L’Histoire de Pologne

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L’histoire de Pologne
Anonyme


[modifier] I

La fraternité qui unit les deux peuples français et polonais, cimentée par vingt années d’une gloire commune, n’étonne plus personne aujourd’hui, mais ce qui mérite d’être remarqué, c’est qu’elle fut précédée par des siècles d’une alliance, ou plutôt d’une sympathie qu’aucun évènement n’a interrompue Déjà, au 14e siècle, quand la dynastie des Piast s’éteignit, un petit neveu de Saint-Louis fût proclamé roi de Pologne[1] ; l’héroïque Hedwige d’Anjou commença l’illustre race des Jagellons, et plus tard, le premier choix libre des Polonais tomba encore sur un prince français, Henri de Valois. Il y avait, dans le trésor de Cracovie, une couronne distincte qui portait le nom de Couronne française, parce qu’elle n’avait servi qu’à ceindre la tête des princes de cette nation. La France, à son tour, respecte et chérit la mémoire de Stanislas, comme elle avait admiré sur le trône les vertus de Marie Leszczynska. Ce fut enfin à une même époque que les deux états se virent entraînés dans une révolution, dont les principes furent à peu près semblables, mais qui offrit des résultats bien différens. La France, quoique vaincue à la longue, se montra encore assez redoutable pour faire respecter son indépendance. La Pologne, honteusement trahie et abandonnée, fut rayée de la liste des royaumes ; on se vengea sur elle des triomphes d’un peuple ami, et de l’enthousiasme qu’elle montrait pour sa cause Après avoir préservé l’Europe de l’invasion des Tartares, après avoir porté p1uieurs fois ses armes jusque dans Moscou, la Pologne n’est plus aujourd’hui qu’une dépendance, et comme une province de l’immense empire des Czars.

Il n’est pas étonnant qu’une nation, à la fois si fidèle et si malheureuse ait excité l’intérêt d’un écrivain français M. de Salvandy a voulu surtout retracer à ses lecteurs l’une des époques les plus brillantes de la Pologne, la vie du grand roi Jean Sobieski. Aussi, pour apprécier le mérite de M de Salvandy comme historien, il faut distinguer deux ouvrages séparés dans un seul : l’un, où il traite son sujet principal ; l’autre, où, pour compléter son travail, il retrace l’histoire même de la patrie de son héros. La vie de Sobieski nous a paru un monument digne de la plume de l’auteur ; on pourrait cependant lui reprocher trop d’admiration pour le héros, et trop peu de justice pour ses adversaires. L’abrégé de l’histoire de Pologne mérite un jugement plus sévère. Depuis les savantes recherches de Naruszewicz[2], d’Albetrandy, de Czaçki, d’Ossolinski, de Lelevel, etc., la lumière a pénétré dans les parties les plus obscures de nos annales ; malheureusement ces importans ouvrages, publiés dans la langue du pays, semble être restés inconnus à M. de Salvandy. Réduit à consulter les seuls auteurs qui ont fait usage de la langue latine, il n’a pu y puiser que des notions imparfaites et des documens très incomplets. En retraçant rapidement Ies princia1es phases de l’histoire de Pologne, nous essaierons de rectifier ici quelques-unes de ses erreurs.

Un de nos écrivains les plus estimés, Lelevel, divise cette histoire en quatre époques.

La première, qui s’étend depuis les premiers âges jusqu’en 1139, présente la Pologne conquérante. La Léchie (Grande-Pologne), la Chrohatie (Petite-Pologne), la Mazovie, la ¨risse ; la Silésie, la Russie, et beaucoup de peuplades se réunissent dans une seule monarchie : la royauté despotique et absolue y est à peine limitée par quelques usages.

Depuis cette époque jusqu’en 1333, la Pologne partagée par la seule autorité de Boleslas (Bouche de travers) entre les fils de ce souverain, continue à être divisée en plusieurs duchés. Les petits princes cherchent à envahir les possessions de leurs frères ou parens ; obligés de recourir à l’appui de leurs sujets, ils les récompensent par de nombreux privilèges, et le pouvoir royal s’affaiblit successivement. Mais enfin, Wladislas-Lokietek (le Bref) réunit sous son sceptre presque toutes les anciennes principautés, force les autres à reconnaître sa suzeraineté, et rend à la Pologne le titre de royaume quelle avait perdu.

