L’Art romantique - Appendice

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XVIII. Les Misérables par Victor Hugo L’Art romantique


I. Les contes normands et historiettes baguenaudières par Jean de Falaise[modifier]

Les amateurs curieux de la vraie littérature liront ces deux modestes petits volumes avec le plus vif intérêt. L’auteur est un de ces hommes, trop rares aujourd’hui, qui se sont de bonne heure familiarisés avec toutes les ruses du style. — Les locutions particulières dont le premier de ces volumes abonde, ces phrases bizarres, souvent patoisées de façons de dire hardies et pittoresques, sont une grâce nouvelle et un peu hasardée, mais dont l’auteur a usé avec une merveilleuse habileté.

Ce qui fait le mérite particulier des Contes normands, c’est une naïveté d’impressions toute fraîche, un amour sincère de la nature et un épicuréisme d’honnête homme. Pendant que tous les auteurs s’attachent aujourd’hui à se faire un tempérament et une âme d’emprunt, Jean de Falaise a donné la sienne, la sienne vraie, la sienne pour de bon, et il a fait tout doucement un ouvrage original.

Doué d’une excentricité aussi bénigne et aussi amusante, l’auteur a tort de dépenser tant de peine à pasticher des lettres de Mme de Scudéry. En revanche, M. de Balzac contient peu de tableaux de mœurs aussi vivants que : Un Souvenir de jeunesse d’un Juré du Calvados, et Hoffmann pourrait, sans honte, revendiquer le Diable aux îles. — Et tout ceci n’est pas trop dire. Oyez et jugez.

II. Prométhée délivré par L. de Senneville[modifier]

Ceci est de la poésie philosophique. — Qu’est-ce que la poésie philosophique ? — Qu’est-ce que M. Edgar Quinet ? — Un philosophe ? — Euh ! euh ! — Un poète ? — Oh ! oh !

Cependant, M. Edgar Quinet est un homme d’un vrai mérite. — Eh ! mais, M. de Senneville aussi ! — Expliquez-vous.

— Je suis prêt. Quand un peintre se dit : — Je vais faire une peinture crânement poétique ! Ah ! la poésie !… - il fait une peinture froide, où l’intention de l’œuvre brille aux dépens de l’œuvre : — le Rêve du Bonheur, ou Faust et Marguerite. — Et cependant, MM. Papety et Ary Scheffer ne sont pas des gens dénués de valeur ; — mais !… c’est que la poésie d’un tableau doit être faite par le spectateur.

— Comme la philosophie d’un poème par le lecteur. — Vous y êtes, c’est cela même.

— La poésie n’est donc pas une chose philosophique ? — Pauvre lecteur, comme vous prenez le mors aux dents, quand on vous met sur une pente !

La poésie est essentiellement philosophique ; mais comme elle est avant tout fatale, elle doit être involontairement philosophique.

— Ainsi, la poésie philosophique est un genre faux ? — Oui. — Alors, pourquoi parler de M. de Senneville ? — Parce que c’est un homme de quelque mérite. — Nous parlerons de son livre, comme d’une tragédie où il y aurait quelques bons mots.

Du reste, il a bien choisi, — c’est-à-dire la donnée la plus ample et la plus infinie, la circonférence la plus capace, le sujet le plus large parmi tous les sujets protestants, — Prométhée délivré ! — l’humanité révoltée contre les fantômes ! l’inventeur proscrit ! la raison et la liberté criant : justice ! — Le poète croit qu’elles obtiendront justice, — comme vous allez voir :

La scène se passe sur le Caucase, aux dernières heures de la nuit. Prométhée enchaîné chante, sous le vautour, son éternelle plainte, et convoque l’humanité souffrante au rayonnement de la prochaine liberté. — Le chœur - l’humanité - raconte à Prométhée son histoire douloureuse : — d’abord l’adoration barbare des premiers âges, les oracles de Delphes, les fausses consolations des Sages, l’opium et le laudanum d’Epicure, les vastes orgies de la décadence, et finalement la rédemption par le sang de l’agneau.

Mais le Symbole tutélaire

Dans le ciel, qu’à peine il éclaire,

Jette en mourant ses derniers feux.

Prométhée continue à protester et à promettre la nouvelle vie ; Harmonia, des muses la plus belle, veut le consoler, et faire paraître devant lui l’esprit du ciel, l’esprit de la vie, l’esprit de la terre et l’esprit des météores, qui parlent à Prométhée, dans un style assez vague, des mystères et des secrets de la nature. Prométhée déclare qu’il est le roi de la terre et du ciel.

Les dieux sont morts, car la foudre est à moi.

Ce qui veut dire que Franklin a détrôné Jupiter. Io, c’est-à-dire Madeleine ou Marie, c’est-à-dire l’amour, vient à son tour philosopher avec Prométhée ; celui-ci lui explique pourquoi son amour et sa prière n’étaient qu’épicuréisme pur, œuvres stériles et avares :

Pendant que tes genoux s’usaient dans la prière,

Tu n’as pas vu les maux des enfants de la terre !

Le monde allait mourir pendant que tu priais.

Tout à coup le vautour est percé d’une flèche mystérieuse. Hercule apparaît, et la raison humaine est délivrée par la force, — appel à l’insurrection et aux passions mauvaises ! — Harmonia ordonne aux anciens révélateurs : Manou, Zoroastre, Homère et Jésus-Christ, de venir rendre hommage au nouveau dieu de l’Univers ; chacun expose sa doctrine, et Hercule et Prométhée se chargent tour à tour de leur démontrer que les dieux, quels qu’ils soient, raisonnent moins bien que l’homme, ou l’humanité en langue socialiste ; si bien que Jésus-Christ lui-même, rentrant dans la nuit incréée, il ne reste plus à la nouvelle humanité que de chanter les louanges du nouveau régime, basé uniquement sur la science et la force.

Total : L’Athéisme.

C’est fort bien, et nous ne demanderions pas mieux que d’y souscrire, si cela était gai, aimable, séduisant et nourrissant.

Mais nullement ; M. de Senneville a esquivé le culte de la Nature, cette grande religion de Diderot et d’Holbach, cet unique ornement de l’athéisme.

C’est pourquoi nous concluons ainsi : A quoi bon la poésie philosophique, puisqu’elle ne vaut, ni un article de l’Encyclopédie, ni une chanson de Désaugiers ?

Un mot encore : — le poète philosophique a besoin de Jupiter, au commencement de son poème, Jupiter représentant une certaine somme d’idées ; à la fin, Jupiter est aboli. — Le poète ne croyait donc pas à Jupiter !

Or, la grande poésie est essentiellement bête, elle croit, et c’est ce qui fait sa gloire et sa force.

Ne confondez jamais les fantômes de la raison avec les fantômes de l’imagination ; ceux-là sont des équations, et ceux-ci des êtres et de souvenirs.

Le premier Faust est magnifique, et le second mauvais. — La forme de M. de Senneville est encore vague et flottante ; il ignore les rimes puissamment colorées, ces lanternes qui éclairent la route de l’idée ; il ignore aussi les effets qu’on peut tirer d’un certain nombre de mots, diversement combinés. — M. de Senneville est néanmoins un homme de talent, que la conviction de la raison et l’orgueil moderne ont soulevé assez haut en de certains endroits de son discours, mais qui a subi fatalement les inconvénients du genre adopté. — Quelques nobles et grands vers prouvent que, si M. de Senneville avait voulu développer le côté panthéistique et naturaliste de la question, il eût obtenu de beaux effets, où son talent aurait brillé d’un éclat plus facile.

III. Le Siècle. Epître à Chateaubriand par Bathild Bouniol[modifier]

Monsieur Bouniol adresse à M. de Chateaubriand un hommage de jeune homme ; il met sous la protection de cet illustre nom une satire véhémente et, sinon puérile, du moins inutile, du régime actuel.

Oui, Monsieur, les temps sont mauvais et corrompus ; mais la bonne philosophie en profite sournoisement pour courir sus à l’occasion, et ne perd pas son temps aux anathèmes.

Du reste, il serait de mauvais ton d’être plus sévère que M. Bouniol n’est modeste ; il a pris pour épigraphe : Je tâche ! et il fait déjà fort bien les vers.

IV. Edgar Poe : Révélation magnétique. (Introduction)[modifier]

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps d’Edgar Poe. Le fait est qu’il le mérite. Avec un volume de nouvelles, cette réputation a traversé les mers. Il a étonné, surtout étonné, plutôt qu’ému et enthousiasmé. Il en est généralement de même de tous les romanciers qui ne marchent qu’appuyés sur une méthode créée par eux-mêmes, et qui est la conséquence même de leur tempérament. Je ne crois pas qu’il soit possible de trouver un romancier fort qui n’ait pas opéré la création de sa méthode, ou plutôt dont la sensibilité primitive ne soit pas réfléchie et transformée en un art certain. Aussi les romanciers forts sont-ils plus ou moins philosophes : Diderot, Laclos, Hoffmann, Gœthe, Jean Paul, Maturin, Honoré de Balzac, Edgar Poe. Remarquez que j’en prends de toutes les couleurs et des plus contrastées. Cela est vrai de tous, même de Diderot, le plus hasardeux et le plus aventureux, qui s’appliqua, pour ainsi dire, à noter et à régler l’inspiration ; qui accepta d’abord, et puis, de parti pris, utilisa sa nature enthousiaste, sanguine et tapageuse. Voyez Sterne, le phénomène est bien autrement évident, et aussi bien autrement méritant. Cet homme a fait sa méthode. Tous ces gens, avec une volonté et une bonne foi infatigable, décalquent la nature, la pure nature. — Laquelle ? — La leur. Aussi sont-ils généralement bien plus étonnants et originaux que les simples imaginatifs qui sont tout à fait indoués d’esprit philosophique, et qui entassent et alignent les événements sans les classer et sans en expliquer le sens mystérieux. J’ai dit qu’ils étaient étonnants. Je dis plus : c’est qu’ils visent généralement à l’étonnant. Dans les œuvres de plusieurs d’entre eux, on voit la préoccupation d’un perpétuel surnaturalisme. Cela tient, comme je l’ai dit, à cet esprit primitif de chercherie, qu’on me pardonne le barbarisme, à cet esprit inquisitorial, esprit de juge d’instruction, qui a peut-être des racines dans les plus lointaines impressions de l’enfance. D’autres, naturalistes enragés, examinent l’âme à la loupe, comme les médecins le corps, et tuent leurs yeux à trouver le ressort. D’autres, d’un genre mixte, cherchent à fondre ces deux systèmes dans une mystérieuse unité. Unité de l’animal, unité de fluide, unité de la matière première, toutes ces théories récentes sont quelquefois tombées par un accident singulier dans la tête de poètes, en même temps que dans les têtes savantes. Ainsi, pour en finir, il vient toujours un moment où les romanciers de l’espèce de ceux dont je parlais deviennent pour ainsi dire jaloux des philosophes, et ils donnent alors, eux aussi, leur système de constitution naturelle, quelquefois même avec une certaine immodestie qui a son charme et sa naïveté. On connaît Séraphitus, Louis Lambert, et une foule de passages d’autres livres, où Balzac, ce grand esprit dévoré du légitime orgueil encyclopédique, a essayé de fondre en un système unitaire et définitif différentes idées tirées de Swedenborg, Mesmer, Marat, Gœthe et Geoffroy Saint-Hilaire. L’idée de l’unité a aussi poursuivi Edgar Poe, et il n’a point dépensé moins d’efforts que Balzac dans ce rêve caressé. Il est certain que ces esprits spécialement littéraires font, quand ils s’y mettent de singulières chevauchées à travers la philosophie. Ils font des trouées soudaines, et ont de brusques échappées par des chemins qui sont bien à eux.

Pour me résumer, je dirai donc que les trois caractères des romanciers curieux sont : I° une méthode privée ; 2° l’étonnant ; 3° la manie philosophique, trois caractères qui constituent d’ailleurs leur supériorité. Le morceau d’Edgar Poe qu’on va lire est d’un raisonnement excessivement ténu parfois, d’autres fois obscur et de temps en temps singulièrement audacieux. Il faut en prendre son parti, et digérer la chose telle qu’elle est. Il faut surtout bien s’attacher à suivre le texte littéral. Certaines choses seraient devenues bien autrement obscures, si j’avais voulu paraphraser mon auteur, au lieu de me tenir servilement attaché à la lettre. J’ai préféré faire du français pénible et parfois baroque, et donner dans toute sa vérité la technie philosophique d’Edgar Poe.

Il va sans dire que La Liberté de penser ne se déclare nullement complice des idées du romancier américain, et qu’elle a cru simplement plaire à ses lecteurs en leur offrant cette haute curiosité scientifique.

V. De quelques préjugés contemporains[modifier]

Qu’est-ce qu’un préjugé ?

Une mode de penser.

De M. de Béranger - poète et patriote.

De la Patrie aux dix-neuvième siècle.

De M. de Lamartine - auteur religieux.

De la Religion au dix-neuvième siècle.

De la Religion aimable - M. Lacordaire.

De M. Victor Hugo - Romantique et Penseur.

De Dieu au dix-neuvième siècle.

De quelques idées fausses de la Renaissance Romantique.

Des filles publiques et de la Philanthropie.

(Des réhabilitations en général.)

De Jean-Jacques - auteur sentimental et infâme.

Des fausses Aurores.

Epilogue au Consolations.

VI. Le hibou philosophe[modifier]

Que le titre soit placé haut, que le papier ait l’air bien rempli.

— Que tous les caractères employés, genres, sous-genres, espèces, soient de la même famille. Unité typographique. Que les annonces soient serrées, bien alignées et d’un caractère uniforme.

— Que le format soit moins carré que celui de la Semaine théâtrale.

— Je ne suis pas très partisan de l’habitude d’imprimer certains articles avec un caractère plus fin que les autres.

— Je n’ai pas d’idée sur la convenance de diviser la page en trois colonnes au lieu de la diviser en deux.

— Articles à faire : Appréciation générale des ouvrages de Th. Gautier, de Sainte-Beuve. — Appréciation de la direction et des tendances de la Revue des Deux Mondes. — Balzac, auteur dramatique. — La Vie des coulisses. — L’Esprit d’atelier. — Gustave Planche, éreintage radical, nullité et cruauté de l’impuissance, style d’imbécile et de magistrat. — Jules Janin : éreintage absolu ; ni savoir, ni style, ni bons sentiments. — Alexandre Dumas : à confier à Monselet ; nature de farceur : relever tous les démentis donnés par lui à l’histoire et à la nature ; style de boniment. — Eugène Sue : talent bête et contrefait. — Paul Féval : idiot.

— Ouvrages desquels on peut faire une appréciation : Le dernier volume des Causeries du Lundi. Poésies d’Houssaye et de Brizeux. Lettres et Mélanges de Joseph de Maistre. Le Mariage de Victorine. La Religieuse de Toulouse : A Tuer. La traduction d’Emerson.

Liste des libraires avec lesquels il faut nous mettre en relation : Furne, Houssiaux, Blanchard (Hetzel), Lecou, Michel Lévy, Giraud et Dagneau, Amyot, Charpentier, Baudry, Didier, Sandré, Hachette, Garnier, Gaume, Cadot, Souverain, Pottier, etc.Faire des comptes rendus des faits artistiques. Examiner si l’absence de cautionnement et la tyrannie actuelle nous permet de discuter, à propos de l’art et de la librairie, les actes de l’administration.- Examiner si l’absence de cautionnement ne nous interdit pas de rendre compte des ouvrages d’histoire et religion. Eviter toutes tendances, allusions visiblement socialistiques, et visiblement courtisanesques.- Nous surveiller et nous conseiller les uns les autres avec une entière franchise.Dresser à nous cinq la liste des personnes importantes, hommes de lettres, directeurs de revues et de journaux, amis pouvant faire de la propagande, cabinets de lecture, cercles, restaurants et cafés, libraires auxquels il faudra envoyer le Hibou philosophe.

— Dresser chacun la liste de chacun de nos amis que nous pouvons sommer de s’abonner.

Faire les articles sur quelques auteurs anciens, ceux qui, ayant devancé leur siècle, peuvent donner des leçons pour la régénération de la littérature actuelle. Exemple : Mercier, Bernardin de Saint-Pierre, etc.

— Faire un article sur Florian (Monselet) ;

sur Sedaine (Monselet ou Champfleury) ;

sur Ourliac (Champfleury) ;

— Faire à nous cinq un grand article : la Vente aux enchères des vieux mots de l’École classique, de l’École classique galante, de l’École romantique naissante, de l’École satanique, de l’École lame de Tolède, de l’École olympienne (V. Hugo), de l’École plastique (Th. Gautier), de l’École païenne (Banville), de l’École poitrinaire, de l’École du bon sens, de l’École mélancolico-farceuse (Alfred de Musset).

— Quant aux nouvelles que nous donnerons, qu’elles appartiennent à la littérature dite fantastique, ou qu’elles soient des études de mœurs, des scènes de la vie réelle, autant que possible en style dégagé, vrai et plein de sincérité.

Rédiger une circulaire pour les journaux de Province.

Voir ce qu’il y a à faire pour la propagande à l’Etranger.

