L’Encyclopédie (vol. 1) - ABS

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Sommaire

[modifier] ABSCISSE,

s. f. est une partie quelconque du diametre ou de l’axe d’une courbe, comprise entre le sommet de la courbe ou un autre point fixe, & la rencontre de l’ordonnée. ’’Voyez’’ Axe, ordonnée.

Telle est la ligne ’’AE’’ (Plan. sect. coniq. fig. 26.) comprise entre le sommet A de la courbe MAm, & l’ordonnée EM, &c. On appelle les lignes AF abscisses, du Latin abscindere, couper, parce qu’elles sont des parties coupées de l’axe ou sur l’axe ; d’autres les appellent sagittæ, c’est-à-dire fleches. Voyez Fleche.

Dans la parabole l’abscisse est troisieme proportionnelle au parametre & à l’ordonnée, & le parametre est troisieme proportionnel à l’abscisse & à l’ordonnée. Voyez Parabole, &c.

Dans l’ellipse le quarré de l’ordonnée est égal au rectangle du parametre par l’abscisse, dont on a ôté un autre rectangle de la même abscisse par une quatrieme proportionnelle à l’axe, au parametre, & à l’abscisse. Voyez Ellipse.

Dans l’hyperbole les quarrés des ordonnées sont entre eux, comme les rectangles de l’abscisse par une autre ligne composée de l’abscisse & de l’axe transverse. Voyez Hyperbole.

Dans ces deux dernieres propositions sur l’ellipse & l’hyperbole, on suppose que l’origine des abscisses, c’est-à-dire le point A, duquel on commence à les compter, soit le sommet de la courbe, ou ce qui revient au même, le point où elle est rencontrée par son axe. Car si on prenoit l’origine des abscisses au centre, comme cela se fait souvent, alors les deux théorèmes précédens n’auroient plus lieu. (O)

[modifier] ABSENCE,

s. f. en Droit, est l’éloignement de quelqu’un du lieu de son domicile. Voyez Absent & Present.

L’absence est présumée en matiere de prescription ; & c’est à celui qui l’allegue pour exception à prouver la présence.

Celui qui est absent du Royaume, avec l’intention de n’y plus retourner, est réputé étranger : mais il n’est pas réputé mort. Cependant ses héritiers ne laissent pas par provision de partager ses biens. Or on lui présume l’intention de ne plus revenir, s’il s’est fait naturaliser en pays étranger, & y a pris un établissement stable. (H)

[modifier] ABSENT

adj. en Droit, signifie en général, quiconque est éloigné de son domicile.

[modifier] Absent,

en matiere de prescription, se dit de celui qui est dans une autre Province que celle où est le possesseur de son héritage. Voyez Prescription & Présent.

Les absens qui le sont pour l’intérêt de l’état, sont réputés présens, quoties de commodis eorum agitur.

Lorsqu’il s’agit de faire le partage d’une succession où un absent a intérêt, il faut distinguer s’il y a une certitude probable qu’il soit vivant, ou si la probabilité au contraire est qu’il soit mort. Dans le premier cas il n’y a qu’à le faire assigner à son dernier domicile, pour faire ordonner avec lui qu’il sera procédé au partage. Dans l’autre cas, ses co-héritiers partageront entr’eux la succession, mais en donnant caution pour la part de l’absent. Mais la mort ne se présume pas sans de fortes conjectures ; & s’il reste quelque probabilité qu’il puisse être vivant, on lui réserve sa part dans le partage, & on en laisse l’administration à son héritier présomptif, lequel aussi est obligé de donner caution. (H)

Lorsque M. Nicolas Bernoulli, neveu des célebres Jacques & Jean Bernoulli, soûtint à Bâle en 1709 sa these de Docteur en Droit ; comme il étoit grand Géometre, aussi-bien que Jurisconsulte, il ne put s’empêcher de choisir une matiere qui admît de la Géométrie. Il prit donc pour sujet de sa these, de usu artis conjectandi in Jure, c’est-à-dire, de l’application du calcul des probabilités aux matieres de Jurisprudence ; & le troisieme chapitre de cette these traite du tems où un absent doit être réputé pour mort. Selon lui, il doit être censé tel, lorsqu’il y a deux fois plus à parier qu’il est mort que vivant. Supposons donc un homme parti de son pays à l’âge de vingt ans ; & voyons, suivant la théorie de M. Bernoulli, en quel tems il peut être censé mort.

Suivant les tables données par M. Deparcieux de l’Académie Royale des Sciences, de 814 personnes vivantes à l’âge de 20 ans, il n’en reste à l’âge de 72 ans que 271, qui sont à peu près le tiers de 814 ; donc il en est mort les deux tiers depuis 20 jusqu’à 72 ; c’est-à-dire, en 52 ans ; donc au bout de 52 ans il y a deux fois plus à parier pour la mort que pour la vie d’un homme qui s’absente & qui disparoît à 20 ans. J’ai choisi ici la table de M. Deparcieux, & je l’ai préférée à celle dont M. Bernoulli paroît s’être servi, me contentant d’y appliquer son raisonnement : mais je crois notre calcul trop fort en cette occasion à un certain égard, & trop foible à un autre ; car 1o. d’un côté la table de M. Deparcieux a été faite sur des Rentiers de tontines qui, comme il le remarque lui-même, vivent ordinairement plus que les autres, parce que l’on ne met ordinairement à la tontine que quand on est assez bien constitué pour se flater d’une longue vie. Au contraire, il y a à parier qu’un homme qui est absent, & qui depuis long-tems n’a donné de ses nouvelles à sa famille, est au moins dans le malheur ou dans l’indigence, qui joints à la fatigue des voyages, ne peuvent guere manquer d’abreger les jours. 2o. D’un autre côté je ne vois pas qu’il suffise pour qu’un homme soit censé mort, qu’il y ait seulement deux contre un à parier qu’il l’est, sur-tout dans le cas dont il s’agit. Car lorsqu’il est question de disposer des biens d’un homme, & de le dépouiller sans autre motif que sa longue absence, la loi doit toûjours supposer sa mort certaine. Ce principe me paroît si évident & si juste, que si la table de M. Deparcieux n’étoit pas faite sur des gens qui vivent ordinairement plus long-tems que les autres, je croirois que l’absent ne doit être censé mort que dans le tems où il ne reste plus aucune des 814 personnes âgées de vingt ans, c’est-à-dire à 93 ans. Mais comme la table de M. Deparcieux seroit dans ce cas trop favorable aux absens, on pourra ce me semble faire une compensation, en prenant l’année où il ne reste que le quart des 814 personnes, c’est-à-dire environ 75 ans. Cette question seroit plus facile à décider si on avoit des tables de mortalité des voyageurs : mais ces tables nous manquent encore, parce qu’elles sont très-difficiles, & peut-être impossibles dans l’exécution.

M. de Buffon a donné à la fin du troisieme volume de son Histoire Naturelle, des tables de la durée de la vie plus exactes & plus commodes que celles de M. Deparcieux, pour résoudre le probleme dont il s’agit, parce qu’elles ont été faites pour tous les hommes sans distinction, & non pour les Rentiers seulement. Cependant ces tables seroient peut-être encore un peu trop favorables aux voyageurs, qui doivent généralement vivre moins que les autres hommes : c’est pourquoi au lieu d’y prendre les \scriptstyle\frac{4}{5} comme nous avons fait dans les tables de M. Deparcieux, il seroit bon de ne prendre que les \scriptstyle\frac{5}{6}, ou peut-être les \scriptstyle\frac{7}{8}. Le calcul en est aisé à faire ; il nous suffit d’avoir indiqué la méthode. (O)