Le fils de Lokietek, Casimir-le-Grand, commence l’ère de la Pologne florissante. Après ce dernier des Piast, mort sans postérité en 1372, la couronne devient élective ; cependant le suffrage du peuple conserve l’hérédité dans la maison des Jagellons, jusqu’au moment où cette illustre race s’éteignit. Institutions, commerce, agriculture et sciences, tout fleurit à cette époque jusqu’à la fin du seizième siècle. Quatre universités sont fondées ; une tolérance complète en matière de religion est consacrée par la loi ; des diètes régulières s’organisent ; une législation générale est promulguée ; et si les développemens de l’esprit de liberté ne permettent plus à la nation d’entreprendre des conquêtes, de vastes possessions augmentent son territoire par une soumission spontanée des peuples qui enviaient sa prospérité. Le statut de Wislitza (1347) ne reconnaissait point le servage ; tout habitant était libre, les bourgeois et les paysans étaient citoyens. Que M. de Salvandy ne s’étonne pas que ce statut n’institue « que la peine d’une amende de plusieurs écus pour les nobles qui assassinaient des serfs. » Le même avantage fut assuré aux non-nobles ; car pour les serfs, il n’en existait pas à cette époque. Si le noble ; selon ce statut, ne payait que dix marcs pour l’assassinat d’un cmeton (paysan), celui-ci n’en payait que quinze pour l’assassinat d’un noble ; et cette amende montait tout au plus à soixante marcs, quand le rand e l’assassiné était très élevé. On sait que, pendant long-temps en Europe, l’assassinat fut puni par des amendes pécuniaires ; c’était une espèce de dédommagement que la loi accordait aux familles. L’esprit du siècle ne pouvait comporter plus de générosité pour les classes inférieures, que le statut de Wislitza. Mais par trop de respect pour les droits acquis, on y consacra les privilèges que les faibles descendans de Boleslas s’étaient laisser arracher. L’exemption des impôts et de plusieurs autres redevances publiques, la concession de différentes prérogatives, telles que celles d’exercer juridiction, de battre monnaie, etc., créèrent des castes dans la nation[3]. Plus tard, la classe agricole, habituée à ne servir qu’à pied dans les armées, et par conséquent inutile contre les raides incursions des Tartares, négligea de partager les dangers de la guerre, et laissa ainsi aux cavaliers la faculté de former dans l’état un ordre séparé, qui ne tarda pas à envahir exclusivement tous les droits politiques, et finit même par contester à ses concitoyens jusqu’à l’égalité civile. Enfin, la diète de 1496 acheva l’assujettissement des non-nobles, en leur refusant le droit de devenir propriétaires. Cependant l’émancipation fut garantie à ceux qui s’appliqueraient aux sciences ; plusieurs prélatures doctorales leurs furent réservées, et les villes de Cracovie, Posen, Wilna, Léopol et Dantzig, représentant la bourgeoisie des cinq principales provinces de la Pologne, conservèrent leurs droits politiques, et purent assister aux élections des rois.

Ainsi la noblesse s’éleva au XVe siècle sur la ruine des droits du peuple : au XVIIe, les grands voulurent à leur tour abaisser la petite noblesse et constituer l’oligarchie ; mais ils rencontrèrent une résistance opiniâtre : de là cette turbulence anarchique, source des malheurs de la Pologne. Par une bizarrerie assez remarquable, le respect pour les temps héroïques de l’ancienne Rome influa singulièrement sur cet état des choses, et sur d’autres modifications qui s’introduisirent dans la législation politique. On s’attacha à créer un plebs de la classe roturière ; la petite noblesse devint une sorte de peuple (populus Romanus) ; elle forma la clientelle de la grande noblesse, des patriciens. Tout citoyen qui s’éleva à quelque dignité, à une prélature, fut novus homo ; on poussa l’assimilation jusqu’à inventer des proenornina, cognomina, nomina, agnomina et gentes. Bientôt les hetmanns (grands-généraux) demandèrent à remplacer les anciens dictateurs ; les juges prétendirent au droit de compléter la législation par leur jus honorarium ; les tribunaux et les diètes cherchèrent à s’appuyer, à la façon romaine, sur la force armée. Les diètes furent les comices, et leurs lois acquirent l’autorité des plébiscites, auxquels durent céder nécessairement les sénatus- consultes, comme décisions des patriciens. Chaque représentant du peuple devint tribuns et s’adjugea le droit d’un véto absolu ; car c’est ainsi qu’on expliqua en 1562 la fameuse garantie royale de 1505 : nihil novi constitui debeat per nos et successores nostros, sine COMMUNI consiliariorum et nuntiorum terrestrium CONSENSU. L’extinction de la race des Jagellons en 1572 consolida ces bizarres prétentions et les conditions présentées aux rois élus, sous le nom de pacta conventa, donnèrent à la noblesse l’occasion de les multiplier Toutefois, depuis le règne de Casimir-le-Grand, la Pologne voyait croître sa puissance. Les lumières répandues sous les Sigismonds empêchaient l’anarchie des comices ; l’amour de la patrie qu’elles inspiraient, écartait toute discorde en présence de l’intérêt public ; enfin les mœurs douces des seigneurs, autre résultat des lumières, rendaient leur joug tolérable à la bourgeoisie et aux classes agricoles. Aussi c’est dans cette brillante époque, que l’empire grec, les couronnes de Bohème, de Hongrie et de Danemarck, l’empire d’Allemagne même, et le trône de Moscou, furent offerts à la famille des Jagellons. L’instruction pénétra jusque dans les dernières classes du peuple ; la langue polonaise acheva de se former, et presque tous les classiques anciens et modernes furent traduits. De Thou rappelle l’impression que produisirent sur la cour de France les Polonais venus à Paris pour offrir le trône à Henri III. Le célèbre Muret, au XVIe siècle, comparant les nations alors réputées les plus polies et les plus savantes (les Italiens et les Polonais), se demande « Quelle est entre ces deux nations celle qui mérite qu’on la loue davantage, sous le rapport des sciences et des arts Sont-ce les Italiens, dont la centième partie à peine étudie le latin et le grec, et montre quelque goût pour les sciences et les arts ; ou les Polonais, dont un grand nombre connaît parfaitement les deux langues, et qui paraissent animés d’une telle ardeur pour les sciences, qu’ils y consacrent leur vie entière ? » Erasme, vers le même temps, écrivait à Sévérin Bonnar : « La Pologne est la patrie de tous ceux qui osent être savans. » A l’époque où vivait le célèbre Hollandais, quatre-vingt-trois villes de Pologne possédaient des imprimeries, et Cracovie seule en comptait quarante. Kromer[4], Orzechowski, Sarniçki Bielski, Paproçki, exploraient l’histoire nationale ; Rey, Zimorowicz, Szymonowicz et les frères Kochanowski brillèrent comme poètes ; Ocieski, Modrzewski, Warszewicki, Groiki, Herburt, se firent un nom dans les sciences politiques ; Brudzewski, Kopernik, Grzebski, Spiczynski, Siennik, Sendziwoy, s’illustrèrent dans les sciences exactes. C’est cette brillante époque que M. de Salvandy nomme barbe et qui lui paraît « sans intérêt comme sans résultat. » Il ne date l’histoire de Pologne que de l’avènement au trône de la maison de Wasa, c’est-à-dire du moment de la décadence de ce royaume.

