| Page précédente | << | L’Hôte mystérieux |
Puis ils se rappelèrent ensemble des moments où leur amour mutuel s’était trahi, et, oubliant toute la colère, toute la résistance du colonel, ils se mirent à pousser des exclamations de joie comme des enfants. La colonelle, qui avait depuis longtemps découvert le germe de cet amour, appuyait de tout son cœur le choix de sa fille, et elle leur jura de faire de son côté tout ce qui dépendrait d’elle pour détourner le colonel d’une union qui l’effrayait sans qu’elle sût pourquoi.
Une heure s’était à peu près écoulée, lorsque la porte s’ouvrit. Au grand étonnement de tous, le comte S...i entra ; le colonel le suivait les yeux enflammés. Le comte s’approcha d’Angélique, saisit sa main et la fixa avec un sourire amer et douloureux. Angélique frissonna, et murmura d’une voix à peine distincte et près de s’évanouir :
— Ah ! ces yeux !
— Vous pâlissez, mademoiselle, lui dit le comte, comme autrefois lorsque, pour la première fois, j’entrai dans votre salle de réunion. Suis-je donc véritablement un spectre épouvantable ? Non, Angélique, n’ayez pas peur, ne craignez rien d’un malheureux qui vous aimait avec tout le feu, toute l’ardeur d’un jeune homme. Ignorant que vous eussiez donné votre cœur, il était assez fou pour prétendre à votre main. Non ! même la parole de votre père ne me semble pas un droit à une félicité que vous seule pouvez accorder. Vous êtes libre, mademoiselle ! Ma vue ne vous rappellera même pas les moments d’ennui que je vous ai causés, demain peut-être je retournerai dans mon pays.
— Maurice ! mon Maurice ! s’écria Angélique au comble de la joie, et elle se précipita dans les bras de son bien-aimé.
Le comte tressaillit de tous ses membres, ses yeux s’enflammèrent d’un feu inusité, ses lèvres tremblèrent, il laissa échapper un son inarticulé. Mais se tournant tout à coup vers la colonelle, pour lui faire une demande insignifiante, il parvint à dominer la fougue de ses sentiments, tandis que le colonel répétait à chaque instant :
— Quelle grandeur d’âme ! quelle noblesse ! qui peut ressembler à cet homme d’élite ! soyez mon ami pour la vie.
Et puis il pressa le grand écuyer, Angélique et la colonelle sur son cœur, tout en assurant, le rire sur les lèvres, qu’il ne voulait rien savoir de plus sur le méchant complot qui avait été tramé contre lui ; puis il exprima l’espoir qu’Angélique n’aurait plus rien à redouter à l’avenir des yeux de fantôme.
Il était plus de midi, le colonel invita le grand écuyer et le comte à déjeuner avec lui. On envoya chercher Dagobert, qui vint bientôt au milieu d’eux tout rayonnant de gaieté.
Lorsque l’on voulut s’asseoir, Marguerite ne se trouva pas là. On apprit qu’elle s’était enfermée dans sa chambre, et avait déclaré qu’elle se sentait malade et hors d’état de se joindre à la société.
— Je ne sais, dit la colonelle, ce que Marguerite a depuis quelque temps, elle est pleine de caprices fantasques, elle pleure ou rit pour la moindre chose, sa manière d’être étrange va jusqu’à la rendre insupportable.
— Ton bonheur, dit tout bas Dagobert au grand écuyer, est la mort de Marguerite.
— Visionnaire, lui répondit son ami sur le même ton, ne trouble pas mon bonheur !
Jamais le colonel n’avait été si joyeux, jamais la colonelle, toujours occupée de l’avenir de sa fille et le voyant assuré, ne s’était senti plus de joie au cœur, ajoutez à cela que Dagobert était d’un entrain étourdissant et que le comte, oubliant la douleur de sa fraîche blessure, laissait briller toute la puissance et la souplesse de son esprit, et l’on comprendra que tout concourait à tresser autour de l’heureux couple comme une couronne admirable et parfumée.
Le crépuscule était arrivé, le vin le plus généreux perlait dans les verres, on buvait avec des cris de joie à la santé, au bonheur des fiancés. Alors s’ouvrit la porte de l’antichambre, et Marguerite s’avança en chancelant, couverte de sa robe blanche de nuit, cheveux épars, pâle et défaite comme une morte.
— Marguerite ! que signifie ceci ? demanda le colonel.
Mais, sans faire attention à lui, Marguerite s’avança lentement vers le grand écuyer, posa sa main froide sur sa poitrine, déposa un léger baiser sur son front et murmura d’une voix éteinte :
— Le baiser de la mourante portera bonheur au joyeux fiancé !
Et elle tomba sur le plancher.
Voici un malheur qui se présente, dit Dagobert bas au comte, la jeune folle est éprise au grand écuyer.
— Je le sais, répondit le comte, elle a probablement poussé la folie jusqu’à prendre du poison.
— Au nom du ciel ! dit Dagobert glacé d’effroi, et il s’élança vers le fauteuil où il avait déposé la malheureuse fille.
Angélique et la colonelle étaient occupés d’elle, la délaçant et la frottant le front avec das eaux spiritueuses.
Lorsque Dagobert s’approcha, elle ouvrit les yeux.
La colonelle disait :
— Calme-toi, mon enfant, tu es malade, cela se remettra, cela va passer.
Marguerite répondit d’une voix étouffée :
— Cela se passera bientôt… le poison…
Angélique et la colonelle se mirent à pousser des cris.