D’ailleurs, la solution de ce problême suppose une autre théorie sur la probabilité morale des évenemens, que celle qu’on a suivie jusqu’à présent. En attendant que nous exposions à l’article Probabilité cette théorie nouvelle qui est de M. de Buffon, nous allons mettre le lecteur en état de se satisfaire lui-même sur la question présente des absens réputés pour morts, en lui indiquant les principes qu’il pourroit suivre. Il est constant que quand il s’agit de décider par une supposition du bien-être d’un homme qui n’a contre lui que son absence, il faut avoir la plus grande certitude morale possible que la supposition est vraie. Mais comment avoir cette plus grande certitude morale possible ? où prendre ce maximum ? comment le déterminer ? Voici comment M. de Buffon veut qu’on s’y prenne ; & l’on ne peut douter que son idée ne soit très-ingénieuse, & ne donne la solution d’un grand nombre de questions embarrassantes, telles que celles du problème sur la somme que doit parier à croix ou pile un joüeur A contre un joüeur B qui lui donneroit un écu, si lui B amenoit pile du premier coup ; deux écus, si lui B amenoit encore pile au second coup ; quatre écus, si lui B amenoit encore pile au troisieme, & ainsi de suite : car il est évident que la mise de A doit être déterminée sur la plus grande certitude morale possible que l’on puisse avoir que B ne passera pas un certain nombre de coups ; ce qui fait rentrer la question dans le fini, & lui donne des limites. Mais on aura dans le cas de l’absent la plus grande certitude morale possible de sa mort, ou d’un évenement en général, par celui où un nombre d’hommes seroit assez grand pour qu’aucun ne craignît le plus grand malheur, qui devroit cependant arriver infailliblement à un d’entre-eux. Exemple : prenons dix mille hommes de même âge, de même santé, &c. parmi lesquels il en doit certainement mourir un aujourd’hui : si ce nombre n’est pas encore assez grand pour délivrer entierement de la crainte de la mort chacun d’eux, prenons-en vingt. Dans cette derniere supposition, le cas où l’on auroit la plus grande certitude morale possible qu’un homme seroit mort, ce seroit celui où de ces vingt mille hommes vivans, quand il s’est absenté, il n’en resteroit plus qu’un.

Voilà la route qu’on doit suivre ici & dans toutes autres conjonctures pareilles, où l’humanité semble exiger la supposition la plus favorable.

[modifier] ABSIDE,

s. f. terme d’Astronomie ; voyez Apside.

[modifier] ABSINTHE,

s. f. herbe qui porte une fleur à fleurons. Cette fleur est petite, & composée de fleurons découpés, portés chacun sur un embryon de graine, & renfermés dans un calice écailleux : lorsque la fleur est passée, chaque embryon devient une semence qui n’a point d’aigrette. Tournefort, Inst. rei herb. Voyez Plante. (I)

[modifier] Absinthe ou Aluyne.

Il y a quatre sortes d’absinthe : la romaine ou grande ; la petite appellée pontique ; l’absinthe ou l’aluyne de mer, & celle des Alpes appellée génepi.

Cette plante se met en bordure à deux ou trois piés de distance, & se peut tondre. Elle donne de la graine difficile à vanner ; c’est pourquoi on la renouvelle tous les deux ans en sevrant les vieux piés. (K)

La grande absinthe a donné dans l’analyse chimique, n’étant pas encore fleurie, du phlegme liquide, de l’odeur & du goût de la plante, sans aucune marque d’acide, ni d’alkali : il étoit mêlé avec l’huile essentielle, ensuite une liqueur limpide, odorante, qui a donné des marques d’un acide foible & d’un alkali très-fort : enfin une liqueur purement alkaline & mêlée de sel volatil, de sel volatil urineux concret, & de l’huile, soit subtile, soit grossiere.

La masse noire restée dans la cornue calcinée au feu de reverbere, on a tiré de ses cendres par la lixiviation du sel fixe purement alkali.

Les feuilles & les sommités chargées de fleurs & de graines, ont donné un phlegme limpide de l’odeur & du goût de la plante, avec des marques d’un peu d’acidité d’abord, puis d’un acide violent, enfin d’un acide & d’un alkali urineux avec beaucoup d’huile essentielle ; une liqueur roussâtre empireumateuse, alkaline, & pleine de sel urineux ; du sel volatil concret ; de l’huile, soit essentielle & subtile, soit puante & grossiere.

De la masse noire restée dans la cornue & calcinée au feu de reverbere, on a tiré des cendres qui ont donné par la lixiviation du sel fixe purement alkali. La comparaison des élémens obtenus & de leur quantité, a démontré que les feuilles ont plus de parties subtiles & volatiles que les fleurs & les graines ; qu’elles ont beaucoup moins de sel acide & d’huile que les sommités ; d’où il s’ensuit que les feuilles contiennent un sel ammoniacal & beaucoup d’huile subtile, & que l’on rencontre dans les sommités un sel tartareux uni avec un sel ammoniacal : mais il est vraisemblable que son efficacité dépend principalement de son huile essentielle, amere & aromatique ; & que quoiqu’elle paroisse la même dans les feuilles & les sommités, cependant elle est plus subtile, plus développée & plus volatile dans les feuilles à cause de son union intime avec les sels volatils.

On l’ordonne dans la jaunisse, la cachexie, & les pâles couleurs : elle tue les vers, raffermit l’estomac ; mais elle est ennemie des nerfs comme la plûpart des amers. On en tire plusieurs compositions médicinales. Voyez celles qui suivent.

[modifier] Absinthe (vin d ’)

Prenez des sommités de deux absinthes fleuries & récentes, mondées, hachées ou rompues, de chacune quatre livres ; de la canelle concassée, trois gros : mettez le tout dans un barril de cent pintes ; remplissez le barril de moust récemment exprimé de raisins blancs : placez le barril à la cave, laissez fermenter le vin ; & la fermentation finie, remplissez le tonneau de vin blanc ; bouchez-le, & gardez le vin pour votre usage.

Vin d’absinthe qui peut se préparer en tout tems. Prenez feuilles de deux absinthes séchées, de chacune six gros ; versez dessus vin blanc quatre livres ; faites-les macérer à froid dans un matras pendant vingt-quatre heures ; passez la liqueur avec expression, & filtrez ; vous aurez le vin d’absinthe que vous garderez pour votre usage. (N)

[modifier] ABSOLU, adject.

On appelle ainsi le Jeudi de la Semaine-sainte, ou celui qui précede immédiatement la fête de Pâques, à cause de la cérémonie de l’Absoute qui se fait ce jour-là. Voyez ABSOUTE.

[modifier] Absolu,

nombre absolu, en Algebre, est la quantité ou le nombre connu qui fait un des termes d’une équation. Voyez Équation & Racine.

Ainsi dans l’équation xx + 16xx = 36, le nombre absolu est 36, qui égale x multiplié par lui-même, ajoûté à 16 fois x.

C’est ce que Viete appelle Homogeneum comparationis. Voyez Homogene de comparaison. (O)

[modifier] Absolu.

Équation absolue, en Astronomie, est la somme des équations optique & excentrique : on appelle équation optique, l’inégalité apparente du mouvement d’une planete, qui vient de ce qu’elle n’est pas toûjours à la même distance de la terre, & qui subsisteroit quand même le mouvement de la planete seroit uniforme ; & on appelle équation excentrique l’inégalité réelle du mouvement d’une planete qui vient de ce que son mouvement n’est pas uniforme. Pour éclaircir cela par un exemple, supposons que le soleil se meuve ou paroisse se mouvoir sur la circonférence d’un cercle dont la terre occupe le centre, il est certain que si le soleil se meut uniformément dans ce cercle, il paroit se mouvoir uniformément étant vû de la terre ; & il n’y aura en ce cas ni équation optique, ni équation excentrique : mais si la terre n’occupe pas le centre du cercle, alors quand même le mouvement du soleil seroit réellement uniforme, il ne paroît pas tel étant vû de la terre. Voyez Inégalité optique ; & en ce cas, il y auroit une équation optique sans équation excentrique. Changeons maintenant l’orbite circulaire du soleil en un orbite elliptique dont la terre occupe le foyer : on sait que le soleil ne paroît pas se mouvoir uniformément dans cette ellipse : ainsi son mouvement est pour lors sujet à deux équations, l’équation optique, & l’équation excentrique. V. Équation. (O)

[modifier] ABSOLUMENT,

adv. Un mot est dit absolument, lorsqu’il n’a aucun rapport grammatical avec les autres mots de la proposition dont il est un incise. Voyez Ablatif. (F)

[modifier] Absolument,

terme que les Théologiens scholastiques employent par opposition à ce qui se fait par voie déclarative : ainsi les Catholiques soûtiennent que le prêtre a le pouvoir de remettre les péchés absolument. Les Protestans au contraire prétendent qu’il ne les remet que par voie déclarative & ministérielle. Voyez Absolution.

