tâche plus délicate. Cependant, nous serions désolés de perdre l’occasion que vous, avez la bonté de nous offrir ; si vous pouviez nous accorder un [ 103 ]jour ou deux, il serait possible de trouver cela, n’est-ce pas Margarette, en cherchant avec soin dans les work-houses et les écoles.

— Certainement, dit la chaleureuse petite femme.

— Nous avons bien des orphelins, poursuivit le mari avec autant d’anxiété que si la concurrence avait été vive, et qu’il eût craint de perdre une commande importante, mais ces orphelins travaillent dans les briqueteries, chez des parents, ou des connaissances de leurs familles, et je craindrais que ce ne soit la source d’une spéculation fâcheuse ; les livres, les couvertures, ou le chauffage que l’on donnerait pour conserver l’enfant, seraient convertis en liqueurs ; on ne pourrait pas l’empêcher. »

Il fut donc arrêté que mister et mistress Milvey chercheraient un orphelin réunissant les qualité voulues autant que possible à l’abri de réclamations futures ; et qu’aussitôt qu’il serait trouvé on le ferait savoir au Bower.

Mister Boffin prit alors la liberté de dire à mister Milvey que s’il pouvait lui rendre le service d’être son banquier perpétuel pour un billet d’une vingtaine de livres, et même plus, à dépenser comme mister Milvey l’entendrait, il lui en serait extrêmement obligé. Proposition qui fit autant de plaisir au jeune couple que s’il n’avait eu aucun besoin personnel, et n’avait connu la pauvreté qu’en la voyant dans la paroisse. Sur quoi l’entrevue se termina, laissant à chacun une bonne opinion des autres ; et à tous une entière satisfaction.

« Maintenant, ma vieille, dit mister Boffin, en s’assoyant derrière le cheval et le cocher à tête en marteau, maintenant que cette agréable visite est faite, nous allons entrer chez les Wilfer. »

La chose était simple à dire ; mais pas à exécuter. Rien de plus difficile que de pénétrer dans cette demeure. Trois coups de sonnette vigoureux n’ayant produit extérieurement aucun résultat, bien qu’à chaque fois des pas rapides eussent retenti dans la maison, la tête de zygène, qui commençait à s’échauffer, en administra un quatrième où perçait sa colère. À ce violent appel, miss Lavinia se montra comme par hasard, un chapeau sur la tête, une ombrelle à la main, avec l’intention apparente de faire un tour de promenade. Fort étonnée de voir quelqu’un à la porte, elle exprima sa surprise en termes convaincus.

« C’est mister et missis Boffln ! grogna le cocher en secouant la grille comme s’il eût été membre de quelque ménagerie. Voilà une demi-heure qu’ils attendent ! cria-t-il.

— Que dites-vous ? demanda miss Lavinia

— Je dis que c’est mister et missis Boffin ! » rugit la tête de marteau. [ 104 ]

Miss Lavinia gravit d’un pas léger les marches du perron, les redescendit avec une clef à la main, traversa la petite cour et ouvrit la porte en disant avec hauteur : « Donnez-vous la peine d’entrer, la bonne est sortie. » Les Boffin précédèrent la jeune fille ; ils s’arrêtèrent dans le petit vestibule, en attendant que miss Lavinia leur eût montré le chemin, et entrevirent sur l’escalier trois paires de jambes aux écoutes : celles de mistress Wilfer, de miss Bella et de George Sampson.

« N’êtes-vous pas mister et missis Boffin ? » demanda Lavinia en élevant la voix pour avertir les autres.

Vive attention de la part des jambes ; réponse affirmative des visiteurs.

« Par ici, veuillez descendre ; je vais avertir Ma. »

Fuite précipitée des trois paires de jambes.

Après un quart d’heure de solitude dans la pièce mi-cuisine, mi-parloir, où nous avons déjà rencontré la famille, et d’où les vestiges du dernier repas avaient été enlevés si prestement qu’on se demandait si la chambre avait été rangée en vue d’une visite ou d’une partie de colin-maillard, les visiteurs s’aperçurent de l’arrivée de quelqu’un.

C’était mistress Wilfer, majestueusement défaillante, et affligée d’un point de côté complaisant (défaillance et point de côté formaient sa tenue de cérémonie). Après avoir ajusté sa fanchon et fait les saluts d’usage :

« Pardonnez-moi, dit-elle en balançant ses gants ; mais à quel motif dois-je l’honneur de vous voir ?

— Cela peut se dire en quatre mots, répondit le brave homme. Vous connaissez peut-être de nom mister et missis Boffin, comme étant des gens qui aujourd’hui ont une certaine fortune ?

— J’ai entendu parler de cela, répliqua mistress Wilfer en s’inclinant avec une extrême dignité.

— Et j’ose dire, poursuivit Boffin, tandis que sa femme prodiguait les sourires et les hochements de tête approbatifs, j’ose dire, madame, que vous n’êtes pas disposée à nous voir d’un bon œil.

— Pardonnez-moi, répondit mistress Wilfer. Il serait injuste de faire retomber sur vous une calamité, qui, je n’en doute pas, nous fut envoyée du ciel. »

Une expression douloureuse, d’une sérénité héroïque, rendit ces paroles d’autant plus émouvantes.

« Très bien pensé, à coup sûr, dit l’honnête homme. Quant à nous, madame, missis Boffin et moi, nous sommes des gens tout unis, sans aucune feinte. Nous n’y allons pas par quatre chemins, [ 105 ]en tournant autour du pot, parce qu’il y en a toujours un qui va tout droit où il faut qu’on arrive. Nous sommes donc venus vous voir pour vous dire que nous serions contents de faire la connaissance de votre fille, et que nous serions heureux si elle voulait bien regarder notre maison comme la sienne, à l’égal de la vôtre. Bref, nous voudrions consoler cette jeunesse, lui faire avoir part des petits plaisirs que nous pensons nous donner ; enfin, la distraire et l’égayer un peu,

— Oui, dit mistress Boffin de tout son cœur, laissez-nous nous contenter. »

Mistress Wilfer adressa à la brave femme un signe de tête pour la tenir à distance, et répondit de sa vois grave et monotone :

« Pardonnez-moi, monsieur, j’ai plusieurs filles ; laquelle doit être favorisée des bonnes grâces de mister et de mistress Boffin ?

— Tiens ! s’écria celle-ci toujours souriante, c’est miss Bella naturellement.

— Oh ! dit mistress Wilfer d’un ton glacial ; miss Bella est visible, elle peut vous répondre, et le fera elle-même. »

Puis, entrouvrant la porte dont le grincement coïncida avec un bruit de pas précipités, qui avaient lieu au dehors, la majestueuse dame fit cette proclamation :

« Envoyez-moi miss Bella. »

Bien que prononcé d’un ton solennel, cet ordre n’en fut pas moins accompagné d’un coup d’œil plein de reproches lancé à miss Bella en personne ; d’autant plus qu’appréhendant la sortie des visiteurs, cette jeune lady faisait de grands efforts pour se fourrer dans le petit cabinet, situé sous l’escalier.

« Les fonctions de mister Wilfer, expliqua la noble dame en venant se rasseoir, le retiennent dans la Cité une grande partie du jour. Il y est actuellement ; sans cela, mon mari aurait l’honneur de participer à la réception qui vous est faite sous son humble toit.

