Cha — Consécration, octobre 1753
L’empressement que l’on a témoigné pour la continuation de ce dictionnaire, est le seul motif qui ait pû nous déterminer à le reprendre. Le gouvernement a parû desirer qu’une entreprise de cette nature ne fût point abandonnée ; et la nation a usé du droit qu’elle avoit de l’exiger de nous. C’est sans doute à nos collegues que l’encyclopédie doit principalement une marque si flatteuse d’estime. Mais la justice que nous savons nous rendre ne nous empêche pas d’être sensibles à la confiance publique. Nous croyons même n’en être pas indignes par le desir que nous avons de la mériter. Jaloux de nous l’assûrer de plus en plus, nous oserons ici, pour la premiere et la derniere fois, parler de nous-mêmes à nos lecteurs. Les circonstances nous y engagent, l’encyclopédie le demande, la reconnoissance nous y oblige. Puissions-nous, en nous montrant tels que nous sommes, intéresser nos concitoyens en notre faveur ! Leur volonté a eu sur nous d’autant plus de pouvoir, qu’en s’opposant à notre retraite, ils sembloient en approuver les motifs. Sans une autorité si respectable, les ennemis de cet ouvrage seroient parvenus facilement à nous faire rompre des liens dont nous sentions tout le poids, mais dont nous n’avions pû prévoir tout le danger. Des circonstances imprévûes, et des motifs qui nous feroient peut-être honneur, s’il nous étoit libre de les publier, nous ont engagé malgré nous dans la direction de l’encyclopédie. Ce sont principalement les secours que nous avons reçûs de toutes parts, qui nous ont donné le courage d’entrer dans cette vaste carriere. Néanmoins, quelque considérables qu’ils fussent, nous n’aspirions point au succès ; nous ne demandions que l’indulgence. Mais c’est l’effet, nous ne dirons pas de la malignité, nous dirons seulement de la condition humaine, que les entreprises utiles, avec quelque modestie qu’elles soient proposées, essuient des contradictions et des traverses. L’encyclopédie n’en a pas été exempte. à peine cet ouvrage fut-il annoncé, qu’il devint l’objet de la satyre de quelques écrivains à qui nous n’avions fait aucun mal, mais dont nous n’avions pas crû devoir mandier le suffrage. Si quelques gens de lettres sont parvenus par cet art méprisable à faire louer au commencement du mois des productions qui sont oubliées à la fin, c’est un art que nous faisons gloire d’ignorer. En effet qu’il nous soit permis de le remarquer ici, sans déguisement, sans fiel, et sans application : aujourd’hui dans la république des lettres, le droit de louer et de médire est au premier qui s’en empare ; et rien n’y est plus méprisable que l’ineptie des satyres, si ce n’est celle des éloges.
Dès que le premier volume de l’encyclopédie fut public, l’envie qu’on avoit eu de lui nuire, même lorsqu’il n’existoit pas encore, profita de l’aliment nouveau qu’on lui présentoit. Peu satisfaite elle-même des blessures légeres que les traits de sa critique faisoient à l’ouvrage, elle employa la main de la religion pour les rendre profondes ; elle eut recours, pour lui servir de prétexte, à un petit nombre d’expressions équivoques qui avoient pû facilement se perdre et nous échapper dans deux volumes considérables. Nous ne chercherons point à justifier le sens qu’on a voulu attacher à quelques-unes de ces expressions : nous dirons seulement et nous ferons voir qu’il étoit peut-être facile et juste d’y en attacher un autre ; mais il est plus facile encore d’envenimer tout. D’ailleurs celles de ces expressions qui avoient choqué le plus, étoient tirées d’un ouvrage estimé, revêtu d’un privilége et d’une approbation authentique, loué comme édifiant par nos critiques même ; elles se trouvoient enfin, ce qu’il nous importe sur-tout de remarquer, dans des articles dont nous n’étions point les auteurs, ayant jugé à propos de nous renfermer presque uniquement, l’un dans la partie mathématique, l’autre dans la description des arts, deux objets dont l’orthodoxie la plus scrupuleuse n’a rien à craindre. Quelques morceaux qu’avoit fourni pour l’encyclopédie l’auteur d’une these de théologie dont on parloit beaucoup alors, suffirent pour nous faire attribuer cette these, que nous n’avions pas même lue dans le tems qu’on s’en servoit pour chercher à nous perdre. La déclaration que nous faisons ici persuadera les honnêtes gens, à qui notre sincérité n’est pas suspecte. Elle n’est peut-être que trop connue ; mais c’est un malheur dont nous ne nous affligerons point, et un défaut dont nous ne pouvons nous repentir. Nous ne doutons pas néanmoins que malgré une protestation si solemnelle, si libre et si vraie, quelques personnes ne soient encore résolues à n’y avoir aucun égard. Nous ne leur demandons qu’une grace, c’est de nous accuser par écrit, et de se nommer.
L’encyclopédie, nous en convenons, a été le sujet d’un grand scandale ; et malheur à celui par qui il arrive ; mais ce n’étoit pas par nous. Aussi l’autorité, en prenant les mesures convenables pour le faire cesser, étoit trop éclairée et trop juste pour nous en croire coupables. En prévenant les conséquences que des esprits foibles ou inquiets pouvoient tirer de quelques termes obscurs ou peu exacts, elle a senti que nous ne pouvions, ni ne devions, ni ne voulions en répondre ; et si nous avons à pardonner à nos ennemis, c’est leur intention seulement et non leur succès.
Cependant, comme l’autorité la plus sage et la plus équitable peut enfin être trompée, la crainte d’être exposés de nouveau nous avoit fait prendre le parti de renoncer pour jamais à la gloire pénible, légere, et dangereuse d’être les éditeurs de l’encyclopédie. Newton, rebuté autrefois par de simples disputes littéraires, beaucoup moins redoutables et moins vives que des attaques personnelles et théologiques, se reprochoit au milieu des hommages de sa nation, de ses découvertes et de sa gloire, d’avoir laissé échapper son repos, la substance d’un philosophe, pour courir après une ombre. Combien notre repos devoit-il nous être plus cher, à nous que rien ne pourroit dédommager de l’avoir perdu ! Deux motifs se joignoient à un intérêt si essentiel : d’un côté, cette fierté juste et nécessaire, aussi éloignée de la présomption que de la bassesse, dont on ne doit jamais ni se glorifier ni se défendre, parce qu’il est honteux d’y renoncer, qu’elle devroit faire sur-tout le caractere des gens de lettres, et qu’elle convient à la noblesse et à la liberté de leur état ; de l’autre, cette défiance de nous-mêmes que nous ne devons pas moins ressentir, et le peu d’empressement que nous avons d’occuper les autres de nous ; sentimens qui doivent être la suite naturelle du travail et de l’étude ; car on doit y apprendre avant toutes choses à apprécier les connoissances et les opinions humaines. Le sage, et celui qui aspire à l’être, traite la réputation littéraire comme les hommes ; il sait en jouir, et s’en passer. à l’égard des connoissances qui nous servent à l’acquérir, et dont la jouissance et la communication même est une des ressources peu nombreuses que la nature nous a ménagées contre le malheur et contre l’ennui, il est permis sans doute, il est bon même de chercher à communiquer aux autres ces connoissances ; c’est presque la seule maniere dont les gens de lettres puissent être utiles. Mais si on ne doit jamais être assez jaloux de ce bien pour vouloir s’en réserver la possession, on ne doit pas non plus l’estimer assez pour être fort empressé d’en faire part à personne.
Qui croiroit que l’encyclopédie, avec de tels sentimens de la part de ses auteurs, et peut-être avec quelque mérite de la sienne (car elle est si peu notre bien, que nous en pouvons parler comme de celui d’un autre) eût obtenu quelque soûtien dans le tems où nous sommes ? Dans un tems où les gens de lettres ont tant de faux amis, qui les caressent par vanité, mais qui les sacrifieroient sans honte et sans remords à la moindre lueur d’ambition ou d’intérêt, qui peut-être, en feignant de les aimer, les haïssent, soit par le besoin, soit par la crainte qu’ils en ont. Mais la vérité nous oblige de le dire ; et quel autre motif pourroit nous arracher cet aveu ? Les difficultés qui nous rebutoient et nous éloignoient, ont disparû peu-à-peu, et sans aucun mouvement de notre part : il ne restoit plus d’obstacles à la continuation de l’encyclopédie que ceux qui auroient pû venir de nous seuls ; et nous eussions été aussi coupables d’y en mettre aucun, que nous étions excusables de redouter ceux qui pouvoient venir d’ailleurs. Incapables de manquer à notre patrie, qui est le seul objet dont l’expérience et la philosophie ne nous ayent pas détachés, rassûrés sur-tout par la confiance du ministere public dans ceux qui sont chargés de veiller à ce dictionnaire, nous ne serons plus occupés que de joindre nos foibles travaux aux talens de ceux qui veulent bien nous seconder, et dont le nombre augmente de jour en jour. Heureux, si par notre ardeur et nos soins, nous pouvions engager tous les gens de lettres à contribuer à la perfection de cet ouvrage, la nation à le protéger, et les autres à le laisser faire. Disons plûtôt à faire mieux ; ils ont été les maîtres de nous succéder, et le sont encore. Mais nous serions sur-tout très-flattés, si nos premiers essais pouvoient engager les savans et les écrivains les plus célebres à reprendre notre travail où il en est aujourd’hui ; nous effacerions avec joie notre nom du frontispice de l’encyclopédie pour la rendre meilleure. Que les siecles futurs ignorent à ce prix et ce que nous avons fait et ce que nous avons souffert pour elle !