Absolument se dit encore, en Théologie, par opposition à ce qui est conditionnel : ainsi les Scholastiques ont distingué en Dieu deux sortes de volontés, l’une efficace & absolue, l’autre inefficace & conditionnelle. Voyez Volonté. (G)

[modifier] Absolument en Géométrie,

ce mot signifie précisément la même chose que les expressions tout-à-fait, entierement : ainsi nous disons qu’une figure est absolument ronde, par opposition à celle qui ne l’est qu’en partie, comme un sphéroïde, une cycloïde, &c. (E)

[modifier] ABSOLUTION,

Pardon, rémission, synonymes. Le pardon est en conséquence de l’offense, & regarde principalement la personne qui l’a faite. Il dépend de celle qui est offensée, & il produit la réconciliation, quand il est sincérement accordé & sincérement demandé.

La rémission est en conséquence du crime, & a un rapport particulier à la peine dont il mérite d’être puni. Elle est accordée par le Prince ou par le Magistrat, & elle arrête l’exécution de la justice.

L’absolution est en conséquence de la faute ou du péché, & concerne proprement l’état du coupable. Elle est prononcée par le Juge civil, ou par le Ministre ecclésiastique, & elle rétablit l’accusé ou le pénitent dans les droits de l’innocence.

[modifier] Absolution, terme de Droit,

est un jugement par lequel un accusé est déclaré innocent, & comme tel préservé de la peine que les lois infligent pour le crime ou délit dont il étoit accusé.

Chez les Romains la maniere ordinaire de prononcer le jugement étoit telle : la cause étant plaidée de part & d’autre, l’Huissier crioit : dixerunt, comme s’il eût dit, les Parties ont dit ce qu’elles avoient à dire : alors on donnoit à chacun des Juges trois petites boules, dont l’une étoit marquée de la lettre A, pour l’absolution ; une autre de la lettre C, pour la condamnation ; & la troisieme, des lettres NL, non liquet, la chose n’est pas claire, pour requérir le délai de la sentence. Selon que le plus grand nombre des suffrages tomboit sur l’une ou sur l’autre de ces marques, l’accusé étoit absous ou condamné, &c. s’il étoit absous, le Préteur le renvoyoit, en disant videtur non fecisse ; & s’il n’étoit pas absous, le Préteur disoit jure videtur fecisse.

S’il y avoit autant de voix pour l’absoudre que pour le condamner, il étoit absous. On suppose que cette procédure est fondée sur la loi naturelle. Tel est le sentiment de Faber sur la 125e loi, de div. reg. jur. de Cicéron, pro Cluentio ; de Quintilien, declam. 264. de Strabon, lib. IX. &c.

Dans Athenes la chose se pratiquoit autrement : les causes en matiere criminelle, étoient portées devant le tribunal des Héliastes Juges ainsi nommés d’Ἤλιος, le soleil ; parce qu’ils tenoient leurs assemblées dans un lieu découvert. Ils s’assembloient sur la convocation des Thesmothetes au nombre de 1 000, & quelquefois de 1 500, & donnoient leur suffrage de la maniere suivante. Il y avoit une sorte de vaisseau sur lequel étoit un tissu d’osier, & par-dessus deux urnes, l’une de cuivre & l’autre de bois : au couvercle de ces urnes étoit une fente garnie d’un quarré long, qui large par le haut, se retrécissoit par le bas, comme nous le voyons à quelques troncs anciens dans les Eglises : l’une de bois nommée ϰυνος, étoit celle où les Juges jettoient les suffrages de la condamnation de l’accusé ; celle de cuivre, nommée αϰνες, recevoit les suffrages portés pour l’absolution. Avant le jugement on distribuoit à chacun de ces Magistrats deux pieces de cuivre, l’une pleine & l’autre percée : la premiere pour absoudre, l’autre pour condamner ; & l’on décidoit à la pluralité des pieces qui se trouvoient dans l’une ou l’autre des urnes.

[modifier] Absolution, dans le Droit Canon,

est un acte juridique par lequel le prêtre, comme juge, & en vertu du pouvoir qui lui est donné par Jesus-Christ, remet les péchés à ceux qui après la confession paroissent avoir les dispositions requises.

Les Catholiques Romains regardent l’absolution comme une partie du Sacrement de Pénitence : le Concile de Trente, Sess. XIV. cap. iii. & celui de Florence dans le Decret ad Armenos, fait consister la principale partie essentielle ou la forme de ce sacrement, dans ces paroles de l’absolution : je vous absous de vos péchés ; ego te absolvo à peccatis tuis.

La formule d’absolution est absolue dans l’Eglise Romaine, & déprécatoire dans l’Eglise Grecque, & cette derniere forme a été en usage dans l’Eglise d’Occident jusqu’au XIIIe siecle. Arcudius prétend à la vérité que chez les Grecs elle est absolue, & qu’elle consiste dans ces paroles : Mea mediocritas habet te venia donatum : mais les exemples qu’il produit, ou ne sont pas des formules d’absolution, ou sont seulement des formules d’absolution de l’excommunication, & non pas de l’absolution sacramentale.

Les Protestans prétendent qu’elle est déclaratoire & qu’elle n’influe en rien dans la rémission des péchés : d’où ils concluent que le prêtre en donnant l’absolution, ne fait autre chose que déclarer au pénitent que Dieu lui a remis les péchés, & non pas les lui remettre lui-même en vertu du pouvoir qu’il a reçu de Jesus-Christ. Mais cette doctrine est contraire à celle de Jesus-Christ, qui dit en S. Jean, ch. xx. ver.  23. ceux dont vous aurez remis les péchés, leurs péchés leur seront remis. Aussi le Concile de Trente, Sess. XIV. canon iv. l’a t-il condamnée comme hérétique.

Absolution signifie assez souvent une sentence qui délie & releve une personne de l’excommunication qu’elle avoit encourue. V. Excommunication.

L’absolution dans ce sens est également en usage dans l’Eglise Catholique & chez les Protestans. Dans l’Eglise réformée d’Ecosse, si l’excommunié fait paroître des signes réels d’un pieux repentir, & si en se présentant au Presbytere (c’est-à-dire à l’assemblée des Anciens) on lui accorde un billet d’assûrance pour son absolution, il est alors présenté à l’assemblée pour confesser son péché. Il manifeste son repentir autant de fois que le presbytere le juge convenable ; & quand l’Assemblée est satisfaite de sa pénitence, le Ministre adresse sa priere à J. C. le conjurant d’agréer cet homme, de pardonner sa désobéissance, &c. lui qui a institué la loi de l’excommunication (c’est-à-dire de lier & délier les péchés des hommes sur la terre) avec promesse de ratifier les sentences qui sont justes. Cela fait, il prononce son absolution, par laquelle sa premiere sentence est abolie, & le pécheur reçu de nouveau à la communion. (G)

[modifier] Absolution, en Droit Canonique,

se prend encore dans un sens différent, & signifie la levée des censures. L’absolution accordée à l’effet de relever quelqu’un de l’excommunication est de deux sortes, l’une absolue & sans réserve, l’autre restrainte & sous réserve : celle-ci est encore de deux sortes ; l’une qu’on appelle ad effectum, ou simplement absolution des censures, l’autre appellée ad cautelam.

La premiere, c’est-à-dire l’absolution ad effectum, est de style dans les signatures de la Cour de Rome dont elle fait la clôture, & a l’effet de rendre l’impétrant capable de joüir de la concession apostolique, l’excommunication tenant toûjours quant à ses autres effets.

