L’Arcadie-Trad-Massin
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RE IAQVES SANNAZAR,
gentil homme Napolitain, excellent Poete en-
tre les modernes, mise d’Italien en Francoys
Traduction de l'Arcadie de Jacques Sannazaro publiée en 1544, à Paris, M.Vascosan et G.Corrozet
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AVEC PRIVILEGE
ce livre a esté imprimé a Parîs par Michel de Vascosan, demeurant en la rue Saint Iaques a l’enseigne de la Fontaine, pour luy et Gilles Corroz et libraire tenant sa boutique en la grand salle du Paslais, pres la chambre des consultations.
M.D.XLIIII.
de Paris, ou son Lieutenant civil
SVPPLIENT humblement Michel de Vascosan, & Gilles Corroz, libraires de ceste ville de Paris, qu’il vous plaise leur donner permißion d’imprimer & vendre un livre nouvellement traduict d’italien en Francoys, intitulé l’Arcadie de Sannazar, Poete Napolitain : pour lequel imprimer leur convient faire gros frais & despenses, dont ilz pourroient estre frustrez, êsemble de leurs labeurs, s’il estoit permis a tous de l’imprimer. Ce consideré il nous plaise ordonner que defenses soient faictes a tous libraires & imprimeurs de la ville & prevoste de Paris, de n’imprimer iceluy livre, ny d’en vendre d’autres que de l’impreßion desdictz supplians, iusques a quatre ans finiz & accõpliz, sur peine de confiscation des livres, & d’amende arbitraire. Et vous ferez bien.
Soit faict ainsi qu’il est requis.
Faict le 11 iour d’Avril M.D.X L.III. avãt pasques.
signé, I. de Mesmes :
Monseigneur, Reverendißime Cardinal
de Lenoncourt.M onseigneur, environ le cõmencement de cest yver dernier, V. R. S. me commanda que ie luy feisse veoir ma traduction francoyse de l’Arcadie italienne de messire Iaques Sannazar gentil hõme Napolitain. Ce que lors ne me fut poßible, pour ne l’avoir encores mise au nect : dõt i’estoye grãdement desplaisant. Mais pour reparer celle faulte, ie la vous ay faict imprimer en beaux characteres : & maintenant oze bien prendre la hardiesse de la vous dedier avec ma perpetuelle servitude : suppliãt treshumblemêt et qu’il vous plaise l’avoir agreable & prendre en bonne part que ie la mette en lumiere soubz l’inscriptiõde votre nom : car ie ne le faix sinon pour luy procurer plus de grace et faveur entre les hõmes, consideré que choses cõsacrées aux temples ou personnages Heroiques, sont reverées des prophanes nõobstant qu’elles soyent souventes fois de basse & petite valeur. Pour le moins i’ay fiãce que plusieurs gentilz hõmes & dames vivans noblement en leurs mesnages aux champ, & autres de moindre qualité, luy serõt assez bõrecuevil veu mesmemêt qu’elle ne traicte de guerres, bataille, bruslemens, ruines de pays, ou telles cruaultez enormes, dont le recit cause a toutes gens horreur, cõpaßion, & melancholie, reservé aux ministres de Mars, qui ne se delectent qu’en fer, feu, ra-
A ij
pines & subversions de loix divines et humaines. Tel subgect, a la verite, n’est conforme a ceste Arcadie, car elle ne represente que Nymphes gracieuses, & iolyes bergeres, pour l’amour desquelles ieunes pasteurs soubz le fraix umbrage des petitz arbrisseaux et entre les murmures des fontaines chantent plusieurs belles chansons, industrieusement tirées des divins Poetes, Theocrite & Virgile : avec lesquelles s’accorde melodieusement le ramage des oysillons degoysans sus les branches verdes, tellement que les escoutans pensent estre raviz aux champs Elysées. Mais pource que l’aucteur en cest œuvre s’est servy d’un grand nombre de motz dont l’intelligence n’est cõmune et pour relever de peine les lecteurs, i’en ay bien voulu faire un petit sommaire, ou, pour mieux dire, advertissemêt, qu’ils trouveront aux derniers cahiers : et cela les adressera pour la descriptiõ des plãtes a Dioscoride, pour les situatiõs des lieux d’Italie a Blõdus en sa Cãpagne, pour les choses cõcernãtes l’histoire naturelle a Pline, et pour les fictions Poetiques a la Metamorphose d’Ovide, et autres bõs aucteurs de la lãgue latine, desquelz, i’ay cotté les passages, afin de dõner autant de profit que de plaisir.
Monseigneur ie prie le Createur vous dõner en perfaicte sante treslongue & tresheureuse vie. De Paris ce XV. d’Avril. M. D. X L IIII.
Vostre tres humble & tresobeissant
serviteur Iehan Martin.
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ARCADIE
DE MESSIRE IAQUES
SANNAZAR
GENTIL HOMME NAPOLITAIN.
Les grans et spacieux arbres produictz, par nature sus les haultes montaignes, ordinairement se rendent plus agreables a la veue des regardans, que les plantes soigneusement entretenues en vergiers delicieux par iardiniers bien experimentez. Außi le chant ramage des oyseaux qui par les forestz se degoysent sus branches verdes, faict autãt de plaisir a qui les escoute, que le iargon de ceulx qui sont nouriz es bõnes villes, et aprins en cages mignottes. Ce qui me fait estimer que certaines chãsons rurales trassées sus raboteuses escorces d’arbres, ne cõtentent aucunes fois moins les lecteurs, que plusieurs poemes laborieusement cõposez & escriptz, en beaux characteres sus feuilletz de livres dorez. D’advãtage que aucûs chalumeaux de pasteurs accouplez avec de la cire, rendent parmy les vallees, des armonies (paravanture) autant aymables, que les resonances d’aucuns instrumens civilz tournez de Buys tant estimé, encores que lõ s’en delecte en salles et chãbres põpeuses. Pareillemêt une fontaine biê bordée
A iij
L’ARCADIE
d’herbes verdoyantes, et qui naturellement fort de roche vive, se presente außi gaye a la veue que les artificielles diaprées de marbre de toutes couleurs. Sus ceste confiance ie pourray bien reciter en ces desers, aux arbres escoutans, & a ce peu de pasteurs qu’il y aura, quelques Eglogues yssues de naturelle veine, encores a present autant rudes & malpolies, qu’elles estoyent lors que ie les ouy chanter soubz le fraiz umbrage des arbrisseauz & entre les murmures des fontaines courantes par aucuns pasteurs d’Arcadie, ausquelz les dieux des montaignes raviz de la douceur, ne presterent une seule fois, mais plus de mille, leurs oreilles ententives, mesmes les gentilles Nymphes entrelaissans leurs chasses commencées, en appuyerent bien arcz & trousses cõtre les tiges des Sapins de Menalo et Lyceo. A ceste cause, s’il m’estoit licite approcher mes leures du simple flageolet que Dametas donna iadiz a Corydon, ie m’en estimeroye autant que de manier la trompe resonnante de Pallas, avec laquelle Marsias l’outrecuydé satyre oza biê a son grand dommage provocquer Apollo, d’autant que mieux vault songneusemêt cultiver une sienne petite piece de terre, que par nõchallance en laisser une bien grãde malheureusemêt tumber en friche.
Dessus le mont Parthenio, qui n’est des moin-
dres
DE SANNAZAR. 4
dres de la pastorale Arcadie, se treuve une belle plaine de bien petite estendue, pourautant que la situation du lieu n’en seroit autrement capable : mais elle est si bien garnie d’herbe verde, que si les troupeaux des bestes n’en paissoyêt, lon pourroit en toutes saisons y trouver de la verdure. En ce lieu (si ie ne m’abuze) peult avoir une douzaine d’arbres de tant rare & exquise beaute, que qui s’amuseroit a les contempler, pourroit dire, nature la parfaicte ouvriere, avoir prins grand plaisir, & s’estre songneusement estudiée a les former : car estans aucunement distans les uns des autres, & disposez d’un ordre sans artifice, ils enrichissent grandement sa nayve beauté. Tout premier lon y treuve le Sapin hault, droict et sans neudz, formé pour endurer les tourmentes de la mer. Apres y est le Chesne robuste a brãches plus lõgues et feuillues. Puis on y veoit le ioly Fresne, et le Plane delicieux dont les umbrages n’occupent peu de place emmy ce beau pré. D’advantage y est (a rameaux plus courtz) l’arbre duquel Hercules se souloit courõner, en la tige duquel furent trãsformees les dolentes filles de Clymene. A l’un des costez sont, le nouailleux Chastaigner, le Buys feuillu, et le hault Pin a dur fruict, et poignãt feuillage. De l’autre part, le Hestre umbrageuz le Tilleul incorruptible, & le fragile Tamarin, a-
A iiij
L’ARCADIE
vec la Palme orientale, doulx & honorable guerdõ des victorieux : au meillieu desquelz, ioignant une claire fontaine, s’eslieve vers le ciel un cypres en guyse d’une haulte Borne, si plaisant a veoir, que nõ seulement Cyparissus, mais (s’il se peult dire sans offense) Apollo mesme ne se desdaigneroit d’estre en sa tige transfiguré. Et ne sont ces plantes si mal gracieuses, que leurs umbrages empeschent totalement les rayõs du soleil de penetrer en ce delicieux pourpris, ains par divers endroitz les recoyvent si gracieusemêt, que rare est l’herbette q n’en tire aucune recreation. Or cõbien qu’en toutes saisons il y face merveilleusemêt beau frequêter, si est ce q durant le printemps encores y faict il plus gay qu’en tout le reste de l’année. En ce lieu tel q ie vous cõpte, les pasteurs des montaignes circunvoisines ont apris de mener souvêt paistre leurs troupeauz & s’entr’esprouver a plusieurs penibles exercices, cõme a getter la barre, tirer de l’arc, faulter a plusieurs faultz, et s’entr’empõgner a la lutte : en quoy se practiquent beaucoup de finesses rustiques. Mais le plus souvent ilz chantent & sonnêt herpes ou musettes a l’envy, non sans pris & louêge de celuy qui faict le mieux. Or advint une fois entre les autres, que la plus grãd part des pasteurs circunvoisins s’assembla sus celle mõtagne, chascun avec son
troupeau
DE SANNAZAR. 5
troupeau. Lors en proposant diverses manieres d’esbatemês, tous sentoyent plaisir inestimable, excepté le poure Ergasto, lequel s’estoit aßis loing de la troupe au pied d’un arbre, & la se tenoit sans parler ny mouvoir, cõme une pierre ou quelque souche, non recors de soy ny de ses bestes, combien que au paravant il avoit tousiours esté plus gracieux & recreatif que nul des aultres. Quoy voyãt Selvagio, meu a compaßion de son miserable estat, pour luy donner allegeance de ses tourmentz, se print ainsi amiablement a l’araisonner chãtant a haulte voix :
Amy, pourquoy te veoy ie en ce poinct taire,
M orne, pensif dolent, & solitaire ?
