L’An 2440 - 5. 34-44

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Chapitres XXIII-XXXIII  






Sommaire

[modifier] CHAPITRE 34 : Sculpture et gravure.

La sculpture, non moins belle que sa sœur ainée, étaloit à son côté les merveilles de son ciseau. Il n’étoit plus prostitué à ces crésus impudens, qui avilissoient l’art en l’occupant à tailler leur vénale figure ou autres sujets aussi méprisables qu’eux. Les artistes pensionnés par le gouvernement consacroient leurs talens au mérite et à la vertu. On ne voyoit plus, comme dans nos sallons, à côté du buste de nos rois et sur la même ligne, le vil publicain qui les vole et les trompe, offrir sans pudeur sa basse physionomie. Un homme digne des regards de la postérité s’étoit-il avancé dans une carrière semée de faits mémorables ? Un autre avoit-il fait une action grande et courageuse ? Alors l’artiste échauffé se chargeoit de la reconnoissance publique, il modéloit en secret un des plus beaux traits de sa vie : (sans y ajouter le portrait de l’auteur) il présentoit tout-à-coup son ouvrage, et obtenoit la permission de s’immortaliser avec le grand homme. Ce travail frappoit tous les yeux, et n’avoit pas besoin d’un froid commentaire. Il étoit expressément défendu de sculpter des sujets qui ne disoient rien à l’ame ; par conséquent on ne gâtoit point de beaux marbres ou d’autres matières aussi précieuses. Tous ces sujets licencieux qui bordent nos cheminées étoient sévérement bannis. Les honnêtes gens ne concevoient rien à notre législation, lorsqu’ils lisoient dans notre histoire que dans un siécle où l’on prononçoit si fréquemment le nom de religion et de mœurs, des pères de familles étaloient des scènes de débauche aux yeux de leurs enfans, sous prétexte que c’étoient des chef-d’œuvres ; ouvrages capables d’allumer l’imagination la plus tranquille, et de précipiter dans le désordre des ames neuves, ouvertes à toutes les impressions : ils gémissoient sur cet usage public et criminel de dépraver les cœurs avant qu’ils fussent formés. Un artiste, avec lequel je m’instruisis, eut soin de m’informer de tous ces grands changemens. Il me dit que dans le dix-neuvième siécle il se trouva une disette de marbre, de sorte qu’on eut recours à cette multitude ignoble de bustes de financiers, de traitans, de commis : c’étoient autant de blocs tout préparés : on les tailla beaucoup plus avantageusement et l’on sut en tirer des têtes plus heureuses. Je passai dans la dernière galerie, non moins curieuse que les autres par la multiplicité des ouvrages qu’elle présentoit. Là étoit rassemblée la collection universelle de dessins et de gravures. Malgré la perfection de ce dernier art, on avoit conservé les ouvrages des siécles précédens : car il n’en est pas d’une estampe comme d’un livre : un livre qui n’est pas bon par là même est mauvais ; au lieu qu’une estampe qui se voit d’un coup d’œil sert toujours d’objet de comparaison. Cette galerie, qui devoit son origine au siécle de Louis Xv, étoit bien différemment arrangée. Ce n’étoit plus un petit cabinet, au milieu duquel une petite table pouvoit à peine contenir une douzaine d’amateurs, où l’on venoit dix fois inutilement pour trouver une place ; encore ce petit cabinet ne s’ouvroit-il que certains jours, c’est-à-dire, le dixième de l’année tout au plus, qu’on rognoit encore sur le moindre prétexte et à la moindre fantaisie du directeur. Ces galeries étoient ouvertes chaque jour, et confiées à des commis affables et polis, qu’on payoit exactement, afin que le public fût servi de même. Dans cette salle spacieuse on trouvoit à coup sûr la traduction de chaque tableau ou morceau de sculpture renfermé dans les autres galeries : elle contenoit l’abrégé de ces chef-d’œuvres qu’on avoit pris soin d’immortaliser et de répandre autant qu’il étoit possible. La gravure est aussi féconde et aussi heureuse que la typographie : elle a l’avantage de multiplier ses épreuves, comme l’imprimerie ses exemplaires ; et par son moyen chaque particulier, chaque étranger peut se procurer une copie rivale du tableau. Tous les citoyens décoroient sans jalousie leurs murailles de ces sujets intéressans qui présentoient des exemples de vertus et d’héroïsme. On ne voyoit plus de ces prétendus amateurs, non moins vétilleux qu’ignorans, poursuivre une perfection imaginaire aux dépens de leur repos et de leur bourse, et toujours dupés, et surtout être bien faits pour l’être. Je parcourus avec avidité ces livres volumineux où le burin décrivoit avec tant de facilité et de précision les contours et même les couleurs de la nature. Tous les tableaux étoient parfaitement saisis ; mais on avoit donné encore plus de soin à tous les objets relatifs aux arts et aux sciences. Les planches de l’encyclopédie avoient été refaites entiérement, et l’on avoit veillé avec plus d’attention à l’exactitude rigoureuse qui devient alors le suprême mérite, parce que la moindre erreur est d’une conséquence extrême. J’apperçus un magnifique cours de physique traité dans ce goût ; et comme cette science porte surtout aux sens, c’est aux images qu’il appartient, peut-être, de la faire concevoir dans toutes ses parties. On savoit estimer l’art qui reproduit tant d’images utiles ; on lui donnoit de nouvelles preuves de considération. Je remarquai que tout se faisoit dans le vrai goût, qu’on suivoit la manière des Gerard Audran ; qu’elle étoit même approfondie, perfectionnée. Les vignettes des livres ne s’appelloient plus que des cochins : tel étoit le mot que l’on avoit substitué à tant de mots misérables, tels que culs de lampes, etc. Les graveurs avoient enfin abandonné cette funeste loupe qui leur perdoit la vue de toute façon. Les amateurs de ce siécle n’étoient plus admirateurs de ces petits points ronds qui faisoient tout le mérite des gravures modernes ; ils donnoient la préférence à un travail large, précis, aisé, et disant tout avec quelques traits justes et noblement dessinés. Les graveurs consultoient docilement les peintres, et ceux-ci à leur tour se gardoient bien d’affecter les caprices d’un maître. Ils s’estimoient, ils se voyoient comme égaux et comme amis, et se donnoient bien de garde de rejetter l’un sur l’autre les défauts de l’ouvrage. D’ailleurs la gravure étoit devenue très-utile à l’état par le commerce d’estampes qu’on faisoit dans les pays étrangers ; et c’étoit de ces artistes qu’on pouvoit dire : sous leurs heureuses mains le cuivre devient or.


[modifier] CHAPITRE 35 : Salle du trône.

Je ne quittai ces riches galeries qu’avec le plus vif regret, mais dans mon insatiable curiosité, jaloux de tout voir, je rentrai dans le centre de la ville. Je vis une multitude de personnes de tout sexe et de tout âge qui se portoit avec précipitation vers un portique majestueusement décoré. J’entendois de côté et d’autre : hâtons nos pas ! Notre bon roi est peut-être déja monté sur son trône ; nous ne le verrions pas d’aujourd’hui ! je suivis la foule : mais ce qui m’étonnoit fort, c’est que des gardes farouches n’opposoient aucune barrière aux empressemens du peuple. J’arrivai dans une salle immense, soutenue par plusieurs colonnes. J’avançai, et je parvins à voir le trône du monarque. Non : il est impossible de concevoir une idée plus belle, plus noble, plus auguste, plus consolante de la majesté royale. Je fus attendri jusqu’aux larmes. Je ne vis ni Jupiter tonnant, ni appareil terrible, ni instrument de vengeance. Quatre figures de marbre blanc, représentant la force, la tempérance, la justice et la clémence, portoient un simple fauteuil d’ivoire blanc, élevé seulement pour faciliter la portée de la voix. Ce siége étoit couronné d’un dais suspendu par une main dont le bras sembloit sortir de la voute. à chaque côté du trône étoient deux tablettes ; sur l’une desquelles étoient gravées les loix de l’état et les bornes du pouvoir royal, et sur l’autre les devoirs des rois et ceux des sujets. En face étoit une femme qui allaitoit un enfant, emblême fidelle de la royauté. La première marche, qui servoit de degré pour monter au trône, étoit en forme de tombe. Dessus étoit écrit en gros caractères : l’éternité. C’étoit sous cette première marche que reposoit le corps embaumé du monarque prédécesseur, en attendant que son fils vint le déplacer. C’est de-là qu’il crioit à ses héritiers qu’ils étoient tous mortels, que le songe de la royauté étoit prêt à finir, qu’ils resteroient alors seuls avec leur renommée ! Ce lieu vaste étoit déja rempli de monde, lorsque je vis paroitre le monarque revêtu d’un manteau bleu qui flottoit avec grace. Son front étoit ceint d’une branche d’olivier ; c’étoit son diadême : il ne marchoit jamais en public sans ce respectable ornement qui en imposoit aux autres et à lui-même. Il se fit des acclamations lorsqu’il monta sur son trône. Il ne paroissoit pas indifférent à ces cris de joie. Mais à peine fut-il assis qu’un silence respectueux s’étendit sur cette nombreuse assemblée. Je prêtai une oreille attentive. Ses ministres lui lurent à haute voix tout ce qui s’étoit passé de remarquable depuis la dernière séance. Si la vérité eut été déguisée, le peuple étoit-là pour confondre le calomniateur. On n’oublioit point ses demandes. On rendoit compte de l’exécution des ordres ci-devant donnés, et cette lecture étoit toujours terminée par le prix journalier des vivres et des denrées. Le monarque écoutoit, et d’un signe de tête approuvoit ou remettoit les choses à un plus ample examen. Mais si du fond de la salle il s’élevoit une voix plaignante et condamnant quelques articles, fût-ce un homme de la dernière classe, on le faisoit avancer dans un petit cercle pratiqué au pied du trône. Là il expliquoit ses idées, et s’il se trouvoit avoir raison, alors il étoit écouté, applaudi, remercié ; le souverain lui jettoit un regard favorable : si, au contraire, il ne disoit rien que d’absurde, ou grossiérement fondé sur un intérêt particulier, alors on le chassoit avec ignominie, et les huées des assistans l’accompagnoient jusqu’à la porte. Chacun pouvoit se présenter sans autre crainte que celle d’attirer la dérision publique, si ses vues étoient fausses ou bornées. Deux grands officiers de la couronne accompagnoient le monarque dans toutes les cérémonies publiques, et marchoient à ses côtés. L’un portoit au haut d’une pique une gerbe de bled, et l’autre un cep de vigne : c’étoit afin qu’il n’oubliât jamais que c’étoient-là les deux soutiens de l’état et du trône. Derrière lui le panetier de la couronne, ayant une corbeille remplie de pains, en donnoit un à chaque indigent qui réclamoit son assistance. Cette corbeille étoit le sûr thermomêtre de la misère publique ; et lorsque le panier se trouvoit vuide, alors les ministres étoient chassés et punis : mais la corbeille demeuroit pleine et attestoit l’abondance publique. Cette auguste séance se tenoit une fois par semaine, et duroit trois heures. Je sortis de cette salle, le coeur pénétré, et aussi rempli de respect pour ce roi que pour la divinité même, l’aimant comme un père, l’honorant comme un dieu protecteur. Je conversai avec plusieurs personnes de tout ce que je venois de voir et d’entendre : ils étoient surpris de mon étonnement ; toutes ces choses leur sembloient simples et naturelles. " pourquoi, me dit l’un d’eux, avez-vous la fureur de comparer ce tems présent à un vieux siécle bizarre, extravagant, où l’on avoit de fausses idées sur les matières les plus simples, où l’orgueil jouoit la grandeur, où le faste et la représentation étoient tout, et le reste rien, où la vertu enfin n’étoit regardée que comme un fantôme, pur ouvrage de quelques philosophes rêveurs ".


[modifier] CHAPITRE 36 : Forme du gouvernement.

Oserois-je vous demander quelle est la forme présente de votre gouvernement ? Est-il monarchique, démocratique, aristocratique ? -il n’est ni monarchique, ni démocratique, ni aristocratique ; il est raisonnable et fait pour des hommes. La monarchie n’est plus. Les états monarchiques, comme vous le saviez, mais si infructueusement, vont se perdre dans le despotisme, comme les fleuves vont se perdre dans le sein de la mer ; et le despotisme bientôt croule sur lui-même. Tout cela s’est accompli à la lettre, et il n’y eut jamais de prophétie plus certaine. En proportion des lumières acquises, sans doute, qu’il eut été honteux pour notre espèce d’avoir mesuré la distance de la terre au soleil, d’avoir pesé tous les globes, et de n’avoir pu découvrir les loix simples et fécondes qui doivent diriger des êtres raisonnables. Il est vrai que l’orgueil, la cupidité, l’intérêt présentoient mille obstacles : mais quel plus beau triomphe que de trouver le nœud qui devoit faire servir ces passions particulieres au bien général ! Un vaisseau qui sillonne les mers commande aux élémens au moment même où il obéit à leur empire : soumis à une double impulsion, sans cesse il réagit contre eux. Voilà peut-être l’image la plus fidelle d’un état : porté sur des passions orageuses, il reçoit d’elles le mouvement, et doit résister aux tempêtes. L’art du pilote est tout. vos lumieres politiques n’étoient qu’un crépuscule ; et vous accusiez imbécillement l’auteur de la nature, tandis qu’il vous avoit donné l’intelligence et le courage pour vous gouverner. Il n’a fallu qu’une voix forte pour réveiller la multitude d’un sommeil d’engourdissement. Si l’oppression tonnoit sur vos têtes, vous ne deviez en accuser que votre foiblesse. La liberté et le bonheur appartiennent à qui ose les saisir. Tout est révolution dans ce monde : la plus heureuse de toutes a eu son point de maturité, et nous en recueillons les fruits. Sortis de l’oppression, nous n’avons eu garde de remettre toutes les forces et tous les ressorts du gouvernement, tous les droits et l’attribut de la puissance dans les mains d’un seul homme : instruits par les malheurs des siécles passés ; nous n’avons pas été si imprudens. Socrate et Marc-Aurele seroient revenus au monde, que nous ne leur aurions pas confié le pouvoir arbitraire, non par défiance, mais dans la crainte d’avilir le caractère sacré d’homme libre. La loi n’est-elle pas l’expression de la volonté générale ; et comment confier à un seul homme un dépôt aussi important ? N’aura-t-il pas des momens de foiblesse, et quand il en seroit exemt, les hommes renonceront-ils à cette liberté qui est leur plus bel appanage ? Nous avons éprouvé combien la souveraineté absolue étoit opposée aux véritables intérêts d’une nation. L’art de lever des tributs rafinés, toutes les forces de ce terrible cabestan progressivement multipliées, les loix embrouillées, opposées l’une à l’autre, la chicane dévorant les possessions particulieres, les villes remplies de tyrans privilégiés, la vénalité des offices, des ministres et des intendans traitant les différentes parties du royaume comme des pays de conquête, une subtile dureté de cœur qui raisonnoit l’inhumanité, des officiers royaux qui ne répondoient de rien au peuple et qui insultoient plutôt qu’ils ne déferoient à ses plaintes : tel étoit l’effet de ce despotisme vigilant, qui rassembloit toutes les lumieres pour en abuser, à peu près comme ces verres ardens qui ne s’échauffent que pour embraser. On parcouroit la France, ce beau royaume que la nature avoit favorisé de ses regards propices : et qu’y voyoit-on ? Des cantons désolés par les maltôtiers, les villes devenues bourgs, les bourgs villages, les villages hameaux ; leurs habitans hâves, défigurés ; des mendians enfin, au lieu d’habitans. On connoissoit tous ces maux