L’absolution ad cautelam est une espece d’absolution provisoire qu’accorde à l’appellant d’une sentence d’excommunication, le Juge devant qui l’appel est porté, à l’effet de le rendre capable d’ester en jugement pour poursuivre son appel ; ce qu’il ne pouvoit pas faire étant sous l’anathème de l’excommunication qui l’a séparé de l’Eglise : elle ne s’accorde à l’appellant qu’après qu’il a promis avec serment qu’il exécutera le jugement qui interviendra sur l’appel.

L’absolution à sævis, en terme de Chancellerie Romaine, est la levée d’une irrégularité ou suspense encourue par un Ecclésiastique, pour avoir assisté à un jugement, ou une exécution de mort ou de mutilation. (H)

On donne encore le nom d’absolution à une priere qu’on fait à la fin de chaque Nocturne & des Heures Canoniales : on le donne aussi aux prieres pour les Morts. (G)

[modifier] ABSOLUTOIRE,

adjct. terme de Droit, se dit d’un jugement qui prononce l’absolution d’un accusé. V. Absolution. (H)

[modifier] ABSORBANT,

adj. Il y a des vaisseaux absorbans par-tout où il y a des arteres exhalantes. C’est par les pores absorbans de l’épiderme que passent l’eau des bains, le mercure ; & rien n’est plus certain en Anatomie, que les arteres exhalantes & les veines absorbantes. Les vaisseaux lactés absorbent le chyle, &c.

Il ne seroit pas inutile de rechercher le méchanisme par lequel se fait l’absorption. Est-ce par absorption, ou par application ou adhésion des parties, que se communiquent certaines maladies, comme la gale, les dartres, &c ?

[modifier] Absorbans,

remedes dont la vertu principale est de se charger des humeurs surabondantes contenues dans l’estomac, ou même dans les intestins lorsqu’ils y parviennent, mêlés avec le chyle : les absorbans peuvent s’appliquer aussi extérieurement quand il est question de dessécher une plaie ou un ulcere.

On met au nombre des absorbans les coquillages pilés, les os desséchés & brûlés, les craies, les terres, & autres médicamens de cette espece.

Les absorbans sont principalement indiqués, lorsque les humeurs surabondantes sont d’une nature acide : rien en effet n’est plus capable d’émousser les pointes des acides, & d’en diminuer la mauvaise qualité, qu’un mêlange avec une matiere qui s’en charge, & qui étant pour l’ordinaire des alkalis fixes, en fait des sels neutres.

La précaution que l’on doit prendre avant & pendant l’usage des absorbans, & après qu’on les a cessés, est de les joindre aux délayans aqueux, & de se purger légerement ; alors on prévient tous les inconvéniens dont ils pourroient être suivis. (N)

[modifier] ABSORBER,

engloutir, synonymes. Absorber exprime une action générale à la vérité, mais successive, qui en ne commençant que sur une partie du sujet, continue ensuite & s’étend sur le tout. Mais engloutir marque une action dont l’effet général est rapide, & saisit le tout à la fois, sans le détailler par parties.

Le premier a un rapport particulier à la consommation & à la destruction ; le second dit proprement quelque chose qui enveloppe, emporte, & fait disparoître tout d’un coup : ainsi le feu absorbe, pour ainsi dire, mais l’eau engloutit.

C’est selon cette même analogie qu’on dit dans un sens figuré, être absorbé en Dieu, ou dans la contemplation de quelqu’objet, lorsqu’on s’y livre dans toute l’étendue de sa pensée, sans se permettre la moindre distraction. Je ne crois pas qu’engloutir soit d’usage au figuré.

[modifier] Absorber,

v. act. se dit quand la branche gourmande d’un arbre fruitier emporte toute la nourriture nécessaire aux autres parties de ce végétal. (K)

[modifier] ABSORPTION,

s. f. dans l’œconomie animale, est une action dans laquelle les orifices ouverts des vaisseaux pompent les liqueurs qui se trouvent dans les cavités du corps. Ess. de la Société d’Edimbourg.

Les extrémités de la veine ombilicale pompent les liqueurs par voie d’absorption, de même que les vaisseaux lactés pompent le chyle des intestins.

Ce mot vient du latin absorbere, absorber. (L)

[modifier] ABSOUTE,

s. f. Cérémonie qui se pratique dans l’Eglise Romaine le Jeudi de la Semaine-sainte, pour représenter l’absolution qu’on donnoit vers le même tems aux Pénitens dans la primitive Eglise.

L’usage de l’Eglise de Rome, & de la plûpart des Eglises d’Occident, étoit de donner l’absolution aux Pénitens le jour du Jeudi saint, nommé pour cette raison le Jeudi absolu. Voyez Absolu.

Dans l’Eglise d’Espagne & dans celle de Milan, cette absolution publique se donnoit le jour du Vendredi-saint ; & dans l’Orient c’étoit le même jour ou le Samedi suivant, veille de Pâques. Dans les premiers tems l’Évêque faisoit l’absoute, & alors elle étoit une partie essentielle du Sacrement de Pénitence, parce qu’elle suivoit la confession des fautes, la réparation de leurs desordres passés, & l’examen de la vie présente. « Le Jeudi-saint, dit M. l’Abbé Fleury, les pénitens se présentoient à la porte de l’Eglise, l’évêque après avoir fait pour eux plusieurs prieres, les faisoit rentrer à la sollicitation de l’archidiacre, qui lui représentoit que c’étoit un tems propre à la clémence.... Il leur faisoit une exhortation sur la miséricorde de Dieu : & le changement qu’ils devoient faire paroître dans leur vie, les obligeant à lever la main pour signe de cette promesse ; enfin se laissant fléchir aux prieres de l’Église, & persuadé de leur conversion, il leur donnoit l’absolution solemnelle ». Mœurs des Chrétiens, tit. xxv.

Maintenant ce n’est plus qu’une Cérémonie qui s’exerce par un simple Prêtre, & qui consiste à réciter les sept Pseaumes de la Pénitence, quelques oraisons relatives au repentir que les Fideles doivent avoir de leurs péchés, une entr’autres que le prêtre dit debout, couvert, & la main étendue sur le peuple, après quoi il prononce les formules Misereatur & Indulgentiam. Mais tous les Théologiens conviennent qu’elles n’operent pas la rémission des péchés ; & c’est la différence de ce qu’on appelle absoute, avec l’absolution proprement dite. V. Absolution. (G)

[modifier] ABSPERG,

s. petite ville d’Allemagne dans la Suabe.

[modifier] ABSTEME

du latin abstemius, adj. pris subst. terme qui s’entend à la lettre des personnes qui s’abstiennent entierement de boire du vin, principalement par la répugnance & l’aversion qu’elles ont pour cette liqueur.

Dans ce sens, abstème est synonyme au mot latin invinius, & au mot grec ἂοινος, & même à ceux-ci ὑδρόωοτης & ὑδροωαρἀσατης, bûveur d’eau, panégyriste de l’eau ; étant composé d’abs, qui marque retranchement, éloignement, privation, répugnance, & de temetum, vin.

Les Théologiens protestans employent plus ordinairement ce terme pour signifier les personnes qui ne peuvent participer à la coupe dans la réception de l’Eucharistie, par l’aversion naturelle qu’elles ont pour le vin. Voyez Antipathie.

Leurs Sectes ont été extrèmement divisées pour savoir si l’on devoit laisser communier ces Abstèmes sous l’espece du pain seulement. Les Calvinistes au Synode de Charenton déciderent qu’ils pouvoient être admis à la Cene, pourvû qu’ils touchassent seulement la coupe du bout des levres, sans avaler une seule goutte de l’espece du vin. Les Luthériens se récrierent fort contre cette tolérance, & la traiterent de mutilation sacrilége du Sacrement. Il n’y a point d’ame pieuse, disoient-ils, qui par la ferveur de ses prieres n’obtienne de Dieu le pouvoir & la force d’avaler au moins une goutte de vin. Voyez Stricker, in nov. Litt. Germ. ann. 1709. pag. 304.