— Mille démons ! l’enragée ! s’écria le colonel ; qu’on coure chercher un médecin ! vite ! le premier venu sera le meilleur. Amenez de suite celui qui pourra venir !
Les domestiques, Dagobert lui-même se précipitaient.
— Halte ! s’écria le comte, qui était resté calme jusqu’alors et avait vidé à son aise son verre plein de syracuse, son vin favori, halte ! si Marguerite a pris du poison, un médecin est inutile, car je suis le meilleur médecin en pareil cas. Permettez-moi de l’examiner.
Il s’approcha de Marguerite, qui était évanouie et agitée de temps à autre par quelques mouvements nerveux. Il se pencha sur elle, et on le vit tirer de sa poche un petit étui et en prendre entre les doigts un objet dont il frotta légèrement la nuque et le creux de l’estomac de Marguerite.
— Elle a pris de l’opium, dit-il à la société en s’écartant un peu d’elle, cependant on peut la sauver en employant des moyens que j’ai en ma possession. Portez-la dans sa chambre.
Lorsqu’elle y eut été transportée, le comte resta seul avec elle.
La femme de chambre de la colonelle avait trouvé un flacon dans la chambre de Marguerite ; on avait ordonné peu de temps auparavant quelques gouttes d’opium à la colonelle : Marguerite avait tout bu.
— Le comte, dit Dagobert avec un peu d’ironie, est réellement un homme étonnant ; il a tout deviné. Rien qu’en regardant Marguerite, il a su tout d’abord qu’elle avait pris du poison, et puis il en a reconnu le genre et la couleur.
Une demi-heure après le comte entra dans le salon, et assura que tout danger de mort était passé pour Marguerite. Jetant un regard de côté vers Maurice, il ajouta qu’il espérait arracher de son cœur la cause de tout ce mal. Il fallait, au reste, disait-il, qu’une femme de chambre veillât auprès de Marguerite ; lui-même se proposait de passer la nuit dans une chambre voisine, afin d’être tout prêt à lui porter secours dans le cas d’une nouvelle attaque. Il désirait toutefois se donner des forces dans l’exercice de ses soins médicaux avec quelques nouveaux verres de l’excellent vin. Et il se remit à table avec les hommes. Angélique et la colonelle s’éloignèrent encore tout émues de ce qui venait d’arriver.
Le colonel s’emporta contre la maudite attaque de folie de Marguerite, c’est ainsi qu’il nommait sa tentative de suicide. Maurice et Dagobert se sentaient étrangement troublés. Le comte n’en fit pas moins éclater une gaieté d’autant plus grande, et qui avait en elle-même quelque chose de cruel.
— Ce comte, dit Dagobert à son ami lorsqu’ils s’en retournaient à leur demeure, me semble bien singulier, on dirait qu’il y a en lui quelque mystère.
— Ah ! répondit Maurice, il pèse cent lives sur mon cœur. Le sombre pressentiment d’un malheur quelconque qui menace mon amour me remplit tout entier.
Cette nuit même le colonel fut réveillé par un courrier venu de la résidence. Le matin suivant il entra chez sa femme le visage couvert de pâleur.
— Nous allons, lui dit-il avec une tranquillité feinte, être de nouveau séparés, ma chère enfant. La guerre vient de recommencer. J’ai reçu un ordre avant l’aube ; il me faut partir avec mon régiment le plus tôt possible, peut-être même cette nuit.
La colonelle très-effrayée se mit à fondre en larmes.
— Cette guerre finira bientôt glorieusement, j’en suis sûr, comme la première, dit le colonel en la consolant ; je ne pressens rien qui puisse inquiéter. Tu peux cependant, ajouta-t-il, jusqu’à la paix aller résider dans nos terres avec Angélique. Je vous donnerai un compagnon qui vous fera oublier votre solitude. Le comte de S...i part avec vous.
— Comment ! s’écria la colonelle, y penses-tu ? Au nom du ciel ! le comte venir avec nous ? le prétendu refusé ? le rancuneux Italien qui sait cacher au fond de son cœur son désir de vengeance pour le laisser courir comme un torrent au premier moment favorable ? Ce comte, dont toute la manière d’être me déplait, qui depuis hier même m’est devenu encore plus antipathique, je ne sais pourquoi !
— En vérité ! s’écria le colonel en l’interrompant, c’est à n’y pas tenir avec l’imagination et les folles idées des femmes. Vous ne comprenez pas la grandeur d’âme d’un homme au caractère ferme. Le comte a passé la nuit tout entière, comme il l’avait proposé, dans la chambre voisine de celle de Marguerite. Ce fut à lui que j’annonçai la premier la nouvelle de la campagne qui va s’ouvrir. Il lui est presque impossible de retonrner dans son pays. Il en était consterné. Je lut offris de demeurer dans mes propriétés. Après quelques hésitations, il y consentit et me donna sa parole d’honneur de tout faire pour vous protéger et chercher à vous rendre plus supportable le temps de la séparation par tous les moyens en son pouvoir. Tu sais tout ce que je dois au comte, mes biens sont pour lui un lieu d’asile, puis-je le lui refuser ?
La colonelle n’osait, ne pouvait rien répondre.
Le colonel tint parole. La nuit suivante on sonna le départ, et les amants éprouvèrent toutes les douleurs infinies de la séparation.