Examiner la question de savoir s’il est convenable que Le Hibou philosophe rende compte des livres ou des ouvrages que nous publierons ailleurs.

Combien faut-il dépenser en affiches ?

Faire un état très exact des frais fixes et proportionnels.

S’il vient de l’argent, en faire deux parts, une pour augmenter la publicité, l’autre pour augmenter les salaires de la Rédaction.

Faut-il rédiger un acte de société entre nous ?

Je vous engage à écrire aussi vos idées.

VII. Puisque réalisme il y a[modifier]

Champfleury a voulu faire une farce au genre humain.

— Avouez, enfant pervers, que vous jouissez de la confusion générale, et même de la fatigue que me cause cet article.

Histoire de la création du mot.

Première visite à Courbet. (Dans ce temps, Champfleury accordait aux arts une importance démesurée. Il a changé.)

Ce qu’était alors Courbet.

Analyse du Courbet et de ses œuvres.

Champfleury l’a intoxiqué. — Il rêvait un mot, un drapeau, une blague, un mot d’ordre, ou de passe, pour enfoncer le mot de ralliement : Romantisme. Il croyait qu’il faut toujours un de ces mots à l’influence magique, et dont le sens peut bien n’être pas déterminé.

Imposant ce qu’il croit son procédé (car il est myope quant à sa propre nature) à tous les esprits, il a lâché son pétard, son remue-ménage.

Quant à Courbet, il est devenu le Machiavel maladroit de ce Borgia, dans le sens historique de Michelet.

Courbet a théorisé sur une farce innocente avec une rigueur de conviction compromettante.

Assiettes à coq.

Gravures au clou.

Sujets familiers, villageois de Courbet et de Bonvin.

Le traducteur de Hebel.

Pierre Dupont.

Dessous [ ? ] confusion dans l’esprit public.

Le canard lancé, il a fallu y croire.

Lui, le musicien de sentiment, tourner dans les carrefours la manivelle de son orgue.

Promener une exhibition peu solide qu’il fallait toujours étayer par de mauvais étançons philosophiques.

Là, est le châtiment.

Champfleury porte en lui son réalisme.

Prométhée a son vautour

(non pas pour avoir dérobé le feu du ciel, mais pour avoir supposé le feu où il n’est pas, et l’avoir voulu faire croire).

Dans l’affaire Courbet, Préault qui un jour peut-être… Colère et soubresauts alors beaux à voir.

Madame Sand, Castille (Champfleury en a eu peur).

Mais la bauderie est si grande.

Dès lors, Réalisme, villageois, grossier, et même rustre, malhonnête.

Champfleury, le poète (les deux cabarets d’Auteuil, la lettre à Colombine, le bouquet du pauvre) a un fond de farceur. Puisse-t-il le garder longtemps, puisqu’il en tire des jouissances, et peut-être cela fait-il partie de son talent. — Regard à la Dickens, la table de nuit de l’amour. Si les choses se tiennent devant lui dans une allure quelque peu fantastique, c’est à cause de la contraction de son œil un peu mystique. — Comme il étudie minutieusement, il croit saisir une réalité extérieure. Dès lors, réalisme, — il veut imposer ce qu’il croit son procédé.Cependant, if at all, si Réalisme a un sens, — discussion sérieuse.Tout bon poète fut toujours réaliste.Equation entre l’impression et l’expression.Sincérité. Prendre Banville pour exemple.Les mauvais poètes sont ceux qui…Poncifs.Ponsard.D’ailleurs, en somme, Champfleury était excusable ; exaspéré par la sottise, le poncif et le bon sens, il cherchait un signe de ralliement pour les amateurs de la vérité.

Mais tout cela a mal tourné. D’ailleurs tout créateur de parti se trouve par nécessité naturelle en mauvaise compagnie.

Les erreurs, les méprises les plus drôles ont eu lieu. Moi-même, on m’a dit qu’on m’avait fait l’honneur… bien que je me sois toujours appliqué à le démériter.

Je serais d’ailleurs, j’en avertis le parti, — un triste cadeau. Je manque totalement de conviction, d’obéissance et de bêtise.

Pour nous, blague. — Champfleury, hiérophante. Mais la foule.

La Poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complétement vrai que dans un autre monde.

Ce monde-ci, dictionnaire hiéroglyphique.

De tout cela, il ne restera rien qu’une grande fatigue pour le sorcier, le Vaucanson tourmenté par son automate, l’infortuné Champfleury, victime de son cant, de sa pose diplomatique, et un bon nombre de dupes, dont les erreurs rapides et multipliées n’intéressent pas plus l’histoire littéraire que la foule n’intéresse la postérité.

(Analyse de la Nature, du talent de Courbet, et de la morale.)

Courbet sauvant le monde.

VIII. Histoire de Neuilly par l’Abbé Bellanger[modifier]

Depuis ces dernières années, il s’est manifesté un excellent mouvement historique qu’on pourrait appeler mouvement provincial. C’est avec de petits livres d’histoire sincèrement et soigneusement rédigés, comme l’Histoire de Neuilly et de ses châteaux par l’abbé Bellanger, que se font les livres généraux. Si toutes les localités de France suivaient cet exemple, l’histoire générale ne serait plus qu’une question de mise en ordre, ou du moins, entre les mains d’un grand esprit, la besogne serait considérablement abrégée. — M. l’abbé Bellanger, dont la commune de Neuilly déplore actuellement la perte, prend l’histoire de cette localité depuis l’époque romaine jusqu’aux terribles journées de Février où le Château fut le théâtre et la proie des plus ignobles passions, l’orgie et la destruction. Neuilly fut, comme le dit le modeste historien, choisi par la providence ou la fatalité, quatre fois en soixante ans, comme théâtre de grands faits nationaux et décisifs. — Toute la série des personnes illustres qui ont fondé, embelli, habité, illustré Neuilly et ses châteaux passe sous les yeux du lecteur. Dans cette esquisse rapide, tous les personnages, même ceux trop séduisants pour la plume sévère d’un prêtre, défilent dans leur vraie attitude. Depuis sainte Isabelle, fondatrice du monastère de Longchamps, depuis la charmante reine Margot, d’érudite et romanesque mémoire, depuis Pascal et sa foudroyante conversion, jusqu’à l’Encyclopédie, dont l’idée germa au château même de Neuilly, jusqu’à Parmentier, l’ensemenceur de la plaine des Sablons, jusqu’à la princesse Pauline, au général Wellington, jusqu’au drame de la route de la Révolte, tous les faits qui ont illustré cette héroïque commune sont passés en revue avec une rapidité, une netteté, une honnêteté littéraire de plus remarquables. — Cet excellent petit livre se vend à la Librairie nouvelle, boulevard des Italiens, et chez Dentu, au Palais-Royal.

IX. Les Liaisons dangereuses[modifier]

I. Biographie

Biographie Michaud. — Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos, né à Amiens en 1741.

A 19 ans, sous-lieutenant dans le corps royal du génie.

Capitaine en 1778, il construit un fort à l’île d’Aix.

Appréciation ridicule des Liaisons dangereuses par la Biographie Michaud, signée Beaulieu, édition 1819.

En 1789, secrétaire du duc d’Orléans. Voyage en Angleterre avec Philippe d’Orléans.

En 91, pétition provoquant la réunion du Champ de Mars.

Rentrée au service en 92, comme maréchal de camp.

Nommé gouverneur des Indes françaises, où il ne va pas.

A la chute de Philippe, enfermé à Picpus.

(Plans de réforme, expériences sur les projectiles.)

Arrêté de nouveau, relâché le 9 Thermidor.

Nommé secrétaire général de l’administration des hypothèques.

Il revient à ses expériences militaires et rentre au service, général de brigade d’artillerie. Campagnes du Rhin et d’Italie, mort à Tarente, 5 octobre 1803.

Homme vertueux, "bon fils, bon père, excellent époux".

Poésies fugitives.

Lettre à l’Académie française en 1786 à l’occasion du prix proposé pour l’éloge de Vauban (1.440 millions).

France Littéraire De Quérard. — La première édition des Liaisons dangereuses est de 1782.

Causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor, par Vilate, ex-juré au tribunal révolutionnaire. Paris, 1795.

Continuation aux Causes secrètes, 1795.

Louandre et Bourquelot. — Il faut, disent-ils, ajouter à ses ouvrages Le Vicomte de Barjac.

Erreur, selon Quérard, qui rend cet ouvrage au marquis de Luchet.

Hatin. — 31 octobre an II de la Liberté, Laclos est autorisé à publier la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins.

Journal des Amis de la Constitution.

En 1791, Laclos quitte le journal, qui reste aux Feuillants.

II. Notes

Ce livre, s’il brûle, ne peut brûler qu’à la manière de la glace.

Livre d’histoire.

Avertissement de l’éditeur et préface de l’auteur (sentiments feints et dissimulés).

— Lettres de mon père (badinages).

La Révolution a été faite par des voluptueux.

Nerciat (utilité de ses livres).

Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée. (de Maistre.)

Les livres libertins commentent donc et expliquent la Révolution.

— Ne disons pas : Autres mœurs que les nôtres, disons : Mœurs plus en honneur qu’aujourd’hui.

Est-ce que la morale s’est relevée ? non, c’est que l’énergie du mal a baissé. — Et la niaiserie a pris la place de l’esprit.

La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales que cette manière moderne d’adorer et de mêler le saint au profane ?

On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu’on avouait être une bagatelle, et on ne se damnait pas plus qu’aujourd’hui.

Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas.

Georges Sand.

Ordure et jérémiades.

En réalité, le satanisme a gagné, Satan s’est fait ingénu. Le mal se connaissant était moins affreux et plus près de la guérison que le mal s’ignorant. G. Sand inférieure à de Sade.

Ma sympathie pour le livre

Ma mauvaise réputation

Ma visite à Billaut

Tous les livres sont immoraux

Livre de moraliste aussi haut que les plus élevés, aussi profond que les plus profonds.

— A propos d’une phrase de Valmont (à retrouver) :

Le temps des Byron venait.

Car Byron était préparé, comme Michel-Ange.

Le grand homme n’est jamais aérolithe.

Chateaubriand devait bientôt crier à un monde qui n’avait pas le droit de s’étonner :

"Je fus toujours vertueux sans plaisir ; j’eusse été criminel sans remords."

Caractère sinistre et satanique.

Le satanisme badin.

Comment on faisait l’amour sous l’ancien régime.

Plus gaîment, il est vrai.

Ce n’était pas l’extase, comme aujourd’hui, c’était le délire.

C’était toujours le mensonge, mais on n’adorait pas son semblable. On le trompait, mais on se trompait moins soi-même.

Les mensonges étaient d’ailleurs assez bien soutenus quelquefois pour induire la comédie en tragédie.

— Ici comme dans la vie, la palme de la perversité reste à [la] femme.

(Saufeia.) Fœmina simplex dans sa petite maison.

Manœuvres de l’Amour.

Belleroche. Machines à plaisir.

Car Valmont est surtout un vaniteux. Il est d’ailleurs généreux, toutes les fois qu’il ne s’agit pas des femmes et de sa gloire.

— Le dénouement.

La petite vérole (grand châtiment).

La Ruine.

Caractère général sinistre.

La détestable humanité se fait un enfer préparatoire.

— L’amour de la guerre et la guerre de l’amour. La gloire. L’amour de la gloire. Valmont et la Merteuil en parlent sans cesse, la Merteuil moins.

L’amour du combat. La tactique, les règles, les méthodes. La gloire de la victoire.

La stratégie pour gagner un prix très frivole.

Beaucoup de sensualité. Très peu d’amour, excepté chez Mme de Tourvel.

— Puissance de l’analyse racinienne.

Gradation.

Transition.

Progression.

Talent rare aujourd’hui, excepté chez Stendhal, Sainte-Beuve et Balzac.

Livre essentiellement français.

Livre de sociabilité, terrible, mais sous le badin et le convenable.

Livre de sociabilité.

[Note manuscrite, non de la main de Baudelaire, mais en tête de laquelle Baudelaire a écrit : Liaisons dangereuses.] :

Cette défaveur surprendra peu les hommes qui pensent que la Révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la noblesse.

M. de Saint-Pierre observe quelque part, dans ses Etudes sur la Nature, que si l’on compare la figure des nobles français à celles de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l’évidence que ces races ont dégénéré.

Considérations sur la France, page 197 de l’édition sous la rubrique de Londres, 1797, in-80.

III. Intrigue et caractères

Intrigue. — Comment vint la brouille entre Valmont et la Merteuil.

Pourquoi elle devait venir.

La Merteuil a tué la Tourvel.

Elle n’a plus rien à vouloir de Valmont.

Valmont est dupe. Il dit à sa mort qu’il regrette la Tourvel, et de l’avoir sacrifiée. Il ne l’a sacrifiée qu’à son Dieu, à sa vanité, à sa gloire, et la Merteuil le lui dit même crûment, après avoir obtenu ce sacrifice.

C’est la brouille de ces deux scélérats qui amène les dénouements.

Les critiques faites sur le dénouement relatif à la Merteuil.

Caractères. — A propos de Mme de Rosemonde, retrouver le portrait des vieilles femmes, bonnes et tendres, fait par la Merteuil.

Cécile, type parfait de la détestable jeune fille, niaise et sensuelle.

Son portrait, par la Merteuil, qui excelle aux portraits.

(Elle ferait bien même celui de la Tourvel, si elle n’en était pas horriblement jalouse, comme d’une supériorité.) Lettre XXXVIII.

La jeune fille. La niaise, stupide et sensuelle. Tout près de l’ordure originelle.

La Merteuil. Tartuffe femelle, tartuffe de mœurs, tartuffe du XVIIIe siècle.

Toujours supérieure à Valmont et elle le prouve.

Son portrait par elle-même. Lettre LXXXI. Elle a d’ailleurs du bon sens et de l’esprit.

Valmont, ou la recherche du pouvoir par le Dandysme et la feinte de la dévotion. Don Juan.

La Présidente. (Seule appartenant à la bourgeoisie. Observation importante.) Type simple, grandiose, attendrissant. Admirable création. Une femme naturelle. Une Ève touchante. — La Merteuil, une Eve satanique.

D’Anceny, fatigant d’abord par la niaiserie, devient intéressant. Homme d’honneur, poète et beau diseur.

Madame de Rosemonde. — Vieux pastel, charmant portrait à barbes et à tabatière. Ce que la Merteuil dit des vieilles femmes.

Citations pour servir aux caractères

Que me proposez-vous ? de séduire une jeune fille qui n’a rien vu, ne connaît rien… Vingt autres y peuvent réussir comme moi. Il n’en est pas ainsi de l’entreprise qui m’occupe ; son succès m’assure autant de gloire que de plaisir. L’Amour, qui prépare ma couronne, hésite lui-même entre le myrte et le laurier…

Lettre IV. — Valmont à Mme de Merteuil.

J’ai bien besoin d’avoir cette femme pour me sauver du ridicule d’en être amoureux… J’ai, dans ce moment, un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles, qui me ramène naturellement à vos pieds.

Lettre IV. — Valmont à Mme de Merteuil.

Conquérir est notre dessein ; il faut le suivre.

Lettre IV. — Valmont à Mme de Merteuil.

(Note : car c’est aussi le dessein de Mme de Merteuil. Rivalité de gloire.)

Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion forte.

Lettre IV. — Valmont à la Merteuil.

Rapprocher ce passage d’une note de Sainte-Beuve sur le goût de la passion dans l’École Romantique.

Depuis sa plus grande jeunesse, jamais il n’a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet, et jamais il n’eut [un projet qui ne fût malhonnête ou criminel].

Aussi, si Valmont était entraîné par des passions fougueuses [si, comme mille autres, il était séduit par les erreurs de son âge, en blâmant sa conduite, je plaindrais sa personne, et j’attendrais, en silence, le temps où un retour heureux lui rendrait l’estime des gens honnêtes].

Mais Valmont n’est pas cela… etc.

Lettre IX. — Mme de Volanges à la Présidente de Tourvel.

Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté, où le plaisir s’épure par son excès, ces biens de l’amour ne sont pas connus d’elle… Votre présidente croira avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et, dans le tête-à-tête conjugal le plus tendre, on est toujours deux.

Lettre V. — La Merteuil à Valmont.

(Source de la sensualité mystique et des sottises amoureuses du XIXe siècle.)

J’aurai cette femme. Je l’enlèverai au mari, qui la profane [G. Sand]. J’oserai la ravir au Dieu même qu’elle adore [Valmont satan, rival de Dieu]. Quel délice d’être tour à tour l’objet et le vainqueur de ses remords ! Loin de moi l’idée de détruire les préjugés qui l’assiégent. Ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu’elle croie à la vertu, mais qu’elle me la sacrifie… Qu’alors, si j’y consens, elle me dise : "Je t’adore ! "

Lettre VI. — Valmont à la Merteuil.

Après ces préparatifs, pendant que Victoire s’occupe des autres détails, je lis un chapitre du Sopha, une lettre d’Héloïse, et deux contes de La Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais prendre.

Lettre X. — La Merteuil à Valmont.

Je suis indigné, je l’avoue, quand je songe que cet homme sans raisonner, sans se donner la moindre peine, en suivant tout bêtement l’instinct de son cœur, trouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh ! je la troublerai !