— Une maison très-agréable, dit Boffin d’un air enjoué.

— Pardonnez-moi, répondit mistress Wilfer en corrigeant cette méprise. C’est la demeure d’une pauvreté vivement sentie, bien qu’entièrement indépendante. »

Assez embarrassés du tour que prenait la conversation, mister et mistress Boffin restèrent la bouche ouverte, les yeux fixés dans le vide ; tandis que mistress Wilfer était plongée dans un silence qui donnait à entendre qu’à chaque fois qu’elle respirait, ce phénomène exigeait de sa part une dose d’abnégation dont l’histoire offre rarement l’exemple. Ce silence pathétique fut enfin rompu par l’arrivée de Bella. Après avoir été présentée, la jeune miss [ 106 ]apprit de la bouche de sa mère les intentions dont elle était l’objet.

« Je vous suis très-obligée, dit-elle en secouant froidement ses papillotes ; mais je doute que cela me convienne.

— Bella, remontra sa mère d’un ton de reproche, il faut triompher de cette répugnance.

— Oui, chère belle, reprit mistress Boffin, triomphez de ça, comme dit maman : nous serons si heureux de vous avoir et puis, vous êtes trop jolie pour rester enfermée. »

L’aimable femme embrassa la jeune fille, dont elle frappa de sa main caressante les épaules à fossettes. Mistress Wilfer, droite et roide sur son siège, présidait à ces marques de tendresse comme un fonctionnaire à l’entrevue qui précède une exécution.

« Nous allons quitter le Bower et prendre une belle maison, poursuivit mistress Boffin, qui était femme à profiter du moment où iI ne pouvait pas la contredire pour compromettre son mari et l’engager sur ce point. Alors, nous aurons un beau carrosse, et nous irons partout. » Puis, caressant la main de Bella : « II ne faut pas nous en vouloir, poursuivit-elle, ce n’est pas notre faute, vous le savez bien. »

La franchise et la bonté impressionnent aisément la jeunesse, et Bella fut si touchée des paroles précédentes, qu’elle rendit sincèrement à l’excellente femme le baiser qu’elle venait d’en recevoir. Ce fut toutefois au grand déplaisir de mistress Wilfer, dont l’esprit calculateur cherchait à prouver aux Boffin, qu’en leur accordant ce qu’ils demandaient, c’était Bella qui leur rendrait service.

« La plus jeune de mes filles, dit-elle en profitant de l’entrée de Lavinia pour faire diversion à cet épanchement impolitique. Mister George Sampson, un ami de la famille. »

Cet ami était précisément dans la période amoureuse qui vous fait considérer tout autre que vous-même comme un ennemi de ladite famille. Il prit donc un siège, et mit la pomme de sa canne entre ses lèvres, sans doute pour arrêter les sentiments hostiles qui l’emplissaient jusqu’à la gorge, et il jeta sur les étrangers des regards inexorables.

« Vous viendrez, n’est-ce pas ! continua mistress Boffin (si vous voulez prendre votre sœur avec vous, cela nous fera grand plaisir. Plus vous serez contente, miss Bella, plus nous serons contents nous-mêmes.

— Il paraît que mon consentement est inutile ! s’écria la jeune sœur.

— Lavvy, lui dit l’autre à voix basse, ayez la bonté de vous taire. [ 107 ]

— Non, je ne me tairai pas, répondit tout haut la piquante Lavvy ; je ne suis pas une enfant pour qu’on dispose de moi sans ma permission.

— Tu es une enfant, au contraire.

— Ce n’est pas vrai ; et je ne veux pas qu’on me traite comme ça : vous prendrez votre sœur… Ah ! vraiment !

— Lavinia, dit la mère, taisez-vous ; je ne permets pas qu’en ma présence vous émettiez cet absurde soupçon que des étrangers, quels qu’ils soient, puissent patronner un de mes enfants. Osez-vous supposer, petite sotte, que mister et mistress Boffin sont venus chez votre père avec des idées de patronage ? Croyez-vous que s’ils avaient eu de ces idées outrageantes ils seraient restés dans cette maison, alors que votre mère eût conservé dans la poitrine assez de force vitale pour exiger leur départ ? Vous me connaisses bien peu, Lavinia, si vous avez supposé qu’il pût en être ainsi.

— Tout cela est très-joli, grogna l’impatiente fille ; mais…

— Taisez-vous ! je ne le souffrirai pas. Ignorez-vous le respect qui est dû à vos hôtes ? Ne comprenez-vous pas qu’en osant insinuer que cette lady et ce gentleman ont pu concevoir la pensée de protéger un membre de votre famille, peu importe lequel, vous les accusez d’une impertinence voisine de la folie ?

— Ne vous fâchez pas à cause de nous, ma’ame, dit Boffin en souriant ; ne faites pas attention, tout ça nous est égal.

— Mais pas à mol, répondit mistress Wilfer.

— Je le crois bien, murmura Lavinia en laissant échapper un rire bref et malicieux.

— Et j’exige de cette audacieuse petite, continua la mère en lançant à Lavvy un regard foudroyant qui resta sans effet, j’exige qu’elle soit juste à l’égard de sa sœur ; qu’elle n’oublie pas que sa sœur Bella est excessivement recherchée, et que toutes les fois que miss Bella accepte une attention, elle envisage cette condescendance comme un honneur au moins égal (tressaillement d’indignation) à celui qu’elle reçoit. »

Ici miss Bella répudia l’intervention maternelle. «  Je peux me défendre, Ma, dit-elle avec calme, vous le savez bien ; ne parlez pas pour moi, je vous prie.

— À merveille ! dit l’incorrigible cadette, bombardez-vous à travers mon corps. Je voudrais savoir ce qu’en pense George Sampson.

— Mister George, s’empressa de répondre mistress Wilfer en voyant ce gentleman ôter le bouchon de ses lèvres, et en le regardant d’un œil tellement sombre qu’il se reboucha aussitôt, mister George, en sa qualité d’ami de la famille et d’habitué de [ 108 ]la maison, est trop bien élevé, j’en suis sûre, pour s’interposer dans ce débat sur une pareille invitation. »

Cet éloge poussa l’honnête mistress Boffin à se repentir du jugement un peu sévère qu’elle avait porté sur ce jeune homme, et à réparer sa faute en disant qu’elle serait enchantée, ainsi que mister Boffin, de recevoir mister George Sampson toutes les fois qu’il lui serait agréable de venir chez eux. Procédé auquel ce gentleman répondit élégamment, sans ôter son bouchon :

« Très obligé, mais impossible ; tous mes jours sont pris, ainsi que toutes mes soirées. »

La charmante Bella néanmoins compensa tous ces déboires par la manière dont elle accueillit les avances des Boffin. Conséquemment, les deux époux, très-satisfaits de leur démarche, annoncèrent à ladite Bella qu’ils reviendraient aussitôt qu’ils seraient en mesure de la recevoir selon leur désir, et qu’ils la préviendraient de leur visite. Cet arrangement fut sanctionné par un signe de tête de mistress Wilfer, qui agita ses mains gantées comme pour dire : On passera par-dessus vos défauts, pauvres gens, et vous serez gratifiés de notre indulgence.