Quelques jours plus tard, lorsque Marguerite fut rétablie, la colonelle partit avec elle et Angélique. Le comte suivait avec les gens.
Le comte, dans les premiers temps, pour ne pas renouveler leurs chagrins, se tint discrètement à l’écart. À l’exception des moments où elles demandaient expressément à le voir, il restait enfermé dans sa chambre ou faisait des promenades solitaires.
La campane parut d’abord favorable à l’ennemi. Bientôt après de glorieuses victoires furent remportées. Le comte était alors toujours le premier à apporter les nouvelles de triomphes et surtout les détails les plus circonstanciés sur le régiment que commanda le colonel. Le colonel et le grand écuyer n’avaient reçu dans les combats les plus meurtriers ni balles ni coups de sabre. Cela était constaté par des lettres authentiques venues du quartier général.
Ainsi le comte apparaissait toujours à ces dames comme un messager céleste de bonheur et de victoire. Aussi sa manière d’être respirait pour Angélique le plus profond et le plus pur intérêt, semblable à celui que montre le père le plus tendre et le plus jaloux du bonheur de son enfant.
La colonelle et Angélique étaient forcées de s’avouer que le colonel avait bien placé son affection et que tout jugement défavorable contre lui eût été le fruit de la prévention la plus ridicule. Marguerite elle-même, paraissant tout à fait guérie de sa folle passion, était de nouveau la Française vive et babillarde.
Une lettre du colonel à sa femme, qui en renfermait une autre du grand écuyer à Angélique, dissipa jusqu’au moindre reste d’inquiétude. La capitale de l’ennemi avait été prise et une trêve avait été conclue.
Angélique nageait dans le bonheur et la joie, et c’était toujours le comte qui parlait avec la chaleur la plus entrainante des hauts faits du brave Maurice et du bonheur qui attendait son heureuse fiancée. En ces occasions, il saisissait la main d’Angélique, la serrait conte son cœur et lui demandait s’il lui était encore odieux comme autrefois.
Angélique, toute confuse, lui jurait, les yeux pleins de larmes, qu’elle n’avait jamais eu de haine pour personne, mais qu’elle avait aimé Maurice avec trop d’ardeur pour ne pas s’effrayer d’une rivalité. Alors le comte lui disait d’une voix sérieuse et solennelle :
— Ne voyez en moi, Angélique, qu’un fidèle ami de votre père.
Et il déposait un léger baiser sur son front, qu’elle ne refusait pas, comme une candide jeune fille qu’elle était, car il lui semblait que ce baiser lui était donné par son père, qui avait l’habitude de l’embrasser ainsi.
On pouvait presque espérer que le colonel reviendrait bientôt dans sa patrie, lorsqu’il arriva une lettre qui contenait le récit d’une épouvantable événement.
Le grand écuyer, en traversant un village, accompagné seulement de quelques domestiques, avait été attaqué par des paysans armés ; il était tombé atteint d’un coup de feu et avait été emporté plus loin par un brave cavalier qui s’était fait jour à travers l’ennemi. Alors toute la joie qui animait la maison fit tout à coup place à l’effroi, au chagrin et au désespoir.
Toute la maison du colonel était dans une bruyante agitation. Les domestiques, couvert de leur riche livrée de gala, couraient dans les escaliers, les voitures retentissaient sur le pavé de la cour apportant les invités, que venait recevoir solennellement le colonel portant sur la poitrine les décorations nouvelles qu’il avait méritées dans la dernière guerre.
Au haut, dans une chambre solitaire, Angélique était assise dans une parure de fiancée, dans tout l’éclat de sa beauté, toute la fraîcheur de sa fleur de jeunesse.
La colonelle était auprès d’elle.
— Tu as, ma chère enfant, lui disait-elle, choisi en toute liberté le comte S...i pour ton époux. Autant ton père paraissait autrefois désireux de cette union, autant depuis la mort du malheureux Maurice il paraissait peu s’en soucier. On dirait même qu’il partage aujourd’hui le sentiment douloureux que j’éprouve sans pouvoir te le cacher. Il me semble incompréhensible que tu aies si promptement oublié Maurice. L’heure décisive approche, tu vas donner ta main au comte, consulte ton cœur, il en est encore temps : que jamais le souvenir de celui dont tu as perdu la mémoire ne vienne comme un ombre épaisse obscurcir le bonheur de ta vie !
— Jamais, s’écria Angélique tandis que des pleurs brillaient en perles sur ses paupières, je n’oublierai Maurice ! Jamais je n’aimerai comme je l’ai aimé. Le sentiment que j’éprouve pour le comte est tout différent. Je ne sais comment il s’est emparé de mon affection. Je ne l’aime pas, je ne peux pas l’aimer comme j’aimais Maurice ; mais il me semble que sans lui il me serait impossible de vivre, de penser, de sentir. Une voix fantastique me répète sans cesse qu’il faut qu’il soit mon époux, qu’autrement l’existence pour moi est insupportable. J’obéis à cette voix que je crois être le langage mystérieux de la Providence.
La femme de chambre entra avec la nouvelle que Marguerite, qui avait disparu depuis le matin, n’avait pas encore été retrouvée, maris que le jardinier venait d’apporter un billet d’elle et que cette demoiselle lui avait donné avec l’injonction de le porter au chàteau lorsqu’il aurait terminé son ouvrage et porté ses dernières fleurs.