on fuyoit des principes évidens pour embrasser le systême de la cupidité ; et les ombres qu’elle faisoit naître

autorisoient la déprédation générale. Le croiriez-vous ? La révolution s’est opérée sans efforts, et par l’héroïsme d’un grand homme. Un roi philosophe, digne du trône puisqu’il le dédaignoit, plus jaloux du bonheur des hommes que de ce fantôme de pouvoir, redoutant sa postérité et se redoutant lui-même, offrit de remettre les états en possession de leurs anciennes prérogatives : il sentit qu’un royaume étendu avoit besoin de la réunion des différentes provinces pour être gouverné sagement. Comme dans le corps humain, outre la circulation générale, chaque partie a sa circulation particuliere, ainsi chaque province, en obéissant aux loix générales, modifie ses loix particulieres d’après son sol, sa position, son commerce, ses intérêts respectifs. Par-là tout vit, tout fleurit. Les provinces ne sont plus pour servir la cour, et pour orner la capitale. Un ordre aveugle, émané du trône, ne vient point porter le trouble dans des lieux où l’œil du souverain n’a jamais pu pénétrer. Chaque province se trouve dépositaire de sa sûreté et de son bonheur : son principe de vie n’est pas éloigné d’elle ; il est dans son propre sein, toujours prêt à féconder l’ensemble, à remédier aux maux qui pourroient arriver. Le secours présent est remis à des mains intéressées qui ne pallieront point la cure, ou qui même ne se réjouiront pas des coups qui peuvent affoiblir la patrie. La souveraineté absolue fut donc abolie. Le chef conserva le nom de roi ; mais il n’entreprit pas follement de porter tout le fardeau qui accabloit ses ancêtres. Les états assemblés du royaume eurent seuls la puissance législatrice. L’administration des affaires, tant politiques que civiles, est confiée au sénat

et le monarque armé du glaive veille à l’exécution des loix. Il propose tous les établissemens utiles. Le sénat est

responsable au roi, et le roi et le sénat sont responsables aux états qui s’assemblent tous les deux ans. Tout s’y décide à la pluralité des voix. Loix nouvelles, charges vacantes, griefs à redresser, voilà ce qui est de son ressort. Les cas particuliers ou imprévus sont abandonnés à la sagesse du monarque. Il est heureux, et son trône est affermi sur une base d’autant plus solide que la liberté de la nation garantit sa couronne. Des ames qui n’auroient été que communes doivent leurs vertus à ce ressort éternel des grandes choses. Le citoyen n’est point séparé de l’état ; il fait corps avec lui : aussi faut-il voir avec quel zèle il se porte à tout ce qui peut intéresser sa splendeur. Chaque arrêt émané du sénat est motivé, et le sénat explique en peu de mots ses motifs et son intention. Nous ne concevons pas comment dans votre siécle (soi-disant éclairé) vos magistrats osoient dans leur morgue orgueilleuse vous proposer des arrêts dogmatiques, semblables aux décrets des théologiens, comme si la loi n’étoit pas la raison publique, comme s’il ne falloit pas que le peuple fût instruit pour se porter plus rapidement à l’obéissance. Ces messieurs à triple mortier, qui se disoient les peres de la patrie, ignoroient donc le grand art de la persuasion, cet art qui agit sans efforts et si puissamment, ou plutôt n’ayant ni point de vue fixe, ni marche assurée, tour-à-tour brouillons, séditieux, esclaves rampans, ils encensoient et fatiguoient le trône ; tantôt se cabrant pour des minuties, tantôt vendant le peuple à beaux deniers comptans. Vous pensez bien que nous avons réformé ces magistrats, accoutumés de jeunesse à toute l’insensibilité nécessaire pour disposer froidement de la vie, des biens et de l’honneur des citoyens ; hardis pour la défense de leurs minces privilèges, lâches dès qu’il s’agissoit de l’intérêt public : on s’épargnoit dans les derniers tems jusqu’à la peine de les corrompre ; ils étoient tombés dans une indolence perpétuelle. Nos magistrats sont bien différens : le nom de peres du peuple, dont nous les honorons, est un titre qu’ils méritent dans toute l’étendue du terme. Aujourd’hui les rênes du gouvernement sont confiées à des mains fermes et sages qui suivent un plan. Les loix règnent, et aucun homme n’est au dessus d’elles ; ce qui étoit un inconvénient affreux dans vos gouvernemens gothiques. Le bonheur général de la patrie est fondé sur la sûreté de chaque sujet en particulier : il ne craint point les hommes, mais les loix ; et le souverain lui-même les apperçoit au-dessus de sa tête. Sa vigilance rend les sénateurs plus attentifs à leur charge et à leur devoir ; sa confiance en eux soulage leurs peines, et son autorité donne la force et la vigueur nécessaires à leurs décisions. Ainsi le sceptre, dont la pesanteur opprimoit vos rois, est léger dans les mains de notre monarque. Ce n’est plus une victime pompeusement parée, incessamment sacrifiée aux besoins de l’état : il ne porte que le fardeau que lui permet la force limitée qu’il a reçue de la nature. Nous possédons un prince craignant Dieu, pieux et juste, qui porte dans son cœur l’éternel et la patrie, qui redoute la vengeance divine et le blâme de la postérité, et qui regarde une bonne conscience et une gloire sans tache comme le plus haut degré de félicité. Ce sont moins de grands talens du côté de l’esprit, des connoissances étendues, qui font le bien, que le désir sincère d’un cœur droit qui le chérit et qui aime à l’accomplir. Souvent le génie vanté d’un monarque, loin d’avancer le bonheur du royaume, se tourne contre la liberté du pays. Nous avons concilié ce qui paroissoit presque impraticable à accorder, le bien de l’état avec le bien des particuliers. On prétendoit même que le bonheur public d’un état étoit nécessairement distinctif du bonheur de quelques-uns de ses membres. Nous n’avons point épousé cette politique barbare, fondée sur l’ignorance des véritables loix ou sur le mépris des hommes les plus pauvres et les plus utiles. Il étoit des loix abominables et cruelles, qui supposoient les hommes méchans : mais nous sommes très disposés à croire qu’ils ne le sont devenus que depuis l’institution de ces mêmes loix. Le despotisme a fatigué le cœur humain, et en l’irritant l’a desséché et corrompu. Notre roi a tout le pouvoir et l’autorité nécessaires pour faire le bien, et les bras liés pour faire le mal. On lui expose la nation sous un jour toujours favorable : on présente sa valeur, sa fidélité envers le prince, son horreur pour tout joug étranger. Il est des censeurs qui ont droit de chasser d’auprès du prince tous ceux qui inclineroient à l’irréligion, au libertinage, au mensonge, à l’art plus funeste de couvrir la vertu de ridicule. On ne connoît plus aussi parmi nous cette classe d’hommes, qui sous le titre de noblesse (qui pour comble de ridicule étoit vénale,) accouroit ramper autour du trône, ne vouloit suivre que le métier des armes ou celui de courtisan, vivoit dans l’oisiveté, rassasioit son orgueil de vieux parchemins, et présentoit le déplorable spectacle d’une vanité égale à sa misère. Vos grenadiers versoient leur sang avec autant d’intrépidité que le plus noble d’entre eux, et ne le mettoient pas à si haut prix. D’ailleurs, une telle dénomination dans notre république auroit offensé les autres ordres de l’état. Les citoyens sont égaux : la seule distinction est celle que mettent naturellement entre les hommes la vertu, le génie et le travail. Malgré tant de remparts, de barrières, de précautions, afin que le monarque n’oublie point, en cas de calamités publiques, ce qu’il doit aux pauvres, il observe chaque année un jeûne solemnel qui dure trois jours. Pendant ce tems notre roi souffre la faim, endure la soif, est couché sur un grabat : et ce jeûne terrible et salutaire lui imprime dans le cœur une commisération plus tendre envers les nécessiteux. Notre souverain n’a pas besoin, il est vrai, d’être averti par cette sensation physique ; mais c’est une loi de l’état, une loi sacrée, jusqu’ici suivie et respectée. à l’exemple du monarque, tout ministre, tout homme qui touche aux rênes du gouvernement, se fait un devoir de sentir par lui-même ce que c’est que le besoin et la douleur qui en résulte ; il en est plus disposé dans la suite à soulager ceux qui se trouveroient soumis à l’impérieuse et dure loi de l’extrême nécessité. -mais, lui dis-je, de tels changemens ont dû être longs, pénibles, difficultueux. Que d’efforts il vous a fallu faire ! -le sage, souriant avec douceur, répondit : le bien n’est pas plus difficile que le mal. Les passions humaines sont de terribles obstacles. Mais dès que les esprits sont éclairés sur leurs véritables intérêts, ils deviennent justes et droits. Il me semble qu’un seul homme pourroit gouverner le monde, si les cœurs étoient disposés à la tolérance et à l’équité. Malgré l’inconséquence ordinaire aux gens de votre siécle, on avoit sû prévoir que la raison seroit un jour de grands progrès ; les effets en sont devenus sensibles, et les principes heureux d’un sage gouvernement ont été le premier fruit de la réforme.


[modifier] CHAPITRE 37 : De l’héritier du trône.