I l n’est pas bon de tes bestes laisser
A leur plaisir ces landes traverser.
Veoy celles la qui passent la riviere :
V eoy deux belliers qui courent la derriere
L es testes bas, s’ils se mettent empoinct
P our se chocquer tout en un mesme poinct.
Au plus vaillant les autres favorisent,
S uyvent ses pas, le reverent & prisent,
C hassant d’entr’eulx mocquant par semblant
L e desconfit de vergongne tremblant.
Ne scaiz tu pas qu’encores que les loupz,
L’ARCADIE
N e facent bruyt, leurs pillages sur nous
S ont merveilleuz, veu que noz chiens de garde
S ont endormiz, & que n’y prenons garde ?
Ia par les boys amoureux oyselletz,
S’ apparians sont leurs nidx nouvelletz,
La neige fond, & coule des montagnes,
D ont semble a veoir qu’il sourde en ces cãpagnes
F leurs a milliers, & que toute branchette
N ouveaux bourgeons & tendres feuilles gette.
Ia les agneaux iusques aux plus petitz
V ont passturant l’herbette en ces pastiz ;
E t Cupido reprend pour son soulas,
F leches & arc, dont oncques ne fut las
D e navrer ceulx qui luy font resistence,
E t transmuer en cendre leur substance.
Progne revient de region loingtaine
A vec sa seur, en querele haultaine
S e lamenter de l’ancien outrage
Q ue Tereus leur feit par grande rage.
Mais(a vray dire) ores tant peu se treuve
D e pastoureaux qui chantent a l’espreuve
E n l’umbre aßiz qu’il semble que nous sommes
E n la scythie entre barbares hommes.
D ont puis qu’a toy nul de nous se compare
A bien chanter, & le temps s’y prepare,
C hante de grace une chanson ou deux.
Erga.
DE SANNAZAR. 6
H elas amy en ce lieu tant hydeux
I e n’y enten Progné, ny Philomele,
M ais maint hyboux qui lamente comm’elle.
Printemps pour moy ne s’est de verd vestu,
E t n’ont ses fleurs ny ses herbes vertu
D e me guarir, au moins ie ne rencontre
Q ue des chardons, qui portent mal encontre.
Cest air icy ne m’est point sans brouillart :
E t quand un iour vous est pur & gaillard
I e pense veoir des noires nuytz d’Automne
Q uand il pleut fort, & horriblement tonne.
Abysme donc tout le monde & ruine,
C rainte n’auray de veoir telle bruine,
C ar ie me sens en ce cruel propos
L e cueur emplir d’une umbre de repos :
Fouldres & feu soient en terre cheans
C omme en Phlegra iadis sus les Geans,
S i que le ciel par force fouldroyer
S e puisse en mer avec terre noyer.
Quel soing veulx tu que i’aye d’un troupeau
Q ui n’a sinon que les os & la peau ?
I e m’attens bien qu’il s’esparpillera
E ntre les loup, ou tout se pillera.
Ayant ainsi de consort indigence,
A ma douleur ie ne treuve allegeance
L’ARCADIE
F ors de m’asseoir (chetif & miserable)
A upres d’un Fau, d’un sapin, ou Erable.
E t la pensant a qui mon cueur dessire,
G lace devien : mais mieux ie ne desire,
C ar ce pendant la peine ie ne sens,
Q ui m’amaigrit, & faict perdre le sens.
E n t’escoutant ainsi triste complaindre,
I’ endurcissoys comme un roc (sans me faindre)
M ais peu a peu ie sens qu’il me ramende
E n proposant te faire une demande.
Qui est la fille ayant le cueur si fier,
Q u’elle t’a faict ainsi mortifier
C hangeant visage & meurs ? nomme la moy :
S ecret feray, ie te prometz ma foy.
Ergasto.
M enant un iour mes agneaux en pasture
L e long d’une eau, par un cas d’adventure
U n clair soleil m’apparut en ses ondes,
Q ui me lya de ses tresses bien blondes,
E t imprima sus mon cueur une face,
D ont le tainct fraiz, Laict & Roses efface.
P uis se plongea en mon ame de sorte
Q u’impoßible est que iamais il en sorte.
D e ce poix seul mon cueur est tant grevé
Q u’esbahy suis comme il n’en est crevé,
veu que
DE SANNAZAR. 7
V eu que deslors fuz mis soubz, un ioug tel
Q ue i’ay du mal plus qu’autre homme mortel.
D ire le puis, Amy, l’experience
M e faict quasi perdre la patience.
Ie vey premier luyre l’un de ses yeuz
P uis l’autre apres, en maintien gracieux.
Bien me souvient qu’elle estoit rebrassée
I usqu’aux genouz & que teste baissée
A u chault du iour un linge en l’eau lavoit,
C hantant si douz que tout ravy m’avoit :
M ais außitost comm’elle m’entreveit,
E lle se t’eut, que pas un mot ne deit,
D ont i’eu grand deuil : & pour plus me fascher,
E lle s’en va sa robe delascher
P our s’en couvrir : puis sans craindre avanture,
E n l’eau se mect iusques a la ceincture.
P arquoy de rage, a moins de dire ouy,
E n terre cheu tout plat esvanouy.
Lors par pitié me voulant secourir,
E lle s’escrie, & se prend a courir
T out droict a moy, si que ses cris trenchans
F eirent venir tous les pasteurs des champs,
Q ui des moyens plus de mille tenterent
P our me resourdre : & tant en inventerent,
Q ue mon esprit de sortir appresté,
F ut (pour adonc) en mon corps arresté,
L’ARCADIE
R emediant a ma vie doubteuse.
Cela voyant la pucelle honteuse
S e retira, monstrant se repentir
D u bon secours que m’avoit faict sentir.
P arquoy mon coeur de sa beaulté surpris,
D e desir fut plus vivement espriz.
Ie pense bien que cela feit la belle
P our se monstrer gracieuse & rebelle.
Rebelle est bien d’user de ces facons,
E t froide plus que neiges ou glassons :
C ar nuyt & iour a mon secours la crye,
M ais ne luy chault de ce dont ie la prie.
Ces boys icy scavent assez combien
I e luy desire & d’honneur & de bien,
S i sont ruysseauz montaignes, gens, & bestes.
C ar sans cesser iours ouvrables & festes,
E n soupirant d’amour qui me provoque,
I e la supplie, & doucement invoque.
Tout mon bestail qui sans cesse m’escoute,
S oit qu’il rumine en l’umbre, ou au boys broute,
S cait quantes fois ie la nomme en un iour
P iteusement, sans pause, ny seiour.
Außi par fois Echo qui me convoye,
M e faict tourner quand elle me renvoye
S on ioly nom iusques a mes oreilles
S onnant en l’air si doux que c est merveilles.
ces ar-
DE SANNAZAR. 8
Ces arbres cy d’elle tiennent propoz,
S oyent agitez du vent, ou de repos
E t montre bien chascun en son escorce
C omm’elle y est gravée a fine force,
C e qui me faict, telle fois est, complaindre,
E t puis chanter gayment sans me faindre.
Pour son plaisir mes Toreaux & Belliers
F ont bien souvent des combatz singuliers.
En escoutant la piteuse lamentation du dolent Ergasto, chascun de nous ne fut moins remply de pitié que d’esbahissement : car combien que sa noix debile, & ses accentz entrerõpuz, nous eussent desia faict plusieurs fois grievement souspirer, si est ce qu’en se taisant, seulement l’obgect de son visaige defaict & mortifié, sa perruque herissée, & ses yeux tous meurdriz a fine force de pleurer, nous eussent peu donner ocrasion de nouvelle amertume. Mais quand il eut mis fin a ses parolles, & que semblablement les forestz resonnãtes se furent appaisées, il n’y eut aucun de la compagnie qui eust courage de l’abandonner pour retourner aux ieux entrepriz ny qui se souciast d’achever les cõmencez, ains estoit chascun si marry de son infortune, que tous particulieremêt s’efforceoyent selon leur puissance ou scavoir, le retirer de son erreur, luy ensei-
L’ARCADIE
gnant aucuns remedes plus faciles a dire qu’a mettre en execution. Puis voyant que le soleil approchoit de l’occident, & que les fascheux grillons ia commenceoyent a criqueter dans les crevasses de la terre, sentãs approcher les tenebres de la nuyt, nous ne voulans permettre que le poure desolé demourast la tout seul, quasi par contraincte le levasmes sus ses piedz : & incontinent le petit pas, feismes tourner noz bestes devers leurs estables. Et pour moins sentir le travail du chemin pierreuz plusieurs en allant se prindrent a sonner de leurs musettes a qui mieulx mieulx, chascun s’efforceant produire quelque chanson nouvelle. Ce pêdant l’un appelloit ses chiens, l’autre ses bestes, par noms propres. Quelqu’un se plaignoit de sa pastourelle, quelque autre rustiquement se ventoit de la sienne. D’advantage plusieurs bons compagnons alloyent en termes ruraux se mocquans & gaudissans les uns des autres. Et cela dura iusques a ce que feußions arrivez en noz cabannes couvertes de chaume. Or se passerent en ceste maniere maintes iournees. Puis un matin advint que moy (suyvant le devoir de bergerie) ayant fait paistre mes bestes a la rosee, & me semblant que pour la grande chaleur prochaine il estoit heure de les mener a l’umbre en quelque lieu ou moy &
elles
DE SANNAZAR. 9
elles nous peußiõs rafraichir de l’aleine des petitz ventz. Ie prins mon chemin devers une ombrageuse vallee qui estoit a moins d’un quart de lieue de moy, conduysant lentement a tout ma houlette mes dictes bestes : lesquelles a chascun pas vouloyêt entrer dedans les boys. Et n’estois encore gueres loing quand de bon encontre ie trouvay un pasteur nõmé Montano : lequel semblablement cherchoit d’eviter la chaleur ennuyeuse, et a ces fins avoit faict une couronne de rameaux feuilluz qui le defendoient du Soleil. Ce pasteur s’en alloit touchant son troupeau devãt soy, sonnant si melodieusement une musette, qu’il sembloit que les forestz, en feußêt plus gayes que de coustume. Adõc ie qui fuz merveilleusement curieux d’entêdre telle melodie, en parolles assez humaines luy dy : Amy, d’außi bon cueur que ie prie aux gracieuses Nymphes qu’elles daignent de bõne oreille escouter tes chãsons, et aux dieux chãpestres que les loupz, ravissans ne te puißêt faire dõmage de tes aigneauz mais que sains sauves et bien guarniz de fine layne ilz te puissent rendre agreable profit, faiz moy (s’il ne te grieve) part de iouyßãce de ton armonye. Ce faisant, le chemin et la chaleur nous en semberont beaucoup moindres. Et afin que tu n’estimes perdre ta peine, i’ay une houlette de myrte
B
L’ARCADIE
nouailleuz les extremitez de laquelle sont toutes garnies de plomb poly. mesmes au bout d’enhault est entaillée de la main de Caritheo bouvier nagueres venu de la fertile Espaigne, une teste de beslier avec ses cornes retournées, par si grãd artifice que Toribio l’un des plus riches pasteurs de ce pays m’en voulut unefoys dõner un puissant mastin hardy et bon estrangleur de loupz : toutesfois pour reqvestes ny pour offres qu’il m’ayt sceu faire, il ne le peut oncques obtenir de moy. Et si tu veulx chanter, ie t’en feray ung present tout a ceste heure. Adonc Montano sans attendre autres prieres, en cheminant ainsy plaisamment commencea :
MONTANO.