En attendant qu’elle jouisse de cet avantage, qu’il nous seroit facile de lui procurer, si nous étions les maîtres, tout nous porte à redoubler nos efforts pour en assûrer de plus en plus le succès. On s’est déjà apperçû par la supériorité du second volume sur le premier, des nouveaux secours que nous avions reçûs pour ce second volume. Mais ces secours, tout considérables qu’ils étoient, ne sont presque rien en comparaison de ceux que nous avons eus pour celui-ci. Un grand nombre de gens de lettres, tous estimables par leurs talens et leurs lumieres, semblent, comme à l’envi, avoir contribué à l’enrichir. Nous croyons donc pouvoir assûrer qu’il l’emporte beaucoup sur les précédens ; nous espérons que les suivans l’emporteront encore sur celui-ci ; et quelque pénible que soit notre travail, nous nous trouverions suffisamment dédommagés si nous pouvions faire dire aux critiques à chaque volume qui paroîtra, ab ipso ducit opes animumque ferro.
Après tout ce qui s’est passé au sujet de cet ouvrage, on ne doit point être étonné que ce volume paroisse beaucoup plus tard qu’il n’auroit dû. Outre les causes morales, des circonstances qu’on peut appeller physiques en ont retardé la publication. Quelques parties considérables, dont le public avoit parû moins satisfait que des autres, ont été entierement ou presque entierement refaites : cette réforme a demandé beaucoup de tems, et a nécessairement rendu l’impression plus lente. Nous ne croyons pas devoir nous excuser d’un délai auquel ce dictionnaire ne fait que gagner : nous espérons, nous pouvons même assûrer que les autres volumes suivront celui-ci beaucoup plus promptement qu’il n’a suivi les deux premiers ; nous ne prenons point là-dessus d’autre engagement ; la seule chose dont nous puissions répondre, c’est l’assiduité de notre travail et l’emploi sévere de notre tems ; mais comme nous nous trouvons, pour ainsi dire, au commencement d’un nouvel ordre de choses, nous sommes très-résolus de tout sacrifier désormais au bien de l’encyclopédie, jusqu’à la promptitude avec laquelle nous souhaiterions de servir le public ; nous y sommes d’autant plus disposés, qu’il nous paroît que nos lecteurs ne nous imposent plus aucune loi sur ce point, et qu’ils aiment mieux avoir un peu plus tard chaque volume, et l’avoir meilleur.
La quantité prodigieuse de grands articles que contient celui-ci, nous a empêché d’y renfermer entierement la troisieme lettre de l’alphabet, qui fournit sans comparaison plus qu’aucune des autres. Plusieurs raisons particulieres nous ont d’ailleurs obligés d’en user ainsi ; une des principales a été la crainte de publier trop tard ce troisieme volume, qu’il nous a paru qu’on attendoit avec impatience. Néanmoins, quoique les trois premieres lettres doivent occuper ici plus de trois volumes, nous ne croyons pas que l’ouvrage s’étende beaucoup au-dela du nombre que nous avons promis. à mesure que nous avancerons, les articles seront moins nombreux et plus courts, parce que la plûpart des autres lettres fournissent moins de mots que les premieres, et que d’ailleurs les renvois seront plus fréquens. On fera ensorte, autant qu’il sera possible, de ne pas traiter deux fois les mêmes matieres ; et l’on tâchera par cette attention d’aller tout ensemble à l’épargne du tems, des volumes, et de la dépense. Nous ne devons point non plus oublier de répéter ici ce que nous avons annoncé déjà au nom des libraires associés, qu’en cas d’une seconde édition, les additions et corrections seront distribuées séparément à ceux qui ont acheté la premiere.
Pour ne point interrompre ce que nous avons à dire, nous placerons à la suite de cet avertissement, les noms de ceux qui ont bien voulu concourir à l’exécution de ce volume et des suivans. Les articles curieux et profonds dont ils ont orné l’encyclopédie, feront suffisamment leur éloge, et sont le plus grand que nous puissions leur donner. Mais nous avons des obligations si essentielles à m le chevalier De Jaucourt, et à M Boucher D’Argis, que nous croirions manquer à nous-mêmes, si nous n’en faisions pas ici une mention particuliere. Graces aux soins de M Boucher D’Argis, très-connu par ses excellens ouvrages, la jurisprudence, cette science malheureusement si nécessaire, et en même tems si étendue, va desormais paroître dans l’encyclopédie avec le détail et la dignité qu’elle mérite. Nous doutons qu’aucun livre de l’espece du nôtre soit aussi complet, aussi riche, et aussi exact sur cette importante matiere. La medecine, non moins nécessaire que la jurisprudence, la physique générale, et presque toutes les parties de la littérature, doivent dans ce volume un très-grand nombre de morceaux à M De Jaucourt. Ils seront un témoignage de l’étendue et de la variété de ses connoissances ; et nous croyons pouvoir en présager le succès par celui des excellens articles qu’il avoit déjà insérés dans le second volume. M De Jaucourt s’est livré à ce travail pénible avec un amour du bien public, qui ne peut trouver sa vraie récompense que dans lui-même. Mais l’encyclopédie lui appartient de trop près, pour ne pas du moins lui donner ici de foibles marques de sa reconnoissance. En célébrant les talens, elle ne doit pas laisser les vertus dans l’oubli.
Entrons présentement dans quelque détail sur ce troisieme volume, ou plûtôt sur ce dictionnaire en général. On doit le considérer sous deux points de vûe, eu égard aux matieres qu’il traite, et aux personnes à qui il est principalement destiné. Comme ces deux points de vûe sont relatifs l’un à l’autre, nous croyons ne devoir point les séparer. Les matieres que ce dictionnaire doit renfermer sont de deux especes ; savoir les connoissances que les hommes acquerent par la lecture et par la société, et celles qu’ils se procurent à eux-mêmes par leurs propres réflexions ; c’est-à-dire en deux mots, la science des faits et celle des choses. Quand on les considere sans aucune attention au rapport mutuel qu’elles doivent avoir, la premiere de ces deux sciences est fort inutile et fort étendue, la seconde fort nécessaire et fort bornée, tant la nature nous a traités peu favorablement. Il est vrai qu’elle nous a donné de quoi nous dédommager jusqu’à un certain point par l’analogie et la liaison que nous pouvons mettre entre la science des faits et celle des choses ; c’est sur-tout relativement à celle-ci que l’encyclopédie doit envisager celle-là. Réduit à la science des choses, ce dictionnaire n’eût été presque rien ; réduit à celle des faits, il n’eût été dans sa plus grande partie qu’un champ vuide et stérile : soûtenant et éclairant l’une par l’autre, il pourra être utile sans être immense.
Tel étoit le plan du dictionnaire anglois de Chambers, plan que toute l’Europe savante nous paroît avoir approuvé, et auquel il n’a manqué que l’exécution. En tâchant d’y suppléer, nous avons averti du soin que nous aurions de nous conformer au plan, parce qu’il nous paroissoit le meilleur qu’on pût suivre. C’est dans cette vûe que l’on a crû devoir exclure de cet ouvrage une multitude de noms propres qui n’auroient fait que le grossir assez inutilement ; que l’on a conservé et completé plusieurs articles d’histoire et de mythologie, qui ont paru nécessaires pour la connoissance des différentes sectes de philosophes, des différentes religions, de quelques usages anciens et modernes ; et qui d’ailleurs donnent souvent occasion à des réflexions philosophiques, pour lesquelles le public semble avoir aujourd’hui plus de goût que jamais ; aussi est-ce principalement par l’esprit philosophique que nous tâcherons de distinguer ce dictionnaire. C’est par-là sur-tout qu’il obtiendra les suffrages auxquels nous sommes le plus sensibles.
