L’Esprit souterrain

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L’Esprit souterrain ― 2e partie : Liza
(Adaptation des Carnets du sous-sol) [1]
1864
Adapté du russe par Ely Halpérine-Kaminsky et de Charles Morice


I

Je suis malade… Je suis méchant, très-désagréable. Je dois avoir mal au foie, mais je n’entends goutte à mon malaise, et je ne sais pas précisément où je suis attaqué. Je ne me soigne pas… Je ne me suis jamais soigné, malgré une très-réelle estime pour la médecine et les médecins. De plus, je suis extrêmement superstitieux : puisque j’estime la médecine ! (Je suis instruit, et pourtant je suis superstitieux, c’est ainsi.) Non, je ne me soignerai pas, par méchanceté : cela vous semble inexplicable ? C’est très-simple ; non que je puisse dire à qui nuira cette méchanceté ; hélas ! pas même aux médecins ! Je sais mieux que personne que je serai moi-même ma seule victime ; et c’est pourtant et tout de même par méchanceté que je ne me soigne pas. Si c’est du foie que je souffre, eh bien ! puissé-je en souffrir encore davantage !

Et il y a longtemps que je vis ainsi, une vingtaine d’années. J’ai quarante ans. J’ai été fonctionnaire. J’étais un méchant fonctionnaire, grossier, et qui prenais plaisir à l’être. Voyons : je n’acceptais pas de pots-de-vin : il me fallait bien trouver ailleurs mes petits bénéfices ! (Pas fameux, mon trait, pourtant je ne le bifferai pas. En l’écrivant je le croyais très-fin, et maintenant je vois bien qu’il est pitoyable, et c’est pour cela que je ne le bifferai pas.)

Quand un solliciteur entrait dans mon bureau et me demandait quelque renseignement, je me tournais vers lui en grinçant des dents, et c’était pour moi un triomphe si je réussissais à lui causer une visible gêne : et j’y réussissais presque toujours. La plupart de ces gens-là sont timides ; cela va sans dire, des solliciteurs ! Mais il y avait aussi des dandies, que je détestais ; un entre autres, un officier. Il faisait avec son sabre un bruit insupportable et ne voulait jamais se soumettre à une observation. Nous eûmes, à propos de ce sabre, une guerre de dix-huit mois. C’est moi qui vainquis.

Mais savez-vous, messieurs, quel était le motif réel de ma méchanceté ? Eh bien, ma méchanceté consistait précisément ― et c’est bien ce qu’il peut y avoir de plus dégoûtant, ― en ceci que, même aux pires heures de ma vie, je m’avouais en rougissant que non-seulement je ne suis pas méchant, mais que je ne suis pas même aigri, et que c’est tout au plus si mes accès de rage pourraient faire peur aux moineaux. J’ai l’écume à la bouche ? Donnez-moi du thé sucré : me voilà calmé. Je m’attendris même, quitte à en faire une maladie, quitte à en avoir des mois d’insomnie, des mois de honte. Voilà comme je suis.

Et je mentais en disant que j’ai été un fonctionnaire méchant. Eh ! c’est par méchanceté que je mentais. En réalité je m’amusais avec les solliciteurs, avec cet officier principalement. Et vraiment je n’avais pas la faculté d’être méchant. À chaque instant, je constatais en moi des éléments incompatibles avec un tempérament méchant ; je les sentais grouiller en moi, ces éléments, et je savais qu’ils grouillaient en moi depuis toujours, et qu’ils s’efforçaient de se manifester à la vie extérieure, de sortir de l’ombre où je les maintenais ; mais je ne les laissais pas sortir, non, je ne les laissais pas ! Exprès ! je ne les laissais pas sortir, exprès ! J’en souffrais, j’en rougissais. J’en avais des convulsions, et à la fin j’en étais las, oh ! comme j’en étais las ! ― Dites donc, messieurs, est-ce que je ne vous fais pas l’effet d’avoir quelque regret, quelque repentir, et de vous demander, en quelque sorte, de me pardonner ?… N’est-ce pas ? cela vous paraît certainement tel… Mais je vous assure que cela m’est indifférent…

Devenir méchant ! Mais puis-je seulement devenir quelque chose ? Ni méchant ni bon, ni coquin, ni honnête, ni héros ni goujat. Maintenant j’achève de vivre dans mon coin, et j’achève aussi de m’enrager avec cette consolation : que sérieusement un homme d’esprit ne peut être ni coquin, ni honnête, ni rien, et qu’il n’y a que les sots qui puissent être quelque chose. Oui, un homme du dix-neuvième siècle a pour premier devoir d’être une créature quelconque, surtout sans caractère : car un homme à caractère, un homme d’action est essentiellement borné. Voilà l’enseignement expérimental de mes quarante ans. Quarante ans ! Mais quarante ans, c’est tout une vie, c’est la plus extrême vieillesse. Dépasser la quarantaine est impoli, banal, immoral. Qui vit plus de quarante ans ? répondez-moi franchement. Mais je vais vous le dire : les sots et les coquins, je le dis en plein visage à tous les vieillards, à tous ces honorables vieillards, à ces vieillards aux cheveux d’argent ; je le dis à tout le monde, et j’ai le droit de le dire, car je vivrai moi-même jusqu’à soixante ans, ― jusqu’à soixante-dix ! jusqu’à quatre-vingts !… Attendez, laissez-moi respirer…

Croiriez-vous par hasard que je cherche à vous faire rire ? Quelle erreur ! Je ne suis pas un homme plaisant, comme cela vous semble, c’est-à-dire comme cela vous semble peut-être. D’ailleurs, si mon bavardage vous irrite (et vous êtes irrités, je le sens) et si vous pensez à me demander : Qui êtes-vous ? je vous répondrai : Je suis un fonctionnaire de telle classe. J’ai pris cet emploi pour vivre (pas uniquement pour vivre), et quand, l’année dernière, un de mes parents éloignés est mort juste à point pour me laisser six mille roubles en héritage, je me suis hâté de donner ma démission. ― Et maintenant, je reste dans mon coin, j’y ai élu domicile : j’y vivais déjà quand j’étais fonctionnaire, mais maintenant j’y ai élu domicile. Ma chambre est triste, dégoûtante, dans la banlieue. J’ai pour domestique un sot, un scélérat qui fait de ma vie une torture constante. On prétend que le climat de Pétersbourg ne me vaut rien, et qu’avec mes rentes insignifiantes la vie ici est trop chère pour moi. Je sais tout cela, je le sais mieux que tous les donneurs de conseils, si expérimentés et sages qu’ils puissent être, et je reste ; et je ne quitterai jamais Pétersbourg, parce que… Mais que j’y reste ou non, que vous importe ?

Pourtant… De quoi les gens « comme il faut » parlent-ils le plus volontiers ?

Réponse : D’eux-mêmes.

Eh bien, je parlerai de moi-même.

II

Maintenant donc, messieurs, je vais vous conter ― que vous le désiriez ou non ― pourquoi je suis incapable d’être même un goujat. Je vous déclare solennellement que j’ai plusieurs fois essayé de devenir un goujat. J’ai échoué. C’est une maladie que d’avoir une conscience trop aiguë de ses pensées et de ses actions, une vraie maladie. Une conscience ordinaire, médiocre, suffirait, et au delà, aux besoins quotidiens de l’humanité ; ce serait assez de la moitié, du quart de la conscience commune aux hommes cultivés de notre malheureux dix-neuvième siècle et qui ont de plus la malechance d’habiter à Pétersbourg, la plus abstraite ville du monde, la plus abstraite et la plus spéculative. (Car il y a des villes spéculatives et des villes antispéculatives.) On pourrait se contenter, par exemple, de ce que possèdent de conscience les hommes d’action et tous ceux qu’on appelle des individus de premier mouvement.

Je parie que vous me trouvez prétentieux pour avoir osé écrire cela, pour avoir osé railler les hommes d’action, prétentieux et d’un goût médiocre : je fais du bruit avec mon sabre, comme le petit officier. Mais quoi ? se vante-t-on de sa propre maladie ? y a-t-il à cela la moindre arrogance ?…

Qu’est-ce que je dis ? Tout le monde en est là, et c’est toujours de ses maladies qu’on se vante. Peut-être seulement le fais-je plus que les autres. J’en conviens donc, mon objection était stupide. Il n’en est pas moins vrai que non-seulement un excès de conscience est maladif, mais que la conscience elle-même, en soi et en principe, est une maladie, je le soutiens… Laissons cela de côté pour l’instant.

Dites-moi : comment se pouvait-il faire que, juste aux heures (oui, juste à ces heures-là !) où je concevais le plus précisément toutes les délicatesses « du Beau et du Grand », comme on disait jadis, il m’arrivât, non plus de projeter, mais d’accomplir des actions si viles, si viles que… ? Plus j’approfondissais le Bien et « le Beau et le Grand », plus je m’enfonçais dans ma fange et plus j’étais tenté de m’y perdre tout à fait. Mais le point capital, c’est qu’il n’y avait dans mon cas rien d’apparemment anormal : il me semblait que c’était tout naturel. C’était un état de santé ordinaire, sans aucun élément morbifique. De sorte qu’à la fin j’ai cessé de lutter. J’ai failli croire (et peut-être l’ai-je cru en effet) que c’était là une destinée fatale. J’ai d’abord beaucoup souffert. Je croyais ma situation unique, et je cachais tous ces phénomènes intérieurs comme des secrets. J’en avais honte (n’en ai-je pas encore honte maintenant ?), mais je goûtais de secrètes délices, monstrueuses et viles, à songer en rentrant dans mon coin par une de ces sales nuits pétersbourgeoises, à songer, dis-je, que « aujourd’hui encore j’avais fait une action honteuse, et que ce qui était fait était irréparable », et à aigrir mes remords et à me scier l’esprit et à irriter ma plaie à tel point que ma douleur se transformait en une sorte d’ignoble plaisir maudit, mais réel et tangible. Oui, en plaisir ! oui, en plaisir ! J’y tiens. Je relate cette observation exprès pour savoir si d’autres ont connu ce singulier plaisir. Écoutez-moi : le plaisir consistait justement en une intense conscience de la dégradation, justement en ceci que je me sentais descendre au dernier degré de l’avilissement, et qu’il n’y avait plus d’issue, et que s’il m’était accordé encore assez de temps et de foi pour me transformer en un homme meilleur, assurément je n’en aurais pas voulu prendre la peine. L’eussé-je même voulu, je n’aurais pas fait le moindre effort pour y parvenir, car me transformer… en quoi ?… Mais assez !… Hé ! qu’est-ce que je dis là ! quel mystère voulais-je donc expliquer ?…

Je vais pourtant essayer de vous dire en quoi consistait ce délice. Je vais vous le dire, vous le dire par le menu, car c’est précisément pour cela que j’ai pris la plume…

J’ai beaucoup d’amour-propre. Je suis toujours en méfiance et je m’offense facilement, comme un bossu ou un nain. Eh bien, à certaines heures, n’importe quoi, d’injurieux ou de douloureux, voire un soufflet, m’eût rendu heureux. Je parle sérieusement : cela m’eût causé un réel plaisir, il va sans dire un plaisir amer et désespéré, mais c’est dans le désespoir que sont les plaisirs les plus ardents, surtout quand on a conscience de ce désespoir… Quoi qu’il m’arrivât, c’est toujours moi qui paraissais le principal coupable, et le plus désolant, c’est que j’étais à la fois coupable et innocent, ayant agi, pour ainsi dire, d’après ma loi naturelle. J’étais coupable d’abord, parce que je suis plus intelligent que tous ceux qui m’entourent (je me suis toujours estimé plus intelligent que les autres, et parfois, croyez-moi, j’en étais même honteux ; c’est pourquoi j’ai, durant toute ma vie, regardé obliquement les gens, jamais en face). Et puis j’étais innocent parce que… Eh bien ! parce que j’étais innocent !…


III

Comment font les gens qui savent se venger et en général se défendre ? Quand l’esprit de vengeance les domine, ils ne sont plus accessibles à aucun autre sentiment. L’homme offensé va droit à son but comme va un taureau furieux, les cornes baissées, et qui ne s’arrête qu’au pied d’un mur. Voilà sa force.

(À propos, au pied du mur, les gens de premier mouvement s’arrêtent. Pour eux le mur n’est pas un obstacle qu’on peut tourner, comme pour nous autres, gens qui pensons et par conséquent n’agissons pas. Non, ils s’arrêtent et se retirent franchement, le mur les calme, c’est une solution décisive et définitive, quelque chose même de mystique… Mais nous reviendrons au mur.)

Donc l’homme de premier mouvement est, à mon sens, l’homme vrai, normal, tel que le souhaitait sa tendre mère, la Nature. Je suis jaloux de cet homme au dernier point. Il est bête, j’en conviens, mais qui sait ? l’homme normal, peut-être, doit être bête. Peut-être même est-ce une beauté, cette bêtise. Pour ma part j’en suis d’autant plus convaincu que si, par exemple, je prends, par antithèse, pour homme normal celui qui a la conscience intense, qui est sorti, cela va sans dire, non de la matrice naturelle, mais d’une cornue (ça, c’est presque du mysticisme, messieurs, mais je le sais), eh bien, cet homunculus se sent parfois si inférieur à son contraire qu’il se considère lui-même, en dépit de toute son intensité de conscience, comme un rat plutôt qu’un homme, ― un rat doué d’une intense conscience, mais tout de même un rat, ― tandis que l’autre est un homme, et par conséquent, etc.… Surtout n’oublions pas que c’est lui-même, lui-même qui se considère comme un rat, personne ne l’en prie, ― et c’est là un point important.

Voyons maintenant le rat aux prises avec l’action. Supposons par exemple qu’il soit offensé (il l’est presque toujours) : il veut se venger. Il est peut-être plus capable de ressentiment que l’ homme de la nature et de la vérité [2]. Ce vif désir de tirer vengeance de l’offenseur et de lui causer le tort même qu’il a causé à l’offensé, est plus vif peut-être chez notre rat que chez l’ homme de la nature et de la vérité. Car l’ homme de la nature et de la vérité, par sa sottise naturelle, considère la vengeance comme une chose juste, et le rat, à cause de sa conscience intense, nie cette justice. On arrive enfin à l’acte de la vengeance. Le misérable rat, depuis son premier désir, a déjà eu le temps, par ses doutes et ses réflexions, d’accroître, d’exaspérer son désir. Il embarrasse la question primitive de tant d’autres questions insolubles, que, malgré lui, il s’enfonce dans une bourbe fatale, une bourbe puante composée de doutes, d’agitations personnelles, et de tous les mépris que crachent sur lui les hommes de premier mouvement, qui s’interposent entre lui et l’offenseur comme juges absolus et se moquent de lui à gorge déployée. Il ne lui reste évidemment qu’à faire, de sa petite patte, un geste dédaigneux, et à se dérober honteusement dans son trou avec un sourire de mépris artificiel auquel il ne croit pas lui-même. Là, dans son souterrain infect et sale, notre rat offensé et raillé se cache aussitôt dans sa méchanceté froide, empoisonnée, éternelle.

Quarante années de suite il va se rappeler jusqu’aux plus honteux détails de son offense et, chaque fois il ajoutera des détails plus honteux encore, en s’irritant de sa perverse fantaisie, inventant des circonstances aggravantes sous prétexte qu’elles auraient pu avoir lieu, et ne se pardonnant rien. Il essayera même, peut-être, de se venger, mais d’une manière intermittente, par des petitesses, de derrière le poêle [3], incognito, sans croire ni à la justice de sa cause, ni à son succès, car il sait d’avance que de tous ces essais de vengeance il souffrira lui-même cent fois plus que son ennemi.

Sur son lit de mort, il se rappellera encore, avec les intérêts accumulés et… Mais c’est précisément en ce dernier désespoir, en cette foi boiteuse, en ce conscient ensevelissement de quarante ans dans le souterrain, en ce poison des désirs inassouvis, en cette turbulence fiévreuse des décisions prises pour l’éternité et en un moment révisées que consiste l’essence de ce plaisir étrange dont je parlais. Il est si subtil et parfois si difficile à soumettre aux analyses de la conscience que les gens tant soit peu bornés ou même tout simplement en possession d’un système nerveux en bon état n’y comprendront rien. Peut-être, ajoutez-vous en souriant, ceux aussi qui n’ont jamais reçu de soufflet n’y comprendront rien, voulant me faire par là poliment entendre que j’ai dû faire l’expérience du soufflet, et que, par conséquent, j’en parle en connaisseur : je gage que c’est là votre pensée. Mais tranquillisez-vous, messieurs, je n’ai pas fait cette expérience, ― quoiqu’il me soit bien égal que vous ayez de moi telle ou telle autre opinion. Je regrette bien plutôt de n’avoir pas moi-même donné assez de soufflets… Mais suffit, assez sur ce thème qui vous intéresse trop.

Je reviens donc paisiblement aux gens doués d’un bon système nerveux et qui ne comprennent pas les plaisirs d’une certaine acuité. Ces gens-là, si on les offense, beuglent comme des taureaux, à leur grand honneur, mais s’apaisent immédiatement devant l’impossibilité, ― vous savez, le mur. Quel mur ? mais cela va sans dire, les lois de la nature, les conclusions des sciences naturelles, la mathématique. Qu’on vous démontre que l’homme descend du singe, il faut vous rendre à l’évidence, « il n’y a pas à tortiller ». Qu’on vous prouve qu’une parcelle de votre propre peau est plus précieuse que des centaines de milliers de vos proches, et qu’au bout du compte toutes les vertus, tous les devoirs et autres rêveries ou préjugés doivent s’effacer devant cela ; eh bien ! qu’y faire ? Il faut encore se rendre, car deux fois deux… c’est la mathématique ! Essayez donc de trouver une objection.

« Mais permettez, dira-t-on, il n’y a en effet rien à dire : deux fois deux font quatre. La nature ne demande pas votre autorisation. Elle n’a pas à tenir compte de vos préférences, il faut la prendre comme elle est. Un mur ? C’est un mur ! Et ainsi de suite… et ainsi de suite… »

Mon Dieu ! que m’importe la nature ? que m’importe l’arithmétique ? etc., s’il ne me plaît pas que deux et deux fassent quatre ?…


IV

― Ah ! ah ! ah ! ah ! Mais ne trouvez-vous pas quelque délice aussi dans une rage de dents ? me demandez-vous en guise de raillerie.

Pourquoi pas ? répondrai-je. Mais oui, il peut y avoir du plaisir même à souffrir des dents. J’en ai souffert tout un mois, et je sais ce qu’il en est ; on ne reste pas silencieux, on geint ; mais tous les gémissements ne sont pas également sincères, il y a de la comédie : et voilà une jouissance, ce gémissement hypocrite est un plaisir, pour le malade. S’il n’y prenait pas plaisir, il ne gémirait pas. Vous m’avez fourni un excellent exemple, messieurs, et je veux le creuser à fond.

Ce gémissement, que signifie-t-il ? Le malade se plaint de l’inutilité humiliante de la maladie, il en a conscience, et pourtant il a conscience aussi de la légitimité de la nature qui vous torture, cette légitimité que vous méprisez et dont vous souffrez tout de même tandis que la nature n’en souffre pas. Il n’y a devant vous aucun ennemi visible, mais le mal existe pourtant. Vous avez le sentiment que vous êtes esclave de vos dents, que si la grande Inconnue le permettait, votre douleur cesserait à l’instant, et que si elle le veut, vous souffrirez encore trois mois. Refusez-vous de vous soumettre ? Protestez-vous ? Justifiez-vous donc vous-même, c’est tout ce que vous avez à faire.