A llez, a l’umbre o Brebiettes
Q ui repeues et pleines estes,
S oubz ces arbres, puis qu’ainsi va
Q u’au Midy le soleil s’en va :
E t la prenant le doux repoz,
V ous entendrez par mes propoz,
L ouer les yeux clairs & serains,
L es cheveux d’or bien souverains,
L es mains a mes desirs iniques,
E t les beaultez au monde uniques.
Lors pendant que mes chalumeaux
Accorderont
DE SANNAZAR. 10
A ccorderont au bruyt des eaux,
V ous pourrez aller pas a pas
F aire d’herbettes un repas.
Ie veoy la quelqu’[u]n. Si ce n’est
S ouche, ou Rochier, ie croy que c’est
U n homme qui dort en ce val,
O u las, ou qui se trouve mal.
Aux espaules, a la stature,
A la facon de sa vesture,
E t a ce chien blanc tout ensemble
C’ est Vranio, ce me semble.
C’ est luy certes, qui bien manye
E t faict rendre telle armonye
A sa harpe gente & doulcette,
Q u’on le compare a ma musette.
Pasteurs (mes amys) en passant
G ardez vous du loup ravissant
D e toute meschancete plein :
C ar ie croy qu’il est en ce plain
G uettant pour faire mille maulx,
S’ il trouve a lescart animaux.
Icy a deux chemins froyez :
D onc sans nous monstrer effroyez,
P renons par le meillieu du mont
C e sentier la nous y semont.
Veillez, sus le loup qui toute heure
B ij
L’ARCADIE
E n ces buyssons tapy demeure.
Iamais ne dort (la faulse rasse)
M ais suyt les bestes a la trasse.
Homme ne s’estonne en ce boys.
P asteurs, suyvez moy, ie m’en voys,
Q ui congnois le loup, et la ruse
D ont pour nous decevoir il use.
M ais quand ie n’auroys qu’n rameau
D e Chesne, d’Erable, ou d’Ormeau
I e le feray bien reculler
S’ il vient quelque beste acculer.
O si en cette matinee
I’ avoys si bonne destinee,
B rebiz, que ie vous peusse mettre
A fauveté, qui pourroit estre
P lus que moy ioyeux ou content ?
Ne vous escartez en montant
C omme tousiours, car par expres
I e vous dy que le loup est pres.
A umoins en sortant de noz granges
I’ ay ouy des criz bien estranges.
Sus Melampe et Adre courez,
O u d’abbayer nous secourez.
Chascun prenne garde a la robe
D u loup, qui nous pille et desrobe.
Ces maulx adviennent (sus ma vie)
Par
DE SANNAZAR. 11
P ar nostre rancune, ou envie.
Les plus sages ferment de cloyes,
D e paliz, ou de bonnes hayes,
L eurs parquetz, sans point se fyer
A l’abbay des chiens aspre et fier.
A insi par bonne garde ilz ont
L aynes et laict, dont profit font
T out du long que les boys sont vers,
O u despouillez par les yvers.
On ne les peult veoir mal contens
P our neige en mars, ou pire temps.
Beste ne perdent, s’elle fuyt,
O u couche emmy les champs de nuyt :
D ont semble que les dieux s’accordent
A ux riches, et a nous discordent.
A leurs agneletz mal ne faict
E mpoysonné regard infect.
I e ne scay si ces cas procedent
D’ herbes, ou charmes qu ilz possedent :
M ais les nostres d’une allenée
M eurent en tous temps de l’année.
Le loup traistre, larron, pipeur,
A (peut estre) des riches peur,
E t aux poures c’est son usance
D e leur faire toute nuysance.
Aumoins sommes nous (de par dieu)
B iij
L’ARCADIE
S ans perte arrivez iusqu’au lieu
D ont la nature me convie
A chanter d’amoureuse vie.
Il fault commencer a un bout.
S us donc Vranio, debout.
D oys tu passer ainsi le iour,
C omme la nuyt propre au seiour ?
Vranio.
I e reposoys sus ce mont la
Q uand sus la mynuyt m’esveilla
L e bruyt des chiens iappans au loup :
P arquoy me levay tout acoup,
E t me prins a crier, Bergiers
S oyez courageux & legiers
D e le poursuyvre sans frémir.
E t oncques puis ne sceu dormir
I usques au iour, que ie comptay
T out mon bestail, puis me boutay
S oubz cest arbre, & me rendormy.
T u m’y as trouvé, mon amy.
Montano.
Dirons nous point quelque chanson
A la pastorale facon ?
Vranio.
Q uoy donc ? mais ie ne respondray
F ors a ce que dire entendray.
Monta-
DE SANNAZAR. 12
Montano.
A quoy commenceray ie doncques ?
C ar i’en scay bien un cent qui oncques
N e fut commun (par mon serment)
Chanteray ie Cruel tourment ?
O u celle qui commence ainsi :
M a belle dame sans mercy ?
O u bien de la belle obstinée
D isant, O dure destinée ?
Vranio.
N enny, mais ie te requier, dy.
C elle qu’avant hier a midy
T u chantois emmy ce bourget :
E ll’ est doulce, et de bon subiect.
Montano.
E n plainct et pleurs ma chair distile,
C omme au soleil neige subtile,
O u comme lon veoit par effect
Q u’au vent la nue se defaict
E t ne scay moyen dy pourveoir.
P enfez quel mal ie puis avoir.
Vranio.
P ensez quel mal ie puis avoir,
C ar comme cire fond au feu
Q ue l’eau froyde estainct peu a peu,
I e me consume : on le peult veoir :
B iiij
L’ARCADIE
E t de ce las ne vevil sortir.
T ant me plaist ma peine sentir.
Montano.
T ant me plaist ma peine sentir,
Q u’au son de ma Muse ie danse,
T endant a mortelle cadence :
C ar ie poursuy sans divertir
V n Basilic que i’ay cherché
P ar ma fortune, ou mon peché.
Vranio.
P ar ma fortune ou mon peché
I e voys tousiours cuevillant fleurettes,
D ont ie faiz chapeaux d’amourettes,
P leurant de me veoir empesché
A un Tigre pacifier,
Q ui est trop cruel, et trop fier.
Montano.
O ma doulce amye Philis
A ußi blanche que le beau Liz,
E t plus vermeille que le pré
D e fleurs en Avril dyapré,
P lus prompte a fuyr qu’ne Biche,
E t d’amoureux guerdon plus chiche
Q ue Syringua qui un roseau
D evint, et tremble encor en l’eau
P our les maux que i’ay endurez,
Monstre
DE SANNAZAR. 13
M onstre moy tes cheveux dore.
Vranio.
T yrrhena dont le tainct resemble
L aict & roses meslez ensemble,
P lus legiere a fuyr qu’n Dain,
D oux feu bruslant mon cueur soudain,
V oire plus dure a mes recors
Q ue celle qui feit de son corps
L e premier Laurier en Thessale,
P our effacer ma couleur palle,
T ourne devers moy tes doux yeulx,
O u niche Amour vainqueur des dieux.
Montano.
P asteurs qui estes cy autour,
E t nous oyez chanter a tour
S i feu querez, venez en prendre
E n moy reduict en salemandre
B ien heureux monstre, et miserable
P our l’ardeur en moy perdurable
D epuis l’heure que sans esgard
I e fuz navré du beau regard,
A uquel pensant mon cueur se glace,
E t si brusle en tout temps et place.
Vranio.
P asteurs qui pour fuyr au chault
C herchez l’umbrage ou n’ayt default
L’ARCADIE
D e rafraichissement d’eau vive,
V enez a moy, que douleur prive
D e ioyeux espoir & qui rens
D e mes yeuz deux amples torrens
D eslors que ie vey la main blanche
Q ui lya ma volunte franche,
E t mon cueur si bien pourchaßa,
Q ue tout autre amour en chaßa.
Montano.
L a nuyt vient : le ciel se faict sombre :
L es montz au plat pays sont umbre :
M ais les estoilles & la Lune
N ous reconduyront en la brune.
Tout le bestail se mect ensemble
H ors des boys, veoyant (comme il semble)
L’ heure qu’il y auroit danger
Q ue les loup, en veinsent menger.
L es guydes aux villages tendent,
P uis noz compagnons nous attendent
C raignans quelque perte advenue
D epuis que la nuyt est venue.
Vranio.
I e n’en sache point en esmoy
P our ma demeure : & quant a moy
I a n’en bougera mon troupeau
Q u’il n’ayt tresbien emply sa peau.
Quand
DE SANNAZAR. 14
Quand tu me feroys compagnie,
M a pannetiere est bien garnye,
E t außi est bien ma bouteille
P leine de bon vin de ma treille,
D ont tant qu’il y en aura goutte,
Q u’on ne verra que ie me boute
A u chemin pour m’en retourner,
D’ eust il & plouvoir & tonner.