Lettre XV. — Valmont à la Merteuil.

J’avouerai ma faiblesse. Mes yeux se sont mouillés de larmes… J’ai été étonné du plaisir qu’on éprouve en faisant le bien…

Lettre XXI.- Valmont à la Merteuil.

Don Juan devenant Tartuffe et charitable par intérêt.

Cet aveu prouve à la fois l’hypocrisie de Valmont, sa haine de la vertu, et, en même temps, un reste de sensibilité par quoi il est inférieur à la Merteuil, chez qui tout ce qui est humain est calciné.

J’oubliais de vous dire que, pour mettre tout à profit, j’ai demandé à ces beaux yeux de prier Dieu pour le succès de mes projets.

Lettre XXI. — Valmont à la Merteuil.

(Impudence et raffinement d’impiété.)

Elle est vraiment délicieuse… Cela n’a ni caractère, ni principes. Jugez combien [sa société sera douce et facile]… En vérité, je suis [presque jalouse de celui à qui ce plaisir est réservé].

Lettre XXXVIII. — La Merteuil à Valmont.

(Excellent portrait de la Cécile.)

Il est si sot encore qu’il n’en a pas seulement obtenu un baiser. Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers ! Mon Dieu ! que ces gens d’esprit son bêtes !

Lettre XXXVIII. — La Merteuil à Valmont.

(Commencement du portrait de D’Anceny, qui attirera lui-même la Merteuil.)

Je regrette de n’avoir pas le talent des filous… Mais nos parents ne songent à rien.

Suite de la Lettre XL. — Valmont à la Merteuil.

Elle veut que je sois son ami.

(La malheureuse victime en est déjà là)…

Et puis-je me venger moins d’une femme hautaine qui semble rougir d’avouer qu’elle adore ?

Lettre LXX. — Valmont à la Merteuil.

A propos de la Vicomtesse :

Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends ; et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse.

Lettre LXXI. — Valmont à la Merteuil.

(Portrait de la Merteuil par elle-même.)

Que vos craintes me causent de pitié ! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous !… Etre orgueilleux et faible, il te sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources !

(La femme qui veut toujours faire l’homme, signe de grande dépravation.)

Imprudentes qui, dans leur amant actuel, ne savent pas voir leur ennemi futur… Je dis : mes principes… Je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

Ressentais-je quelque chagrin… J’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue.

Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et [je ne me trouvais encore qu’aux premier éléments de la science que je voulais acquérir].

La tête seule fermentait. Je ne désirais pas de jouir, je voulais savoir.

Lettre LXXXI. — La Merteuil à Valmont.

(George Sand et autres.)

Encore une touche au portrait de la petite Volanges par la Merteuil :

Tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l’intrigue [nous n’en ferions qu’une femme facile]… Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.

Lettre CVI. — La Merteuil à Valmont.

Cette enfant est réellement séduisante ! Ce contraste de la candeur naïve avec le langage de l’effronterie ne laisse pas de faire de l’effet ; et, je ne sais pourquoi, il n’y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.

Lettre CX. — Valmont à la Merteuil.

Valmont se glorifie et chante son futur triomphe.

Je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs… Je ferai plus, je la quitterai… Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le siècle un second exemple !…

Lettre CXV. — Valmont à la Merteuil.

(Citation importante.)

La note et l’annonce de la fin.

Champfleury.

Lui écrire.

X. Lettre au Figaro[modifier]

19 Juin 1858

Monsieur,

Le Figaro du 6 Juin contient un article (Les Hommes de demain) où je lis : "Le sieur Baudelaire aurait dit en entendant le nom de l’auteur des Contemplations : — Hugo ! qui ça, Hugo ? Est-ce qu’on connaît ça… Hugo ? "

M. Victor Hugo est si haut placé qu’il n’a aucun besoin de l’admiration d’un tel ou d’un tel ; mais un propos qui, dans la bouche du premier venu, serait une preuve de stupidité devient une monstruosité impossible dans la mienne.

Plus loin, l’auteur de l’article complète son insinuation : "Le sieur Baudelaire passe maintenant sa vie à dire du mal du romantisme et à vilipender les Jeunes-France. On devine le mobile de cette mauvaise action ; c’est l’orgueil du Jovard d’autrefois qui pousse le Baudelaire d’aujourd’hui à renier ses maîtres ; mais il suffisait de mettre son drapeau dans sa poche, quelle nécessité de cracher dessus ? "

Dans un français plus simple, cela veut dire : "M. Charles Baudelaire est un ingrat qui diffame les maîtres de sa jeunesse." Il me semble que j’adoucis le passage en voulant le traduire.Je crois, Monsieur, que l’auteur de cet article est un jeune homme qui ne sait pas encore bien distinguer ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. Il prétend qu’il épie toutes mes actions ; avec une bien grande discrétion, sans doute, car je ne l’ai jamais vu.L’énergie que Le Figaro met à me poursuivre pourrait donner à certaines personnes mal intentionnées, ou aussi mal renseignées sur votre caractère que votre rédacteur sur le mien, l’idée que ce journal espère trouver une grande indulgence dans la justice le jour où je prierais le tribunal qui m’a condamné de vouloir bien me protéger.

Remarquez bien que j’ai, en matière de critique (purement littéraire), des opinions si libérales que j’aime même la licence. Si donc votre journal trouve le moyen de pousser encore plus loin qu’il n’a fait sa critique à mon égard (pourvu qu’il ne dise pas que je suis une âme malhonnête), je saurai m’en réjouir comme un homme désintéressé.

Monsieur, je profite de l’occasion pour dire à vos lecteurs que toutes les plaisanteries sur ma ressemblance avec les écrivains d’une époque que personne n’a su remplacer m’ont inspiré une bien légitime vanité, et que mon cœur est plein de reconnaissance et d’amour pour les hommes illustres qui m’ont enveloppé de leur amitié et de leurs conseils, — ceux-là à qui, en somme, je dois tout, comme le fait si justement remarquer votre collaborateur.

Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.

XI. Une réforme à l’académie[modifier]

Le grand article de M. Sainte-Beuve sur les prochaines élections de l’Académie a été un véritable événement. Il eût été fort intéressant pour un profane, un nouveau Diable boiteux, d’assister à la séance académique du jeudi qui a suivi la publication de ce curieux manifeste. M. Sainte-Beuve attire sur lui toutes les rancunes de ce parti politique, doctrinaire, orléaniste, aujourd’hui religieux par esprit d’opposition, disons simplement : hypocrite, qui veut remplir l’Institut de ses créatures préférées et transformer le sanctuaire des Muses en un parlement de mécontents ; "les hommes d’État sans ouvrage", comme les appelle dédaigneusement un autre académicien qui, bien qu’il soit d’assez bonne naissance, est, littérairement parlant, le fils de ses œuvres. La puissance des intrigants date de loin ; car Charles Nodier, il y a déjà longtemps, s’adressant à celui auquel nous faisons allusion, le suppliait de se présenter et de prêter à ses amis l’autorité de son nom pour déjouer la conspiration du parti doctrinaire, "de ces politiques qui viennent honteusement voler un fauteuil dû à quelque pauvre homme de lettres".

M. Sainte-Beuve, qui, dans tout son courageux article, ne cache pas trop la mauvaise humeur d’un vieil homme de lettres contre les princes, les grands seigneurs et les politiquailleurs, ne lâche cependant qu’à la fin l’écluse à toute sa bile concentrée : "Etre menacé de ne plus sortir d’une même nuance et bientôt d’une même famille, être destiné, si l’on vit encore vingt ans, à voir se vérifier ce mot de M. Dupin : "Dans vingt ans, vous aurez encore à l’Académie un discours doctrinaire" ; et cela, quand tout change et marche autour de nous ; — je n’y tiens plus, et je ne suis pas le seul ; plus d’un de mes confrères est comme moi ; c’est étouffant, à la longue, c’est suffocant !

"Et voilà pourquoi j’ai dit à tout le monde bien des choses que j’aurais mieux aimé pouvoir développer à l’intérieur devant quelques-uns. J’ai fait mon rapport au Public."

Et ailleurs : "Quelqu’un qui s’amuse à compter sur ses doigts ces sortes de choses a remarqué que si M. Dufaure avait consenti à la douce violence qu’on voulait lui faire, il eût été le dix-septième ministre de Louis-Philippe dans l’Institut, et le neuvième dans l’Académie française."

Tout l’article est un chef-d’œuvre plein de bonne humeur, de gaieté, de sagesse, de bon sens et d’ironie. Ceux qui ont l’honneur de connaître intimement l’auteur de Joseph Delorme et de Volupté savent apprécier en lui une faculté dont le public n’a pas la jouissance, nous voulons dire une conversation dont l’éloquence capricieuse, ardente, subtile, mais toujours raisonnable, n’a pas d’analogue, même chez les plus renommés causeurs. Eh bien ! toute cette éloquence familière est contenue ici. Rien n’y manque, ni l’appréciation ironique des fausses célébrités, ni l’accent profond, convaincu, d’un écrivain qui voudrait relever l’honneur de la compagnie à laquelle il appartient. Tout y est, même l’utopie. M. Sainte-Beuve, pour chasser des élections le vague, si naturellement cher aux grands seigneurs, désire que l’Académie française, assimilée aux autres Académies, soit divisée en sections correspondant aux divers mérites littéraires : langue, théâtre, poésie, histoire, éloquence, roman (ce genre si moderne, si varié, auquel l’Académie a jusqu’ici accordé si peu de place), etc. Ainsi, dit-il, il sera possible de discuter, de vérifier les titres et de faire comprendre au public la légitimité d’un choix.

Hélas ! dans la très raisonnable utopie de M. Sainte-Beuve, il y a une vaste lacune, c’est la fameuse section du vague, et il est fort à craindre que ce volontaire oubli rende à tout jamais la réforme impraticable.

Le poète-journaliste nous donne, chemin faisant, dans son appréciation des mérites de quelques candidats les détails les plus plaisants. Nous apprenons, par exemple, que M. Cuvillier-Fleury, un critique "ingénieux à la sueur de son front, qui veut tout voir, même la littérature, par la lucarne de l’orléanisme, et qu’il ne faut jamais défier de faire une gaucherie, car il en fait même sans en être prié", ne manque jamais de dire en parlant de ses titres : "Le meilleur de mes ouvrages est en Angleterre." Pouah ! quelle odeur d’antichambre et de pédagogie ! Voulant louer M. Thiers, il l’a appelé un jour "un Marco-Saint-Hilaire éloquent". Admirable pavé d’ours ! "Il compte bien avoir pour lui, en se présentant, ses collaborateurs du Journal des Débats qui sont membres de l’Académie, et plusieurs autres amis politiques. Les Débats, l’Angleterre et la France, c’est beaucoup. Il a des chances."

M. Sainte-Beuve ne se montre favorable ou indulgent que pour les hommes de lettres. Ainsi, il rend, en passant, justice à Léon Gozlan. "Il est de ceux qui gagneraient le plus à une discussion et à une conversation sur les titres ; il n’est pas assez connu de l’Académie." L’auteur invite M. Alexandre Dumas fils à se présenter. On devine que cette nouvelle candidature déchargerait sa conscience d’un grand embarras. Même invitation est adressée à M. Jules Favre, pour la succession Lacordaire. Il faut bien, pour peu qu’on soit de bonne foi, à quelque parti qu’on appartienne, confesser que M. Jules Favre est le grand orateur du temps, et que ses discours sont les seuls qui se fassent lire avec plaisir. — M. Charles Baudelaire, dont plus d’un académicien a eu à épeler le nom barbare et inconnu, est plutôt chatouillé qu’égratigné : "M. Baudelaire a trouvé le moyen de se bâtir, à l’extrémité d’une langue de terre réputée inhabitable, et par-delà les confins du monde romantique connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux… Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d’une originalité concertée et composite, qui depuis quelque temps attire les regards à la pointe extrême du Kamschatka romantique, j’appelle cela la Folie Baudelaire. L’auteur est content d’avoir fait quelque chose d’impossible." On dirait que M. Sainte-Beuve a voulu venger M. Baudelaire des gens qui le peignent sous les traits d’un loup-garou mal famé et mal peigné ; car, un peu plus loin, il le présente, paternellement et familièrement, comme "un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique de formes".

L’odyssée de l’infortuné M. de Carné, éternel candidat, qui "erre maintenant comme une ombre aux confins des deux élections", est un morceau de haute et succulente ironie.

Mais où la bouffonnerie éclate dans toute sa magistrale ampleur, c’est à propos de la plus bouffonne et abracadabrante candidature qui fut jamais inventée, de mémoire d’Académie. "Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles ! "

Quel est donc ce candidat dont la rayonnante renommée fait pâlir toutes les autres, comme le visage de Chloé, avant même qu’elle se débarbouille, efface les splendeurs de l’aurore ? Ah ! il faut bien vous le dire, car vous ne le devineriez jamais : M. le prince de Broglie, fils de M. le duc de Broglie, académicien. Le général Philippe de Ségur a pu s’asseoir à côté de son père, le vieux comte de Ségur ; mais le général était nourri de Tacite et avait écrit l’Histoire de la Grande-Armée, qui est un superbe livre. Quant à M. le prince, c’est un porphyrogénète, purement et simplement. "Lui aussi, il s’est donné la peine de naître… Il aura jugé, dans sa conscience scrupuleuse, qu’il se devait à un éloge public du père Lacordaire, et il se dévoue."

Quelqu’un qui a connu, il y a vingt-deux ou vingt-trois ans, ce petit bonhomme de décadence nous affirme qu’aux écoles il avait acquis une telle vélocité de plume qu’il pouvait suivre la parole et représenter à son professeur sa leçon intégrale, stricte, avec toutes les répétitions et négligences inséparables. Si le professeur avait lâché étourdiment quelque faute, il la retrouvait soigneusement reproduite par le manuscrit du petit prince. Quelle obéissance ! et quelle habileté !

Et depuis lors, qu’a-t-il fait, ce candidat ? Toujours la même chose. Homme, il répète la leçon de ses professeurs actuels. C’est un parfait perroquet que ne saurait imiter Vaucanson lui-même.

L’article de M. Sainte-Beuve devait donner l’éveil à la presse. En effet, deux nouveaux articles sur le même sujet viennent de paraître, l’un de M. Nefftzer, l’autre de M. Texier. La conclusion de ce dernier est que tous les littérateurs de quelque mérite doivent oublier l’Académie et la laisser mourir dans l’oubli. Finis Poloniœ. Mais les hommes tels que MM. Mérimée, Sainte-Beuve, de Vigny, qui voudraient relever l’honneur de la compagnie à laquelle ils appartiennent, ne peuvent encourager une résolution aussi désespérée.

XII. L’esprit et le style de M. Villemain[modifier]

Ventosa isthœc et enormis loquaeitas.

Des mots, des mots, des mots !

La littérature mène à tout, pourvu qu’on la quitte à temps. (Paroles de traître.)

Début

J’aspire à la douleur. — J’ai voulu lire Villemain. — Deux sortes d’écrivains, les dévoués et les traîtres. — Portrait du vrai critique. — Métaphysique. — Imagination.

Villemain n’écrivant que sur des thèmes connus et possédés de tout le monde, nous n’avons pas à rendre compte de ce qu’il appelle ses œuvres. Prenons simplement les thèmes qui nous sont plus familiers et plus chers, et voyons s’il les a rajeunis, sinon par l’esprit philosophique, au moins par la nouveauté d’expression pittoresques.

Conclusion

Villemain, auteur aussi inconnu que consacré. Chaque écrivain représente quelque chose plus particulièrement : Chateaubriand ceci, Balzac cela, Byron cela, Hugo cela ; — Villemain représente l’inutilité affairée et hargneuse comme celle de Thersite. Sa phrase est bourrée d’inutilités ; il ignore l’art d’écrire une phrase, comme l’art de construire un livre. Obscurité résultant de la diffusion et de la profusion.

S’il était modeste,… - mais puisqu’il fait le méchant…

Anecdotes à citer.

Habitudes d’esprit

"On les a parodiés depuis" (les mouvements populaires). — (Page 477. Tribune.)

La Révolution de 1830 fut donc bonne, celle de Février mauvaise ( !).

Citer le mot de Sainte-Beuve, profond dans son scepticisme. Il dit, avec une légèreté digne de la chose, en parlant de 1848 : "…"

Ce qui implique que toutes les révolutions se valent et ne servent qu’à monter l’opiniâtre légèreté de l’humanité.

Chez Villemain, allusions perpétuelles d’un homme d’État sans ouvrage.

C’est sans doute depuis qu’il ne peut plus être ministre qu’il est devenu si fervent chrétien.Il veut toujours montrer qu’il est bien instruit de toute l’histoire de toute les familles. Ragots, cancans, habitudes emphatiques de laquais parlant de ses anciens maîtres et les trahissant quelquefois. La vile habitude d’écouter aux portes.Il parle quelque part avec attendrissement des "opulentes fonctions".Goût de servilité jusque dans l’usage immodéré des capitales : "L’État, le Ministre, etc., etc."Toute la famille d’un grand fonctionnaire est sainte et jamais la femme, le fils, le gendre ne sont cités sans quelque apposition favorable, servant à la fois à témoigner du culte de l’auteur et à arrondir la phrase.Véritables habitudes d’un maître de pension qui craint d’offenser les parents.Contraste, plus apparent que réel, entre l’attitude hautaine de Villemain dans la vie et son attitude d’historien, qui est celle d’un chef de bureau devant une Excellence.Citateur automate qui a appris pour le plaisir de citer, mais ne comprend pas ce qu’il récite.Raison profonde de la haine de Villemain contre Chateaubriand, le grand seigneur assez grand pour être cynique. (Articles du petit de Broglie.) La haine d’un homme médiocre est toujours une haine immense.