Donc, c’est avec cette humiliation sanglante que commence le plaisir ; il continue avec ces dérisions on ne sait de qui, et s’élève parfois jusqu’au délice suprême. Je vous en prie, messieurs, consultez un esprit éclairé du dix-neuvième siècle quand cet esprit-là a mal aux dents ; choisissez le second ou le troisième jour de sa maladie, quand il met dans ses gémissements moins de violence que le premier jour, quand il commence à ne plus penser uniquement à son mal. Je ne parle pas d’un grossier moujik, je parle de quelque personnage faussé par l’éducation du temps, par les raffinements de la civilisation européenne, et qui geint en homme élevé au-dessus du niveau naturel et des principes populaires, comme on dit aujourd’hui. Ses gémissements sont méchants, hargneux, et ne cessent ni nuit ni jour : il sait bien que cela ne lui sert à rien et qu’il ferait bien de se taire ; il sait mieux que tout autre qu’il s’irrite vainement lui-même et irrite son entourage. Et je le répète, c’est dans la conscience de tout cet avilissement que consiste le vrai délice.

Vous ne comprenez pas encore, messieurs ? Non, je vois qu’il faut prodigieusement s’aiguiser l’esprit pour comprendre tous les détours de ce singulier plaisir. Vous riez ? J’en suis bien aise ! Mes boutades, certes, sont de mauvais goût, sans mesure, folles ? ― Mais ne comprenez-vous pas que je n’ai aucun souci de ce que je peux dire, n’ayant aucune estime de moi-même ? Est-ce qu’un homme conscient peut s’estimer ?

V

Peut-il avoir la moindre considération pour soi-même, celui qui commet le sacrilège de prendre plaisir à sa propre humiliation ? Et je ne dis point cela par quelque hypocrite repentir. Je n’ai jamais pu prendre sur moi-même de prononcer les mots : « Pardon, papa, je ne le ferai plus. » Non que j’eusse été incapable de le dire : mais au contraire parce que je n’y avais que trop de penchant.

…Observez-vous mieux vous-mêmes, et vous me comprendrez, messieurs. Que de fois j’ai imaginé des aventures et composé ma vie comme un livre ! Que de fois il m’est arrivé, par exemple, de m’offenser d’un rien, exprès, sans motif ! Mais on se monte si facilement et si bien qu’à la fin on se croit véritablement offensé. J’ai bien souvent joué ce jeu, de telle sorte que j’ai fini par m’y prendre et que je n’étais plus maître de moi-même. D’autres fois, j’ai voulu me rendre amoureux de force. J’ai bien souffert, je vous jure…

Je n’ai connu de pires souffrances que celles ― pourtant mêlées de douceurs ― que j’endurai quand Katia me laissa voir qu’elle pourrait m’aimer et presque aussitôt m’abandonna. Pourtant, si j’avais su vouloir, je l’aurais retenue ! J’aurais écarté le vieillard, l’horrible mechtchanine !… Mais à quoi bon réveiller des souvenirs qui me tuent ! D’ailleurs, c’est une histoire que vous ignorez…

Ô messieurs, ne serait-ce pas précisément parce que je n’ai jamais rien pu finir ni commencer que je me considère comme un homme intelligent ? Soit, je suis un bavard inoffensif, ― comme tout le monde ! ― Mais quoi ? ce bavardage, n’est-ce pas la destinée unique de tout homme intelligent, ― ce bavardage, c’est-à-dire l’action de verser le rien dans le vide ?

VI

Si je n’agissais jamais que par paresse ― comprenez-vous ? Dieu ! que je m’estimerais ! Car c’est là une qualité positive et assurée. Quand on me demanderait : Qu’es-tu ? je pourrais au moins répondre : Un paresseux. C’est une manière d’être, cela. Je ne plaisante pas, c’est, dis-je, une manière d’être, et qui me donnerait le droit d’entrer dans le premier cercle à la mode. ― J’ai connu un homme qui mettait toute sa gloire à savoir reconnaître le château-laffitte de tout autre vin. Il est mort avec une conscience tranquille : certes, il avait raison. Et, à son exemple, je pourrais, si j’étais l’homme que je rêve, je pourrais boire sans souci à l’honneur de tout ce qui est grand et beau, ― et tout pour moi, même les plus insignifiantes choses, même les plus vides, tout serait beau et grand. Et je vivrais en paix, et je mourrais avec majesté, ― quelle splendide destinée ! Et je prendrais du ventre, un triple menton, et mon nez deviendrait si caractéristique que rien qu’à me voir chacun pourrait dire : Celui-ci est un sage, c’est-à-dire un homme positif. Vous direz tout ce qu’il vous plaira, cela est toujours agréable à entendre dans ce siècle de négation.


VII

Mais tout ça, c’est un rêve d’or !…

Qui donc a le premier prétendu que l’homme ne commet des actions mauvaises que parce qu’il ignore ses véritables intérêts, et que si on les lui enseignait, il cesserait aussitôt d’être la chose honteuse et vile qu’il est : car, comprenant ses véritables intérêts, il les trouverait dans la vertu ? Et l’on sait que personne n’agit délibérément contre ses véritables intérêts : il ferait donc par nécessité des exploits de saint ou de héros. ― Quel enfant, l’auteur de cet apophthegme ! Quel enfant naïf et bien intentionné ! Quand donc, depuis qu’il y a un monde, l’homme a-t-il agi exclusivement par intérêt ? Que fait-on donc de ces innombrables documents qui témoignent que les hommes font exprès sans se leurrer sur leurs véritables intérêts, sans y être poussés par rien, pour se détourner exprès, dis-je, de la voie droite, en cherchant à tâtons le mauvais chemin, des actions absurdes et mauvaises ? C’est que ce libertinage leur convient mieux que toute considération d’intérêt réel… L’intérêt ! mais qu’est-ce donc que l’intérêt ? Qui me le définira avec exactitude ? Que direz-vous si je vous prouve que parfois l’intérêt réel consiste en un certain mal, un mal nuisible, un mal assuré, qu’on préfère à un bien ? Et alors, la règle disparaît. Mais vous pensez qu’il n’y a pas de cas semblables. Et vous riez. Riez, mais répondez. A-t-on bien calculé tous les intérêts humains ? N’y en a-t-il pas un qui échappe à toutes vos classifications ? Vous établissez vos listes d’intérêts sur des moyennes fournies par les statistiques et les résultats de l’économie politique : ce sont le bonheur, la richesse, la liberté, le repos, etc., etc.… De sorte qu’un homme qui ne voudrait pas tenir compte de vos listes serait un obscurantiste, un arriéré, un fou, n’est-ce pas ? Pourquoi, cependant, vos statisticiens en énumérant les intérêts en ont-ils toujours oublié un ? Par malheur, celui-là précisément est insaisissable ; il est réfractaire à toutes vos belles ordonnances. Par exemple, j’ai un ami… (d’ailleurs c’est l’ami de tout le monde). S’il a un projet qui lui tienne à cœur, il l’expose très-sagement et selon toutes les lois de la saine logique ; il vous parlera avec passion des intérêts de l’humanité, rira de ces sots, de ces myopes qui ne comprennent pas la vraie signification de la vertu, et, juste un quart d’heure après, sans aucun prétexte visible, mais poussé par une force intime qui prime tous les intérêts, fait juste ce que condamnent toutes ses théories. ― Il y a donc quelque chose, en cet homme, de plus puissant et de plus précieux que tous les intérêts, quelque chose qui est le plus intéressant des intérêts et dont justement on ne tient pas compte.

― Mais ce n’est pas moins par intérêt qu’il agit, me direz-vous.

Permettez, ne jouons pas sur les mots : le principal ici, c’est que cet intérêt spécial renverse vos systèmes, met vos listes sans dessus dessous, ne peut se loger sous aucune rubrique et vous désoriente.

Avant de vous donner le nom de cet intérêt, je veux vous déclarer insolemment, au risque de me compromettre, que ces beaux systèmes qui tendent à prouver à l’homme qu’il doit être vertueux par intérêt ne sont que vaines subtilités de dialectique. Ce système de la régénération de l’humanité par l’intelligence de ses intérêts vaut la théorie qui prétend que la civilisation rend l’homme moins sanguinaire. L’homme a un tel goût pour les conclusions a priori qu’il dénature volontiers les faits pour l’harmonie de son système… Mais regardez donc autour de vous : le sang coule à flots, et joyeusement ! il pétille comme du champagne ! Voilà notre dix-neuvième siècle, voilà Napoléon, ― le grand et l’autre, ― voilà les États-Unis, et leur éternelle union : où donc est cet adoucissement des mœurs par la civilisation ? Elle développe en l’homme la faculté de sentir, lui ajoute de nouvelles sensations : voilà toute son œuvre ; elle a particulièrement donné à l’homme la faculté de jouir à la vue du sang. Avez-vous remarqué que les plus grands verseurs de sang sont les plus civilisés des hommes ? Attila et Stegnka Razine [4] ne leur sont pas comparables. Ceux-ci semblent plus violents, plus éclatants, mais c’est que nos modernes Attilas sont si nombreux, si normaux, qu’on ne les distingue plus. Il est incontestable que nous sommes devenus plus bassement sanguinaires grâce aux bienfaits de la civilisation. Jadis on versait le sang pour un motif, ― et pour un motif qu’on croyait juste, ― on pouvait tuer avec tranquillité : aujourd’hui nous sommes convaincus que le meurtre est vil, et nous le commettons pourtant à la légère : qui préférez-vous ? Attila ou Napoléon ?

― Mais la science nous transformera, nous guidera à la vraie et idéale nature humaine. Volontairement alors l’homme pratiquera la vertu et sera par conséquent rendu au sentiment de ses vrais intérêts. La science nous enseignera que l’homme n’a et n’a jamais eu ni désir ni caprice ; il n’est qu’une touche de piano sous les doigts de la nature. Il n’y a donc qu’à bien connaître les lois naturelles : toutes les actions humaines seront alors calculées d’après une certaine table de logarithmes morale au 0,108.000, et inscrite dans un calendrier. Mieux encore : on en fera des éditions commodes, comme les lexiques d’aujourd’hui, où tout sera calculé et défini de telle sorte que le hasard et la liberté seront supprimés.

Ainsi ― c’est toujours vous qui parlez ― s’établiront des relations économiques nouvelles, et toutes les réponses seront faites d’avance à toutes les questions : alors sera fondé le Temple du Bonheur, alors… en un mot, c’est alors que sera venu l’âge d’or.

Certes, on ne peut garantir que cet état de choses permettra d’être bien gai, ― c’est moi qui vous demande la parole, s’il vous plaît, ― puisqu’il n’y aura plus d’imprévu. Mais quelle sagesse ! Par malheur, l’homme est sot ; quoi qu’on fasse pour lui, il est ingrat, ingrat à un tel point que… qu’on ne peut imaginer une ingratitude pire que la sienne. Je ne serais donc pas étonné que, parmi toute cette sagesse, se levât quelque gentleman arriéré qui se camperait, les poings sur les hanches, pour vous dire : « Si nous envoyions au diable toute cette sagesse et si nous nous remettions à vivre selon notre fantaisie ? » Et cela n’est rien encore, mais je suis sûr que ce sot gentleman aura des partisans. L’homme est ainsi fait ! Il veut être libre, il veut pouvoir agir contre son intérêt, il prétend que parfois c’est un devoir. (Cette idée m’est personnelle…) Mon propre vouloir, mon caprice, ma fantaisie la plus folle, voilà le plus intéressant des intérêts, cet intérêt particulier dont je vous parlais, qui refuse d’entrer dans vos classifications et les fait éclater. Où prenez-vous que l’homme aime la sagesse et s’en tienne à ne rechercher que ce qui lui est utile ? Ce qu’il faut à l’homme, c’est l’indépendance, à n’importe quel prix.


VIII

― Ah ! ah ! ah ! ah ! Mais il n’y a pas d’indépendance ! me répondez-vous en riant. La science a disséqué l’homme, et vous savez par elle que la volonté, la liberté ne sont autre chose que…

― Un instant ! c’est précisément ce que je voulais dire, quand vous m’avez interrompu. Oui, c’est vrai, mais voilà le hic… Excusez-moi, j’ai un peu trop philosophé. J’ai quarante ans de souterrain… Voyez-vous, le raisonnement est bon, c’est certain. Mais il ne satisfait que l’intelligence : la volonté est cette particulière manifestation de toutes les facultés vitales. Que vaut l’intelligence ? Elle n’est qu’une collection de maximes apprises. La nature humaine veut agir par toutes ses forces, consciemment ou inconsciemment, artificiellement même, mais vitalement toujours. Je vous répète pour la centième fois qu’il y a un cas unique, mais certain ― où l’homme veut se réserver le droit d’accomplir la plus sotte action et n’être pas obligé de ne faire que des choses bonnes et raisonnables. Car, à tout dire, c’est notre propre individualité qui est intéressée ici.


IX

Messieurs, ― je plaisante, et très-maladroitement, mais tout n’est pas plaisant dans ma plaisanterie. Je serre les dents peut-être… Messieurs ! plusieurs mystères m’inquiètent : expliquez-les-moi ! Vous voulez transformer l’homme, selon les exigences de la science et du bon sens. Mais comment savez-vous qu’on puisse transformer l’homme, et qu’on le doive ? Comment savez-vous que cette transformation soit utile à l’homme ? C’est une supposition gratuite. C’est logique, mais ce n’est pas humain. ― Vous pensez que je suis fou ?…

L’homme aime à construire, c’est certain : mais pourquoi aime-t-il aussi à détruire ? Ne serait-ce pas qu’il a une horreur instinctive d’atteindre le but, d’achever ses constructions ? Peut-être n’arrive-t-il à construire que de loin, en projet ; peut-être aussi se plaît-il à faire des maisons pour ne pas les habiter, les abandonnant ensuite aux fourmis et aux bêtes familières. Les fourmis ont d’autres goûts que les hommes. Elles bâtissent pour l’éternité leurs fourmilières, c’est le but de toute leur existence et leur unique idéal, ce qui fait grand honneur à leur constance comme à leur esprit positif. L’homme, au contraire, esprit léger, est un perpétuel joueur d’échecs : il aime les moyens plus que le but, et, qui sait ? n’est-ce pas le but, les moyens ? La vie humaine ne consiste-t-elle pas plutôt en un certain mouvement vers un certain but ; qu’est ce but lui-même ? et ce but, il va sans dire, ne peut être qu’une formule, 2 fois 2 font 4, et ce 2 fois 2 font 4 n’est déjà plus la vie, messieurs, c’est le commencement de la mort. Supposons que l’homme consacre toute sa vie à chercher cette formule ; il traverse des océans, il s’expose à tous les dangers, il sacrifie sa vie à cette recherche : mais y parvenir, y réellement parvenir, je vous assure qu’il en a horreur. Il sent bien que quand il aura trouvé, il n’aura plus rien à chercher. Les ouvriers, quand ils ont achevé leur travail, reçoivent leur argent, s’en vont au cabaret et de là au violon : voilà de l’occupation pour toute la semaine. Mais l’homme, où ira-t-il ? Atteindre à la formule, quelle dérision ! En un mot, l’homme est une risible machine ; il transpire le calembour. Je conviens que 2 fois 2 font 4 est une bien jolie chose ; mais, au fond, 2 fois 2 font 5 n’est pas mal non plus…

X

Mais…

Nous autres, habitants du souterrain, il faut nous tenir en bride. Nous pouvons garder un silence de quarante ans. Mais, si nous ouvrons la bouche, nous parlons, parlons, parlons…


XI

Il n’y a rien de mieux au monde qu’une inertie consciente. Vive donc le souterrain !

Ah ! pourquoi en suis-je jamais sorti ? Pourquoi n’y suis-je pas né ? ― Car j’ai voulu essayer de vivre, je vous l’ai dit : j’ai essayé d’être goujat. ― Peut-être même ai-je aussi essayé d’être héros. Rien, il n’y a rien dans le monde pour moi. Mon passé est une perpétuelle et ironique négation. Hélas ! j’ai rêvé, je n’ai pas vécu ! et pourtant je vais bientôt mourir. De cela je ne me plains pas trop. Pourtant, messieurs, avouez vous-mêmes que ce n’est pas juste !

J’ai rêvé la vie au loin, sur les bords de la mère Volga, avec la si belle, la si étrange fille, dont je n’ai pas eu la force de m’emparer quand elle m’était offerte, elle ma vraie vie, ma seule vie, et depuis ce jour-là je suis mort avant la mort, tué par une apparition farouche, une ombre de vieux satyre qui n’a peut-être jamais existé, et je disserte…

Je vous jure, messieurs, que je ne crois pas un traître mot de tout ce que je viens d’écrire, ― c’est-à-dire, peut-être bien au contraire j’y crois très-vivement, ― et pourtant quelque chose me dit que je mens comme un cordonnier.

― Pourquoi donc avez-vous écrit tout cela ?

― Je voudrais bien, messieurs, vous voir condamnés à quarante ans de néant, et je voudrais bien ensuite savoir ce que vous seriez devenus !

― Imaginez un peu cela, je vous prie : vous n’avez pas eu d’existence réelle, et dans un caveau où ne pénètre qu’une lumière de crépuscule finissant, une aube d’agonie, vous vous demandez ce que c’est que la vie, et ce que c’est que le jour. Je vous ai donné quarante ans pour vous faire une opinion sur ces graves sujets, et aujourd’hui, premier jour de la quarante et unième année, je vous interroge : « Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que… ? » Mais vous ne me laissez pas finir. Vous avez tant pensé, tant réfléchi, que vous éclatez en paroles, un peu incohérentes, mais non pas tout à fait dénuées d’un certain sens, ― qui, je l’avoue, n’est peut-être pas le sens commun.


XII

 
Quand, de la nuit de sa perte,
Par un mot d’ardente persuasion,
J’ai sauvé ton âme égarée
Et qui débordait de douleur,
Tu as maudit en te tordant les mains
Le vice qui t’avait investie,
Et la conscience, qui allait te fuir,
Te châtia par le souvenir,
Et tu commençais à me conter

Tout ce qui t’était arrivé avant moi
Quand soudain, cachant ton visage dans tes mains,
Pleine de honte et de terreur,
Tu fondis en larmes,
Révoltée, désespérée
(D’un poëme de Nekrassov.)


La neige tombe, aujourd’hui, presque fondue ; jaune, sale. Voilà bien des jours qu’il neige. ― Et il me semble que c’est la neige fondue qui me remet en mémoire une histoire de ma jeunesse. Contons donc cette histoire à propos de la neige fondante.

J’avais trente ans. Ma vie était déjà triste, désordonnée, solitaire jusqu’à la sauvagerie. Je n’avais pas d’amis, j’évitais toute relation, et je me blottissais de plus en plus dans mon coin. À mon bureau, je ne regardais personne ; mes collègues me traitaient comme un original, et même avaient pour moi une certaine répulsion. Je me suis demandé bien souvent pourquoi j’étais seul l’objet de cette répulsion… Ainsi l’un d’eux avait un visage dégoûtant, couturé de petite vérole, et dans la physionomie quelque chose de répugnant, ― un visage à n’oser le regarder. Un autre était sale, puant. Pourtant ni l’un ni l’autre ne paraissaient supposer qu’on pût avoir du dégoût pour eux ; ni l’un ni l’autre ne semblaient avoir d’autre préoccupation que celle-ci : être considérés par leurs chefs. Et maintenant je vois bien que c’est mon maladif et exigeant amour-propre qui m’inspirait à moi-même du dégoût pour moi-même et qui me faisait supposer dans les yeux d’autrui ce dégoût que je portais en moi. Car je me détestais. Mon visage me semblait infâme, j’en trouvais l’expression vile ; à mon bureau je m’éloignais le plus possible des autres fonctionnaires pour leur laisser croire que je pouvais avoir une physionomie noble. « Que je sois laid, qu’importe ? pensais-je, mais que du moins ma laideur soit noble et extrêmement intelligente. » Mais le plus terrible, c’est que mon visage me semblait celui d’un sot. J’aurais préféré qu’il fût ignoble, si à ce prix j’avais pu obtenir qu’il exprimât une extraordinaire intelligence.