L’affaiblissement des lumières date de la fin du XVIe siècle, au moment même où elles se répandaient dans le reste de l’Europe. Cet affaiblissement commença avec le règne de Sigismond-Wasa (1587) ; il ne que s’accroître sous ce prince fanatique et ignorant. L’introduction des jésuites[5] à sa cour fut comme le signal de la persécution dirigée d’abord contre les protestans, et qui s’étendit bientôt aux lettres elles-mêmes. Le règne de Sigismond-Wasa ouvre la quatrième période de l’histoire polonaise C’est l’époque de la décadence de la Pologne. Durant soixante ans, c’est-à-dire, tant que la vieille génération des siècles des Jagellons respirait encore, l’état des sciences et l’éclat des armes ne laissèrent point apercevoir le délabrement du pays. Ce règne vit encore les travaux de sept-cent onze écrivains[6], l’envahissement de Moscou, la prise de trois Czars, de Maximilien d’Autriche et du fils de Charles IX de Suède. Mais soixante-dix ans de guerres extérieures et de discordes religieuses effacèrent peu à peu l’ancienne splendeur de la Pologne. Les protestants furent bannis d’une contrée où, plus d’un siècle auparavant, Socin avait trouvé un asile contre l’Europe, et où Montluc, pour obtenir la candidature de Henri de Valois, avait été obligé de nier publiquement la participation de son maître à la Saint-Barthélemi. La Moscovie, jusqu’alors obscure, se rapprocha de nos frontières ; le duc de Prusse, notre vassal, s’émancipa, et les Turcs poursuivirent leurs conquêtes. En vain les victoire de Jean Dobieski (1674, 1696) jetèrent un vif éclat sur cette triste époque ; l’intolérance avait déjà consommé son œuvre. En 1775, i1 ne restait plus que quatre imprimeries dans tout le royaume. L’invasion étrangère vint ajouter à tant de maux. L’antique patriotisme et l’amour des lettres, se réveillèrent un moment sous le faible Poniatowski ; mais il était trop tard. Poniatowski vendit son royaume à Catherine après le lui avoir acheté ; l’Europe sait le reste.