plus interrogeant que ne le fut jamais le bailli du huron, je continuai à exercer la patience de mes voisins. -j’ai bien vu le monarque assis sur son trône ; mais j’ai oublié, messieurs, de vous demander où étoit le fils du roi, de mon tems appellé dauphin ? -le plus poli prit la parole et me dit : convaincus que nous sommes que c’est de l’éducation des grands que dépend le bonheur des peuples, et que la vertu s’apprend comme le vice se communique, nous veillons avec le plus grand soin sur les jeunes années des princes. L’héritier du trône n’est point à la cour, où quelques flatteurs oseroient peut-être lui persuader qu’il est plus que les autres hommes, et que ceux-ci sont moins que des insectes ; on lui cache soigneusement ses hautes destinées. Dès qu’il est né, on lui a imprimé sur l’épaule une empreinte royale qui servira à le faire reconnoître. On l’a remis entre les mains de gens dont la fidélité discrette n’a pas moins été éprouvée que la probité. Ils font serment devant l’être suprême de ne jamais révéler au prince qu’il doit être roi : serment redoutable, et qu’ils n’osent jamais enfreindre. Aussi-tôt qu’il est sorti des mains des femmes, on le promene, on le fait voyager, on dispose son éducation physique qui doit toujours précéder l’éducation morale. Il est vêtu comme le fils d’un paysan. On l’accoutume aux mets les plus ordinaires : on lui enseigne de bonne heure la sobriété, il connoîtra mieux un jour que sa propre économie doit servir d’exemple, et qu’une fausse prodigalité ruine un état et deshonore l’extravagant dissipateur. Il visite successivement toutes les provinces. On lui fait connoître tous les travaux de la campagne, les ouvrages des manufactures, les productions des divers terrains. Il voit tout de ses propres yeux : il entre dans la cabane des laboureurs, mange à leur table, s’associe à leurs travaux, apprend à les respecter. Il converse familiérement avec tous les hommes qu’il rencontre. On permet à son caractère de se déployer librement, et il se croit aussi éloigné du trône qu’il en est près. Beaucoup de rois sont devenus tyrans, non parce qu’ils avoient un mauvais cœur, mais parce que l’état des pauvres de leur pays n’avoit jamais pu parvenir jusqu’à eux. Si l’on abandonnoit ce jeune prince aux idées flatteuses d’un pouvoir assuré, peut-être même avec une ame droite, vu la pente infortunée du cœur humain, chercheroit-il dans la suite à étendre les limites de son autorité. C’est en cela que plusieurs souverains faisoient malheureusement consister la grandeur royale, et par conséquent leur intérêt étoit toujours opposé à celui de la nation. Dès que le jeune prince a atteint l’âge de vingt-ans, plutôt même, si son ame est formée de meilleure heure, on le conduit dans la salle du trône. Il est caché dans la foule comme un simple spectateur. Tous les ordres de l’état sont assemblés ce jour-là, et tous ont reçu le mot. Tout-à-coup le monarque se lève, appelle par trois fois le jeune homme. Les flots de la foule s’ouvrent. étonné, il s’avance d’un pas timide vers le trône, il y monte en tremblant : le roi l’embrasse, et déclare aux yeux de tous les citoyens qu’il est son fils. le ciel, dit-il d’une voix touchante et majestueuse, le ciel vous a destiné à porter le fardeau de la royauté ; on a travaillé vingt ans à vous en rendre digne, ne trompez pas l’espoir de ce grand peuple qui vous voit. Mon fils ! J’attends de vous le même zèle que j’ai eu pour l’état. Quel moment ! Quelle foule d’idées entrent dans son ame ! Le monarque alors lui montre la tombe où repose le monarque prédécesseur, cette tombe où est gravé en gros caractères : l’éternité. Il continue d’une voix non moins imposante : — mon fils, on a tout fait pour ce moment. Vous êtes sur la cendre de votre aïeul, vous devez le faire renaître ; faites le serment d’être juste comme lui. Je vais bientôt descendre pour occuper sa place, songez que je vous accuserois du fond de cette tombe, si vous abusiez de votre pouvoir. Ah ! Mon cher fils, l’être suprême et le royaume ont les yeux ouverts sur vous ; aucune de vos pensées ne leur échappera. Si quelque mouvement d’ambition ou d’orgueil régnoit en ce moment au fond de votre ame, il est encore tems de le subjuguer ; abdiquez le diadême, descendez de ce trône, rentrez dans la foule ; vous serez plus grand, plus respecté, citoyen obscur, que monarque vain ou sans courage. Que ce ne soit point la chimère de l’autorité qui flatte votre jeune cœur, mais l’idée douce et grande de pouvoir faire un bien réel aux hommes. Je vous promets pour récompense l’amour de ce peuple qui nous écoute, ma tendresse, l’estime du monde, et l’assistance du monarque de l’univers. C’est lui qui est roi, mon fils, nous ne sommes que des simulacres qui passons sur la terre pour accomplir ses augustes desseins. le jeune prince ému, attendri, le front couvert d’une modeste pudeur, n’ose lever les yeux sur cette grande assemblée dont les regards l’environnent et le pressent. Il répand des larmes, il pleure en envisageant l’étendue de ses devoirs ; mais bientôt il agit en héros : on lui a enseigné que le grand homme doit se sacrifier pour ses semblables, et que si la nature n’a pas préparé aux hommes un bonheur sans mêlange, c’est au pouvoir heureux dont la nation le rend dépositaire, à faire plus que la nature n’avoit sû faire en leur faveur. Cette noble idée le pénètre, l’échauffe, l’enflamme, il prête le serment entre les mains de son père ; il atteste la cendre sacrée de son aïeul ; il baise le sceptre qu’il doit respecter le premier ; il adore l’être suprême : on le couronne. Les ordres de l’état le saluent, et le peuple, dans les transports de sa joie, lui crie : ô toi ! Qui sors du milieu de nous, qui nous a vus si longtems et de si près, que les prestiges de la grandeur ne te fassent point oublier qui tu es, et qui nous sommes. Il ne peut monter sur le trône qu’à l’âge de vingt-deux ans, parce qu’il est contre le bon sens d’être soumis à un roi enfant. De même, le souverain dépose le sceptre à l’âge de soixante-dix ans, parce que l’art de régner demande une activité, une souplesse d’organes, et je ne sais quelle sensibilité qui s’éteint malheureusement dans l’ame avec les années. D’ailleurs on craint que l’habitude du pouvoir ne fasse naître en son ame cette ambition concentrée qu’on nomme avarice, et qui est la dernière et la plus triste passion que l’homme ait à combattre. L’héritage demeure à la ligne directe, et le monarque septuagénaire sert encore l’état par ses conseils ou par l’exemple de ses vertus passées. Le tems qui s’écoule entre cette reconnoissance publique et le jour de sa majorité est encore soumis à quelques nouvelles épreuves. On lui parle toujours par des images fortes et sensibles. Veut-on lui prouver que les rois ne sont pas faits d’une autre manière que le reste des hommes, qu’ils n’ont pas un cheveu de plus sur la tête, qu’ils leur sont égaux en foiblesse dès leur entrée dans ce monde, égaux en infirmités, égaux aux yeux de Dieu, que le choix du peuple est la seule base de leur grandeur ; on fait venir par manière de divertissement un jeune porte-faix de sa taille et de son âge ; on les fait lutter ensemble. Le fils du roi a beau être vigoureux, il est ordinairement terrassé, le porte-faix le presse jusqu’à ce qu’il avoue sa défaite. Alors on relève le jeune prince, on lui dit : " vous voyez qu’aucun homme par la loi de la nature n’est soumis à un autre homme, qu’aucun ne naît esclave, que les rois naissent hommes et non pas rois, qu’en un mot le genre humain n’a pas été créé pour faire les plaisirs de quelques familles. Le tout-puissant même, selon la loi naturelle, ne veut point gouverner avec violence, mais sur des volontés libres. Vouloir rendre les hommes esclaves, c’est donc commettre une témérité envers l’être suprême, et exercer une tyrannie sur les hommes ". Alors le porte-faix, qui l’a vaincu, s’incline en sa présence, et lui dit : " je puis être plus fort que vous, et il n’y a ni droit, ni gloire en cela ; la véritable force est l’équité, la vraie gloire est la grandeur d’ame. Je vous rends hommage comme à mon souverain, dépositaire de toutes les forces particulières, lorsque quelqu’un voudra me tyranniser, c’est vous qui devrez voler à mon secours ; je vous appellerai alors, et vous me sauverez de l’homme injuste et puissant… le jeune prince commet-il quelque faute, quelque imprudence caractérisée, le lendemain il voit cette faute à jamais gravée dans les nouvelles publiques. Il s’étonne quelquefois, il s’indigne. On lui répond froidement ; " il est un tribunal intègre et vigilant qui écrit chaque jour toutes les actions des princes. La postérité saura et jugera tout ce que vous aurez dit et fait : il ne tient qu’à vous de la faire parler d’une manière honorable ". Si le jeune prince rentre en lui-même et répare sa faute, alors les nouvelles du lendemain annoncent ce trait d’un heureux caractère, et donnent à cette action noble tous les éloges qu’elle mérite. Mais ce qu’on lui recommande plus fortement, ce qu’on lui imprime sous des images plus multipliées, c’est cette horreur du faste, qui n’est bon à rien et qui a perdu tant d’états et deshonoré tant de souverains. Ces palais dorés, lui dit-on, sont comme ces décorations théâtrales où du carton paroit de l’or massif. L’enfant croit voir un palais réel. Ne soyez pas un enfant. La pompe et la représentation ont été des abus introduits par l’orgueil et la politique. On faisoit parade de ce faste pour inspirer plus de respect et de crainte. Par ce moyen les sujets contractoient un génie servile, et se sont accoutumés au joug. Mais un roi s’est-il jamais avili en se mettant au niveau de ses sujets ? Que sont des représentations vaines et journalières auprès de cet air ouvert et affable qui les attire vers sa personne ? Les besoins du monarque ne sont pas plus étendus que ceux du dernier de ses sujets. " il n’a qu’un estomac, comme un bouvier, disoit J J Rousseau " : s’il veut goûter la plus pure de toutes les jouissances, qu’il goûte le plaisir d’être aimé, et qu’il s’en rende digne. Enfin il ne se passe pas un seul jour qu’on ne lui rappelle l’existence d’un être suprême, son œil ouvert sur le monde, la crainte de ce dieu, le respect pour sa providence, la confiance en sa sagesse infinie. Le plus abominable des êtres est sans contredit un roi athée. J’aimerois mieux être dans un vaisseau battu par la tempête et avoir affaire à un pilote ivre : le hazard pourroit du moins me sauver. Ce n’est qu’à l’âge de vingt-deux ans qu’il lui est permis de se marier. Il fait monter sur le trône une citoyenne. Il ne va pas chercher une femme étrangère qui souvent apporte à la patrie un caractère qui, trop éloigné des mœurs du pays, dénature le sang des françois, et fait qu’ils sont gouvernés plutôt par des espagnols et des italiens que par les descendans de nos braves ancêtres. Le roi ne fait pas l’outrage à une nation entière de penser que la beauté et la vertu ne naissent que sur un sol étranger. Celle qui dans le cours de ses voyages a frappé le cœur du prince, qui l’a aimé sans sceptre et sans couronne, monte sur le trône avec son amant, et devient chère et respectable à la nation, tant par sa tendresse que pour avoir sû plaire à un héros. Outre l’avantage d’inspirer à toutes les jeunes filles l’amour de la sagesse et des vertus, en leur offrant pour perspective une récompense digne de leurs efforts, nous évitons toutes ces guerres de famille qui, absolument étrangères au bien de l’état, ont tant de fois désolé l’Europe. Le jour de son mariage, au lieu de prodiguer follement l’or en festins superbement ennuyeux, en fêtes insensées et brillantes, en feux d’artifice et autres dépenses aussi extravagantes qu’épouvantables, le prince fait dresser un monument public, comme un pont, un aqueduc, un chemin, un canal, une salle de spectacle. Le monument porte le nom du prince. On se souvient du bienfait, tandis qu’on oublioit ces profusions déraisonnables qui ne laissoient que des traces de malheurs et d’accidens affreux. Le peuple, satisfait de la générosité du prince, est dispensé de répéter tout bas cette fable antique dans laquelle une pauvre grenouille se lamente au fond de son marais en voyant les nôces du soleil.


[modifier] CHAPITRE 38 : Des femmes.