« À propos, ma’ame, dit Boffin en se retournant, il paraît que vous avez un locataire ?

— Un gentleman, reprit mistress Wilfer, choquée de la vulgarité de l’expression ; oui, monsieur, un gentleman occupe notre premier étage.

— Je peux dire que c’est un ami commun, poursuivit mister Boffin. Quel homme est-ce que notre ami ? En êtes-vous contente ?

— Mister Rokesmith est fort tranquille, très-ponctuel ; toutes les qualités qu’on peut désirer chez un hôte.

— C’est que, voyez-vous, expliqua Boffin, je n’ai vu notre ami qu’une fois, et je ne le connais pas particulièrement. Ainsi vous en rendez bon témoignage ? Est-il chez lui ?

— Oui, monsieur, répondit mistress Wilfer. Tenez, je le vois là-bas, à la porte du jardin ; il paraît même vous attendre.

— C’est possible, répondit le brave homme ; il m’aura vu entrer. »

Ce court dialogue avait été suivi attentivement par Bella, qui, tout en reconduisant mistress Boffin, écouta le reste avec non moins d’attention.

« Comment vous portez-vous depuis tantôt ? dit le bonhomme ; voilà missis Boffin. Ma chère, c’est mister Rokesmith, le gentleman dont je t’ai parlé. »

Mistress Boffin souhaita le bonjour au gentleman, qui s’avança, lui donna la main pour la faire monter en voiture, et l’aida à s’asseoir avec autant d’adresse que d’aisance. [ 109 ]

« Adieu pour le moment, chère belle, dit l’excellente femme, qui parlait de tout son cœur. Nous nous reverrons bientôt. J’espère qu’alors j’aurai mon petit John Harmon, et que je pourrai vous le montrer. »

Mister Rokesmith, qui était près de la voiture, où il arrangeait la robe de mistress Boffin, jeta subitement les yeux autour de lui et devint si pâle que l’excellente femme s’écria :

« Qu’avez-vous donc, monsieur ?

— Lui montrer un mort ! Comment le pourrez-vous ? dit-il.

— Ce n’est qu’un enfant, répondit la digne femme, un enfant adoptif que j’appellerai comme lui.

— Je ne m’y attendais pas, reprit le gentleman, et j’ai été frappé comme d’un mauvais présage en vous entendant parler de faire voir un mort à tant de jeunesse et de fraîcheur. »

Miss Wilfer, à cette époque, soupçonnait Rokesmith d’avoir de l’admiration pour elle. Cette connaissance, car le soupçon allait jusque-là, avait-elle rapproché la jeune fille du gentleman ou augmenté son éloignement pour lui ? Était-ce pour légitimer la méfiance qu’il lui inspirait toujours, ou pour s’en affranchir, qu’elle recherchait avidement tout ce qui pouvait l’éclairer sur le compte de ce jeune homme ? Elle-même ne le savait pas encore ; mais, chose certaine, il occupait une grande place dans son esprit, et elle avait prêté une extrême attention à ce dernier incident. Elle savait fort bien qu’il s’en était aperçu ; lui, de son côté, n’ignorait pas qu’elle le savait. Ils en étaient là quand ils se virent seuls tous les deux, près de la grille où ils étaient restés.

« De bien excellentes gens ! miss Wilfer, dit Rokesmith.

— Vous êtes lié avec eux ? » demanda Bella.

Il sourit d’un air de reproche. Elle devint très-rouge, sachant bien qu’elle avait eu l’intention de lui faire dire une chose fausse, et qu’il s’en était aperçu.

« Je les connais, répondit le jeune homme.

— Effectivement ; il nous a dit vous avoir vu une fois.

— Effectivement, reprit Rokesmith, j’étais sûr qu’il vous le dirait. »

Bella était agacée ; elle aurait voulu pouvoir retirer sa question.

« Vous trouvez bizarre, miss, que, m’intéressant à vous comme je le fais, j’aie tressailli en vous entendant menacer du contact de ce mort, enterré depuis longtemps ? J’ai compris aussitôt que j’attribuais à ces paroles un sens qu’elles n’avaient pas ; mais la cause de l’impression que j’en ai ressentie existe toujours. » [ 110 ]

Elle revint, toute pensive, dans la chambre où se tenait la famille, et où son incorrigible sœur l’accueillit par ces mots :

« Eh bien ! Bella, tu es contente, j’espère. Voilà tes vœux réalisés. Tu seras riche, avec tes Boffin ! Tu feras la belle à ton aise, chez tes Boffin ! Tu ne m’y prendras pas, c’est moi qui te le dis, et je le dirai à tes Boffin.

— Si le Boffin de miss Bella, dit George en retirant sa canne de sa bouche, vient encore à me parler de ses sots projets sur moi, je lui ferai comprendre, ainsi qu’il convient d’homme à homme, que c’est à ses ri… »

Il allait dire risques et périls, quand miss Lavvy, peu confiante dans les ressources intellectuelles du jeune homme, et ne voyant pas à quoi rimait son discours, lui rejeta sa canne entre les lèvres, et le reboucha avec tant de violence que Ies larmes lui en vinrent aux yeux.

S’étant servie de Lavinia comme d’une cible pour édifier les Boffin sur la portée de ses coups, mistress Wilfer redevint tout miel pour la chère enfant, et se mit en devoir d’offrir un dernier exemple de sa puissance morale. Cet exemple, qu’elle avait toujours en réserve, consistait à éclairer sa famille par une pénétration de physionomiste vraiment extraordinaire, pénétration dont le Chérubin s’effrayait d’autant plus qu’elle découvrait toujours une foule de menées ténébreuses dont aucune prescience inférieure n’avait le moindre soupçon. Mistress Wilfer ne pouvait manquer d’exhiber cette faculté exceptionnelle aux dépens des riches individus qu’elle venait de recevoir. Notez bien qu’à l’instant où elle exprimait cette opinion, elle s’inquiétait déjà de la manière dont elle ferait mousser lesdits personnages, leur fortune, leur état de maison, et dont elle en accablerait ses amis, qui tous étaient dépourvus de Boffins.

« Je ne dis rien de leurs manières, poursuivit-elle ; je ne dis rien de leur physique, rien de leur désintéressement à l’égard de ma fille ; mais la ruse, l’hypocrisie, le besoin d’intriguer dans l’ombre, qui sont écrits sur le visage de mistress Boffin, me donnent le frisson. »

Et pour prouver d’une manière incontestable qu’elle avait bien vu ces attributs funestes sur ce visage candide, mistress Wilfer frissonna sur-le-champ.


[modifier] I - 10 

Contrat de mariage



[ 111 ]Grande émotion chez les Vénéering ! La jeune fille très-mûre est sur la point de se marier, poudre de riz et le reste, avec le jeune homme également très-mûr que nous avons déjà vu. C'est de la maison Vénéering qu’on partira pour l'église, et ce sont les Vénéering qui donneront le déjeuner. Le valet chimiste, qui, par principe, désapprouve tout ce qui se passe dans la maison, blâme nécessairement ce mariage. Mais on ne lui a pas demandé son consentement ; et une tapissière décharge à la porte son contenu de plantes rares pour que la fête du lendemain puisse être couronnée de fleurs. La jeune fille est très-riche, la jeune homme également; il place des fonds, va dans la Cité, suit les réunions d'actionnaires, et a des rapports personnels avec les dividendes.

ll est avéré des sages de cette génération que le trafic des dividendes est la seule chose avec laquelle on ait affaire. N'ayez ni antécédents, ni savoir, ni éducation, ni esprit, ni figure, mais ayez des dividendes. Ayez-en assez pour être inscrits en lettres capitales sur les registres de la compagnie. Flottez sur des affaires mystérieuses entre Paris et Londres, et vous serez un grand homme.