Ainsi quelques personnes ont été étonnées sans raison de trouver ici des articles pour les philosophes et non pour les peres de l’église ; il y a une grande différence entre les uns et les autres. Les premiers ont été créateurs d’opinions, quelquefois bonnes, quelquefois mauvaises, mais dont notre plan nous oblige à parler : on n’a rappellé qu’en peu de mots et par occasion quelques circonstances de leur vie ; on a fait l’histoire de leurs pensées plus que de leurs personnes. Les peres de l’église au contraire, chargés du dépôt précieux et inviolable de la foi et de la tradition, n’ont pû ni dû rien apprendre de nouveau aux hommes sur les matieres importantes dont ils se sont occupés. Ainsi la doctrine de saint Augustin, qui n’est autre que celle de l’église, se trouvera aux articles prédestination, grâce, pélagianisme ; mais comme évêque d’Hippone, fils de sainte Monique, et saint lui-même, sa place est au martyrologe, et préférable à tous égards à celle qu’on auroit pû lui donner dans l’encyclopédie.
On ne trouvera donc dans cet ouvrage, comme un journaliste l’a subtilement observé, ni la vie des saints, que M Baillet a suffisamment écrite, et qui n’est point de notre objet ; ni la généalogie des grandes maisons, mais la généalogie des sciences, plus précieuse pour qui sait penser ; ni les aventures peu intéressantes des littérateurs anciens et modernes, mais le fruit de leurs travaux et de leurs découvertes ; ni la description détaillée de chaque village, telle que certains érudits prennent la peine de la faire aujourd’hui, mais une notice du commerce des provinces et des villes principales, et des détails curieux sur leur histoire naturelle ; ni les conquérans qui ont desolé la terre, mais les génies immortels qui l’ont éclairée ; ni enfin une foule de souverains que l’histoire auroit dû proscrire. Le nom même des princes et des grands n’a droit de se trouver dans l’encyclopédie, que par le bien qu’ils ont fait aux sciences ; parce que l’encyclopédie doit tout aux talens, rien aux titres, et qu’elle est l’histoire de l’esprit humain, et non de la vanité des hommes.
Mais pour prévenir les reproches qu’on pourroit nous faire d’avoir suivi le plan de Chambers sans nous en écarter, rapportons le jugement d’un critique dont nous ne prétendons ni déprimer ni faire valoir le discernement et le suffrage, mais dont au moins la bonne volonté pour nous n’est pas suspecte. Il parloit ainsi de l’ouvrage de Chambers au mois de mai 1745, lorsque la traduction en fut proposée par souscription.
" Voici deux des plus fortes entreprises de littérature qu’on ait faites depuis longtemps... etc. " il est vrai que le même auteur, après avoir donné tant de louanges au simple projet (qu’on peut lire) de la traduction françoise de Chambers, entreprise par un anglois aidé d’un allemand, n’a pas annoncé de la même maniere au mois de décembre 1750 la nouvelle encyclopédie, entreprise et exécutée par une société de gens de lettres, qui à la vérité ne sont point une conquête de la France sur l’Angleterre. Nous ne chercherons point ici les motifs d’une pareille conduite. Nous sommes encore plus éloignés de réclamer en faveur de l’encyclopédie françoise les éloges qu’on vient de lire, et que nous regardons comme excessifs ; nous croyons seulement que celle-ci méritoit un traitement plus favorable. Mais Chambers étoit mort et étranger.
L’article atmosphere est un des quatre que le projet de la traduction de Chambers offroit pour modele. Il a été conservé dans l’encyclopédie françoise avec deux additions de quelque conséquence. Nous supplions nos lecteurs de le comparer avec une foule d’autres articles, et de juger. Nous voudrions engager jusqu’aux détracteurs les plus ardens de cet ouvrage à essayer du moins le parallele des deux encyclopédies. C’est une invitation qu’on nous permettra de leur faire en passant, et que nous croyons devoir à la vérité, à nos collegues, à notre nation, et à nous-mêmes.
Si nous avons quelque chose à nous reprocher, c’est peut-être d’avoir suivi trop exactement le plan de Chambers, sur-tout par rapport à l’histoire, et de n’avoir pas toûjours été assez courts sur cet article. Il y a beaucoup d’apparence que plus ce dictionnaire se perfectionnera, plus il perdra du côté des simples faits, et plus il gagnera au contraire du côté des choses, ou du moins du côté des faits qui y menent.
Il pourra, par exemple, être fort riche en physique générale et en chimie, du moins quant à la partie qui regarde les observations et l’expérience ; car pour ce qui concerne les causes, il ne sauroit être au contraire trop réservé et trop sage ; et la devise de Montagne à la tête de presque tous les articles de ce genre, seroit ordinairement très-bien placée. On ne se refusera pourtant pas aux conjectures, sur-tout dans les articles dont l’objet est utile ou nécessaire, comme la medecine, où l’on est obligé de conjecturer, parce que la nature force d’agir en empêchant de voir. La métaphysique des sciences, car il n’en est point qui n’ait la sienne, fondée sur des principes simples et sur des notions communes à tous les hommes, fera, nous l’espérons, un des principaux mérites de cet ouvrage. Celle de la grammaire sur-tout, et celle de la géométrie sublime seront exposées avec une clarté qui ne laissera rien à desirer, et que peut-être elles attendent encore. à l’égard de la métaphysique proprement dite, sur laquelle on croit s’être trop étendu dans les premiers volumes, elle sera réduite dans les suivans à ce qu’elle contient de vrai et d’utile, c’est-à-dire à très-peu de chose. Enfin dans la partie des arts, si étendue, si délicate, si importante, et si peu connue, l’encyclopédie commencera ce que les générations suivantes finiront ou perfectionneront. Elle fera l’histoire des richesses de notre siecle en ce genre ; elle la fera à ce siecle qui l’ignore, et aux siecles à venir, qu’elle mettra sur la voie pour aller plus loin. Les arts, ces monumens précieux de l’industrie humaine, n’auront plus à craindre de se perdre dans l’oubli ; les faits ne seront plus ensevelis dans les atteliers et dans les mains des artistes ; ils seront dévoilés au philosophe, et la réflexion pourra enfin éclairer et simplifier une pratique aveugle.
Tel est en peu de mots notre plan, que nous avons crû devoir remettre sous les yeux des lecteurs ; ainsi ce dictionnaire, sans que nous prétendions le préférer à aucun autre, en différera beaucoup par son objet. Plusieurs gens de lettres déclament aujourd’hui contre la multiplication de ces sortes d’ouvrages, comme d’autres contre celle des journaux ; à les en croire, il en est de cette multiplication comme de celle des académies ; elle sera aussi funeste au véritable progrès des sciences, que la premiere institution en a été utile. Nous avons tâché dans le discours préliminaire de justifier les dictionnaires du reproche qu’on leur fait d’anéantir parmi nous le goût de l’étude. Néanmoins, quand ils mériteroient ces reproches, l’encyclopédie nous sembleroit en être à couvert. Parmi plusieurs morceaux destinés à instruire la multitude, elle renfermera un très-grand nombre d’articles qui demanderont une lecture assidue, sérieuse et approfondie. Elle sera donc tout à la fois utile aux ignorans et à ceux qui ne le sont pas.
Quelques savans, il est vrai, semblables à ces prêtres d’égypte qui cachoient au reste de la nation leurs futiles mysteres, voudroient que les livres fussent uniquement à leur usage, et qu’on dérobât au peuple la plus foible lumiere même dans les matieres les plus indifférentes ; lumiere qu’on ne doit pourtant guere lui envier, parce qu’il en a grand besoin, et qu’il n’est pas à craindre qu’elle devienne jamais bien vive. Nous croyons devoir penser autrement comme citoyens, et peut-être même comme gens de lettres.
Qu’on les interroge en effet presque tous, ils conviendront s’ils sont de bonne foi, des lumieres que leur ont fourni les dictionnaires, les journaux, les extraits, les commentaires, et les compilations même de toute espece. La plûpart auroient beaucoup moins acquis, si on les avoit réduits aux livres absolument nécessaires. En matiere de sciences exactes, quelques ouvrages lûs et médités profondément suffisent ; en matiere d’érudition, les originaux anciens, dont le nombre n’est pas infini à beaucoup près, et dont la lecture faite avec réflexion, dispense de celle de tous les modernes ; car ceux-ci ne peuvent être, quand ils sont fideles, que l’écho de leurs prédécesseurs. Nous ne parlons point des belles-lettres pour lesquelles il ne faut que du génie et quelques grands modeles, c’est-à-dire bien peu de lecture. La multiplication des livres est donc pour le grand nombre de nos littérateurs un supplément à la sagacité, et même au travail ; et nul d’entr’eux ne doit envier aux autres un avantage dont il a tiré souvent de si grands secours.