M. de Meaux a tiré avantage de cette variation pour justifier le retranchement de la coupe ; car il est clair, dit-il, que la Communion sous les deux especes n’est pas de précepte divin, puisqu’il y a des cas où l’on en peut dispenser. Voyez les Nouv. de la République des Lettres, tom III. p. 23. Mém. de Trév. 1708. pag. 33. & 1717. pag. 1415. Dans les premiers siecles de la République Romaine, toutes les Dames devoient être abstèmes ; & pour s’assûrer si elles observoient cette coûtume, c’étoit une regle de politesse constamment observée, que toutes les fois que des parens ou des amis les venoient voir, elles les embrassassent. (G)

[modifier] ABSTENSION,

s. f. terme de Droit civil, est la répudiation de l’hérédité par l’héritier, au moyen de quoi la succession se trouve vacante, & le défunt intestat, s’il ne s’est pourvû d’un second héritier par la voie de la substitution. Voyez Substitution & Intestat.

L’abstension differe de la renonciation, en ce que celle-ci se fait par l’héritier à qui la nature ou la loi déferent l’hérédité, & l’abstension par celui à qui elle est déférée par la volonté du testateur. (H)

[modifier] ABSTERGEANS,

adj. remedes de nature savonneuse, qui peuvent dissoudre les concrétions résineuses. On a tort de les confondre, comme fait Castelli, avec les abluans : ceux-ci sont des fluides qui ne peuvent fondre & emporter que les sels que l’eau peut dissoudre. (N)

[modifier] ABSTINENCE,

s. f. Plusieurs croyent que les premiers hommes avant le déluge s’abstenoient de vin & de viande, parce que l’Écriture marque expressément que Noé après le déluge commença à planter la vigne, & que Dieu lui permit d’user de viande, au lieu qu’il n’avoit donné à Adam pour nourriture que les fruits & les herbes de la terre : mais le sentiment contraire est soûtenu par quantité d’habiles interpretes, qui croyent que les hommes d’avant le déluge ne se refusoient ni les plaisirs de la bonne chere, ni ceux du vin ; & l’Écriture en deux mots nous fait assez connoître à quel excès leur corruption étoit montée, lorsqu’elle dit que toute chair avoit corrompu sa voie. Quand Dieu n’auroit pas permis à Adam ni l’usage de la chair, ni celui du vin, ses descendans impies se seroient peu mis en peine de ces défenses. Gen. IX. 20. III. 17. VI. 11. 12.

La Loi ordonnoit aux Prêtres de s’abstenir de vin pendant tout le tems qu’ils étoient occupés au service du Temple. La même défense étoit faite aux Nazaréens pour tout le tems de leur Nazaréat. Les Juifs s’abstiennent de plusieurs sortes d’animaux, dont on trouve le détail dans le Lévitique & le Deutéronome. Saint Paul dit que les Athletes s’abstiennent de toutes choses, pour obtenir une couronne corruptible, c’est-à-dire, qu’ils s’abstiennent de tout ce qui peut les affoiblir ; & en écrivant à Timothée, il blâme certains hérétiques qui condamnoient le mariage & l’usage des viandes que Dieu a créées. Entre les premiers Chrétiens, les uns observoient l’abstinence des viandes défendues par la Loi, & des chairs immolées aux Idoles ; d’autres méprisoient ces observances comme inutiles, & usoient de la liberté que Jesus-Christ a procurée à ses fideles. Saint Paul a donné sur cela des regles très-sages, qui sont rapportées dans les Épîtres aux Corinthiens & aux Romains. Lévit. x. 9. Num. vi. 3. 1. Cor. ix. 25. vi Tim. I. c. iv. 3. 1. Cor. viii. 7. 10. Rom. xiv. 23.

Le Concile de Jérusalem tenu par les Apôtres, ordonne aux Fideles convertis du paganisme de s’abstenir du sang des viandes suffoquées, de la fornication, & de l’idolatrie. Act. xv. 20.

Saint Paul veut que les fideles s’abstiennent de tout ce qui a même l’apparence du mal ; ab omni specie mala abstinete vos ; & à plus forte raison de tout ce qui est réellement mauvais, & contraire à la religion & à la piété. Thessal. v. 21. Calmet, Diction. de la Bibl. Lettre A. tom. i. pag. 32. (G)

[modifier] Abstinence,

s. f. Orphée après avoir adouci les mœurs des hommes, établit une sorte de vie, qu’on nomma depuis Orphique ; & une des pratiques des hommes qui embrassoient cet état, étoit de ne point manger de la chair des animaux. Il est plausible de dire qu’Orphée ayant rendu sensibles aux Lois de la société les premiers hommes qui étoient Antropophages :

Silvestres homines sacer Interpresque Deorum,
Cædibus & fædo victu deterruit Orpheus. Horat.

il leur avoit imposé la loi de ne plus manger de viande du tout, & cela sans doute pour les éloigner entierement de leur premiere férocité ; que cette pratique ayant ensuite été adoptée par des personnes qui vouloient embrasser une vie plus parfaite que les autres, il y eut parmi les Payens une sorte de vie qui s’appella pour lors vie Orphique, Ὀρφιϰός βίος, dont Platon parle dans l’Épinomis, & au sixieme Livre de ses Lois. Les Phéniciens & les Assyriens, voisins des Juifs, avoient leurs jeûnes sacrés. Les Égyptiens, dit Hérodote, sacrifient une vache à Isis, après s’y être préparés par des jeûnes ; & ailleurs il attribue la même coûtume aux femmes de Cyrene. Chez les Athéniens, les fêtes d’Eleusine & des Tesmophores étoient accompagnées de jeûnes rigoureux, surtout entre les femmes, qui passoient un jour entier assises à terre dans un équipage lugubre, & sans prendre aucune nourriture. A Rome il y avoit des jeûnes réglés en l’honneur de Jupiter ; & les historiens font mention de ceux de Jules César, d’Auguste, de Vespasien, de Marc Aurele, &c. Les athletes en particulier en pratiquoient d’étonnans : nous en parlerons ailleurs. Voyez Athletes. (G)

[modifier] Abstinence des Pythagoriciens.

Les Pythagoriciens ne mangeoient ni chair, ni poisson, du moins ceux d’entr’eux qui faisoient profession d’une grande perfection, & qui se piquoient d’avoir atteint le dernier degré de la théorie de leur Maître. Cette abstinence de tout ce qui avoit eu vie, étoit une suite de la métempsycose : mais d’où venoit à Pythagore l’aversion qu’il avoit pour un grand nombre d’autres alimens, pour les féves, pour la mauve, pour le vin, &c. On peut lui passer l’abstinence des œufs ; il en devoit un jour éclorre des poulets : où avoit-il imaginé que la mauve étoit une herbe sacrée, folium sanctissimum ? Ceux à qui l’honneur de Pythagore est à cœur, expliquent toutes ces choses ; ils démontrent que Pythagore avoit grande raison de manger des choux, & de s’abstenir des féves. Mais n’en déplaise à Laerte, à Eustathe, à Ælien, à Jamblique, à Athenée, &c. on n’apperçoit dans toute cette partie de sa philosophie que de la superstition ou de l’ignorance : de la superstition, s’il pensoit que la féve étoit protégée des Dieux ; de l’ignorance, s’il croyoit que la mauve avoit quelque qualité contraire à la santé. Il ne faut pas pour cela en faire moins de cas de Pythagore : son système de la métempsycose ne peut être méprisé qu’à tort par ceux qui n’ont pas assez de Philosophie pour connoître les raisons qui le lui avoient suggéré, ou qu’à juste titre par les Chrétiens, à qui Dieu a révélé l’immortalité de l’ame & notre existence future dans une autre vie.

[modifier] Abstinence, en Médecine,

a un sens très-étendu. On entend par ce mot la privation des alimens trop succulens. On dit communément qu’un malade est réduit à l’abstinence, quand il ne prend que du bouillon, de la tisane, & des remedes appropriés à sa maladie. Quoique l’abstinence ne suffise pas pour guérir les maladies, elle est d’un grand secours pour aider l’action des remedes. L’abstinence est un préservatif contre beaucoup de maladies, & surtout contre celles que produit la gourmandise.