Ainsi le règne de Jean Sobieski ne forme pas l’époque de la splendeur de la Pologne, comme le croit M. de Salvandy. Ce règne, au contraire, appartient à la période de sa décadence. Sans doute, en sauvant la chrétienté, Sobieski dut inspirer l’enthousiasme ; mais ce n’est pas seulement devant les murs de Vienne que la Pologne mérita bien de l’Europe entière. Depuis le treizième siècle, elle luttait sans relâche contre les Moscovites, les Tartare et les Turcs, et chaque victoire remportée sur ces barbares assurait le repos des autres peuples chrétiens. Jagellon, Tarnowski, Biathory, Zamoyski, et surtout ce Czarnieçki, « que rien ne pouvait ni fatiguer ni abattre, plus terrible que jamais lorsqu’il était vaincu, comme le taureau irrité par sa blessure, » tous ces guerriers célèbres ne le cédaient à Sobieski, ni en talens ni en vaillance. Telle était alors la puissance de nos armes, que l’Europe ne sentait pas même le danger qui la menaçait ; à peine savait-elle que nous combattions pour sa défense. « Depuis cinquante ans, écrivait Melanchton la Pologne garde l’Allemagne et la Pannonie contre le voisinage de la sauvage Asie… Puissent la religion, les arts et les sciences, fleurir long-temps chez cette nation magnanime.[7] » L’admiration de M. de Salvandy pour son héros nous paraît donc poussée trop loin. Jean n’emporta pas en mourant les regrets de sa patrie, comme il excita ceux de l’Europe. Grand dans la guerre, il ne fut pas toujours grand dans la paix. En vain M. de Salvandy veut-il prouver qu’incapable d’ambition, Sobieski ne songeait d’abord, qu’à frayer la route du trône au prince de Condé. Tel n’est pas le jugement du savant Lelevel. Le roi Michel, dit Lelevel, n’a pas manqué de nobles qualités pour régner ; mais telle fut l’envie que les grands (Sobieski et le Primat) portaient à son bonheur et son élévation, qu’il n’a pu réussir à être aussi bon roi qu’il l’aurait été, sans la haine de quelques méchans sujets. » Sobieski fut accablé à son tour d’un opposition haineuse de la part de ses concitoyens ; mais quel droit aurait-il eu de se plaindre de la désobéissance, « celui qui faisait brûler au milieu d’c son armée un libelle royal, et qui lançait des manifestes où il taxait son roi de trahison ; » ce roi qui poussa l’oubli des injures jusqu’à placer son adversaire au nombre de ses exécuteurs testamentaires ?

La renommée de Sobieski a ébloui les yeux de son biographe ; cependant presque tous ses exploits n’ont eu d’autres motifs que les intérêts particuliers de sa famille. D’abord allié de la France, tant que Louis XIV le flattait de la concession d’une partie de la Prusse pour ses héritiers, Sobieski devint partisan de l’Autriche, dès que celle-ci offrit à ses fils l’appât de la possession de la Moldavie. Cette espérance l’engagea, contre les vœux de la nation, dans la malheureuse guerre de Turquie, où ses plus belles victoires n’ont profité qu’aux ennemis de sa patrie. Abandonné de l’empereur qu’il venait de sauver devant Vienne et ne sachant où prendre ses quartiers d’hiver, il ramena en Pologne ses troupes décimées, comme s’il avait éprouvé le plus funeste revers. Jean conquit deux royaumes pour l’Autriche, et ne put seulement revendiquer pour la Pologne cette forteresse de Kamienietz, qu’une parole, avant la guerre, aurait fait remettre entre ses mains, comme elle redevint polonaise trois ans après sa mort. La promesse de la Moldavie pour ses héritiers lui fit supporter tous ces affronts, au détriment de sa gloire et de la Pologne. Il sacrifia ainsi l’indépendance de la Hongrie, refusa l’alliance de la France, laissa échapper sans retour l’occasion d’abaisser la maison impériale, et toujours poursuivi par cette fatale illusion, on le vit souscrire avec Moscou un traité honteux qu’il n’eût jamais signé le jour d’une défaite[8].

J’ai été sévère envers Sobieski ; son éloquent historien m’a paru avoir exagéré sa grandeur. Malgré ses nombreux triomphes, les Polonais ne le reconnaissent point pour le plus illustre de leurs rois. Boleslas, premier fondateur du royaume, Lokietek et Casimir son fils, Hedwige d’Anjou, Jagellon, et les deux Sigismonds, qui réunirent, par un lien fraternel, les deux peuples de Lithuanie et de Pologne ; Bathory enfin, qui aurait reçu le nom de législateur de la patrie, si une mort violente, après dix ans d’un règne glorieux, ne l’avait enlevé à ses vastes travaux : voilà aussi de grands princes dont s’enorgueillissent les fastes de la Pologne ! [9]

La critique débute ordinairement par des remarques flatteuses ; elle n’use, pour ainsi dire, de son droit de blâmer, qu’après s’être rassurée contre les ressentimens de l’amour-propre. Nous avons procédé différemment. Les talens de M. de Salvandy sont trop supérieurs, pour avoir besoin de ménagemens, et son ouvrage renferme trop de vraies beautés, pour que son mérite, puisse avoir quelque chose à craindre de nos observations. Tout ce qui peut honorer un écrivain, des sentimens généreux, une sympathie sincère pour le malheur et une sage liberté, la haine pour la tyrannie, sous quelque forme qu’elle se présente, telle sont les qualités de M. de Salvandy. Un étranger ne saurait mieux écrire l’histoire d’un pays dont la langue est si peu connue, et les monuments scientifiques si peu répandues. Il reste à désirer que la littérature française s’enrichisse bientôt d’une traduction complète de Lelevel, ou de quelque autre historien célèbre. Alors on pourra s’assurer plus facilement, que chez nos écrivains les plus élégans, comme les plus exacts, la langue latine a fait place depuis long-temps à l’expression énergique et brillante de l’idiome national.