L’homme affable et complaisant qui daignoit m’instruire continua sur le même ton de franchise. -vous saurez que les femmes n’ont d’autre dot que leurs vertus et leurs charmes. Elles ont donc été intéressées à perfectionner les qualités morales. Ainsi par ce trait de législation nous avons abattu l’hydre de la coquetterie, si féconde en travers, en vices et en ridicules. -quoi, point de dot ! Les femmes n’ont rien en propre, et qui peut les épouser ? -les femmes n’ont point de dot, parce qu’elles sont par nature dépendantes du sexe qui fait leur force et leur gloire, et que rien ne doit les soustraire à cet empire légitime, qui est toujours moins terrible que le joug qu’elles se donnent à elles-mêmes dans leur funeste liberté. D’ailleurs cela revient au même : un homme qui épouse une femme, ne recevant rien d’elle, trouve à pourvoir ses filles sans bourse délier. On ne voit point une fille orgueilleuse de sa dot sembler accorder une grace à l’époux qu’elle accepte. Tout homme nourrit la femme qu’il féconde, et celle-ci, tenant tout de la main de son mari, est plus disposée à la fidélité et à l’obéissance : la loi étant universelle, aucune n’en sent le poids. Les femmes n’ont d’autre distinction que celle que leur époux fait réjaillir sur elles. Toutes soumises aux devoirs que leur sexe leur impose, leur honneur est de suivre ses loix austères, mais qui seules assurent leur bonheur. Tout citoyen qui n’est pas diffamé, fût-il dans le dernier emploi, peut prétendre à la fille du plus haut rang, pourvu que le consentement de celle qu’il recherche y réponde, et qu’il n’y ait point séduction ou disproportion d’âge. Tous les citoyens, sans marcher sur la même ligne, reprennent l’égalité primitive de la nature, lorsqu’il s’agit de signer un contrat aussi pur, aussi libre, aussi nécessaire au bonheur que celui de l’hymen. Là finit la borne du pouvoir paternel et celle de l’autorité civile. Nos mariages sont fortunés, parce que l’intérêt qui corrompt tout ne souille point leurs nœuds aimables. Vous ne sauriez croire combien une loi si simple a banni de vices et de frivolités, tels que la médisance, la jalousie, l’oisiveté, l’orgueil de l’emporter sur une rivale, les petitesses, les misères de toute espèce. Les femmes, au lieu de perfectionner leur vanité, ont cultivé leur esprit ; et au défaut de richesses, elles ont fait provision de douceur, de modestie et de patience. La musique et la danse ne forment plus leur mérite principal : elles ont daigné apprendre l’économie, l’art de plaire à leurs maris, et d’élever leurs enfans. L’extrême inégalité des rangs et des fortunes (le vice le plus destructeur de toutes les sociétés politiques) disparoit ici. Le dernier citoyen n’a point à rougir devant la patrie ; il s’allie au premier qui n’en conçoit point de honte. La loi a uni les hommes autant qu’elle a pu, au lieu de créer ces distinctions injurieuses qui n’ont jamais enfanté que l’orgueil d’un côté et la haine de l’autre, elle a mieux aimé rompre tout ce qui pouvoit diviser les enfans d’une même mère. Nos femmes sont ce qu’elles étoient chez les anciens gaulois, des objets aimables et vrais, que nous respectons, que nous consultons dans toutes nos affaires. Elles n’affectent point ce misérable jargon du bel esprit, si fort en vogue parmi vous. Elles ne se mêlent point d’assigner le rang aux différens génies. Elles se contentent d’avoir du bon sens, qualité bien préférable à ces éclairs artificiels, frivoles amusemens de l’oisiveté. L’amour, ce principe fécond des plus rares vertus, préside et veille aux intérêts de la patrie. Plus on goûte de bonheur dans son sein, plus elle devient chère. Jugez de notre attachement pour elle. Les femmes y ont sans doute gagné. Au lieu de ces vains et fastidieux plaisirs qu’elles poursuivoient par vanité, elles ont toute notre tendresse, elles jouissent de notre estime, elles goûtent une félicité plus solide et plus pure dans la possession de nos cœurs que dans ces voluptés passagères dont la triste poursuite les fatiguoit. Chargées du soin de conduire les premières années de nos enfans, ils n’ont plus d’autres précepteurs qu’elles ; parce que plus vigilantes, plus instruites qu’elles ne l’étoient dans votre siécle, elles connoissent mieux le plaisir délicieux d’être mères dans toute l’étendue du terme. Mais (m’écriai-je) ! Malgré toute la perfection dont vous êtes remplis, l’homme est toujours homme ; il a ses foiblesses, ses fantaisies, ses dégoûts. Si le flambeau de la discorde prenoit la place du flambeau de l’hymen, comment faites-vous alors ? Le divorce estil permis ? -sans doute, lorsqu’il est fondé sur des raisons légitimes : par exemple, lorsque les deux conjoints le sollicitent à la fois, l’incompatibilité d’humeurs suffit pour rompre ces noeuds. On ne se marie que pour être heureux : c’est un contrat dont la paix et les soins mutuels doivent être le but. Nous ne sommes pas assez insensés pour retenir de force deux cœurs qui s’éloignent, et pour renouveller le supplice du cruel Mezence, qui attachoit un corps vivant sur un cadavre. Le divorce est le seul remède convenable, parce qu’il rend du moins à la société deux hommes perdus l’un pour l’autre. Mais le croiriez-vous ? Plus la facilité est grande, plus on tremble d’en profiter, parce qu’il y a une espèce de deshonneur à ne pouvoir supporter ensemble les misères d’une vie passagère. Nos femmes, vertueuses par principes, se complaisent dans les plaisirs domestiques : ils sont toujours rians lorsque le devoir se confond avec le sentiment ; rien n’est difficile alors, et tout prend une empreinte touchante. -oh ! Que je suis désespéré d’être si vieux, m’écriai-je ? J’épouserois tout à l’heure une de ces femmes aimables. Les mœurs des nôtres étoient si hautaines, si altieres ! Elles étoient pour la plupart si fausses, si mal élevées, que se marier passoit pour une insigne folie. La coquetterie et le goût immoderé des plaisirs, avec une profonde indifférence pour tout ce qui n’étoit pas elles-mêmes, voilà ce qui composoit le caractère de nos femmes. Elles jouoient la sensibilité ; elles n’étoient guère humaines qu’envers leurs amans. Tout autre goût que celui de la volupté étoit presque étranger à leur ame. Je ne parle point ici de la pudeur ; elle étoit un ridicule. Aussi tout homme sage, ayant à choisir de deux maux, préféroit le célibat comme le moindre. La difficulté d’élever des enfans étoit encore une raison non moins forte ; on évitoit de donner des enfans à un état qui devoit les accabler de rigueurs. Ainsi l’éléphant généreux, une fois captif, se dompte lui-même, refuse de se livrer au plus doux instinct, afin de ne point rendre esclave sa postérité. Les maris eux-mêmes veilloient dans leurs transports à écarter un enfant de leur maison, comme on cherche à éloigner de chez soi un être vorace. L’homme fuyoit l’homme, parce que leur union ne pouvoit que redoubler leur misère ! De pauvres filles, fixées au sol où elles naissoient, languissoient comme ces fleurs qui, brûlées du soleil, pâlissent et tombent sur leurs tiges. Le plus grand nombre traînoit jusqu’au tombeau le désir d’être mariées : l’ennui et le chagrin filoient tous les instans de leur vie ; elles ne se dédommageoient de cette privation que par le risque de leur honneur et la perte de leur santé. Enfin le nombre des célibataires étoit monté à un point effrayant, et pour comble de malheurs la raison sembloit justifier cet attentat contre l’humanité. Achevez du moins, pour me consoler, de me présenter le tableau attendrissant de vos mœurs. Comment avez-vous pu effacer des fléaux qui paroissoient devoir engloutir l’espèce humaine ? Mon guide prit un ton de voix plus élevé, et s’animant avec noblesse et dignité, dit en levant les yeux vers le ciel : " ô dieu ! Si l’homme est malheureux, c’est par sa faute, c’est qu’il s’isole, c’est qu’il se concentre en lui-même. Notre activité se consume sur des objets futiles, et néglige ceux qui pourroient nous enrichir. En destinant l’homme à la société, la providence a mis à côté de nos maux les secours destinés à les soulager. Quelle plus étroite obligation que celle de nous secourir mutuellement ! N’est-ce pas là le vœu général du genre humain ? Pourquoi fut-il si fréquemment trompé ? Je vous le répete ; nos femmes sont épouses et mères, et de ces deux vertus dérivent toutes les autres. Nos femmes se déshonoreroient, si elles se barbouilloient le visage de rouge, si elles prenoient du tabac, si elles buvoient des liqueurs, si elles veilloient, si elles avoient en bouche des chansons licencieuses, si elles hazardoient la moindre familiarité avec les hommes. Elles ont des armes plus sûres : la douceur, la modestie, les graces simples, et cette décence noble qui est leur partage et leur véritable gloire. Elles allaitent leurs enfans, sans croire faire un grand effort ; et comme ce n’est point une grimace, leur lait est abondant et pur. On fortifie de bonne heure le corps de l’enfant : on lui enseigne à nager, à soulever des fardeaux, à lancer au loin avec justesse. L’éducation physique nous paroit importante. Nous formons son tempéramment avant de rien graver dans sa tête : elle ne doit pas être celle d’un perroquet, mais celle d’un homme. La mère saisit l’aurore de ses jeunes pensées ; et dès que ses organes peuvent obéir à sa volonté, elle réfléchit de quelle maniere elle doit former son ame à la vertu. Comme elle doit tourner son caractère sensible en humanité, son orgueil en grandeur d’ame, sa curiosité en connoissance de vérités sublimes ; elle songe aux fables touchantes dont elle doit se servir, non pour voiler la vérité, mais pour la rendre plus aimable, afin que son éclat éblouissant ne blesse point la foiblesse de son ame encore inexpérimentée. Elle veille sur tous les gestes, comme sur tous les mots qu’on prononce en sa présence, afin qu’aucun d’eux ne puisse faire une triste impression sur son cœur. C’est ainsi qu’elle le préserve du souffle du vice, qui ternit si précipitamment la fleur de l’innocence. L’éducation differe parmi nous suivant l’emploi que l’enfant doit occuper un jour dans la société ; car, quoique nous soyons délivrés du joug des pédans, il seroit ridicule de lui faire apprendre ce qu’il doit oublier dans la suite. Chaque art a sa profondeur, et pour y exceller il faut s’y adonner tout entier. L’esprit de l’homme, malgré tous les secours récemment découverts, et les prodiges à part, ne peut embrasser qu’un objet. C’est assez qu’il s’y attache fortement, sans lui prescrire des incursions qui ne peuvent que le détourner. Ce n’étoit qu’un ridicule dans votre siecle de vouloir être universel, c’est parmi nous une folie. Dans un âge plus avancé, lorsque son cœur sentira les rapports qui l’unissent aux autres hommes, alors au lieu de ces futiles connoissances qu’on entassoit sans choix dans la tête d’un jeune homme, la mere, avec cette éloquence douce et naturelle qui appartient aux femmes, lui apprendra ce que c’est que mœurs, décence, vertu. Elle attendra le moment où la nature parée de tout son éclat parle au cœur le plus insensible, et lorsque le souffle libéral du printems aura rendu leurs ornemens aux vallons, aux forêts, aux campagnes : " mon fils, dira-t-elle en le pressant sur le sein maternel, vois ces vertes prairies, ces arbres couronnés de superbes feuillages ; il n’y a pas longtems qu’ils étoient comme morts, que dépouillés de leur brillante chevelure ils étoient pétrifiés du froid qui resserroit les entrailles de la terre : mais il est un être bon, qui est notre pere commun, il n’abandonne point ses enfans, il demeure dans les cieux, et de-là il jette un regard paternel sur toutes ses créatures. à l’instant qu’il sourit, le soleil darde ses flammes, les arbres fleurissent, la terre se couronne de présens, l’herbe naît pour la nourriture des bestiaux dont nous buvons le lait. Et pourquoi aimons nous tant le seigneur, ô mon cher enfant ! écoute, c’est qu’il est puissant et bon. Tout ce que tu vois est l’œuvre de ses mains, et tu ne vois rien encore au prix de ce qui t’est caché. L’éternité, pour laquelle ton ame immortelle a été créée, sera pour toi une chaine infinie de surprise et de joie. Ses bienfaits et sa grandeur n’ont point de bornes. Il nous chérit, parce qu’il est notre pere. De jour en jour il nous fera plus de bien, si nous sommes vertueux, c’est-à-dire, si nous suivons ses loix. Eh ! Mon fils, comment pourrions-nous nous défendre de l’adorer et de le bénir ? " à ces mots la mere et l’enfant se prosternent, et leurs vœux confondus montent ensemble au trône de l’éternel. C’est ainsi qu’elle l’environne de l’idée d’un dieu, qu’elle nourrit son ame du lait de la vérité, et qu’elle se dit : je remplirai les desseins du créateur qui me l’a confié. Je serai sévère contre les passions funestes qui pourroient nuire à son bonheur. à la tendresse d’une mere j’unirai la vigilance inflexible d’une amie ". Vous avez vu à quel âge il est initié à la communion des deux infinis. Telle est notre éducation ; elle est toute en sentimens, comme vous le voyez. Nous abhorrons ce bel esprit ricaneur qui étoit le plus terrible fléau de votre siecle : il desséchoit, il brûloit tout ce qu’il touchoit ; ses gentillesses étoient les germes de tous les vices. Mais si le ton frivole est dangereux, qu’est la raison elle-même sans le sentiment ? Un corps décharné, sans coloris, sans graces, et presque sans vie. Que sont des idées neuves et même profondes, si elles n’ont rien de sensible et de vivant ? Qu’ai-je besoin d’une vérité froide qui me glace ? Elle perd sa force et son pouvoir. C’est dans le coeur que la vérité va prendre ses charmes et son tonnerre. Nous chérissons cette éloquence qui abonde en peintures vives et frappantes. C’est elle qui donne à la pensée des aîles de feu. Elle a vu et frappé l’objet ; elle s’y attache, parce que le plaisir d’être ému s’est joint à celui d’être éclairé. Ainsi notre philosophie n’est point sévère ; et pourquoi le seroit-elle ? Pourquoi ne pas la couronner de fleurs ? Des idées bizarres ou lugubres honoreroientelles plus la vertu, que des idées riantes et salutaires ? Nous pensons que le plaisir émané d’une main bienfaisante n’est pas descendu sur la terre pour qu’on recule à son aspect. Le plaisir n’est point un monstre : le plaisir, comme l’a dit Young, c’est la vertu sous un nom plus gai. Loin de songer à détruire les passions, moteurs invisibles de notre être, nous les regardons comme un don précieux qu’il faut économiser avec soin. Heureuse l’ame qui possede des passions fortes ! Elles font sa gloire, sa grandeur et son opulence. Un sage parmi nous cultive son esprit, rejette les préjugés, acquiert les sciences utiles et agréables. Tous les arts, qui peuvent étendre son esprit et le rendre plus juste, ont perfectionné son ame : cette tâche finie, il n’écoute plus que la nature soumise aux loix de la raison, et la raison lui prescrit le bonheur.


[modifier] CHAPITRE 39 : Les impôts.

dites-moi, je vous prie, comment se levent les impositions publiques ; car votre législation a beau être perfectionnée, il faut toujours payer des impôts, je pense ? -pour toute réponse, l’honnête homme qui me conduisoit me prit par la main et me mena dans un carrefour large et spacieux. Là j’apperçus un coffre-fort de la hauteur de douze pieds. Ce coffre étoit soutenu sur quatre roues roulantes : le sommet présentoit une ouverture en forme de tronc, que couvroit contre la pluie un avant-toît élevé à quelque distance. Sur ce tronc étoit écrit : tribut dû au roi représentant l’état. Tout à côté, un autre tronc d’une grandeur plus médiocre offroit ces mots : don gratuit. Je vis plusieurs personnes qui d’un air libre, aisé, content, jettoient dans le tronc plusieurs paquets cachetés ; ainsi que de nos jours on met des lettres à la grand’poste. Comme j’admirois cette maniere facile de payer l’impôt, et que je faisois à ce sujet mille interrogations ridicules, on me regardoit comme un pauvre vieillard qui revient de fort loin, et l’indulgence affable de ce bon peuple ne me laissoit jamais attendre une réponse. J’avoue qu’il faut rêver pour rencontrer des gens aussi complaisans : ô le peuple royal ! Ce grand coffrefort que vous voyez, me dit-on, est notre receveur-général des finances. C’est là que chaque citoyen vient déposer l’argent qu’il doit pour le soutien de l’état. Dans l’un nous sommes obligés de mettre annuellement le cinquantieme de notre revenu. Le mercénaire qui n’a point de bien, ou celui qui n’a que sa subsistance juste, est dispensé de l’impôt ; car, comment pourroit-on rogner le pain du malheureux à qui il faut un jour entier pour le gagner ? Dans cet autre coffre sont les offrandes volontaires, destinées à d’utiles fondations, comme pour l’exécution des projets proposés, et qui ont l’agrément du public. Quelquefois il est plus riche que l’autre ; car nous aimons à être libres dans nos dons, et notre générosité ne veut d’autre motif que la raison et l’amour de l’état. Sitôt que notre roi a donné un édit utile et qui mérite l’approbation publique, alors on nous voit courir en foule et porter dans ce tronc quelque marque de reconnoissance. Nous récompensons de même toutes les actions vigilantes du monarque : il n’a qu’à proposer, et nous lui fournissons les moyens de consommer ses grands projets. Il y a un pareil tronc dans chaque quartier. Chaque ville de province a un pareil coffre qui reçoit les tributs du peuple de la campagne, c’està- dire, du fermier aisé ; car le manouvrier a ses bras en propriété, et sa tête ne doit rien à personne. Les bœufs et les porcs sont même exemts de ce droit odieux qu’on imposa la première fois sur la tête des juifs, et que vous avez payé sans en sentir l’avilissement. -mais, répondis-je : quoi ! On laisse à la bonne foi du peuple le tribut qu’il doit payer ? Il doit y en avoir beaucoup qui s’en exemtent, sans même que l’on s’en apperçoive ? -point du tout : vos fraïeurs sont vaines. D’abord ce que nous donnons est de bon cœur : notre tribut n’est pas forcé ; il est fondé sur l’équité ainsi que sur la droite raison. Il n’en est pas un entre nous qui ne se fasse un point d’honneur de payer exactement la dette la plus sacrée et la plus légitime. D’ailleurs, si un homme en état de payer osoit s’y soustraire, voyez-vous ce tableau où sont gravés les noms de tous les chefs de famille, on découvriroit bientôt qu’il n’a point versé son paquet cacheté où doit être sa signature ; il se couvriroit d’un opprobre éternel, et seroit regardé du même œil qu’on regarde un voleur : le titre de mauvais citoyen ne le quitteroit qu’à la mort. Ces exemples sont très-rares, puisque les dons gratuits montent ordinairement plus haut que le tribut. Le citoyen sait qu’en donnant une partie de son revenu à l’état, c’est à lui-même qu’il se rend utile ; et que s’il veut jouir de certaines commodités, il faut qu’il en fasse les avances. Mais que sont les paroles, lorsque l’exemple peut être mis sous vos yeux ? Vous allez voir mieux que je ne puis vous dire. C’est aujourd’hui qu’arrive de tout côté le juste tribut d’un peuple fidèle envers un roi bienfaisant : il reconnaît n’être que le dépositaire des dons qui lui sont offerts. Venez vous rendre au palais du roi. Les députés de chaque province arrivent aujourd’hui. -en effet ayant fait quelques pas, je vis des hommes qui traînoient de petits chariots, sur lesquels étoient des troncs couronnés de lauriers. On brisoit les cachets de ces espèces de coffres : on les soulevoit par un juste balancier, et ce balancier montroit tout de suite le poids de l’argent qu’ils contenoient, en déduisant la pesanteur du coffre qui étoit connue. Toutes les sommes ne se payoient qu’en argent, et l’on savoit au juste le produit général : il étoit annoncé publiquement au bruit des trompettes et des fanfares. Après cette revue générale, on affichoit le total, et l’on connoissoit les revenus de l’état : ils étoient déposés dans le trésor royal sous la garde du contrôleur des finances. Ce jour étoit un jour de réjouissances. On se couronnoit de fleurs ; on crioit, vive le roi : on alloit sur les routes au devant de chaque tribut. Elles étoient couvertes de tables champêtres. Les députés des diverses provinces se saluoient et se faisoient des présens. On buvoit à la santé du monarque, au bruit du canon ; et celui de la capitale répondoit comme interprête des remercimens du souverain. C’est alors que le peuple ne paroissoit qu’une seule et même famille. Le roi s’avançoit au milieu de ce peuple joyeux : il répondoit aux acclamations de ses sujets par ce regard tendre et affable qui inspire la confiance et rend amour pour amour ; il ignoroit cet art de traiter politiquement avec un peuple dont il se regardoit comme le père. Ses visites ne ruinoient point le corps de ville, d’autant plus qu’il n’en coûtoit au peuple que des cris de joie ; réception plus brillante et plus flatteuse. On ne quittoit point les travaux publics : au contraire, chaque citoyen se faisoit honneur de se présenter aux yeux de son roi dans le genre d’occupation qu’il avoit embrassé. Un intendant, revêtu de toutes les marques de pouvoir, parcourt les provinces, reçoit les placets, porte directement au pied du trône les plaintes des sujets, examine par lui-même les abus. Il se transporte indistinctement dans chaque ville, et à chaque abus détruit on élève une pyramide qui constate l’hydre abattue. Quelle histoire plus instructive que ces monumens moraux qui attestent que le souverain s’occupe véritablement de l’art de régner ! Ces intendans partent, arrivent incognito, font des informations secrettes, sont perpétuellement déguisés : ce sont des espions, mais ils agissent en faveur de la patrie. -mais votre contrôleur des finances est donc un homme bien intègre ? Vous savez l’histoire de la fable : ce chien si fidèle qui, escorté de la tempérance, portoit le dîné de son maître sans jamais y toucher, a fini pourtant par en manger sa part dès qu’il s’y est vu invité par l’exemple. Votre homme auroit-il la double vertu de le défendre sans cesse, et de n’oser y toucher ? -assurément, il ne fait bâtir ni palais ni châteaux. Il n’a point la rage de faire monter aux premières places ses arrière-petits-cousins, ou ses anciens valets. Il ne prodigue point l’or, comme s’il avoit en propre tous les revenus du royaume. D’ailleurs, tous ceux entre les mains de qui on confie les dépôts publics ne peuvent faire aucun usage de l’argent, sous quelque prétexte que ce soit. Ce seroit un crime de haute trahison de recevoir d’eux une seule piéce monnoyée. Ils payent quelques fraix particuliers en billets signés de la propre main du souverain. L’état fournit à toutes leurs dépenses : mais ils n’ont pas un sol en propriété. Ils ne peuvent ni vendre, ni acheter, ni construire. Nourris, entretenus, logés, divertis, tous les ordres de l’état concourent unanimement à les traiter gratis. Ils entrent chez un marchand de drap, prennent des étoffes et s’en vont. Le marchand met sur son livre : livré un tel jour au dépositaire des revenus de l’état, tant… l’état paye. Il en est ainsi de toutes les autres professions. Vous sentez bien que pour peu que le contrôleur des finances ait quelque pudeur, il use modérément de ce droit ; et quand il en abuseroit, vu la dépense que ces messieurs vous coûtoient, nous y gagnerions encore. On a supprimé les registres, qui ne servoient qu’à voiler les vols faits à la nation et à les consacrer d’une manière pour ainsi dire légitime. -et quel est votre premier ministre ? — pouvez-vous le demander ? Le roi lui-même. Est-ce que la royauté se communique ? Le guerrier, le juge, le négociant n’ont donc qu’à agir par leurs représentans. En cas de maladie ou de voyage, ou dans quelques opérations particulières, si le monarque charge quelqu’un de l’accomplissement de ses ordres, ce ne peut être que son ami. Il n’y a que ce sentiment qui puisse obliger un homme à se charger volontairement d’un tel fardeau ; et notre estime lui donne seule cette puissance momentanée. Récompensé, animé par l’amitié, il sait, comme les Sully et les D’Amboise, dire la vérité à son maître, et pour mieux le servir, l’irriter quelquefois. Il combat ses passions. Il chérit en lui l’homme autant qu’il a à coeur la gloire du monarque : en partageant ses travaux, il partage la vénération de la patrie, l’héritage le plus honorable sans doute, qu’il puisse laisser à ses descendans, et le seul dont il soit jaloux. -en vous parlant des impôts, j’ai oublié de vous demander si vous avez toujours parmi vous de ces loteries périodiques où, de mon tems, le pauvre peuple mettoit tout son argent ? -non certes, nous n’abusons point ainsi de l’espérance crédule des hommes. Nous ne levons pas sur la partie indigente des citoyens un impôt aussi cruellement ingénieux. Le misérable, qui fatigué du présent ne pouvoit vivre que dans l’avenir, portoit le prix de ses sueurs et de ses veilles dans cette roue fatale d’où il attendoit toujours que la fortune devoit sortir. La main de cette cruelle déesse trompoit chaque fois sa misère. Le désir vif du bien-être l’empêchoit de raisonner, et quoique la fripponnerie fût palpable, comme le cœur est mort à la vie avant que de mourir à l’espérance, chacun s’imaginoit devoir être à la fin traité en favori. C’étoit l’épargne du peuple indigent qui avoit bâti ces superbes édifices où il venoit mendier sa vie. Le luxe des autels étoit son ouvrage : à peine y étoit-il admis. Toujours étranger, toujours repoussé, le pauvre ne pouvoit s’asseoir sur cette même pierre qu’il avoit fait tailler : des prêtres richement gagés habitoient l’arche qui devoit, du moins dans l’équité, lui appartenir et lui servir d’asyle.