La colonelle ouvrit la lettre et lut :
« Vous ne me reverrez plus, un sort terrible me chasse de votre naaison ; je vous en supplie, vous qui avez été autrefois pour moi une tendre mère, ne me faites pas poursuivre, ne me faites pas revenir de force. Une seconde tentative de suicide réussirait mieux que la première. Qu’Angélique savoure à longs traits un bonheur qui me déchire le cœur ! Adieu pour toujours ! oubliez la malheureuse Marguerite ! »
— Que signifie ceci ? s’écria violemment la colonelle. Cette folle s’est-elle mis en tête de troubler toutes nos joies ? Se trouve-t-elle toujours là en travers lorsqu’il est question pour toi de prendre un époux ? Qu’elle parte, l’ingrate que j’ai traitée comme ma fille ! Qu’elle parte ! je m’inquiéterai bien peu d’elle.
Angélique se mit à pleurer amèrement la perte de sa sœur, et la colonelle la pria instamment au nom du ciel de ne pas accorder une seule de ces heures importantes à des regrets pour une insensée.
La société était réunie dans le salon pour se rendre à la petite chapelle, où un prêtre catholique devait unir les mariés. L’heure destinée venait de sonner. Le colonel amena la fiancée au salon ; chacun admirait sa beauté, que rehaussait encore la simple élégance de sa toilette. On attendait le comte. Un quart d’heur succédait à un autre, il n’arrivait pas. Le colonel alla dans sa chambre. Il y trouva le domestique, qui lui annonça que le comte, après s’être entièrement habillé, s’était trouvé indisposé subitement, et était allé faire une promenade dans le parc pour se remettre au grand air, et qu’il lui avait défendu de le suivre. Il ne savait pas lui-même pourquoi cette manière d’agir du comte lui avait fait une impression profonde, ni pourquoi l’idée lui était venue qu’un malheur lui devait être arrivé.
Le colomael fit dire que le comte aillait bientôt venir, et fit avertir en secret un célèbre médecin qui se trouvait dans la société de vouloir bien se rendre auprès de lui. Avec lui et le domestique il se mit à parcourir le parc pour retrouver son futur gendre. En quittant la grande allée ils se dirigèrent vers une place entourée d’un bois épais, qui, le colonel se le rappelait, était l’endroit que le comte aimait le plus. Là, ils l’apperçurent assis sur un banc de gazon, habillé de noir, ses décorations sur la poitrine et les mains jointes. Il était appuyé contre le tronc d’un sureau en fleur, les yeux fixes et sans mouvement. Ils tressaillirent d’effroi, car les yeux du comte paraissaient éteints.
— Comte S...i, que vous est-il arrivé ? demanda le colonel.
Pas de réponse ! nul mouvement ! la respiration était arrêtée !
Le médecin s’élança, lui ôta son habit, sa cravate, lui frotta le front ; puis il se tourna vers le colonel en disant :
— Tout secours est inutile, il est mort ! Une crise nerveuse vient de l’enlever à l’instant même.
Le domestiqnue se mit à jeter les hauts cris. Le colonel, dominant son effroi par un violent effort, lui ordonna de se taire.
— Nous tuerons Angélique, dit-il, si nous ne sommes pas prudents !
Il saisit le cadavre du comte, le porta par une allée déserte dans un pavillon éloigné dont il avait la clef sur lui, et laissa là sous la surveillance du domestique, et rentra au château avec le médecin.
Incertain de la conduite qu’il lui fallait tenir, il ne savait s’il fallait cacher à Angélique l’effroyable catastrophe ou bien lui dire tout avec la plus grande tranqilité possible.
Lorsque le colonel entra dans le salon, il trouva tout dans un trouble extrême. Au milieu d’une conversation enjouée, Angélique avait tout à coup fermé les yeux et était tombée dans un évanouissement profond. Elle était couchée sur un sofa dans une chambre voisine. Elle n’était ni pâle ni défaite, au contraire les roses de ces joues étalent plus fraîches que jamais ; une grâce ineffable, un éclat céleste avaient illuminé son visage. Elle paraissait pénetrée de joie.
Le médecin, après l’avoir longtemps examinée avec une scrupuleuse attention, assura qu’il n’y avait rien à craindre et qu’elle se trouvait, par un phénomène difficile à comprendre, plongée dans un état magnétique.
— Je ne voudrais pas essayer de l’en tirer, ajouta-t-il, mais elle va bientôt s’éveiller d’elle-même.
Pendant ce temps un chuchotement parcourait la société des hôtes. La mort du comte semblait avoir été mystérieusement apprise. Tout le monde se retira peu à peu tristement et en silence, et on entendit les voitures s’éloigner.
La colonelle, penchée sur sa fille, guettait jusqu’à son moindre souffle. Celle-ci paraissait balbutier à voix basse des mots que personne ne pouvait comprendre. Le médecin ne voulut point qu’on la déshabillât, ni même qu’on lui ôtât ses gants. Le moindre attouchement, disait-il, peut lui être fatal.
Tout à coup Angélique ouvrit les yeux et s’élança avec un cri déchirant :
— Il est là ! il est là ! disait-elle, et du sofa elle se précipita en furieuse au dehors, à travers l’antichambre, et descendit les marches de l’escalier.
— Elle est folle ! s’écria la colonelle effrayée ; ô Dieu du ciel, elle est folle !
— Non, non ! reprit le médecin, ce n’est point de la folie, mais il peut arriver quelque chose d’inouï, et il se précipita derrière elle.