Dans un prochain article, nous traiterons de la législation politique de l’ancienne Pologne. A une époque où toutes les idées sont dirigées vers un perfectionnement social, il ne sera pas sans importance de jeter un coup-d’œil sur les lois d’un état qui avait déjà une législation complète en 1347, son Néminem captivabimus (habeas corpus) en 1430, une assemblée représentative régulière en 1468, qui abolit le droit d’aînesse en 1538, et institua des tribunaux indépendans en 1578.


M…… de Varsovie.

[modifier] II

Regna sed non impera.
(Zamoyski à Sigismond III.

Les premières concessions en Pologne furent faites, ainsi que nous l’avons déjà dit, par es souverains eux-mêmes. Ils rendirent leurs vassaux puissans en leur accordant de nombreux privilèges (1139-1305) ; ils les admirent à participer au pouvoir législatif (1331), et reconnurent indirectement à la nation le droit d’élire librement ses rois (1339 et 1355). Bientôt on réclama de Louis d’Anjou l’inamovibilité des principales magistratures ; on demanda ensuite et on obtint le vote des impôts (1355, 1374 et 1404), le neminem captivabimus (1430), et on interdit au prince le droit de déclarer la guerre sans le consentement du sénat (1454).

En 1503, la noblesse était déjà assez forte pour former une diète en l’absence du monarque, et dès-lors le pouvoir passa complètement aux mains de la nation (1505). Dans le même siècle, le roi Sigismond résignait (1564) l’hérédité du grand-duché de Lithanie pour en faciliter l’incorporation au royaume de Pologne ; en 1573, le titre de seigneur et maître fut aboli, et trois ans après, on imposa aux rois ce serment mémorable : Et si in aliquibus juramentum meum violavero, nullam mihi incoloe regni obedientiam proestare debebunt ; imo ipso facto eos ab omni fide, obedientiâ regi debita, liberos facio. Dès-lors les rois ne furent que les premiers magistrats du royaume, d’autant plus impuissans, qu’il ne leur était pas permis d’augmenter leur fortune particulière, la loi ne leur accordant que la possession des biens de la couronne. En 1775, ils furent réduits, par l’influence étrangère, à la simple présidence du conseil permanent du gouvernement, où toute leur prérogative consistait à donner deux votes dans le cas de parité des voix. La seule ressource qui restait au monarque pour faire respecter son autorité, était de distribuer les starosties (domaines nationaux), qu’il avait le droit de conférer aux citoyens bien méritans de la patrie (panis bene merentium). Il nommait encore aux miniistères et aux dignités sénatoriales ; mais outre que ces charges étaient viagères, il était obligé d’avoir égard dans son choix aux représentations des diètes (1617, 1647).

A mesure que l’autorité royale perdait de ses prérogatives, on voyait croître la prépondérance du pouvoir aristo-démocratique. D’abord simples conseillers du monarque, les grands formèrent pour la première fois, en 1180, un simulacre d’assemblée nationale. Bientôt la crainte d’être dominés par l’oligarchie aristocratique engagea les souverains eux-mêmes à admettre le reste de la noblesse au pouvoir législatif (1331, 1347). Telle fut l’origine de la démocratie nobiliaire. Sa force s’accrut si rapidement, que les chevaliers teutoniques demandèrent que leurs traités avec Casimir-le-Grand fussent confirmés par les états du royaume, et pourtant l’autorité royale dominait encore les pouvoirs populaires. Mais les pactes de la noblesse avec Louis de Hongrie et Wladislas Jagello (1374-1404), portent déjà l’empreinte d’un grand déplacement de pouvoir. Appelés à la formation de lois, sans que son action et son influence eussent été limitées, elle ne reconnut plus tard aucune borne ; mais il est digne de remarque que toutes ces prérogatives, successivement acquises par les états du royaume, ne coûtèrent pas une goutte de sang : l’éligibilité des Jagellons et la nécessité de lever des impôts pour les guerres qu’ils eurent à soutenir, leurs libéralités dissipatrices affermirent seules les pouvoirs nationaux. Les assemblées, convoqués d’abord à volonté par les rois, furent converties dès 1468, en diètes régulières, et représentatives. Chaque district obtint le droit d’y envoyer deux nonces. Une égalité démocratique entre les nobles forme la base de cette loi, pleine de sagesse, qui, surveillée par le génie des Jagellons, ne fournit matière à aucun abus, jusqu’à l’extinction de leur race. La représentation nationale, forte et éclairée, rendit la Pologne grande et puissante : ce fut le siècle de sa gloire et de sa splendeur ; mais la mort du dernier Jagellon (1572) laissa un champ libre aux cabales des grands et une vaste arène à l’anarchie. Jean Zamoyski, alors nonce de Belz, proposa qu’en renonçant à l’a représentation nationale, la noblesse pût directement participer à l’élection des rois, parce que disait-il, chacun est obligé de concourir, sous leurs auspices, à la défense de la patrie. Ce propos acquit sur-le- champ force de loi, malgré les prudens avis du sage chancelier Ocieski. Plus tard, Zamoyski, dirigé par les mêmes principes, mais vainement cette fois, voulut établir la légalité du liberum veto, comme une conséquence de la fameuse concession royale de 1505, nihil novi constitui debeat. Héritier de sa popularité, mais non de ses vertus et de son génie, André Zebrzydowski appuya par le glaive ce funeste principe, et ce fut la première rébellion dite légale (1606), et le type de celles que l’on connut dans la suite sous le nom de confédérations. Un demi-siècle après (1652), le nonce d’Upita, Sycinski, usa pour la première fois de cette prérogative ; le principe en avait été déjà si bien fixé dans les esprits, que, malgré les clameurs et les imprécations de toute la diète, le veto de Sycinski fut maintenu. Il s’introduisit parce que les assembles nationales n’avaient point une police bien réglée. En effet, une loi de 1609, rendue sur la réclamation d la diète, et qui garantissait aux nonces la libre défense des lois et des franchises nationales, ferait croire qu’on tâchait dès-lors d’étouffer la voix des citoyens ; on se persuada facilement qu’en donnant plus d’autorité à un seul nonce la liberté serait plus entière, et la dignité de l’assemblée nationale plus respectée. Néanmoins ce ne fut que la diète muette de 1718 qui donna force de loi à ce principe ; l’influence étrangère l’inscrivit, en 1768, parmi les lois cardinales de l’état et l’anarchie, qui atteignit dès-lors son dernier période, ne fut désormais interrompue qu’un moment pour illustrer les derniers instans de l’existence du royaume.