« D’où vient-il ?

— Dividendes.

— Où va-t-il ?

— Dividendes.

— Quels sont ses goûts ?

— Dividendes.

— A-t-il des principes ?

— Dividendes.

— Qu'est-ce qui l'a poussé au parlement ?

— Dividendes. »

Peut-être, par lui-même, n‘a·t-il eu aucun succès, n’a-t-il réussi en quoi que ce soit ; peut-être n'a-t-il rien commencé, rien achevé, rien produit. Mais dividendes, dividendes ! Ô tout-puissants dividendes ! Placez-1es bien haut ces images [ 112 ]flamboyantes qui nous induisent nuit et jour, nous autres, humble vermine, à crier comme sous l'influence de l'opium ou de la jusquiame : « Seigneurs, délivrez-nous de notre argent, dépensez-le pour nous, achetez-nous, vendez-nous, ruinez-nous ! Seulement, nous vous en supplions, prenez rang parmi les puissances de ce monde, et engraissez-vous de notre propre chair. »

Tandis que les amours et les grâces préparaient la torche que l'Hyménée doit allumer demain, Twemlow a souffert plus que jamais : les deux futurs, évidemment, sont les plus anciens amis de Vénéering, peut-être ses pupilles ? Toutefois, cela ne se peut guère, car ils sont plus âgés que lui. Vénéering possède leur entière confiance, et a fait beaucoup pour les entrainer à l'autel.

Lui-même a raconté à Twemlow comment il avait dit à mistress Vénéering : « Anastasia, cela doit faire un mariage. » ll a de plus ajouté qu'il considérait les deux futurs, Alfred Lammle et Sophronia Akershem, comme son frère et sa sœur.

Twemlow lui a demandé s'il avait été au collège avec Alfred ?

« Pas tout à fait,» a-t-il répondu. Si la jeune Sophronia était fille adoptive de sa mère ? « Pas précisément. » Et Twemlow a porté la main à son front d'un air désespéré.

Mais il y a quinze jours ou trois semaines, comme il était chez lui, au-dessus des écuries de Duke-street, la tête penchée sur son journal, sur son thé faible et sa rôtie sans beurre, Twemlow reçut un billet fortement parfumé, portant le monogramme de mistress Vénéering. Cette dame suppliait son très-cher Twemlow, si toutefois il était libre, d'être assez aimable pour venir dîner en quatrième avec ce cher Podsnap, afin de prendre part à une affaire de famille du plus haut intérêt. (Ce dernier membre de phrase souligné deux fois, et rehaussé d'un point d'exclamation.)

« Pas d'engagement ; et plus qu'enchanté, » avait répondu le gentleman. Et il s'était rendu à cette invitation pressante.

« Mon cher Twemlow, s'était écrié Vénéering dès qu’il l’avait aperçu, l'empressement que vous mettez à répondre à la demande d’Anastasia, demande un peu sans-façon, est des plus aimables est tout à fait d'un vieil ami. Vous connaissez notre ami Podsnap ? »

Twemlow s’était rappelé l'ami qui l’avait tant confusionné ; il avait reconnu le cher Podsnap, qui l’avait reconnu à son tour. Il paraît que Podsnap avait été l'objet de tant de démonstrations affectueuses qu’il pouvait se croire l'ami de la maison depuis maintes et maintes années. Il se mettait à son aise le plus amicalement du monde, tournait le dos au feu, et se transformait en statuette du colosse de Rhodes. Twemlow, dans sa faiblesse, avait déjà remarqué avec quelle rapidité les hôtes de Vénéering [ 113 ]étaient infectés de la fiction amicale, et ne s’apercevait nullement que c'était là sa maladie.

« Mes très-chers, avait dit Vénéering, vous serez heureux d'apprendre que notre ami Alfred est sur le point d'épouser notre amie Sophronia. Comme nous avons fait de ce mariage, ma femme et moi, une affaire personnelle, et que nous en avons pris la direction, notre devoir est naturellement de communiquer le fait aux amis de la famille.»

0h ! s'était dit Twemlow en jetant un coup d‘œil sur Podsnap, il n'y en a que deux, et c’est lui qui est le second.

« J'espérais, continua Venéering, avoir lady Tippins ; mais elle est toujours en fête, et malheureusement elle avait promis ailleurs. »

Ciel ! avait pensé Twemlow, dont les yeux e‘étaient tournés de côté et d’autre,il y en a trois, et c’est elle qui est la troisième.

« Mortimer Lightwood, que vous connaissez tous les deux, avait repris Vénéering, est à la campagne ; mais il m’écrit, avec l'originalité qui le distingue : « Puisque vous voulez que je sois premier garçon d'honneur, je ne refuse pas, bien que j'ignore par quel motif vous avez pu me choisir. »

Ô ciel ! avait pensé Twemlow, dont les yeux avaient roulé avec inquiétude, il y en a quatre, et c'est lui qui est le quatrième.

« Je n'ai pas invité aujourd’hui Boots et Brewer, que vous connaissez également, dit Vénéering, je les réserve pour un autre jour. »

Alors, avait pensé Twemlow en fermant les yeux, il y en a donc... Et tombant dans une prostration complète, il n’était revenu à lui qu'à la fin du repas, lorsque le chimiste avait été congédié.

« Nous allons maintenant, avait dit Vénéering, aborder le véritable objet de ce petit conseil de famille. Sophronia est orpheline ; par conséquent elle a besoin de quelqu’un pour la conduire à l'autel.

— Chargez-vous-en, avait dit Podsnap.

— Non, mon cher, avait répondu Vénéering, et cela par trois raisons. La première, c'est que je n’oserais pas m'adjuger cet honneur en présence des amis de la famille qui le méritent davantage. La seconde, c’est que je ne suis pas assez fat pour croire que j’ai le physique de l’emploi. La troisième, c’est que ma femme a sur ce point certaines idées superstitieuses : il lui répugne de me voir conduire quelqu’un à l’autel avant l'époque où bébé se mariera. [ 114 ]

— Et pourquoi cela, madame ? avait demandé Podsnap.

— C'est une sottise, cher monsieur, j'en conviens, avait-elle répliqué ; mais si Hamilton servait de père à quelqu‘un en pareille circonstance, j'ai le pressentiment qu'il n'assisterait pas au mariage de bébé.

Mistress Vénéering, en parlant ainsi, avait les mains ouvertes, appliquées l’une contre l'autre ; et ses huit doigts aquilins ressemblaient tellement à son nez, que les joyaux tout neufs dont ils étaient garnis étaient nécessaires pour les distinguer de ce trait crochu.

« Mais il y a un ami de la famille, avait repris Vénéering, mon ami Podsnap le reconnaîtra, je l'espère, un ami auquel revient de droit cette agréable fonction. Cet ami est parmi nous (ici l'orateur avait enflé la voix comme s'il eût parlé à cent cinquante personnes) et cet ami, c’est Twemlow !