On doit régler la quantité des alimens que l’on prend sur la déperdition de substance qu’occasionne l’exercice que l’on fait, sur le tems où la transpiration est plus ou moins abondante, & s’abstenir des alimens que l’on a remarqué contraires à son tempérament.

On dit aussi que les gens foibles & délicats doivent faire abstinence de l’acte vénérien.

On apprend par les lois du régime, tant dans l’état de santé que dans l’état de maladie, à quelle sorte d’abstinence on doit s’astreindre. Voyez Régime. (N)

[modifier] ABSTINENS,

adject. pris subst. Secte d’hérétiques qui parurent dans les Gaules & en Espagne sur la fin du troisieme siecle. On croit qu’ils avoient emprunté une partie de leurs opinions des Gnostiques & des Manichéens, parce qu’ils décrioient le mariage, condamnoient l’usage des viandes, & mettoient le S. Esprit au rang des créatures. Baronius semble les confondre avec les Hiéracites : mais ce qu’il en dit d’après S. Philastre, convient mieux aux Encratites, dont le nom se rend exactement par ceux d’Abstinens ou Continens. Voyez Encratites & Hieracites. (G)

[modifier] ABSTRACTION,

s. f. ce mot vient du latin abstrahere, arracher, tirer de, détacher.

L’abstraction est une opération de l’esprit, par laquelle, à l’occasion des impressions sensibles des objets extérieurs, ou à l’occasion de quelque affection intérieure, nous nous formons par réflexion un concept singulier, que nous détachons de tout ce qui peut nous avoir donné lieu de le former ; nous le regardons à part comme s’il y avoit quelque objet réel qui répondît à ce concept indépendamment de notre maniere de penser ; & parce que nous ne pouvons faire connoître aux autres hommes nos pensées autrement que par la parole, cette nécessité & l’usage où nous sommes de donner des noms aux objets réels, nous ont portés à en donner aussi aux concepts métaphysiques dont nous parlons ; & ces noms n’ont pas peu contribué à nous faire distinguer ces concepts : par exemple :

Le sentiment uniforme que tous les objets blancs excitent en nous, nous a fait donner le même nom qualificatif à chacun de ces objets. Nous disons de chacun d’eux en particulier qu’il est blanc ; ensuite pour marquer le point selon lequel tous ces objets se ressemblent, nous avons inventé le mot blancheur. Or il y a en effet des objets réels que nous appellons blancs ; mais il n’y a point hors de nous un être qui soit la blancheur.

Ainsi blancheur n’est qu’un terme abstrait : c’est le produit de notre réflexion à l’occasion des uniformités des impressions particulieres que divers objets blancs ont faites en nous ; c’est le point auquel nous rapportons toutes ces impressions différentes par leur cause particuliere, & uniformes par leur espece.

Il y a des objets dont l’aspect nous affecte de maniere que nous les appellons beaux ; ensuite considérant à part cette maniere d’affecter, séparée de tout objet, de toute autre maniere, nous l’appellons la beauté.

Il y a des corps particuliers ; ils sont étendus, ils sont figurés, ils sont divisibles, & ont encore bien d’autres propriétés. Il est arrivé que notre esprit les a considérés, tantôt seulement en tant qu’étendus, tantôt comme figurés, ou bien comme divisibles, ne s’arrêtant à chaque fois qu’à une seule de ces considérations ; ce qui est faire abstraction de toutes les autres propriétés. Ensuite nous avons observé que tous les corps conviennent entre-eux en tant qu’ils sont étendus, ou en tant qu’ils sont figurés, ou bien en tant que divisibles. Or pour marquer ces divers points de convenance ou de réunion, nous nous sommes formés le concept d’étendue, ou celui de figure, ou celui de divisibilité : mais il n’y a point d’être physique qui soit l’étendue, ou la figure, ou la divisibilité, & qui ne soit que cela.

Vous pouvez disposer à votre gré de chaque corps particulier qui est en votre puissance : mais êtes-vous ainsi le maître de l’étendue, de la figure, ou de la divisibilité ? L’animal en général est-il de quelque pays, & peut-il se transporter d’un lieu en un autre ?

Chaque abstraction particuliere exclud la considération de toute autre propriété. Si vous considérez le corps en tant que figuré, il est évident que vous ne le regardez pas comme lumineux, ni comme vivant, vous ne lui ôtez rien : ainsi il seroit ridicule de conclure de votre abstraction, que ce corps que votre esprit ne regarde que comme figuré, ne puisse pas être en même tems en lui-même étendu, lumineux, vivant, &c.

Les concepts abstraits sont donc comme le point auquel nous rapportons les différentes impressions ou réflexions particulieres qui sont de même espece, & duquel nous écartons tout ce qui n’est pas cela précisément.

Tel est l’homme : il est un être vivant, capable de sentir, de penser, de juger, de raisonner, de vouloir, de distinguer chaque acte singulier de chacune de ces facultés, & de faire ainsi des abstractions.

Nous dirons, en parlant de L’Article, que n’y ayant en ce monde que des êtres réels, il n’a pas été possible que chacun de ces êtres eût un nom propre. On a donné un nom commun à tous les individus qui se ressemblent : ce nom commun est appellé nom d’espece, parce qu’il convient à chaque individu d’une espece. Pierre est homme, Paul est homme, Alexandre & César étoient hommes. En ce sens le nom d’espece n’est qu’un nom adjectif, comme beau, bon, vrai ; & c’est pour cela qu’il n’a point d’article. Mais si l’on regarde l’homme sans en faire aucune application particuliere, alors l’homme est pris dans un sens abstrait, & devient un individu spécifique ; c’est par cette raison qu’il reçoit l’article ; c’est ainsi qu’on dit le beau, le bon, le vrai.

On ne s’en est pas tenu à ces noms simples abstraits spécifiques : d’homme on a fait humanité ; de beau, beauté : ainsi des autres.

Les Philosophes scholastiques qui ont trouvé établis les uns & les autres de ces noms, ont appellé concrets ceux que nous nommons individus spécifiques, tels que l’homme, le beau, le bon, le vrai. Ce mot concret vient du latin concretus, & signifie qui croît avec, composé, formé de ; parce que ces concrets sont formés, disent-ils, de ceux qu’ils nomment abstraits : tels sont humanité, beauté, bonté, vérité. Ces Philosophes ont cru que comme la lumiere vient du soleil, que comme l’eau ne devient chaude que par le feu, de même l’homme n’étoit tel que par l’humanité ; que le beau n’étoit beau que par la beauté ; le bon, par la bonté ; & qu’il n’y avoit de vrai que par la vérité. Ils ont dit humanité, de-là homme ; & de même beauté, ensuite beau. Mais ce n’est pas ainsi que la nature nous instruit ; elle ne nous montre d’abord que le physique. Nous avons commencé par voir des hommes avant que de comprendre & de nous former le terme abstrait humanité. Nous avons été touchés du beau & du bon avant que d’entendre & de faire les mots de beauté & de bonté ; & les hommes ont été pénétrés de la réalité des choses, & ont senti une persuasion intérieure avant que d’introduire le mot de vérité. Ils ont compris, ils ont conçu avant que de faire le mot d’entendement ; ils ont voulu avant que de dire qu’ils avoient une volonté, & ils se sont ressouvenu avant que de former le mot de mémoire.

On a commencé par faire des observations sur l’usage, le service, ou l’emploi des mots : ensuite on a inventé le mot de Grammaire.

Ainsi Grammaire est comme le centre ou point de réunion, auquel on rapporte les différentes observations que l’on a faites sur l’emploi des mots. Mais Grammaire n’est qu’un terme abstrait ; c’est un nom métaphysique & d’imitation. Il n’y a pas hors de nous un être réel qui soit la Grammaire ; il n’y a que des Grammairiens qui observent. Il en est de même de tous les noms de Sciences & d’Arts, aussi-bien que des noms des différentes parties de ces Sciences & de ces Arts. Voyez Art.