[modifier] CHAPITRE 40 : Du commerce.

Il me semble par ce que vous m’avez dit que les françois n’ont plus de colonies dans le nouveau monde, et que chaque partie de l’Amérique forme un royaume séparé, quoique réuni sous un même esprit de législation ? -nous serions bien extravagans de vouloir porter nos chers compatriotes à deux mille lieues de nous. Pourquoi nous séparer ainsi de nos frères ? Notre climat vaut bien celui de l’Amérique. Toutes les productions nécessaires y sont communes, et de nature excellente. Les colonies étoient à la France ce qu’une maison de campagne étoit à un particulier : la maison des champs ruinoit tôt ou tard celle de la ville. Nous connoissons un commerce ; mais ce n’est pas l’échange des choses superflues. Nous avons sagement banni trois poisons physiques dont vous faisiez un perpétuel usage : le tabac, le caffé, et le thé. Vous mettiez une vilaine poudre dans votre nez, laquelle vous ôtoit la mémoire, à vous autres françois, qui n’en aviez presque point. Vous brûliez votre estomac avec des liqueurs qui le détruisoient, en hâtant son action. Vos maladies de nerfs, si communes, étoient dues à ce lavage efféminé qui emportoit le suc nourricier de la vie animale. Nous ne pratiquons plus que le commerce intérieur, et nous nous en trouvons bien : fondé principalement sur l’agriculture, il est le distributeur des alimens les plus nécessaires ; il satisfait les besoins de l’homme, et non son orgueil. Personne ne rougit de faire valoir son champ par lui-même, de porter la culture des terres au plus haut degré de perfection. Le monarque lui-même a plusieurs arpens qu’il fait cultiver sous ses yeux : et l’on ne connoit point cette classe de gens titrés dont l’oisiveté étoit l’unique emploi. Le trafic étranger fut le vrai père de ce luxe destructeur, qui produisit à son tour l’épouvantable inégalité des fortunes, et qui fit passer dans les mains d’un petit nombre tout l’or de la nation. C’étoit parce qu’une femme devoit porter à ses oreilles le patrimoine de dix familles, que le paysan opprimé cessoit d’être propriétaire, vendoit le champ de ses pères, et fuyoit en pleurant le sol où il ne trouvoit plus que la misère et l’opprobre : car les monstres insatiables, qui accumuloient l’or, alloient jusqu’à mépriser les malheureux qu’ils avoient dépouillés. Nous avons commencé par détruire ces grosses compagnies qui absorboient toutes les fortunes particulières, anéantissoient l’audace généreuse d’une nation, et portoient un coup aussi funeste aux mœurs qu’à l’état. Il pouvoit être très-agréable de prendre du chocolat, de savourer des épices, de manger du sucre et des ananas, de boire la crême des Barbades, de vêtir les étoffes brillantes des Indes : mais, en vérité, ces sensations étoient-elles assez voluptueuses pour nous fermer les yeux sur l’assemblage des maux inouïs que notre molesse éveilleroit dans les deux hémisphères ? Vous alliez briser les noeuds sacrés du sang et de la nature sur la côte de Guinée. Vous armiez le père contre le fils, et vous prétendiez au nom de chrétiens, au nom d’hommes. Aveugles et barbares ! Vous ne l’avez que trop appris par une fatale expérience. La soif de l’or, exaltée dans tous les cœurs ; l’avidité, faisant disparoître l’aimable modération ; la justice et la vertu mises au rang des chimères ; l’avarice pâle, inquiète, sillonnant les déserts de l’océan, peuplant de cadavres le vaste fond des mers ; une race entière d’hommes vendus, achetés, traités comme les animaux de la plus vile espèce ; des rois devenus marchands, ensanglantant le globe pour le drapeau d’une frégate ; l’or enfin, sortant des mines du Pérou comme un fleuve brûlant, coulant en Europe pour dessécher partout sur son passage les racines du bonheur, et après avoir tourmenté, épuisé la race humaine, aller s’engloutir pour jamais dans les Indes, où la superstition enfouit d’un côté dans les entrailles de la terre ce que l’avarice en arrache de l’autre avec effort. Voilà le tableau fidèle des avantages que le commerce extérieur a produits au monde. Nos vaisseaux ne font plus le tour du globe pour rapporter de la cochenille et de l’indigo. Savez-vous quelles sont nos mines ? Quel est notre Pérou ? C’est le travail et l’industrie ? Tout ce qui sert à la commodité, à l’aisance, aux intentions directes de la nature, est encouragé avec le plus grand soin. Tout ce qui tient au faste, à l’ostentation, à la vanité, à ce désir puéril de posséder exclusivement une chose de pure fantaisie, est sévérement proscrit. On jette à la mer ces diamans perfides, ces perles dangereuses, et toutes ces pierres bigarrées qui rendent les cœurs durs comme elles. Vous pensiez être très-ingénieux dans les rafinemens de votre mollesse : mais sachez que vous n’avez donné que dans le superflu, dans l’ombre de la grandeur ; que vous n’étiez pas même voluptueux. Vos inventions futiles et misérables se bornoient à la jouissance d’un seul jour. Vous n’étiez que des enfans amoureux d’objets brillantés, incapables de satisfaire à vos vrais besoins, ignorant l’art d’être heureux, vous tourmentant loin du but, et prenant à chaque pas l’image pour la réalité. Si nos vaisseaux sortent de nos ports, ils ne promènent point le tonnerre pour saisir, sur la vaste étendue des eaux, une proie fugitive et qui forme à peine un point perceptible à la vue. L’écho des mers ne porte point au ciel les cris lamentables des furieux insensés qui se disputent la vie et le passage sur des plaines immenses et désertes. Nous visitons les nations éloignées : mais au lieu des productions de leurs terres, nous saisissons des découvertes plus utiles, dans leur législation, dans leur vie physique, dans leurs mœurs. Nos vaisseaux servent à lier nos connoissances astronomiques. Plus de trois cents observatoires dressés sur notre globe vont saisir le moindre changement qui arrive dans les cieux. La terre est la guérite où la sentinelle du firmament veille, et ne s’endort jamais. L’astronomie est devenue une science importante et utile, parce qu’elle publie d’une voix magnifique la gloire du créateur et la dignité de l’être pensant échappé de ses mains… mais puisque nous parlons de commerce, n’oublions pas le plus singulier qui se soit jamais fait. Vous devez être fort riche, me dit-on, car dans votre jeunesse vous avez dû sûrement placer votre argent à rente viagère, et surtout en tontine, comme faisoit la moitié de Paris. C’étoit une chose bien ingénieusement imaginée que cette espèce de loterie, où l’on jouait à la vie et à la mort, et ces accroissemens qui descendoient sur les têtes chauves ! Vous devez avoir de bonnes rentes. On renonçoit à père, mère, frères, soeurs, cousins, amis, pour doubler son revenu. On faisoit le roi son héritier, et l’on s’endormoit ensuite dans une oisiveté profonde, en ne vivant que pour soi. -ah ! De quoi me parlez-vous ? Ces tristes édits qui achevèrent de nous corrompre, et qui tranchèrent des nœuds jusqu’alors respectés ; ce rafinement barbare qui consacra publiquement l’égoïsme, qui isola les citoyens, qui fit de chacun d’eux un être mort et solitaire, n’a fait que m’arracher des larmes sur le sort futur de l’état. Je voyois les fortunes particulières fondre, se dissoudre ; et la masse de l’opulence excessive s’enfler de leurs débris. Mais je souffrois encore plus du coup fatal porté aux mœurs. Plus de liens entre les coeurs qui devoient s’aimer. On avoit armé l’intérêt d’un glaive plus tranchant, l’intérêt déja si redoutable par luimême ! L’autorité souveraine avoit soumis les barrières qu’il n’auroit jamais osé renverser par lui-même. -bon vieillard, reprit mon guide, vous avez bien fait de dormir, car vous eussiez vu les rentiers et l’état punis de leur mutuelle imprudence. Depuis, la politique plus éclairée n’a point fait de pareilles bévues ; elle unit, enrichit les citoyens, au lieu de les ruiner.


[modifier] CHAPITRE 41 : L’avant-soupé.