Naturellement, je haïssais tous mes collègues, du premier au dernier ; j’avais à la fois peur et mépris. Il m’est arrivé, quand la peur prenait le dessus, de les considérer comme bien supérieurs à moi ; c’était une impression soudaine ; et soudaine était la revanche…

Mon développement intellectuel était morbide, comme est celui de tout homme cultivé de notre temps. Eux, au contraire, stupides, étaient pareils entre eux comme les moutons d’un troupeau. J’étais peut-être seul dans mon bureau à trouver ma condition celle d’un lâche esclave, et c’est pourquoi je pouvais me croire seul développé, et c’était réel, j’étais un lâche et un esclave, je le dis sans détours, car tout homme digne du nom d’homme moderne est et doit être un esclave : c’est son état normal. J’en suis convaincu, c’est une chose fatale. Et que disais-je « moderne » ? Toujours, dans tous les temps, un homme digne de ce nom a dû être un lâche et un esclave. C’est la loi de la nature pour tout honnête homme. Et si cet honnête homme commet, comme malgré lui, quelque action d’éclat, qu’il ne s’en réjouisse pas, qu’il n’y puise pas de consolations pour les mauvaises heures, car cette mémorable action ne l’empêchera pas de faire banqueroute à l’honneur dans quelque autre circonstance : telle est l’unique conclusion. La suffisance et le contentement de soi sont le propre des ânes.

Ce qui me faisait le plus souffrir, c’est que j’étais différent de tous : « Je suis seul, et eux ils sont le monde », pensais-je, et je méditais là-dessus à perte de vue. ― J’ai essayé de me lier avec certains de mes collègues, jouant aux cartes, buvant de la vodka, et discutant sur les chances d’avancement.

Mais ici permettez-moi une petite digression.

Nous autres, Russes, nous n’avons jamais eu de ces romantiques éthérés comme les Allemands et surtout les Français qui ne peuvent plus descendre du ciel, la France s’abîmât-elle sous les barricades et les tremblements de terre. ― Je parle des romantiques : c’est que je me faisais parfois le reproche de romantisme… ― Eh bien ! dis-je, les Français sont des sots, ― et nous n’en avons pas de tels sur notre terre russe. Chacun sait cette vérité : c’est par là surtout que nous nous distinguons des pays étrangers. Nous sommes très-peu éthérés, nous ne sommes pas de purs esprits. Notre romantisme, à nous, est tout à fait opposé à celui de l’Europe : et le sien et le nôtre ne peuvent avoir de communes mesures. (Je dis romantisme ; permettez-le-moi. C’est un petit mot qui a fait humblement son service, il est vieux, et tout le monde le connaît.) Notre romantisme à nous comprend tout, voit tout, et voit souvent avec une clarté incomparablement plus vive que celle des esprits les plus positifs… Ne faire de compromis avec rien ni personne, ni rien dédaigner ; ne jamais perdre de vue l’utile et le pratique (comme, par exemple, le logement aux frais de l’État, la pension et la décoration) ; ne voir que ce but à travers tous les enthousiasmes et tous les lyrismes, tout en conservant par devers soi intact ― comme soi-même ! ― l’idéal du beau et du grand, précieux bijou de joaillier : voilà les lois de notre romantisme… C’est un grand coquin, je vous assure, le premier des coquins, vous pouvez m’en croire. Mais c’est un coquin honnête homme : puisqu’il passe pour tel ! ― Eh bien, je n’ai jamais pu me hausser jusqu’à cet idéal de la pure, vertueuse et honnête coquinerie. Je n’ai jamais pu réussir à me faire loger par l’État, je n’ai jamais pu sauvegarder en moi l’idéal du beau et du grand, je dis de ce beau et de ce grand acceptés et patentés, qui ont cours et ne sont jamais protestés. C’est un grand bonheur que je ne me sois pas jeté dans la littérature. Quelle piètre figure j’y eusse faite ! Pourtant on aurait pu me décréter d’utilité publique, car n’aurais-je pas contribué à l’égayement de mes contemporains… Mais non, mes contemporains sont des gens graves, de décents et corrects gentlemen qui ne veulent ni rire ni pleurer, ― et il est à croire qu’ils ont raison.


XIII

Ah çà ! trêve de spéculations ! Ne voulais-je pas conter une histoire ? ― Ah ! oui, une réjouissante histoire ! Écoutez donc.

J’avais un ami, un certain Simonov, un ancien camarade d’école, un garçon calme, froid. Pourtant j’avais aimé en lui de l’indépendance et de l’honnêteté. Je crois même qu’il n’était pas tout à fait sot. Nous avions jadis passé ensemble de bons moments, mais ils furent courts, et un voile de brume tomba vite sur ces beaux matins. Je soupçonnais que je devais lui être très-désagréable, pourtant je le visitais.

Un jeudi soir, ne pouvant plus supporter mon isolement, je me souvins de Simonov. En montant à son quatrième étage, je songeai que je lui étais pénible et que j’avais tort de l’aller voir. Mais cette réflexion était précisément de celles qui m’encourageaient dans mes mauvaises pensées ; j’entrai chez lui. Il y avait près d’un an que nous ne nous étions vus.

Je trouvai chez lui deux autres anciens camarades d’école. Ils discutaient visiblement quelque importante affaire. Mon arrivée n’intéressa personne, chose étrange, car je ne les avais pas vus depuis des années. Je fis l’effet insignifiant d’une mouche dans une chambre. Même à l’école, quoique je n’y fusse aimé de personne, on ne me traitait pas ainsi. Ma position médiocre, mon vêtement plus médiocre excitaient sans doute leur mépris ; mais je ne l’aurais pas cru tel. Simonov parut même s’étonner de me voir. (D’ailleurs, il s’était toujours étonné de me voir.) Tout cela me mit mal à l’aise. Je m’assis, j’avais l’humeur chagrine, j’écoutai la discussion sans y prendre part.

On discutait passionnément à propos d’un dîner d’adieu que ces messieurs voulaient offrir en commun à leur ami l’officier Zvierkov qui partait pour une destination lointaine.

Môssieur Zvierkov était encore un de mes camarades d’école. Je l’avais pris en haine dans les dernières années de nos études communes. C’était un joli garçon, arrogant et dominateur, que tout le monde aimait. Je détestais le timbre de sa voix haute et prétentieuse ; je détestais ses bons mots, ― très-mauvais ! je détestais son joli visage, très-joli et encore plus bête. (J’aurais pourtant volontiers changé mon intelligent visage contre le sien.) Nous nous étions perdus de vue. Il avait fait son chemin, tandis que moi…

Des deux hôtes de Simonov l’un était Ferfitchkine, un Allemand-Russe, petit de taille, avec un visage de singe, un sot moqueur, mon pire ennemi dès nos premières classes, vil, insolent, vaniteux, ambitieux, lâche. C’était un des fervents adorateurs de Zvierkov, à qui il empruntait de l’argent et rendait des courbettes. ― L’autre, Troudolioubov, était un militaire, haut de taille, l’extérieur froid, assez honnête, mais qui avait le culte de tous les succès, et qui ne pouvait parler que de promotions. Il était parent de Zvierkov. Il en tirait du prestige. Pour moi, il me mettait au-dessous de rien, et n’avait avec moi ni politesse ni insolence, comme avec les choses.

― Eh bien, sept roubles par personne, dit Troudolioubov, cela fait vingt et un roubles. On peut faire à ce prix un bon dîner. Zvierkov, cela va sans dire, ne paye pas.

― Parbleu ! puisque nous l’invitons ! s’écria Simonov.

― Pensez-vous donc, dit Ferfitchkine avec l’insolence d’un valet qui croit porter les décorations de son général, qu’il nous permettra de payer pour lui ? il acceptera par délicatesse, mais il nous offrira certainement une demi-douzaine de bouteilles de champagne.

― Quoi ? une demi-douzaine pour quatre ? remarqua Troudolioubov que le chiffre seul avait étonné.

― Donc, tous quatre, vingt et un roubles, à l’hôtel de Paris, demain à cinq heures, conclut Simonov qui semblait être l’organisateur de la fête.

― Comment, vingt et un roubles ? dis-je avec agitation et comme si je me sentais offensé. Si vous me comptez, ce sera vingt-huit roubles.

Il me semblait que m’offrir ainsi à l’improviste était de ma part très-adroit et ne pouvait manquer de me conquérir l’estime universelle.

― Vous voulez donc…, remarqua Simonov avec mécontentement en évitant mon regard.

Il me connaissait par cœur, c’est pourquoi il évitait toujours mon regard.

J’étais furieux de cela, qu’il me connût par cœur…

― Et pourquoi pas ? Je suis aussi un camarade, et je pourrais m’offenser d’avoir été oublié, bredouillai-je.

― Où fallait-il aller vous chercher ? fit grossièrement Ferfitchkine.

― Vous n’étiez pas déjà si bons amis, Zvierkov et vous, ajouta Troudolioubov en fronçant les sourcils.

Mais je me cramponnai à mon idée.

― Il me semble que personne n’a le droit de juger entre nous, dis-je avec une voix tremblante. C’est précisément parce que jadis nous nous entendions mal que je tiens à le revoir maintenant.

― Et qui comprendra vos idées transcendantales ? dit Troudolioubov en souriant.

― On vous inscrira, décida Simonov. Demain, cinq heures, hôtel à Paris, ne vous trompez pas.

― Et l’argent… allait commencer Ferfitchkine à voix basse en me désignant de coin de l’œil. Mais il s’interrompit, cette grossièreté avait déplu même à Simonov.

― Assez, dit Troudolioubov en se levant. Puisqu’il y tient, qu’il vienne.

― Mais ce n’est qu’un cercle d’amis, persistait Ferfitchkine en prenant aussi son chapeau. Ce n’est pas une réunion officielle…

Ils partirent. Ferfitchkine ne me salua pas. Troudolioubov ne m’accorda qu’un très-léger salut, sans me regarder. Simonov, avec qui je restai tête à tête, paraissait dépité et me regardait obliquement. Il restait debout et ne m’invitait pas à m’asseoir.

― Hum !… Oui… donc, demain. Donnez-vous l’argent tout de suite ? Je dis cela… pour savoir, balbutia-t-il avec embarras.

J’étais au moment d’éclater de colère. Mais aussitôt je me rappelai que depuis des temps incalculables je devais à Simonov quinze roubles. Je ne l’avais jamais oublié ; mais je ne rendais jamais non plus.

― Convenez vous-même, Simonov, que je ne pouvais savoir en entrant ici… Je regrette d’ailleurs d’avoir négligé…

― Bon, bon, vous payerez demain, pendant le dîner… C’était à titre de renseignement… Je vous en prie…

Il n’acheva pas et se mit à marcher à travers la chambre avec une irritation croissante. Tout en marchant il frappait du talon.

― Non, dit-il… C’est-à-dire… oui. Il faut que je sorte. Je ne vais pas loin, ajouta-t-il, comme pour s’excuser.

― Et pourquoi ne le disiez-vous pas ? m’écriai-je en saisissant mon chapeau.

― Non, pas très-loin… Il n’y a que deux pas, répétait Simonov en m’accompagnant jusqu’à sa porte avec un air affairé qui ne lui allait pas du tout. Donc à demain à cinq heures ! me cria-t-il pendant que je descendais. ― Cela signifiait qu’il était très-content de me voir partir. Moi, j’étais furieux.

Que le diable les emporte ! pensai-je tout en marchant. Quel besoin avais-je de me mettre encore cette affaire sur les bras ? Quoi ? pour fêter cet imbécile de Zvierkov ? Parbleu ! je n’irai pas. Non ! je ne dois pas y aller. Dès demain j’écrirai à Simonov.


XIV

Ce qui me rendait encore plus furieux, c’est que je savais que malgré tout j’irais, exprès. Plus il y avait d’inconséquence de ma part à m’imposer à ces « anciens amis », plus je m’entêtais à le faire.

Il y avait pourtant une difficulté : je n’avais pas d’argent. J’avais en tout neuf roubles, mais je devais le lendemain en donner sept à Apollon, mon domestique, qui, sur ces sept roubles, se nourrissait lui-même.

Ne pas lui donner ses gages, c’était impossible. Mais je dirai plus loin pourquoi, je reviendrai en détail à cette canaille, à cette plaie de ma vie.

Du reste, je savais bien que pourtant je ne les lui donnerais pas afin de pouvoir aller au dîner de Zvierkov.

J’eus, cette nuit-là, de terribles cauchemars.

Le lendemain matin, je sautai de mon lit, tout agité, comme si quelque chose d’extraordinaire allait se passer. J’étais sûr que ce jour-là marquerait dans ma vie un changement radical. (C’était d’ailleurs la pensée que m’inspirait le moindre événement.) Je revins de mon bureau deux heures plus tôt que d’ordinaire, pour m’habiller. Je me promis de ne pas arriver le premier, pour qu’on ne pensât pas que je fusse ravi de l’occasion et que j’eusse hâte d’en profiter. Je cirai mes bottes, car Apollon pour rien au monde n’aurait ciré mes bottes deux fois par jour. Je dus lui voler subrepticement les brosses, ayant horriblement peur qu’il me méprisât un peu plus s’il savait que, pourtant, je cirais moi-même mes bottes. Puis j’examinai mes habits : vieux et usés ! Mon uniforme était passable, mais va-t-on dîner en uniforme ? J’avais juste sur un genou une grande tache jaune. Je pressentis que cela seul m’enlèverait les neuf dixièmes de ma dignité. Eh ! cette vile pensée ! mais c’était ainsi. « Et c’est la réalité pourtant », pensais-je, et le courage me manquait. Je me représentais avec fureur comment ces gens-là allaient me toiser. Mieux certes eût valu rester chez moi. Mais c’est impossible. Je n’aurais cessé ensuite de me railler moi-même en me disant : Ah ! tu as eu peur de la réalité ! ― Il fallait leur prouver ma supériorité, leur imposer l’admiration, leur donner à choisir entre Zvierkov et moi, et triompher. Pourtant… pourquoi faire ? D’eux tous je n’eusse pas donné un demi-kopeck. Oh ! je priais Dieu que cette journée n’eût qu’une heure ! ― Je m’accoudai à la fenêtre et je me mis à considérer la neige qui tombait épaisse et fondante…

Enfin ma mauvaise horloge sonna cinq coups. Je pris mon chapeau, j’évitai Apollon qui attendait ses gages depuis le matin, mais par sottise ne voulait pas en parler le premier. Je me glissai dehors, et une voiture ― pour mes derniers kopecks ― m’amena comme un barine à l’hôtel de Paris.

XV

Dès la veille j’avais prévu que j’arriverais le premier. Non-seulement il n’y avait encore personne, mais c’est à peine si je pus me faire conduire dans le cabinet qui nous était réservé. La table n’était pas encore mise. Qu’est-ce que cela signifiait ? À la fin, le garçon voulut bien m’apprendre que le dîner était pour six heures et non pour cinq. Il n’était que cinq heures vingt-cinq. ― Évidemment on aurait dû me prévenir. La poste est faite pour cela. C’était donc exprès qu’on m’avait infligé la « honte » à mes propres yeux et… aux yeux du garçon, d’arriver ainsi, seul, sans savoir l’heure, comme un intrus. J’ai rarement passé des moments plus insupportables. Quand, à six heures précises, ils arrivèrent tous ensemble, j’eus d’abord quelque plaisir à les voir, ils étaient pour moi des libérateurs, et j’en oubliais presque que je devais me considérer comme offensé.

Zvierkov marchait en avant des autres, comme un chef. Tous étaient joyeux. En m’apercevant, Zvierkov prit de grands airs, s’approcha de moi à pas lents, et me tendit la main affablement, avec l’amabilité d’un général pour un inférieur.

― J’ai appris avec étonnement votre désir de participer à notre fête, commença-t-il en traînant sur les syllabes, habitude que je ne lui connaissais pas. Nous nous sommes rencontrés si rarement ! Vous nous fuyiez. Je l’ai souvent regretté. Nous ne sommes pas aussi terribles que vous le pensez. En tout cas, je suis très-content de re-nou-ve-ler…

Et il posa machinalement son chapeau sur la fenêtre.

― Attendez-vous depuis longtemps ? me demanda Troudolioubov.

― Je suis arrivé juste à cinq heures, comme il était entendu hier, répondis-je à haute voix, avec une irritation sourde qui promettait une explosion prochaine.

― Tu ne l’as donc pas prévenu que l’heure était changée ? dit Troudolioubov à Simonov.

― Non, j’ai oublié, répondit-il, sans même s’excuser.

― Alors vous êtes ici depuis une heure ? Pauvre ami ! s’écria Zvierkov avec une intention railleuse.

Il semblait trouver cela très-plaisant.

Ferfitchkine éclata de rire avec son fausset de roquet. Lui aussi trouvait ma situation extrêmement drôle.

― Il n’y a pas de quoi rire, criai-je à Ferfitchkine. On ne m’a pas prévenu, c’est… c’est… c’est tout simplement stupide !

― C’est non-seulement stupide, mais quelque chose de plus, murmura Troudolioubov qui prenait naïvement mon parti. Vous êtes bien bon, c’est une grossièreté.

― Si l’on m’avait joué le même tour, remarqua Ferfitchkine, j’aurais…

― Mais vous auriez dû vous faire apporter quelque chose, dit Zvierkov, ou même dîner sans nous attendre.

― Certes, j’aurais pu le faire sans en demander la permission, fis-je d’un ton sec. Si j’ai attendu, c’est que…

― Allons ! asseyons-nous, messieurs, dit Simonov qui rentrait. Je réponds du champagne, il est très-correctement frappé… Je ne savais pas votre adresse, ni où vous prendre ! me dit-il tout à coup, toujours sans me regarder.

Il avait visiblement une rancune contre moi.

Tous s’assirent. Je fis comme eux. À ma gauche était Troudolioubov, à droite Simonov. Zvierkov était en face de moi ; Ferfitchkine entre lui et Troudolioubov.

― Dites-moi (il traînait toujours), vous… vous êtes dans un ministère ? dit Zvierkov qui décidément prenait de l’intérêt à mes affaires, ou plutôt tâchait de me mettre à mon aise.

« Veut-il que je lui jette une bouteille à la tête ? » pensais-je.

― Je suis au bureau de ***, répondis-je sèchement en regardant mon assiette.

― Et… ça vous convient ? Dîtes-moi, qu’est-ce qui vous a fôrcé d’abandonner vos anciennes fonctions ?

― Qu’est-ce qui m’a fôrcé ? répétai-je en traînant trois fois plus que Zvierkov, presque sans le vouloir. Mais tout simplement j’ai quitté mes anciennes fonctions parce qu’il m’a plu de les quitter.

Ferfitchkine ricana furtivement. Simonov me regarda d’un air ironique. Troudolioubov resta la fourchette en l’air, et me contempla curieusement.

Zvierkov se sentit froissé, mais il ne voulut pas le laisser voir.

― Eh bien, et votre traitement ?

― Quel traitement ?

― Mais, vos appointements.

― Est-ce un interrogatoire que vous me faites subir ?

D’ailleurs, je dis aussitôt le chiffre de mon traitement, non sans rougir.

― Pas riche, pas bien riche, observa Zvierkov avec importance.

― Oui, il n’y a pas de quoi dîner tous les jours dans les bons endroits, ajouta Ferfitchkine.

― C’est-à-dire que c’est la pauvreté même, conclut Troudolioubov.

― Comme vous avez maigri ! Vous avez beaucoup changé depuis que… continua Zvierkov non sans méchanceté en m’examinant, moi et mon costume.

― Allons ! s’écria Ferfitchkine en souriant, c’est assez, nous gênons ce bon ami.

― Monsieur, sachez qu’il n’est pas en votre pouvoir de me gêner, entendez-vous ? Je dîne ici au restaurant pour mon argent, et non pas pour celui des autres, remarquez-le, monsieur Ferfitchkine.

― Com-ment ? et qui donc mange ici pour l’argent des autres ? Vous semblez… dit Ferfitchkine, rouge comme une écrevisse cuite et me regardant avec fureur dans le blanc des yeux.

― Com-ment ? ― Com-me ça.

(Je sentais bien que j’allais trop loin, mais je ne pouvais me retenir.)

― Mais nous ferions mieux, continuai-je, de parler de choses plus intéressantes.

― Ah ! vous cherchez l’occasion de nous montrer vos hautes facultés !

― N’ayez pas peur, ce serait tout à fait inutile ici.