Pindare

(Essais sur le génie de Pindare et sur le génie lyrique.)

Encore les tiroirs, les armoires, les cartons, les distributions de prix, l’herbier, les collections d’un écolier qui ramasse des coquilles d’huîtres pour faire le naturaliste. Rien, absolument rien, pour la poésie lyrique anonyme, et cela dans un Essai sur la poésie lyrique !

Il a pensé à Longfellow, mais il a omis Byron, Barbier et Tennyson, sans doute parce qu’un professeur lui inspire toujours plus de tendresse qu’un poète.

Pindare, dictionnaire, compendium, non de l’esprit lyrique, mais des auteurs lyriques connus de lui, Villemain.

Villemain historien

Narbonne, Chateaubriand, prétextes pour raconter l’histoire du temps, c’est-à-dire pour satisfaire ses rancunes. Petite méthode, en somme ; méthode d’impuissant cherchant une originalité.

Les discours à la Tite-Live. Napoléon au Kremlin devient aussi bavard et prétentieux que Villemain.

Villemain se console de ne pas avoir fait de tragédies. Habitudes de tragédies. Discours interminables à la place d’une conversation. Dialogues en tirades, et puis toujours des confidents. Lui-même confident de Decazes et de Narbonne, comme Narbonne de Napoléon.

(Voir la fameuse anecdote de trente pages sur la terrasse de Saint-Germain. L’anecdote du général Foy à la Sorbonne et chez Villemain. Bonnes phrases à extraire. Villemain lui montre ses versions.)

Analyse rapide de l’œuvre de Villemain

Cours de littérature. — Banal compendium digne d’un professeur de rhétorique. Les merveilleuses parenthèses du sténographe : "Applaudissements. Emotions. Applaudissements réitérés. Rires dans l’auditoire." - Sa manière de juger Joseph de Maistre et Xavier de Maistre. Le professeur servile, au lieu de rendre justice philosophique à Joseph de Maistre, fait sa cour à l’insipide jeunesse du quartier latin. (Cependant la parole l’obligeait alors à un style presque simple.)

Lascaris. Cromwell. — Nous serons généreux, nous ne ferons que citer et passer.

Souvenirs contemporains. Les Cent-Jours. Monsieur de Narbonne. — Villemain a une manie vile : c’est de s’appliquer à faire voir qu’il a connu des gens importants.

Que dirons-nous du Choix d’études ? Fastidieuses distributions de prix et rapports en style de préfecture sur les concours de l’Académie française.

Voir ce que vaut son Lucain.

La Tribune française, c’est, dans une insupportable phraséologie, le compte rendu des Mémoires d’Outre-Tombe, assaisonné d’un commentaire de haine et de médiocrité.

Sa haine contre Chateaubriand

C’est bien la jugeote d’un pédagogue, incapable d’apprécier le grand gentilhomme des décadences, qui veut retourner à la vie sauvage.

A propos des débuts de Chateaubriand au régiment, il lui reproche son goût de la parure. Il lui reproche l’inceste comme source du génie. Eh ! que m’importe à moi la source, si je jouis du génie !

Il lui reproche plus tard la mort de sa sœur Lucile. Il lui reproche partout son manque de sensibilité. Un Chateaubriand n’a pas la même forme de sensibilité qu’un Villemain. Quelle peut être la sensibilité du Secrétaire perpétuel ?

(Retrouver la fameuse apostrophe à propos de la mort de Mme de Beaumont.)

Le sédentaire maître d’école trouve singulier que le voyageur se soit habillé en sauvage et en coureur des bois. Il lui reproche son duel de célébrité avec Napoléon. Eh bien ! n’était-ce pas là aussi une des passions de Balzac ? Napoléon est un substantif qui signifie domination, et, règne pour règne, quelques-uns peuvent préférer celui de Chateaubriand à celui de Napoléon.

(Revoir le passage sur le rajeunissement littéraire. Grande digression à effet, qui ne contient rien de neuf et ne se rattache à rien de ce qui précède ni à rien de ce qui suit.

Comme échantillon de détestable narration, véritable amphigouri, revoir la Mort du duc de Berry.

Revoir la fameuse citation relative à la cuistrerie, qui lui inspire tant d’humeur.)

Relativement à son ton en parlant de Chateaubriand

Les Villemain ne comprendront jamais que les Chateaubriand ont droit à des immunités et à des indulgences auxquelles tous les Villemain de l’humanité ne pourront jamais aspirer.

Villemain critique surtout Chateaubriand pour ses étourderies et son mauvais esprit de conduite, critique digne d’un pied-plat qui ne cherche dans les lettres que le moyen de parvenir. (Voir l’épigraphe.)

Esprit d’employé et de bureaucrate, morale de domestique.

Pour taper sur le ventre d’un colosse, il faut pouvoir s’y hausser.

Villemain, mandragore difforme s’ébréchant les dents sur un tombeau.

Toujours criard, affairé sans pensées, toujours mécontent, toujours délateur, il a mérité le surnom de Thersite de la littérature.

Les Mémoires d’Outre-Tombe et la Tribune française lus ensemble et compulsés page à page forment une harmonie à la fois grandiose et drolatique. Sous la voix de Chateaubriand, pareille à la voix des grandes eaux, on entend l’éternel grognement en sourdine du cuistre envieux et impuissant.

Le propre des sots est d’être incapables d’admiration et de n’avoir pas de déférence pour le mérite, surtout quand il est pauvre. (Anecdote du numéro 30.)

Villemain est si parfaitement incapable d’admiration que lui, qui est à mille pieds au-dessous de La Harpe, appelle M. Joubert le plus ingénieux des amateurs plutôt que véritable artiste.

Si l’on veut une autre preuve de la justesse d’esprit de Villemain et de sa conscience dans l’examen des livres, je raconterai l’anecdote de l’arbre Thibétain.

Habitudes de style et méthode de pensée

Villemain obscur, pourquoi ? Parce qu’il ne pense pas.

Horreur congéniale de la clarté, dont le signe visible est son amour du style allusionnel.

La phrase de Villemain, comme celle de tous les bavards qui ne pensent pas (ou des bavards intéressés à dissimuler leur pensée, avoués, boursiers, hommes d’affaires, mondains), commence par une chose, continue par plusieurs autres, et finit par une qui n’a pas plus de rapport avec les précédentes que celles-ci entre elles. D’où ténèbres. Loi du désordre.

Sa phrase est faite par agrégation, comme une ville résultat des siècles, et toute phrase doit être en soi un monument bien coordonné, l’ensemble de tous ces monuments formant la ville qui est le Livre.

(Chercher des échantillons au crayon rouge dans les cinq volumes qui me restent.)

Phraséologie toujours vague ; les mots tombent, tombent de cette plume pluvieuse, comme la salive des lèvres d’un gâteux bavard ; phraséologie bourbeuse, clapoteuse, sans issue, sans lumière, marécage obscur où le lecteur impatienté se noie.

Style de fonctionnaire, formule de préfet, amphigouri de maire, rondeur de maître de pension.

Toute son œuvre, distribution de prix.

Division du monde spirituel et des talents spirituels en catégories qui ne peuvent être qu’arbitraires, puisqu’il n’a pas d’esprit philosophique.

Echantillons de style académique et incorrect

A propos des Chénier : "J’en jure par le cœur de leur mère."

Dans la Tribune française,

Page 158 : "Dans les jardins de l’Alhambra." Page 154 : "L’ambassadeur lui remit…"

Décidément, c’est un Delille en prose. Il aime la forme habillée comme les vieillards.

(Dans le récit de la mort du duc de Berry, retrouver la phrase impayable sur les deux filles naturelles du duc.)

Les deux disgraciés de l’Empire s’étaient communiqué une protestation plus vive dans le cœur de la femme qui, plus faible, se sentait plus opprimée.

A propos de Lucien ne trouvant pas dans les épreuves du Génie du Christianisme ce qu’il y cherchait, le chapitre des Rois athées, Villemain dit : "Le reste le souciait peu…"

"Les landes préludant aux savanes…" Sans doute à propos de René, qui n’est pas encore voyageur.

"Les molles voluptés d’un climat enchanteur."

"J’enfonçais dans les sillons de ma jeune mémoire…"

"Dans ma mémoire de tout jeune homme, malléable et colorée, comme une lame de daguerréotype sous les rayons du jour…" (Les Cent-Jours.)

(Si la mémoire est malléable, la lame ne l’est pas, et la lame ne peut être colorée qu’après l’action des rayons.)

"La circonspection prudente…" (Bel adjectif, — et bien d’autres exemples. Pourquoi pas la prudence circonspecte ?)

"Au milieu des salons d’un élégant hôtel du faubourg Saint-Honoré…"

"La Bédoyère, le jeune et infortuné colonel…" (Style du théâtre de Madame.)

"Un des plus hommes de bien de l’Empire, le comte Mollien…" (Jolie préciosité. Homme de bien est-il substantif ou adjectif ?)

"L’arrivée de Napoléon au galop d’une rapide calèche…" (Style automatique, style Vaucanson.)

Exemple de légèreté académique. — Page 304 du Cours de Littérature française (1830). — A propos du XVe siècle, il dit : "… avec la naïveté de ce temps…", et page 307, il dit : "Souvenons-nous des habitudes du moyen âge, temps de corruption bien plus que d’innocence…"Exemple de style académique consistant à dire difficilement les choses simples et faciles à dire : "Beaumarchais… préludant (quel amour des préludes !) par le malin éclat du scandale privé à la toute-puissance des grands scandales politiques… Beaumarchais, l’auteur du Figaro, et en même temps, par une des singularités de sa vie, reçu dans la confiance familière et l’intimité musicale des pieuses filles de Louis XV…" (Monsieur de Narbonne.)(Pieuses a pour but de montrer que Villemain sait l’histoire ; le reste de la phrase veut dire qu’avant d’être célèbre par des comédies et par ses mémoires, Beaumarchais donnait aux filles du Roi des leçons de clavecin.)

A travers tout cela, une pluie germanique de capitales digne d’un petit fonctionnaire d’un grand-duché.

Bon style académique encore : "Quelquefois aussi, sous la garde savante de M. de Humboldt (ce qui veut dire sans doute que M. de Humboldt était un garde du corps très savant), elle (Mme de Duras) s’avançait, royalisme à part (son royalisme ne s’avançait donc pas avec elle), jusqu’à l’Observatoire, pour écouter la brillante parole et les belles expositions astronomiques de M. Arago…" (M. de Feletz.)

(Cette phrase prouve qu’il y a une astronomie républicaine vers laquelle ne s’avançait pas le royalisme de Mme de Duras.)

Echantillons de style allusionnel

"Souvent, dix années plus tard, à une époque heureuse de Paix et de Liberté politiques (capitales très constitutionnelles), dans cet hôtel du faubourg Saint-Honoré, élégante demeure, aujourd’hui disparue en juste expiation d’un funeste souvenir domestique, j’ai entendu le général Sébastiani…" (Monsieur de Narbonne.)

(Jolie allusion à un assassinat commis par un Pair de France libertin sur sa fastidieuse épouse, pour parler le charabia Villemain.)

"Les peintures d’un éloquent témoin n’avaient pas encore popularisé ce grand souvenir." (Ney en Russie, à propos de son procès.) Pourquoi ne pas dire tout simplement : "Le livre de M. de Ségur n’avait pas encore paru ? "

"La royale Orpheline de 93…" Cela veut dire la Duchesse d’Angoulême.

"Une plume fine et délicate…" Devinez. C’est M. le duc de Noailles ; on nous en instruit dans une note, ce qui d’ailleurs était nécessaire.

"Une illustre compagnie…" En note, avec renvoi : "L’Académie française."

Et, s’il parle de lui-même, croyez qu’il en parlera en style allusionnel ; il ne peut pas moins faire que de se jeter un peu d’amphigouri dans le visage. (Voir la phrase par laquelle il se désigne dans l’affaire Decazes.) - (Voir la phrase sur Victor Hugo, à propos de Jersey, écrite dans ce style académique allusionnel dont toute la finesse consiste à fournir au lecteur le plaisir de deviner ce qui est évident.)

Supplément à la conclusion

Il est comique involontairement et solennel en même temps, comme les animaux : singes, chiens et perroquets. Il participe des trois.

Villemain, chrétien depuis qu’il ne peut plus être ministre, ne s’élèvera jamais jusqu’à la charité (Amour, Admiration).

La lecture de Villemain, Sahara d’ennui, avec des oasis d’horreur qui sont les explosions de son odieux caractère !

Villemain, Ministre de l’Instruction publique, a bien su prouver son horreur pour les lettres et les littérateurs.

Extrait de la Biographie pittoresque des Quarante, par le portier de la Maison.

"Quel est ce loup-garou, à la chevelure en désordre, à la démarche incertaine, aux vêtements négligés ? C’est le dernier des nôtres par ordre alphabétique, mais non pas par rang de mérite, c’est M. Villemain. Son Histoire de Cromwell donnait plus que des espérances. Son roman de Lascaris ne les a pas réalisées. Il y a deux hommes dans notre professeur, l’écrivain et le pensionnaire du Gouvernement. Quand le premier dit : marchons, le second lui crie : arrêtons-nous ; quand le premier enfante une pensée généreuse, le second se laisse affilier à la confrérie des bonnes lettres. Où cette funeste condescendance s’arrêtera-t-elle ? Il y a si près du Collège de France à Montrouge ! Il est si difficile de se passer de place, lorsque depuis longtemps, on en remplit une… et puis M. l’Abbé, Madame la marquise, son excellence, les truffes, le champagne, les décorations, les réceptions, les dévotions, les affiliations… Et voilà ce que c’est."

Hélas ! voilà tout ce que c’est.

Vieille épigramme

Quelle est la main la plus vile

De Martainville ou de Villemain ?

Quelle est la plus vile main

De Villemain ou de Martainville ?

Citations

A propos de Lucain

… Son génie, qu’une mort funeste devait arrêter si vite, n’eut que le temps de montrer de la grandeur, sans naturel et sans vérité : car le goût de la simplicité appartient rarement à la jeunesse, et dans les arts, le naturel est presque toujours le fruit de l’étude et de la maturité.

Plusieurs conjurés furent arrêtés et mis à la torture : ils révélèrent leurs complices. Seule la Courtisane Epicharis fut invincible à la douleur, montrant ce que, dans la faiblesse de son sexe et dans la honte de sa vie, un sentiment généreux, l’horreur du crime, pouvait donner de force et de dignité morale.

… Le titre de sa gloire, l’essai et tout ensemble le trophée de son génie, c’est la Pharsale, ouvrage que des beautés supérieures ont protégé contre d’énormes défauts. Stace, qui, nous l’avons dit, a célébré la muse jeune et brillante de Lucain et sa mort prématurée, n’hésite point à placer la Pharsale au-dessus des Métamorphoses d’Ovide, et presque à côté de Virgile. Quintilien, juge plus éclairé, reconnaît dans Lucain un génie hardi, élevé, et l’admet au rang des orateurs plutôt que des poètes : distinction que lui inspiraient le nombre et l’éclat des discours semés dans le récit de Lucain, et où sont exagérés trop souvent les défauts mêmes attachés à sa manière…

Les écrivains français l’ont jugé diversement. Corneille l’a aimé jusqu’à l’enthousiasme. Boileau l’approuvait peu, et lui imputait à la fois ses propres défauts et ceux de Brébeuf, son emphatique interprète.

En dépit des hyperboles et des raisonnements de Marmontel, la Pharsale ne saurait être mise au rang des belles productions de la muse épique. Le jugement des siècles est sans appel.

Rapports académiques

Ce qu’il y a d’amusant (mot bizarre à propos de Villemain) dans les rapports académiques, c’est l’étonnante conformité du style baveux, melliflue, avec les noms des concurrents récompensés et le choix des sujets. On y trouve l’Algérie ou la civilisation conquérante, la Colonie de Mettray, la Découverte de la vapeur, sujets lyriques proposés par l’Académie et d’une nature essentiellement excitante.

On y trouve aussi des phrases de cette nature : "Ce livre est une bonne œuvre pour les âmes", à propos d’un roman composé par un ministre protestant. Pouah !

On rencontre, parmi les couronnés, le nom de ce pauvre M. Caro, qui ne prendra jamais, je l’espère, pour épigraphe de ses compositions académiques ce mot de saint Jean : "Et verbum caro factum est", car lui et le verbe me semblent passablement brouillés.

On se heurte à des phrases comme celle-ci, qui représente bien une des maladies de M. Villemain, laquelle consiste à accoupler des mots qui jurent ; quand il ne fait pas de pléonasmes, il commet des désaccords : "Cette profusion de gloire (celle de l’industrie et des arts) n’est jamais applicable dans le domaine sévère et difficile des lettres."