Le soleil baissoit : mon guide me sollicita d’entrer dans la maison d’un de ses amis où il devoit souper. Je ne me fis pas prier. Je n’avois pas encore vu l’intérieur des maisons, et, selon moi, c’est ce qu’il y a de plus intéressant dans une ville. Lorsque je lis l’histoire, je saute bien des pages, mais je cherche toujours très-curieusement les détails de la vie domestique : quand je les tiens une fois, je n’ai pas besoin de savoir le reste ; je le devine. D’abord je ne trouvois plus de ces petits appartemens qui semblent des loges de fous, dont les murailles ont à peine six pouces d’épaisseur, et où on est gelé l’hiver et brûlé l’été. C’étoient de grandes salles vastes, sonores où l’on pouvoit se promener ; et les toits munis d’une bonne charpente défioient les traits piquans de la froidure et les rayons du soleil : les maisons enfin ne vieillissoient plus avec ceux qui les avoient fait bâtir. J’entrai dans le sallon, et je distinguai à l’instant le maître du logis. Il vint à moi sans grimace et sans fadeur. Sa femme, ses enfans avoient en sa présence une contenance libre, mais respectueuse ; et le monsieur, ou le fils de la maison, ne commença point par persifler son père pour me donner un échantillon de son esprit : sa mère et même sa grand’mère n’auroient point applaudi à de telles gentillesses. Ses sœurs n’étoient point maniérées ni muettes ; elles saluèrent avec grace, et se remirent à leurs occupations, l’oreille au guet ; elles ne regardoient point en dessous les moindres gestes que je faisois : mon grand âge et ma voix cassée ne les firent pas même sourire. On ne me fit point de ces vaines simagrées qui sont le contraire de la vraie politesse. L’appartement de compagnie ne brilloit pas de vingt colifichets fragiles ou de mauvais goût : point de vernis, point de porcelaines, point de magots, point de tristes dorures. En récompense, une tapisserie riante et amie de l’œil, une propreté singulière, quelques estampes achevées, composoient un sallon dont le ton de couleur étoit très gai. On lia la conversation, mais personne ne fit assaut d’idées. Le maudit esprit, ce fléau de mon siécle, ne donnoit pas des couleurs mensongères à ce qui étoit si simple de sa nature. L’un ne prit pas justement le contrepied de ce que soutenoit l’autre, le tout pour briller et satisfaire un amour propre babillard. Ceux qui parloient avoient des principes, et dans le même quart d’heure ne se démentoient pas vingt fois. L’esprit de cette assemblée ne voltigeoit pas comme l’oiseau sur la branche ; et sans être diffus et pesant, il ne passoit pas sans aucune transition et sur le même ton des couches d’une princesse à l’histoire d’un noyé. Les jeunes gens n’affectoient point des manières enfantines, un langage traînant ou étourdi, un air froidement supérieur. Ils ne se jettoient point sur des siéges, renversés, la tête haute et le regard insolent ou ironique. Je n’entendis aucun propos licencieux ; on ne déclamoit pas tristement, longuement, pesamment, contre ces vérités consolantes qui sont l’appui et le charme des ames sensibles. Les femmes n’avoient plus ce ton tour-à-tour impératif et langoureux. Décentes, réservées, modestes, occupées d’un travail léger et commode, l’oisiveté n’étoit pas en recommandation parmi elles : elles ne coupoient pas la journée par la moitié pour ne rien faire le soir. Je fus extrêmement satisfait d’elles, car elles ne m’ofrirent point un jeu de cartes : cet insipide amusement, inventé pour occuper un monarque imbécille, et constamment cher à la troupe nombreuse des sots qui, avec son secours, cachent leur profonde insuffisance, avoit disparu de chez un peuple qui savoit trop embellir les instans de la vie pour tuer le tems d’une manière aussi triste, aussi fastidieuse. Je ne vis point de ces tables vertes qui sont un arêne où l’on s’égorge impitoyablement. L’avarice ne venoit pas fatiguer ces honnêtes citoyens jusques dans les momens consacrés au loisir. Ils ne se faisoient pas un tourment de ce qui ne doit être qu’un simple délassement. S’ils jouoient, c’étoit aux dames, aux échecs, à ces jeux antiques et profonds qui offrent à la pensée une foule de combinaisons infinies et variées : ils avoient encore d’autres jeux qu’on pouvoit appeller des recréations mathématiques, avec lesquelles les enfans mêmes étoient familiarisés. Je m’apperçus que chacun suivoit son goût, sans que personne y prêtât trop d’attention. Point de ces espions femelles qui se vengent par l’épiloguerie de la mauvaise humeur qui les ronge, et qu’elles doivent tant à leur laideur qu’à leur propre sottise. L’un conversoit, celui-ci déployoit des estampes, examinoit des tableaux, tel autre lisoit dans un coin. On ne formoit point un cercle pour se communiquer un baillement qui passoit à la ronde. Dans la salle voisine on entendoit un concert. C’étoient des flûtes douces mariées au son de la voix. L’aigre clavecin, le monotone violon le cédoit à l’organe enchanteur d’une belle femme. Quel instrument a plus de pouvoir sur les cœurs ! Cependant l’harmonica perfectionnée sembloit le lui disputer. Elle donnoit les sons les plus pleins, les plus purs, les plus mélodieux qui puissent flatter l’oreille. C’étoit une musique ravissante et céleste, qui ne ressembloit en rien au charivari de nos opéras, où l’homme de goût, où l’homme sensible cherche la consonance de l’unité, et ne la rencontre jamais. J’étois enchanté. On ne demeuroit pas continuellement assis, cloués en la même posture dans des fauteuils, et toujours obligés de soutenir une conversation éternelle sur des riens pour lesquels on se livroit de graves disputes. Les personnages les plus physiques qui soient au monde, les femmes ne métaphysiquoient pas à tout propos ; et si elles parloient de vers, de tragédies, d’auteurs, c’étoit en avouant que les arts qui tiennent au génie (quel que soit leur esprit) sont fort au dessus d’elles. On me pria de passer dans un sallon voisin pour y souper. Tout étonné je regardai à la pendule : il n’étoit que sept heures. " venez, me dit le maître de la maison en me prenant par la main, nous ne passons pas les nuits à la lueur échauffante des bougies. Nous trouvons le soleil si beau que chacun de nous se fait un plaisir de le voir dardant ses premiers feux sur l’horizon. Nous ne nous couchons pas l’estomac chargé, afin d’avoir un sommeil laborieux, coupé de rêves bizarres. Nous veillons sur notre santé, parce que la gayeté de l’ame en dépend. Pour se lever matin, il faut se coucher de bonne heure ; et de plus, nous aimons les songes légers et gracieux ". Il se fit un moment de silence. Le père de famille bénit les mets qui couvroient la table. Cette coutume auguste et sainte s’étoit renouvellée, et je la crois importante, parce qu’elle rappelle sans cesse la reconnoissance que nous devons au dieu qui fait croître les légumes. Je songeois plus à examiner la table qu’à manger. Je ne parlerai point de l’éclat et de la propreté. Les domestiques étoient au bout de la table et mangeoient avec leurs maîtres : ils les en aimoient davantage ; ils recevoient en leur société des leçons d’honnêteté qui fructifioient dans leur cœur ; ils s’instruisoient des bonnes choses qu’on y disoit : aussi n’étoient-ils pas insolens et grossiers, parce qu’ils n’étoient plus avilis. La liberté, la gaieté, une familiarité décente dilatoit les ames et embellissoit le front de chaque convive. Chacun se servoit et avoit sa portion vis-à-vis de soi. On ne gênoit point son compagnon ; on ne convoitoit point inutilement un plat éloigné. Celui-là eut passé pour gourmand qui auroit été au-delà de sa portion : elle étoit suffisante. Plusieurs personnes mangent extrêmement, plutôt par pure habitude que par un besoin réel. On avoit su prévenir ce défaut sans recourir à une loi somptuaire. Tous les mets dont je goûtois n’avoient presque point d’assaisonnement, et je n’en fus pas fâché ; je leur reconnus une saveur, un sel qui étoit celui que leur donna la nature, et qui me parut délicieux. Je ne trouvai point de ces alimens rafinés qui ont passé par les mains de plusieurs teinturiers ; de ces ragoûts, de ces jus, de ces coulis, de ces sucs échauffans qui, raréfiés dans de petits plats fort coûteux, hâtoient la destruction de l’espèce animale, en même tems qu’ils brûloient les entrailles humaines. Ce peuple n’étoit pas un peuple carnassier qui se ruinoit pour la table et dévoroit plus que la magnificence de la nature ne pouvoit produire avec toutes ses facultés génératives. Si tout luxe étoit odieux, celui de la table paroissoit un crime révoltant : car si un riche abusant de son opulence gaspille les biens nourriciers de la terre, il faut nécessairement que le pauvre les achète chérement, et de plus se retranche un repas. Les légumes, les fruits étoient tous de la saison, et l’on avoit perdu le secret de faire croître dans le cœur de l’hiver des cerises détestables. On n’étoit pas jaloux des primeurs, on laissoit faire la nature : le palais en étoit plus flatté et l’estomac s’en trouvoit mieux. On servit au dessert des fruits excellens ; et l’on but d’un vin vieux : mais point de ces liqueurs colorées, distillées à l’esprit de vin et si à la mode dans mon siécle. Elles étoient aussi sévèrement défendues que l’arsenic. On avoit découvert qu’il n’y avoit point de sensualité à se procurer une mort lente et cruelle. Le maître de la maison me dit en souriant : " avouez que voilà un dessert bien mesquin. Vous ne voyez ni arbres, ni châteaux, ni moulins à vent, ni figures en sucre. Cette extravagance prodigue, qui ne produisoit même aucune sorte de volupté, étoit jadis celle de grands enfans tombés en démence. Vos magistrats qui devoient donner du moins l’exemple de la frugalité et ne point autoriser par leur consentement un luxe insolent et petit ; vos magistrats, dit-on, à la rentrée de chaque parlement, s’extasioient en pères du peuple à voir sur une table des marmousets de sucre : et jugez de l’émulation des autres états à l’emporter encore sur des gens de robe ". -vous n’y êtes pas, lui répondis-je : admirez notre savante industrie ; on a exécuté de mon tems, sur une table large de dix pieds, un opéra avec toutes ses machines, décorations, acteurs, danseurs, orchestre ; tout étoit de sucre, et les changemens se sont exécutés comme sur le théâtre du palais royal. Pendant ce tems tout un peuple assiégeoit la porte, pour avoir le rare bonheur de jetter un rapide coup d’œil sur ce superbe dessert dont il payoit assurément tous les fraix. Le peuple admiroit la magnificence des princes, et se croyoit très-petit devant eux… chacun se prit à rire. On se leva de table avec gaieté : on rendit grace à Dieu, et personne n’eut de vapeurs ni d’indigestion.


[modifier] CHAPITRE 42 : Les gazettes.