― Que dites-vous ? Hé ! ne seriez-vous pas devenu fou dans votre bureau ?

― Assez, messieurs, assez ! cria impérativement Zvierkov.

― Que c’est bête ! murmura Simonov.

― En effet, c’est stupide. Nous nous réunissons amicalement pour passer ensemble quelques instants avant le départ de notre ami, et vous querellez ! dit Troudolioubov en s’adressant grossièrement à moi seul. Vous avez voulu prendre part à notre réunion, au moins ne la troublez pas…

― Assez ! assez ! criait Zvierkov, cessez donc, messieurs. Laissez-moi vous conter comment, il y a trois jours, j’ai failli me marier…

Et il commença une histoire scabreuse et mensongère : d’ailleurs, du mariage, nulle question. Il ne s’agissait que de généraux assaisonnés de femmes, et le beau rôle était toujours à Zvierkov.

Tout le monde rit en chœur. On ne s’occupait plus de moi. Je buvais sans y songer de grands verres de xérès. Je fus bientôt gris ; mon irritation augmenta d’autant. Je regardais insolemment la compagnie ; mais on m’avait tout à fait oublié. Zvierkov parlait d’une certaine dame qui lui avait confessé son amour, ― le hâbleur ! et d’un certain Kolia, un prince de trois mille âmes, son meilleur ami, qui l’aidait dans cette affaire.

― Comment donc ce Kolia de trois mille âmes n’est-il pas avec nous pour fêter vos adieux ? dis-je tout à coup.

On fit silence.

― Vous êtes ivre, dit Troudolioubov.

Zvierkov me regardait sans rien dire. Je baissai les yeux. Simonov se hâta de verser le champagne.

Troudolioubov leva son verre ; tous firent comme lui, excepté moi.

― À ta santé et bon voyage ! cria-t-il à Zvierkov. Le bon vieux temps passé, messieurs, à notre avenir, hourra !

Tous burent, puis ils embrassèrent Zvierkov. Je ne bougeai pas, mon verre restait plein.

― Et vous ? vous ne buvez pas ? hurla Troudolioubov menaçant en s’adressant à moi.

― Je vais faire un discours d’abord, et ensuite je boirai, monsieur Troudolioubov.

― Quel méchant homme ! murmura Simonov.

Je me levai, pris mon verre fiévreusement, sans savoir encore ce que j’allais dire.

― Silence ! cria Ferfitchkine. Nous allons avoir un dessert de choses géniales.

Zvierkov attendait, très-grave ; il semblait comprendre ce qui allait se passer.

― Monsieur le lieutenant Zvierkov, commençai-je. Sachez que je hais les phrases, les phraseurs et les tailles fines. Voilà mon premier point. Voici le second.

Un mouvement se fit.

― Second point. Je hais les polissons et les polissonneries, surtout les polissons. Troisième point. J’aime la vérité, la franchise et l’honnêteté, continuai-je presque machinalement, ne comprenant plus ce que je disais… J’aime la pensée, monsieur Zvierkov, j’aime la véritable camaraderie, l’égalité et non… hum ! J’aime… et pourtant, je boirai à votre santé, monsieur Zvierkov. Faites la conquête des Tcherkess, tuez les ennemis de la patrie, et… et… à votre santé, monsieur Zvierkov.

Zvierkov se leva, me salua et me dit :

― Merci.

Il était très-irrité, extrêmement pâle.

― Que diable ! hurla Troudolioubov en frappant du poing sur la table.

― Non, c’est par un soufflet qu’il fallait répondre, piaula Ferfitchkine.

― Il faut le mettre à la porte, murmura Simonov.

― Pas un mot, messieurs, pas un geste ! cria solennellement Zvierkov apaisant l’indignation générale. Je vous remercie tous, mais je saurai lui prouver moi-même quel cas je fais de ses paroles.

― Monsieur Ferfitchkine, dès demain vous me rendrez raison de vos paroles, dis-je très-haut.

― Un duel ? Je l’accepte, répondit l’autre.

J’étais probablement si ridicule, et cette idée de duel allait si mal à mon extérieur, que tous, et après eux Ferfitchkine, éclatèrent de rire.

― Eh ! laissons-le tranquille ! Il est tout à fait ivre ! fit Troudolioubov avec dégoût.

― Je ne me pardonnerai jamais de l’avoir inscrit, murmura encore Simonov.

« Voilà le moment de leur jeter les bouteilles à la figure », pensai-je. Je pris une bouteille, et… je me versai un plein verre.

« Je vais rester et boire… et chanter, si ça me plaît, oui, chanter. J’en ai le droit !… Hum… »

Mais je ne chantai pas. Je ne regardais personne et je prenais les poses les plus indépendantes, attendant avec impatience que quelqu’un me parlât le premier. Mais, hélas ! personne ne me parlait.

L’horloge sonna huit heures, enfin neuf heures. On sortit de table ; tous les quatre s’assirent sur le divan. Zvierkov commanda les bouteilles de champagne prévues, mais il ne m’invita pas.

Je souriais avec mépris et je marchai de long en large de l’autre côté de la chambre, tâchant d’attirer l’attention, mais vainement, et cela dura jusqu’à onze heures : jusqu’à onze heures je me promenai de la table au poêle et du poêle à la table !…

« Je marche, et personne n’a le droit de m’en empêcher. »

Pendant ces deux heures la tête me tourna plus d’une fois ; il me semblait que j’avais le délire. Et cette pensée me torturait que je ne cesserais plus désormais, dussé-je vivre encore dix, vingt, quarante ans, de revivre cette heure affreuse, ridicule et dégoûtante, la plus dégoûtante et la plus affreuse de toute ma vie.

Onze heures.

― Messieurs, cria Zvierkov en se levant, allons, -bas ! (Et il expliqua sa pensée par un geste obscène…)

― Oui, oui, dirent tous les autres.

Je me tournai vers Zvierkov. J’étais si fatigué, si brisé, que je me décidai à m’enfuir. J’avais la fièvre, mes cheveux se collaient sur mes tempes.

― Zvierkov, je vous demande pardon ! dis-je, d’un air décidé. Ferfitchkine, à vous aussi, et à tous, car tous je vous ai offensés.

― Ah ! ah ! un duel, ce n’est pas chose agréable, siffla Ferfitchkine.

Je me sentis comme un coup de poignard au cœur.

― Non, Ferfitchkine, ce n’est pas le duel que je crains. Je suis prêt à me battre avec vous demain après nous être réconciliés. Je l’exige même, et vous ne pouvez vous y refuser. Vous tirerez le premier, et je tirerai en l’air.

― Il s’amuse, remarqua Simonov.

― Non, il a fait une gaffe, dit Troudolioubov.

― Mais laissez-nous passer ! que faites-vous là ? dit Zvierkov avec mépris.

Ils étaient tous rouges, leurs yeux étincelaient. Ils avaient bu sec !

― Je vous demande votre amitié, Zvierkov, je vous ai offensé, mais…

― Offensé ? vous, moi ? Sachez, monsieur, que jamais et en aucun cas vous ne pourrez m’offenser.

― En voilà assez ! dit Troudolioubov, allons !

― Olympia est à moi, messieurs, je vous en préviens ! cria Zvierkov.

― Nous te la laissons, lui répondit-on en riant.

Je restai, dévoré de honte. La bande sortit bruyamment. Troudolioubov se mit à chanter quelque sottise. Simonov resta un moment pour donner le pourboire au garçon.

― Simonov, donnez-moi six roubles, dis-je avec décision et désespoir.

Il me regarda avec un profond étonnement, avec des yeux, d’idiot. Il était ivre aussi.

― Allez-vous donc avec nous ?

― Oui.

― Je n’ai pas d’argent, dit-il brusquement.

Il sourit avec mépris et se dirigea vers la porte.

Je saisis son manteau. Il me semblait que j’étais en proie à un cauchemar.

― Simonov, j’ai vu de l’argent chez vous. Pourquoi me refusez-vous ? Suis-je donc un malhonnête homme ? Ne me refusez pas, prenez garde ! Si vous saviez, si vous saviez pourquoi je vous demande cet argent ! tout mon avenir en dépend, toute ma vie…

Simonov tira sa bourse de sa poche et me jeta presque les six roubles.

― Prenez, si vous en avez le cœur ! me dit-il, et il sortit.

J’étais seul, ― seul avec le désordre de la table, miettes, verres cassés, vin répandu, seul avec mon ivresse et mon désespoir, seul avec le garçon qui avait tout vu, tout entendu, et qui me considérait avec curiosité.

« Allons-y donc aussi ! » m’écriai-je. « Ah ! qu’ils s’agenouillent tous devant moi, en embrassant mes pieds, en me demandant de leur donner mon amitié, ou bien… Et je souffletterai Zvierkov. »


XVI

« Le voilà enfin, le voilà, ce choc avec la réalité ! » murmurai-je en descendant.

« Tu es un vaurien », me dis-je tout à coup. « Eh ! soit ! Tout est perdu pour moi, qu’importe donc ? »

Ils étaient déjà partis, mais je connaissais le chemin.

Près de la porte il y avait un vagnka [5] solitaire, enveloppé d’un cafetan tout couvert par la neige fondante.

Il bruinait, il faisait lourd.

Le petit cheval était aussi tout blanc de neige et toussait. Je me le rappelle très-bien. Je me jetai dans le traîneau.

« Il faut beaucoup pour racheter tout cela ; pourtant je le rachèterai ou je me ferai tuer sur place. En route ! »

Les pensées tourbillonnaient dans ma tête.

« S’agenouiller à mes pieds, non, je n’obtiendrai pas cela d’eux. C’est un mirage banal, dégoûtant, romantique et fantastique. Il faut donc que je donne à Zvierkov un soufflet. C’est décidé, j’y vole ! Fouette, cocher ! »

Vagnka tira les guides.

« À peine entré, je donne le soufflet… Faut-il dire d’abord quelques mots, en guise de préface ? Non. J’entre tout simplement et je donne le soufflet. Ils seront tous dans le salon, et lui sur le divan avec Olympia. Cette maudite Olympia ! Elle s’est une fois moquée de mon visage et m’a refusé… Je tirerai à Olympia les cheveux et à Zvierkov les oreilles… Ou plutôt, je le prendrai par une seule oreille et je le promènerai dans tout le salon. Peut-être se jetteront-ils tous sur moi, ils me battront ! ils me mettront à la porte, c’est sûr, et puis ? J’aurai tout de même donné le soufflet, j’aurai pris l’initiative, et il sera obligé de se battre ! et ces têtes de mouton seront pour la première fois en face d’une âme vraiment tragique, la mienne !… Fouette, cocher, fouette ! criai-je au vagnka qui tressaillit et donna un coup de fouet. ― Et où prendre le pistolet ? Baste ! je me ferai faire une avance sur mon traitement et j’achèterai le pistolet. La poudre et les balles, c’est l’affaire des témoins… Les témoins ? Où prendrai-je un témoin ? Je n’ai pas un seul ami. Folies ! le premier passant sera mon témoin… »

À ce moment, il me parut que mes réflexions étaient celles d’un fou, mais…

― Fouette, cocher, fouette ! Fouette donc, animal !

― Eh ! barine ! répondit la force de la terre [6].

Le froid me saisit.

« Ne vaudrait-il pas mieux… ne vaudrait-il pas mieux… rentrer chez moi ? Ô mon Dieu ! pourquoi donc ai-je tenu à prendre part à ce maudit dîner ? et ma promenade pendant deux heures de la table au poêle ! Non, il faut qu’ils me payent cette promenade, il faut qu’ils lavent cette honte !… Fouette !… Et si Zvierkov refuse de se battre, je le tuerai ! et je dirai : « Voyez tous à quoi le désespoir peut réduire un homme ! » ― Après cela tout sera fini, mon bureau n’existera plus pour moi, on me saisira, on me jugera, on me mettra en prison, on m’enverra en Sibérie, et que m’importe ? Quinze ans après, quand je serai sorti de prison, j’irai, dans mes loques, demander l’aumône à Zvierkov… Dans quelque ville de province, un homme heureux, riche, marié, père d’une belle jeune fille : ce sera lui. J’irai à lui et je lui dirai : « Regarde-moi, monstre ! Vois mes joues creuses et mes haillons. J’ai tout perdu, position, bonheur, art, science, la femme aimée !…, (Qu’est-ce que je dis là ?…) Et tout cela à cause de toi ! Vois : j’ai deux pistolets dans les mains, je suis venu pour te tuer, et… eh bien ! je te pardonne ! » ― Alors je tirerai en l’air, et l’on n’entendra plus parler de moi… »

Je pleurais. Pourtant, je savais très-bien, en ce moment même, que c’était là une scène de Silvio ou de Bal masqué de Fermastor. Et soudain je me sentis si honteux… si honteux que j’arrêtai le cheval, descendis du traîneau, et restai dans la rue, au milieu de la neige.

Vagnka me regardait avec étonnement et soupirait en me regardant.

« Que faire ? y aller ? quelle sottise ! En rester là ? c’est impossible ! Après tant d’offenses ! Non ! ― Et je remontai dans le traîneau. ― C’est fatal. Fouette ! fouette ! » Et, d’impatience, je donnai un coup de poing sur la nuque du cocher.

― Et pourquoi me battre ? cria le petit moujik tout en fouettant sa rosse si fort qu’elle rua.

La neige fondante tombait à flocons. Je me découvris, sans réflexion, oubliant tout le reste, définitivement décidé à donner le soufflet. Et je sentais avec terreur que cela devait arriver absolument et tout de suite, qu’aucune force ne pourrait plus me retenir.

Des réverbères isolés couraient derrière moi ― le traîneau allait vite ! ― dans le brouillard de la neige, mornes comme des torches d’enterrement. La neige glissait sous mon manteau, sous ma redingote, sous ma cravate, et y achevait de fondre. Je n’y prenais pas garde. Tout m’était indifférent.

Enfin nous arrivâmes. Je sortis du traîneau comme un fou et montai en courant. Je frappai à la porte des pieds et des poings. On ouvrit trop vite, comme si l’on m’eût attendu. En effet, Simonov avait prévenu qu’il en viendrait encore un : car, dans ces sortes de maisons secrètes, il est bon de prévenir…

C’était un de ces magasins de mode, si fréquents alors, et qui ont été depuis fermés par la police. Tout le jour c’était en effet un magasin de mode ; mais le soir ceux qui avaient « une recommandation » pouvaient y venir passer un moment.

Je traversai rapidement la boutique (qu’on n’éclairait pas) et parvins au salon qui m’était déjà familier.

Une seule bougie.

― Où sont-ils ? demandai-je.

Mais ils étaient déjà partis.

Je ne vis d’abord que la patronne elle-même, qui me connaissait un peu, une femme au sourire idiot. Puis une porte s’ouvrit, et une autre personne entra. Sans faire attention à personne, je marchai à travers la chambre en parlant tout seul. Je me sentais comme sauvé de la mort. Certes, j’aurais certainement, absolument donné le soufflet. Mais ils ne sont plus là, et… tout se transformait pour moi. Je jetai des regards vagues autour de moi, je ne pouvais encore assembler mes pensées. Machinalement je regardai la personne qui venait d’entrer : un visage frais, jeune, un peu pâle, avec des sourcils droits et noirs, une physionomie sérieuse et étonnée. Cela me plut aussitôt. Je l’aurais détestée si elle avait souri. Je la regardai avec plus d’attention, avec une sorte de contention. Il y avait de la bonté, de la naïveté dans ce visage sérieux jusqu’à en être étrange. Assurément elle ne devait pas attirer les imbéciles, et par conséquent, dans ce lieu, personne ne devait la remarquer. Du reste, elle ne pouvait passer pour belle, quoique grande, forte et bien faite.

Un mauvais sentiment s’empara de moi. J’allai droit à elle.

Je jetai par hasard un coup d’œil dans la glace ; mon visage bouleversé me parut extrêmement repoussant : méchant et vil, le teint blême, les cheveux en désordre. « Tant pis ! ― pensai-je. ― Je serais content de lui paraître dégoûtant, oui, précisément, ça me va. »

* * *

…Quelque part derrière la cloison, une pendule, comme écrasée, comme étranglée, râla longtemps, avant de sonner, puis fit entendre un son imprévu, aigu, perçant, désagréable : deux heures. Je repris aussitôt pleine possession de moi-même. Non que j’eusse dormi, mais je m’étais assoupi légèrement.

Il faisait très-sombre dans cette chambre étroite, basse, encombrée d’une armoire énorme, de cartons, de chiffons, de hardes. Le bout de chandelle qui brûlait sur la table, dans un coin, s’éteignait en jetant des étincelles. Bientôt l’obscurité allait être complète.

J’avais dans la tête une sorte de brouillard. Je voyais des choses vagues flotter au-dessus de moi, près de moi, me frôler. J’étais inquiet, d’une humeur noire. La bile me tourmentait. ― Tout à coup, j’aperçus à mes côtés deux yeux grands ouverts qui me regardaient fixement et curieusement. Le regard était froid, indifférent, morne, comme étranger à cette femme elle-même.

Je me sentis mal à l’aise.

Une pensée aigre me traversa l’esprit, et me communiqua par tout le corps une sensation désagréable, comparable à celle qu’on éprouve en entrant dans l’atmosphère fade d’une cave humide. Il me parut anormal que ce fût précisément en ce moment que ces deux yeux se missent à me regarder. Je me rappelai que depuis deux heures que j’étais avec elle, je n’avais pas adressé un mot à la créature. Eh bien ? je n’avais pas cru nécessaire de lui parler : il m’avait plu ainsi. Mais maintenant la débauche, qui commence brutalement et effrontément par où le véritable amour se couronne, me semblait absurde et dégoûtante.

Et nous nous regardâmes longtemps ainsi. Elle ne baissa pas les yeux, son regard ne changeait pas. Mon malaise redoubla.

― Comment t’appelles-tu ? ― demandai-je brusquement pour faire cesser cette situation.

― Lisa, répondit-elle à voix presque basse, sans empressement, et en détournant son regard.

Je gardai quelque temps le silence.

― Le temps, aujourd’hui… la neige… Il fait mauvais…

Je parlais presque pour moi-même. Je mis mes mains derrière ma tête, paresseusement, et je regardai le plafond.

Elle ne dit rien. Tout cela était dégoûtant.

― Tu es d’ici ? ― demandai-je, l’instant d’après, presque avec colère en me retournant vers elle.

― Non.

― D’où ?

― De Riga, ― répondit-elle tout à fait de mauvaise grâce.

― Allemande ?

― Russe.

― Il y a longtemps que tu es ici ?

― Où ?

― Dans cette maison ?

― Quinze jours.

Ses réponses étaient de plus en plus brèves.

La chandelle s’éteignit. Je ne pouvais plus voir le visage de Lisa.

― Tu as ton père et ta mère ?

― Oui… non… oui, je les ai.

― Où sont-ils ?

― Là-bas… À Riga.

― Que font-ils ?

― Quelque chose.

― Comment, quelque chose ! Quoi ? quelle situation ont-ils ?…

― Mechtchanines.

― Tu as toujours vécu avec eux ?

― Oui.

― Quel âge as-tu ?

― Vingt.

― Pourquoi les as-tu quittés ?

― Parce que.

Ce « parce que » signifiait : Laisse-moi tranquille, j’en ai assez.

Nous nous tûmes.

Dieu sait pourquoi je ne m’en allais pas. Je me sentais moi-même de plus en plus dégoûtant et navré. Les images de tous les menus événements de cette journée défilaient en désordre et malgré moi dans ma mémoire. Je me rappelai tout à coup un incident dont j’avais été témoin, dans la rue, le matin, tandis que je me hâtais d’aller à mon bureau.

― Aujourd’hui, j’ai vu des hommes qui portaient un cercueil, et qui ont failli le laisser tomber par terre, ― dis-je à haute voix, comme par hasard.

― Un cercueil ?

― Oui, sur la Sennaïa. On le faisait sortir d’une cave.

― D’une cave ?