Citations

Que, devant cette force du nombre et de l’enthousiasme, un Roi opiniâtre et faible, un Ministère coupable et troublé n’aient su ni agir, ni céder à temps ; qu’un Maréchal, malheureux à la guerre et dans la politique, funeste par ses défections et ses services, n’ait pu rien sauver du désastre, même avec une Garde si dévouée et si brave, mais de bonne heure affaiblie par l’abandon d’un régiment de ligne ; ce sont là des spectacles instructifs pour tous. On les a parodiés depuis. Une émeute non repoussée, une marée montante de cette tourbe d’une grande ville a tout renversé devant elle, comme l’avait fait, dix-huit ans auparavant, le mouvement d’un peuple blessé dans ses droits. Mais, le premier exemple avait offert un caractère particulier, qui en fit la grandeur. C’était un sentiment d’honneur public soulevé contre la trahison du Pouvoir. (Tribune moderne, page 477.)

Bien des années après, il a peint encore ce printemps de la Bretagne sauvage et fleurie, avec une grâce qu’on ne peut ni oublier, ni contrefaire. Nul doute que dès lors, aux instincts énergiques de naissance, à la liberté et à la rudesse des premiers ans, aux émotions sévères et tendres de la famille, aux sombres sourcils du père, aux éclairs de tendresse de la mère, aux sourires de la plus jeune sœur, ne vinssent se mêler, chez cet enfant, les vives images de la nature, le frémissement des bois, après celui des flots, et l’horizon désert et diapré de mille couleurs de ces landes bretonnes préludant aux savanes de l’Amérique. (Tribune moderne, page 9.)

Mais, faut-il attribuer à ces études, un peu rompues et capricieuses, l’avantage dont triomphe quelque part l’illustre écrivain, pour s’élever au-dessus même de sa gloire la plus chère et se séparer entièrement de ceux qu’il efface ? "Tout cela, joint à mon genre d’éducation, dit-il, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n’ai pas senti mon pédant, que je n’ai jamais eu l’air hébété ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de lettres d’autrefois, encore moins la morgue, l’assurance, l’envie et la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs."

C’est beaucoup se ménager, en maltraitant tout le monde. (Tribune moderne, page II.)

Un chapitre des Mémoires, non moins expressif et non moins vrai que bien des pages du roman de René, a gravé pour l’avenir cet intérieur de famille un peu semblable aux voûtes souterraines du vieux château sombre et glacial où fermentait, à son insu, l’âme du poète, dans la solitude et l’inaction, entre une mère distraite de la tendresse par la piété, fatiguée d’un joug conjugal, que cette piété n’allégeait pas, une sœur trop tendre, ou trop aimée, mais dont la destinée semblait toujours être de ne trouver ni le bonheur dans le monde, ni la paix dans la retraite, et enfin ce père, dont la sévérité, la hauteur tyrannique et le froid silence s’accroissaient avec les années. (Tribune moderne, page 14.)

Lui-même, dans ses Mémoires, a peint de quelques traits, avec une brièveté rapide et digne, ce que ce tableau domestique offrait de plus touchant et de plus délicat. Sa réserve, cette fois, était comme une expiation de ce que son talent d’artiste avait voulu laisser trop entrevoir, dans la création originale de René. Ce ne fut pas seulement la malignité des contemporains, ce fut l’orgueil du peintre qui permit cette profane allusion. Sous la fatalité de ce nom de René que l’auteur se donne comme à son héros, et en souvenir de cet éclat de regard, de ce feu de génie, que la sœur, trop émue, admirait dans son frère, une indiscrète rumeur a longtemps redit que le premier chef-d’œuvre littéraire de M. de Chateaubriand avait été la confidence d’un funeste et premier amour.

L’admiration pour le génie, le respect de la morale aiment à lire un autre récit tout irréprochable du sentiment du jeune poète. (Tribune moderne, page 15).

Vingt-cinq ans plus tard, toujours très philosophe, il [M. de Pommereul] fut préposé en chef à l’inquisition impériale sur les livres ; on sait avec quelle minutieuse et rude tyrannie ! (Tribune moderne, page 24.)

Viens de bonne heure, tu feras le mien.

Mêlé d’ailleurs à des hommes de lettres, ou de parti, qui prisaient peu les Vœux d’un Solitaire et la philanthropie candide de l’auteur, M. de Chateaubriand étudia plus Bernardin de Saint-Pierre qu’il ne l’a loué, et peut-être, dans sa lutte avec ce rare modèle, devait-il, par là même, ne pas échapper au danger d’exagérer ce qu’on imite et de trop prodiguer les couleurs qu’on emprunte. (Tribune moderne, page 37.)

J’allais d’arbre en arbre, a-t-il raconté, me disant : "Ici, plus de chemins, plus de villes, plus de monarchies, plus de rois, plus d’hommes ; et, pour essayer si j’étais rétabli dans mes droits originels, je me livrais à des actes de volonté, qui faisaient enrager mon guide, lequel, dans son âme, me croyait fou." Je ne sais mais je crains que dans ce sentiment si vif des droits originels et dans ces actes de volonté sans nom, il n’y eût surtout une réminiscence des rêveries anti-sociales de Rousseau et de quelques pages d’Emile. Le grand écrivain n’était encore que copiste. (Tribune moderne, page 53.)

Il touche d’abord à l’île de Guernesey, puis à Jersey, dans cet ancien refuge où devait, de nos jours, s’arrêter un autre proscrit, d’un rare et puissant esprit poétique, qu’il employa trop peut-être à évoquer dans ses vers le prestige oppresseur, sous lequel il fut accablé. (Tribune moderne, page 62.)

Ce fut après un an des agitations de Paris, sous la Constituante, que, vers janvier 1791, M. de Chateaubriand, sa résolution bien prise et quelques ressources d’argent recueillies, entreprit son lointain voyage. Une telle pensée ainsi persistante était sans doute un signe de puissance de volonté dans le jeune homme, dont elle développa le génie ; mais, peut-être trouvera-t-on plus d’orgueil que de vérité dans le souvenir que lui-même avait gardé de ce premier effort et dans l’interprétation qu’il lui donnait, quarante ans plus tard : "J’étais alors, dit-il, dans ses Mémoires, en se reportant à 1791, ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu. Nous partions l’un et l’autre de l’obscurité, à la même époque, moi, pour chercher ma renommée dans la solitude, lui, sa gloire, parmi les hommes."

Ce contraste est-il vrai ? Ce parallèle n’est-il pas bien ambitieux ? Dans la solitude, vous cherchiez, vous aussi, la gloire parmi les hommes. Seulement, quel que soit l’éclat du talent littéraire, cet antagonisme de deux noms dans un siècle, ce duel de célébrité, affiché plus d’une fois, étonnera quelque peu l’avenir. Tite-Live ne se mettait pas en concurrence avec les grands capitaines de son Histoire. (Tribune moderne, page 37.)

Nous le disons avec regret, bien que M. de Fontanes ait été le premier ami et peut-être le seul ami du grand écrivain, plus jeune que lui de quinze années, il nous semble qu’il n’a pas obtenu en retour un souvenir assez affectueux, ni même assez juste. "M. de Fontanes, dit M. de Chateaubriand, a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l’école classique de la branche aînée." Et aussitôt après : "Si quelque chose pouvait être antipathique à M. de Fontanes, c’était ma manière d’écrire. En moi commençait, avec l’école dite romantique, une révolution dans la littérature française. Toutefois, mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Il comprenait une langue qu’il ne parlait pas."

De quel Chénier s’occupe ici M. de Chateaubriand ? Ce n’est pas sans doute de Joseph Chénier. Le choix serait peu fondé ; la forme classique de Joseph Chénier, sa poésie, sa langue n’ont pas la pureté sévère et la grâce élégante de M. de Fontanes, et, par là même, le goût de Chénier était implacable, non seulement pour les défauts, mais pour les beautés de l’auteur d’Atala. Que s’il s’agit, au contraire, d’André Chénier, une des admirations de jeunesse qu’avait gardées M. de Fontanes, bien que lui-même fût un imitateur plus timide de l’antiquité, nous n’hésitons pas à dire que l’auteur de la Chartreuse, du Jour des Morts, des vers sur l’Eucharistie, offre quelques traits en commun avec l’originalité plus neuve et plus hardie de l’élégie sur le Jeune malade et des stances à Mlle de Coigny. Mais alors, il ne fallait pas s’étonner que de ce fonds même d’imagination et d’harmonie, M. de Fontanes fût bien disposé en faveur de cette prose brillante et colorée, qu’André Chénier aussi aurait couronnée de louanges et de fleurs, sans y reconnaître pourtant la pureté de ses anciens Hellènes.

M. de Chateaubriand se vante ici, à tort, de sa barbarie, et, à tort aussi, remercie son ami de s’être passionné pour elle. Personne, et nos souvenirs en sont témoins, n’avait plus vive impatience que M. de Fontanes de certaines affectations barbares ou non qui déparent Atala et René, mais les beautés le ravissaient, et c’est ainsi qu’il faut aimer et qu’il faut juger. (Tribune moderne, page 73.)

Mais… quand M. de Fontanes, causeur aussi vif, aussi aventureux qu’il était pur écrivain, quand M. de Fontanes, l’imagination pleine de Virgile et de Milton, et adorant Bossuet, comme on adore un grand poète, errait avec son ami plus jeune dans les bois voisins de la Tamise, dînait solitairement dans quelque auberge de Chelsea et qu’ils revenaient tous deux, avec de longues causeries, à leur modeste demeure… (Tribune moderne, page 74.)

Ainsi Fontanes mangeait seul.

Ce qu’il (Lucien) dut chercher dans les épreuves, c’était le chapitre sur les rois athées, compris dans l’édition commencée à Londres, et dont rien ne se retrouve, dans celle de Paris ; c’était tout ce qui pouvait, de loin ou de près, servir ou contrarier la politique consulaire, en France et en Europe, le reste le souciait peu… (Tribune moderne, page 92.)

Un docte prélat…

En note : le cardinal Fesch.

J’ignore s’il était docte, mais ceci est un nouvel exemple de l’amour de la périphrase.

Il avait vu, non sans une émotion de gloire, les honneurs funèbres d’Alfieri et le corps du grand poète exposé dans son cercueil.

Qu’est-ce qu’une émotion de gloire ?

Il avait visité récemment, à Coppet, Madame de Staël, dont l’exil commençait déjà, pour s’aggraver plus tard. Les deux disgraciés de l’Empire s’étaient communiqué une protestation plus vive dans le cœur de la femme, qui plus faible se sentait plus opprimée. Pour lui, il blâmait presque Madame de Staël de souffrir si amèrement le malheur d’une opulente retraite, sans autre peine que la privation de ce mouvement des salons de Paris, dont, pour sa part, il se passait volontiers. (Tribune moderne, page 145.)

Derrière ce premier cercle, autour du mourant, s’approchait un autre rang de spectateurs silencieux et troublés et, dans le nombre, immobile sur sa jambe de bois, pendant toute cette nuit, le ministre de la Guerre, le brave Latour-Maubourg, cet invalide des batailles de Leipzig, noblement mêlé à des braves de la Vendée. (Tribune moderne, page 258.)

Il [Charles X] avait accueilli et béni, au pied de son lit de mort, deux jeunes filles nées, en Angleterre d’une de ces liaisons de plaisir, qui avait occupé son exil. (Tribune moderne, page 259.)

Je ne puis oublier cette lugubre matinée du 14 février 1820, le bruit sinistre qui m’en vint, avec le réveil, mon triste empressement à voir le Ministre dont j’étais, dans un poste assez considérable, un des moindres auxiliaires. (Tribune moderne, page 260.)

Ce sujet [la vie de Rancé] n’a pas été rempli, malgré les conditions mêmes de génie, de satiété mélancolique, d’âge et de solitude, qui semblaient le mieux y répondre. On peut réserver seulement quelques pages charmantes, qu’une spirituelle et sévère critique a justement louées. (Tribune moderne, page 546.)

Impossible de deviner. Nouvel exemple de périphrase.

La même main, cependant, continuait alors, ou corrigeait les Mémoires d’Outre-Tombe, et y jetait quelques-uns de ces tons excessifs et faux qu’on voudrait en retrancher. (Tribune moderne, page 549.)

Une perte inattendue lui enlevait alors Mme de Chateaubriand. (Tribune moderne, page 552.)

Le cercueil fut porté par quelques marins à l’extrémité du grand Bey…

Il prend une île pour un Turc.

… Un nom cher à la science et aux lettres, M. Ampère, érudit voyageur, poète par le cœur et la pensée, proféra de nobles paroles sur l’homme illustre dont il était élève et l’ami.

Un nom qui profère des paroles.

Une voix digne et pure [en note : M. le duc de Noailles] a prononcé son éloge, au nom de la société polie [ce qui ne veut pas dire la société lettrée], dans une Compagnie savante.

Sans doute l’Académie française.

Un maître éloquent de la jeunesse…

En note : M. Saint-Marc Girardin.

Hérédia vit la cataracte du Niagara, cette pyramide vivante du désert, alors entourée de bois immenses. (Essais sur le Génie de Pindare, page 580.)

Il revint à Mexico, fut d’abord avocat, puis élevé aux honneurs de la magistrature. Marié et devenu père de famille, l’orageuse instabilité de l’Orient Américain l’épouvanta d’autant plus… (Essais sur le Génie de Pindare, page 585.)

Les Cent-Jours

Le but de l’ouvrage les Cent-Jours est, comme tous les autres ouvrages de M. Villemain, d’abord de montrer qu’il a connu des gens importants, de leur faire prononcer de longs discours à la Tite-Live, prenant toujours le dialogue pour une série de dissertations académiques, et enfin l’éternelle glorification du régime parlementaire.

Par exemple, le discours du maréchal Ney à la Chambre des Pairs, à propos duquel M. Villemain nous avertit que le Moniteur n’en donne qu’un compte rendu tronqué et altéré, très long discours, ma foi ! Le jeune Villemain l’avait-il sténographié, où l’avait-il si bien enfoncé dans les sillons de sa jeune mémoire qu’il l’ait conservé jusqu’en 1855 ?

On sortit des tribunes, pendant la remise de la séance. Je courus au jardin du Luxembourg, dans le coin le plus reculé, méditer avec moi-même ce que je venais d’entendre, et, le cœur tout ému, j’enfonçai dans les sillons de ma jeune mémoire ces paroles de deuil héroïque et de colère injuste peut-être, que j’avais senties amères comme la mort. (Journée du 22 juin 1815 Les Cent-Jours, page 315.)

A propos du discours de Manuel à la Chambre des Représentants, discours inspiré par Fouché, dont il habitait familièrement l’Hôtel, au lieu de dire : Sa voix insinuante, M. Villemain dit : L’insinuation de sa voix. (Page 386.)

Destitution de Chateaubriand

Ce que Villemain appelle une anecdote littéraire ; à ce sujet, nous allons voir comment il raconte une anecdote. L’anecdote a quinze pages. Mme de Duras croit à l’union durable de Villèle et de Chateaubriand.

A Saint-Germain, dans une maison élégante, sur le niveau de cette terrasse qui découvre un si riant paysage, le salon d’une femme respectée de tous, et l’amie célèbre de Mme de Staël et d’un homme de génie parvenu au pouvoir, avait, le premier samedi de Juin, réuni plusieurs hommes politiques, comme on disait alors [et comme on dit encore], des ambassadeurs et des savants, M. Pozzo di Borgo, toujours en crédit près d’Alexandre, Capo d’Istria disgracié, mais près de se relever avec la Grèce renaissante, lord Stuart, diplomate habile, le moins officiel des hommes dans son libre langage, la prude et délicate lady Stuart, en contraste avec lui, quelques autres Anglais, un ministre de Toscane passionné pour les arts, l’illustre Humboldt, l’homme des études profondes autant que des nouvelles passagères [il y a donc des nouvelles durables], le plus français de ces étrangers, aimant la liberté autant que la science ; c’étaient aussi le comte de Lagarde, ambassadeur de France en Espagne avant la guerre, Abel de Rémusat, l’orientaliste ingénieux et sceptique, un autre lettré moins connu [ce doit être le modeste Villemain], et la jeune Delphine Gay avec sa mère.

Lorsque, après la conversation du dîner encore mêlée de quelques anecdotes des deux Chambres, on vint, à la hauteur de la terrasse, s’asseoir devant le vert tapis des cimes de la forêt et respirer la fraîche tiédeur d’une belle soirée de juin, toute la politique tomba, et il n’y eut plus d’empressement que pour prier Mlle Delphine Gay de dire quelques-uns de ses vers. Mais la belle jeune fille, souriant et s’excusant de n’avoir rien achevé de nouveau, récita seulement, avec la délicieuse mélodie de sa voix, cette stance d’un secrétaire d’ambassade [manière académique de dire Lamartine], bien jeune et bien grand poète, dit-elle :

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,

Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,

S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,

Et respire un moment l’air embaumé du soir.

Lord Stuart prend la parole et dit que ce repos ne charme pas longtemps les poètes qui ont une fois touché aux affaires ; il espère bien que le Ministère durera et restera compact.