Il aperçut Angélique s’élançant, rapide comme la flèche, sur la grande route, à travers la porte du château, les bras levés ; son riche vétement de dentelles flottait dans les airs, et ses cheveui déroulés flottaient au gré de la brise. Un cavalier s’élança à sa rencontre ; il se jeta à bas de son cheval, lorsqu’il fut près d’elle, et l’entoura de ses bras.
Deux autres cavaliers qui l’accompagnaient firent halte et mirent pied à terre.
Le colonel, qui avait suivi le médecin en toute hâte, s’arrêta sans pouvoir parler devant le groupe. Il se frottait le front comme s’il s’efforçait de retenir ses pensées. C’était Maurice, qui tenait Angélique serrée sur sa poitrine ; près de lui étaient Dagobert et un beau jeune homme en riche uniforme de général russe.
— Non ! s’écriait sans cesse Angélique en tenant embrassé son bien-aimé, jamais je ne te fus infidèle, Maurice ! mon cher, mon tendre amant !
Et Maurice lui disait :
— Oui, je le sais, va ! oui, je le sais ! ma belle image des anges ! il t’a dominée par des artifices de démon. Et il emportait plutôt qu’il ne conduisait Angélique au château, pendant que les autres suivaient en silence.
À la porte du château seulement le colonel poussa un profond soupir comme s’il recouvrait seulement ses pensées, et s’écria en promenant autour de lui des regards interrogateurs :
— Quelle apparition ! quel prodige !
— Tout s’éclaircira, dit Dagobert ; et il présenta au colonel l’étranger comme le général russe Bogislaw Desen, l’ami infinie du grand écuyer.
Lorsqu’ils furent arrivés dans les appartements du château, Maurice, sans remarquer l’effroi du colonel, demanda avec un regard sauvage :
— Où est le comte de S...i ?
— Parmi les morts, reprit sourdement le colonel ; il y a une heure, il a succombé à une crise nerveuse.
Angélique frissonna.
— Oui, dit-elle, je le sais ; dans le moment de sa mort il me sembla que quelque chose se brisait en moi en retentissant comme du cristal, je tombai dans un état étrange ; j’ai sans doute rêvé pendant tout le temps que dura ce sommeil, car, autant que je me le rappelle, les yeux terribles n’avaient plus de pouvoir sur moi, la trame de feu se déchirait, je me sentais libre, j’éprouvais le calme des cieux, je vis Maurice, mon Maurice ! Il venait, je me précipitais vers lui ! Et elle se serra contre son bien-aimé comme si elle avait peur de le perdre encore.
— Dieu soit loué ! dit la colonelle le regard fixé vers le ciel, ce poids qui m’écrasait le cœur est donc enlevé, me voici délivré de l’angoisse qui m’opressait au moment où Angélique allait donner sa main au comte.
Le général Desen demanda à voir le cadavre du comte ; on le conduisit devant lui. Lorsqu’on écarta la couverture qui le couvrait, le général en examinant le visage contracté par la mort s’écria :
— C’est bien lui, c’est lui, par le Dieu du ciel !
Angélique s’était endormie dans les bras du grand écruyer. On la porta dans sa chambre. Le médecin prétendit que rien ne pouvait être plus salutaire que ce sommeil pour calmer toutes les forces de l’esprit surexcitées. Elle échappa ainsi à la maladie qui la menaçait.
Aucun des invités n’était resté au château.
— Il est temps, s’écria le colonel, de délier tous les nœuds de ces mystères. Dis-moi, Maurice, quel ange du ciel t’a rappelé à la vie ?
— Vous savez, commença Maurice, de quelle manière infâme je fus attaqué, lorsque déjà l’armistice était conclu. Atteint d’un coup de feu, je tombai de mon cheval, privé de connaissance. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état. En reprenant mes sens je sentis le mouvement d’une voiture. Il était nuit noire, plusieurs voix chuchotaient bas autour de moi. On parlait français, ainsi j’étais blessé, au pouvoir des ennemis. Cette pensée me glaça d’effroi, et je sentis une seconde fois mes sens défaillir. À cet évanouissement succéda un état qui m’a seulement laissé le souvenir de quelques moments d’un violent mal de tête. Un jour je m’éveillai tout à fait maître de mes pensées. Je me trouvai dans un bon lit, presque magnifique, orné de rideaux de soie, de cordons et de franges. La chambre très-vaste et très-haute était garnie de tapis de soie et de tables et de chaises lourdement dorés à l’ancienne mode française. Un étranger courbé sur moi examinait mon visage et s’élança alors vers le cordon d’une sonnette, qu’il tira avec force. Quelques minutes après deux hommes entrèrent : le plus âgé portait un habit brodé à l’ancienne mode, et était décoré d’une croix de Saint-Louis ; le plus jeune s’avança vers moi, tâta mon pouls, et dit en s’adressant à l’autre :
— Il est hors de danger.
Alors le plus âgé s’annonça à moi comme le chevalier de T. Le château où je me trouvais était le sien. Il se trouvait en voyage, ajouta-t-il, au moment où des paysans assassins m’avaient jeté à terre et s’apprêtaient à me piller. Il parvint à me délivrer. Il me fit placer dans sa voiture et porter dans son château, situé à une assez grande distance de toute communication avec les routes militaires. Là, le médecin de sa maison entreprit ma cure difficile. Il aimait ma nation, qui lui avait montré beaucoup de bienveillance dans les temps malheureux de la révolution, et il était enchanté de pouvoir m’être utile. Tout ce qui pouvait m’être commode ou agréable était à ma disposition dans le château ; mais sous aucune condition il ne me permettrait, disait-il, de le quitter avant que je fusse entièrement rétabli de mes blessures, et que les chemins fussent devenus moins dangereux. Il déplorait l’impossibilité où il se trouvait de donner à mes amis des nouvelles de mon lieu de refuge.