― Pas d’une cave, si tu veux, mais d’un sous-sol… Eh ! tu sais bien… là en bas… de la mauvaise maison. Il y avait de la boue tout autour, des ordures… ça puait… C’était horrible.

Un silence.

― Un mauvais temps pour un enterrement, ― repris-je pour faire cesser un silence pénible.

― Pourquoi mauvais ?

― La neige… l’humidité… (Je bâille.)

― Qu’est-ce que ça fait ? dit-elle après un court silence.

― Eh bien ! c’est un mauvais temps… (Je bâille encore.) Les fossoyeurs sacraient, la neige les mouillait, et il y avait certainement de l’eau dans la fosse.

― Pourquoi de l’eau dans la fosse ? ― demanda-t-elle avec une certaine curiosité, mais d’une voix plus brusque et brutale qu’auparavant.

Je ne sais quelle irritation me prit.

― Il y a nécessairement de l’eau au fond de six verschoks [7]. Dans le cimetière de Volkovo, il n’y a pas une fosse qu’on puisse creuser à sec.

― Pourquoi ?

― Comment, pourquoi ? C’est un endroit humide, un vrai marais. Et l’on y met les morts dans l’eau. Je l’ai vu moi-même… plusieurs fois…

(Je ne l’avais pas vu une seule fois, je ne suis jamais allé à Volkovo ; j’en parlais par ouï-dire.)

― Est-ce que ça ne te fait rien de mourir ?

― Mais pourquoi mourrais-je ? ― répondit-elle comme si elle se défendait.

― Mais tu mourras certainement un jour, et tu mourras précisément comme celle dont je te parlais. C’était aussi une fille, elle est morte de phthisie…

― Une fille meurt à l’hôpital…

(Elle le sait donc déjà, pensai-je, et elle a dit : une fille, et non pas : une jeune fille.)

― Elle devait de l’argent à sa patronne, repris-je, de plus en plus surexcité par la discussion. Elle l’a servie jusqu’à la fin, quoique phthisique. C’est ce que les cochers d’alentour, probablement ses anciens amis, racontaient à des soldats. Et ils riaient ! Ils s’apprêtaient à aller au cabaret pour solenniser l’enterrement.

(Ici encore, j’inventais un peu.)

Un silence. Un profond silence. Elle ne remuait même pas.

― Est-ce donc mieux de mourir à l’hôpital ?

― C’est la même chose. Mais pourquoi mourrai-je ? ― ajouta-t-elle, irritée.

― Pas maintenant, plus tard.

― Eh bien, plus tard…

― Attends, attends. Te voilà maintenant jeune, belle, fraîche. On te cote en conséquence : mais encore un an de cette vie, et tu seras fanée.

― Dans un an ?

― En tout cas, dans un an, ton prix aura baissé, ― continuai-je avec perversité. ― Tu sortiras d’ici, tu tomberas plus bas, dans une autre maison. Un an après, dans une troisième, toujours plus bas, plus bas, et dans sept ans, tu rouleras dans la cave de la Sennaïa. Et cela, c’est encore ce que tu peux rêver de mieux. Mais il peut très-bien arriver que tu attrapes quelque maladie, une pneumonie, un chaud et froid ou quelque autre chose. Avec la vie que tu mènes on se guérit difficilement. La maladie se cramponne, on ne s’en défait pas, et voilà ! on meurt.

― Eh bien ! je mourrai ! ― dit-elle tout à fait exaspérée, et en faisant un mouvement de violente impatience.

― Mais ne regrettes-tu pas cela ?

― Quoi ?

― Eh ! la vie !

Un silence.

― Est-ce que tu avais un fiancé ? hé !

― Qu’est-ce que ça vous fait ?

― Oh ! je ne te force pas à répondre. Oui, qu’est-ce que ça me fait ? Il n’y a pas de quoi te fâcher. Tu as sans doute des ennuis, mais ça ne me regarde pas, seulement je plains…

― Qui ?

― Toi, je te plains.

― N’en faut pas !… ― dit-elle d’une voix à peine distincte, et elle fit un nouveau mouvement d’impatience.

Cela m’excita davantage encore. Comment ! je lui parlais avec douceur, et elle !

― Mais à quoi penses-tu ? Te trouves-tu donc heureuse ? hé !

― Je ne pense à rien.

― C’est justement le mal. Reviens à toi pendant qu’il en est temps. Car il en est temps encore. Tu es jeune, assez belle, tu pourrais aimer, te marier et…

― Tous les gens mariés ne sont pas heureux, ― interrompit-elle vivement.

― Pas tous, certes, mais cela vaut toujours mieux que ta vie, beaucoup mieux même. Et crois-tu que l’amour ne supplée pas à tous les autres bonheurs ? Pourvu qu’on aime, on est heureux, n’importe où, n’importe comment, même dans la tristesse. Tandis qu’ici, qu’as-tu, sauf peut-être… le vice… Fi !

Je me détournai avec dégoût. Je ne pouvais plus raisonner froidement, je m’étais pris moi-même au piège de ma morale, et déjà le besoin me dominait de communiquer certaines idées favorites, mûries dans la solitude.

― Ne me dis pas : Vous y êtes bien, ici ! Il n’y a rien de commun entre toi et moi, quoique je sois peut-être pire que toi. D’ailleurs j’étais saoul, quand je suis entré (me hâtai-je de dire pour m’excuser). De plus, un homme et une femme ne peuvent être jugés de même. C’est une autre affaire. Que je me salisse et m’avilisse, je ne suis du moins l’esclave de personne. Je viens, je pars, et c’est comme si je n’étais pas venu. Je tourne la tête, et me voilà changé. Tandis que toi, d’abord, tu es une esclave. Oui, une esclave. Tu donnes tout, et avant tout ta liberté. Qu’un jour tu veuilles rompre tes chaînes, elles se resserreront de plus en plus. Ce sont des chaînes maudites, va ! Il y a des choses que je ne peux te dire, tu ne me comprendrais probablement pas, mais voyons : tu dois sans doute déjà à ta patronne ? Eh bien ! tu vois ! ― ajoutai-je quoiqu’elle ne m’eût pas répondu, mais elle m’écoutait silencieusement, et de toutes ses forces. ― Voilà ta chaîne ! et tu ne la briseras jamais. C’est comme si tu avais vendu ton âme au diable… Et moi, d’ailleurs, peut-être ne suis-je que malheureux… Peux-tu me comprendre ? Peut-être est-ce par chagrin que je me roule ainsi dans la boue. Il y en a qui boivent par chagrin : eh bien, moi, je viens ici par chagrin. Pourtant, qu’y a-t-il de bon ici ? Nous voilà tous deux… ensemble… Nous venons de nous rencontrer, et nous ne nous sommes pas dit un mot, et tout à l’heure ? nous nous regardions comme deux sauvages. Est-ce ainsi qu’on aime ? Est-ce ainsi que deux êtres humains devraient s’unir ? C’est tout simplement ignoble, voilà.

― Oui !

Elle dit ce mot avec une étrange vivacité. Ce oui, cette hâte… Je demeurai étonné. Cela signifie, pensai-je, que la même idée traversait son esprit, tout à l’heure, quand elle m’examinait. Cela signifie qu’elle est aussi capable de penser !… Diable ! diable ! Voilà qui est curieux. Nous avons cela de commun… J’avais envie de me frotter les mains joyeusement, et comment, d’ailleurs, avec une âme si jeune ne pas arriver à une certaine entente ?

Mais par-dessus tout j’étais pris par le jeu que je jouais avec elle.

Elle tourna sa tête vers moi, se rapprocha, et, autant que j’en pus juger dans l’obscurité, s’accouda et appuya sa tête sur sa main. Peut-être cherchait-elle à m’observer. Que je regrettais de ne pouvoir lire dans ses yeux ! Je sentais sa respiration profonde…

― Pourquoi es-tu venue ici ? repris-je, continuant mon enquête.

― Parce que.

― Comme tu serais mieux dans la maison paternelle ! Tu serais au chaud, libre, tu aurais ton nid.

― Et si c’est pis encore ?

(Il faut chercher le ton, pensai-je. La sentimentalité ne prend pas. Du reste, cette pensée ne fit que traverser mon esprit. Parole ! cette fille m’intéressait vraiment. Et puis j’étais las, et il est si facile d’accorder la méchanceté et la sentimentalité !)

― Certes, me hâtai-je de reprendre, tout est possible, mais je suis sûr qu’on a été cruel pour toi et qu’ils sont plus coupables envers toi que tu n’es toi-même coupable envers eux. Je ne sais rien de ton histoire, mais il est bien évident qu’une jeune fille comme toi n’entre pas ici par sa propre volonté…

― Quelle jeune fille suis-je donc ?

(Elle dit cela très-bas, mais je l’entendis. ― Diable ! je la flatte ! C’est dégoûtant…, et peut-être adroit.)

Elle se tut.

― Écoute, Lisa, je vais te parler de moi. Si j’avais eu une famille, quand j’étais enfant, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. J’y pense souvent. Si mal qu’on soit dans sa famille, c’est toujours un père, c’est toujours une mère, ce ne sont pas des ennemis, des étrangers. Et les parents vous prouvent leur amour au moins une fois par an. Et puis, vous savez malgré tout que vous êtes chez vous. Mais moi, j’ai grandi sans famille. C’est pour cela peut-être que je suis devenu un aussi… insensible personnage.

J’attendis de nouveau.

Peut-être ne comprend-elle pas, pensai-je. C’est ridicule : je moralise !

― Si j’étais père et que j’eusse une fille, je crois que j’aimerais mieux ma fille que mon fils, parole ! repris-je, changeant de conversation pour la distraire.

(J’avoue que je me sentis rougir.)

― Et pourquoi ?

(Ah ! elle écoute !)

― Parce que… Mon Dieu ! je ne sais pas, Lisa. Je connais un père, un homme sévère et grave : il s’agenouille devant sa fille, lui baise les mains, les pieds, et n’a jamais fini de la contempler. Toute la soirée, quand elle danse, il reste assis, la suivant des yeux. Il en devient fou. Mais je le comprends. La nuit, elle est fatiguée, elle s’endort ; mais lui, il se relève et va l’embrasser dans son sommeil et faire sur elle le signe de la croix. Il porte une petite veste râpée, et c’est un avare : mais pour elle il n’y a pas de cadeaux trop chers, il dépense pour elle son argent jusqu’aux derniers sous, et qu’il est heureux quand pour un cadeau il obtient un sourire ! Un père aime toujours plus qu’une mère sa fille… Oui, il y a des jeunes filles heureuses d’être chez leurs parents… Moi, il me semble que je n’aurais jamais marié ma fille.

― Et pourquoi donc ? ― demanda-t-elle en riant faiblement.

― Par Dieu ! je serais jaloux ï Comment ? Elle va embrasser un autre homme ? Aimer plus un étranger qu’un père ! C’est douloureux à imaginer seulement… Certes, ce sont des bêtises, et tout le monde finit par revenir au bon sens. Mais rien que le souci de la donner m’aurait fatigué à la mort, il me semble. J’aurais réformé tous les fiancés… pour arriver quand même à la donner à l’homme qu’elle aurait aimé. Mais justement celui qu’elle aime semble le pire de tous au père. C’est toujours ainsi, et c’est la cause de fréquents malheurs dans les familles.

― Il y en a qui sont heureux de vendre leur fille au lieu de la donner honnêtement, ― dit-elle tout à coup.

(Ah ! ah ! C’est donc cela !)

― Lisa, cela n’arrive que dans les familles maudites, sans religion et sans amour, ― repris-je avec chaleur. Et où il n’y a pas d’amour il n’y a pas de sagesse. Je sais qu’il existe de pareilles familles, mais je ne parlais pas d’elles. Pour parler ainsi il faut que tu n’aies pas eu une bonne famille, Lisa. Tu as dû souffrir. Hum !… C’est le plus souvent par pauvreté que cela arrive.

― Est-ce donc mieux chez les bourgeois ? Il y a des gens pauvres qui vivent honnêtement.

― Hum !… oui, peut-être… Mais, Lisa, l’homme aime à ressasser ses malheurs, et pour ses bonheurs, il les oublie. S’il était juste, pourtant, il conviendrait qu’il y a des uns et des autres pour tout le monde. Que tout aille bien dans la famille, Dieu distribue à tous ses bénédictions. Le mari est un bon garçon, aimant, fidèle, et tout le monde est heureux autour de lui. Même dans le chagrin on est heureux. Et puis, où n’y a-t-il pas de chagrin ? Tu te marieras peut-être, tu le sauras toi-même. Par exemple, les premières semaines du mariage d’une jeune fille avec l’homme qu’elle aime, quel bonheur ! que de bonheurs ! Partout ! Toujours ! Même les disputes finissent bien durant ces semaines bénies. ― Il y a des femmes… plus elles aiment, plus elles querellent, parole ! J’en connaissais une de ce genre : « Je t’aime ! c’est par amour que je te tourmente ; devine-le donc ! » Sais-tu qu’on peut tourmenter un homme par amour ? Les femmes sont ainsi ! Et elles pensent en elles-mêmes : « Mais en revanche combien l’aimerai-je après ! Je le caresserai tant que je peux bien le piquer un peu maintenant… » Et dans la maison tout se ressent de votre bonheur, tout est gai, bon, paisible, honnête… D’autres femmes sont jalouses. J’en connaissais une ainsi. Si son mari sortait, elle ne pouvait se tenir tranquille, au milieu de la nuit il fallait qu’elle sortit, qu’elle allât voir : n’est-il pas là ? ou dans cette maison-ci ? ou avec cette femme-là ?… Cela, c’est mal, elle le sait mieux que personne, et elle en souffre plus que personne, et cette souffrance est sa première punition : mais elle aime ! Toujours l’amour !… Et comme il est doux de se réconcilier après la dispute ! Elle reconnaît elle-même, devant lui, ses torts, et ils se pardonnent l’un l’autre, avec une joie égale. Et ils sont si heureux tous deux ! C’est comme un renouveau de la première rencontre, comme un second mariage, une renaissance de l’amour. Et personne, personne ne doit savoir ce qui se passe entre mari et femme, s’ils s’aiment vraiment. Ils peuvent se quereller : la propre mère de la femme ne doit pas être appelée comme arbitre, elle ne doit même pas se douter de la querelle. Le mari et la femme sont leurs propres juges. L’amour est le secret des deux. Il doit demeurer caché à tous, quoi qu’il arrive. C’est mieux, c’est plus religieux, on s’en estime davantage. Or, beaucoup de choses naissent de l’estime. Et si l’amour est venu une bonne fois, si c’est bien par amour qu’on s’est marié, pourquoi passerait-il ? Ne peut-on le stimuler ? Pourquoi pas ? Il est bien rare qu’on n’y parvienne. Et pourquoi l’amour passerait-il, si le mari est bon et honnête ? La première rage d’amour des premières semaines ne peut durer sans doute, mais un autre amour lui succède, meilleur encore. Alors ce sont les âmes qui s’aiment, toutes les affaires sont communes. Pas un secret entre le mari et la femme, et si les enfants viennent, même les plus difficiles moments ont une douceur. Il suffit de s’aimer d’un cœur fort. Alors le travail est gai. On épargne sur son propre pain pour les enfants. Et l’on est heureux, on se dit que les enfants vous rendront en amour toute votre peine, et que c’est encore pour soi qu’on travaille. Les enfants grandissent, et vous sentez que vous leur servez d’exemple, que vous êtes le soutien, et que, quand vous serez mort, ils garderont, toute leur vie, dans leur cœur, vos sentiments et vos pensées tels qu’ils les ont reçus de ; vous, qu’ils conserveront fidèlement votre image… Mais quel lourd devoir cela vous impose ! Comment alors pour le mieux porter ne pas s’unir plus étroitement ? On dit qu’il est pénible d’avoir des enfants. Eh ! qui dit cela ? C’est un bonheur divin. Aimes-tu les petits enfants, Lisa ? Moi, je les adore ! Tu sais, un petit enfant qui serait pendu à ton sein… Quel est le mari qui pourrait avoir une pensée d’amertume contre sa femme en la voyant assise avec son enfant dans les bras ? Un tout petit, rose, potelé, qui s’étale, se frotte, les petits pieds et les petites mains tout gonflés de lait, les ongles proprets, et petits, si petits que c’est risible à voir !… Et ses petits yeux si intelligents ! Dirait-on pas qu’il comprend déjà tout ? Regarde-le téter : il agite le sein, il joue avec… Mais le père s’approche, le baby lâche le sein, se renverse tout entier en arrière, regarde son père, et se met à rire, ― il y a bien de quoi, Dieu le sait ! ― Puis il reprend le sein et le mord quelquefois quand les dents lui viennent : et il regarde de travers sa mère tout en mordant : « Tu vois ! je t’ai mordue… » N’est-ce pas le bonheur absolu quand tous les trois sont ensemble, le mari, la femme et l’enfant ? Que ne donnerait-on pour de tels instants ! Non, Lisa, vois-tu, il faut d’abord apprendre à vivre, et il est toujours temps d’accuser le sort !

(C’est par ces petits tableaux qu’il faut te prendre, ― pensai-je. Et pourtant, ma parole, j’avais parlé avec sincérité.) Mais tout à coup je rougis : « Et si elle éclatait de rire, où me mettrais-je ? » Cette idée m’enragea. Vers la fin du discours, je m’étais en effet échauffé, et maintenant mon amour-propre était en jeu. Le silence se prolongea. J’avais envie de la pousser du coude.

― Qu’est-ce donc qui vous prend ?… ― commença-t-elle, puis elle s’arrêta.

Mais j’avais tout compris : un nouveau sentiment faisait trembler sa voix. Elle n’avait plus cette intonation de naguère, brusque, brutale, entêtée. Maintenant sa voix était douce et timide, si timide que je me troublais moi-même et que je me sentis coupable envers elle.

― Quoi donc ? demandai-je avec une curiosité attendrie.

― Mais vous…

― Eh bien ?…

― On dirait… que vous lisez dans un livre, dit-elle, et une sorte de raillerie vibra dans sa voix.

Ce mot me vexa, me vexa fortement.

Et je ne sus pas comprendre le sens véritable de cette raillerie, ordinaire et dernière défense des cœurs timides et encore exempts de vices, quand ils résistent avec fierté, jusqu’au dernier moment, aux efforts qu’on fait avec une indiscrète insistance pour pénétrer en eux, et tâchent de donner le change sur leurs sentiments réels. Ses seules réticences, quand elle essayait sa raillerie et n’y parvenait pas, auraient dû m’éclairer. Mais je ne sus pas voir, j’étais aveuglé par un mauvais sentiment.

« Attendez un peu », pensai-je.