— Assurément, avait dit Podsnap.

— Cet ami, avait continué Vénéering avec une énergie croissante, est notre excellent Twemlow ! Il m’est impossible, mon cher Podsnap, de vous exprimer suffisamment tout le plaisir que j'éprouve en voyant cette opinion, qui est la mienne et celle d'Anastasia, si franchement confirmée par un autre ami de la famille, également cher et non moins sûr, un ami placé dans la haute position... je veux dire hautement placé dans la position, ou plutôt qui place Anastasia et moi dans l'éminente position de le voir lui-même dans l'humble position de parrain de notre bébé. »

Et Vénéering avait éprouvé un soulagement réel en voyant que Podsnap ne témoignait aucune jalousie de l'élévation de Twemlow.

C’est par suite de ces événements qu‘une tapissière vide ses fleurs sur l'escalier des Vénéering, et que Twemlow surveille le théâtre où il jouera demain un si grand rôle. Il a été à l’église, et a pris des notes sur l'encombrement des bas-côtés. Il a fait ce travail sous les auspices de l’ouvreuse de bancs, une veuve excessivement lugubre, dont la main gauche semble contractée par un accès de rhumatisme aigu, mais qui est repliée volontairement afin de servir de bourse.

Tandis qu'on décharge les fleurs, Vénéering s'arrache de la bibliothèque où, dans ses jours contemplatifs, il suspend son âme aux dorures des pèlerins de Cantorbéry, et va communiquer à Twemlow la petite fanfare qu’il a composée pour les trompettes de la fashion. ll est dit dans cette fanfare comment, le 17e du présent mois, le révérend Blank Blank, assisté du révérend Dash Dash, a uni par les liens sacrés du mariage, en l’église de [ 115 ]


</noinclude>Saint-James, Alfred Lammle, esquire, de Sackville-street, Piccadilly, et Sophronia, fille unique de feu Horatio Akershem, esquire, du Yorkshire. Comment la jeune et belle fiancée partit de la demeure d’Hamilton Vénéering, esquire, de Stucconia, et fut conduite à l'église par Melvin Twemlow, esquire, de Duke-street, quartier Saint-James, cousin au premier degré de lord Snigsworth de Snigsworthy Park.

Tout en écoutant cette composition épique, Twemlow perçoit vaguement à travers la brume qui l’enveloppe, que si, après cela, le révérend Blank Blank et le révérend Dash Dash ne sont pas sur la liste des plus chers et des plus anciens amis de Vénéering, c'est à eux-mêmes qu’ils devront en savoir gré.

Après cette lecture apparaît Sophronia, que Twemlow a vue deux fois dans sa vie, et qui vient le remercier de vouloir bien remplir à son égard le rôle d'Horatio Akershem, du Yorkshire ; apparaît Alfred, que Twemlow n’a jamais vu qu'une fois ; il vient lui faire les mêmes remerciements, et jette une sorte de lueur pâteuse : comme une bougie qu‘on allume en plein jour.

Arrive ensuite mistress Vénéering dans tous ses états aquilins, d'une humeur où s'aperçoivent toutes les verrues de son caractère, pareilles à celles qui décorent son noble nez. Elle est épuisée d'émotions et d'agacements, comme elle le dit à son cher Twemlow, et ravivée malgré elle par le curaçao que lui apporte le chimiste.

Des différents points du royaume commencent à déboucher les demoiselles d‘honneur, ainsi que d'adorables recrues enrôlées par un sergent invisible, et qui, débarquées au dépôt Vénéering, font partie d'une légion étrangère.

Twemlow s'esquive et rentre chez lui, Duke-street, quartier Saint-James. Il prend une assiettée de bouillon de mouton, où baigne une côtelette ; puis il ira de nouveau à l'église, afin d'être bien sûr que demain le service nuptial aura lieu à la bonne place. Il est abattu ; et se sent triste en mangeant sa côtelette. Il aperçoit nettement dans son cœur l'empreinte qu’y a laissée la plus adorable des adorables ; car, jadis, le pauvre petit gentleman a eu son rêve comme nous tous. Elle n’a pas répondu à sa flamme, ainsi qu‘Elle fait souvent ; mais il croit qu'Elle est toujours comme il la voyait alors (ce qu'elle n’a jamais été), et il se dit en lui·même que si elle n’en avait pas épousé un autre par intérêt, et qu’el|e se fût mariée avec lui, par amour, ils auraient été bien heureux, ce qui n'est pas vrai du tout. Enfin, il pense que cette âme sensible (dont la dureté est proverbiale) lui conserve un tendre souvenir, et c‘est la plus grande erreur. Plongé dans cette rêverie au coin de son triste feu, son petit front sec dans ses petites mains [ 116 ]sèches, et son petit coude sec sur ses petites jambes sèches, Twemlow est mélancolique.

Pas d'adorable pour lui tenir compagnie; pas d’adorable chez soi, pas d’adorable au club ! Le désert, rien que le désert ! Pauvre Twemlow ! Puis il s'endort, et des frémissements galvaniques parcourent toute sa personne.

Le lendemain matin de bonne heure, cette affreuse lady Tippins, veuve de sir Thomas Tippins, anobli par une erreur de S. M. Georges III, qui croyait en baroniser un autre, et qui pendant la cérémonie daigna lui faire cette gracieuse observation :

« Quoi, quoi, quoi ? qui, qui, qui ? pourquoi, pourquoi, pourquoi ? » Cette vieille lady Tippins, disons-nous, commence de bonne heure à se faire teindre et vernir pour la circonstance. Elle a la réputation de raconter les choses d’une façon très-piquante, et il faut qu'elle arrive l'une des premières chez ces gens-là, afin, ma chère, de ne rien perdre du plaisant de la comédie.

Dans cet amas d’étoffe, surmonté d'un chapeau, qui est annoncé sous le nom de lady Tippins, y a-t-il un fragment quelconque de substance féminine ? Peut-être sa femme de chambre le sait-elle ; mais vous achèteriez dans Bond·Street la totalité de ce qu’elle montre à vos yeux. En la scalpant, la grattant, la dépouillant, vous en feriez deux ladies, et vous n’auriez pas pénétré jusqu'à l'article réel.

Lady Tippins a un grand lorgnon d'or qui lui est indispensable pour regarder ce qui se passe. Si elle en avait un dans chaque œil, l’autre paupière tomberait peut-être un peu moins ; d'ailleurs ce serait plus régulier. Mais lady Tippins a dans ses fleurs artificielles une éternelle jeunesse ; et la liste de ses adorateurs est toujours au complet.

« Mortimer, s'écrie-t-elle en promenant son lorgnon, où est le futur ? misérable que vous êtes !

— Je n'en sais rien, parole d'honneur ; et cela m'est fort égal, dit Mortimer.

— Malheureux ! est-ce de la sorte que vous remplissez votre charge ?

— Si ce n'est une vague idée que le futur doit s’asseoir sur mon genou, et qu’à un moment donné je dois lui servir de témoin, comme pour un duel, j'ignore, je vous assure, en quoi consistent mes fonctions. »

Eugène fait également partie du cortège ; et la sombre tristesse dont il est drapé ferait croire qu’il est question de funérailles.