On devine une certaine sympathie du sieur Villemain pour lord Stuart, ce qui s’expliquera peut-être si l’on se reporte au dire de Chateaubriand qui prétend que ce lord Stuart était toujours crotté et débraillé et ne payait pas les filles.

Et puis Mme de Duras prend la parole, comme dans Tite-Live ; elle veut congédier la politique et demande à Capo d’Istria "s’il n’a pas reconnu dans les Martyrs et dans l’Itinéraire le ciel de sa patrie, l’âme de l’antiquité, et, à la fois, les horizons et la poésie de la Grèce".

Et Capo d’Istria prend la parole, comme dans Tite-Live, et exprime cette vérité que Chateaubriand n’est pas Homère, que la jeunesse ne recommence pas plus pour un homme que pour le monde, mais que, cependant, pour n’être pas poète épique, il ne manque pas de grandeur ; que le peintre de Dioclétien, de Galérius et du monde romain avait paru prophétique et vrai ; quand ces peintures du passé éclatèrent aux yeux "on reconnaissait de loin, dans une page des Martyrs, le portrait et la condamnation de celui qu’il fallait abattre".

Je n’ai pas besoin de dire que l’expression : comme Tite-Live est simplement pour caractériser une manie de M. Villemain et que chacun des personnages mis en scène parle comme Villemain en Sorbonne.

Une voix grave, "aussi grave que celle du comte Capo d’Istria était douce et persuasive", établit un parallèle entre les Martyrs et Télémaque, et donne la supériorité à ce dernier ; cela fait deux pages de discours.

Un quatrième orateur dit que "le Télémaque est un bon livre de morale, malgré quelques descriptions trop vives pour l’imagination de la jeunesse. Le Télémaque est une gracieuse réminiscence des poètes anciens, une corbeille de fleurs cueillies partout, mais quel intérêt aura pour l’avenir cette mythologie profane, spiritualiste d’intention, sans être changée de formes, de telle façon que le livre n’est ni païen, ni chrétien ? "

Et Capo d’Istria reprend la parole pour dire que "Fénelon fut le premier qui, dans le XVIIe siècle, forma le vœu de voir la Grèce délivrée de ses oppresseurs et rendue aux beaux-arts, à la philosophie, à la liberté qui la réclament pour leur patrie". Chateaubriand excelle à décrire le monde barbare…, mais Capo d’Istria préfère Antiope à Velléda.

Total, une page.

Cette réserve d’un esprit si délicat enhardit un cinquième orateur. Celui-là aussi admire le Télémaque, mais les Martyrs portent la marque d’un siècle de décadence (toujours la décadence !) Pièce de rapport encadrée ; industrieuse mosaïque… dépouillant indifféremment Homère, Virgile, Stace et quelques chroniqueurs barbares. Et puis les anachronismes : saint Augustin, né 17 ans après la mort de Constantin, figurant près de lui comme son compagnon de plaisir, — comparaison d’Eudore avec Enée, de Cymodocée avec Pauline… - L’horrible n’est pas le pathétique (le cou d’ivoire de la fille d’Homère brisé par la gueule sanglante du tigre), et patata et patata.

Le premier orateur (Delphine Gay) reprend la parole ; elle croit entendre les blasphèmes d’Hoffmann : "Laissez, je vous prie, vos chicanes érudites. A quoi sert le goût de l’antiquité s’il empêche de sentir tant de belles choses imitées d’elle ? " Aussi bien elle est la seule personne qui parle avec quelque bon sens ; le malheur est que, jalouse du dernier orateur qui avait parlé pendant deux pages et demie, elle s’élance dans les martyrs de nos jours, dans les échafauds de nos familles et dans la vertu de nos frères et de nos pères immolés en place publique pour leur Dieu et pour leur Roi.

Total, trois pages.

Le cercle se rompit, on s’avança de quelques pas sur la terrasse entre l’horizon de Paris et les ombres projetées des vieux créneaux du château de Saint-Germain.

Petite digression sur le dernier des Stuarts. Enfin, une voix prie Mlle Delphine de dire "ce que vient de lui inspirer le tableau d’Horace Vernet".

La jeune fille, dont la grâce naïve et fière égalait le talent, ne répondit qu’en commençant de sa voix harmonieuse ce chant de la Druidesse, dédié au grand peintre qui achevait un tableau de Velléda. Debout, quelques mèches de ses blonds cheveux éparses à la brise légère de cette nuit d’été, la jeune Muse, comme elle se nommait alors elle-même, doublait par sa personne l’illusion de son chant et semblait se confondre avec le souvenir qu’elle célébrait.

Suivent des stances dans le style des pendules de la Restauration finissant par :

Et les siècles futurs sauront que j’étais belle.

Le prestige les a tous éblouis et les éloges sont prodigués à cet heureux talent.

Villemain rentre fort tard à Paris avec un savant illustre (probablement Humboldt), "dont la parole diversifie encore le mouvement de la terrasse de Saint-Germain". Il s’endort, à trois heures du matin, la tête remplie de poésies homériques, de ferveurs chrétiennes, de révolutions dynastiques et de catastrophes géologiques.

Le lendemain, il relit les lettres de saint Jérôme, un traité théologique de Milton et projette d’aller rêver hors de Paris, "aux ressemblances d’imagination, de tristesse et de colère entre ces âmes véhémentes et poétiques séparées par tant de siècles", quand il fait la rencontre de M. Frisell qui lui apprend la destitution de Chateaubriand. Suit la destitution notifiée par M. de Villèle, telle qu’elle est rapportée dans les Mémoires d’Outre-Tombe, ce qui fait trois pages de plus, total seize pages.

Autant qu’on peut le deviner, l’anecdote consiste en ceci : pendant qu’on préparait au château la destitution de Chateaubriand, plusieurs personnes de ses amis causaient littérature et politique sur la terrasse de Saint-Germain. Tout le reste n’est que rhétorique intempestive.

La mort du duc de Berry

La mort du duc de Berry est encore un modèle étrange de narration, véritable exercice de collège, composition d’enfant qui veut gagner le prix, style de concours. Villemain y prend surtout la défense de M. Decazes, dont il était dans un poste assez considérable un des moindres auxiliaires. Il était, je crois bien, le jeune homme (si nous pouvons nous fier aux sillons de sa jeune mémoire) qui travaillait à l’exposé des motifs de l’interminable loi électorale. Le sentiment qui pousse Villemain à défendre Decazes paraîtrait plus louable s’il n’était exprimé avec un enthousiasme de domestique.

(Revoir mes notes précédentes à ce sujet.)

La digression sur les rajeunissements littéraires

Le chapitre 3 de la Tribune moderne s’ouvre par onze pages de digression sur les diverses époques et les renouvellements des lettres. Voilà, certes, un beau thème philosophique, de quoi exciter la curiosité. J’y fus pris, comme un crédule, mais la boutique ne répond pas à l’enseigne et Villemain n’est pas un philosophe. Il n’est pas même un vrai rhéteur, comme il se vante de l’être. Il commence par déclarer que "la puissance des lieux sur l’imagination du poète n’est pas douteuse".

Voir, dit-il, Homère et Hérodote.

"La Grèce, des Thermopyles à Marathon, les vertes collines du Péloponèse et les vallées de la Thessalie, l’île de Crète et l’île de Lemnos [énumération interminable], quel théâtre multiple et pittoresque ! "

Donc les Grecs ont eu du génie parce qu’ils possédaient de beaux paysages.

Accepté. Pensée trop claire.

La poésie romaine reproduit les paysages latins. "L’empire, devenu barbare, d’un côté, et oriental de l’autre, eut sous les yeux une diversité sans fin de climats, de races, de mœurs, etc., etc."

Inde : "Le chaos des imaginations et les descriptions surchargées de couleurs."

Belle conclusion. Il avait sans doute trop de paysages pour rester classique.

Les chrétiens étudient maintenant l’homme intérieur ; cependant "le spectacle de la création resplendit dans leurs âmes et dans leurs paroles".

"Christianisme grec revêtu des feux d’une brûlante nature, du Nil jusqu’à l’Oronte, de Jérusalem jusqu’à Cyrène."

"Dante, le premier génie de poète qui se leva sur le moyen âge [est-ce bien sûr ? ], fut un admirable peintre de la nature."

Tasse chante les exploits et les erreurs des hommes. La nature, pour Tasse, Arioste, comme pour La Fontaine, devient un accessoire.

Camoëns, Ercilla témoignent "de ce que la nature agrandie peut offrir à la pensée de l’homme, et l’esprit de découverte ajouté à l’esprit d’inspiration".

"Corneille, Racine, Milton, Voltaire, trêve de lassitude à l’action de la nature."

Cependant, petite digression forcée sur Shakespeare, qui a jeté le décor dans le drame ; le fait est que Shakespeare est embarrassant dans cette genèse artificielle de l’art.

Retour à la nature. Ce retour s’exprime par la prose : Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre. Delille, talent mondain et factice. Accepté. Quelques paroles fort dures contre le pauvre Delille. M. Villemain n’a pas le droit de le traiter ainsi.

Caractère oriental de Byron, "le sceptique voyageur".

Et puis, tout d’un coup, Villemain nous dit :

… un rare et brillant génie allait paraître, se frayer sa route dans l’ébranlement du monde, amasser des trésors d’imagination dans les ruines d’une société mourante, exagérer tout ce qu’il devait bientôt combattre, et, par l’excès même de l’imagination, revenir de l’erreur à la vérité et des rêves d’un idéal à venir au culte du passé.

Et voilà ce qui explique pourquoi votre fille est muette, c’est-à-dire pourquoi, si Chateaubriand n’était pas allé en Amérique, il n’eût pas été Chateaubriand.

XIII. Paul de Molènes[modifier]

Monsieur Paul de Molènes, un de nos plus charmants et délicats romanciers, vient de mourir d’une chute de cheval, dans un manège. M. Paul de Molènes était entré dans l’armée après le licenciement de la garde mobile ; il était de ceux que ne pouvaient même pas rebuter la perte de son grade et la dure condition de simple soldat, tant était vif et irrésistible en lui le goût de la vie militaire, goût qui datait de son enfance, et qui profita, pour se satisfaire, d’une révolution imprévue. Certes, voilà un vigoureux trait d’originalité chez un littérateur. Qu’un ancien militaire devienne littérateur dans l’oisiveté d’une vieillesse songeuse, cela n’a rien d’absolument surprenant ; mais qu’un jeune écrivain, ayant déjà savouré l’excitation des succès, se jette dans un corps révolutionnaire par pur amour de l’épée et de la guerre, voilà quelque chose qui est plus vif, plus singulier, et, disons-le, plus suggestif.

Jamais auteur ne se dévoila plus candidement dans ses ouvrages que M. de Molènes. Il a eu le grand mérite, dans un temps où la philosophie se met uniquement au service de l’égoïsme, de décrire, souvent même de démontrer l’utilité, la beauté, la moralité de la guerre. La guerre pour la guerre ! eût-il dit volontiers, comme d’autres disent : l’art pour l’art ! convaincu qu’il était que toutes les vertus se retrouvent dans la discipline, dans le sacrifice et dans le goût divin de la mort !

M. de Molènes appartenait, dans l’ordre de la littérature, à la classe des raffinés et des dandys ; il en avait toutes les grandeurs natives, et quant aux légers travers, aux tics amusants que cette grandeur implique souvent, il les portait légèrement et avec plus de franchise qu’aucun autre. Tout en lui, même le défaut, devenait grâce et ornement.

Certainement, il n’avait pas une réputation égale à son mérite. L’Histoire de la Garde mobile, l’Etude sur le colonel La Tour du Pin, les Commentaires d’un Soldat sur le siège de Sébastopol, sont des morceaux dignes de vivre dans la mémoire des poètes. Mais on lui rendra justice plus tard ; car il faut que toute justice se fasse.

Celui qui avait échappé heureusement à tous les dangers de la Crimée et de la Lombardie, et qui est mort victime d’une brute stupide et indocile, dans l’enceinte banale d’un manège, avait été promu récemment au grade de chef d’escadron. Peu de temps auparavant, il avait épousé une femme charmante, près de laquelle il se sentait si heureux que, lorsqu’on lui demandait où il allait habiter, en quelle garnison il allait être confiné, il répondait, faisant allusion aux présentes voluptés de son âme : "En quel lieu de la terre je suis ou je vais, je ne saurais vous le dire, puisque je suis en paradis ! "

L’auteur qui écrit ces lignes a longtemps connu M. de Molènes ; il l’a beaucoup aimé autant qu’admiré, et il se flatte d’avoir su lui inspirer quelque affection. Il serait heureux que ce témoignage de sympathie et d’admiration pût distraire pendant quelques secondes les yeux de sa malheureuse veuve.

Nous rassemblons ici les titres de ses principaux ouvrages :

Mémoires d’un Gentilhomme du siècle dernier (primitivement : Mémoires du Baron de Valpéri).

La Folie de l’épée (titre caractéristique).

Histoires sentimentales et militaires (titre représentant bien le double tempérament de l’auteur, aussi amoureux de la vie qu’insouciant de la mort).

Histoire intimes.

Commentaires d’un Soldat (Sébastopol et la guerre d’Italie).

Chroniques contemporaines.

Caractères et Récits du temps.

Aventures du Temps passé.

L’Enfant et l’Amant.

XIV. Anniversaire de la naissance de Shakspeare[modifier]

A M. le Rédacteur en chef du Figaro

Monsieur,

Il m’est arrivé plus d’une fois de lire le Figaro et de me sentir scandalisé par le sans-gêne de rapin qui forme, malheureusement, une partie du talent de vos collaborateurs. Pour tout dire, ce genre de littérature "frondeuse" qu’on appelle le "petit journal" n’a rien de bien divertissant pour moi et choque presque toujours mes instincts de justice et de pudeur. Cependant, toutes les fois qu’une grosse bêtise, une monstrueuse hypocrisie, une de celles que notre siècle produit avec une inépuisable abondance se dresse devant moi, tout de suite je comprends l’utilité du "petit journal". Ainsi, vous le voyez, je me donne presque tort, d’assez bonne grâce.

C’est pourquoi j’ai cru convenable de vous dénoncer une de ces énormités, une de ces cocasseries, avant qu’elle fasse sa définitive explosion.

Le 23 avril est la date où la Finlande elle-même doit, dit-on, célébrer le trois-centième anniversaire de la naissance de Shakspeare. J’ignore si la Finlande a quelque intérêt mystérieux à célébrer un poète qui n’est pas né chez elle, si elle a le désir de porter, à propos du poète-comédien anglais, quelque toast malicieux. Je comprends, à la rigueur, que les littérateurs de l’Europe entière veuillent s’associer dans un commun élan d’admiration pour un poète que sa grandeur (comme celle de plusieurs autres grands poètes) rend cosmopolite ; cependant, nous pourrions noter en passant que, s’il est raisonnable de célébrer les poètes de tous les pays, il serait encore plus juste que chacun célébrât, d’abord, les siens. Chaque religion a ses saints, et je constate avec peine que jusqu’à présent on ne s’est guère inquiété ici de fêter l’anniversaire de la naissance de Chateaubriand ou de Balzac. Leur gloire, me dira-t-on, est encore trop jeune. Mais celle de Rabelais ?

Ainsi voilà une chose acceptée. Nous supposons que, mus par une reconnaissance spontanée, tous les littérateurs de l’Europe veulent honorer la mémoire de Shakspeare avec une parfaite candeur.

Mais les littérateurs parisiens sont-ils poussés par un sentiment aussi désintéressé, ou plutôt n’obéissent-ils pas, à leur insu, à une très petite coterie qui poursuit, elle, un but personnel et particulier, très distinct de la gloire de Shakspeare ?

J’ai été, à ce sujet, le confident de quelques plaisanteries et de quelques plaintes dont je veux vous faire part.

Une réunion a eu lieu quelque part, peu importe où. M. Guizot devait faire partie du comité. On voulait sans doute honorer en lui le signataire d’une pauvre traduction de Shakspeare. Le nom de M. Villemain a été inscrit également. Autrefois, il a parlé, tant bien que mal, du théâtre anglais. C’est un prétexte suffisant, quoique cette mandragore sans âme, à vrai dire, soit destinée à faire une drôle de figure devant la statue du poète le plus passionné du monde.