XVII

― Dans un livre, Lisa ? Pourquoi me parler ainsi lorsque moi-même je me sens sincèrement ému de tout cela comme si j’y étais personnellement intéressé ? Dans un livre !… Mais tout ce que je t’ai dit est sorti de mon âme !… Est-il donc possible, est-il donc vrai que tu ne sentes pas l’horreur de vivre ici ? Telle est la force de l’habitude ! Ah ! le diable sait ce que l’habitude peut faire d’un être humain ! Penses-tu donc sérieusement que tu ne vieilliras jamais, que tu seras toujours belle et qu’on te laissera ici durant des éternités ? Je ne parle même pas de l’ignominie de cette maison !… Et en ce qui concerne ta vie même ici, vois un peu : tu es jeune, attrayante, belle, tu as du sentiment ; eh bien, sais-tu que tout à l’heure, quand je suis revenu à moi, j’ai eu du dégoût à me voir auprès de toi ? Il faut être ivre pour oser entrer ici ! Mais si tu étais ailleurs, si tu menais une vie honnête, peut-être te ferais-je la cour, peut-être t’aimerais-je. Chacun de tes regards alors serait un bonheur pour moi. Et chacune de tes paroles ! Je t’épierais à ta porte, je serais fier de toi, je te considérerais comme ma fiancée, et ce serait mon plus cher honneur. Je n’aurais pas, je ne pourrais avoir à propos de toi une seule pensée impure. Mais ici ! Je sais trop que je n’ai qu’à siffler, que bon gré, mal gré, il faut que tu me suives, que ce n’est pas ta volonté que je consulte, mais que tu es d’avance soumise à la mienne. Le dernier moujik qui se loue comme manœuvre n’est pourtant pas un esclave, il sait que sa tâche aura un terme : où est le terme pour toi ? Réfléchis donc : qu’est-ce que tu cèdes ici ? Qu’est-ce que tu asservis ? ― Ton âme ! ton âme dont tu n’as pas le droit de disposer, tu l’asservis à ton corps ! Tu livres ton amour à la profanation des ivrognes ! L’amour ! mais c’est tout au monde, c’est le plus précieux des diamants, c’est le trésor des vierges ! L’amour ! pour le mériter il y en a qui donnent leur âme, leur vie… Mais maintenant, ton amour, que vaut-il ? Tu t’es vendue tout entière. Quel niais viendrait parler d’amour où tout y est permis sans amour ? Mais quelle pire offense que celle-là pour une femme ? Me comprends-tu ? Je sais comment on vous amuse, comment on vous permet d’avoir des amoureux même ici. Ce n’est qu’un jeu, une supercherie ! Vous vous y laissez prendre, et l’on se rit de vous. Qu’est-ce, en effet, que ton amoureux ? T’aime-t-il ? Jamais ! Comment pourrait-il t’aimer sachant que tu vas être obligée de le quitter à l’instant ! C’est un malpropre, voilà tout. T’estime-t-il le moins du monde ? Y a-t-il quelque chose de commun entre toi et lui ? Il se moque de toi, il te vole : voilà son amour. Estime-toi heureuse qu’il ne te batte pas… Eh ! qui sait ? il te bat peut-être… Demande-lui un peu s’il veut t’épouser, il te rira au nez [8] s’il ne te crache pas au visage et si ― cette fois au moins ! ― il ne te bat pas. Et pourtant il ne vaut peut-être pas deux kopecks hors d’usage… ― Quand on y pense ! pourquoi donc as-tu enseveli ta vie ici ? Est-ce parce qu’on te donne du café et qu’on te nourrit bien ? Mais dans quel but te nourrit-on ? Chez une honnête fille un pareil morceau ne passerait pas le gosier ! Elle verrait toujours le secret motif de toute cette abondance !… Tu dois ici, et tu y devras toujours, jusqu’à la fin des fins, jusqu’au moment où les clients ne voudront plus de toi. Et cela viendra bientôt. Ne te fie pas trop à ta jeunesse, ici les années comptent triple, on te jettera dehors ; et longtemps avant de te jeter dehors ce seront des chicanes, des disputes, des reproches, comme si tu n’avais pas donné à ta patronne ta jeunesse et ta santé, comme si tu n’avais pas perdu ici ― pour rien ! ― ton âme, comme si c’était toi qui l’eusses dépouillée, réduite à la mendicité, comme si tu l’avais volée. Et n’espère pas qu’on te soutienne : pour plaire à la patronne, tes camarades aussi tomberont sur toi, car toutes sont esclaves comme toi, et il y a longtemps qu’elles ont perdu la conscience et la pitié ! C’est à qui sera la plus immonde, la plus vile, la plus outrageante. Elles savent des injures que nulle part ailleurs on ne soupçonne. Tu perdras tout ici, tout ce que tu as de plus sacré, ta santé, ta beauté, ta jeunesse, tes dernières espérances. À vingt-deux ans tu en auras trente-cinq, et si tu n’es pas malade, estime-toi heureuse, rends grâces à Dieu ! Tu penses peut-être qu’au moins tu ne travailles pas, que tu fais la fête ? Malheureuse ! Il n’existe pas au monde une besogne plus horrible que la tienne ! il n’y a pas de travaux forcés comparables à ta vie. Cette seule pensée ne devrait-elle pas dissoudre ton cœur dans les larmes ? Et quand on te chassera d’ici, tu n’oseras dire un mot ni un demi-mot, tu t’en iras comme une coupable. Tu iras dans une autre maison, puis dans une troisième, puis ailleurs encore. Enfin tu tomberas à la Sennaïa. Là on te battra : ce sont les amabilités de l’endroit, les clients y confondent les caresses et les coups. Mais tu ne peux t’imaginer l’horreur de ce bouge ! Vas-y voir une fois, peut-être en croiras-tu tes yeux. Un soir de nouvel an, j’y ai vu une femme à la porte. Pour se moquer d’elle, ses camarades l’avaient mise dehors parce qu’elle pleurait trop. On voulait la faire geler un peu, et l’on avait fermé la porte derrière elle. À neuf heures du matin elle était déjà ivre, débraillée, à demi nue, toute meurtrie de coups ; son visage fardé et ses yeux pochés faisaient un étrange contraste. Ses gencives et son nez suaient le sang : c’était un cocher qui venait de lui administrer une correction. Elle avait dans les mains un poisson salé. Elle s’assit sur une marche de pierre et se mit à hurler en pleurant. Tout en se lamentant sur sa destinée, elle frappait avec son poisson les degrés de l’escalier, et sur le perron s’amassaient des cochers et des soldats ivres qui l’excitaient. ― Tu ne veux pas croire que tu deviendras ainsi ? Je ne voudrais pas le croire moi non plus, mais qu’en savons-nous ? Peut-être, dix ou huit ans auparavant, la femme au poisson salé est-elle arrivée ici, fraîche comme un chérubin, innocente, pure, ignorant le mal, rougissant à chaque mot. Peut-être était-elle fière comme toi, comme toi extrêmement sensible, toute différente des autres, et ne soupçonnant pourtant pas quel bonheur attendait celui qui l’aurait aimée et qu’elle aurait aimé. Vois comment elle a fini ! Si pourtant alors, quand, ivre et débraillée, elle frappait de son poisson les degrés fangeux, si pourtant elle s’était rappelé les années de son passé pur, la maison de son père, l’école, la route où le fils du voisin l’attendait pour lui jurer qu’il l’aimerait toujours, qu’il lui consacrerait tout son avenir, et l’heure où ils décidèrent qu’ils s’aimeraient éternellement et s’épouseraient dès qu’ils auraient l’âge !… Non, Lisa, ce serait pour toi le bonheur si tu mourais demain quelque part, dans une cave, dans un coin, comme la phthisique. À l’hôpital, dis-tu ? Oui, on t’y mènera. Mais… et ta dette à la patronne. Une phthisie n’est pas une maladie comme une fièvre chaude, qui laisse jusqu’au dernier moment à la malade l’espoir de la guérison. Elle se leurre elle-même, se croit en bonne santé, et cela fait les affaires de la patronne. Mais toi, tu mourras lentement, tu te verras mourir, et tous t’abandonneront : qu’auras-tu à dire ? Tu as vendu ton âme, c’est vrai, mais tu dois de l’argent ! Et l’on te laissera toute seule, car que faire de toi ? On te reprochera même de tenir de la place pour rien et de traîner ta mort. Tu auras soif ? on te donnera de l’eau, ― et des injures avec : « Quand donc crèveras-tu, salope ? Tu nous empêches de dormir avec tes gémissements, et tu dégoûtes les clients !… » ― J’ai moi-même entendu ces paroles. ― Enfin, toute mourante, on te jettera dans un coin puant de la cave, dans l’obscurité, dans l’humidité… Que penseras-tu, toute seule, durant les nuits interminables ? Et tu mourras. Une main mercenaire t’ensevelira, impatiemment ; au lieu de prières, on n’entendra autour de ton cadavre que d’ignobles jurons. Personne pour te bénir, personne pour te plaindre. On te mettra dans une bière pareille à celle de la phthisique, puis on ira au cabaret parler de toi. Et tu reposeras dans la boue, dans la fange, dans la neige fondue. Mais faire des cérémonies pour toi ? ― Descends-la, Vamoukha [9]. Même ici elle a les pieds en l’air ! C’était sa destinée… C’est une telle. Ne dépense pas trop de corde, ça ira comme ça. ― Oui, ça ira comme ça… ― Non, pourtant, ça penche d’un côté. C’était tout de même un être humain… Ah bien, tant pis ! Vas-y !… Et l’on ne se chamaillera pas longtemps en ton honneur. Le plus vite possible on te jettera quelques pelletées d’argile humide et bleuâtre, ― et au cabaret !… Voilà ton avenir. Les autres femmes sont accompagnées au cimetière par leurs enfants, leur père, leur mari. Mais toi ! pas une larme, pas un soupir, pas un regret. Personne au monde, personne jamais ne viendra prier sur ta tombe. Ton nom disparaîtra de la face de la terre comme si tu n’avais jamais existé, comme si tu n’étais jamais née. De la boue à la boue ! Et la nuit, quand les morts soulèveront leurs couvercles, tu leur crieras : « Laissez-moi, bonnes gens, encore un peu vivre dans le monde ! J’ai vécu et je n’ai pas vu la vie. Ma vie a servi de torchon aux autres ! On a bu ma vie dans le bouge de la Sennaïa ! Laissez-moi, bonnes gens, encore un peu vivre dans le monde !… »

J’arrivais au pathos, des spasmes commençaient à me serrer la gorge et… Tout à coup je m’arrêtai, la peur me prit, je me soulevai avec terreur, et, le cœur battant, je me penchai et me mis à écouter.

Le cas était embarrassant !

Depuis longtemps je sentais bien que mes paroles devaient bouleverser Lisa jusqu’au fond de l’âme, mais plus cette conviction s’imposait à moi, plus j’avais hâte d’obtenir l’effet le plus intense possible. Le jeu ! le jeu m’entraînait, ― et aussi autre chose… Et j’avais parlé en calculant tous mes mots en vue de l’effet, comme dans un livre. Oui, elle avait raison : on eût vraiment dit que je lisais « dans un livre ». Mais cela ne me gênait pas : je savais, je pressentais que j’étais compris, et ce procédé livresque ne pouvait, à mon sens, qu’aider au succès. Mais maintenant que j’avais obtenu « l’effet », j’en avais subitement peur, je reculais devant ma propre action.

Non, jamais, jamais encore je n’avais vu un tel désespoir. Lisa cachait sa tête dans l’oreiller, s’y enfonçant avec force et le tenant embrassé dans ses bras. Un tremblement convulsif secouait tout son corps. Longtemps les sanglots l’oppressèrent, et tout à coup ils éclatèrent avec des cris et des gémissements. Alors elle se serra plus violemment encore contre l’oreiller, pour que personne dans la maison, pour qu’aucune âme vivante ne l’entendît pleurer. Elle déchirait le linge avec ses dents, elle mordait ses mains jusqu’au sang (je m’en aperçus ensuite), elle s’accrochait des deux mains à ses nattes défaites, puis elle restait immobile, retenant sa respiration, serrant les dents. Je voulus d’abord lui parler, essayer de la calmer, mais je n’en eus pas le courage, et tout frissonnant moi-même je me jetai à tâtons en bas du lit pour m’habiller et m’en aller. Il faisait sombre. Malgré tous mes efforts, je ne pouvais aller vite. Enfin je trouvai une boîte d’allumettes et un chandelier avec une bougie entière. Aussitôt que la lumière éclaira la chambre, Lisa se leva vivement, s’assit au bord du lit, toute défigurée, et me regarda d’un regard inconscient en souriant comme une folle. Je m’assis auprès d’elle, je lui pris la main : elle parut reprendre le sentiment de l’événement et de l’heure, fit un mouvement vers moi comme pour m’enlacer, mais n’osa pas et baissa doucement la tête.

― Lisa, ma chère, commençai-je, je ne voulais pas… pardon…

Mais elle me serra fortement les mains : je compris que ce n’était pas cela qu’il fallait dire, et je me tus.

― Voici mon adresse, Lisa, viens me voir.

― Je viendrai… murmura-t-elle, indécise, la tête toujours baissée.

― Et maintenant je m’en vais. Adieu… Au revoir.

Je me levai, elle se leva. Tout à coup je la vis rougir, tressaillir. Elle saisit un châle qui traînait sur une chaise, le jeta sur ses épaules et s’en couvrit jusqu’au menton. Puis elle me regarda bizarrement, avec un sourire maladif. Cela me fit souffrir, je me hâtai de m’en aller, de disparaître.

― Attendez ! dit-elle inopinément, comme nous étions déjà dans le vestibule, près de la porte, en m’arrêtant par mon manteau. Elle posa vivement la bougie et s’enfuit.

« Elle se sera rappelé quelque chose qu’elle veut me montrer », pensai-je.

En me quittant elle était toute rouge, ses yeux brillaient, son sourire était changé. Qu’est-ce que tout cela pouvait signifier ? J’attendis. Bientôt, elle revint, une prière, une excuse dans le regard. En général ce n’était plus le même visage que quelques heures auparavant. Ce n’étaient plus ces yeux mornes, méfiants et obstinés. Maintenant son regard était suppliant, doux, et si confiant, si tendre, si timide ! Les enfants regardent ainsi ceux qu’ils aiment et dont ils espèrent quelque chose. ― Elle avait des yeux gris clair, de beaux yeux vifs aussi bien faits pour exprimer l’amour que la haine.

Sans rien m’expliquer, comme si j’étais un être supérieur qui devais tout deviner, elle me tendit un papier. Son visage était tout éclairé, naïvement et presque puérilement triomphant. J’ouvris le papier. C’était une lettre d’un étudiant en médecine (ou quelque chose d’analogue), une lettre très-ampoulée, d’un style haut en couleur, mais très-respectueuse, une déclaration. J’ai oublié les termes, mais je me souviens très-nettement qu’en dépit des fioritures de style on devinait dans cette lettre un sentiment véritable, ce quelque chose qu’on ne peut feindre. Quand j’eus fini cette lecture, je rencontrai le regard de Lisa, un regard ardent, curieux, impatient comme un regard d’enfant. Et comme je tardais à lui parler, elle me raconta en quelques mots, précipitamment, mais avec une sorte de fierté joyeuse, comment elle était un soir à un bal de famille, « chez des gens très-convenables, en famille, chez des gens qui ne savent encore rien, rien du tout, car ici elle est toute nouvelle… et c’est seulement… comme ça… et elle n’a pas du tout l’intention d’y rester, et elle s’en ira dès qu’elle se sera acquittée… Eh bien, à ce même bal se trouvait un étudiant, et ils avaient dansé et causé toute la soirée, et cet étudiant l’avait connue toute petite fille, à Riga, ― mais il y a bien longtemps ! ― et il avait aussi connu ses parents, mais de cela il ne sait rien, rien, rien, il ne s’en doute même pas. ― Et voilà ! le lendemain du bal (il y a trois jours), il envoya cette lettre par un ami avec lequel elle était venue à cette soirée… et… eh bien, voilà tout. »

Elle baissa les yeux, toute confuse.

Pauvre fille ! elle conservait cette lettre comme une chose précieuse, et elle avait tenu à me montrer cet unique trésor, ne voulant pas me laisser m’en aller sans savoir qu’on pouvait, elle aussi, l’aimer honnêtement et sincèrement, et qu’on lui parlait avec respect. La destinée de cette lettre était sans doute de jaunir dans un coffret, sans autre conséquence. Mais n’importe, je suis certain qu’elle l’aura toujours conservée comme un trésor, comme son orgueil palpable et sa palpable excuse. Et dans un pareil moment, elle avait songé à m’apporter cette pauvre lettre, pour étaler naïvement son orgueil devant moi, pour se réhabiliter à mes yeux, pour que je la félicite… Mais je ne lui dis rien, je lui serrai la main et je sortis. J’avais si grande hâte de m’en aller !

Je fis tout le chemin à pied malgré que la neige tombât à gros flocons. J’étais fatigué, écrasé, étonné : mais déjà sous l’étonnement la vérité se faisait jour, ― une sale vérité.

XVIII

Je ne voulus pas l’accepter tout de suite, cette vérité. Le matin, en m’éveillant, après quelques heures d’un sommeil lourd et profond, je me rappelai immédiatement toute la journée de la veille et je m’étonnai de ma sentimentalité avec Lisa. « Qu’est-ce que tout ce fatras compatissant ? J’ai donc mal aux nerfs comme une femme ? Pouah !… Et pourquoi lui ai-je donné mon adresse ? Et si elle vient ?… Eh bien ! qu’elle vienne ! Qu’est-ce que cela me fait ! »

Je sortis dans la soirée pour me promener un peu. Il me restait, comme conséquence de la veille, une forte migraine, et la tête me tournait. Plus la soirée s’avançait, plus augmentait l’obscurité, et plus changeaient et s’embrouillaient mes pensées. Il y avait en moi, dans les profondeurs de mon cœur et de ma conscience, quelque chose qui ne voulait pas mourir, un sentiment mystérieux qui me faisait souffrir matériellement, comme une brûlure. Je dirigeai ma promenade vers les endroits les plus fréquentés, les rues les plus commerçantes, le mechtchanskaïa, la Sadovoüa, le jardin Voussoupov. J’avais pris l’habitude de faire cette promenade, à la tombée de la nuit, à l’heure où la foule des petits commerçants et des ouvriers, avec leurs visages soucieux jusqu’à la méchanceté, devient plus compacte, à cette heure où le travail quotidien est fini. C’étaient précisément ces soucis infimes des infimes bénéfices qui me plaisaient, et précisément cette prose éhontée ! Mais ce soir-là, le coudoiement de la rue ne fit que m’exaspérer davantage. Je ne pouvais parvenir à joindre les fils de mes idées. Sans cesse une inquiétude se levait en moi et ne voulait pas s’apaiser. Déconcerté, je repris le chemin de mon logement. Il me semblait qu’un crime pesait sur ma conscience.

La pensée que Lisa pouvait venir ne cessait de me torturer.

« Si elle venait !… Eh bien ! qu’elle vienne !… Hum !… Mais il ne faut pas qu’elle voie comment je vis. Hier j’ai dû lui paraître un tel… héros ! et maintenant… Hum ! Pourquoi donc me suis-je à ce point désintéressé de mes propres affaires ? C’est très-misérable, chez moi : mon divan de toile cirée crache sa paille, ma robe de chambre refuse de me couvrir… Quelles loques ! et elle verra tout cela, et elle verra Apollon, mon domestique. Cet animal ne manquera pas de l’offenser, il trouvera quelque chose de désagréable à lui dire pour me causer des ennuis, et moi, évidemment, je serai lâche comme à l’ordinaire, je me ferai petit devant elle, j’essayerai de me draper dans ma robe de chambre, je sourirai, je mentirai… Fi ! quel dégoût ! Et ce n’est pas encore là ce qu’il y a de plus dégoûtant, il y a pis, plus sale, plus vil, oui, plus vil. Toujours, toujours me couvrir d’un masque de mensonge et de malhonnêteté ! »

Cette pensée m’enflamma.

Mais, « malhonnêteté », pourquoi ? Quelle malhonnêteté ? Je parlais sincèrement hier, je sentais vivement ce que je disais. Oui, je voulais réveiller en elle les sentiments nobles, je savais que cela lui ferait du bien, de pleurer, que cela lui serait salutaire…

Mais, quoi que je fisse, je ne pouvais parvenir à me tranquilliser.

Et toute la soirée, même après neuf heures, quoique je fusse sûr, d’après mes calculs, que Lisa ne pouvait plus venir, je la vis, elle fut devant mes yeux, et toujours dans la même attitude. Car, de toute la précédente soirée, un instant s’était particulièrement gravé dans ma mémoire : c’était quand j’avais aperçu, à la clarté de l’allumette, le visage pâle et défait de Lisa, et son regard de martyre. Et quel sourire pitoyable, anormal, « inutile », elle avait sur les lèvres ! ― Et je ne savais pas alors que quinze ans après, Lisa serait encore devant mes yeux intérieurs avec ce même pitoyable, anormal et inutile sourire.

Le lendemain, j’étais disposé à considérer tout cela comme des futilités, un relâchement du système nerveux, et surtout des « exagérations ». Je m’étais toujours reconnu cette faiblesse, et j’en craignais beaucoup des effets : « J’exagère toujours, et c’est là ce qui me perd », me disais-je à chaque instant.

