L’Antéchrist
Après que les mille ans seront accomplis, Satan sera délié ; il sortira de sa prison, et il séduira les nations qui sont aux quatre coins du monde, Gog et Magog. SAINT JEAN, Apocalypse.
- Il viendra, - quand viendront les dernières ténèbres ;
- Que la source des jours tarira ses torrents ;
- Qu'on verra les soleils, au front des nuits funèbres,
- Pâlir comme des yeux mourants ;
- Quand l'abîme inquiet rendra des bruits dans l'ombre :
- Que l'enfer comptera le nombre
- De ses soldats audacieux ;
- Et qu'enfin le fardeau de la suprême voûte
- Fera, comme un vieux char tout poudreux de sa route,
- Crier l'axe affaibli des cieux.
- Il viendra, - quand la mère, au fond de ses entrailles,
- Sentira tressaillir son fruit épouvanté ;
- Quand nul ne suivra plus les saintes funérailles
- Du juste, en sa tombe attristé ;
- Lorsqu'approchant des mers sans lit et sans rivages,
- L'homme entendra gronder, sous le vaisseau des âges,
- La vague de l'éternité.
- Il viendra, - quand l'orgueil, et le crime, et la haine,
- De l'antique alliance enfreint le voeu ;
- Quand les peuples verront, craignant leur fin prochaine,
- Les astres se heurter dans leurs chemins de feu ;
- Et dans le ciel, - ainsi qu'en ses salles oisives
- Un hôte se promène, attendant ses convives, -
- Passer et repasser l'ombre immense de Dieu.
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-
- II
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- Parmi les nations il luira comme un signe.
- Il viendra des captifs dissiper la rançon ;
- Le Seigneur l'enverra pour dévaster la vigne,
- Et pour disperser la moisson.
- Les peuples ne sauront, dans leur stupeur profonde,
- Si ses mains dans quelque autre monde
- Ont porté le sceptre ou les fers ;
- Et dans leurs chants de deuil et leurs hymnes de fête,
- Ils se demanderont si les feux de sa tête
- Sont des rayons ou des éclairs.
- Tantôt ses traits au ciel emprunteront leurs charmes ;
- Tel qu'un ange, vêtu de radieuses armes,
- Tout son corps brillera de reflets éclatants,
- Et ses yeux souriront, baignés de douces larmes,
- Comme la jeune aurore au front du beau printemps.
- Tantôt, hideux amant de la nuit solitaire,
- Noir dragon, déployant l'aile aux ongles de fer,
- Pâle, et s'épouvantant de son propre mystère,
- Du sein profané de la terre
- Ses pas feront monter les vapeurs de l'enfer.
- La nature entendra sa voix miraculeuse.
- Son souffle emportera les cités aux déserts ;
- Il guidera des vents la course nébuleuse ;
- Il aura des chars dans les airs ;
- Il domptera la flamme, il marchera sur l'onde ;
- On verra l'arène inféconde
- Sous ses pieds de fleurs s'émailler,
- Et les astres sur lui descendre en auréole ;
- Et les morts tressaillir au bruit de sa parole,
- Comme s'ils allaient s'éveiller !
- Fleuve aux flots débordés, volcan aux noires laves,
- Il n'aura point d'amis pour avoir plus d'esclaves ;
- Il pèsera sur tous de toute sa hauteur ;
- Le monde, où passera le funeste fantôme,
- Paraîtra sa conquête et non pas son royaume ;
- Il ne sera qu'un maître où Dieu fut un pasteur.
- Il semblera, courbé sur la terre asservie,
- Porter un autre poids, vivre d'une autre vie.
- Il ne pourra vieillir, il ne pourra changer.
- Les fleurs que nous cueillons, pour lui seront flétries ;
- Sans tendresse et sans foi, dans toutes nos patries
- Il sera comme un étranger.
- Son attente jamais ne sera l'espérance ;
- Battu de nos désirs comme d'un flot des mers,
- Sa science en secret enviera l'ignorance,
- Et n'aura que des fruits amers.
- Il bravera l'arrêt suspendu sur sa tête,
- Calme, comme avant la tempête,
- Et muet, comme après la mort ;
- Et son cœur ne sera qu'une arène insensible
- Où, dans le noir combat d'un hymen impossible,
- Le crime étreindra le remord !
- Du temps prêt à finir il saisira le reste.
- Son bras du dernier port éteindra le fanal.
- Dieu, qui combla de maux son envoyé céleste,
- Accablera de biens le messie infernal.
- Couché sur ses plaisirs ainsi que sur des proies,
- Ses yeux n'exprimeront, durant son vain pouvoir,
- Que la honte cachée au sein des fausses joies,
- Et l'orgueil qui se lève au fond du désespoir.
- De l'enfer aux mortels apportant les messages,
- Sa main, semant l'erreur au champ de la raison,
- Mêlera dans sa coupe, où boiront les faux sages,
- Les venins aux parfums et le miel au poison.
- Comme un funèbre mur, entre le ciel et l'homme
- Il osera placer un effroyable adieu ;
- Ses forfaits n'auront pas de langue qui les nomme ;
- Et l'athée effrayé dira : Voilà mon Dieu !
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-
-
- III
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- Enfin, quand ce héraut du suprême mystère
- Aura de crime en crime usé ses noirs destins,
- Que la sainte vertu, que la foi salutaire
- Trouveront tous les cœurs éteints ;
- Quand du signe du meurtre et du sceau des supplices
- Il aura marqué ses complices ;
- Que son troupeau sera compté ;
- Il quittera la vie ainsi qu'une demeure,
- Et son règne ici-bas n'aura pour dernière heure
- Que l'heure de l'éternité.
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- 1823