La scène se passe dans la sacristie de l'église Saint-James, [ 117 ]entre des tablette couvertes de vieux registres parcheminés, dont la reliure pourrait bien être en ladies Tippins. Mais, silence I Une voiture s’arrête : apparaît une contrefaçon de Méphistophélès, quelque bâtard de la famille de ce gentleman, que lady Tippins trouve un homme charmant ! une véritable conquête ! et que Lightwood examine d’un œil peu satisfait.

« Je crois, dit-il, que c’est mon clerc ! Vraiment, oui ! Que le diable l'emporte ! »

Les voitures se succèdent ; mais voyons d’abord ce qui est arrivé. D’après lady Tippins, qui, debout sur un coussin, passe en revue l'assemblée à travers son lorgnon, la chose se résume ainsi :

« La mariée : quarante-cinq ans, ou je ne m’y connais pas ; robe (le yard), trente shellings ; voile, quinze livres ; mouchoir superbe : un cadeau.

« Demoiselles d’honneur, choisies de manière à ne pas éclipser la mariée, conséquemment pas très-jeunes ; douze shellings six pence le yard ; fleurs données par Vénéering. La petite au nez raccourci n’est pas mal, mais trop occupée de ses bas. Chapeaux, trois livres dix.

« Twemlow : quel débarras pour le cher homme, si vraiment c’était sa fille ! Agacé rien qu’en pensant qu’on pourrait croire qu’il en est le père ; et il y a de quoi !

« Mistress Vénéering : on n’a jamais vu de pareil velours ! Telle qu’elle est, deux mille livres au bas mot ; une véritable montre de bijoutier ! Son père a dû prêter sur gage : autrement, comment ces gens-là feraient-ils ?

« Assistants inconnus très-mêlés. »

Cérémonie terminée ; registre signé ; lady Tippins conduite par Vénéering. Équipages roulant vers Stucconia ; valets décorés de fleurs et de rubans. Arrivée chez Vénéering : salons magnifiques ; nombreux amis attendant l’heureux couple. Mister Podsnap : cheveux en brosse, dont on a tiré le meilleur parti possible. Mistress Podsnap ; majestueusement folâtre.

Boots et les trois autres tampons : fleur à la boutonnière, cheveux frisés, gants étroitement boutonnés ; prêts à remplacer le futur, si un accident fût arrivé à celui-ci.

La tante de la mariée, sa plus proche parente : une veuve du genre Méduse, bonnet de pierre et des regards pétrifiants.

Le curateur de la mariée : physique d’un homme d’affaires nourri de tourteau, larges lunettes à verres ronds, personnage du plus haut intérêt. Vénéering se précipite vers ce gentleman, son plus ancien ami (ce qui fait le septième, se dit Twemlow). Comme il l’entraîne d’un air confidentiel, au fond de la serre, on [ 118 ]pense qu’il est de moitié dans la gestion des biens de la jeune épouse, et qu’il va s’occuper de la fortune de celle-ci, dont l’apport est considérable. Les Tampons vont même jusqu’à dire à voix basse : « Tren-te mil-le li-vres ! » et accompagnent ce chiffre d’un claquement de langue et d’une aspiration qui évoquent le souvenir d’huîtres exquises.

Très étonné de son intimité dans la maison, la fournée d’inconnus s’enhardit, croise les bras et commence à contredire Vénéering, même avant d’être à table. Pendant ce temps-là, mistress Vénéering apporte Bébé en costume de fille d’honneur, voltige de l’un à l’autre, et fait jaillir de ses rubis, de ses diamants et de ses émeraudes, des éclairs aux mille nuances.

Enfin, le chimiste ayant conclu d’une façon satisfaisante les diverses querelles qu’il a cru de sa dignité d’avoir avec les garçons traiteurs, annonce le déjeuner.

La salle à manger n’éblouit pas moins que les salons. Table superbe ; tous les chameaux dehors et pliant sous leur charge ; gâteaux splendides, ornés de cupidons et de lacs d’amour ; splendide bracelet offert par Vénéering avant de descendre, et mis au bras de la mariée.

Personne, néanmoins, n’a plus d’égards pour les Vénéering que s’ils étaient simplement de braves traiteurs faisant la chose à tant par tête. Les nouveaux époux causent ensemble, et rient en aparté, comme ils ont toujours fait. Les Tampons expédient les plats avec la verve qu’ils y ont toujours mise ; les inconnus s’invitent mutuellement avec une extrême bienveillance à multiplier les verres de Champagne. Mistress Podsnap, qui se rengorge et se balance de son air le plus majestueux, est bien autrement écoutée que la maîtresse de la maison ; et c’est tout au plus si Podsnap ne fait pas les honneurs de la table.

Un grave inconvénient pour Vénéering est d’avoir à sa droite la séduisante Tippins, et à sa gauche la tante de la mariée, qui sont loin de vivre en bonne intelligence. La Méduse ne se contente pas de jeter des regards pétrifiants à la charmante lady ; elle accompagne tous les propos de la divine créature d’un reniflement sonore, qui pourrait s’attribuer à un rhume de cerveau chronique, mais qui peut provenir de l’indignation et du mépris. Cet ébrouement revient avec une telle régularité, qu’on finit par s’y attendre ; et le silence que font les convives, chaque fois qu’il va se produire, devient embarrassant. La tante rocaille a, en outre, une façon injurieuse de repousser les plats dont mange lady Tippins, en disant tout haut quand on les lui présente : « Non ! non ! non ! pas pour moi ; emportez cela. » Elle a évidemment l’intention de faire savoir qu’en partageant la [ 119 ]nourriture de cette charmeresse elle craindrait de lui ressembler, ce qui, pour elle, serait une fin déplorable.

Voyant cette inimitié, lady Tippins fait feu de son lorgnon, et décoche une ou deux saillies juvéniles ; mais tous les traits s’émoussent sur le bonnet impénétrable, et sur l’armure ronflante de cette vieille pétrifiée.

Autre fait douloureux : les inconnus s’excitent mutuellement à une froide irrévérence. Les chameaux d’or et d’argent ne leur inspirent aucun respect ; et ils défient les seaux à glace d’un travail si délicat. Ils semblent même se réunir dans le vague sentiment que leur hôte recueillera de la fête un joli bénef, et ils agissent à peu près en habitués de taverne. Il n’y a même pas de dédommagement du côté des filles d’honneur. Ne s’intéressant que fort peu à la mariée, et pas du tout l’une à l’autre, ces adorables créatures se livrent en silence au déprisement des toilettes.

Quant au garçon d’honneur, complètement épuisé et renversé sur sa chaise, il semble profiter de l’occasion pour faire pénitence des fautes qu’il a commises. La seule différence qu’il y ait entre lui et son ami Eugène, c’est que du fond de sa chaise ce dernier semble réfléchir à toutes les fautes qu’il voudrait commettre, surtout au mal qu’il voudrait faire à tous les gens de la noce.

Les cérémonies d’usage s’oublient ou s’alanguissent ; et le magnifique gâteau que vient d’entamer la main blanche de la mariée est d’un aspect indigeste. Néanmoins, toutes les choses qu’il fallait dire et faire ont été dites et faites, y compris les bâillements, le somme profond, et le réveil inconscient de lady Tippins.