J’ignore si le nom de Philarète Chasles, qui a tant contribué à populariser chez nous la littérature anglaise, a été inscrit ; j’en doute fort, et j’ai de bonnes raisons pour cela. Ici, à Versailles, à quelques pas de moi, habite un vieux poète qui a marqué, non sans honneur, dans le mouvement littéraire romantique ; je veux parler de M. Emile Deschamps, traducteur de Roméo et Juliette. Eh bien ! monsieur, croiriez-vous que ce nom n’a pas passé sans quelques objections ? Si je vous priais de deviner pourquoi, vous ne le devineriez jamais. M. Emile Deschamps a été pendant longtemps un des principaux employés du ministère des Finances. Il est vrai qu’il a, depuis longtemps aussi, donné sa démission. Mais, en fait de justice, messieurs les factotums de la littérature démocratique n’y regardent pas de si près, et cette cohue de petits jeunes gens est si occupée de faire ses affaires qu’elle apprend quelquefois avec étonnement que tel vieux bonhomme, à qui elle doit beaucoup, n’est pas encore mort. Vous ne serez pas étonné d’apprendre que M. Théophile Gautier a failli être exclu, comme mouchard. (Mouchard est un terme qui signifie un auteur qui écrit des articles sur le théâtre et la peinture dans la feuille officielle de l’État.) Je ne suis pas du tout étonné, ni vous sans doute, que le nom de M. Philoxène Boyer ait soulevé maintes récriminations. M. Boyer est un bel esprit, un très bel esprit, dans le meilleur sens. C’est une imagination souple et grande, un écrivain fort érudit, qui a, dans le temps, commenté les ouvrages de Shakspeare dans des improvisations brillantes. Tout cela est vrai, incontestable ; mais hélas ! le malheureux a donné quelquefois des signes d’un lyrisme monarchique un peu vif. En cela, il était sincère, sans doute ; mais qu’importe ! ces odes malencontreuses, aux yeux de ces messieurs annulent tout son mérite en tant que shakspearianiste. Relativement à Auguste Barbier, traducteur de Julius Cœsar, et à Berlioz, auteur d’un Roméo et Juliette, je ne sais rien. M. Charles Baudelaire, dont le goût pour la littérature saxonne est bien connu, avait été oublié. Eugène Delacroix est bien heureux d’être mort. On lui aurait, sans aucun doute, fermé au nez les portes du festin, lui, traducteur à sa manière de Hamlet, mais aussi le membre corrompu du Conseil municipal ; lui, l’aristocratique génie, qui poussait la lâcheté jusqu’à être poli, même envers ses ennemis. En revanche, nous verrons le démocrate Biéville porter un toast, avec restrictions, à l’immortalité de l’auteur de Macbeth, et le délicieux Legouvé, et le Saint-Marc Girardin, ce hideux courtisan de la jeunesse médiocre, et l’autre Girardin, l’inventeur de la Boussole escargotique et la souscription à un sou par tête pour l’abolition de la guerre.

Mais, le comble du grotesque, le nec plus ultra du ridicule, le symptôme irréfutable de l’hypocrisie de la manifestation, est la nomination de M. Jules Favre, comme membre du Comité. Jules Favre et Shakspeare ! Saisissez-vous bien cette énormité ? Sans doute, M. Jules Favre est un esprit assez cultivé pour comprendre les beautés de Shakspeare, et, à ce titre, il peut venir ; mais, s’il a pour deux liards de sens commun, et s’il tient à ne pas compromettre le vieux poète, il n’a qu’à refuser l’honneur absurde qui lui est conféré. Jules Favre dans un comité shakspearien ! Cela est plus grotesque qu’un Dufaure à l’Académie !

Mais, en vérité, Messieurs les organisateurs de la petite fête ont bien autre chose à faire que de glorifier la poésie. Deux poètes, qui étaient présents à la première réunion dont je vous parlais tout à l’heure, faisaient observer tantôt qu’on oubliait celui-ci ou celui-là, tantôt qu’il faudrait faire ceci ou cela ; et leurs observations étaient faites uniquement dans le sens littéraire ; mais, à chaque fois, l’un des petits humanitaires leur répondait : "Vous ne comprenez pas de quoi il s’agit."

Aucun ridicule ne manquera à cette solennité. Il faudra aussi tout naturellement fêter Shakspeare au théâtre. Quand il s’agit d’une représentation en l’honneur de Racine, on joue, après l’ode de circonstance, les Plaideurs et Britannicus ; si c’est Corneille qu’on célèbre, ce sera le Menteur et le Cid ; si c’est Molière, Pourceaugnac et le Misanthrope. Or, le directeur d’un grand théâtre, homme de douceur et de modération, courtisan impartial de la chèvre et du chou, disait récemment au poète chargé de composer quelque chose en l’honneur du tragique anglais : "Tâchez de glisser là-dedans l’éloge des classiques français, et puis ensuite, pour mieux honorer Shakspeare, nous jouerons Il ne faut jurer de rien ! " C’est un petit proverbe d’Alfred de Musset.

Parlons un peu du vrai but de ce grand jubilé. Vous savez, monsieur, qu’en 1848 il se fit une alliance adultère entre l’école littéraire de 1830 et la démocratie, une alliance monstrueuse et bizarre. Olympio renia la fameuse doctrine de l’art pour l’art, et depuis lors, lui, sa famille et ses disciples, n’ont cessé de prêcher le peuple, de parler pour le peuple, et de se montrer en toutes occasions les amis et les patrons assidus du peuple. "Tendre et profond amour du peuple ! " Dès lors, tout ce qu’ils peuvent aimer en littérature a pris la couleur révolutionnaire et philanthropique. Shakspeare est socialiste. Il ne s’en est jamais douté, mais il n’importe. Une espèce de critique paradoxale a déjà essayé de travestir le monarchiste Balzac, l’homme du trône et de l’autel, en homme de subversion et de démolition. Nous sommes familiarisés avec ce genre de supercherie. Or, monsieur, vous savez que nous sommes dans un temps de partage, et qu’il existe une classe d’hommes dont le gosier est obstrué de toasts, de discours et de cris non utilisés, dont, très naturellement, ils cherchent le placement. J’ai connu des gens qui surveillaient attentivement la mortalité, surtout parmi les célébrités, et couraient activement chez les familles et dans les cimetières pour faire l’éloge des défunts qu’ils n’avaient jamais connus. Je vous signale M. Victor Cousin comme le prince du genre.

Tout banquet, toute fête sont une belle occasion pour donner satisfaction à ce verbiage français ; les orateurs sont le fonds qui manque le moins ; et la petite coterie caudataire de ce poète (en qui Dieu, par un esprit de mystification impénétrable, a amalgamé la sottise avec le génie), a jugé que le moment était opportun pour utiliser cette indomptable manie au profit des buts suivants, auxquels la naissance de Shakspeare ne servira que de prétexte :

I° Préparer et chauffer le succès du livre de V. Hugo sur Shakspeare, livre qui, comme tous ses livres, plein de beautés et de bêtises, va peut-être encore désoler ses plus sincères admirateurs ;

2° Porter un toast au Danemark. La question est palpitante, et on doit bien cela Hamlet, qui est le prince du Danemark le plus connu. Cela sera d’ailleurs mieux en situation que le toast à la Pologne qui a été lancé, m’a-t-on dit, dans un banquet offert à M. Daumier.

Ensuite, et selon les occurrences et le crescendo particulier de la bêtise chez les foules rassemblées dans un seul lieu, porter des toasts à Jean Valjean, à l’abolition de la peine de mort, à l’abolition de la misère, à la Fraternité universelle, à la diffusion des lumières, au vrai Jésus-Christ, législateur des chrétiens, comme on disait jadis, à M. Renan, à M. Havin, etc., enfin à toutes les stupidités propres à ce XIXe siècle, où nous avons le fatigant bonheur de vivre, et où chacun est, à ce qu’il paraît, privé du droit naturel de choisir ses frères.

Monsieur, j’ai oublié de vous dire que les femmes étaient exclues de la fête. De belles épaules, de beaux bras, de beaux visages et de brillantes toilettes auraient pu nuire à l’austérité démocratique d’une telle solennité. Cependant, je crois qu’on pourrait inviter quelques comédiennes, quand ce ne serait que pour leur donner l’idée de jouer un peu Shakspeare et de rivaliser avec les Smithson et les Faucit.

Conservez ma signature, si bon vous semble ; supprimez-la, si vous jugez qu’elle n’a pas assez de valeur.

Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mes sentiments bien distingués.

XV. Projets de lettre à Jules Janin[modifier]

A Monsieur Jules Janin

A propos du feuilleton (signé Eraste)

Sur Henri Heine et la Jeunesse des Poètes

Lui aussi, lui-même, "il savait comment on chante et comment on pleure ; il connaissait le sourire mouillé de larmes, etc."

Comme c’est extraordinaire, n’est-ce pas, qu’un homme soit un homme ?

Catilina écrit au sénateur Quintus Cecilius avant de prendre les armes : "Je te lègue ma chère femme Orestilia et ma chère fille…"

Mérimée (Mérimée lui-même !!!) ajoute : "On éprouve quelque plaisir et quelque étonnement à voir des sentiments humains dans un pareil monstre."

Comme c’est extraordinaire qu’un homme soit un homme !

Quant à toutes les citations de petites polissonneries françaises comparées à la poésie d’Henri Heine, de Byron et de Shakspeare, cela fait l’effet d’une serinette ou d’une épinette comparée à un puissant orchestre. Il n’est pas un seul des fragments d’Henri Heine que vous citez qui ne soit infiniment supérieur à toutes les bergerades ou berquinades que vous admirez. Ainsi, l’auteur de l’Ane mort et la Femme guillotinée ne veut plus entendre l’ironie ; il ne veut pas qu’on parle de la mort, de la douleur, de la brièveté des sentiments humains : "Ecartez de moi ces images funèbres ; loin de moi tous ces ricanements ! Laissez-moi traduire Horace et le savourer à ma guise, Horace, un vrai amateur de flonflons, un brave littératisant, dont la lecture ne fait pas mal aux nerfs, comme font toutes ces discordantes lyres modernes."

Pour finir, je serais curieux de savoir si vous êtes bien sûr que Béranger soit un poète. (Je croyais qu’on n’osait plus parler de cet homme.)

— Si vous êtes bien sûr que les belles funérailles soient une preuve du génie ou de l’honnêteté du défunt. (Moi, je crois le contraire, c’est-à-dire qu’il n’y a guère que les coquins et les sots qui obtiennent de belles funérailles.)

— Si vous êtes bien sûr que Delphine Gay soit un poète.

— Si vous croyez que le langoureux de Musset soit un bon poète.

Je serais aussi curieux de savoir ce que fait le nom du grotesque Viennet à côté du nom de Banville.

— Et, à côté d’Auguste Barbier, Hégésippe Moreau, un ignoble pion, enflammé de sale luxure et de prêtrophobie belge.

Enfin, pourquoi vous orthographiez Lecomte Delille le nom de M. Leconte de Lisle, le confondant ainsi avec le méprisable auteur des Jardins.

Cher Monsieur, si je voulais pleinement soulager la colère que vous avez mise en moi, je vous écrirais cinquante pages au moins, et je vous prouverais que, contrairement à votre thèse, notre pauvre France n’a que fort peu de poètes et qu’elle n’en a pas un seul à opposer à Henri Heine. Mais vous n’aimez pas la vérité, vous n’aimez pas les proportions, vous n’aimez pas la justice, vous n’aimez pas les combinaisons, vous n’aimez pas le rythme, ni le mètre, ni la rime ; tout cela exige qu’on prenne trop de soins pour l’obtenir. Il est si doux de s’endormir sur l’oreiller de l’opinion toute faite !

Savez-vous bien, Monsieur, que vous parlez de Byron trop légèrement ? Il avait votre qualité et votre défaut, — une grande abondance, un grand flot, une grande loquacité, — mais aussi ce qui fait les poètes : une diabolique personnalité. En vérité, vous me donnez envie de le défendre.

Monsieur, j’ai reçu souvent des lettres injurieuses d’inconnus, quelquefois anonymes, des gens qui avaient sans doute du temps à perdre. J’avais du temps à perdre ce soir, j’ai voulu imiter à votre égard les donneurs de conseils qui m’ont souvent assailli.

Je suis un peu de vos amis ; quelquefois même je vous ai admiré. Je connais à fond la sottise française, et pourtant, quand je vois un littérateur français (faisant autorité dans le monde) lâcher des légèretés, je suis encore pris de rages qui font tout pardonner, même la lettre anonyme.

Je vous promets qu’à la prochaine visite que j’aurai le plaisir de vous faire je vous ferai mon mea culpa, non pas de mes opinions, mais de ma conduite.

II

Monsieur, je fais ma pâture de vos feuilletons, — dans l’Indépendance, laquelle vous manque un peu de respect quelquefois et vous montre quelque ingratitude. Les présentations à la Buloz. Auguste Barbier à la Revue de Paris. Le Désaveu. L’Indépendance a des convictions qui ne lui permettent pas de s’apitoyer sur le malheur des reines. Donc je vous lis ; car je suis un peu de vos amis, si toutefois vous croyez, comme moi, que l’admiration engendre une sorte d’amitié.

Mais le feuilleton d’hier soir m’a mis en grande rage. Je veux vous expliquer pourquoi.

Henri Heine était donc un homme ! Bizarre. Catilina était donc un homme. Un monstre pourtant, puisqu’il conspirait pour les pauvres. Henri Heine était méchant, — oui, comme les hommes sensibles, irrités de vivre avec la canaille ; par canaille, j’entends les gens qui ne se connaissent pas en poésie (le genus irritabile vatum).

Examinons ce cœur d’Henri Heine jeune.

Les fragments que vous citez sont charmants, mais je vois bien ce qui vous choque, c’est la tristesse, c’est l’ironie. Si J. J. était empereur, il décréterait qu’il est défendu de pleurer ou de se pendre sous son règne, ou même de rire d’une certaine façon. Quand Auguste avait bu, etc.

Vous êtes un homme heureux. Je vous plains, monsieur, d’être si facilement heureux. Faut-il qu’un homme soit tombé bas pour se croire heureux ! Peut-être est-ce une explosion sardonique, et souriez-vous pour cacher le renard qui vous ronge. En ce cas, c’est bien. Si ma langue pouvait prononcer une telle phrase, elle en resterait paralysée.

Vous n’aimez pas la discrépance, la dissonance. Arrière les indiscrets qui troublent la somnolence de votre bonheur ! Vivent les ariettes de Florian ! Arrière les plaintes puissantes du chevalier Tannhäuser, aspirant à la douleur ! Vous aimez les musiques qu’on peut entendre sans les écouter, et les tragédies qu’on peut commencer par le milieu.

Arrière tous ces poètes qui ont leurs poches pleines de poignards, de fiel, de fioles de laudanum ! Cet homme est triste, il me scandalise. — Il n’a donc pas de Margot, il n’en a donc jamais eu. Vive Horace buvant son lait de poule, son falerne, veux-je dire, et pinçant, en honnête homme, les charmes de sa Lisette, en brave littératisant, sans diablerie, et sans fureur, sans œstus !

A propos de belles funérailles, vous citez, je crois, celles de Béranger. Il n’y avait rien de bien beau, je crois. Un préfet de police a dit qu’il l’avait escamoté. Il n’y a eu de beau que Mme Collet bousculant les sergents de ville. Et Pierre Leroux seul trouva le mot du jour : "Je lui avais toujours prédit qu’il raterait son enterrement."

Béranger ? On a dit quelques vérités sur ce grivois. Il y en aurait encore long à dire. Passons.

De Musset. Faculté poétique ; mais peu joyeux. Contradiction dans votre thèse. Mauvais poète d’ailleurs. On le trouve maintenant chez les filles, entre les chiens de verre filé, le chansonnier du Caveau et les porcelaines gagnées aux loteries d’Asnières. — Croque-mort langoureux.

Sainte-Beuve. Oh ! celui-là, je vous arrête. Pouvez-vous expliquer ce genre de beauté ? Werther carabin. Donc contradiction dans votre thèse.

Banville et Viennet. Grande catastrophe. Viennet, parfait honnête homme. Héroïsme à détruire la poésie ; mais la Rime !!! et même la Raison !!! — Je sais que vous n’agissez jamais par intérêt… Donc, qui a pu vous pousser ?

Delphine Gay ! Leconte de Lisle. Le trouvez-vous bien rigolo, bien à vos souhaits, la main sur la conscience ? — Et Gauthier ? Et Valmore ? et moi ? — Mon truc.

Je présente la paraphrase du genus irritabile vatum pour la défense non seulement d’Henri Heine, mais aussi de tous les poètes. Ces pauvres diables (qui sont la couronne de l’humanité) sont insultés par tout le monde. Quand ils ont soif et qu’ils demandent un verre d’eau, il y a des Trimalcions qui les traitent d’ivrognes. Trimalcion s’essuie les doigts aux cheveux de ses esclaves ; mais si un poète montrait la prétention d’avoir quelques bourgeois dans ses écuries, il y aurait bien des personnes qui s’en scandaliseraient.

Vous dites : "Voilà de ces belles choses que je ne comprendrai jamais… Les néocritiques…"

Quittez donc ce ton vieillot, qui ne vous servira de rien, pas même auprès du sieur Villemain.

Jules Janin ne veut plus d’images chagrinantes.

Et la mort de Charlot ? Et le baiser dans la lunette de la guillotine ? Et le Bosphore, si enchanteur du haut d’un pal ? Et la Bourbe ? Et les Capucins ? Et les Chancres fumant sous le fer rouge ?

Quand le diable devient vieux, il se fait… berger. Allez paître vos blancs moutons.

A bas les suicides ! A bas les méchants farceurs ! On ne pourrait jamais dire sous votre règne : Gérard de Nerval s’est pendu, Janino Imperatore. Vous auriez même des agents, des inspecteurs faisant rentrer chez eux les gens qui n’auraient pas sur leurs lèvres la grimace du bonheur.

Catilina, un homme d’esprit, sans aucun doute, puisqu’il avait des amis dans le parti contraire au sien, ce qui n’est inintelligible que pour un Belge.