Il était nécessaire de retracer ces principales phases de l’histoire de la législation de la Pologne, pour indiquer aux lecteurs les différens changemens que subit la constitution de cet état dans les quatre derniers siècles de sa durée. Son organisation politique étant éparse dans un millier de statuts, fondée en grande partie, comme celle d’Angleterre, sur des usages et des précédens adoptés par les différentes diètes, et n’ayant jamais été consignée dans un corps de lois organiques, il serait difficile de rattacher à une époque fixe la formation de son gouvernement. C’est pourquoi nous nous bornerons à indiquer celles qui prévalurent à diverses époques, et qui se succédèrent jusqu’à la chute de cet état. En 1768 seulement, une espèce de charte fut promulguée sous le nom de lois cardinales et de matières d’état. L’influence étrangère, intéressée à prolonger l’anarchie en Pologne, s’associa à cette promulgation pour donner force de loi à des usages funestes, que dans la suite d’autres usages auraient pu faire abolir. On sait que les Polonais reconnurent enfin le vice de leur constitution, et sentirent le besoin de réformer les anomalies de ce chaos anarchique : la constitution de 1791 fut le fruit de leurs efforts ; mais nous ne traiterons point, dans cet article, de l’ordre des choses qu’elle avait établi.

La Pologne était république. Trois ordres concouraient à y exercer la souveraineté : le roi, le sénat et la noblesse. Telle était au moins l’expression de la loi reconnue par le plus grand nombre des historiens. Le pouvoir royal comme l’a très bien défini Rzewuski[10], était un pouvoir médiateur, qui convoquait l’autorité législative et présidait les deux autres pouvoirs ; mais qui, par lui-même, n’avait aucune force. L’autorité du sénat était simplement consultative. Ainsi ce n’est que par imitation de la législation anglaise ; et à la fin du 16e siècle seulement, que la théorie des trois ordres fut introduite dans les discours des représentans et le texte des lois ; mais en fait elle n’a jamais existé. En Pologne, la souveraineté fut exercée démocratiquement par un seul ordre, celui des nobles qui composaient le corps de la nation. La noblesse n’y était point, comme ailleurs, une simple distinction honorifique, un haut vasselage (la féodalité était inconnue dans ce pays) ; c’était un droit politique, le titre de noble était le synonyme de celui de citoyens. Ce que sont aujourd’hui les électeurs dans les états constitutionnels, les nobles, les soldats l’étaient en Pologne. Il faut remarquer qu’à la naissance de la répub1ique, tous ceux qui prirent les armes pour sa défense acquirent le droit de citoyen, et qu’autrefois les noms de Miles et de Nobilis y étaient identiques. D’ailleurs, dans un pays plat, sans défense naturelle et continuellement menacé par ses voisins, il fallait intéresser les habitans à le protéger par une perspective de gloire et de privilèges. La noblesse, en Pologne était donc un corps qui jouissait exclusivement des droits politiques ; malheureusement, il le faut ajouter, par l’effet des empiétemens de pouvoirs, les droits civils formèrent à la fin son apanage presqu’exclusif. Ce serait une erreur de croire que, dans les premiers temps de la république, les autres classes fussent asservies ; les deux lois portées en 1347. et 1420 prouvent avec évidence que les paysans jouissaient librement, de leurs propriétés. Les habitans des villes et des domaines libres, espèce de bourgeoisie ou tiers état, quoiqu’ils ne fussent pas nombreux, conservèrent quelques garanties politiques jusqu’à la dernière époque de l’existence de la Pologne. Ils pouvaient être propriétaires dans l’étendue du territoire de ces villes et domaines, ils y exerçaient librement la juridiction, administrative avec indépendance leurs municipes et plusieurs grandes villes et envoyèrent même des représentans aux diètes d’élection. Nous avons déjà vu comment la noblesse s’appropria, au détriment du peuple ; de telles prérogatives. Il convient maintenant d’observer que tout noble, sans distinction, étant obligé de courir aux armes au premier appel de la couronne, et de les déposer que pour revêtir la toge civique, le grand nombre d’assemblées populaires qui l’appelaient dans leur sein, rendait presque indispensable d’attacher à la glèbe le reste de la population, pour ne pas laisser les terres incultes. C’est ainsi que les républiques de la Grèce avaient leurs ilotes, et les Romains leurs esclaves. La noblesse formait la classe la plus riche et la plus éclairée dans la nation. II ne suffisait pas d’être noble, il fallait être possessionner (propriétaire), pour exercer des droits politiques, la seule élection des rois exceptée. D’ailleurs, la noblesse était si nombreuse, que l’oligarchie était impossible ; car ce n’était pas seulement la naissance qui pouvait admettre à cet ordre : quand le besoin d’infanterie faisait appeler des non-nobles à l’armée, des bataillons entier étaient élevés à la noblesse sur le champ de bataille. La France, malgré sa population, compte seulement aujourd’hui 80,000 électeurs, la noblesse en Pologne était beaucoup plus démocratique. On peut juger combien elle était nombreuse quand on lit que 150,000 nobles se réunirent dans le camp de Léopol, en 1538, et que la confédération de Zebrzydowski, en 1606, avait été signée par 60,000 nobles, quoique un petit nombre seulement des palatinats y et participé. Starowolski compte au 14 siècle 45,000 familles nobles dans le seul duché de Mazovie, et Niésiecki, dans sa compilation héraldique, très incomplète, indique 543 armoiries en Pologne, au commencement du 18e siècle.