Ainsi nous n’avons pas jugé à propos, comme quelques personnes l’auroient voulu, de borner les articles de ce dictionnaire à de simples tables, et à des notices des différens ouvrages où les matieres sont le mieux traitées. L’avantage d’un tel travail eût été grand sans doute, mais pour trop peu de personnes.
Un autre inconvénient que nous avons dû éviter encore, c’est d’être trop étendus sur chacune des différentes sciences qui doivent entrer dans ce dictionnaire, ou de l’être trop sur quelques-unes aux dépens des autres. Le volume, si on peut ainsi parler, que chaque science occupe ici, doit être proportionné tout à la fois, et à l’étendue de cette science, et à celle du plan que nous nous proposons. L’encyclopédie satisfera suffisamment à chacun de ces deux points, si on y trouve les principes fondamentaux bien développés, les détails essentiels bien exposés et bien rapprochés des principes, des vûes neuves quelquefois soit sur les principes, soit sur les détails, et l’indication des sources auxquelles on doit recourir pour s’instruire plus à fond. Nous n’ignorons pas cependant que sur cet article il nous sera toûjours impossible de satisfaire pleinement les divers ordres de lecteurs. Le littérateur trouvera dans l’encyclopédie trop peu d’érudition, le courtisan trop de morale, le théologien trop de mathématique, le mathématicien trop de théologie, l’un et l’autre trop de jurisprudence et de medecine. Mais nous devons faire observer que ce dictionnaire est une espece d’ouvrage cosmopolite, qui se feroit tort à lui-même par quelque préférence et prédilection marquée ; nous croyons qu’il doit suffire à chacun de trouver dans l’encyclopédie la science dont il s’occupe, discutée et approfondie sans préjudice des autres, dont il sera peut-être bien-aise de se procurer une connoissance plus ou moins étendue. à l’égard de ceux que ce plan ne satisfera pas, nous les renvoyerons pour derniere réponse à l’apologue si sage de Malherbe à Racan.
L’empire des sciences et des arts est un palais irrégulier, imparfait, et en quelque maniere monstrueux, où certains morceaux se font admirer par leur magnificence, leur solidité et leur hardiesse ; où d’autres ressemblent encore à des masses informes ; où d’autres enfin, que l’art n’a pas même ébauchés, attendent le génie ou le hasard. Les principales parties de cet édifice sont élevées par un petit nombre de grands hommes, tandis que les autres apportent quelques matériaux, ou se bornent à la simple description. Nous tâcherons de réunir ces deux derniers objets, de tracer le plan du temple, et de remplir en même tems quelques vuides. Nous en laisserons beaucoup d’autres à remplir ; nos descendans s’en chargeront, et placeront le comble, s’ils l’osent ou s’ils le peuvent.
L’encyclopédie doit donc par sa nature contenir un grand nombre de choses qui ne sont pas nouvelles. Malheur à un ouvrage aussi vaste, si on en vouloit faire dans sa totalité un ouvrage d’invention ! Quand on écrit sur un sujet particulier et borné, on doit, autant qu’il est possible, ne donner que des choses neuves, parce qu’on écrit principalement pour ceux à qui la matiere est connue, et à qui l’on doit apprendre autre chose que ce qu’ils savent ; c’est aussi la maxime que plusieurs des auteurs de l’encyclopédie se flattent d’avoir pratiquée dans leurs ouvrages particuliers ; mais il ne sauroit en être de même dans un dictionnaire. On auroit tort d’objecter que c’est-là redonner les mêmes livres au public : et que font tous les journalistes, dont néanmoins le travail en lui-même est utile, que de donner au public ce qu’il a déjà, que de lui redonner même plusieurs fois ce qu’on n’auroit pas dû lui donner une seule ? Ce n’est point un reproche que nous leur faisons ; nous serons nous-mêmes dans ce cas, notre ouvrage étant destiné à exposer non-seulement le progrès réel des connoissances humaines, mais quelquefois aussi ce qui a retardé ce progrès. Tout est utile dans la littérature, jusqu’au rôle d’historien des pensées d’autrui. Il a seulement plus ou moins d’autorité, à proportion de la justice avec laquelle on l’exerce, des talens de l’historien, de sa sagacité, de ses vûes, et des preuves qu’il a données qu’il pouvoit être autre chose.
Il résulte de ces réflexions, que l’encyclopédie doit souvent contenir, soit par extrait, soit même quelquefois en entier plusieurs morceaux des meilleurs ouvrages en chaque genre : il importe seulement au public que le choix en soit fait avec lumiere et avec oeconomie. Mais il importe de plus aux auteurs de citer exactement les originaux, tant pour mettre le lecteur en état de les consulter, que pour rendre à chacun ce qui lui appartient. C’est ainsi qu’en ont usé plusieurs de nos collegues. Nous souhaiterions que tous s’y fussent conformés ; mais du reste quand un article est bien fait, on en jouit également de quelque main qu’il vienne ; et l’inconvénient du défaut de citation, toûjours grand par rapport à l’auteur, l’est beaucoup moins par rapport à ce dictionnaire. Feu M Rollin, ce citoyen respectable, à qui l’université de Paris doit en partie la supériorité que les études y conservent encore sur celles qu’on fait ailleurs, et dont les ouvrages, composés pour l’instruction de la jeunesse, en ont fait oublier tant d’autres, se permettoit d’insérer en entier dans ses écrits les plus beaux morceaux des auteurs anciens et modernes. Il se contentoit d’avertir en général dans ses préfaces, de cette espece de larcin, qui par l’aveu même cessoit d’en être un, et dont le public lui savoit gré, parce que son travail étoit utile. Les auteurs de l’encyclopédie oseroient-ils avancer que le cas où ils se trouvent est encore plus favorable ? Elle n’est et ne doit être absolument dans sa plus grande partie qu’un ouvrage recueilli des meilleurs auteurs. Et plût à dieu qu’elle fût en effet un recueil de tout ce que les autres livres renferment d’excellent, et qu’il n’y manquât que des guillemets !
Nous irons même plus loin que nos censeurs sur la nature des emprunts qu’on a faits. Bien loin de blâmer ces emprunts en eux-mêmes, ou du moins ce qu’ils ont produit, ils en ont fait les plus grands éloges ; pour nous nous croyons devoir être plus difficiles ou plus sinceres. L’auteur de l’article âme avoue, par exemple, qu’il eût dû se rendre plus sévere sur les endroits de cet article qu’il a tirés d’un ouvrage d’ailleurs utile. De très-bons juges ont trouvé ces endroits fort inférieurs à ceux qui appartiennent en propre à l’auteur. Il n’étoit pas nécessaire, sur-tout dans un article de dictionnaire où l’on doit tâcher d’être court, d’accumuler un si grand nombre de preuves pour démontrer une vérité aussi claire que celle de la spiritualité de l’ame ; comme elle est du nombre de celles qu’on nomme fondamentales et primitives, elle doit être susceptible de preuves très-simples et sensibles aux esprits même les plus communs. Tant d’argumens inutiles, déplacés, et dont quelques-uns même sont obscurs, quoique concluans pour qui sait les saisir, ne serviroient qu’à rendre l’évidence douteuse, si elle pouvoit jamais l’être. Un seul raisonnement, tiré de la nature bien connue des deux substances, eût été suffisant.
De même l’article amitié, dont la fin est tirée d’un écrivain moderne très-estimable par plusieurs écrits, fait voir que cet écrivain n’étoit pas aussi bon logicien sur cette matiere que sur d’autres. Il ne pouvoit trop donner de liberté et d’étendue à cette égalité si douce et si nécessaire sans laquelle l’amitié n’existe point, et par laquelle elle rapproche et confond les états les plus éloignés. On ne devoit point sur-tout rapporter d’après cet auteur la réponse d’un grand prince à un homme de sa maison, sans faire voir en même tems combien cette réponse étoit injurieuse et déplacée, combien le grand prince dont il s’agit, étoit loin de l’être en cette occasion ; en un mot sans qualifier plus ou moins séverement cette réponse selon le ménagement qu’on doit au prince qui l’a faite, et qui nous est inconnu, mais avec le respect encore plus grand qu’on doit au vrai, à la décence, et à l’humanité.
Bien loin de se plaindre de ceux qui ont relevé dans l’encyclopédie quelques défauts de citations, c’est un reproche dont on doit leur savoir gré, parce qu’il engagera ceux qui sont tombés dans cette faute à se montrer plus exacts à l’avenir ; mais nous croyons que l’examen rigoureux des morceaux empruntés, sans aucune acception de nom ni de personnes, eût encore été plus utile. Il seroit singulier que tel article, blâmé d’abord lorsqu’on le croyoit d’une main indifférente ou peu amie, eût ensuite été loué (comme il le méritoit) lorsqu’on en a connu le véritable auteur. Nous n’en dirons pas ici davantage, nous souhaitons seulement que personne n’ait là-dessus de reproche à se faire, et que la diversité des intérêts, des tems, et des soins, n’en ait point entraîné dans le langage.