De même le point auquel nous rapportons les observations que l’on a faites touchant le bon & le mauvais usage que nous pouvons faire des facultés de notre entendement, s’appelle Logique.

Nous avons vû divers animaux cesser de vivre ; nous nous sommes arrêtés à cette considération intéressante, nous avons remarqué l’état uniforme d’inaction où ils se trouvent tous en tant qu’ils ne vivent plus ; nous avons considéré cet état indépendamment de toute application particuliere ; & comme s’il étoit en lui-même quelque chose de réel, nous l’avons appellé mort. Mais la mort n’est point un être. C’est ainsi que les différentes privations, & l’absence des objets dont la présence faisoit sur nous des impressions agréables ou desagréables, ont excité en nous un sentiment réfléchi de ces privations & de cette absence, & nous ont donné lieu de nous faire par degrés un concept abstrait du néant même : car nous nous entendons fort bien, quand nous soûtenons que le néant n’a point de propriétés, qu’il ne peut être la cause de rien ; que nous ne connoissons le néant & les privations que par l’absence des réalités qui leur sont opposées.

La réflexion sur cette absence nous fait reconnoître que nous ne sentons point : c’est pour ainsi dire sentir que l’on ne sent point.

Nous avons donc concept du néant, & ce concept est une abstraction que nous exprimons par un nom métaphysique, & à la maniere des autres concepts. Ainsi comme nous disons tirer un homme de prison, tirer un écu de sa poche, nous disons par imitation que Dieu a tiré le monde du néant.

L’usage où nous sommes tous les jours de donner des noms aux objets des idées qui nous représentent des êtres réels, nous a porté à en donner aussi par imitation aux objets métaphysiques des idées abstraites dont nous avons connoissance : ainsi nous en parlons comme nous faisons des objets réels.

L’illusion, la figure, le mensonge, ont un langage commun avec la vérité. Les expressions dont nous nous servons pour faire connoître aux autres hommes, ou les idées qui ont hors de nous des objets réels, ou celles qui ne sont que de simples abstractions de notre esprit, ont entre elles une parfaite analogie.

Nous disons la mort, la maladie, l’imagination, l’idée, &c. comme nous disons le soleil, la lune, &c. quoique la mort, la maladie, l’imagination, l’idée, &c. ne soient point des êtres existans ; & nous parlons du phénix, de la chimere, du sphinx, & de la pierre philosophale, comme nous parlerions du lion, de la panthere, du rhinoceros, du pactole, ou du Pérou.

La Prose même, quoiqu’avec moins d’appareil que la Poësie, réalise, personnifie ces êtres abstraits, & séduit également l’imagination. Si Malherbe a dit que la mort a des rigueurs, qu’elle se bouche les oreilles, qu’elle nous laisse crier, &c. nos Prosateurs ne disent-ils pas tous les jours que la mort ne respecte personne ; attendre la mort ; les Martyrs ont bravé la mort, ont couru au-devant de la mort ; envisager la mort sans émotion ; l’image de la mort ; affronter la mort ; la mort ne surprend point un homme sage : on dit populairement que la mort n’a pas faim, que la mort n’a jamais tort.

Les Payens réalisoient l’amour, la discorde, la peur, le silence, la santé, dea salus, &c. & en faisoient autant de divinités. Rien de plus ordinaire parmi nous que de réaliser un emploi, une charge, une dignité ; nous personnifions la raison, le goût, le génie, le naturel, les passions, l’humeur, le caractere, les vertus, les vices, l’esprit, le cœur, la fortune, le malheur, la réputation, la nature.

Les êtres réels qui nous environnent sont mûs & gouvernés d’une maniere qui n’est connue que de Dieu seul, & selon les Lois qu’il lui a plû d’établir lorsqu’il a créé l’Univers. Ainsi Dieu est un terme réel ; mais nature n’est qu’un terme métaphysique.

Quoiqu’un instrument de musique dont les cordes sont touchées, ne reçoive en lui-même qu’une simple modification, lorsqu’il rend le son du ou celui du sol, nous parlons de ces sons comme si c’étoit autant d’êtres réels : & c’est ainsi que nous parlons de nos songes, de nos imaginations, de nos idées, de nos plaisirs, &c. ensorte que nous habitons, à la vérité, un pays réel & physique : mais nous y parlons, si j’ose le dire, le langage du pays des abstractions, & nous disons, j’ai faim, j’ai envie, j’ai pitié, j’ai peur, j’ai dessein, &c. comme nous disons j’ai une montre.

Nous sommes émûs, nous sommes affectés, nous sommes agités ; ainsi nous sentons, & de plus nous nous appercevons que nous sentons ; & c’est ce qui nous fait donner des noms aux différentes especes de sensations particulieres, & ensuite aux sensations générales de plaisir & de douleur. Mais il n’y a point un être réel qui soit le plaisir, ni un autre qui soit la douleur.

Pendant que d’un côté les hommes en punition du péché sont abandonnés à l’ignorance, d’un autre côté ils veulent savoir & connoître, & se flattent d’être parvenus au but quand ils n’ont fait qu’imaginer des noms, qui à la vérité, arrêtent leur curiosité, mais qui au fond ne les éclairent point. Ne vaudroit-il pas mieux demeurer en chemin que de s’égarer ? l’erreur est pire que l’ignorance : celle-ci nous laisse tels que nous sommes ; si elle ne nous donne rien, du moins elle ne nous fait rien perdre ; au lieu que l’erreur séduit l’esprit, éteint les lumieres naturelles, & influe sur la conduite.

Les Poëtes ont amusé l’imagination en réalisant des termes abstraits ; le Peuple payen a été trompé : mais Platon lui-même qui bannissoit les Poëtes de sa République, n’a-t-il pas été séduit par des idées qui n’étoient que des abstractions de son esprit ? Les Philosophes, les Métaphysiciens, & si je l’ose dire, les Géometres même ont été séduits par des abstractions ; les uns par des formes substantielles, par des vertus occultes ; les autres par des privations, ou par des attractions. Le point métaphysique, par exemple, n’est qu’une pure abstraction, aussi-bien que la longueur. Je puis considérer la distance qu’il y a d’une ville à une autre, & n’être occupé que de cette distance ; je puis considérer aussi le terme d’où je suis parti, & celui où je suis arrivé ; je puis de même, par imitation & par comparaison, ne regarder une ligne droite que comme le plus court chemin entre deux points : mais ces deux points ne sont que les extrémités de la ligne même ; & par une abstraction de mon esprit, je ne regarde ces extrémités que comme termes, j’en sépare tout ce qui n’est pas cela : l’un est le terme où la ligne commence ; l’autre, celui où elle finit. Ces termes je les appelle points, & je n’attache à ce concept que l’idée précise de terme ; j’en écarte toute autre idée : il n’y a ici ni solidité, ni longueur, ni profondeur ; il n’y a que l’idée abstraite de terme.

Les noms des objets réels sont les premiers noms ; ce sont, pour ainsi dire, les aînés d’entre les noms : les autres qui n’énoncent que des concepts de notre esprit, ne sont noms que par imitation, par adoption ; ce sont les noms de nos concepts métaphysiques : ainsi les noms des objets réels, comme soleil, lune, terre, pourroient être appellés noms physiques, & les autres, noms métaphysiques.

Les noms physiques servent donc à faire entendre que nous parlons d’objets réels, au lieu qu’un nom métaphysique marque que nous ne parlons que de quelque concept particulier de notre esprit. Or comme lorsque nous disons le soleil, la terre, la mer, cet homme, ce cheval, cette pierre, &c. notre propre expérience & le concours des motifs les plus légitimes nous persuadent qu’il y a hors de nous un objet réel qui est soleil, un autre qui est terre, &c. & que si ces objets n’étoient point réels, nos peres n’auroient jamais inventé ces noms, & nous ne les aurions pas adoptés : de même lorsqu’on dit la nature, la fortune, le bonheur, la vie, la santé, la maladie, la mort, &c. les hommes vulgaires croyent par imitation qu’il y a aussi indépendamment de leur maniere de penser, je ne sais quel être qui est la nature ; un autre, qui est la fortune, ou le bonheur, ou la vie, ou la mort, &c. car ils n’imaginent pas que tous les hommes puissent dire la nature, la fortune, la vie, la mort, & qu’il n’y ait pas hors de leur esprit une sorte d’être réel qui soit la nature, la fortune, &c. comme si nous ne pouvions avoir des concepts ni des imaginations, sans qu’il y eût des objets réels qui en fussent l’exemplaire.