Ia se taysoient les deux pasteurs ayãs achevé de chanter, quand nous levez de nox sieges laissasmes la Vranio avec deux compagnõs, et suyvismes nostre bestail, qui bonne piece avoit s’estoit mis au retour soubz la conduicte des chiens fideles. Et nõobstant que les sureaux chargez de feuilles et de fleurs, umbrageassent quasi toute la voye, qui toutesfois estoit assez ample, la lueur de la Lune estoit si claire que nous y veoyions comme en plein iour. Lors en cheminant par le silêce de la nuyt, propoz se meurent du passetemps receu la iournee, et fut grandement estimée la nouvelle facon de commenter de Mõtano : mais beaucoup plus la promptitude et asseurance d’Vranio, qui avoit commencé a chanter n’estant a grand peine esveillé : et ne luy avoit le sommeil rien sceu diminuer de sa louenge meritée. Parquoy chascun rêdoit graces aux cieux de
L’ARCADIE
ce que ainsi par cas fortuit nous avoyent cõduictz a si grande recreation. Entre ces devises se entendoit aucunesfois le murmure des Faisans qui s’esbatoient en leurs aires, chose qui nous faisoit souvêt interrõpre noz propoz qui (sans point de doute) nous sembloyêt beaucoup plus doux que s’ilz eussent esté cõtinuez sans une si plaisante interruptiõ. En ce contêtement nous arrivasmes a noz maisons : ou, apres avoir chassé la fain a force de viandes rustiques, nous allasmes (comme de coustume) dormir sus la paille, attêdans en singuliere devotion le iour ensuyvant, auquel se devoit solennellemêt celebrer la ioyeuse feste de la saincte Pales venerable Deesse des pasteurs. Pour la reverêce de laquelle außi tost que le soleil apparut en Orient, et que les oysillons ramages se mirent a chanter sus les branches des arbres, annõceans la prochaine lumiere, chascun se leva de son giste et sa maison tapissa de rameaux de Chesne ou Cormier, parant lentrée de feuillars entremeslez de fleurs de Genevre et autres que la faim produysoit. Puis on alla devotement faire la proceßion alêtour des Estables, perfumant de souphre vif tout le bestail, et davãtage le uri ant par deuotes prieres, afin que mal ou incouenient ne, luy peuraduenir. Ge pendant lon entendoit par toutes les aabannes reformer divers in strumens champe-
stres
DE SANNAZAR. 15
stres : et furêt les rues et carrefours des villages ionchez de feuilles de Myrte, et autres herbes odorantes. Aussi pour deuemêt solenniser la saincte feste, tous animaux iouyrent du repoz desiré : mesmes Charrues, Coutres, Rasteauz, Besches et autres outilz d’agriculture parez de fleurs de toutes formes, donnerent manifeste indice d’agreable oysiveté. Et ny eut aucun manouvrier qui pour ce iour presumast faire un seul acte de labeur : ains tous ioyeux et deliberez se meirent a chãter amoureuses chansons : et faire plusieurs ioliz esbatemens environ les Beufz embouquetez et attachez aux mengeoires plaines de fourrage. Pareillement les petitz Garsonnetz pleins de merveilleuse vivacité sen alloyêt parmy les cãpagnes avec les simples fillettes iouãt a divers ieux pueriles en signe de commune lyesse. Mais pour dignement presenter noz offrandes sus les autelz fumans, et accomplir les veux faictz en noz adversitez passées, tous ensemble nous en allasmes au temple. Auquel estant montez par un petit nombre de marches, apperceumes au dessus du portail quelques forestz et montages de platte paincture, enrichies d’arbres feuilluz, et de mille diversitez de fleurs. Entre lesquelles estoienr quelques troupeaux de bestes qui s’en alloient pasturãt et promenant le long des prez avec une dixaine de
L’ARCADIE
chiens de garde, la trasse desquelz se monstroit comme naturelle sus la terre. Aucuns des pasteurs tiroyent les bestes : autres tõdoient les laynes : aucûs sonnoient de Cornemuses : et d’autres s’efforcoyent (cõme il sembloit) d’accorder leurs voix au sõ d’icelles. Mais ce que plus entêtivemêt me pleut a regarder, furêt certaines Nymphes nues, lesquelles estoiet demy cachees derriere une tige de Chastaignier, et ryoiêt d’un moutõ qui s’amusoyt a rõger une brãche de Chesne pêdant devãt ses yeuz, qui luy ostoit la souvenãce de paistre les herbes d’autour de luy. Et ce pêdant survenoyent quatre Satyres cornuz a tout leurs piedz de chievre, qui se couloyêt a travers une touffe de Lêtisques tout doulcemêt pour les surprêdre par derriere : dont les bestes s’appercevans tournoyêt en fuyte par le plus espois de la forest, sãs craindre buyssons ou autres choses qui leur peußêt nuyre. L’une d’êtr’elles plus agile que les autres estoit mõtée sus un Charme : et de la se defêdoit avecques une lõgue brãche qu’elle tenoit en sa main. Ses cõpagnes s’estoiêt de peur gettées en une riviere par ou elles se sauvoiêt en nageãt, dõt les undes estoient si claires, qu’elles ne cachoiêt que peu ou rien de leurs charnures blãches & delicates. Puis se veoyant eschappées du peril, estoiêt assises a l’autre rive travaillées, et presque hors d’alene, essuyãt leurs cheveux
mouillez,
DE SANNAZAR. 16
mouillez. Mais il sembloit qu’en gestes & paroles elles se voulußêt mocquer de ces satyres qui ne les avoiêt sceu attaindre. A l’un des costez de ceste paincture estoit figuré Apollo, leql appuyé sus un bastõ d’olivier fauvage, le long d’une riviere gardoit les bestes d’Admetus. Et pour estre trop entêtif a regarder le cõbat de deux puissans Tureaux qui s’entreheurtoiêt de leurs cornes, il ne s’avisoit du cauteleux Mercure qui luy destournoit ses vaches, estant desguyse en habit de pasteur portãt une peau de chievre soubz son eselle. Mais tout ioignãt estoit Battus deceleur de ce larrecin, transformé en pierre, tenãt encores le doy estendu cõme qui enseigne quelque chose. Vn peu plus bas se pouoit veoir derechef ce mesme Mercure aßis cõtre une roche, ayãt les ioues enflees de sõner une chevrette, mais il guygnoit du coing de l’œuil une Genice blãche estãt pres de luy soubz la cõduicte d’Argus, qu’il s’efforcoit decevoir par toutes manieres de finesse.De l’autre part gisoit au pied d’un hestre un pasteur endormy au meillieu de ses chievres, sa pannetiere soubz sa teste, en laquelle un chien mettoit le museau. & pour autant que la Lune le contemploit de bon œuil, i’estimay que c’estoit Endymion. Aupres de luy estoit Paris, qui avec sa faucille avoit cõmencé d’escrire Oenoné sus 1’escorce d’un Orme, mais il ne l’avoit encores sceu
L’ARCADIE
achever, pour la survenue des troys deesses, dont il luy falut faire le iugement. Et qui n’estoit moins subtil a penser, que delectable a regarder, fut l’appercevance du paintre discret, lequel ayant figuré Iuno et Minerve de tant extreme beaulté qu’il eust esté impoßible de plus, se deffiant de povoir paindre Venus si belle comme le besoing requeroit, la paignit le doz tourné, excusant par telle industrie l’imperfection de son art. Plusieurs autres belles choses (dont maintenãt ne me souvient) estient mises sus ce portail. Mais quand nous feusmes entrez au temple, et pervenuz a l’autel sus lequel reposoit la statue de la saincte Deesse, nous trouvasmes un prestre vestu d’une Aulbe blanche, et couronné de feuilles verdes, comme il estoit requis en tel iour et si solennel sacrifice : lequel en admirable silence nous attendoit pour faire les divines ceremonies. Et plus tost ne nous veit rêgez autour du sacrifice, que de ses propres mains il tua une brebiette blanche, de laquelle il offrit devotemêt les entrailles sus le feu sacré, avec de l’encens masle, de rameaux d’Olivier, de Pin, et de Laurier, ensemble de l’herbe Sabine. Puis agenouillé vers Orient, les bras estenduz, en rependant un vaisseau de laict tiede, ainsi commenca son Oraison :
O venerable et Saincte Deesse, la merveilleuse
puissance
DE SANNAZAR. 17
puissance de laquelle s’est plusieurs foys manifestée en noz adversitez paßees, ie te supply preste a ceste heure tes oreilles ententives aux devotes prieres de ce peuple circunstant, lequel en toute humilité requiert pardõ de ses offenses : ascavoir si par mesgarde il s’estoit quelques foys aßiz, ou avoit faict paistre ses bestes soubz aucun arbre sacré : ou si entrant dedans les forestz inviolables, son arrivée avoit troublé les passetêp s des Sainctes Dryades et dieux demy boucquins : ou si par indigêce d’herbes, il avoit a coupz de coignée despouillé les boccages sacrez de rameaux umbrageux pour subvenir a son bestail preßé de famine. Lequel semblablement si par brutalité avoit cõtaminé les herbes d’environ les paisibles sepulcres : ou de ses piedz fangeux troublé les sources des claires fontaines, corrompãt leur purité accoustumée : Toy propice Deesse appaise les deitez offensees, preservant tousiours les pasteurs et leurs troupeaux d’incõveniens & maladies. Ne permetz que noz yeux indignes puissêt aucunesfoys veoir emmy les forestz les Nymphes vindicatives, ou la claire Diane toute nue se baigner dedans les eaux froides : ou le sauvage Faunus lorsque sus le plus chault du iour il retourne de la chasse, las, travaillé, & sans aucune proye, dont par despit sen va courãt a travers les cãpagnes. Destourne
C
L’ARCADIE
de nous & de noz bestes tous blasphemes et imprecations de magicque. Garde noz tendres aigneletz de la poison des yeux pleins d’envie. Sauve la troupe vigilante des chiens, qui sont le refuge et seur appuy des brebiettes craintives, afin que leur nõbre ne puisse aucunemêt appetisser, et qu’il ne se treuve moindre les soirs au rentrer es estables, que les matins allant en pasture : Faiz que ne puißions iamais veoir aucuns de noz pasteurs lermoyant rapporter au logis la peau sanglante d’une beste a grãd peine recousse de la gueulle du loup. Chasse loing de nous la dangereuse famine, & nous procure abondance d’herbes, feuilles, & claires eauz tant pour nostre usage, que pour abbreuver et nettoyer noz bestes : lesquelles semblablement nous soient en toutes saisons fertiles de laict & d’engeance, mesme si bien revestues de layne, que nous en puißiõs tirer agreable profit.