Parmi les différens ouvrages qu’on a accusé l’encyclopédie d’avoir mis à contribution, on a sur-tout nommé les autres dictionnaires. Nous convenons que l’on auroit dû en faire un plus sobre usage, parce que ces dictionnaires ne sont pas les sources primitives, et que l’encyclopédie doit puiser sur-tout dans celles-ci. Cependant qu’on nous permette sur cela quelques réflexions. En premier lieu, il est facile de prouver que la plûpart d’entre nous n’ont eu nullement recours à ces sortes d’ouvrages. En second lieu, la ressemblance qui se trouve quelquefois entre un article de l’encyclopédie et un article de quelque dictionnaire, est forcée par la nature du sujet, sur-tout lorsque l’article est court, et ne consiste qu’en une définition ou en un fait historique peu considérable : cela est si vrai, que sur un grand nombre d’articles la plûpart des dictionnaires se ressemblent, parce qu’ils ne sauroient faire autrement. Le dictionnaire de Trévoux en particulier doit moins reprocher qu’aucun autre les emprunts
à l’encyclopédie ; car ce dictionnaire n’étoit dans son origine et n’est encore en grande partie, qu’une copie du Furetiere de Basnage, ainsi que ce dernier l’a fait voir et s’en est plaint dans son histoire des ouvrages des savans. D’ailleurs la traduction de Chambers a fourni quelques-uns des matériaux de l’encyclopédie. Or Chambers avoit eu recours non-seulement aux dictionnaires françois, mais encore à d’autres ouvrages où les dictionnaires françois ont aussi puisé eux-mêmes ; il nous seroit aisé d’en rapporter des exemples. Dans ce cas, ce ne sera point aux autres dictionnaires que l’encyclopédie ressemblera directement, ce sera aux sources qui lui seront communes avec ces autres dictionnaires. C’est encore par cette raison que plusieurs articles du dictionnaire de medecine se trouvent dans les deux premiers volumes de l’encyclopédie ; parce que d’un côté, ces articles sont tirés en entier de nos ouvrages françois sur la medecine, et que de plus une description de plante, la recette d’un remede, en supposant qu’elles soient bien faites, n’ont pas deux manieres de l’être. Il en est de même d’un très-grand nombre d’articles, tels que l’évaluation des monnoies, l’explication des différentes pieces et des différentes manoeuvres d’un navire, et d’autres semblables.
Peut-on imaginer que dans un dictionnaire, où l’on enterre, pour ainsi dire, son propre bien, on ait dessein de s’approprier celui d’autrui ? Chambers, ce Chambers tant et trop loué, a pris par-tout, sans discernement et sans mesure, et n’a cité personne. On a cité souvent dans l’encyclopédie françoise les sources primitives ; on a tâché de suppléer aux citations moins nécessaires par des avis généraux et suffisans. Mais on tâchera dans la suite de rendre encore et les emprunts moins fréquens et les citations plus exactes. Nous espérons qu’on s’en appercevra dans ce volume. Enfin, et cet aveu répond à tout, les auteurs de l’encyclopédie consentent à ne s’approprier dans ce dictionnaire que ce qu’on auroit honte de leur ôter ; et ils osent se flatter que leur part sera encore assez bonne.
En effet, si l’encyclopédie n’a pas l’avantage de réunir sans exception toutes les richesses réelles des autres ouvrages, elle en renferme au moins plusieurs qui lui sont propres. Combien d’articles de théologie, de belles-lettres, de poétique, d’histoire naturelle, de grammaire, de musique, de chimie, de mathématique élémentaire et transcendante, de physique, d’astronomie, de tactique, d’horlogerie, d’optique, de jardinage, de chirurgie, et de diverses autres sciences, qui certainement ne se trouvent dans aucun dictionnaire, et dont plusieurs mêmes, en plus grand nombre qu’on ne pense, n’ont pû être fournis par aucun livre ? Combien sur-tout d’articles immenses dans la description des arts, pour lesquels on n’a eu d’autres secours que les lumieres des amateurs et des artistes, et la fréquentation des atteliers ? Dans quel ouvrage trouvera-t-on l’explication détaillée de huit cents planches et de plus de douze mille figures sur les sciences et sur les arts ? Combien d’articles enfin qu’il suffiroit de rapprocher des autres dictionnaires pour voir avec quel soin on a traité dans celui-ci les mêmes objets ; et pour s’assûrer que dans les articles même qui se ressemblent par quelque endroit, l’avantage est presque toûjours du côté de l’encyclopédie, soit par plus d’exactitude et de précision, soit par des vûes et des réflexions, que les autres dictionnaires ne prétendent pas apparemment revendiquer ? Dans l’article anatomie, par exemple, qui est un de ceux que les connoisseurs ont paru approuver dans notre ier volume, la chronologie des anatomistes a été faite sur un mémoire de l’illustre M Falconet, qui veut bien prendre à notre ouvrage quelque intérêt. Cette chronologie est plus complette, plus sûre et plus instructive que celle de M James. Nous invitons nos lecteurs à comparer l’article dont nous parlons avec l’article anatomie du dictionnaire de medecine, qui passe pour un des meilleurs ; mais nous les prions de faire eux-mêmes le parallele sans égard à tout ce qu’on pourroit dire de vague sur ce sujet pour ou contre. Nous ne citerons plus de tous les endroits attaqués que l’article aristotélisme. Si l’auteur a crû pouvoir y semer quelques morceaux de l’ouvrage de M Deslandes, ces morceaux en font à peine la dixieme partie. Le reste est un extrait substanciel et raisonné de l’histoire de la philosophie de Brucker, ouvrage moderne très-estimé des étrangers, assez peu connu en France, et dont on a fait beaucoup d’usage pour la partie philosophique de l’encyclopédie. Cet extrait est sur-tout recommandable par des réflexions importantes qui paroissent avoir été fort goûtées ; entr’autres par l’observation judicieuse contre des abus aussi invétérés que ridicules, qui semblent interdire pour jamais à plusieurs bons esprits, et retarder du moins dans plusieurs corps, la connoissance de la vraie philosophie.
En un mot, les morceaux que l’encyclopédie a empruntés ou empruntera dans la suite des autres ouvrages, sont-ils bons ? Ce que l’encyclopédie ajoûte souvent de son propre fonds à ces morceaux, est-il digne de l’attention des gens de lettres ? L’encyclopédie renferme-t-elle un grand nombre d’autres articles entierement nouveaux, philosophiques et intéressans ? Voilà le point d’où il faut partir pour apprécier un ouvrage de l’espece de celui-ci : voilà sur quoi doit prononcer le public qui lit, et qui pense.
Nous supplions donc nos lecteurs de vouloir bien sur cet ouvrage ne s’en rapporter qu’à eux ; de ne pas même, si nous osons le dire, se fier toûjours aux éloges les moins suspects d’avoir été mandiés. Un critique, par exemple, a noté deux fois comme excellent l’article accord ; ce qui suppose qu’il a lu cet article avec soin, et qu’il entend la matiere. Cependant cet article, très-bien fait d’ailleurs, avoit besoin, pour être réellement excellent, d’une énumération plus exacte des accords fondamentaux. Il manque dans celle qu’on en a donnée, l’accord de septieme ou dominante simple, fort différent et par lui-même et par ses renversemens, de l’accord de septieme ou dominant, autrement appellé accord de dominante tonique. Ce sont-là les premiers élémens de l’harmonie ; et il n’y a point d’éleve en musique que cette omission ne frappe au premier coup-d’oeil. Aussi ne doit-elle point être imputée à M Rousseau auteur de ce bel article ; il ne faut que le lire, et être au fait de ce qu’on y traite, pour reconnoître que c’est une erreur de copiste ; il nous a priés d’en avertir ; on la trouvera corrigée dans l’errata du second volume, et la table même des accords un peu plus simplifiée, et aussi générale que dans l’article dont il s’agit. Nous pourrions donner, sans sortir de l’encyclopédie même, quelques autres exemples de la maniere dont on loue, et par conséquent dont on critique aujourd’hui. Mais le peu que nous venons de dire est suffisant pour engager les lecteurs éclairés à se tenir sur leurs gardes, à se défier et de la louange et du blâme, et du silence même ; car le silence a aussi sa malignité et son injustice. Et pourquoi ne l’auroit-il pas ? Les éloges ont bien la leur. Un écrivain attaque un ouvrage avant de le connoître : l’ouvrage paroît, et le public semble le goûter ; le censeur prématuré ne voudra, ni contredire trop ouvertement le public, ni se contredire lui-même par une rétractation trop marquée : que fera-t-il donc pour ne pas violer cette impartialité dont on assûre toujours qu’on fait profession ? En censurant bien ou mal-à-propos plusieurs endroits de l’ouvrage, il se contentera d’en louer un petit nombre d’autres plus ou moins foiblement, et avec toutes les nuances de la prédilection et de la réserve.