Le chevalier était veuf, ses fils étaient absents, de sorte qu’il habitait le château avec le chirurgien seulement et de nombreux domestiques.
Il serait trop long de vous raconter comment ma santé revenait chaque jour davantage entre les mains de l’habile docteur, et de quelle manière gracieuse le chevalier s’efforçait de m’offrir tout ce qui pouvait charmer la solitude de ma vie. Sa conversation était plus sérieuse qu’elle ne l’est ordinairement parmi ses compatriotes, et sa manière de voir était aussi plus juste. Il parlait de la science et des arts, et évitait autant que possible de s’entretenir des événements nouveaux. Mon unique pensée était Angélique, et mon âme était en feu quand je pensais qu’elle devait être plongée dans la douleur par la nouvelle de ma mort. Je donnais à chaque moment au chevalier des lettres pour les faire porter à mon quartier général. Il me consolait en me promettant que lorsque je serais tout à fait guéri, il s’arrangerait à tout hasard à faciliter mon retour dans ma patrie. Je pouvais seulement présumer d’après ses discours que la guerre était recommencée, et d’une manière désavantageuse pour les alliés ; ce qu’il voulait me cacher par bienveillance.
Je n’ai besoin que de raconter quelques incidents pour donner raison aux étranges croyances de Dagobert.
La fièvre m’avait à peu pris quitté, lorsque je tombai une nuit dans un état rêveur incompréhensible, qui m’épouvante encore maintenant, bien que je n’en aie gardé qu’un vague souvenir.
Je voyais Angélique, mais il me semblait que son image s’effaçait peu à peu dans une lueur tremblante, et tous mes efforts ne pouvaient la retenir. Un autre être se plaçait de force entre nous, se posait sur ma poitrine et allait chercher mon cœur en moi-même. J’étais écrasé d’une douleur brûlante, et je me sentais aussi en même temps pénétré d’une étrange sensation de plaisir.
Au matin mes premiers regards s’arrêtèrent sur un portrait placé en face du lit, et que je n’avais pas encore remarqué. J’éprouvais un sentiment d’effroi qui me pénétra jusqu’au fond de l’âme. C’était Marguerite avec le regard vif et brillant de ses yeux noirs. Je demandai au domestique d’où venait cette image, et qui elle représentait. Celui-ci assura que c’était la nièce du marquis, la marquise de T. Il ajouta que ce portrait avait toujours été à cette place ; et que peut-être je ne l’avais pas remarqué, parce que depuis la veille seulement on en avait ôté la poussière.
Le chevalier me confirma tout ceci. Ainsi, lorsque éveillé je voulais appeler dans mon esprit l’image d’Angélique, Marguerite était devant moi. Il me semblait dans mon chagrin que je ne pouvais me debarrasser d’elle, et c’était un supplice que je n’oublierai jamais.
Un jour j’étais à ma fenêtre, me rafraîchissant aux doux parfums que souffle le vent du matin ; j’entendis dans le lointain le son des trompettes. Je reconnus la marche joyeuse de la cavalerie russe, et mon cœur battait de joie ; il me semblait qu’avec ces sons des esprits amis volaient vers moi et me consolaient de leurs voix chéries : c’était comme si la vie m’avait tendu les mains pour me tirer du cercueil où un pouvoir ennemi m’avait enfermé. Des cavaliers parurent, rapides comme l’éclair ; bientôt ils étaient dans la cour du château. Je les envisage : tout à coup je me mets à crier plein du ravissement le plus pur :
— Bogislaw ! mon cher Bogislaw !
Le chevalier arrive, pâle, troublé, parlant de logements militaires inattendus, de fatal dérangement. Sans faire attention à lui, je me précipite et je me jette dans les bras de Bogislaw.
J’appris alors à mon grand étonnement que la paix était conclue depuis longtemps, et que la plus grande partie des troupes s’en retournait dans ses foyers. Le chevalier m’avait caché tout cela pour me retenir captif dans son château. Nous ne pouvions l’un et l’autre deviner le motif de cette conduite. Bogislaw toutefois sentait confusément qu’il y avait la-dessous quelque chose d’irrégulier. La manière d’être du chevalier changeait d’heure en heure : il était grondeur jusqu’à l’impolitesse, et nous fatiguait de son entêtement et de ses mesquineries. Lorsque je lui parlais de ma reconnaissance avec enthousiasme, il souriait d’une manière sournoise avec les gestes d’un homme fantasque et capricieux.
Après un repos de vingt-quatre heures, Bogislaw voulut partir et me joignit à sa troupe. Nous nous sentîmes joyeux lorsque nous vîmes derrière nous ce vieux manoir, qui ne me paraissait plus qu’une sombre prison.
Mais continue mon récit, Dagobert, c’est à toi maintenant de raconter les événements étranges qui nous sont survenus.