Ceste oraison dicte par quatre foys, & autant par nous taisiblement murmurée, chascun pour se purger se lava les mains d’eau de fontaine vive. Puis ayant faict allumer force feux de paille, nous faultasmes par deßus les uns apres les autres, afin que la fumée emportast quant et f oy noz offenses du temps paßé. Cela faict nous retournasmes devant l’image de la saincte Deesse presen-
ter
DE SANNAZAR. 18
ter noz oblations & offrandes. Puis le sacrifice achevé saillismes du temple par une autre porte qui nous mena en une campagne couverte de prez merueilleusement delectables, lesquelz (a mon iugement) n’avoyent encores esté brouttez de moutons ou de chievres, ny foulez, d’autres piedz que de Nymphes. Et pense que les mouches a miel n’en avoient encores gousté de la saveur des fleurs : tant elles se monstroient saines & entieres. En ces prez nous apperceusmes une troupe de bergieres qui s’en alloient promenant le petit pas, en faisant des chapelletz, qu’elles affuloyent en mille modes sus leurs chevelures blondes, chascune s’efforceant de surmonter par artifice ses dons de nature. Entre lesquelles Galicio choysissant (de fortune) sa mieux aymée, sans se faire prier aucunement, apres avoir getté quelques souspirs du fons de sa poyctrine, sonnant Eugenio de sa musette, ainsi commencea doucement a chanter, chascun faisant silence.
GALICIO SEVL.
A u rivage d’un ruysseau
D’ argentine & courante eau,
C ij
L’ARCADIE
E n un boys de fleurs orné
V n pasteur bien atourné
D e mainte feuillue branche,
P ar expres d’olive blanche,
C hantoit au pied d’ungrand orme
A u poinct que l’aube se forme
L e tiers iour du moys qui naist
A vant Avril, qui tant plaist.
Vne infinité d’oyseaux
S us arbres & sus roseaux
R espondoyent a sa chanson
E n tresarmonieux son.
L ors tourné vers Orient
D eit au soleil en ryant :
Ie te prie ouvre ta porte
P lus matin, & nous apporte
V ermeille aube, & temps serain,
P asteur, de tous souverain :
E t te met en ton devoir
D e faire avant saison veoir
V n beau May delicieuz,
F leury, douz gracieux.
Monte plus hault d’un degré :
T a seur t’en scaura bon gré,
C ar elle prendra repoz
P lus grand, plus a propoz.
Et faiz
DE SANNAZAR. 19
E t faix que suyvent ses pas
L es estoilles par compas :
C ar außi bien que nous sommes,
B ergier fuz entre les hommes.
Vallées, roches, Cypres,
E t tous arbres d’icy pres
E scoutez ce que i’exprime
E n ceste humble & basse ryme
Aux troupeaux doux et traictables
P lus ne soyent loupz redoutables.
Le monde plein de meschance
T ourne a sa premiere chance.
Les coupeaux des montz divers,
S oyent de roses tous couvers :
E t par les espines pendent
R aisins qui lyesse rendent.
Des chesnes saille & degoutte
L e doux miel goutte a goutte.
Fontaines inviolees
C ourent de laict aux vallees.
Naissent fleurs de grand beaulté
B elles qui ont cruaulté,
T otalement la vomissent,
E t d’yre plus ne fremissent.
L es petitz amours grand erre
V iennent des cieux en la terre
C iij
L’ARCADIE
T ous nudz, sans feu, ny sans traict,
M ais tous pleins de doux attraictz,
E t s’entreiouent ensemble
C omme enfans quand bon leur semble.
Toute Nymphe s’estudie
D e chanter en melodie.
Faunes & sylvans en renges
V estuz de feuillars estranges,
S aillent, dansent, courent, cryent,
F ontaines & prez en ryent.
E t sus ces montz ne soyent veues,
M eshuy bruynes ou nues :
Car en pareille iournée
L’ humaine beaulté fut née,
E t la vertu pure & munde.
R egaigna place en ce monde,
Pour le moins y a esté
R econgneue chasteté,
Q ui long temps en fut bannye
P ar une estrange manye.
Dont tous les coupz, que ie voys
M e promener dans les boys, .
I’ engrave de ma main dextre
A marantha sus un Hestre,
S i qu’il n’y a celuy d’eux,
Q ui ne monstre un coup ou deux
le beau
DE SANNAZAR. 20
L e beau nom de ma maistresse,
Q ui peult finer ma destresse,
E t garder que ie ne pleure,
C omme ie faiz a toute heure.
Mais ce pendant qu’en ces montz,
T roupeaux d’appetit semons
Y ront errant ça & la,
E t que ces Pins que voy la,
A uront les feuilles poinctues,
O u que par voyes tortues
C ourront fontaines en Mer,
M uant leurs doux en amer,
C ombien qu’elle les recoyve
D oulcement, puis les decoyve :
P endant außi qu’amoureux...
S eront gays ou langoureuz
E t auront en apparence
D esespoir ou esperance :
D e ma Nymphe le beau nom
S era tousiours en renom.
S i seront ses mains, ses yeux,
E t cheveux d’or precieux,
Q ui me sont guerre bien dure,
E t qui trop longuement dure.
M ais la vie m’est pourtant
C here, en mon mal supportant.
C iiij
L’ARCADIE
Chanson de plaisance née
P rie aux dieux toute l’année
Q ue cest heureux iour icy
P uisse estre a iamais ainsi.
La chanson de Galicio contenta merveilleusemêt tous ceux de la compagnie, mais ce fut en diverses manieres : car les uns priserent sa voix resonante, les autres sa bõne grace, disant qu’elle estoit assez attractive pour induire a aimer toute pucelle, pour rebelle qu’elle fust a l’amour. Plusieurs estimerent sa ryme iolye, & encores inusitée entre pastoureaux rustiques. Et aucuns s’esbahyrent plus que d’autre chose, de son prudent advis & disscretion, quand se trouvant forcé de nommer le moys qui est perilleux aux pasteurs & aux bestes, il l’appella precedent d’Avril : comme s’il eust volu eviter le mauvis Augure en une si gaye iournée. Mais moy qui ne desiroye moins congnoistre ceste Amarãtha, que i’avoye esté curieux d’escouter 1a chãson amoureuse, tenoye songneusement les yeux fichez sus les visages de ces ieunes bergieres, & les oreilles ententives aux paroles du pasteur amoureux, estimant que ie le pourroye bien a l’ayse congnoistre par les gestes & contenances de celle qui se sentiroit nõmer de son amy. Et a la verite ie ne fuz dé-
ceu de
DE SANNAZAR. 21
ceu de mon esperance car en les contêp lant toutes l’une apres l’autre, i’en admiray une merveilleusemêt belle & de bõne grace, qui portoit sus ses blõdz cheveux un beau cœuvrechief d’un crespe delyé, soubz lequel deux yeux estincellans resplêdissoyêt außi fort que claires estoilles par nuyt quãd le ciel est pur & serain. Le visaige de ceste bergiere estoit de forme perfaicte, un petit plus longuet que rond, entremeslé d’une blancheur nõ fade ou malseante, mais moderée, & declinante sus le brun, accõpagnée d’une gracieuse rougeur, qui rêplißoit d’extreme convoytise les affections des regardans. Ses levres estoyent plus fraiches & vermeilles que roses espanyes de la matinee : et chascunefoisqu’elle parloit, ou soubzryoit se descouvroit une portion de ses dentz tant blanches & polyes, qu’elles sembloyent Perles orientales. De la descendãt a la gorge delicate, & plus finemêt blanche qu’alebastre, i’apperceu en son sein deux tetins rons cõme deux pommettes, qui repoulsoyent sa robe en dehors : & entre deux se manifestoit une sente assez largette, merveilleusement delectable, pour autant qu’elle terminoit aux parties plus secrettes, qui fut cause de me faire penser beaucoup de choses. Ceste pastourelle de riche taille, & de venerable maintien, se promenoir du long de la prarie, & cueilloit de
L’ARCADIE
sa main blanche les fleurs qui plus satisfaisoyent a ses yeux : & desia en avoit plein son giron. Mais außi tost que par le ieune pasteur elle entendit nommer Amarantha, son devantier luy eschappa, des mains, son esprit s’esmeut de sorte qu’elle perdeit presque toute contenance : dont sans le sentir, toutes ses fleurs luy tumberent, & en fut la terre semée d’une vingtaine de couleurs differentes. Puis quand elle reveint a soy, se blasmant en son courage, devint außi rouge comme est quelque fois la face de la Lune enchantée, ou comme l’aube du iour se monstre avant que le soleil se leve. Et pour couvrir ceste rougeur procedant de honte virginale, non pour autre besoing qui a ce la cõtraignist, elle baissa la veue en terre, & se print a recueillir sesdictes fleurs l’une apres l’autre, voulant (a mon iugement) donner a entendre qu’elle ne pensoit fors a tryer les blanches d’avec les rouges, & les iaunes d’avec les violettes. Au, moyen de quoy, ie qui songneusement y prenoye garde, pensay congnoistre que c’estoit la bergiere de qui soubz nom sainct & couvert nous avions entendu chanter. Or incontinent qu’elle eut faict un chapelet de ses fleurs recueillies, elle se mesla parmi ses compaignes : lesquelles ayant außi despouillé la prarie de sa dignite, & icelle appliquée
a leurs
DE SANNAZAR. 22