Au reste, quelque jugement que l’on porte de cet ouvrage, nous avons déjà fait plusieurs fois une observation qui nous importe trop, pour ne la pas répéter ici. Notre fonction d’éditeurs consiste uniquement à mettre en ordre et à publier les articles que nous ont fourni nos collegues ; à suppléer ceux qui n’ont point été faits, parce qu’ils étoient communs à des sciences différentes ; à refondre quelquefois en un seul les articles qui ont été faits sur le même sujet par différentes personnes, désignées toutes en ce cas à la fin de l’article. Voilà à quoi se borne notre travail. Bien éloignés de nous parer de cette science universelle, qui seroit pour nous le plus sûr moyen de ne rien savoir, nous ne nous sommes engagés ni à corriger les fautes qui peuvent se glisser dans les morceaux qui nous ont été fournis, ni à recourir aux livres que nos collegues ont pû consulter. Chaque auteur est ici garant de son ouvrage, c’est pour cela que l’on a désigné celui de chacun par des marques distinctives ; en un mot personne ne répond de nos articles que nous, et nous ne répondons que de nos articles : l’encyclopédie est à cet égard dans le même cas que les recueils de toutes nos académies. Il n’est point d’ailleurs de lecteur équitable qui ne doive ici se mettre à notre place, et juger avec impartialité des difficultés de toute espece que l’on a dû éprouver pour faire concourir tant de personnes à un même objet. On n’a jamais dû s’attendre, et il est impossible par une infinité de raisons, que tout soit de la même force dans l’encyclopédie. Mais la route est du moins ouverte, et c’est peut-être avoir fait quelque chose ; d’autres plus heureux arracheront en paix les épines qui restent encore dans cette terre que la destinée sévere ou propice nous a donnée à défricher. Les enfans, dit le chancelier Bacon, sont foibles et imparfaits au moment de leur naissance, et les grands ouvrages sont les enfans du tems.
Aussi nous avons déclaré bien sincerement, que nous regardions ce dictionnaire comme très-éloigné de la perfection à laquelle il atteindra peut-être un jour. Nous ignorons dans quelles vûes on nous a fait tenir un langage tout opposé. On a paru aussi trouver fort étrange qu’une société considérable de gens de lettres et d’artistes pût même commencer un pareil ouvrage. Ce reproche est d’autant plus singulier, qu’il a été fait par un écrivain qui entreprend de juger seul ou presque seul de tout ce qui paroît en matiere d’arts et de sciences ; qui du moins par un rapport fidele et un examen profond, doit mettre le public en état de juger, et qui par conséquent doit être parfaitement instruit d’une infinité de matieres. Pourquoi la nature n’auroit-elle pas répandu sur plusieurs ce qu’elle a pû réunir dans un seul ?
Nous avons témoigné au nom de nos collegues et au nôtre, et nous témoignons encore notre reconnoissance à tous ceux qui voudront bien nous faire appercevoir nos fautes. Nous espérons seulement que pour avoir remarqué des erreurs dans cet ouvrage immense, on ne prétendra point l’avoir jugé. De plus, la reconnoissance dont nous parlons doit s’étendre, comme il est juste, sur ceux qui nous adresseront directement et immédiatement leurs remarques.
Un tel procédé ne peut avoir pour objet que le bien public et celui de l’ouvrage : et ces sortes d’observations en effet sont d’ordinaire les plus importantes. Des personnes bien intentionnées se sont, par exemple, plaintes avec raison que l’auteur de l’article amour, tant censuré par d’autres, eût oublié de consacrer un article particulier à l’amour de Dieu : cette omission réellement considérable, sera réparée comme elle le doit être à l’article charité, ainsi que celle de l’article affinité en chimie, qui sera suppléé à l’article rapport où est sa véritable place.
D’autres omissions moins importantes et moins réelles, nous ont été reprochées de vive voix. Nous y avons aisément répondu, en montrant dans l’ouvrage même les endroits dont il s’agissoit à leur ordre alphabétique. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que quelques-uns de ceux qui nous ont fait l’objection, nous avoient assûré qu’ils avoient cherché ces articles. Pouvons nous donc trop insister sur la priere que nous faisons à nos lecteurs de ne s’en rapporter qu’à leur propre examen, et à un examen sérieux ?
Néanmoins il n’est guere possible de se flatter qu’on n’ait absolument omis aucun article dans ce dictionnaire : mais on n’en pourra bien juger qu’après la publication de tout l’ouvrage. Nous croyons du moins n’avoir oublié aucun des articles essentiels, tels qu’art, aberration, dynamique, et plusieurs autres qui ne se trouvent point dans l’encyclopédie angloise ; c’est principalement de ces articles que nous avons voulu parler quand nous avons dit, qu’un article omis dans une encyclopédie, rompt l’enchaînement et nuit à la forme et au fond : l’oubli de quelques articles moins importans rompt seulement quelques fils de la chaîne, mais sans la couper tout à fait.
On a trouvé dans cet ouvrage quelques détails qui n’ont pas paru nobles. Ces détails qui réunis ensemble composeroient à peine une feuille des deux premiers volumes, sembleront peut-être fort déplacés à tel littérateur pour qui une longue dissertation sur la cuisine et sur la coëffure des anciens, ou sur la position d’une bourgade ruinée, ou sur le nom de baptême de quelque écrivain obscur du dixieme siecle, seroit fort intéressante et fort précieuse. Quoi qu’il en soit, on doit se ressouvenir que c’est ici non-seulement un dictionnaire des sciences et des beaux-arts, mais encore un dictionnaire oeconomique, un dictionnaire des métiers ; on n’a dû en exclure aucun, par la même raison qu’on a donné rang parmi les sciences à la philosophie scholastique, au blason, et à la rhétorique qu’on enseigne encore dans certains colleges. Au reste, on sera fort attentif sur ce point à écouter la voix du public ; et s’il le juge à propos, on abrégera ou on supprimera desormais ces détails.
Plusieurs personnes ont pensé que les articles de géographie étoient de trop dans ce livre : on a crû devoir les y faire entrer, parce qu’il se trouve à chaque instant dans l’encyclopédie des noms de lieux relatifs, soit au commerce, soit à d’autres objets, et qu’on est bien-aise de ne pas aller chercher ailleurs. De plus, ces articles extraits pour la plûpart fort en abregé du dictionnaire in -douze de Laurent Echard, ne feroient pas vraisemblablement la dixieme partie de l’in -douze, et peut-être pas la deux centiéme de l’encyclopédie. Notre guide pour la géographie dans les volumes suivans, et dans celui-ci, est le dictionnaire géographique allemand de Hubner ; ouvrage fort complet et plus exact que nos dictionnaires françois.
Après l’avis que nous avons donné, que chacun de ceux qui ont travaillé à cette encyclopédie, soit auteurs, soit éditeurs, est ici garant de son ouvrage et de son ouvrage seul ; nous ajouterons que ceux d’entre nos collegues qui jugeront à propos de répondre aux critiques que l’on pourra faire de leurs articles, seront les maîtres de publier leurs réponses au commencement de chaque volume. à l’égard des critiques qui nous regarderont personnellement l’un ou l’autre, ou qui tomberont sur l’encyclopédie en général, nous en distinguerons de trois especes.
Dans la premiere classe sont les critiques purement littéraires. Nous en profiterons si elles sont bonnes, et nous les laisserons dans l’oubli si elles sont mauvaises. Presque toutes celles qu’on nous a faites jusqu’ici, ont été par malheur de cette derniere espece, sur-tout quand elles ont eu pour objet des matieres de raisonnement ou de belles-lettres, dans lesquelles nous n’avions fait que suivre et qu’exposer le sentiment unanime des vrais philosophes et des véritables gens de goût. Mais il est des préjugés que la philosophie et le goût ne sçauroient guérir, et nous ne devons pas nous flatter de parvenir à ce que ni l’un ni l’autre ne peuvent faire.