« Du reste, Lisa viendra peut-être quand même… » Ce refrain concluait toutes mes réflexions, et cette inquiétude m’enrageait.

« Elle viendra certainement ! » criais-je en courant à travers la chambre » ; si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain, mais elle viendra. Ô maudit romantisme des cœurs purs ! Quel dégoût ! quelle sottise ! Ô l’imprévoyance des âmes dégoûtantes de sentimentalisme ! ― Eh ! au fond, comment ne pas comprendre ? Pourquoi pas comprendre ?… »

Ici je m’arrêtais, dans une étrange perplexité.

Et qu’il a fallu peu de paroles, ― observais-je en passant, ― qu’il a fallu peu d’idylle (et d’idylle livresque, artificielle, factice) pour retourner toute mon âme ! Ah ! la persistante virginité ! Ah ! le perpétuel renouveau de l’argile humaine !

Parfois, la pensée me venait d’aller chez elle, « de lui dire tout », de la supplier de ne pas venir. Mais alors une telle colère se levait en moi qu’il me semblait que j’aurais écrasé cette « maudite » Lisa, si elle avait été à ma portée ! Oui, je l’aurais outragée, conspuée, chassée, battue !

Cependant, une journée se passa, une autre encore, et encore une troisième. Lisa ne venait pas, et je commençais à me rassurer. Surtout passé neuf heures du soir j’étais tout à fait courageux, et je me promenais en liberté. Je me mis même à réfléchir moins amèrement à toute cette aventure : « Voyons, je vais sauver Lisa (puisqu’elle ne vient pas !) : je lui parle, je développe son esprit, j’entreprends son éducation. Je vois enfin qu’elle m’aime, qu’elle m’aime passionnément, mais je fais semblant de ne pas la comprendre. (Je ne sais pourtant pas pourquoi je fais semblant… C’est peut-être plus beau.) Puis, un soir, toute confuse, très-belle, elle se jette à mes pieds en tremblant, et en pleurant, elle me dit que je suis son sauveur, qu’elle m’aime plus que tout au monde… Je lui marque quelque étonnement, mais… « Lisa, lui dis-je, peux-tu donc penser que je n’aie pas compris ton amour ? J’ai tout vu, tout deviné, mais je n’osais pas attenter à ton cœur. Je connaissais mon influence sur toi : je craignais que, par reconnaissance, tu fisses effort pour répondre à mon amour ; et cela, je ne le veux pas, ce serait… du despotisme… Ce ne serait pas délicat. (Ici je me lançais dans des subtilités européennes à la George Sand, des sentiments d’une inexprimable noblesse.) Mais maintenant tu es à moi, maintenant tu es ma création, maintenant tu es pure et belle, tu es ma femme,

 
« Et dans ma maison, librement et hardiment,
Entre et règne [10]. »


Puis, nous commençons une vie charmante, nous allons à l’étranger, etc., etc., etc.…

Je me faisais honte à moi-même, et je finissais par me tirer la langue.

Mais on ne la laissera pas partir, « la dégoûtante ! » ― pensai-je. On ne les laisse pas trop se promener, il me semble, surtout le soir. (Il me semblait, je ne sais pourquoi, qu’elle viendrait précisément le soir, et précisément à sept heures.) Oui, mais, ne m’a-t-elle pas dit qu’elle n’est pas encore tout à fait esclave, qu’elle a des droits ? Cela veut dire… Hum !… Que le diable l’emporte ! Elle viendra, elle viendra certainement !

Je devais encore m’estimer heureux, que les grossièretés d’Apollon m’eussent un peu distrait pendant tout ce temps. Cet homme a usé ma patience ! C’était ma plaie, ma croix. Nous nous disputions du matin au soir depuis des années, et je le haïssais. Mon Dieu ! comme je le haïssais ! Jamais encore je n’avais haï personne à ce point. C’était un homme déjà sur le retour, de mine imposante. Outre mon service, il faisait le métier de tailleur à ses moments perdus. Mais je ne sais pourquoi il me méprisait ! Car il me méprisait, et un peu plus que de raison, et me regardait du haut de sa grandeur. Du reste, il traitait tout le monde de même. Rien qu’à voir cette tête blondasse, ces cheveux bien lissés, ce toupet qu’il ramenait sur le haut de son front et graissait avec de l’huile d’olive, cette grande bouche, ces lèvres qui affectaient la forme d’un ijitsa [11], on se sentait en présence d’un être qui ne doutait jamais de lui. C’était un insupportable pédant, le plus grand pédant de toute la terre. Avec cela, un amour-propre qu’on eût à peine pardonné à Alexandre de Macédoine. Il était amoureux de chacun des boutons de son habit et de chacun de ses ongles, positivement amoureux. Il me traitait très-despotiquement, me parlait très-peu, et quand il me regardait, c’était avec une inexpugnable suffisance, une hauteur inaccessible, et toujours avec une mimique railleuse qui parfois m’exaspérait. Il semblait faire son service par pure complaisance. Du reste, il ne faisait presque rien pour moi, et ne se croyait obligé à aucun travail. Très-certainement, il me considérait comme le dernier des sots, et « s’il me souffrait auprès de lui », c’est seulement qu’il trouvait agréable de toucher chaque mois ses gages : il consentait à ne rien faire pour sept roubles par mois. ― Il me sera beaucoup pardonné à cause de lui ! ― Notre haine mutuelle devenait telle parfois que je me sentais au moment de prendre une attaque de nerfs, rien que pour avoir entendu le bruit de son pas. Ce qui me dégoûtait plus que tout, c’est un certain sifflement qu’il avait en parlant : il devait avoir la langue trop longue ou quelque autre vice de conformation qui le faisait sucer ses lèvres et siffler, et il me semble qu’il en était très-fier, s’imaginant peut-être que cela le faisait ressortir. Il parlait bas, lentement, les mains derrière le dos, les yeux baissés. Il m’enrageait surtout quand il se mettait à lire ses psaumes. (Nous n’étions séparés que par une cloison.) Nous avons eu bien des combats à cause des psaumes. Mais c’était sa passion ! Tous les soirs, il se mettait à lire les psaumes, d’une voix calme, égale, en chantonnant, comme s’il veillait un mort. ― Il est curieux que ce soit ainsi qu’il ait fini : il se loue maintenant pour lire les psaumes auprès des morts ! le reste de son temps est partagé entre les deux professions de preneur de rats et de cireur de bottes. ― Mais en ce temps-là, je ne pouvais le chasser : il était soudé à mon existence, chimiquement. D’ailleurs, il n’aurait pour rien au monde consenti à s’en aller. De mon côté, je n’aurais pu vivre dans une chambre garnie : mon logement était isolé ; c’était ma gaine, la boîte, où je m’enfermais loin de toute l’humanité. Or, Apollon, le diable sait pourquoi ! me paraissait faire corps avec ce logement, et, sept ans durant, je ne pus me décider à le chasser.

Quant à lui retenir ses gages seulement deux ou trois jours, c’était impossible. Il faisait alors de telles histoires que je ne savais où me fourrer. Mais, cette fois, j’étais tellement exaspéré contre le monde entier que je me résolus, ― j’ignore pourquoi, ― à punir Apollon, à lui faire attendre ses gages pendant quinze jours entiers. Il y avait déjà longtemps, près de deux ans, que je m’étais promis de faire cela, n’eût-ce été que pour lui prouver qu’il n’avait pas à faire le fier avec moi, et qu’en somme j’étais son maître. J’arrêtai en moi-même que je ne lui dirais rien, afin de le forcer à me parler de ses gages le premier : alors je sortirais les sept roubles de ma tirelire, je lui montrerais qu’ils sont là, mis à part, tout exprès pour lui, mis que « je ne veux pas, je-ne-veux-pas les lui donner, tout simplement je ne veux pas, et je ne veux pas parce que je ne veux pas, parce que c’est ma volonté de maître, parce qu’il est insolent, grossier : mais s’il demande respectueusement, alors peut-être m’adoucirai-je ; autrement il attendra encore quinze jours, trois semaines, un mois entier ».

Et pourtant, malgré toute ma résolution, c’est finalement encore lui qui est resté vainqueur ! Je ne pus soutenir la lutte plus de quatre jours. Il commença par son manège ordinaire dans ces occasions. ― J’avais déjà fait la même tentative quelque trois ans auparavant, et je prévoyais comment les choses allaient se passer ; je savais par cœur sa vile tactique ! C’était d’abord un regard extrêmement sévère et prolongé, surtout quand il me rencontrait dans la rue, ou qu’il sortait en même temps que moi. Si je tenais bon ou si je faisais semblant de ne pas remarquer ce regard, il inaugurait de nouvelles et toujours silencieuses persécutions. Sans être appelé, inopinément, il entrait sans bruit, sur la pointe du pied, dans ma chambre pendant que je lisais ou que je marchais, s’arrêtait sur le seuil, mettait une main derrière son dos, avançait un pied, et me jetait un regard, non plus sévère, mais plein de mépris. Si je lui demandais brusquement ce qu’il voulait, il ne me répondait pas, me regardait dans le blanc des yeux quelques instants encore, puis, tout en suçant ses lèvres d’une façon très-particulière, très-significative, tournait sur ses talons, lentement, et lentement rentrait dans sa chambre. Deux heures après il revenait. Incapable de me posséder davantage, je ne lui demandais plus ce qu’il voulait, mais je levais brusquement et impérieusement la tête, et je le regardais fixement, à bout portant : il nous est arrivé de nous regarder pendant deux minutes. Enfin, il finissait par tourner lentement sur ses talons, comme la première fois, avec dignité, et s’en allait de nouveau pour deux heures.

Si cela ne suffisait pas pour me réduire, si j’osais continuer ma révolte, il se mettait alors à soupirer en me regardant, à soupirer longuement, profondément, comme s’il voulait mesurer de ses soupirs toute la profondeur de ma chute morale. Il va sans dire qu’il finissait par me vaincre. J’étais hors de moi, j’écumais de rage, et je n’en passais pas moins par où il voulait.

Mais cette fois dès le « regard sévère » je sortis de mes gonds, je me précipitai sur Apollon. ― (J’étais déjà assez irrité sans cela !)

― Halte ! lui criai-je, reste ici !

Mais lui, lentement, silencieusement, dignement, s’en allait déjà, sa main derrière son dos.

― Reviens ici ! Reviens ! criai-je en le poursuivant.

Ma voix, devait atteindre un diapason surnaturel, car Apollon se retourna et même se mit à me considérer avec un certain étonnement. Mais il s’obstinait à se taire, et c’est cela surtout qui m’exaspérait.

― Comment oses-tu entrer chez moi sans rien demander ? Comment oses-tu me regarder ainsi ? Réponds !

Il me regarda tranquillement pendant une demi-minute, puis il se retourna de nouveau.

― Halte ! hurlai-je en courant à lui. Ne bouge pas, tiens-toi là, et réponds-moi ! Qu’es-tu venu faire ici ?

― Si vous avez quelque chose à m’ordonner… ? ― dit-il doucement et posément après un silence, tout en suçant ses lèvres et en balançant tranquillement sa tête d’une épaule sur l’autre. Et sa voix, son attitude, tout en lui exprimait une placidité qui m’affolait.

― Ce n’est pas cela, bourreau ! Ce n’est pas ce que je te demande ! m’écriai-je tremblant de colère. ― Je vais te dire moi-même, bourreau, pourquoi tu viens ici. Tu vois que je ne te donne pas tes gages, tu ne veux pas, par vanité, condescendre à me les demander, et c’est pourquoi tu viens, avec tes regards bêtes, me punir, me torturer, et tu ne soup-çon-nes-pas, -bour-reau, comme c’est bête, bête, bête, bête, bête !…

Il recommençait déjà à tourner sur ses talons, mais je le saisis par le bras.

― Écoute : voici l’argent, tu le vois ? il est là (je tirai la somme de mon tiroir), les sept roubles y sont : mais tu ne les auras pas, tu-ne-les-au-ras-pas, tant que tu ne seras pas venu respectueusement, la tête basse, me demander pardon.

― Cela ne se peut pas, répondit-il avec une assurance surnaturelle.

― Ça suffit, criai-je, je te jure que tu ne les auras pas !

― Il n’y a pas de quoi vous demander pardon, ― continua-t-il comme s’il ne s’apercevait même pas de mes cris, ― c’est vous qui m’avez appelé « bourreau », et je pourrais aller porter plainte chez le commissaire.

― Vas-y donc, hurlai-je, vas-y tout de suite, à la minute, à la seconde, bourreau ! bourreau ! bourreau !

Mais il me regarda à peine, gagna la porte, et sans plus m’écouter, sans se retourner, rentra tranquillement chez lui.

― Sans Lisa, rien de tout cela ne serait arrivé, pensai-je.

Je restai un moment immobile, dans une pose digne et solennelle ; mais mon cœur battait faiblement tant j’étais ému. Puis j’allai moi-même chez Apollon.

― Apollon, lui dis-je d’une voix basse et contenue, ― mais j’étouffais de rage, ― va tout de suite et sans attendre un seul moment chez le commissaire.

Il s’était déjà assis à sa table, avait mis ses lunettes et cousait. En entendant mon ordre, il éclata de rire.

― À l’instant ! vas-y à l’instant, ou tu ne sais pas ce qui va arriver.

― Vous n’êtes vraiment pas dans votre assiette, observa-t-il sans même lever la tête, en se suçant lentement les lèvres et en enfilant son aiguille. ― Où a-t-on vu cela, qu’un homme envoie chercher l’autorité contre lui-même ! Et quant à m’effrayer, ce n’est pas la peine de vous donner tant de mal, vous n’y réussirez pas.

― Mais vas-y donc !

Je jappais comme un roquet. J’avais déjà saisi Apollon par l’épaule, j’allais le…

C’est alors que la porte d’entrée s’ouvrit, et lentement, doucement, une « figure » apparut, vint à nous, s’arrêta et nous regarda avec étonnement. ― J’étais comme anéanti de honte ! Je me précipitai dans ma chambre, et là, saisissant des deux mains mes cheveux, je me jetai contre le mur et restai ainsi, sans me retourner.

Deux minutes après j’entendis le pas lent d’Apollon.

― Voici une personne qui vous demande, ― dit-il en me regardant avec une incroyable sévérité.

Il s’effaça, et laissa passer Lisa. Mais il ne faisait pas mine de s’en aller, il restait là, avec son sourire moqueur.

― Va-t’en ! Va-t’en ! lui commandai-je, éperdu…

En cet instant, la pendule grinça avec effort, siffla, puis sonna sept coups.


XIX

 
« Et dans ma maison, librement et hardiment,
Entre et règne. »
(Même poëme.)


Je restais devant elle comme tué, intimement déshonoré, ― salement embarrassé. Je souriais, il me semble, et je tâchais de me draper dans ma robe de chambre épilée, juste comme j’avais, dans mes mauvaises heures, imaginé que je ferais. Elle aussi était toute confuse. ― Je n’avais pas prévu cela. ― Et c’était mon propre embarras qui la gagnait.

― Assieds-toi, lui dis-je machinalement.

Je plaçai une chaise pour elle auprès de la table et m’assis moi-même sur le divan. Elle m’obéit aussitôt, s’assit et se mit à me regarder « de tous ses yeux », attendant évidemment que je lui dise quelque chose. Cette attente naïve me mit hors de moi ; mais je me retins.

Elle devrait pourtant faire semblant de ne rien remarquer, comme si tout se passait normalement, et voilà qu’elle… ! Et je me jurai vaguement qu’elle me payerait cher pour tout cela.

― Tu m’as trouvé dans une étrange situation, Lisa, ― commençai-je tout en sachant que c’était précisément ainsi qu’il ne fallait pas commencer. ― Non, non, je ne parle pas de mon mobilier ! m’écriai-je en la voyant tout à coup rougir. Je n’ai pas honte de ma pauvreté… Au contraire, j’en suis fier. Je suis pauvre, mais je suis honnête… Car on peut être pauvre et honnête. (Je balbutiais.) Du reste… Veux-tu du thé ?

― Non… commençait-elle ; mais…

― Attends.

Je me levai vivement et courus chez Apollon. (Il fallait bien me cacher quelque part !)

― Apollon, ― bredouillai-je avec une précipitation fiévreuse en lui jetant les sept roubles que j’avais durant tout ce temps gardés dans ma main, ― voici tes gages, tu vois ? je te les donne. En revanche, sauve-moi ! va tout de suite chercher au traktir du thé et dix soukhars [12]. Si tu n’y vas pas, tu me désespéreras. Tu ne sais pas qui est cette femme… C’est… tout ! Tu t’imagines peut-être… Mais c’est que tu ne vois pas qui est cette femme !…

Apollon, qui s’était déjà remis au travail et qui avait déjà repris ses lunettes, loucha d’abord vers l’argent, sans quitter son aiguille ; puis, sans me prêter la moindre attention, sans me répondre, il continua à se disputer avec son fil qui faisait des difficultés pour passer par le trou de l’aiguille. J’attendis trois minutes, debout devant lui, les mains croisées à la Napoléon. J’avais les tempes mouillées de sueur, j’étais très-pâle et je le sentais. Mais enfin, Dieu merci, il eut pitié de moi. Laissant là son fil, il se leva lentement, recula lentement sa chaise, ôta lentement ses lunettes, compta lentement son argent, et, m’ayant demandé par-dessus son épaule combien il fallait prendre de thé, sortit lentement. ― En retournant auprès de Lisa, je pensais que je ferais mieux de m’enfuir comme j’étais, dans ma robe de chambre, n’importe où…

Et je m’assis de nouveau.

Elle me regardait avec inquiétude. Il y eut un silence de quelques instants.

― Je le tuerai ! m’écriai-je tout à coup en frappant du poing sur la table si violemment que l’encre jaillit de l’encrier.

― Qu’avez-vous ? dit-elle, toute tremblante.

― Je le tuerai ! je le tuerai !…

J’avais repris mon jappement de roquet, et je continuais à frapper la table, quoique je sentisse fort bien la stupidité de mon emportement.

― Tu ne peux savoir, Lisa, comme il me torture ! C’est mon bourreau… Il est allé chercher des soukhars… Lisa !…

Et tout à coup je fondis en larmes. C’était une crise. Que j’avais honte de ma faiblesse ! Mais j’étais incapable de me dominer.

Elle s’effraya.

― Mais qu’avez-vous ? qu’avez-vous donc ? ― disait-elle en s’agitant autour de moi.

― De l’eau !… donne-moi de l’eau… ― balbutiai-je à voix basse. (J’avais très-nettement conscience que cette eau me serait tout à fait inutile, et que rien ne m’obligeait à balbutier à voix basse.) ― C’est par là… (Quoique la crise fût réelle, je peux dire que je jouais la comédie pour sauver les apparences.)

Elle me donna de l’eau. Elle était comme éperdue. ― En ce moment Apollon apporta le thé, et il me sembla que ce thé banal et prosaïque était une chose terriblement inconvenante et misérable après tout ce qui venait de se passer, et je rougis. Lisa considérait Apollon avec un air craintif. Quant à lui, il sortit sans nous regarder.

― Lisa, tu me méprises… ― dis-je en la regardant fixement, frémissant d’impatience de savoir ce qu’elle pensait.

Elle était si confuse qu’elle ne put même pas me répondre.

― Prends du thé, ― dis-je avec colère.

J’étais irrité contre moi-même, mais il va sans dire qu’elle devait tout supporter. Une horrible colère me soulevait le cœur contre elle, il me semblait que je l’aurais tuée avec plaisir. Et pour me venger je me jurai mentalement que je ne lui dirais plus un mot.

C’est elle qui est la cause de tout ! pensai-je.

Le silence dura sept minutes. Le thé restait sur la table, nous n’y touchions pas. Exprès ― tant la perversité me gouvernait ! ― je ne voulais pas boire le premier pour rendre plus pénible la position de Lisa, puisqu’il ne convenait pas qu’elle commençât. Elle me regardait à la dérobée, avec étonnement, avec tristesse. Je m’obstinais à me taire. Certes, le principal bourreau, c’était moi, et j’avais pleine conscience de toute la dégoûtante bassesse de ma sottise et de ma méchanceté ; mais je ne m’appartenais plus.