a leurs usages, s’en alloyent marchant en gravité comme Naiades ou Napees, d’autant que par la diversité de leurs cœffeures, elles avoyêt oultre mesure augmêté leurs grãdes beautez naturelles. Les unes portoyent des couronnes de troefne, entrelassees de fleurs iaunes & rouges : les autres des liz blancz & bleuz attachez a quelques brãchettes d’Orengier. L’une blãchissoit entieremêt de Gensemis, & l’autre sembloit estellee de roses : tellement que chascune par soy et toutes en general representoiêt mieux espritz ãgelicques, que creatures mortelles : ce q faisoit dire a plusieurs : O que bienheureux seroit le possesseur de telles beaultez. Puis voyant les belles le soleil ia fort haulsé, & qu’il se preparoit une bien grande chaleur, elles en se iouãt gracieusemêt ensemble dresserent leurs pas devers une umbrageuse vallée, ou elles trouverent des fontaines claires comme Crystal : & la se prindrent a rafraichir leurs beaux visages non fardez ny reluysans par industrie, rebrassant pour ce faire leurs manches estroictes par dessus leurs coudes, & par ce moyen nous donnant liberté de veoir leurs bras tous nudz, l’enbonpoinct desquelz estoit grand accroyssement de beaulté a leurs mains tendres & delicates. A raison de quoy nous devenuz plus desireux de les veoir de pres, incontinent
L’ARCADIE
en feismes les approches, & nous allasme seoir soubz un arbre dont l’umbrage estoit assez ample & spacieux. Puis cõbien qu’il se trouvast en la troupe plusieurs pasteurs singulierement bons ouvriers de sonner harpes & musettes, si pleut il a la plus grand partie ouyr chanter Logisto & Elpino, a l’envy l’un de l’autre. C’estoient deux ieunes hommes natifz d’Arcadie, autant promptz & appareillez, chascun en son endroit a commêcer, cõme a respondre : Logisto bergier, & Elpino, chevrier. Mais Logisto ne voulant chanter sans gaigner ou perdre quelque chose, soudainemêt consigna une breby, & deux agneauz disant a sa partie : Tu pourras de cecy faire sacrifice aux Nymphes si la victoire t’est adiugée : mais si les dieux de leur grace me l’ottroyent, tu me bailleras pour la palme cõquise ton cerf domestique. Quant est de mon cerf domestique (respondit Elpino) depuis le iour que ie l’ostay a sa mere qui encores l’allaictoit, ie l’ay tousiours reservé pour ma Tyrrhena, & pour l’amour d’elle curieusement nourry en cõtinuelles delices, le pignant souvêtesfois sus les bordz des claires fontaines, & attachãt a ses cornes force beauz boucquetz, de roses & de fleurs. Qui plus est, ie l’ay si bien mgnoté, qu’il s’est accoustume de menger a nostre table. Et quãd il est peu a sõ ayse, il s’en
va tout
DE SANNAZAR. 23
va tout le reste du iour errant par les forestz, puis revient a la maison quãd bon luy semble : mais c’est aucunesfois bien tard : & me trouvãt a la porte, ou ie l’attens de grande affection, il ne se peult souler de me faire mille caresses, ains sautelle entour moy, & faict infiniz autres esbatemens. Mais la chose qui me plaist de luy sus toutes, c’est qu’il congnoist & ayme sa maistresse, car il endure patiemment qu’elle luy mette le chevestre au col, & l’applanye a son plaisir. Davantage de sa franche volunte luy tend le col pour estre attelé soubz le ioug, & par fois presente son doz, afin qu’elle luy mette le bast, puis mõte dessus a sõ ayse. Lors il la porte par les chãpz sans luy faire ny peur ny mal. Or ce collier de coquilles marines, ou pend celle dent de sanglier qui a forme de croyßant, que tu luy veoys battre sus la poyctrine, sadicte maistresse luy attacha, et faict porter pour l’amour de moy : parquoy ie ne mettray pas ce gaige : rnais ie t’en fourniray d’un que tu iugeras nõ seulement suffisant, ains plus recevable que le tiê. Ce fera un grãd bouc de poil bigarré, barbu a merveilles, armé de quatre cornes : & coustumier de vaincre les autres a heurter : voyre qui par faulte de pasteur cõduyroit bien aux champz un troupeau, quelque grãd qu’il fust : Et si ce n’est assez ie mettray d’avantage un vaisseau
L’ARCADIE
d’Erable tout neuf, a belles anses du boys mesme : lequel (certes) a esté faict de la main d’un excellent ouvrier : car en son millieu est taillé le rouge Priapus embrassant une Nymphe bien serré, & la veult baiser maugré qu’elle en ayt, dont elle enstambée de cholere, tourne le visaige en derriere, & faict tous ses effortz de s’en desvelopper, luy esgratignant le nez de sa main gauche, & de la droicte arrachant sa rude barbe. A l’entour d’eux sont troys enfans nudz, pleins d’admirable vivacité : l’un desquelz, employe toute sa force pour oster a Priapus la faucille de la main, ouvrant puerilemêt ses gros doiz, l’un apres l’autre. Son compagnon grinsant les dent, le mord tant qu’il peult en la iambe velue, & faict signe au troysieme qu’il leur vienne ayder. Mais pour autãt qu’il s’amuse a faire une petite cage de ionc & de paille pour enfermer (peult estre) des grillons, il ne faict compte d’aller au secours, & ne se bouge aucunement de sa besongne. De tout cela ce dieu lascif faisant bien peu d’estime, restrainct de plus en plus la belle Nymphe contre soy, totalement deliberé d’executer son entreprinse. Encores est ce mien vaisseau par le dehors environné d’un chapeau de pimpinelle verde, entrelaßé d’un rouleau contenant ces paroles :
De
DE SANNAZAR. 24
De racine telle naist
Qui de mon mal se repaist.
Et te iure par la divinité des fontaines sacrées qu’onques mes leures ne le toucherêt, ains l’ay tousiours nettement conservé en ma pannetiere depuis le iour que pour une chievre & deux chasieres de laict caillé, ie l’achaptay d’un marinier estrãge qui arriva d’avanture en notre forest. Adonc Selvagio delegué iuge en ceste partye, ne voulut permettre que gaiges fussent mys, disant qu assez seroit si le vainqueur en avoit la louenge, & le vaincu la vergongne. Puis feit signe a Ophelia qu’il sonnast sa cornemuse, commandant a Logisto commencer, & a Elpino. replicquer. A l’occasion de quoy a peine fut le son entendu, que Logisto le suyveit en telles paroles :
LOGISTO.
Qui veult ouyr mes souspirs (ô Bergieres)
E scriptz en vers de toute angoysse pleins,
E t quant de pas ou de courses legieres
E n vain ie faiz nuyt & iour en ces plains,
L ise en ces rocz, & arbres que voy la :
T out en est plein desormais, ca, & la.
Elpino.
P asteurs amys, en ce val cy n’habite
L’ARCADIE
B este qui n’ayt ouy mon desconsort,
E t n’est caverne en luy grande ou petite
Q ui n’en resonne & murmure bien fort :
C ar il ne croist herbe icy a l’entour
S us quoy cent fois ie ne passe en un iour.
Logisto.
R ecors ne suis de l’heure bonnement
Q u’Amour me point en ce val de servage :
C ar ie n’allay iamais aucunement
F ranc & libere au long de ce rivage,
A ins ay vescu en telle paßion,
Q ue les rochiers en ont affliction.
Elpino.
I e voys querant par rivieres & mers,
M ontaignes, boys, & campagnes außi
Q uelque allegeance a mes souspirs amers :
M ais ie perdz temps, car en ce val icy,
N on point ailleurs, cesseront mes escriz
Q ui maint pays passent en pleurs & criz.
Logisto.
O animaux qui par le monde errez,
D eclairez moy (ie vous prie pour dieu)
O uystes vous oncques motz plus serrez
D e forte angoysse en aucun autre lieu ?
V eistes vous onc pasteur si longuement
S e lamenter de son cruel tourment ?
Elpino.
DE SANNAZAR. 25
Elpino.
B ien mille nuyctz en pleurant ay paßé,
D õt i’ay ces chãps reduictz presque en maretz.
E nfin m’aßeix en ce val tout lassé.
L ors une voix me veint de ces forestz
D isant, Elpin, le bon iour vient auprime
Q ui te fera chanter plus douce ryme.
Logisto.
Ô homme heureuz qui d’autre stile doye
R econsoler tes ameres douleurs :
E t moy chetif, de iour en iour m’en voys
T ous elemens faschant de mes malheurs,
S i que ie croy qu’herbes, fontaines, roches,
E t tous oyseaux en plaignent es vaux proches
Elpino.
S’ ainsi estoit (Logisto.) quel pays
O uyt iamais tant & de si doux sons ?
D anser seroys boys & rocz esbahiz,
C omme Orpheus faisoit de ses chansons,
E t par les champs orroit on Tourterelles
S e resiouyr, & Ramiers entour elles.
Logisto.
I e te requiers (Elgin) que chascun iour
P assant par cy, ma tombe tu decores
D es fleurs qu’auras cueillyes en seiour,
E t que des vers tu me donnes encores,
D
L’ARCADIE
D isant, Esprit qui as vescu de deuil,
R epose toy dessoubz ce dur cercueil.
Elpino.
L es fleuves ont et les roches ouy
Q u’un heureux iour de venir s’appareille,
P our ton las cueur faire tout esiouy,
A bolissant ta douleur non pareille,
A u moins si l’herbe en mon val desseurée
N e m’a deceu quand ie l’ay coniurée.
Logisto.
E n sec pays le poysson hantera,
R oches seront tendres, & la mer dure
M ieux que Tityre Ergasto chantera,
E t nuyt au iour fera honte & laidure
A vant que rocz & sapins de ce val
O yent ma voix chanter que de mon mal.
Elpino.
S i iamais homme a vescu de destresse,
C e suis ie (las) O champs vous l’avez veu.
M ais esperant sortir par bonne adresse
D e ce val cloz, & de roches pourveu,
P ensant au bien qu’aura lors ma personne,
D e mon flageol a plaisance ie sone.
Logisto.
Q uand par les champs le iour plus ne luyra,
E t les rochiers du fons de la vallée
Doutance
DE SANNAZAR. 26
D outance auront que le vent leur nuyra,
L ors ne sera ma muse desolée.