Au reste, nous croyons que la démocratie de la république des lettres doit s’étendre à tout, jusqu’à permettre et souffrir les plus mauvaises critiques quand elles n’ont rien de personnel. Il suffit que cette liberté puisse en produire de bonnes. Celles-ci seront aussi utiles aux ouvrages, que les mauvaises sont nuisibles à ceux qui les font. Les écrivains profonds et éclairés, qui par des critiques judicieuses ont rendu ou rendent encore un véritable service aux lettres, doivent faire supporter patiemment ces censeurs subalternes, dont nous ne prétendons désigner aucun, mais dont le nombre se multiplie chaque jour en Europe ; qui, sans que personne l’exige, rendent compte de leurs lectures, ou plutôt de ce qu’ils n’ont pas lû ; qui semblables aux grands seigneurs, qu’a si bien peints Moliere, savent tout sans avoir rien appris, et raisonnent presque aussi bien de ce qu’ils ignorent que de ce qu’ils croyent connoître ; qui s’érigeant sans droit et sans titre un tribunal où tout le monde est appellé sans que personne y comparoisse, prononcent d’un ton de maître et d’un stile qui n’en est pas, des arrêts que la voix publique n’a point dictés ; qui dévorés enfin par cette jalousie basse, l’opprobre des grands talens et la compagne ordinaire des médiocres, avilissent leur état et leur plume à décrier des travaux utiles.
Mais qu’une critique soit bien ou mal fondée, le parti le plus sage que les auteurs intéressés ayent à prendre, c’est de ne pas citer leurs adversaires devant le public. La meilleure maniere de répondre aux critiques littéraires qu’on pourra faire de l’encyclopédie en général, seroit de prouver qu’on auroit pû encore y en ajouter d’autres. Personne peut-être ne seroit plus en état que nous de faire l’examen de cet ouvrage, et de montrer que la malignité auroit pû être beaucoup plus heureuse. Qu’on ne s’imagine pas qu’il y ait aucune vanité dans cette déclaration. Si jamais critique fut facile, c’est celle d’un ouvrage aussi considérable et aussi varié ; et nous connoissons assez intimement l’encyclopédie pour ne pas ignorer ce qui lui manque : peut-être le prouverons nous un jour, si nous parvenons à la finir ; ce sera pour lors le tems et le lieu d’exposer ce qui reste à faire, soit pour la perfectionner, soit pour empêcher qu’elle ne soit détériorée par d’autres. Mais en attendant que nous puissions entrer dans ce détail, nous laisserons la critique dire tout le bien et tout le mal qu’elle voudra de nous ; ou s’il nous arrive quelquefois de la relever, ce sera rarement, en peu de mots, dans le corps même de l’ouvrage, et pour entrer dans des discussions vraiment nécessaires, ou pour désavouer des éloges qu’on nous aura donnés mal à propos.
Nous placerons dans la seconde classe les imputations odieuses contre nos sentimens et notre personne ; sur lesquelles c’est à l’encyclopédie elle-même à nous défendre, et aux honnêtes gens à nous venger. L’auteur du discours préliminaire n’a pas eu besoin d’efforts pour y parler de la religion avec le respect qu’elle mérite, et pour y traiter les matieres les plus importantes avec une exactitude dont il ose dire que tout le monde lui a sçu gré. Aussi les honnêtes gens ont-ils été fort surpris, pour ne rien dire de plus, de la critique de ce discours, qu’on a inserée dans le journal des savans, sans l’avoir communiquée, comme elle devoit l’être, à la société du journal. On en est redevable à un écrivain, qui jusqu’ici n’avoit fait de mal à personne, mais qui juge à propos de se faire connoître dans la république des lettres par l’obligation où l’on se trouve de se plaindre hautement de lui. Cependant il n’a pas même la triste gloire d’être l’auteur de cette critique, mais seulement celle d’avoir imprimé et défiguré quelques remarques écrites à la hâte par un ami, qui apparemment ne les auroit pas faites, s’il avoit prévu qu’elles dûssent être publiées sans son aveu. L’auteur de la premiere partie de l’extrait, qui contredit même la seconde, tant son continuateur a sçu joindre habilement l’une avec l’autre, ne nous a pas laissé ignorer ses sentimens sur cette infidélité : nous croyons lui faire plaisir, et nous sommes sûrs de lui faire honneur, en publiant la déclaration expresse qu’il a souvent réiterée de n’avoir aucune part à une production qu’il desapprouve. Il seroit facile de démontrer ici, si on ne l’avoit déja fait ailleurs, que le critique n’a ni entendu, ni peut-être lû l’ouvrage qu’il censure, en se rendant l’écho d’un autre. Aussi les journalistes des savans n’ont pas tardé à desavouer leur confrere. On attendoit cette démarche de leur discernement, et sur-tout de l’équité d’un magistrat, ami de l’ordre et des gens de lettres, homme de lettres lui-même, qui cultive les sciences par goût, et non par ostentation ; qui par l’appui qu’il leur accorde, montre qu’il sçait parfaitement discerner les limites de la liberté et de la licence, et dont l’éloge n’est point ici l’ouvrage de l’adulation et de l’intérêt. L’auteur du discours préliminaire, jaloux de repousser des attaques personnelles, les seules au fond qui l’intéressent, a reclamé avec confiance et avec succès les lumieres et l’autorité d’un si excellent juge, en homme qui a toujours respecté la religion dans ses écrits, et qui ose défier tout lecteur sensé de lui faire sur ce point aucun reproche raisonnable.
Qu’il nous soit permis de nous arrêter un moment ici sur ces accusations vagues d’irréligion, que l’on fait aujourd’hui tant de vive voix que par écrit contre les gens de lettres. Ces imputations, toujours sérieuses par leur objet, et quelquefois par les suites qu’elles peuvent avoir, ne sont que trop souvent ridicules en elles-mêmes par les fondemens sur lesquels elles appuient. Ainsi, quoique la spiritualité de l’ame soit énoncée et prouvée en plusieurs endroits de ce dictionnaire, on n’a pas eu honte de nous taxer de matérialisme, pour avoir soutenu ce que toute l’église a crû pendant douze siecles, que nos idées viennent des sens. On nous imputera des absurdités auxquelles nous n’avons jamais pensé. Les lecteurs indifférens et de bonne foi iront les chercher dans l’encyclopédie, et seront bien étonnés d’y trouver tout le contraire. On accumulera contre nous les reproches les plus graves et les plus opposés. C’est ainsi qu’un célebre écrivain, qui n’est ni spinosiste ni déiste, s’est vû accuser dans une gazette sans aveu d’être l’un et l’autre, quoiqu’il soit aussi impossible d’être tous les deux à la fois, que d’être tout ensemble idolâtre et juif. Le cri ou le mépris public nous dispenseront sans doute de repousser par nous-mêmes de pareilles attaques ; mais à l’occasion de la feuille hebdomadaire dont nous venons de parler, et qui nous a fait le même honneur qu’à beaucoup d’autres, nous ne pouvons nous dispenser de dévoiler à la république des lettres les hommes foibles et dangereux dont elle a le plus à se défier, et l’espece d’adversaires contre lesquels elle doit se réunir. Ennemis apparens de la persécution qu’ils aimeroient fort s’ils étoient les maîtres de l’exercer, las enfin d’outrager en pure perte toutes les puissances spirituelles et temporelles, ils prennent aujourd’hui le triste parti de décrier sans raison et sans mesure ce qui fait aux yeux des étrangers la gloire de notre nation, les écrivains les plus célebres, les ouvrages les plus applaudis, et les corps littéraires les plus estimables : ils les attaquent, non par intérêt pour la religion dont ils violent le premier précepte, celui de la vérité, de la charité, et de la justice ; mais en effet pour retarder de quelques jours par le nom de leurs adversaires l’oubli où ils sont prêts à tomber : semblables à ces avanturiers malheureux qui ne pouvant soutenir la guerre dans leur pays, vont chercher au loin des combats et des défaites ; ou plutôt semblables à une lumiere prête à s’éteindre, qui ranime encore ses foibles restes pour jetter un peu d’éclat avant que de disparoître.
Osons le dire avec sincérité, et pour l’avantage de la philosophie, et pour celui de la religion même. On auroit besoin d’un écrit sérieux et raisonné contre les personnes malintentionnées et peu instruites, qui abusent souvent de la religion pour attaquer mal-à-propos les philosophes, c’est-à-dire pour nuire à ses intérêts en transgressant ses maximes. C’est un ouvrage qui manque à notre siecle.