La noblesse formait ainsi en Pologne une démocratie populaire ; pour être conséquente dans ses principes, elle n’admettait ni droit d’aînesse, ni distinction honorifique. Aucun noble ne pouvait se parer du titre de prince, comte, etc. ; ceux qui les possédaient[11] ne les produisaient jamais dans les assemblées publiques. Les décorations mêmes, malgré les efforts de plusieurs rois, ne furent point admises avant le 18e siècle.

Le droit d’un citoyen, d’un noble, consistait, 1° à n’obéir qu’à 1a loi votée par lui ou ses représentans ; 2° à n’être soumis qu’à la juridiction et au pouvoir exécutif des magistrats, à l’élection desquels il avait participé. Il votait l’impôt, ne pouvait être arrêté qu’en flagrant délit ou convaincu par un jugement ; sa maison était un asile, même pour un criminel. Celui qui s’appropriait indûment la noblesse était mis hors de loi (1157).

Aux nobles appartenait la souveraineté dans les diétines de leurs palatinats respectifs, qui formaient, en réalité, les états du royaume, et pour y être admis, il fallait être né noble, avoir des mœurs pures, des possessions, vivre conformément aux lois, jouir de toute sa liberté, et n’exercer d’autre profession que celle des armes. Les diétines étaient de différente espèce.

Les diétines d’élection. On les convoquait pour l’élection des annonces à la grande diète, des députés aux tribunaux et d’autres magistrats. Elles étaient ordinaires et extraordinaires, selon qu’on les appelait à envoyer es nonces biennaux, ou extraordinaires dans les occasions urgentes. Le roi, après avoir consulté le sénat, les convoquait par des universaux, où l’objet de la discussion de la diète suivante était annoncé ; car non-seulement elles élisaient les nonces, mais elles leur traçaient encore des instructions dont ils ne pouvaient s’écarter. C’est pourquoi ces diétines s’appelaient aussi diétines d’instruction. Dans cette prérogative reposait en réalité la souveraineté nationale.

Le chancelier Ocieski, s’élevant déjà en 1551, contre l’abus de ce pouvoir, voulait que le instructions fussent regardées comme des conseils et non comme des ordres de la part de la nation ; mais ce n’est que la diète de 1788—1792 qui proclama que les nonces ne représentaient point leurs palatinats, mais la nation tout entière.

Les diétines de relation se réunissaient après les grandes diètes, pour entendre la relation des travaux qui leur était faite par leurs onces respectifs.

Les unes et les autres étaient ouvertes par le premier sénateur du palatinat, et présidées ensuite par un maréchal qu’élisait la noblesse.

Là Lithuanie avait ses maréchaux à vie. La durée des diétines étaient de quatre jours.

Les diétines d’administration. Reunies tous les ans, elles s’occupaient de l’administration du palatinat.

Les diétines, convoquées dans les interrègnes (kapturowe), étaient destinées à remplacer, en cas d’urgence, les tribunaux qui restaient inactifs pendant la durée des interrègnes.

Chacune des trois principales provinces, la Grande et la Petite Pologne, et la Lithuanie, avaient en outre les diétines provinciales. Là se réunissaient, avant la diète, tous les nonces de chaque province, pour se communiquer leurs instructions, se concerter ensemble et rester unis à la diète.