Ia par le declinemêt du soleil tonte la partie occidêtale se bigarroit de mille diversitez de nuées, les unes violettes, les autres indes, aucunes vermeilles, autres entre iaune et noir, et de telles si luysantes par la reverberatiõ des rayõs, qu’elles sêbloyêt fin or bruny. Quoy voyant les gentilles bergieres, d’un cõmun cõsentement se leverêt d’enuirõ la fõtaine, et les deux amoureux meirent fin a leurs chansons : lesquelles ainsi cõme en lõg silence avoyêt esté de tous escoutées, ainsi furent elles en grãde admiration, estimées de chascun egalement, & mesmes de Selvagio : lequel ne sachant discerner qui avoit esté plus prochain de la victoire, les iugea tous deux dignes de souveraine louenge. Au iugemêt du quel, tous sans cõtredict acquießasmes, ne les pouvant estimer plus que nous avions faict. Puis estant chascund’advis, qu’il estoit desormaïs têps de retour ner a nos villages, tout le petit pa nous meismes en chemin devisans du passetemps de ceste iournee. Et cõbien que par l’aspreté du pays sauvage, toute la voye fust plus montueuse que pleine, si nous donna ce soir autant de recreations qu’il s’en peult prendre en semblables endroictz par une ioyeuse
D ij
L’ARCADIE
& gaillarde cõpagnie. Premieremêt chascûchoyseit un pallet a sa fantasie : puis nous tirasmes a un certain but : dõt le plus pres approchãt, estoit quelque espace de chemin porté sus les espaules du plus loingtain : et toute la troupe luy alloit applaudißãt, & faisant merveilleuse feste, cõme en tel cas estoit requis. Puis laissans ce ieu, preimes les arcz & les fondes, atout quoy nous allions de pas en pas tyrãt fleches, & deschargeant pierres pour nostre plaisir : combien qu’avec tout art & industrie chascun s’efforceast de passer le coup de son cõpagnõ. Mais quãd nous fusmes descêduz en la plaine, ayãs laisssé derriere nous les mõtagnes pierreuses, d’un cõmun accord & pareille volûte recõmenceasmes a prendre nouveaux esbatemens, tantost a faulter, tantost a darder noz houlettes, & puis a courir a qui mieux mieuz par les cãpagnes estendues : ou celuy qui par agilité, arrivoit le premier a la merque designée, estoit par honneur couronné de rameaux de palle Olivier, au son de la cornemuse. Davãtage (cõme il advient souvent emmy les boys) sourdãs regnars de quelque endroit, & chevreulz saillans de l’autre, nous preniõs plaisir de les poursuyvre avec noz chiês, les uns par cy, les autres par la, tant que nous arrivasmes a noz maisõs : ou feusmes bien receuz des compagnons qui nous atten-
doyent
DE SANNAZAR. 27
doyent a soupper.Lequel depesché, & bõne partie de la nuyt paßée en plusieurs autres recreatiõs domestiques, quasi lassez de plaisir, octroyasmes le repoz a noz corps bien exercitez. Mais incontinent que la belle Aurore dechassa les estoilles du ciel, & que le coq matineux salua de son chãt le iour qui poignoit, denonceant l’heure que les beufz accouplez, doyvent retourner au labeur ordinaire, l’un des pasteurs levé plus matin que les autres, resveilla toute la brigade au son du cornet enroué. Lors chascun laissant le lict paresseuz s’appareilla quãt & l’aube a recevoir nouveaux passetemps. Parquoy tirées noz bestes hors des estables, apres elles nous meismes en voye. Et comme elles alloyent par les coyes forestz, resveillant du son de leurs campanes les oyseaux encores endormyz nous allions imaginant en quel lieu lon se pourroit retirer au gré de chascun pour y estre tout le long du iour en faisant paistre le bestail. Et comme nous estions, en ce doute, chascun proposant un lieu a sa fantasie, Opico le plus ancien de la cõpagnie, merveilleusemêt estimé entre les pasteurs, se print a dire : si vous voulez, amys, qu’a ce matin ie soye vostre conducteur, ie vous meneray en un lieu assez pres d’icy, ou ie suis certain que ne prendrez peu de plaisir : de ma part ie ne me puis garder d’en avoir souve-
D iij
L’ARCADIE
nãce a toutes heures, pour autãt que ie y passay heureusement presque toute ma ieunesse entre chãsons & armonies, tellement que les rochiers me congnoissent, & sont bien appris de respõdre aux accentz de ma voix. La (cõme ie pense) nous trouverõs encores plusieurs arbres, cõtre lesquelz, au têps que i’avoye le sang plus chault que maintenãt, i’escrivy atout ma faucille le nom de celle que i’aimoye plusque tous mes troupeaux : et croy que les lettres seront creues avec les arbres. Parquoy ie prie aux dieux qu’il leur plaise les cõserver a l’exaltation et louêge eternelle de celle pour q elles furêt faictes. Tous en general trouvasmes si bon le cõseil d’Opico, que a une noix luy respõdeismes que nous estiõs appareillez, de le suyvre ou bon luy sembleroit. Et n’eusmes pas faict gueres plus de deux mille pas de voye, que nous arrivasmes a la source d’un fleuve nomme Erymanthus, lequel par une crevasse de roche vive se gette en la plaine, faisant un bruyt merveilleux & espoventable par ses bouillons si violêtz, qu’ils engêdrent force escume blanche : et courant par icelle plaine, il fasche & presque assourdit de sõ murmure les forestz circûvoisines, ce qui de primeface feroit peur inestimable a qui yroit sãs cõpagnie se promener la au long : & nõ certes sans bõne cause : car si suyvant la cõmune opinion des pro-
chains
DE SANNAZAR. 28
chains habitãs, lon tiêt quasi pour certain, que c’est le repaire des Nymphes du pays, lequelles font ce bruyt ainsi estrange pour mettre frayeur es courages de ceux q en voudroict approcher. Or a raison q pres d’une telle têpeste nous n’eußiõs sceu prêdre le plaisir de chãter ny deviser, peu a peu cõmêceasmes a mõter la montaigne assez facile, laquelle estoit chargée (peult estre) de mille que Pins, que Cyprez, si grãs & spacieuz q chascû p soy eust quasi esté suffisant d’ûbrager toute une forest. Et quãd nous feusmes an coupeau, voyãs que le soleil estoit un peu monté, nous nous aßeismes pesle mesle sus l’herbe. mais noz brebiz & noz chevres qui aymoient mieux paistre que reposer, grimperent aux lieux difficiles et cõme inaccessibles d’icelle mõtaigne, & se prindrêt a broutter, l’une un buyßõ, l’autre un sourgeõ d’arbrisseau ne faisant gueres q sortir de terre. Quelq’une se hausoit pour prêdre une brãche de saule, et quelque autre s’en alloit rõgeãt les bourgeõs des chesneteauz et des erables : mesmes plusieurs beuvãs des les fõtaines, se resiouyssoient dy veoir leurs figures : et pense q qui les eult veues de loing, eust peu dire qu’elles estoyêt pendãtes, & prestes a tumber. Mais entretant que nous contemplions ententivement ces choses qui faisoyent oublier a dire les chansons, & tous autres passetêps :
D iiq
L’ARCADIE
soudainement nous sembla ouyr de loing un son cõme d’un haultboys, & de Naccaires, entremeslé de plusieurs exclamations de pasteurs merveilleusement penetrãtes : parquoy sans autre demeure tirasmes vers celle partie de la montaigne ou ce tumulte s’entêdoit : & tant cheminasmes atravers la forest, que finablemet trouvasmes environ dix vachiers qui dansoyent en rõd a l’entour du venerable sepulchre du defunct Androgeo, imitans les satyres, qui souvêtesfois par les forestz envirõ la mynuyt attendent les Nymphes aymées au sortir des fleuves prochains. Quoy voyãt, nous meslasmes parmy eux pour celebrer le mortuaire office. Entre ces vachiers celuy qui estoit de la plus grãde apparêce, se meit au meilleu du bal pres la haute pyramide cõtre un autel nouvellemêt faict d’herbes odoriferentes, et la (selõ la coustume antique) se print a rependre deux vaisseaux de laict fraiz, deux de sãg sacré, deux autres de bon vin viel rendant une fumée merveilleusemêt agreable, & grãde abûdance de fleurettes diverses en couleurs, accordant en douce & piteuse armonye au sõ du haultboys & des Naccaires, chãtãt diffusemêt les louêges du pasteur la ensevely, disant, Resiouy toy Androgeo, resiouy toy noble pasteur : et si apres la fin de ceste vie l’ouyr est cõcedé aux ames sãs corps, escoute a cest
heure
DE SANNAZAR. 29
heure noz paroles : et prês en bõne part ces louêge de tes bouviers, nonobstãt qu’elles ne soyêt cõparables a celles q tu peulx avoir au lieu ou maintenãt tu resides en eternelle felicité. Certes ie croy q ton ame gracieuse va voletãt a ceste heure alêtour de ces forestz, qu’elle veoit et entêd de poinct en poinct ce que par nous auiourd’huy se faict en memoire d’elle sus ceste neuve sepulture. Or s’il est ainsi, comment se peux il faire qu’elle ne responde a tant appeller ? Dea, tu soulois avec le doux son de ta musette resiouyr toute ceste forest, la remplssant d’armonie inestimable. Es tu doncques maintenant contrainct de gesir en eternel silence, par estre cloz en un petit lieu, entre des pierres froydes & dures ? Helas, par tes doulces paroles tu soulois si bien accorder les controverses des pasteurs. O comment tu les as a ta departie laissez douteuz, & mal contens oultre mesure ? O noble pere & patron de toute ceste troupe pastorale, ou troverons nous ton pareil ? de qui fuyurons nous les cõmãdemens ? Soubz quelle discipline vivrons nous desormais en asseurance ? Certainement ie ne puis penser qui fera d’icy en avant nostre fidele directeur es choses douteuses qui peuvent advenir. O pasteur sage discret, quand te reverront noz forestz ? Quand feront en ces montaignes aymées la iustice, la droicture, &
L’ARCADIE
la reverence des dieux ? Lesquelles florissoyent si noblement soubz tes aelles, que iamais (par avêture) le venerable Terminus ne borna plus egalemêt les champs en debat, que tu as faict en ton vivant. Helas qui chantera desormais les Nymphes en noz boys ? Qui nous dõnera en noz adversitez salutaire conseil, consolation en noz tristesses, comme tu soulois en chantant tes rymes iolyes sus les rivages des fleuves courans ? Helas a peine peuvent noz troupeaux pasturer emmy les prez sans entendre le son de ta musette : & durant ta vie souloyent si doulcement ruminer les herbes soubz les umbrages des chesneteaux. Helas a tõ departemêt nox dieux s’en allerent quant et toy, & delaisserent ceste contrée : car des depuis, autant de foys que nous avõs en noz terres semé le pur fromêt, a chascun coup nous avõs en sõ lieu receuilly la malheureuse yuraye, ou des steriles avoynes entre les sillõs desolez. Mesmes en lieu qu’elles souloyent produyre violettes, & autres fleurs odoriferentes : maintenãt elles nous apportent des ronces, chardons, & espines poignantes. Pourtant pasteurs gettez feuilles et fleurs en terre : puis de rameaux umbrageux faictes courtines aux fraiches fõtaines : car nostre Androgeo requiert qu’ainsi se face en memoire de luy. O biê heureux Androgeo, adieu eternelemêt : adieu.