rentré dans le premier sallon, je vis sur la table de larges feuilles de papier, deux fois plus longues que les gazettes angloises. Je me jettai précipitamment sur ces feuilles imprimées. Je reconnus qu’elles portoient pour titre : nouvelles publiques et particulieres. Comme à chaque page rien n’égaloit ma surprise et mon étonnement, tout décidé que j’étois à ne plus m’étonner, je vais transcrire les articles qui m’ont le plus frappé, selon que ma mémoire pourra toutefois me les représenter. de Pékin, le… on a donné devant l’empereur la première représentation de Cinna, tragédie françoise. La clémence d’Auguste, la beauté, la fierté des caractères ont fait une grande impression sur toute l’assemblée. Oh ! Dis-je à mon voisin : voilà un gazetier bien impudent, bien menteur ! Lisez… mais, me répondit-il avec sang froid, rien n’est plus certain. J’ai bien vu jouer à Pékin l’orphelin de la Chine. Apprenez que je suis mandarin et que j’aime les lettres, autant que la justice. J’ai traversé le canal royal. Je suis arrivé ici en près de quatre mois ; encore me suis-je amusé en route. J’étois curieux de voir ce fameux Paris dont on parloit tant, afin de m’instruire de mille choses qu’il faut absolument voir sur les lieux pour les bien apprécier. La langue françoise est commune à Pékin depuis deux cents ans, et à mon retour j’emporterai plusieurs bons livres que je traduirai. -monsieur le mandarin ! Vous n’avez donc plus votre langue hiéroglyphique, et vous avez abrogé cette loi singulière qui défendoit à chacun de vous, de mettre le pied hors de l’empire ? -il a bien fallu changer notre langue et adopter des caractères plus simples, dès que nous avons voulu faire connoissance avec vous. Cela n’étoit pas plus difficile que d’apprendre l’algèbre et les mathématiques. Notre empereur a cassé cette loi antique, parce qu’il a jugé fort raisonnablement, que vous ne ressembliez pas tous à ces prêtres que nous avions nommés des demi-diables, à cause qu’ils vouloient allumer jusques parmi nous le flambeau de leur discorde. Si l’époque m’est présente, une connoissance plus étroite et plus intime s’est faite à l’occasion de plusieurs planches de cuivre que vous avez gravées. Cet art étoit nouveau pour nous, et il fut singulièrement admiré. Depuis nous vous avons presque égalés. -ah ! J’y suis. Les dessins de ces planches représentoient des batailles : ils nous furent envoyés par cet empereur poëte auquel Voltaire adressa une jolie épitre ; et notre roi, ayant chargé de leur exécution ses meilleurs artistes, en a fait présent au roi charmant de la chine. -justement : eh bien ! Depuis ce tems-là la communication s’est établie, et de proche en proche les sciences ont volé d’un pays à un autre, comme des lettres de change. Les opinions d’un seul homme sont devenues celles de l’univers. C’est l’imprimerie, cette auguste invention, qui a propagé la lumière. Les tyrans de la raison humaine, avec leurs cent bras, n’ont pu arrêter son cours invincible. Rien n’a été plus rapide que cette commotion salutaire, donnée au monde moral par le soleil des arts : il a tout inondé d’un éclat vif, pur et durable. Le bâton ne règne plus à la Chine ; et les mandarins ne sont plus des espèces de préfets de collège. Le petit peuple n’est plus lâche et fripon, parce qu’on a tout fait pour lui élever l’ame : de honteux châtimens ne le courbent plus dans l’avilissement ; il a reçu des notions d’honneur. Nous vénérons toujours Confutzée, presque contemporain de votre Socrate, qui, comme lui, ne subtilisa pas sur le principe des êtres, mais se contenta de publier que rien ne lui est caché, et qu’il punira le vice, comme il récompensera la vertu. Notre Confutzée eut même un avantage sur le sage de la Grèce. Il n’abattit point avec audace ces préjugés religieux qui, faute d’appuis plus nobles, servent de base à la morale des peuples. Il attendit patiemment que, sans bruit et sans effort, la vérité se fît jour par elle-même. Enfin, c’est lui qui a prouvé qu’un monarque devoit nécessairement être un philosophe pour bien régir ses états. Notre empereur conduit toujours la charrue, mais ce n’est point une vaine cérémonie ou un acte d’ostentation puérile… combattu par le désir de lire et d’écouter tout à la fois, je prêtois l’oreille d’un côté, et mon œil, non moins avide, parcouroit de l’autre les pages de cette étonnante gazette. Mon ame étoit comme partagée en deux fonctions contraires… voici ce que je lisois. de Jedo, capitale du Japon, le… le descendant du grand Taïco, qui a fait du Daïri une idole impuissante et révérée, vient de faire traduire l’esprit des loix, et le traité des délits et des peines ! On a promené dans toutes les rues le vénérable Amida, mais personne ne s’est fait écraser sous les roues de son char. On entre librement au Japon, et chacun y profite avidemment des arts étrangers. Le suicide n’est plus une vertu parmi ce peuple ; il a remarqué que c’étoit l’ouvrage du désespoir ou d’une insensibilité folle et coupable. de Perse, le… le roi de Perse a diné avec ses freres, lesquels ont de très beaux yeux. Ils l’aident dans le gouvernement de l’empire. Leur principale fonction est de lui lire les dépêches. Les livres sacrés de Zoroastre et le Sadder sont toujours lus et respectés ; mais il n’est plus question ni d’Omar ni d’Ali. Du Mexique. de la ville de Mexico, le… cette ville acheve de reprendre son ancienne splendeur sous l’auguste domination des princes descendans du fameux Montezume. Notre empereur, à son avénement au trône, a fait reconstruire le palais, tel qu’il étoit du tems de ses peres. Les indiens ne vont plus sans linge et nuds pieds. On a dressé au milieu de la principale place une statue de Gatimozin étendu sur des charbons ardens ; au bas sont écrits ces mots : et moi, suis-je sur un lit de roses ! Expliquez-moi ceci, dis-je au mandarin. Comment ! Est-il défendu de nommer cet empire la nouvelle Espagne ? Le mandarin me répondit : lorsque le vengeur du nouveau monde eût chassé les tyrans, (Mahomet et César fondus ensemble n’auroient point encore approché de cet homme étonnant,) ce vengeur formidable se contenta d’être législateur. Il déposa le glaive pour montrer aux nations le code sacré des loix. Vous n’avez point d’idée d’un pareil génie. Sa voix éloquente sembloit celle d’un dieu, descendu sur la terre. L’Amérique fut partagée en deux empires. L’empereur de l’Amérique septentrionale réunit le Mexique, le Canada, les Antilles, la Jamaïque, St Domingue. L’empereur de l’Amérique méridionale eut le Pérou, le Paraguay, le Chili, la terre magellanique, les pays des amazones. Mais chacun de ces royaumes eut un monarque particulier, soumis lui-même à une loi générale ; à peu près comme de votre tems on voyoit le florissant empire d’Allemagne divisé en plusieurs souverainetés, qui toutefois ne faisoient qu’un corps sous un seul chef. Ainsi le sang de Montezume, longtems obscur et caché, est remonté sur le trône. Tous ces monarques sont des rois patriotes, qui n’ont pour objet que de maintenir la liberté publique. Ce grand homme, ce fameux législateur, ce negre en qui la nature épuisa son génie, leur a soufflé à tous son ame grande et vertueuse. Ces vastes états reposent et fructifient dans une concorde parfaite ; ouvrage tardif, mais infaillible de la raison. Les fureurs de l’ancien monde, ces guerres puériles et cruelles, l’inutilité de tant de sang répandu, la honte de l’avoir versé, enfin, les sottises des ambitieux pleinement démontrées, ont suffisamment instruit le nouveau continent à faire de la paix l’auguste dieu de leurs contrées. Aujourd’hui la guerre deshonoreroit un état, comme le vol deshonore un particulier… je continuois et d’écouter et de lire… du Paraguay. de la ville de l’Assomption, le… on a donné une grande fête en mémoire de l’abolition de l’esclavage honteux où étoit réduit la nation sous l’empire despotique des jésuites ; et depuis six siecles l’on regarde comme un bienfait de la providence d’avoir détruit ces loups-renards dans leur dernier asyle. Mais en même tems la nation, qui n’est point ingrate, avoue qu’elle a été arrachée à la misere, formée à l’agriculture et aux arts par ces mêmes jésuites. Heureux s’ils se fussent bornés à nous instruire et à nous donner des loix saintes de la morale ! de Philadelphie, capitale de Pensilvanie. ce coin de la terre, où l’humanité, la foi, la liberté, la concorde, l’égalité se sont réfugiées depuis huit cents années, est couvert des cités les plus belles, les plus florissantes. La vertu a fait ici plus que le courage n’a opéré chez les autres peuples ; et ces généreux quakers, les plus vertueux des hommes, en offrant au monde le spectacle d’un peuple de freres, ont servi de modele aux cœurs qu’ils ont attendris. On sait qu’ils sont en possession depuis leur origine de donner à l’univers mille exemples de générosité et de bienfaisance. On sait qu’ils furent les premiers qui refuserent de verser le sang des hommes, et qui ayent regardé la guerre comme une extravagance imbécille et barbare. Ce sont eux qui ont détrompé les nations, victimes misérables des débats de leurs rois. On publiera incessamment le recueil annuel où sont consignées les vertus pratiques qui mettent à leurs loix le sceau de la perfection. de Maroc, le… on a découvert une comète qui s’avance vers le soleil. C’est la trois cent cinquante-unieme qu’on observe depuis que cet observatoire est fondé. Les observations faites dans l’intérieur de l’Afrique correspondent parfaitement aux nôtres. On a puni de mort un habitant qui avoit frappé un françois, conformément à l’ordonnance du souverain, qui veut que tout étranger soit regardé comme un frere qui vient visiter ses meilleurs amis. de Siam, le… notre navigation fait les plus étonnans progrès. On a lancé en mer six vaisseaux à trois ponts : ils sont destinés pour des courses lointaines. Notre roi se fait voir à tous ceux qui désirent envisager son auguste physionomie : il n’est point de monarque plus affable, sur-tout lorsqu’il se rend à la pagode du grand Sommona- Codom. L’éléphant blanc est à la ménagerie, et n’est plus qu’un objet de curiosité, parce qu’il est parfaitement dressé au manege. de la côte de Malabar, le… la veuve de, belle, jeune et dans tout l’éclat de son âge, a pleuré sincérement la mort de son mari qu’on a brûlé tout seul ; et après avoir porté le deuil encore plus dans le coeur que sur ses habits, elle s’est remariée à un jeune homme qu’elle a aimé tout aussi tendrement. Ce nouveau lien la rend plus chere et plus respectable à ses concitoyens. de la terre magellanique, le… les vingt isles fortunées, qui vivoient sans se connoître dans toute l’innocence et le bonheur du premier âge, viennent de se réunir. Elles forment maintenant une association vraiment fraternelle et réciproquement utile. de la terre de papous, le… en avançant dans cette cinquieme partie du monde, les découvertes de jour en jour deviennent plus vastes, plus intéressantes : on est surpris à chaque pas de sa richesse, de sa fertilité, des peuples nombreux qui y vivent en paix. Ils peuvent dédaigner nos arts. Le moral y est encore plus étonnant que le physique. Le soleil, en éclairant ces terres immenses, plus grandes que l’Asie et l’Afrique, n’y apperçoit pas un seul infortuné ; tandis que notre Europe, si petite, si chétive et toujours divisée, a presque durci son sol d’ossemens humains. de l’isle de Taïti dans la mer du sud, le… lorsque Mr De Bougainville découvrit cette isle fortunée, où régnoient les mœurs de l’âge d’or, il ne manqua pas de prendre possession de cette isle au nom de son maître. Il s’embarqua ensuite et ramena un taïtien, qui en fixa pendant huit jours la curiosité de Paris. On ne savoit pas alors qu’un françois ému de la beauté du climat, de la candeur de ses habitans, et plus encore des malheurs qui attendoient ce peuple innocent, s’étoit caché pendant que ses camarades s’embarquoient. à peine les vaisseaux furent-ils éloignés qu’il se présenta à la nation ; il l’assembla dans une vaste plaine et lui tint ce langage. " c’est parmi vous que je veux rester pour mon bonheur et pour le vôtre. Recevez-moi comme un de vos freres. Vous allez voir que je le suis, car je prétends vous sauver du plus affreux désastre. ô peuple heureux, qui vivez dans la simplicité de la nature ! Savez-vous quels malheurs vous menacent ? Ces étrangers si polis que vous avez reçus, que vous avez comblés de présens et de caresses, que je trahis en ce moment, si c’est les trahir que de prévenir la ruine d’un peuple vertueux ; ces étrangers, mes compatriotes, vont bientôt revenir et améneront avec eux tous les fléaux qui affligent les autres contrées. Ils vous feront connoître des poisons et des maux que vous ignorez. Ils vous apporteront des fers, et dans leur cruel raisonnement ils voudront vous prouver encore que c’est pour votre plus grand bien. Voyez cette pyramide élevée, elle atteste déja que cette terre est dans leur dépendance, comme marquée dans l’empire d’un souverain que vous ne connoissez pas même de nom. Vous êtes tous désignés pour recevoir des loix nouvelles. On fouillera votre sol, on dépouillera vos arbres fruitiers, on saisira vos personnes. Cette égalité précieuse, qui regne parmi vous, sera détruite. Peut-être le sang humain arrosera ces fleurs qui se courbent sous le poids de vos innocentes caresses. L’amour est le dieu de cette isle. Elle est consacrée, pour ainsi dire, à son culte. La haine et la vengeance prendront sa place. Vous ignorez jusqu’à l’usage des armes ; on vous apprendra ce que c’est que la guerre, le meurtre et l’esclavage… " à ces mots ce peuple pâlit et demeura consterné. C’est ainsi qu’une troupe d’enfans, qu’on interrompt dans leurs aimables jeux, palpitent d’effroi, lorsqu’une voix sévere leur annonce la fin du monde et fait entrer dans leur jeune cerveau l’idée des calamités qu’ils ne soupçonnoient pas. L’orateur reprit : " peuples que j’aime et qui m’avez attendri ! Il est un moyen de vous conserver heureux et libres. Que tout étranger qui débarquera sur cette rive fortunée soit immolé au bonheur du pays. L’arrêt est cruel ; mais l’amour de vos enfans et de votre postérité doit vous faire chérir cette barbarie. Vous frémiriez bien plus, si je vous annonçois les horreurs que les européens ont exercées contre les peuples qui, comme vous, avoient la foiblesse et l’innocence pour partage. Garantissez-vous de l’air contagieux qui sort de leur bouche. Tout, jusqu’à leur sourire, est le signal des infortunes dont ils méditent de vous accabler ". Les chefs de la nation s’assemblerent, et d’une voix unanime décernerent l’autorité à ce françois qui se rendoit le bienfaiteur de toute la nation, en la préservant des plus horribles calamités. La loi de mort contre tout étranger fut portée et exécutée avec une rigueur vertueuse et patriotique, comme elle fut exécutée jadis dans la Tauride, peut-être chez un peuple, selon les apparences, aussi innocent, mais jaloux de rompre toute communication avec des peuples ingénieux, mais en même tems tyranniques et cruels. On apprend que cette loi vient d’être abolie, parce que plusieurs expériences réitérées ont prouvé que l’Europe n’est plus l’ennemie des quatre autres parties du monde ; qu’elle n’attente point à la liberté paisible des nations qui sont loin d’elle ; qu’elle n’est plus jalouse à l’excès du despotisme honteux de ses souverains ; qu’elle ambitionne des amis, et non des esclaves ; que ses vaisseaux vont chercher des exemples de mœurs simples et vraies, et non de viles richesses, etc. Etc. Etc. de Petersbourg le… le plus beau de tous les titres est celui de législateur. Un souverain est presque un dieu pour une nation lorsqu’il lui donne des loix sages et constantes. On répete encore avec transport le nom de l’auguste Catherine II ; on ne s’entretient plus de ses conquêtes et de ses triomphes ; on parle de ses loix. Son ambition fut de dissiper les ténebres de l’ignorance, de substituer à des coutumes barbares des loix dictées par l’humanité. Plus heureuse, plus grande que Pierre Le Grand, parce qu’elle fut plus humaine, elle s’apliqua, malgré tant d’exemples contraires, à faire de son peuple un peuple heureux et florissant. Il le fut, malgré les orages publics et domestiques qui battirent son trône et l’ébranlerent. Son courage a sû raffermir une couronne que l’univers se plaisoit à voir sur son front. Il faut remonter dans l’antiquité la plus reculée, pour rencontrer un législateur qui ait eu autant de dignité et de profondeur. -les fers qui chargeoient le laboureur ont été brisés, il a levé la tête et s’est vu avec joie au rang des hommes. L’artisan du luxe a cessé de voir sa profession plus lucrative et plus honorable. Le génie de l’humanité a dit à tout le nord : hommes ! Soyez libres, et souvenez-vous, races futures, que c’est à une femme que vous devez ce que vous êtes. selon le dernier dénombrement des habitans de toutes les Russies, le relevé monte à quarante-cinq millions d’hommes. On n’en comptoit que quatorze en. Mais la sagesse du législateur, son code humain, le trône de ses successeurs solidement affermi, parce qu’ils furent généreux et populaires, tout a rendu la population égale à l’étendue de cet empire, plus vaste que celui des romains, que celui d’Alexandre. La constitution du gouvernement n’est cependant plus militaire. Le souverain ne se dit plus autocrate, et l’univers, en général, est trop éclairé pour admettre cette forme odieuse. de Varsovie, le… l’anarchie la plus absurde, la plus outrageante aux droits de l’homme né libre, la plus accablante pour le peuple, ne trouble plus la Pologne. L’auguste Catherine Ii a jadis merveilleusement influé sur les affaires de ce royaume ; et l’on se souvient avec reconnoissance, que c’est elle qui a rendu au paysan sa liberté personnelle et la propriété de ses biens. Le roi de Pologne est décédé à six heures du soir, et son fils est paisiblement monté sur le trône le même jour ; il a reçu à cet effet l’hommage de tous les nobles palatins. de Constantinople, le… ce fut un grand bonheur pour le monde, lorsque le turc, au xviii siecle, fut chassé de l’Europe. Tout ami du genre humain a applaudi à la chûte de cet empire funeste, où le monstre du despotisme étoit caressé par d’infâmes bachas, qui ne se prosternoient devant lui que pour le surpasser dans ses épouvantables vexations. Le fils, long-tems exilé, rentra dans l’héritage de ses peres, non humilié, mais triomphant, mais robuste et en état de le cultiver. Les usurpateurs du trône des Constantins disparurent dans la boue de leurs antiques marais ; et ces barrieres que la superstition, et la tyrannie, son inséparable et affreux collegue, avoient mises aux arts et à la raison, depuis les rives de la Save et du Danube jusques sur les bords de l’ancien Tanaïs, furent brisés par un peuple du nord avec la main de fer qui les soutenoit. La philosophie reparut dans son premier sanctuaire, et la patrie des Themistocles et des Miltiades embrassa de nouveau la statue de la liberté. Elle s’éleva aussi fiere et aussi grande que sous les beaux jours où elle brilloit avec tant d’éclat. Elle s’étendit dans son ancien domaine, et l’on ne vit plus un Sardanapale, dormant du sommeil de la barbarie entre un visir et un cordeau, tandis que ses vastes états languissans et dépouillés étoient plongés dans le sommeil de la mort. Le souffle vivifiant de la liberté les anime aujourd’hui. C’est un esprit créateur qui opère des prodiges inconnus aux nations esclaves. Les états du grand seigneur furent d’abord le partage de ses voisins ; mais deux siecles après ils ont formé une république que le commerce rend florissante et formidable. On a donné un bal masqué où étoit jadis le serrail. On y a servi les vins les plus exquis, et toutes sortes de rafraîchissemens, avec une profusion qui ne déroboit rien à l’extrême délicatesse. Le lendemain on a représenté la tragédie de Mahomet dans la salle de spectacle, bâtie sur les débris de l’ancienne mosquée dite ste Sophie. de Rome, le… l’empereur d’Italie a reçu au capitole la visite de l’evêque de Rome, qui lui a porté trèsrespectueusement les vœux qu’il adresse au ciel pour la conservation de ses jours et la prospérité de son empire. Ensuite l’evêque s’est retiré à pied, avec toute l’humilité d’un vrai serviteur de Dieu. Tous les beaux monumens antiques qu’on a fouillés dans le Tibre, où ils étoient ensevelis depuis tant d’années, viennent d’être placés dans les différens quartiers de Rome : on a sû les retirer sans élever dans l’air aucune exhalaison dangereuse. L’evêque de Rome s’occupe toujours à donner un code de morale raisonnée et touchante. Il publie le catéchisme de la raison humaine. Il s’applique surtout à fournir un nouveau degré d’évidence aux vérités vraiment importantes à l’homme. Il tient registre de toutes les actions généreuses, illustres, charitables : il les publie en caractérisant chaque espèce de vertu. Juge des rois et des nations par son ardent amour pour l’humanité, il règne par l’empire invincible que donne l’esprit de sagesse, de justice et de vérité. Il concilie les différends des peuples : il les appaise. Ses bulles écrites en toutes sortes de langues n’annoncent point des dogmes obscurs, inutiles, semences de divisions éternelles ; mais parlent d’un dieu, de sa présence universelle, d’une vie à venir, de la sublimité de la vertu. Le chinois, le japonois, l’habitant de Surinam, du Kamtschatka les lisent avec fruit. de Naples, le… l’académie des belles-lettres de Naples a adjugé le prix au nommé. Le sujet étoit de déterminer au juste ce qu’étoient les cardinaux dans le dix-huitième siécle ; les mœurs et les idées de ces singuliers personnages ; ce qu’ils disoient, ce qu’ils faisoient dans la prison du conclave ; et le moment précis où ils sont redevenus ce qu’ils étoient lors de l’enfance du christianisme. L’auteur couronné a satisfait pleinement aux vues de l’académie. Il a donné jusqu’à la description de la barette et du chapeau rouge. Cette dissertation n’est pas moins divertissante que profonde. On a représenté sur le théâtre de la foire la farce de st Janvier, autrefois si sérieuse. On sait que le miracle de la liquéfaction de son sang se renouvelloit chaque année. On a parodié cette risible extravagance avec un sel qui a réjoui toute la nation. Les trésors de notre dame de Lorette, qui avoient servi à nourrir et habiller les pauvres, viennent d’être appliqués à la construction d’un aqueduc, attendu qu’il n’y a plus de nécessiteux. On doit faire le même emploi des richesses de l’ancienne cathédrale de Tolède, détruite en dix-huit cent soixante-sept. Voyez à ce sujet les dissertations savantes de imprimées en. de Madrid, le… ordonnance que personne n’ait à se nommer Dominique, attendu que c’est ce barbare qui a jadis établi l’inquisition. Ordonnance que le nom de Philippe Ii sera rayé de la liste des rois d’Espagne. L’esprit laborieux de la nation se manifeste de jour en jour par des découvertes utiles dans tous les arts, et l’académie des sciences vient de donner un nouveau systême de l’électricité, fondé sur plus de vingt mille expériences particulières. de Londres, le… cette ville est trois fois plus grande qu’elle ne l’étoit au dix-huitième siécle, et comme toute la force d’Angleterre peut résider, sans danger, dans sa capitale, parce que le commerce en est l’ame, et que le commerce d’un peuple républicain n’entraîne pas après lui les atteintes funestes qu’il porte aux monarchies, l’Angleterre a toujours suivi son ancien systême. Il est bon, parce que ce n’est point le monarque qui s’enrichit, mais les particuliers : de-là naît l’égalité qui empêche l’excessive opulence et l’excessive misère. L’anglois est toujours le premier peuple de l’Europe : il jouit de l’ancienne gloire d’avoir montré à ses voisins le gouvernement qui convenoit à des hommes jaloux de leurs droits et de leur bonheur. On ne fait plus de processions pour la mémoire de Charles I ; l’on voit mieux en politique. On vient d’ériger la nouvelle statue du protecteur Cromwell. On ne sauroit dire si le marbre dont elle est composée est blanc ou noir, tant il est mêlangé. Les assemblées du peuple se tiendront dorénavant en présence de cette statue, parce que le grand homme qu’elle représente est le véritable auteur de l’heureuse et immuable constitution. Les ecossois et les irlandois ont présenté requête au parlement, afin qu’il eût à abolir les noms d’écosse et d’Irlande, et qu’ils ne fissent plus qu’un corps d’esprit et de nom avec l’Angleterre, comme ils n’en font qu’un par le patriotisme qui les anime. de Vienne, le… l’Autriche, qui de tout tems est en possession de donner des princesses charmantes à toute l’Europe, annonce qu’elle a sept beautés nubiles. Elles épouseront les princes de la terre qui donneront le plus beau témoignage de la tendresse de leurs peuples. de La Haye, le… ce peuple laborieux, qui a fait un jardin du terrain le plus ingrat et le plus marécageux, qui a porté tous les trésors épars sur la terre dans un lieu où il ne croît pas un caillou, exerce constamment son étonnante industrie, et montre à l’univers ce que peuvent le courage, la patience et l’emploi du tems. Cet amour extrême de l’or n’est plus si vif. Cette république a sû devenir plus puissante en découvrant les pièges qui préparoient sourdement sa ruine. Elle a reconnu qu’il étoit plus facile de donner des digues à l’océan irrité, que de résister à un métal corrupteur ; et aujourd’hui elle se défend aussi courageusement contre les atteintes du luxe, que contre les assauts de la mer. de Paris, le… douze navires de six cent tonneaux sont arrivés en cette capitale et y ont entretenu l’abondance. On y mange du poisson qu’on n’achète point dix fois sa valeur. Le nouveau lit de la Seine, creusé de Rouen à cette ville, exige quelques réparations. On a affecté à cette dépense un million et demi tiré du trésor national. Cette somme suffira, parce qu’on ne se servira ni de régisseurs ni d’entrepreneurs. Le luxe dévorateur, le luxe insolent, le luxe puéril, le luxe capricieux, le luxe extravagant ne règnent plus sur les bords de la Seine ; mais bien le luxe d’industrie, le luxe qui crée de nouvelles commodités, qui ajoute à l’aisance, ce luxe utile et nécessaire, si facile à distinguer, ce qu’il ne faut pas confondre avec ce luxe d’ostentation et d’orgueil qui insulte aux fortunes particulières, en même tems qu’il achève de les dissoudre et par l’effet et par l’exemple. On a reblanchi la statue du célèbre Voltaire. C’est celle-là-même que les gens de lettres les plus distingués par leurs talens et leur équité lui ont érigée de son vivant. Son pied droit, comme on sait, foule la face ignoble de F ; mais comme le mépris public a beaucoup défiguré la face de ce Zoïle, on voudroit réparer ce monument qui doit attester à tous les sots critiques la honte qui les attend. Comme on n’a point conservé le portrait du barbouilleur qui écrivoit un ouvrage périodique pour vivre, on demande quelle tête d’animal lâche, envieux et malfaisant, on pourroit substituer à la sienne ? Le parisien a des notions distinctes sur le droit naturel, politique et civil. Il ne s’imagine plus bêtement avoir donné en propriété à un autre homme sa personne et ses biens. Il sait toujours proférer des bons mots, composer des chansons et des vaudevilles ; mais il a appris en même tems à donner à ses plaisanteries un corps solide. Je tournois, je retournois ma feuille volante. Je voulois y lire encore quelques curieux articles. J’y cherchois celui de Versailles, et mes yeux avides ne le découvroient point. Le maître de la maison s’apperçut de mon embarras et me demanda ce que je cherchois ? Ce qu’il y a de plus intéressant dans le monde, lui répondis-je ; les nouvelles du lieu où siége ordinairement la cour, l’article Versailles, enfin, si détaillé, si varié, si amusant dans la gazette de France. Il se mit à sourire et me dit : " je ne sais ce qu’est devenue la gazette de France. La nôtre est celle de la vérité, et l’on n’y commet jamais le péché d’omission. Le monarque réside au sein de la capitale. Il est là sous les regards de la multitude. Son oreille est toujours prête pour entendre ses cris. Il ne se cache point dans une espèce de désert, environné d’une foule d’esclaves dorés. Il demeure au centre de ses états, comme le soleil réside au milieu de l’univers. C’est un frein de plus qui le retient dans les bornes du devoir. Il n’a point d’autre organe pour apprendre ce qu’il doit savoir que cette voix universelle, qui perce directement jusqu’à son trône. Gêner cette voix seroit aller contre nos loix ; car le monarque est l’homme du peuple, et le peuple ne lui appartient pas.