Les critiques de la derniere classe, et auxquelles nous aurons le plus d’égard, consistent dans les plaintes de quelques personnes à qui nous n’aurons pas rendu justice. On nous trouvera toujours disposés à réparer promptement ce qui pourra offenser dans ce livre, non-seulement les personnes estimées dans la littérature, mais celles même qui sont le moins connues, quand elles auront sujet de se plaindre. Nous en avons déja donné des preuves. Personne n’est moins avide que nous du bien des autres, et n’applaudit avec plus de plaisir à leurs travaux et à leur succès. Au défaut d’autres qualités, nous tâcherons de mériter le suffrage du public, par le soin que nous aurons de chercher la vérité, plus chere pour nous que notre ouvrage, et bien plus que notre fortune ; de la dire tout à la fois avec la sévérité qu’elle exige, et avec la modération que nous nous devons à nous mêmes ; de n’outrager jamais personne, mais de ne respecter aussi que deux choses, la religion et les loix ; (nous ne parlons point de l’autorité, car elle n’en est point différente, et n’est fondée que sur elles) ; de rendre aux ennemis même de l’encyclopédie la justice la plus exacte ; de donner sans affectation et sans malignité aux auteurs médiocres, même les plus vantés, la place que leur assignent déja les bons juges, et que nos descendans leur destinent ; de distinguer, comme nous le devons, ceux qui servent la république des lettres sans la juger, de ceux qui la jugent sans la servir ; mais sur-tout de célebrer en toute occasion les hommes vraiment illustres de notre siecle, auxquels l’encyclopédie se doit par préférence. Elle tâchera de leur rendre d’avance ce tribut si juste, qu’ils ne reçoivent presque jamais de leurs contemporains sans mélange et sans amertume, qu’ils attendent de la génération suivante, et dont l’espoir les soûtient et les console ; foible ressource sans doute (puisqu’ils ne commencent proprement à vivre que quand ils ne sont plus) mais la seule que le malheur de l’humanité leur permette. L’encyclopédie n’a qu’une chose à regretter, c’est que notre suffrage ne soit pas d’un assez grand prix pour les dédommager de ce qu’ils ont à souffrir, et que nous nous bornions à être innocens de leurs peines, sans pouvoir les soulager. Mais ce foible monument que nous cherchons à leur consacrer de leur vivant même, peu nécessaire à ceux qui en sont l’objet, est honorable à ceux qui l’élevent. Les siecles futurs, s’il parvient jusqu’à eux, rendront à nos sentimens et à notre courage la même justice que nous aurons rendue au génie, à la vertu, et aux talens ; et nous croyons pouvoir nous appliquer ce mot de Cremutius Cordus à Tibere : " non-seulement on se souviendra de Brutus et de Cassius, on se souviendra encore de nous. " l’usage si ordinaire et si méprisable de décrier ses contemporains et ses compatriotes, ne nous empêchera pas de prouver par le détail des faits, que l’avantage n’a pas été en tout genre du côté de nos ancêtres ; et que les étrangers ont peut-être plus à nous envier, que nous à eux. Enfin nous nous attacherons autant qu’il sera possible, à inspirer aux gens de lettres cet esprit de liberté et d’union, qui sans les rendre dangereux, les rend estimables ; qui en se montrant dans leurs ouvrages, peut mettre notre siecle à couvert du reproche que faisoit Brutus à l’éloquence de Cicéron, d’être sans reins et sans vigueur ; qui semble, nous le disons avec joie, faire de jour en jour de nouveaux progrès parmi nous ; que néanmoins certains Mecenes voudroient faire passer pour cynique, et qui le sera si l’on veut, pourvû qu’on n’attache à ce terme aucune idée de révolte ou de licence. Cette maniere de penser, il est vrai, n’est le chemin ni de l’ambition, ni de la fortune. Mais la médiocrité des desirs est la fortune du philosophe ; et l’indépendance de tout, excepté des devoirs, est son ambition. Sensibles à l’honneur de la république des lettres, dont nous faisons moins partie par nos talens que par notre attachement pour elle, nous avons résolu de réunir toutes nos forces, pour éloigner d’elle, autant qu’il est en nous, les périls, le dépérissement et la dégradation dont nous la voyons menacée ; qu’importe de quelle voix elle se serve, pourvu que ses vrais intérêts soient connus de ceux qui la composent ?
Malgré ces dispositions nous n’espérons pas à beaucoup près réunir tous les suffrages ; mais devons nous le desirer ? Un ouvrage tel que l’encyclopédie a besoin de censeurs, et même d’ennemis. Il est vrai qu’elle a jusqu’ici l’avantage de ne compter parmi eux aucun des écrivains célebres qui éclairent la nation et qui l’honorent ; et ce qu’on pourroit faire peut-être de plus glorieux pour elle, ce seroit la liste de ses partisans et de ses adversaires. Elle doit néanmoins à ces derniers plus qu’ils ne pensent, nous n’osons dire qu’ils ne voudroient. Elle leur doit les efforts et l’émulation des auteurs ; elle leur doit l’indulgence du public, qui finit toujours et commence quelquefois par être juste, et que l’animosité blesse encore plus que la satyre n’amuse. S’il a favorisé l’exécution de cet ouvrage, ce n’est pas que les défauts lui en ayent échappé, et comment l’auroient-ils pû ? Mais il a senti que le vrai moyen d’animer les auteurs, et de contribuer ainsi par son suffrage au bien et à la perfection de ce dictionnaire, étoit de ne pas user envers nous de cette sévérité qu’il montre quelquefois, et que le desir de lui plaire nous eût fait supporter avec courage.
L’encyclopédie a donc des obligations très-réelles au mal qu’on a voulu lui faire. Elle ne peut manquer sur-tout d’intéresser en général tous les gens de lettres, qui n’ont ni préjugés à soutenir, ni libraires à protéger, ni compilations passées, présentes, ou futures à faire valoir. C’est aussi à eux que nous nous adressons, en demandant pour la derniere fois leurs lumieres et leur secours. Nous les conjurons de nouveau de se réunir avec nous pour l’exécution d’un ouvrage, dont nous voudrions faire celui de la nation, et auquel notre desintéressement et notre zele doivent rendre tous les honnêtes gens favorables.
Voilà ce que nous avions à dire sur l’encyclopédie et sur nous. Nous ne penserons plus maintenant qu’à ébaucher dans la retraite et dans le silence ce monument à la gloire de la France et des lettres. Nous sommes bien éloignés de lui appliquer les titres fastueux qu’Horace prodiguoit à ses ouvrages, et que nos adversaires mêmes nous ont invité d’appliquer au nôtre, quand il seroit fini, dans le doute où ils étoient qu’il le fût jamais. Nous ignorons, nous ne cherchons pas même à prévoir quel sera son sort ; du moins rien ne paroît plus s’opposer à la continuation de l’encyclopédie, et certainement rien ne s’y opposera jamais de notre part. La déclaration expresse que nous faisons de ne répondre de rien, l’injustice qu’il y auroit à l’exiger de nous sur-tout après les mesures que le gouvernement a prises pour nous en décharger, la résolution où nous sommes de chercher la récompense de notre travail dans notre travail même, l’obscurité enfin où nous aimons à vivre, tout semble assûrer notre repos. Nous ne demandons qu’à être utiles et oubliés ; et en tâchant par notre travail de nous procurer le premier de ces avantages, il seroit injuste que nous ne pussions obtenir l’autre. à l’abri des seuls traits vraiment dangereux et vraiment sensibles, que la malignité puisse lancer contre nous, que pourra-t-elle tenter desormais contre deux hommes de lettres, que les réflexions ont accoûtumé depuis long-tems à ne craindre ni l’injustice ni la pauvreté ; qui ayant appris par une triste expérience, non à mépriser, mais à redouter les hommes, ont le courage de les aimer, et la prudence de les fuir ; qui se reprocheroient d’avoir mérité des ennemis, mais qui ne s’affligeront point d’en avoir, et qui ne peuvent que plaindre la haine, parce qu’elle ne sauroit rien leur enlever qui excite leurs regrets ? Solon s’exila de sa patrie quand il n’eut plus de bien à lui faire. Nous n’avons pas fait à la nôtre le même bien que ce grand homme fit à la sienne, mais nous lui sommes plus attachés. Résolus de lui consacrer nos veilles (à moins qu’elle ne cesse de le vouloir) nous travaillerons dans son sein à donner à l’encyclopédie tous les soins dont nous sommes capables, jusqu’à ce qu’elle soit assez heureuse pour passer en de meilleures mains. Après avoir fait l’occupation orageuse et pénible des plus précieuses années de notre vie, elle fera peut-être la consolation des dernieres. Puisse-t-elle, quand nos ennemis et nous ne serons plus, être un témoignage durable de nos sentimens et de leur injustice ! Puisse la postérité nous aimer comme gens de bien, si elle ne nous estime pas comme gens de lettres ! Puisse enfin le public, satisfait de notre docilité, se charger lui-même de répondre à tout ce qu’on pourra faire, dire ou écrire contre nous ! C’est un soin dont nous nous reposerons dans la suite sur nos lecteurs et sur notre ouvrage. Souvenons-nous, dit l’un des plus beaux génies qu’ait jamais eu notre nation, de la fable du Bocalini : " un voyageur étoit importuné du bruit des cigales ; il voulut les tuer, et ne fit que s’écarter de sa route : il n’avoit qu’à continuer paisiblement son chemin, les cigales seroient mortes d’elles-mêmes au bout de huit jours. "