A la vérité nous ne pouvons avoir de ces concepts à moins que quelque chose de réel ne nous donne lieu de nous les former : mais le mot qui exprime le concept, n’a pas hors de nous un exemplaire propre. Nous avons vû de l’or, & nous avons observé des montagnes ; si ces deux représentations nous donnent lieu de nous former l’idée d’une montagne d’or, il ne s’ensuit nullement de cette image qu’il y ait une pareille montagne. Un vaisseau se trouve arrêté en pleine mer par quelque banc de sable inconnu aux Matelots, ils imaginent que c’est un petit poisson qui les arrête, Cette imagination ne donne aucune réalité au prétendu petit poisson, & n’empêche pas que tout ce que les Anciens ont cru du remora ne soit une fable, comme ce qu’ils se sont imaginés du phénix, & ce qu’ils ont pensé du sphynx, de la chimere, & du cheval Pégase. Les personnes sensées ont de la peine à croire qu’il y ait eu des hommes assez déraisonnables pour réaliser leurs propres abstractions : mais entre autres exemples, on peut les renvoyer à l’histoire de Valentin hérésiarque du second siecle de l’Eglise : c’étoit un Philosophe Platonicien qui s’écarta de la simplicité de la foi, & qui imagina des æons, c’est-à-dire des êtres abstraits, qu’il réalisoit ; le silence, la vérité, l’intelligence, le propator, ou principe. Il commença à enseigner ses erreurs en Egypte, & passa ensuite à Rome où il se fit des disciples appellés Valentiniens. Tertullien écrivit contre ces hérétiques. Voyez l’Histoire de l’Eglise. Ainsi dès les premiers tems les abstractions ont donné lieu à des disputes, qui, pour être frivoles, n’en ont point été moins vives.

Au reste si l’on vouloit éviter les termes abstraits, on seroit obligé d’avoir recours à des circonlocutions & à des périphrases qui énerveroient le discours. D’ailleurs ces termes fixent l’esprit ; ils nous servent à mettre de l’ordre & de la précision dans nos pensées ; ils donnent plus de grace & de force au discours ; ils le rendent plus vif, plus serré, & plus énergique : mais on doit en connoitre la juste valeur. Les abstractions sont dans le discours ce que certains signes sont en Arithmétique, en Algebre & en Astronomie : mais quand on n’a pas l’attention de les apprécier, de ne les donner & de ne les prendre que pour ce qu’elles valent, elles écartent l’esprit de la réalité des choses, & deviennent ainsi la source de bien des erreurs.

Je voudrois donc que dans le style didactique, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit d’enseigner, on usât avec beaucoup de circonspection des termes abstraits & des expressions figurées : par exemple, je ne voudrois pas que l’on dît en Logique l’idée renferme, ni lorsque l’on juge ou compare des idées, qu’on les unit, ou qu’on les sépare ; car idée n’est qu’un terme abstrait. On dit aussi que le sujet attire à soi l’attribut, ce ne sont-là que des métaphores qui n’amusent que l’imagination. Je n’aime pas non plus que l’on dise en Grammaïre que le verbe gouverne, veut, demande, régit, &c. Voyez Régime. (F)

[modifier] ABSTRAIRE,

v. act. c’est faire une abstraction ; c’est ne considérer qu’un attribut ou une propriété de quelque être, sans faire attention aux autres attributs ou qualités ; par exemple, quand on ne considere dans le corps que l’étendue, ou qu’on ne fait attention qu’à la quantité ou au nombre.

Ce verbe n’est pas usité en tous les tems, ni même en toutes les personnes du présent ; on dit seulement j’abstrais, tu abstrais, il abstrait : mais au lieu de dire nous abstraïons, &c. on dit nous faisons abstraction.

Le parfait & le prétérit simple ne sont pas usités, mais on dit j’ai abstrait, tu as abstrait, &c. j’avois abstrait, &c. j’eus abstrait, &c.

Le présent du subjonctif n’est point en usage ; on dit j’abstrairois, &c. on dit aussi que j’aie abstrait, &c. (F)

[modifier] Abstrait,

abstraite, adjectif participe ; il se dit des personnes & des choses. Un esprit abstrait, c’est un esprit inattentif, occupé uniquement de ses propres pensées, qui ne pense à rien de ce qu’on lui dit. Un Auteur, un Géometre, sont souvent abstraits. Une nouvelle passion rend abstrait : ainsi nos propres idées nous rendent abstraits ; au lieu que distrait se dit de celui qui à l’occasion de quelque nouvel objet extérieur, détourne son attention de la personne à qui il l’avoit d’abord donnée, ou à qui il devoit la donner. On se sert assez indifféremment de ces deux mots en plusieurs rencontres. Abstrait marque une plus grande inattention que distrait. Il semble qu’abstrait marque une inattention habituelle, & distrait en marque une passagere à l’occasion de quelque objet extérieur.

On dit d’une pensée qu’elle est abstraite, quand elle est trop recherchée, & qu’elle demande trop d’attention pour être entendue. On dit aussi des raisonnemens abstraits, trop subtils. Les Sciences abstraites, ce sont celles qui ont pour objet des êtres abstraits ; tels sont la Métaphysique & les Mathématiques. (F)

[modifier] Abstraits en Logique.

Les termes abstraits, ce sont ceux qui ne marquent aucun objet qui existe hors de notre imagination. Ainsi beauté, laideur, sont des termes abstraits. Il y a des objets qui nous plaisent, & que nous trouvons beaux ; il y en a d’autres au contraire qui nous affectent d’une maniere desagréable, & que nous appellons laids. Mais il n’y a hors de nous aucun être qui soit la laideur ou la beauté. Voyez Abstraction.

[modifier] Abstrait,

est aussi un mot en usage dans les Mathématiques : en ce sens l’on dit que les nombres abstraits sont des assemblages d’unités considérées en elles-mêmes, & qui ne sont point appliqués à signifier des collections de choses particulieres & déterminées. Par exemple, 3 est un nombre abstrait, tant qu’il n’est pas appliqué à quelque chose : mais si on dit 3 piés par exemple, 3 devient un nombre concret. Voyez Concret. Voyez aussi Nombre.

Les Mathématiques abstraites ou pures, sont celles qui traitent de la grandeur ou de la quantité considérée absolument & en général, sans se borner à aucune espece de grandeur particuliere. Voyez Mathématiques.

Telles sont la Géométrie & l’Arithmétique. Voyez Arithmetique & Géométrie.

En ce sens les Mathématiques abstraites sont opposées aux Mathématiques mixtes, dans lesquelles on applique aux objets sensibles les propriétés simples & abstraites, & les rapports des quantités dont on traite dans les Mathématiques abstraites : telles sont l’Hydrostatique, l’Optique, l’Astronomie, &c. (E)

[modifier] ABSUS :

c’est, dit-on, une herbe d’Egypte dont la fleur est blanche & tire sur le jaune pâle, la hauteur environ de quatre doigts, & la feuille semblable à celle du triolet. Il ne paroît pas à la description de cette plante, qu’elle soit fort connue des Naturalistes, & nous n’en faisons mention que pour n’omettre que le moins de choses qu’il est possible.

[modifier] ABSYRTIDES,

s. f. îles de la Dalmatie ou de l’ancienne Liburnie, situées à l’entrée du golfe de Venise, & qu’on prétend ainsi nommées d’Absyrte, frere de Médée, qu’elle y tua, & dont elle sema les membres sur la route pour ralentir la poursuite de son pere.