[modifier] CHAPITRE 43 : Oraison funèbre d’un paysan.

curieux de voir ce qu’étoit devenu ce Versailles, où j’avois vu d’un côté la splendeur des rois étaler le plus haut degré de l’opulence, et de l’autre une race de commis, scribes insolens, pousser l’impertinente paresse aussi loin qu’elle pouvoit monter, je révai, comme Josué, que j’arrêtois le cours du soleil ; il penchoit vers son déclin, il s’arrêta à ma prière comme au tems de ce général juif, et mon intention, je pense, étoit meilleure que la sienne. J’étois déja dans la campagne, porté dans une voiture, laquelle n’étoit pas un pot-de-chambre. Il fallut faire un détour, parce que la grande route étoit changée. En passant par un village je vis une troupe de paysans, les yeux baissés et humides de larmes, qui entroient dans un temple. Ce spectacle me frappa. Je fis arrêter ma voiture et je les suivis. Je vis au milieu de la nef un vieillard décédé en habit de paysan, et dont les cheveux blancs pendoient jusqu’à terre. Le pasteur du lieu monta sur une petite estrade, et dit à la troupe assemblée, citoyens, " l’homme que vous voyez a été pendant quatre-vingt-dix ans le bienfaiteur des hommes. Il est né fils de laboureur, et dès l’enfance ses mains foibles ont essayé de soulever le soc de la charrue. Il suivoit son père dans les sillons, lorsqu’à peine son pied pouvoit les franchir. Dès que l’âge lui eut donné les forces après lesquelles il soupiroit, il a dit à son père : reposez-vous ; et depuis, chaque soleil l’a vu labourer, semer, planter, recueillir. Il a défriché plus de deux mille arpens de terre. Il a planté la vigne dans tous ses environs ; et vous lui devez les arbres fruitiers qui nourrissent ce hameau, et l’ombrage qui le couronne. Ce n’étoit point l’avarice qui le rendoit infatiguable ; c’étoit l’amour du travail pour lequel il disoit que l’homme étoit né, et l’idée sainte et grande que Dieu le regardoit cultivant la terre pour nourrir ses enfans. " il s’est marié, et il a eu vingt-cinq enfans. Il les a tous formés au travail et à la vertu, et tous ses enfans sont d’honnêtes gens. Il leur a donné de jeunes épouses qu’il a conduites lui-même en souriant à l’autel du bonheur. Tous ses petits enfans ont été élevés dans sa maison ; et vous savez quelle joie pure, inaltérable, habitoit sur leur front. Tous ces frères s’aiment entre eux, parce qu’il aimoit lui-même et qu’il leur a fait sentir qu’il étoit doux de s’aimer. " aux jours de fêtes, il étoit le premier à faire résonner les instrumens champêtres ; et son regard, sa voix, son geste, vous le savez, étoient le signal de l’allégresse universelle. Vous n’avez pas oublié sa gaieté, vive émanation d’une ame pure, et ses paroles pleines de sens et de sel ; ayant le don d’exercer une raillerie ingénieuse, il n’a jamais offensé. à qui a-t-il refusé de rendre quelque service ? En quelle occasion s’est-il jamais montré insensible au malheur public ou particulier ? Quand a-t-il été indifférent lorsqu’il s’agissoit de la patrie ? Son cœur étoit à elle : son image étoit l’ame de ses entretiens ; il ne parloit que pour sa prospérité ; il chérissoit l’ordre par le sentiment intime qu’il avoit de la vertu. " vous l’avez vu, lorsque l’âge avoit courbé son corps, et que ses jambes étoient déja chancelantes ; vous l’avez vu monter au sommet des montagnes et distribuer les leçons d’expérience aux jeunes agriculteurs. Sa mémoire étoit le sûr dépôt des observations faites pendant quatre-vingts années consécutives sur la variété des diverses saisons. Tel arbre planté de ses mains, dans telle ou telle année, lui rappelloit la faveur ou le couroux du ciel. Il savoit par cœur ce que les hommes oublient ; les morts, les récoltes abondantes, les legs faits aux pauvres. Il étoit doué comme d’un esprit prophétique, et lorsqu’il méditoit au clair de la lune, il savoit de quelle semence il devoit enrichir le jardin potager. La veille de sa mort il a dit : mes enfans, j’approche de l’être, auteur de tout bien, que j’ai toujours adoré et en qui j’espère : émondez demain vos poiriers, et qu’au coucher du soleil on m’enterre à la tête de mon champ. " vous allez l’y placer, enfans qui devez l’imiter ; mais avant d’ensevelir ces cheveux blancs qui de loin imprimoient le respect et attiroient la jeunesse, voyez ses mains honorables, chargées de durillons ; voilà l’auguste empreinte de ses longs travaux " ! Alors l’orateur prit une de ses mains glacées et l’éleva. Elle avoit acquis un double volume sous l’exercice journalier de la béche, et sembloit avoir été invulnérable au piquant des ronces et au tranchant des cailloux. L’orateur baisa respectueusement cette main vénérable, et chacun suivit son exemple. Ses enfans le portèrent sur trois javelles de bled, l’enterrèrent, comme il l’avoit désiré, et mirent sur sa tombe, sa serpe, sa béche et le soc d’une charrue. Ah, m’écriai-je, si les hommes célébrés par Bossuet, Fléchier, Mascaron, Neuville, avoient eu la centième partie des vertus de cet agriculteur, je leur pardonnerois leur éloquence pompeuse et futile.


[modifier] CHAPITRE 44 : Versailles.

J’arrive, je cherche des yeux ce palais superbe d’où partoient les destinées de plusieurs nations. Quelle surprise ! Je n’apperçus que des débris, des murs entr’ouverts, des statues mutilées ; quelques portiques à moitié renversés laissoient entrevoir une idée confuse de son antique magnificence : je marchois sur ces ruines, lorsque je fis rencontre d’un vieillard assis sur le chapiteau d’une colonne. " oh ! Lui disje, qu’est devenu ce vaste palais ? -il est tombé ! -comment ? -il s’est écroulé sur lui-même. Un homme dans son orgueil impatient a voulu forcer ici la nature ; il a précipité édifices sur édifices ; avide de jouir dans sa volonté capricieuse, il a fatigué ses sujets. Ici est venu s’engloutir tout l’argent du royaume. Ici a coulé un fleuve de larmes pour composer ces bassins dont il ne reste aucuns vestiges. Voilà ce qui subsiste de ce colosse qu’un million de mains ont élevé avec tant d’efforts douloureux. Ce palais péchoit par ses fondemens ; il étoit l’image de la grandeur de celui qui l’a bâti. Les rois, ses successeurs, ont été obligés de fuir, de peur d’être écrasés. Puissent ces ruines crier à tous les souverains, que ceux qui abusent d’une puissance momentanée ne font que dévoiler leur foiblesse à la génération suivante… à ces mots il versoit un torrent de larmes, et regardoit le ciel d’un air contrit. -pourquoi pleurez-vous, lui dis-je ? Tout le monde est heureux, et ces débris n’annoncent rien moins que la misère publique ? "… il éleva sa voix et dit : " ah ! Malheureux ! Sachez que je suis ce Louis Xiv, qui a bâti ce triste palais. La justice divine a rallumé le flambeau de mes jours pour me faire contempler de plus près mon déplorable ouvrage… que les monumens de l’orgueil sont fragiles !… je pleure et je pleurerai toujours… ah ! Que n’ai-je sû… " j’allois l’interroger lui-même, lorsqu’une des couleuvres dont ce séjour étoit encore rempli, s’élançant du tronçon d’une colonne autour de laquelle elle étoit repliée, me piqua au col, et je m’éveillai.



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