― Je viens de là… Je veux… en sortir tout à fait, ― commença-t-elle pour rompre d’une façon quelconque ce silence intolérable. Mais la pauvre ! Elle aussi, elle commençait précisément comme elle ne devait pas commencer ! À un tel moment, à un tel homme parler d’abord de cela ! Mon cœur se serra de pitié pour sa franchise inutile et pour sa maladresse. Mais aussitôt un sentiment de méchanceté refoula en moi la pitié. Cette velléité même de compassion redoubla ma cruauté. « Eh ! que tout aille au diable ! » me dis-je. ― Encore sept minutes de silence.

Elle se leva en disant d’une voix à peine intelligible :

― Je vous dérange ?…

Il y avait dans sa voix de la dignité offensée et de la lassitude. Aussitôt ma colère déborda ; je me levai aussi, tremblant, suffoquant de rage :

― Pourquoi es-tu venue chez moi, dis-moi, je t’en prie ?

Je ne tenais même plus compte de l’ordre logique de mes paroles, je voulais tout lâcher d’un seul coup, et je ne savais par où commencer.

― Pourquoi es-tu venue ? Réponds ! réponds !… Ah ! je vais te le dire, « ma petite mère », je vais te le dire, pourquoi tu es venue ! C’est parce que je t’ai dit, l’autre jour, des mots de pitié, cela t’a touchée, et tu es venue chercher encore des mots de pitié ! Eh bien ! écoute, sache que je me suis moqué de toi ! Et maintenant encore je me moque de toi !… Eh ! oui : je me-mo-quais… On m’avait offensé, dans la soirée, à un dîner, des gens… des camarades… et je venais dans votre maison pour provoquer l’un d’eux, un officier, qui avait dû y venir avant moi. Mais je ne l’ai pas rencontré : il fallait bien me venger sur quelqu’un, « reprendre ce qu’on m’avait pris » : tu es tombée sous ma main, et j’ai bavé sur toi toute ma colère, toute mon ironie. On m’avait humilié, je t’ai humiliée. On m’avait tordu comme un torchon : j’ai voulu à mon tour user de ma force… Voilà ! et toi, tu croyais déjà que je venais te sauver ! N’est-ce pas ? tu l’as cru ? tu l’as cru ?

Je savais que quelques détails pourraient lui échapper, mais j’étais sûr qu’elle comprendrait très-bien l’ensemble de mes paroles. Je ne me trompais pas. Elle devint pâle comme un mouchoir, voulut parler, mais ses lèvres se convulsèrent, et elle s’affaissa sur sa chaise comme si elle venait de recevoir un coup de hache, et, aussi longtemps que je parlai, elle m’écouta, la bouche béante, les yeux démesurément ouverts, dans une saisissante attitude d’épouvante. Le cynisme de mes paroles la comblait de stupeur.

― Te sauver ! ― continuai-je en me mettant à courir de long en large dans la chambre, ― et te sauver de quoi ? Mais je suis pire que toi peut-être ! Que pensais-tu, l’autre jour, quand je te faisais de la morale ? « Et toi-même, pourquoi es-tu ici, avec toute ta morale ?… » Voilà ce que tu pensais… Prouver ma force ! prouver ma force ! Voilà ce qu’il me fallait alors. Tes larmes, ton humiliation, ton hystérie, voilà ce qu’il me fallait ! D’ailleurs, une fois que j’eus obtenu ce que je voulais, j’en ai été moi-même atterré, parce que je suis une femmelette, et le diable sait quelle sotte pensée m’a fait te donner mon adresse ! Je le regrettais déjà en rentrant chez moi, et je t’accablais d’injures à cause de cette maudite adresse, et je te détestais déjà ! Car, avec mes mots de pitié, je t’avais menti. Des phrases ! des phrases ! rêver l’action et la traduire en phrases, voilà ma vie. Quant à l’action réelle, sais-tu ce que je veux ? Que tout soit anéanti, tout, tout ! Il me faut la paix, et pour l’avoir, je donnerais le monde entier pour un kopeck. Si l’on me donnait à choisir entre le thé et l’humanité, je choisirais le thé. Comprends-tu ? Eh ! je le sais : je suis un vaurien, un cochon, un égoïste, un lâche… Sais-tu ? Voilà trois jours que je tremble en songeant qu’à chaque instant tu peux venir. Et sais-tu encore ce qui m’inquiétait le plus ? C’est que, l’autre jour, tu m’as pris pour un héros, et qu’aujourd’hui tu me vois dans ma petite chambre, dans ma misérable et dégoûtante chambre ! Je te disais tout à l’heure que je n’avais pas honte de ma pauvreté… Je mentais, j’en ai honte, honte, plus que de toute autre chose : j’aurais moins honte de voler ! J’ai tant d’amour-propre qu’il me semble, à la plus légère offense, qu’on m’a écorché et que l’air même qui me baigne me blesse. Ne comprends-tu pas, maintenant au moins, que je ne te pardonnerai jamais de m’avoir vu me jeter comme un roquet sur Apollon ? Ce sauveur, ce héros qui se jette comme un chien galeux sur son domestique ! ― et son domestique qui s’en rit ! Et les larmes de tout à l’heure, ces larmes honteuses que j’ai versées devant toi comme une baba [13], je ne te les pardonnerai jamais ! Et tout ce que je t’avoue en cet instant même, je ne te le pardonnerai jamais, à toi ! Oui, toi, toi seule, tu payeras pour tout cela ! Pourquoi t’es-tu trouvée sur mon chemin ? Ou pourquoi suis-je un vaurien, le plus dégoûtant, le plus ridicule, le plus mesquin, le plus sot, le plus jaloux de tous les vers de terre, qui ne sont pas meilleurs que moi, mais qui du moins ― le diable sait pourquoi ! ― n’ont jamais honte d’être ce qu’ils sont ? Mais moi, toute ma vie, chaque vilenie que j’ai commise a eu pour conséquence une terrible chiquenaude sur mon âme ! C’est par là que je diffère des autres hommes. Tu ne comprends rien à tout cela, n’est-ce pas ? Et que m’importe ! Que m’importe que tu te perdes ou que tu te sauves ! Qu’es-tu pour moi ? Mais comprends-tu, mon Dieu ! comprends-tu que je te hais, parce que tu es ici et que tu as entendu ce que je viens de te dire ? Un homme ne se confesse qu’une fois dans la vie, et pour le faire il faut qu’il ait une crise d’hystérie !… Et que veux-tu encore ? Pourquoi es-tu encore ici, devant moi, à me torturer au lieu de t’en aller ?…

Mais ici se passa une chose étrange.

J’ai une habitude à ce point invétérée de penser et de réfléchir d’après les livres et de me représenter tout au monde comme si je l’imaginais moi-même dans mes rêves, que cette chose étrange, je ne la compris pas aussitôt. Outragée, écrasée par moi, Lisa avait compris beaucoup plus profondément que je ne pouvais le supposer. De tout cela, elle avait compris ce qu’une femme comprendra toujours avant toute chose si elle aime sincèrement : c’est que l’homme qui lui parlait ainsi était lui-même malheureux.

La frayeur et le ressentiment avaient disparu de son visage, qui n’exprimait plus qu’une surprise désolée. Quand je me traitai de vaurien et de cochon, et quand mes larmes recommencèrent à couler, ― car je pleurais en débitant toute cette tirade ! ― ses traits se crispèrent convulsivement, elle voulut se lever et m’interrompre. Et quand j’eus fini, elle ne s’arrêta pas à mes cris, elle ne parut pas entendre que je lui reprochais d’être encore , mais sa physionomie exprimait avec évidence qu’elle sentait seulement combien je devais moi-même souffrir en lui disant tout cela. Et d’ailleurs, la pauvre créature était tellement humiliée, elle s’estimait si incomparablement inférieure à moi qu’il ne lui venait pas même à l’esprit de s’offenser. Dans une sorte d’élan à la fois irrésistible et timide, elle fit un pas vers moi, puis, n’osant s’approcher davantage, me tendit les bras… Mon cœur se serra. Elle vit ma physionomie changer, se jeta vers moi, enlaça mon cou de ses mains et se mit à pleurer. Je n’y pus tenir moi-même, et je sanglotai comme jamais cela ne m’était arrivé.

― On ne me laisse pas… je ne puis pas… être bon, ― murmurai-je d’une voix entrecoupée. Et me laissant tomber sur le divan, je sanglotai pendant un quart d’heure dans une crise de véritable hystérie. Lisa se serra contre moi, m’étreignit dans ses bras et parut s’oublier dans cette étreinte.

Mais la crise passa. (J’écris ici, qu’on ne l’oublie pas, la plus sale réalité.) Et voilà, couché à plat ventre sur le divan, le visage enfoui dans un misérable oreiller de cuir, voilà que, peu à peu, de très-loin, involontairement, mais irrésistiblement, je commençai à sentir qu’il serait maintenant bien gênant de relever la tête et de regarder dans les yeux de Lisa. De quoi avais-je honte ? Je ne sais, mais j’avais honte. Il me vint aussi à l’idée que les rôles avaient définitivement changé ; qu’elle était devenue l’héroïne, et que j’étais moi-même devenu l’être humilié et offensé qu’elle était devant moi quatre jours auparavant… Et je pensais cela tout en restant couché sur le divan.

Mon Dieu ! est-il vraiment possible que j’aie, en ce moment, été jaloux de Lisa ? ― Je ne sais, maintenant encore je ne puis me rendre compte de cela. Il m’a toujours été impossible de vivre sans tyranniser quelqu’un, et… Mais les raisonnements n’expliquent rien, et pourquoi raisonner ?

Pourtant je repris le dessus. Je levai la tête. (Il aurait bien toujours fallu lever la tête un jour ou l’autre !…)

Or, je suis maintenant certain que c’est précisément parce que j’avais honte de la regarder que s’alluma soudainement un sentiment imprévu : le sentiment de la domination ― et de la possession. Mes yeux s’enflammèrent passionnément, je serrai avec force les mains de Lisa dans les miennes…

Comme je la haïssais en ce moment ! Mais comme cette haine m’attirait étrangement vers elle ! La haine doublait l’amour, et cela ressemblait presque à de la vengeance…

Un immense étonnement bouleversa ses traits, un étonnement tout voisin de la terreur. Mais ce fut court, et elle se hâta de m’étreindre avec une ardeur passionnée.


XX

Un quart d’heure après, je courais de long en large dans la chambre avec une impatience fébrile. À chaque instant, je m’approchais du paravent, et, à travers une petite fente, je regardais Lisa. Elle était assise par terre, la tête appuyée au lit, et paraissait pleurer. Mais elle ne s’en allait pas, et cela m’irritait. Maintenant elle savait tout. Je l’avais suprêmement outragée, mais… Que sert de raconter ? Elle savait maintenant que mon bref désir était né d’une pensée de vengeance, du besoin de lui imposer une humiliation nouvelle, et qu’à ma haine pour ainsi dire sans corps s’était substituée une haine personnelle, réelle et fondée sur la jalousie… D’ailleurs, je n’affirme pas qu’elle ait compris tout cela nettement. Ce qui est certain, c’est qu’elle me tenait désormais pour un homme parfaitement vil et surtout incapable d’aimer.

Je sais bien ! on me dira qu’il est impossible d’être méchant et bête à ce point. On ajoutera peut-être qu’il est impossible de ne pas aimer une telle femme, impossible au moins de ne pas apprécier son amour. ― Baste ! Qu’y a-t-il d’impossible ? D’abord je ne pouvais plus aimer (dans le sens qu’on attribue à ce mot) : aimer, pour moi, ne signifiait plus que tyranniser et dominer moralement. Je n’ai même jamais pu concevoir un autre amour, et je suis allé si loin en ce sens qu’aujourd’hui je crois fermement que l’amour consiste en ce droit de tyrannie concédé par l’être aimé. Même dans mes rêves souterrains, je ne me représentais l’amour que comme un duel commencé par la haine et fini par un asservissement moral : mais après ? Je n’aurais su que faire de l’objet asservi ! Et, encore une fois, qu’y a-t-il d’impossible ? Ne m’étais-je pas dépravé invraisemblablement ? N’avais-je point perdu la notion de la « vie vivante » au point d’avoir osé faire honte à Lisa d’être venue écouter des « mots de pitié » ? ― Et pourtant ! Elle était venue pour m’aimer !… Car, pour une femme, c’est dans l’amour qu’est toute résurrection, tout salut de n’importe quel naufrage. C’est par l’amour et seulement par l’amour qu’elle peut être régénérée. Mais était-ce bien de la haine que j’avais pour Lisa à cette heure où je courais à travers la chambre et m’arrêtais à chaque instant pour regarder derrière le paravent ? Je ne crois pas ; il m’était seulement insupportable de la sentir là, j’aurais voulu qu’elle disparût, j’aurais désiré de la « tranquillité », de la solitude. Je n’avais plus l’habitude de la « vie vivante » ; elle m’écrasait, ma respiration même en était gênée…

Quelques instants se passèrent encore ; elle ne se levait pas, abîmée dans sa stupeur : et j’eus l’imprudence de frapper légèrement au paravent pour la rappeler à elle-même… Elle se secoua brusquement, se hâta de se lever et de prendre son châle, son chapeau, sa fourrure, comme si elle eût voulu se sauver de moi quelque part. Deux minutes après, elle sortit lentement de derrière le paravent, fit quelques pas dans la chambre et laissa tomber sur moi un regard lourd. (J’avais un méchant sourire, mais forcé, un sourire de convenance, et j’évitais son regard.)

― Adieu, ― dit-elle, et elle se dirigea vers la porte.

Je courus à elle, je lui pris la main, l’ouvris, et lui mis… puis la fermai, et aussitôt lui tournant le dos, je me reculai avec une singulière vivacité dans un coin, ― pour ne pas la voir au moins !…

J’allais mentir, prétendre que j’ai fait cela sans réflexion, par folie, par sottise. Mais je ne veux pas mentir, et je dis franchement que, si je lui ouvris la main pour y mettre…, ce fut par méchanceté. Cette idée m’étais venue tandis que je courais de long en large par la chambre et que Lisa restait derrière le paravent. Je puis toutefois dire sincèrement que, si je fis cette atrocité exprès, ce fut plutôt par « malice cérébrale » que par « dépravation sentimentale ». Une atrocité, soit, mais artificielle, combinée, livresque ; et quand ce fut fait, je ne pus supporter la pensée de l’action que j’avais commise. Je me reculai dans un coin, puis, presque aussitôt, je me précipitai, affolé de honte et de désespoir : Lisa était déjà partie. J’ouvris la porte et criai dans l’escalier (mais timidement, à mi-voix) : « Lisa ! Lisa ! »

Pas de réponse. Il me sembla entendre des pas sur les marches.

― Lisa ! criai-je plus haut.

Pas de réponse. La porte de la rue s’ouvrit en grinçant et se referma lourdement. Ce bruit monta jusqu’au sommet de l’escalier.

― Partie !…

Je rentrai dans ma chambre en réfléchissant. Mon cœur me pesait.

Je restais debout devant la table auprès de laquelle Lisa s’était assise, et je regardais inconsciemment. Un moment se passa. Tout à coup je tressaillis : juste devant moi, sur la table, j’aperçus… oui, j’aperçus le billet bleu de cinq roubles, tout chiffonné, le même billet que je lui avais mis dans la main. C’était bien lui, ce ne pouvait être un autre, je n’en avais qu’un… Elle avait donc profité du moment où je m’étais détourné pour le jeter sur la table.

Eh bien ! j’aurais dû prévoir cela. Hein ? j’aurais le prévoir ? Non ! j’étais trop égoïste, je méprisais trop les gens pour imaginer qu’elle pût être capable de cela.

Mais cela me fut insupportable. Je m’habillai en toute hâte, prenant les premiers vêtements qui se trouvèrent sous ma main, et je me précipitai à sa poursuite. ― Elle n’avait pas pu faire plus de deux cents pas.

Un temps calme. La neige tombait presque perpendiculairement et formait un matelas sur les trottoirs de la rue déserte. Aucun bruit. La lumière inutile des réverbères me parut singulièrement triste. Je fis en courant deux cents pas jusqu’au plus prochain coin de rue, et là je m’arrêtai.

Où avait-elle pu aller ?

Mais… pourquoi lui courais-je après ?

Pourquoi ? Tomber à genoux devant elle ? pleurer encore ? baiser ses pieds ? lui demander pardon ? Oui, je l’aurais fait. Quel moment ! Jamais, ― jamais ! ― je ne me le rappellerai avec indifférence. « Mais à quoi bon ? Dès demain ne la haïrai-je pas précisément parce que aujourd’hui je lui aurai baisé les pieds ? Suis-je capable de la rendre heureuse ? N’ai-je pas constaté aujourd’hui pour la centième fois ce que je vaux ? Ne la torturerais-je pas sans cesse ? »

Je restais debout dans la neige, poursuivant mes méditations au fond de l’ombre des rues, là-bas… « Ne vaut-il pas mieux qu’il en soit ainsi ? ― continuai-je à songer, déjà rentré dans ma chambre, ― n’est-ce pas mieux ? Ne vaut-il vraiment pas mieux qu’elle emporte pour l’éternité son offense ? L’offense ! mais c’est une purification ! C’est la plus douloureuse et la plus profonde conscience de la dignité humaine. Dès demain, oui, j’aurais sali son âme et blessé son cœur. Tandis que désormais l’outrage ne périra pas en elle ; malgré toute l’horreur de la boue qui l’attend, l’outrage l’élèvera et la purifiera… par la haine… Hum !… peut-être par le pardon. ― Et pourtant ! En sera-t-elle plus heureuse ?… »

Et je me posais philosophiquement cette question (à étudier aux heures de loisir) : Que vaut-il mieux, un bonheur médiocre ou des souffrances supérieures ? Hein ? Que vaut-il mieux ?

C’est à l’étude de ce problème que j’ai consacré cette soirée d’agonie. Jamais je n’avais tant souffert.

(Je crois néanmoins que, au moment même où je sortis pour rejoindre Lisa, je savais que je rentrerais au bout de deux cents pas.)

Jamais plus je n’ai revu Lisa, jamais plus je n’ai rien su d’elle.

J’ajouterai que je fus longtemps très-satisfait de ma phrase sur l’utilité de l’outrage et de la haine.

Pourtant je faillis tomber malade de chagrin.

Ah ! même aujourd’hui, que ces souvenirs me sont amers ! Oui, oui, finissons là ces maudites notes : elles n’ont été pour moi qu’une nouvelle cause de souffrance, de honte. Quel absurde roman ! Dirait-on pas que j’aie rassemblé en moi, exprès, tous les traits d’un antihéros ? L’effet doit en être très-désagréable.

Assez donc ! Je ne veux plus écrire de mon Souterrain.

Maintenant d’ailleurs tout est fini. Katia ! Lisa ! ― et quarante ans !


FIN.


  1. Avertissement : Sous ce titre de L’Esprit souterrain, les traducteurs ont réuni et adapté deux œuvres différentes de Dostoïevski : La Logeuse, en première partie (sous le titre de Katia), et, en seconde partie (sous le titre de Liza), le texte connu sous le nom de Carnets du sous-sol, ou Mémoires écrits dans un souterrain. Ainsi, le texte original est par endroits coupé et altéré. (Note Wikisource)
  2. En français dans le texte.
  3. Expression russe.
  4. Fameux chef de brigands, sur le Volga.
  5. Diminutif d’Ivan, nom donné à tous les cochers à Saint-Pétersbourg.
  6. Locution usitée pour dire un homme du peuple russe.
  7. Seize verschoks font un arschine. L’arschine est d’un mètre quatre dixièmes.
  8. En russe : il te rira dans les yeux.
  9. Diminutif d’Ivan.
  10. Nekrassov.
  11. Lettre en forme de V, non usitée dans l’alphabet ordinaire et exclusivement réservée à la liturgie.
  12. Grands biscuits.
  13. Femmelette.



Notes[modifier]