Apprêts tumultueux du voyage nuptial : les mariés s’en vont à l’Île de Wight. Au dehors l’air s’emplit de fanfares et de spectateurs, et la foule est témoin du cruel affront qu’une maligne étoile réservait au chimiste. Immobile devant la porte, afin de concourir à la pompe du départ, cet homme superbe reçoit tout à coup le plus prodigieux soufflet. C’est l’un des Tampons qui a emprunté le soulier ferré d’un gâte-sauce, et qui, la vue troublée par le Champagne, le lui a lancé en pleine joue, au lieu d’en favoriser les voyageurs, comme il en avait le désir [6]

Les gens de la noce remontent dans les salons. Ils sont tous enluminés comme si, de compagnie, ils avaient gagné la [ 120 ]scarlatine. Les Jambes des inconnus jouent de vilains tours aux divans, le splendide mobilier éprouve une foule d’avanies. Enfin, lady Tippins, qui se demande si aujourd’hui est avant-hier, ou après-demain, ou la semaine d’après la semaine prochaine, disparaît tout à coup ; Mortimer et son ami Eugène disparaissent ; Twemlow disparaît. La tante Méduse s’en va, prouvant jusqu’à la fin qu’elle est de roche, et de nature réfractaire. Les inconnus eux-mêmes s’écoulent peu à peu ; et tout est donc fini.

Fini quant au présent ; mais il restait l’avenir ; et celui-ci, pour mister et mistress Lammle, arriva au bout d’une quinzaine de jours dans l’Île de Wight, sur la grève de Shanklin.

Il y avait déjà quelque temps que mister et mistress Lammle se promenaient ; on voyait à l’empreinte de leurs pas qu’ils ne s’étaient point donné le bras, qu’ils n’avaient pas marché droit, et qu’ils étaient tous les deux d’une humeur massacrante. Madame avait percé devant elle de petits trous dans le sable humide avec le bout de son ombrelle, et monsieur avait balayé la grève de sa canne, qu’il traînait derrière lui.

« Avez-vous l’intention de me dire, Sophronia… demanda le gentleman après un long silence.

— Ne me prêtez rien, je vous prie, s’écria la dame en se retournant l’œil enflammé ; je vous demande un peu ; avez-vous l’intention de me dire ? »

Mister Lammle continua de traîner sa canne. Mistress Lammle ouvrit les narines, et se mordit la lèvre inférieure. Mister prit de la main gauche ses favoris gingembre, les rapprocha, et, du fond de ce buisson fauve, jeta sur sa bien-aimée un regard sombre et furlif.

« Avez-vous l’intention de me dire !… reprit Sophronia du ton le plus indigné ; m’attribuer pareille chose ! Quelle insigne mauvaise foi !

— Hein ? fit Alfred qui lâcha ses favoris et s’arrêta en la regardant.

— Quelle idée ! répondit Sophronia avec hauteur et en marchant toujours. »

En deux pas mister Lammle fut auprès d’elle.

–. Ce n’est pas cela, reprit-il ; vous avez dit : mauvaise foi.

— Et si je l’avais. dit ?

— Il n’y a pas de si, je l’ai entendu.

— Eh bien, prenons que je l’ai dit ; après ?

— Oseriez-vous me le répéter en face ?

— Oui, répondit Sophronia, qui attacha sur lui un regard froid et méprisant. Je vous le demanderai à mon tour, monsieur, comment osez-vous me jeter à la face un pareil mot ? [ 121 ]

— Je ne vous l’ai jamais dit, »

La chose était vraie ; Sophronia le savait bien, et se vit contrainte de recourir à cette phrase féminine :

« Je me soucie peu de ce que vous dites ou de ce que vous ne dites pas. »

La promenade continua ; le silence, qui avait duré quelques instants, fut tout à coup rompu par le mari.

« Vous avez, reprit-il, une manière à vous de discuter. Vous me reprochez ce que j’ai voulu dire, et je ne sais pas même à quoi vous faites allusion.

— Ne m’aviez-vous pas laissé entendre que vous aviez de ta fortune ?

— Jamais.

— En ce cas, les apparences m’ont trompée,

— Soit mais je peux vous adresser le même reproche. Ne m’avez-vous pas fait entendre que vous étiez riche ?

— Non.

— En ce cas, j’ai été trompé par les apparences.

— Si vous êtes un de ces coureurs de dot assez borné pour ne pas savoir ce qu’il en était, ou assez avide pour craindre d’y regarder, est-ce ma faute, aventurier que vous êtes ? répliqua Sophronia avec aigreur.

— J’ai questionné Vénéering, dit Alfred ; il m’a répondu que vous aviez de la fortune,

— Vénéering ! (du ton le plus méprisant) est-ce que Vénéering me connaît ?

— Je le croyais votre curateur.

— Mon curateur ! je n’en ai qu’un : celui que vous avez vu le jour où vous m’avez frauduleusement épousée ; et l’objet de sa curatelle est peu de chose : une rente de cent cinquante livres et quelques shellings ou quelques pence, si vous tenez à la somme exacte, »

Alfred lança un regard des moins affectueux sur la compagne de ses joies et de ses douleurs, et grommela une phrase qu’il interrompit brusquement.

« Question pour question, dit-il ; à mon tour, missis Lammle, Qui vous a fait croire que j’étais riche ?

— Vous-même ; n’est-ce pas sous cet aspect que vous vous êtes toujours montré ?

— Mais vous avez consulté quelqu’un ? Voyons, missis Lammle, confidence pour confidence : à qui vous êtes-vous adressée ?

— J’ai demandé à Vénéering,

— Et vous avez cru qu’il en savait plus long sur moi que sur vous ? plus que personne n’en sait sur son compte ? » [ 122 ]

Après un nouveau silence, Sophronia s’arrêta et dit avec colère : « Je ne pardonnerai jamais cela à ce Vénéering.

— Ni moi non plus, dit le mari. »

La promenade se continua ; madame perçant toujours avec aigreur la plage à coups d’ombrelle ; monsieur traînant toujours sa canne derrière lui, comme une queue pendante. La marée était basse ; on eût dit qu’ils avaient échoué sur la grève. Une mouette les effleura de ses ailes, et sembla les bafouer. Il n’y avait qu’un instant, un voile d’or couvrait les flancs bruns du rivage ; à présent ce n’était plus que de la terre fangeuse. Un rugissement ironique s’élevait de la mer ; les vagues, accourues de loin, montaient les unes sur les autres pour regarder ces imposteurs pris au piège ; et, triomphant de leur déconvenue, elles s’unissaient dans une sarabande infernale.

« Vous me reprochez, dit Sophronia, de vous avoir épousé par intérêt ; mais aviez-vous la prétention de croire que je vous prendrais pour vous-même ? Cela dépassait toutes les bornes du possible.

— Je peux encore vous renvoyer la balle, missis Lammle ; de votre côté, qu’avez-vous eu la prétention de croire ?

— Ainsi, répondit Sophronia, dont la poitrine s’agita, après m’avoir trompée, vous m’insultez, monsieur !

— Pas du tout ; je ne suis pas l’auteur de cette question à deux tranchants ; c’est vous qui l’avez posée.

— Moi ! s’écria la nouvelle épouse ; » et l’ombrelle se cassa.