— Comment, commença Dagobert, peut-on mettre en doute les singuliers pressentiments qui sont dans la nature humaine ? Jamais je n’ai cru à la mort de mon ami ; l’esprit qui nous parle dans les songes disait que Maurice était vivant, mais que des liens mystérieux le retenaient captif en quelque endroit. Le mariage d’Angélique avec le comte me déchirait le cœur. Lorsque je revins il y a quelque temps et que je trouvai Angélique dans une dispoaition d’esprit qui me fit pressentir avec effroi une influence magique, je pris la résolution de parcourir le pays étranger jusqu’à ce que j’eusse retrouvé mon Maurice. Mais rien ne peut exprimer le ravissement dont je fus transporté lorsque je le rencontrai sur la terre allemande avec son ami le général Desen.
Toutes les furies de l’enfer vinrent torturer le cœur de mon ami lorsqu’il apprit l’union d’Angélique avec le comte ; mais toutes ses malédictions et ses plaintes déchirantes sur l’infidélité d’Angélique cessèrent lorsque je lui eus fait part de mes suppositions et lui eus appris qu’il était en son pouvoir de conjurer tout le mal. Le général Desen tressaillit vivement lorsque je prononçai le nom du comte, et lorsque, selon son désir, je dépeignis sa tournure et ses traits il s’écria :
— Plus de doute, c’est lui, c’est lui-même !
— Figurez-vous, interrompit ici le général, que le comte S...i me ravit à Naples il y a quelques années, par des artifices sataniques qu’il avait à sa disposition, une maîtresse chérie. Oui, dans le moment même où je le traversai de mon épée, elle éprouva ainsi que moi une fascination infernale qui nous éloigna l’un de l’autre. J’ai su depuis que la blessure que je lui avais faite n’était pas mortelle, qu’il avait demandé la main de ma bien-aimée, et que le jour de son mariage elle était tombée morte frappée d’une attaque de nerfs.
— Dieu juste ! s’écria la colonelle, ma fille chérie n’était-elle pas menacée d’un sort pareil ? Comment ce pressentiment me venait-il ?
— C’est, dit Dagobert, la voix de l’esprit prophétique qui vous dit la vérité.
— Et quelle était l’apparition effroyable, continua la colonelle, dont Maurice nous parlait le soir même, où le comte s’est présenté si étrangement parmi nous ?
— Comme je vous le racontais alors, continua Maurice, j’entendis un coup effroyable, un souffle glacial siffla près de moi comme un messager de mort, et il me sembla qu’un fantôme blanc, tremblant et ayant des traits insaisissables s’avamsça à travers le mur. Je réunis toutes les forces de mon esprit pour dominer mes craintes. Bogislaw était étendu roide, et je le croyais mort. Lorsque le médecin que j’avais fait appeler le fit revenir à lui, il me tendit la main d’un air mélancolique et dit :
— Bientôt, demain, finiront mes peines !
Ce qu’il avait dit arriva, mais comme le pouvoir éternel l’avait résolu, et non pas comme Bogislaw s’y attendait.
Dans le plus fort de la mêlée, le jour suivant, une balle morte le frappa à la poitrine et le renversa de cheval ; la balle bienfaisante brisa en mille morceaux le portrait de son infidèle, qu’il portait toujours sur son cœur. La contusion fut vite guérie, et depuis ce temps Bogislaw a été délivré de toutes les apparitions qui troublaient son existence.
— C’est la vérité, dit le général, et même le souvenir de mon amante éveille en moi une douleur douce qui n’est pas sans charme. Mais notre ami Dagobert va vous raconter les aventures qui nous survinrent.
— Nous nous éloignions de R.... en grande hâte, continua Dagobert. Aux premières lueurs du crépuscule nous arrivâmes dans la petite ville de P...., à six milles de distance d’ici. Nous avions l’intention de nous y reposer quelques heures et de repartir pour arriver directement ici. Que devînmes-nous, Maurice et moi, lorsque d’une chambre de l’auberge Marguerite se précipita vers nous la figure pâle, égarée par le délire ! Ellé tomba aux genoux du grand écuyer, les embrassa en gémissant, se nomma elle-même la plus affreuse crimninelle qui eût jamais mérité la mort, et le pria de la tuer sur place ! Maurice la repoussa avec horreur et s’élança au dehors.
— Oui, interrompit le grand écuyer, lorsque j’aperçus Marguerite à mes pieds, j’éprouvai à l’instant de nouveau toutes les souffrances qui m’avaient déchiré lors de mon séjour au château, et je me sentis venir une fureur que je n’avais pas encore connue. Je fus sur le point de la frapper de mon épée ; mais je modérai ma colère, et je sortis aussitôt.
— Je relevai Marguerite, dit Dagobert, je parvins à la calmer, et j’appris d’elle dans ses discours sans ordre ce que j’avais pressenti. Elle me donna une lettre que le comte lui avait fait remettre hier à minuit. Voici cette lettre.