Toujours Horace et Margoton ! Vous vous garderiez bien de choisir Juvénal, Lucain ou Pétrone ; celui-là, avec ses terrifiantes impuretés, ses bouffonneries attristantes (vous prendriez volontiers parti pour Trimalcion, puisqu’il est heureux, avouez-le) ; celui-ci, avec ses regrets de Brutus et de Pompée, ses morts ressuscités, ses sorcières thessaliennes, qui font danser la lune sur l’herbe des plaines désolées ; et cet autre, avec ses éclats de rire pleins de fureur. Car vous n’avez pas manqué d’observer que Juvénal se fâche toujours au profit du pauvre et de l’opprimé ! Ah ! le vilain sale ! — Vive Horace, et tous ceux pour qui Babet est pleine de complaisances !

Trimalcion est bête, mais il est heureux. Il est vaniteux jusqu’à faire crever de rire ses serviteurs, mais il est heureux. Il est abject et immonde, — mais heureux. Il étale un gros luxe et feint de se connaître en délicatesses : il est ridicule, mais il est heureux. — Ah ! pardonnons aux heureux. Le bonheur, une belle et universelle excuse, n’est-ce pas ?

Ah ! vous êtes heureux, Monsieur. Quoi ! — Si vous disiez : je suis vertueux, je comprendrais que cela sous-entend : Je souffre moins qu’un autre. Mais non : vous êtes heureux. Facile à contenter, alors ? Je vous plains, et j’estime ma mauvaise humeur plus distinguée que votre béatitude. — J’irai jusque-là, que je vous demanderai si les spectacles de la terre vous suffisent. Quoi ! jamais vous n’avez eu envie de vous en aller, rien que pour changer de spectacle ! J’ai de très sérieuses raisons pour plaindre celui qui n’aime pas la mort.

Byron, Tennyson, Pœ et Cie.

Ciel mélancolique de la poésie moderne. Etoiles de première grandeur. Pourquoi les choses ont-elles changé ? Grave question que je n’ai pas le temps de vous expliquer ici. Mais vous n’avez même pas songé à vous la poser. Elles ont changé parce qu’elles devaient changer. Votre ami le sieur Villemain vous chuchote à l’oreille le mot : Décadence. C’est un mot bien commode à l’usage des pédagogues ignorants, mot vague derrière lequel s’abritent notre paresse et notre incuriosité de la loi.

Pourquoi donc toujours la joie ? Pour vous divertir, peut-être. Pourquoi la tristesse n’aurait-elle pas sa beauté ? Et l’horreur aussi ? Et tout ? Et n’importe quoi ?

Je vous vois venir. Je sais où vous tendez. Vous oseriez peut-être affirmer qu’on ne doit pas mettre des têtes de mort dans les soupières, et qu’un petit cadavre de nouveau-né ferait un fichu… (Cette plaisanterie a été faite cependant ; mais, hélas ! c’était le bon temps !) - il y aurait beaucoup à dire cependant là-dessus. — Vous me blessez dans mes plus chères convictions. Toute la question, en ces matières, c’est la sauce, c’est-à-dire le génie.

Pourquoi le poète ne serait-il pas un broyeur de poisons aussi bien qu’un confiseur, un éleveur de serpents pour miracles et spectacles, un psylle amoureux de ses reptiles, et jouissant des caresses glacées de leurs anneaux en même temps que des terreurs de la foule ?

Deux parties également ridicules dans votre feuilleton. Méconnaissance de la poésie de Heine, et de la poésie, en général. Thèse absurde sur la jeunesse du poète. Ni vieux, ni jeune, il est. Il est ce qu’il veut. Vierge, il chante la débauche ; sobre, l’ivrognerie.

Votre dégoûtant amour de la joie me fait penser à M. Véron réclamant une littérature affectueuse. Votre goût de l’honnêteté n’est encore que du sybaritisme. M. Véron disait cela fort innocemment. Le Juif errant l’avait sans doute contristé. Lui aussi, il aspirait aux émotions douces et non troublantes.

A propos de la jeunesse des poètes : Livres vécus, poèmes vécus.

Consultez là-dessus M. Villemain. Malgré son amour incorrigible des solécismes, je doute qu’il avale celui-là.

Byron, loquacité, redondance. Quelques-unes de vos qualités, Monsieur. Mais en revanche, ces sublimes défauts qui font le grand poète : la mélancolie, toujours inséparable du sentiment du beau, et une personnalité ardente, diabolique, un esprit salamandrin.

Byron. Tennyson. E. Pœ. Lermontoff. Leopardi. Espronceda ; — mais ils n’ont pas chanté Margot ! — Eh ! quoi ! je n’ai pas cité un Français. La France est pauvre.

Poésie française. Veine tarie sous Louis XIV. Reparaît avec Chénier (Marie-Joseph), car l’autre est un ébéniste de Marie-Antoinette. Enfin rajeunissement et explosion sous Charles X.

Vos flonflons français. Epinette et orchestre. Poésie à fleur de peau. Le Cupidon de Thomas Hood. Votre paquet de poètes accouplés comme bassets et lévriers, comme fouines et girafes. Analysons-les un à un. Et Théophile Gautier ? Et moi ?

Lecomte Delille. Vos étourderies : Jean Pharond. Pharamond. Jean Beaudlair. N’écrivez pas Gauthier, si vous voulez réparer votre oubli, et n’imitez pas ses éditeurs qui le connaissent si peu qu’ils estropient son nom. La versification d’une pièce en prose. Et vous y étiez. Le tic de Villefranche.

Tic congénital.

Fonction naturelle. Villefranche et Argenteuil.

Gascogne. Franche-Comté.

Normandie. Belgique.

Vous êtes un homme heureux. Voilà qui suffit pour vous consoler de toutes erreurs. Vous n’entendez rien à l’architecture des mots, à la plastique de la langue, à la peinture, à la musique, ni à la poésie. Consolez-vous, Balzac et Chateaubriand n’ont jamais pu faire de vers passables. Il est vrai qu’ils savaient reconnaître les bons.

Début. Ma rage. Pierre dans mon jardin où plutôt dans notre jardin.

(Dans l’article Janin.) Janin loue Cicéron, petite farce de journaliste. C’est peut-être une caresse au sieur Villemain. Cicéron philippiste. Sale type de parvenu. C’est notre César, à nous. (De Sacy.)

Janin avait sans doute une raison pour citer Viennet parmi les poètes. De même, il a sans doute une excellente raison pour louer Cicéron. Cicéron n’est pas de l’Académie, cependant on peut dire qu’il en est, par Villemain et la bande orléaniste.

XVI. Le comédien Rouvière[modifier]

J’ai connu longtemps Rouvière… - Philibert Rouvière ne m’a jamais donné de notes détaillées sur sa naissance, son éducation, etc. C’est moi qui ai écrit, dans un recueil illustré sur les principaux comédiens de Paris, l’article le concernant. Mais dans cet article, on ne trouvera autre chose qu’une appréciation raisonnée de son talent, talent bizarre jusqu’à l’excès, fait de raisonnement et d’exagération nerveuse, ce dernier élément l’emportant généralement.

Principaux rôles de Rouvière : Mordaunt, dans les Mousquetaires, type de haine concentrée, serviteur de Cromwell, ne poursuivant à travers les guerres civiles que la satisfaction de ses vengeances personnelles et légitimes.

Dans ce rôle, Rouvière faisait peur et horreur. Il était tout en fer.

Charles IX, dans une autre pièce d’Alexandre Dumas. Tout le monde a été émerveillé de cette ressuscitation. Du reste, Rouvière ayant été peintre, ces tours de force lui étaient plus faciles qu’à un autre.

L’abbé Faria, dans Monte-Cristo. Rouvière n’a joué le rôle qu’une fois. — Hostein, le directeur, et Alexandre Dumas n’ont Jamais bien compris la manière de jouer de Rouvière.

Hamlet (par Meurice et Dumas). Grand succès de Rouvière. — Mais joué en Hamlet méridional ; Hamlet furibond, nerveux et pétulant. Gœthe, qui prétend que Hamlet était blond et lourd, n’aurait pas été content.

Méphistophélès, dans le détestable Faust, refait par Dennery, Rouvière a été mauvais. Il avait beaucoup d’esprit et cherchait des finesses qui tranchaient baroquement sur sa nature méridionale.

Maître Favilla, de George Sand. Extraordinaire succès ! Rouvière, qui n’avait jamais joué que des natures amères, féroces, ironiques, atroces, a joué admirablement un rôle paternel, doux, aimable, idyllique. Cela tient, selon moi, à un côté peu connu de sa nature : amour de l’utopie, des idylles révolutionnaires ; — culte de Jean-Jacques, Florian et Berquin.

Le rôle du Médecin, dans le Comte Hermann, d’Alexandre Dumas. — Dumas a été obligé de confesser que Rouvière avait des instants sublimes.

Othello, — dans l’Othello d’Alfred de Vigny, — Rouvière a très bien su exprimer la politesse raffinée, emphatique, non inséparable de la rage d’un cocu oriental.

Et bien d’autres rôles dont je ne me souviens pas actuellement.

Physiquement, Rouvière était un petit moricaud nerveux, ayant gardé jusqu’à la fin l’accent du Midi, et montrant dans la conversation des finesses inattendues… - pas cabotin et fuyant les cabotins. — Cependant, très épris d’aventures, il avait suivi des saltimbanques pour étudier leurs mœurs. — Très homme du monde, quoique comédien, très éloquent.

Moralement, élève de Jean-Jacques Rousseau. Je me souviens d’une querelle bizarre qu’il me fit un jour qu’il me trouva arrêté devant une boutique de bijoutier.

— Une caban, disait-il, un foyer, une chaise, et une planche pour y mettre mon divin Jean-Jacques, cela me suffit. — Aimer le luxe, c’est d’un malhonnête homme.

Peintre, il était élève de Gros.

Il y a quelques mois, Rouvière étant tombé malade, et étant très pauvre, des amis imaginèrent de faire une vente de ses tableaux ; elle n’eut aucun succès.

Comme peintre, il était, à quelques égards, ce qu’il était comme comédien. — Bizarre, ingénieux et incomplet.

Je me souviens cependant d’un charmant tableau représentant Hamlet contraignant sa mère à contempler le portrait du roi défunt. — Peinture ultra-romantique, achetée, m’a-t-on dit, par M. de Goncourt.

M. Théophile Silvestre a de jolis dessins de Rouvière. Pendant longtemps, M. Luquet (associé de Cadart) a offert, comme étant de Géricault, un tableau (les Girondins en prison) que j’ai reconnu tout de suite pour un Rouvière… grande composition, sauvage et maladroit, enfantine même, mais d’un grand feu.

Comme comédien, Rouvière était très admiré d’Eugène Delacroix.

M. Champfleury a fait de lui une curieuse étude sous forme de nouvelle : le Comédien Trianon.

XVII. Les travailleurs de la mer[modifier]

Les Copeaux du Rabot.

Gilliat (Juliette, Julliot, Giliard, Galaad).

Les Iles de la Manche. Tiédeur. Fleurissement. Superstitions. Le roi des Aux Aimées.

Québec, Canada, Français baroque et archaïque. Patois composite.

Simplicité de la fable.

La vieille langue de Mer.

Idylle, petit poème.

Mots suggestifs dans le portrait de Déruchette.

Le vent. Le météore. Le naufrage.

La grotte enchantée. Le poulpe.

Le Clergé Anglican.

L’amour fécond en sottises et en grandeurs.

Le suicide de Gilliat.

Glorification de la Volonté.

La joie de Lethierry (Dramaturgie).

Le Dénouement fait de la peine (critique flatteuse).

XVIII. Extraits des journaux intimes[modifier]

Musique et Littérature

Fusées

Suggestions. L’homme de lettres remue des capitaux et donne le goût de la gymnastique intellectuelle. (VI)

La Musique creuse le ciel.

Jean-Jacques disait qu’il n’entrait dans un café qu’avec une certaine émotion. Pour une nature timide, un contrôle de théâtre ressemble quelque peu au tribunal des Enfers. (VIII)

Ne pas oublier dans le drame le côté merveilleux, la sorcellerie et le romanesque.

Les milieux, les atmosphères, dont tout un récit doit être trempé. (Voir Usher, et en référer aux sensations profondes du haschisch et de l’opium.) (XI)

Théodore de Banville n’est pas précisément matérialiste ; il est lumineux. Sa poésie représente les heures heureuses. (XIII)

Deux qualités littéraires fondamentales : surnaturalisme et ironie.

Coup d’œil individuel, aspect dans lequel se tiennent les choses devant l’écrivain, puis tournure d’esprit satanique. Le surnaturel comprend la couleur générale, et l’accent, c’est-à-dire intensité, sonorité, limpidité, vibrativité, profondeur et retentissement dans l’espace et dans le temps…

L’inspiration vient toujours quand l’homme le veut, mais elle ne s’en va pas toujours quand il le veut.

De la langue et de l’écriture prises comme opérations magiques, sorcellerie évocatoire. (XVII)

Concevoir un canevas pour une bouffonnerie lyrique ou féerique, pour une pantomime, et traduire cela en un roman sérieux. Noyer le tout dans une atmosphère anormale et songeuse, dans l’atmosphère des grands jours. Que ce soit quelque chose de berçant, et même de serein dans la passion. Régions de la Poésie pure.

Hugo pense souvent à Prométhée. Il s’applique un vautour imaginaire sur une poitrine qui n’est lancinée que par les moxas de la vanité. Puis l’hallucination se compliquant, se variant, mais suivant la marche progressive décrite par les médecins, il croit que, par un fiat de la Providence, Sainte-Hélène a pris la place de Jersey.

Cet homme est si peu élégiaque, si peu éthéré, qu’il ferait horreur même à un notaire.

Hugo-Sacerdoce a toujours le front penché, trop penché pour rien voir, excepté son nombril. (XXII)

Mon cœur mis à nu

Mes opinions sur le théâtre. Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance et encore maintenant, c’est le lustre - un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique.

Cependant, je ne nie pas absolument la valeur de la littérature dramatique. Seulement, je voudrais que les comédiens fussent montés sur des patins très hauts, portassent des masques plus expressifs que le visage humain, et parlassent à travers des porte-voix ; enfin que les rôles de femmes fussent joués par des hommes.

Après tout, le lustre m’a toujours paru l’acteur principal, vu à travers le gros bout ou le petit bout de la lorgnette. (XVII)

Ivresse d’humanité.

Grand tableau à faire.

Dans le sens de la charité.

Dans le sens du libertinage.

Dans le sens littéraire, ou du comédien. (XX)

Sur George Sand.

La femme Sand est le Prudhomme de l’immoralité.

Elle a toujours été moraliste.

Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale.

— Aussi elle n’a jamais été artiste. Elle a le fameux style coulant, cher aux bourgeois.

Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde. Elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues.

Ce qu’elle a dit de sa mère.

Ce qu’elle dit de la poésie.

Son amour pour les ouvriers.

Que quelques hommes aient pu s’amouracher de cette latrine, c’est bien la preuve de l’abaissement des hommes de ce siècle.

Voir la préface de Mademoiselle La Quintinie, où elle prétend que les vrais chrétiens ne croient pas à l’Enfer. La Sand est pour le Dieu des bonnes gens, le dieu des concierges et des domestiques filous. Elle a de bonnes raisons pour vouloir supprimer l’Enfer. (XXVI)

Le Diable et George Sand. Il ne fut pas croire que le Diable ne tente que les homes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là.

Voyez George Sand. Elle est surtout, et plus que tout autre chose, une grosse bête ; mais elle est possédée. C’est le Diable qui lui a persuadé de se fier à son bon cœur et à son bon sens, afin qu’elle persuadât toutes les autres grosses bêtes de se fier à leur bon cœur et à leur bon sens.

Je ne puis penser à cette stupide créature sans un certain frémissement d’horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m’empêcher de lui jeter un bénitier à la tête. (XXVII)

George Sand est une de ces vieilles ingénues qui ne veulent jamais quitter les planches.

J’ai lu dernièrement une préface (la préface de Mademoiselle La Quintinie) où elle prétend qu’un vrai chrétien ne peut pas croire à l’Enfer.

Elle a de bonnes raisons pour vouloir supprimer l’Enfer. (XXVIII)

Je m’ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble à Voltaire. (XXIX)

La cohue des petits littérateurs, qu’on voit aux enterrements, distribuant des poignées de main et se recommandant à la mémoire du faiseur de courriers.

De l’enterrement des hommes célèbres. (LXVI)

Molière. Mon opinion sur Tartuffe est que ce n’est pas comédie, mais un pamphlet. Un athée, s’il est simplement un homme bien élevé, pensera, à propos de cette pièce, qu’il ne faut jamais livrer certaines questions graves à la canaille. (LXVII)

Culte de la sensation multipliée et s’exprimant par la musique. En référer à Liszt. (LXVIII)

La musique donne l’idée de l’espace. (LXX)

De Maistre et Edgar Pœ m’ont appris à raisonner (LXXXIX).

Sois toujours poète, même en prose.

Grand style (rien de plus beau que le lieu commun).

Commence d’abord, et puis sers-toi de la logique et de l’analyse. N’importe quelle hypothèse veut sa conclusion.

Trouver la frénésie journalière. (XCI)