Le mari devint livide ; des taches de mauvais augure, et d’une pâleur mortelle, apparurent aux environs du nez, comme si le doigt de Satan lui-même s’y fût marqué çà et là ; mais il savait se contenir, tandis que Sophronia se livrait à sa colère.

« Jetez cela, dit-il froidement en désignant l’ombrelle, vous en avez fait quelque chose d’inutile, et elle vous rend ridicule. »

Dans sa rage, madame l’accabla d’injures, l’appela franc scélérat, et jeta l’ombrelle de manière à l’en frapper. Les empreintes sataniques pâlirent encore ; mais il garda le silence, et vint se placer auprès d’elle. Les larmes de Sophronia éclatèrent. Elle se dit la plus malheureuse, la plus trompée, la plus maltraitée des femmes. Si elle en avait eu le courage, elle se serait tuée sous les yeux de ce lâche imposteur. Pourquoi ne lui arrachait-il pas la vie ? Ses pleurs redoublèrent ; elle sanglota, parla d’escroc, et finit par se laisser tomber sur une pierre, où elle se mit dans tous les états connus et inconnus de la fureur féminine. Durant cet accès de rage, les empreintes diaboliques de la figure du mari apparurent çà et là, et disparurent tour à tour comme les [ 123 ]clefs d’un instrument à vent, joué par l’artiste infernal. Ses lèvres blanches demeuraient entr’ouvertes, et il respirait avec force comme s’il avait été essoufflé par une course rapide.

« Levez-vous, dit-il enfin, et parlons sérieusement. »

Ele resta assise sans faire attention à lui.

« Je vous dis de vous lever, mistress Lammle !

— Vous me le dites ? reprit-elle en le regardant avec mépris. Vous me le dites ! En vérité ! »

Elle baissa de nouveau la tête, et affecta de ne pas savoir qu’il avait les yeux sur elle ; mais elle en éprouvait un malaise évident.

« Levez-vous et partons, mistress Lammle ; assez comme cela, vous m’entendez ? »

Cédant à la main qui l’entraînait, elle se leva, et tous les deux se remirent en marche ; mais cette fois pour se diriger vers leur habitation.

« Mistress Lammle, dit Alfred, nous avons tous les deux été trompeurs, et tous les deux trompés. Tous les deux nous avons été mordants et mordus ; c’est un cercle vicieux d’où il est impossible de sortir.

— Vous m’avez recherchée…

— Ne parlons plus de cela, je vous prie. Nous savons ce qui en est. À quoi bon revenir sur un fait que ni vous, ni moi ne pouvons dissimuler. Je poursuis donc : J’ai été trompé, et fais triste figure.

— Ne l’ai-je pas été moi-même ?

— J’y arrivais, si vous m’en aviez laissé le temps. Vous avez été trompée, et vous faites triste figure.

— Une figure offensée.

— Vous êtes maintenant assez calme, Sophronia, pour comprendre que vous ne pouvez pas être offensée sans que je le sois moi-même ; c’est pourquoi cette expression était au moins inutile. Quand je regarde en arrière, je me demande avec surprise comment j’ai pu être assez sot pour vous épouser sur parole.

— Et moi, interrompit mistress Lammle, quand je regarde…

— Quand vous regardez en arrière, vous vous demandez, avec une égale surprise, comment vous avez pu être assez sotte, passez-moi le mot, pour m’épouser sur un simple ouï-dire. Mais des deux parts la sottise est faite ; vous ne pouvez pas plus vous délivrer de moi, que je ne peux me débarrasser de vous. Qu’en résulte-t-il ?

— Honte et misère ! répondit Sophronia avec amertume.

— Je n’en sais rien. Ce qui en résulte, c’est la nécessité de nous entendre. Avec de l’accord, nous pouvons nous tirer de là. [ 124 ]

Je partage mon discours en trois points — Donnez-moi le bras, Sophronia — en trois points, pour être plus clair et plus précis.

Primo. La chose est assez dure par elle-même sans y joindre la mortification de la voir divulguée. Nous prenons donc l’engagement de la tenir secrète. Vous consentez, n’est-ce pas ?

— Oui, si le fait est possible.

— Il l’est assurément ; nous avons bien su nous en imposer l’un à 1’autre ; à nous deux ne pourrons-nous pas en imposer au monde ? Est-ce accordé ?

— Oui.

Secundo. Nous avons à la fois à nous venger des Vénéering, et à souhaiter que les autres se laissent prendre dans leurs filets. Est-ce entendu ?

— Oh ! oui, bien entendu.

— À merveille. J’arrive au troisième point, qui est d’une adoption facile. Vous m’avez traité d’aventurier, Sophronia ! vous avez eu raison. En bon anglais, je ne suis pas autre chose ; vous aussi, vous n’êtes qu’une aventurière, et une foule de gens nous ressemblent. Qu’il soit donc bien entendu que nous garderons notre secret ; et que nous travaillerons de concert à l’exécution de nos desseins.

— Lesquels ?

— Tous ceux qui tendront à nous procurer de l’argent. Nos intérêts sont les mêmes ; j’entends, par nos desseins, tout ce qui pourra les servir. Est-ce convenu, missis Lammle ?

Elle hésita un moment, et finit par donner une réponse affirmative.

— Nous voilà d’accord, et du premier coup, vous le voyez, Sophronia. Je n’ai plus que deux mots à vous dire : nous savons parfaitement qui nous sommes ; n’ayez donc pas la fantaisie de reparler du passé ; la connaissance que j’ai du vôtre est identique à celle que vous avez du mien ; en me faisant des reproches, ce serait vous en faire à vous-même, ce que je ne désire pas, je vous assure. Après l’entente cordiale qui vient de s’établir entre nous, il convient d’oublier tout sujet irritant. Enfin, pour terminer, voua avez montré aujourd’hui un fort mauvais caractère, Sophronia ; que cela ne vous arrive plus, car j’ai moi-même un caractère diabolique, »

C’est ainsi qu’après avoir rédigé et signé ce contrat de mariage, fécond en promesses, l’heureux couple gagna son heureuse demeure.

Si, au moment où le doigt infernal marquait son empreinte sur sa figure pâle et haletante, mister Alfred Lammle, esquire, avait voulu dompter sa chère femme, en la dépouillant tout à [ 125 ]coup du peu d’estime, réelle ou feinte, qu’elle se gardait à elle-même, il paraissait y être arrivé. Tandis qu’à la clarté du couchant, son époux la ramenait à leur séjour béni, la jeune lady trop mûre, aurait eu grand besoin de poudre et de fard pour se recomposer le visage.


  1. Valeur d'un penny, mesure de deux sous.
  2. Endroit du cabaret où est placé le comptoir.
  3. Endroit agréable, où l'on est à l'aise et où l'on cause.
  4. Blight, rouille, charbon, flétrissure, atteinte quelconque portée aux feuilles, aux fruits ou aux fleurs par le vent, le froid, l’humidité ou la sécheresse.
  5. Avoué près les tribunaux civils et ecclésiastiques.
  6. Une croyance populaire veut qu’un soulier Jeté à celui qui part pour un voyage, ou qui sort dans un but quelconque, porte bonheur à la personne à qui on l’adresse. (Note du traducteur.)
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