Dagobert tira une lettre, l’ouvrit et lut ce qui suit :
« Fuyez, Marguerite, tout est perdu ! Il approche, l’objet de notre haine ! Toute ma science doit céder à la sombre destinée qui me saisit au moment où j’arrive au but ! Marguerite, je vous ai fait partager un secret qui aurait anéanti une femme ordinaire si elle eût tenté de résister. Mais avec la force d’un esprit supérieur, avec votre volonté inflexible, vous fûtes la digne élève de votre savant maître. Vous m’avez prêté votre aide, avec votre secours j’ai dominé les sentiments d’Angélique et tout son être. Alors j’ai voulu reculer pour vous les bornes du bonheur de la vie, comme il germait dans votre âme. J’entrai dans le cercle des plus dangereux mystères, je commençai des opérations dont j’étais moi-même épouvanté. Tout fut inutile. Fuyez, sinon votre perte est certaine. Jusqu’au dernier moment je ferai courageusement tête au pouvoir ennemi ; mais, je le sens, ce moment me donnera une mort rapide. Je mourrai seul. Aussitôt que le moment sera venu, je me dirigerai vers l’arbre étrange à l’ombre duquel je vous ai souvent parlé des étonnants mystères que je mets en œuvre. Marguerite, ces mystères, oubliez-les pour toujours. La nature, la cruelle nature, devenue défavorable à ses enfants endurcis, offre aux voyants curieux qui portent une main hardie sur son voile un jouet brillant qui les séduit, et elle tourne contre eux sa force destructive.
» Je tuai autrefois une femme en m’imaginant d’allumer chez elle le feu du plus ardent amour. J’y perdis une partie de mes forces ; et pourtant, fou ridicule, j’espérais encore au bonheur terrestre !
» Adieu, Marguerite, retournez dans votre pays, rendez-vous à S.... Le chevalier de T. prendra soin de votre bonheur.
» Adieu ! »
Lorsque Dagobert eut terminé cette lettre, tout le monde se sentit frissonner involontairement.
— Ainsi, dit la colonelle, il me faudrait ajouter foi à des choses contre lesquelles se révolte ma raison ; mais il est certain que je n’ai jamais pu comprendre comment Angélique avait pu si vite oublier Maurice et tourner ses affections vers le comte. Je remarquai toutefois qu’elle était constamment dans un état d’exaltation, et cela même éveillait en moi de cruelles inquiétudes. Je me rappelle que le penchant d’Angélique pour le comte se révéla d’une manière étrange : elle me confia que presque toutes les nuits elle faisait des rêves agréables où le comte était toujours mêlé.
— C’est cela, dit Dagobert, Marguerite m’a avoué qu’elle avait passé des nuits auprès d’Angélique, à la demande du comte, dont elle lui chuchotait sans cesse le nom à l’oreille en adoucissant sa voix. Plus d’une fois, me dit-elle, à minuit le comte s’était arrêté sur le seuil de sa porte, avait attaché pendant quelques minutes son regard fixe sur Angélique endormie et s’était éloigné. Cependant la lettre significative du comte a-t-elle encore besoin d’un commentaire ? Il est certain qu’il était parvenu par son art secret à agir psychiquement sur les sentiments intimes, et cela grâce à la force de sa nature énergique. Il était lié avec le chevalier de T. et appartenait à cette secte invisible qui compte des membres en Italie et en France, et dérive de l’ancienne école de P.... Sur l’invitation du comte, le chevalier retint le grand écuyer dans son château, et exerça sur lui toutes sortes d’opérations magiques relatives à l’amour. Je pourrais pénétrer plus avant dans les mystères au moyen desquels le comte savait s’emparer du principe psychique tels que Marguerite me les a expliqués elle-même, je pourrais éclaircir bien des doutes sur une science qui ne m’est pas étrangère, mais à laquelle je ne veux attacher un nom de peur de n’être pas compris, mais qu’il ne soit pas question aujourd’hui…
— Qu’il n’en soit jamais question, reprit la colonelle avec animation, ne parlons plus de ce sombre royaume inconnu où habite la terreur ! remercions la puissance du ciel qui a sauvé ma fille, mon enfant chérie, et qui nous a délivrés de cet hôte mystérieux qui est entré dans notre maison avec le trouble !
Le jour suivant on résolut de retourner à la ville. Le colonel et Dagobert restèrent seuls pour donner la sépulture au comte.
Angélique était depuis longtemps l’heureuse femme du grand écuyer.
Il arriva que par une soirée orageuse de novembre, la famille, en compagnie de Dagobert, était réunie devant le feu brillant de la cheminée, dans cette salle même où le comte de S...i était entré comme un spectre. Comme autrefois, des voix singulières sifflaient et hurlaient à l’envi sous le manteau de la cheminée, éveillées par le vent d’orage.
— Vous rappelez-vous encore ? demandait la colonelle avec des regards brillants. Avez-vous oublié ?
— Surtout pas d’histoire de revenants, s’écria le colonel.
Mais Angélique et Maurice parlaient de ce qu’ils éprouvaient à cette époque, ils se disaient comme alors ils s’aimaient déjà d’un ardent amour. Ils ne cessaient de se rappeler les plus petits détails qui reflétaient leur passion mutuelle. Leur doux effroi n’était que l’oppression de deux cœurs agités de désirs ; mais l’hôte mystérieux, ils se le rappelaient avec ses fantastiques présages, il les avait réellement fait trembler tous les deux.
— Ne dirait-on pas, mon cher Maurice, ajoutait Angélique, que les sons étranges du vent de l’orage que nous entendons maintenant issus parlent joyeusement de notre amour ?
— C’est vrai, reprit Dagobert, et même le sifflement de la théière n’a plus rien d’effrayant. Mais on dirait qu’un tout petit esprit du foyer, qui s’y trouve enfermé, y essaye une chanson de berceau.
Alors Angélique cacha son visage couvert de rougeur dans le sein de l’heureux Maurice.
Et celui-ci passa son bras autour de la taille de sa charmante femme, et murmura tout bas :
— Est-il un plus grand bonheur que le nôtre ici-bas ?
| Page précédente | << | L’Hôte mystérieux |