Voyci le
DE SANNAZAR. 30
Voyci le pasteur Apollo tout gaillard, qui vient a ton sepulcre le decorer de ses couronnes de Laurier : & les Faunes semblablemêt avec leurs cornes embouquetées, chargez de rustiques presens, qui t’apportent chascun ce qu’il peult, ascavoir des champs les espiz, des vignes les raysins en moyßines, et de tous arbres les fruictz meurs & parez. A l’envie desquelz les Nymphes circunvoysines, que tu as par cy devãt tant aymées, servies et honorées, viennent maintenant avec beaux paniers d’osiere blanche, pleins de fleurs & põmes odoriferêtes, te recõpenser des services que tu leur as faictz. Mais qui est de plus grãde importãce, voire de telle singularite que lon ne scauroit dõner aux cêdres ensevelies don ny present plus exquis ny tãt durable, les Muses te dõnent des vers, des vers te donnent les Muses : & nous avec noz flagoletz te les chantons, & chanterons a perpetuite, pour le moins tant que troupeaux pourront paistre en ces boys, & que ces Pins, Erables, & Planes qui t’environnent, & encourtineront tant que le monde sera mõde, murmureront ton venerable nom, et que les Toreaux mugissans, avec toutes les troupes chãpestres ferõt reverêce a tõ umbre, te cryãt a haute voix parmy les forestz resonnantes : tellement que des cest heure en avant tu seras mis au catalogue de noz dieux,
L’ARCADIE
& te ferons sacrifices außi bien cõme à Bacchus, & a la saincte Ceres, en yver aupres du feu, & en esté a la fraiche umbre. Et avant sueront les Ifz mortiferes miel doux & delicieuz, & les fleurs soefues & delicates le feront amer & de mauvaise saveur, plustost außi se moyssoneront les bledz en yver, & en esté se cueilleront les olives pervenues a deue maturité, que par ces forestz perisse ta renommee.
Ces paroles finyes ce vachier se print soudainemet a sonner une Cornemuse, qui luy pendoit entre les espaules : a la melodie de laquelle Ergasto ayant quasi les lermes aux yeux, ouvrit sa bouche pour chanter ainsi :
Ergasto sus la sepulture.
Ô belle ame aux dieux alliée,
Q ui de ta prison deslyée,
T oute pure volas aux cieuz
O u t’esbas avec ta planete,
D isant mainte gaye sornette
D e nox pensers ambicieux :
Entre les plus luysans espritz,
C omme un soleil tu as le pris,
E t de tes dygnes piedz tu marches
D essus les estoilles errantes
E ntre myrtes & eaux courantes
Preschant
DE SANNAZAR. 31
P reschant les pasteurs de ces marches.
Tu veoys autres montz, autres plaines,
A utres boys, rivieres saines
A u ciel, & plus fraiches fleurettes.
A utres Faunes, autres Sylvans
P ar lieux ioliz Nymphes fuyuans
E n plus heureuses amourettes.
La entre odeurs sans nul encombre
N ostre Androgeo chante a l’umbre
E ntre Melibee & Daphnis,
R avissant le ciel doucement,
E t accordant tout element
P ar ses motz en douceur finiz.
Comme honneur Vigne a l’Orme faict,
A ux troupeaux Toreau bien refaict,
E t aux champs les bledz undoyans :
A insi (pere) tu fuz la perle
D e tous pasteurs : & moy qui parle,
I e le tesmoigne a tous oyans.
O mort qui peulx tous cueurs estaindre,
S i ta stambe scait bien attaindre
L es plus haultz qui t’eschappera ?
Q ui verra iamais en ce monde
P asteur de si gaye faconde,
E t qui loupz, si bien happera ?
Qui chantera si plaisans vers
L’ARCADIE
T ant les estez, que les yvers ?
E t qui semera des branchettes
S us les fontaines argentines,
L eur faisant ioyeuses courtines
A leurs delectables couchettes ?
Les Deesses plaignirent fort
T a violente & dure mort,
C e scayvent eauz roches, & arbres :
T ous les nuages en gemirent,
E t les herbes couleur en mirent
P asle comme est celle des Marbres.
Le soleil ne montra ses raiz,
E n boccages, champs, ou maraiz
D e long temps apres : & les bestes
Q ui sauvages sont de nature,
A ux prex ne vindrent en pasture
L es iours ouvrables, ny les festes.
Nox troupeaux außi ne gousterent
Q uelque liqueur, & ne broutterent
U n brin d’herbe : tant leur greva
C e cas douloureux : & les boys
N ommoyent ton nom a pleine voiz
D ont maint cueur presque se creva.
Or verras tu dorenavant,
F ace pluye, serain, ou vent,
S us ta tombe veux & offrandes
De chapeaux
DE SANNAZAR. 32
D e chapeaux de fleurs qu’y mettront
T es bouviers, lesquelz, en gettront
D es exclamations bien grandes.
Par ainsi en toutes saisons,
Q uand pasteurs tiendront leurs raisons,
T u voleras de bouche en bouche,
C omme ung coulomb, & ne verras
Q ue le renom que tu auras,
A yt d’oubliance aucune touche.
Non tant que serpens en buyßons
S eront, & en eau les poyssons,
E t ne vivras par mon seul stile,
M ais par celuy de maintz pasteurs,
D e vers mesurez amateurs,
D ont te sera l’ouvrage utile.
Chesnes feuilluz druz & serrez,
S’ aucun esprit d’amour vous poingt,
F aites umbre aux os enterrez,
E n ce lieu, mais n’y faillez point.
Ce pendant qu’Ergasto chantoit la piteuse chanson, Fronimo tresingenieux être les autres l’escrivit en une verde escorce de hestre : et apres l’avoir enrichie d’un chapeau de triumphe, la pendit a un arbre estêdant ses rameaux par dessus la blanche sepulture. Puis voyans que l’heure de disner estoit
L’ARCADIE
quasi paßée, nous retirasmes aupres d’une claire fontaine sourdante au pied d’un sapin : & la estans aßiz par ordre, preimes nostre refection de la chair des animaux qui avoyent esté sacrifiez sus le monument, faisant des entremectz de laict desguysé en plusieurs sortes, avec des chastaignes, & autres fruictz que la saison apportoit. Et pour estancher la soif, nous eusmes des vins vieux d’une framboyse & odeur excellente, lesquelx remettent en ioye les cueurs marriz ou faschez. Puis quãd nous eusmes appaisé la fain a force de viandes diverses, les uns se meyrent a chanter, les autres a compter des fables : aucuns a iouer : & plusieurs surpris de sõmeil, a dormir. Finablemêt moy (a qui, pour estre tant eslogné de mõpays, & autres iustes accidês, toute resiouyssance estoit occasion de douleur infinye) ie m’estoye getté au pied d’un arbre, douloureux, & mal cõtent oultre mesure : & lors i’apperceu a moins d’un gect de pierre, un pasteur venant devers nous a grãs pas, bien ieune de visage, vestu d’un roquet de la couleur des Grues, portant a son costé gauche une belle pãnetiere d’un simple cuyr de veau avorté. il avoit sus sa perruque pêdant sus ses espaules plus finement blonde que le iaune de la rose, un bonnet velu, faict (comme ie congneu depuis) de la peau d’un loup, & tenoit en sa main
droicte
DE SANNAZAR. 33
droicte un aiguillon merveilleusement beau, dont la poincte estoit garnye de cuyvre neuf : mais ie ne sceu oncques deviner de quel boys : car s’il eust esté de Cormier, ie l’eusse biê peu cõnoistre aux neux, & s’il eust esté de Fraisne, ou de Buys, la couleur, me l’eust incontinent descouvert. Ce pasteur venoit en une gravité si grãde, que veritablement il sembloit le beau Troyen Paris, quand (au cõmencement de Bergerie) il demouroit dans les hautes forestz, avec sa Nymphe, courõnant les moutõs victorieux. Et lors qu’il fut approché de moy gisant pres d’une butte ou aucuns tiroyent, il demanda aux bouviers s’ilz avoyent point veue une sienne vache de poil blanc, merquée d’une tache noyre au front, laquelle en ses fuytes passées avoit acoustumé de se mesler entre leurs Toreaux. Adonc pour response luy fut amyablement dict qu’il ne se vouloist fascher de seiourner avec la cõpagnye iusques a ce que le chault du mydy seroit monté, pource qu’en celle heure les troupeaux avoyent apris de se retirer a l’umbre pour ruminer les herbes ceuillies du matin : & que si sa vache ne revenoit quãt & eulx, ilz l’envoyeroient chercher de tous costez par un valet nõmé Ursachio, a cause qu’il estoit robuste & velu comme un ours, lequel la rameneroit ou nous estions. Alors Carino (ainsi estoit appellé celuy qui avoit a-
L
L’ARCADIE
diré sa vache blanche) s’asseit sus un tronc de Hestre vis a vis de nous : apres plusieurs propoz s’adresse a nostre Opico, le priant bien affectueusement qu’il voulseist chanter quelque chanson. Le quel demy soubzryant luy respondit en ceste maniere : Mon filz, mon amy, les ans, & l’aage devorant, emportent avec soy toutes choses terriennes, voire qui plus est, les espritz, encores qu’ilz soyent celestes. Bien me souvient qu’en ma ieunesse i’ay, maintesfoys chanté. sans me lasser, depuis que le soleil se levoit, iusques a ce qu’il se couchast : mais maintenant quasi toutes mes chansons me sont sortyes de la memoire : & qui pis est, ma voix s’en va tousiours en decadence, pour autant que les loupz, m’apperceurent les premiers. Et quant cela n’y feroit rien, ma teste grise, & mon sang refroidy, ne permettent que ie m’employe es choses qui appartiennent a la ieunesse. Aussi long temps y a que ma Musette est pendue devant le sauvage Faunus. Toutesfois il se trouvera en ceste troupe plusieurs pasteurs qui scauront bien respõdre a tous autres qui les vouldront provocquer a chanter. Ceulx la (mon filz) pourrõt satisfaire a ce que me demãdez, mesmes encores que ie ne face mention des autres qui sont (sans point de doute) singuliers, & de grand scavoir. Voyla nostre Serrano, lequel si Tityre ou
Melibee
DE SANNAZAR. 34
Melibee l’entendoient ilz ne se pourroient tenir de luy donner souveraine louenge. Cestuy la chantera (s’il luy plaist pour l’amour de vous, & de moy, & nous donnera du plaisir. Adonc Serrano pour rendre graces a Opico comme il meritoit, respondit : Combien (pere) que ie soye le moindre, & le moins eloquent de ceste compagnie, & que a bon droict tel ie me puisse nõmer : si est ce que pour ne faire office d’hõme ingrat envers celuy lequel m’a cõtre raison & devoir reputé digne d’un si grand hõneur, ie m’efforceray de luy obeyr entãt qu’il me sera poßible. Et pource que la vache adirée de Carino, me faict maintenant souvenir d’une chose qui ne me plaist gueres, i’entens chãter de ce s