Les diètes étaient également de plusieurs sortes :

Diètes de convocation. Leur durée était de quinze jours. Convoquées dans les interrègnes par le primat (l’archevêque de Gnesne), elles s’occupaient de la prochaine élection du roi, et déterminaient le jour où celle-ci devait avoir lieu. Elles dressaient ensuite les conditions (pacta conventa) qui devait être présentés au futur élu.

Diètes d’élection. Destinées à l’élection des rois, elles admettaient tous les nobles sans distinction. C’est pourquoi elles se tenaient en plein champ dans les environs de Varsovie (à Wola). Le primat du royaume les présidait. Une tente élégante était préparée pour le sénat, et une pour les ambassadeurs de tous les princes de l’Europe. La noblesse s’assemblait à cheval dans un cercle (kolo-rycerskie). Autour de la tente, le sénat, après avoir entendu les représentations des ambassadeurs, discutait les prétentions des candidats qui ne pouvaient y assister, ni rester même dans les environs. Chaque sénateur se réunissait ensuite à la noblesse de son palatinat, lui communiquait les noms des candidats, et un des évêques parcourait les rangs pour recueillir les votes. Le primat proclamait l’élection.

Diètes du couronnement. Elles avaient lieu à Cracovie. Les funérailles du roi décédé, auxquelles assistait le nouvel élu, précédaient la diète. Elles s’accomplissaient avec toute la pompe du moyen-âge. Un cavalier entrait à cheval dans l’église pour y briser le sceptre du défunt ; on procédait ensuite au couronnement du nouveau roi. Il jurait les pacta conventa, et en signe de sa souveraineté, créait, sur la place publique de Cracovie, des nobles, selon les anciens usages de la chevalerie.

Diètes ordonaires (biennales), et dans les cas urgens extraordinaires. Leur durée était de six semaines, mais elles pouvaient se prolonger le elles-mêmes ; voici leur organisation. Le maréchal de la dernière diète présidait la nouvelle jusqu’à l’élection d’un nouveau maréchal[12], qui était la première occupation de la diète. Le maréchal était élu alternativement dans les trois grandes provinces du royaume. Il nommait lui-même parmi les nonces, un secrétaire pour rédiger les procès-verbaux ; ensuite venait la vérification des pouvoirs (rugi). Puis les nonces se réunissaient avec les sénateurs sous la présidence du roi. Alors le grand-maréchal de la couronne (premier ministre) accordait la parole au nom de S. M. Après l’ouverture de la diète, par le roi lui-même, on lisait les pacta conventa. C’était le moment de faire usage de la fameuse clause du serment royal et de déclarer l’interrègne. Une loi particulière (1609) en prescrivait les formalités. Si, trois fois interpellés par le grand-maréchal, les nonces n’élevaient pas la voix contre l’inexécution des lois, un ministre était admis pour rendre compte des sénatus-consultes, c’est-à-dire, de l’administration du royaume pendant les deux ans qui s’écoulaient entre les diètes ordinaires. On lisait ensuite les projets de loi qui devaient être discutés par la diète, et les sénateurs prenaient la parole pour éclairer les nonces sur les avantages des nouveaux projets ; après quoi ceux-ci rentraient dans leur chambre pour s’en occuper En attendant, le sénat, présidé par le roi, revenait à son travail ordinaire ou à la distribution de la justice.

Les nonces, après avoir débattu les projets dans les comités particuliers nommés à cet effet, et où étaient admises les députations du sénat pour les éclairer dans la discussion, renouvelaient les débats dans les séances provinciales. L’unanimité étant, depuis 1652, d’une nécessité absolue pour proclamer la loi, on cherchait à réunir ainsi les avis. Puis venait la discussion générale et publique, et lorsque celle-ci était terminée, les deux chambres se réunissaient pour fermer la diète. Le maréchal de la diète et une députation des deux chambres apposaient leurs signatures aux projets qui acquéraient ainsi force de loi (1588).

Une des grandes attributions de la diète, depuis 1578, fut la distribution des lettres de nobles, et depuis 1601, de celle de naturalisation. Aucune loi n’interdisait l’initiative à la chambre des nonces ; ils profitaient de cette prérogative toutes les fois que les instructions des diétines les y autorisaient.

On comptait environ 300 nonces. Leur nombre n’était d’aucune importance, car selon les principes de la constitution, c’était par palatinat et non pas par individus, que les votes devaient être comptés ; aussi plusieurs palatinats, comme ceux de la Prusse proprement dite, conservèrent-ils le droit d’envoyer autant de nonces qu’il leur plaisait.

Le sénat, composé des évêques diocésains, des palatins, des châtelains[13] et des ministres renfermait cent cinquante membres, nommés à vie. Les fils des sénateurs et divers dignitaires y étaient admis en qualité d’auditeurs. C’était comme le séminaire d’un sénat futur. On voit bien que l’organisation du pouvoir législatif en Pologne ne manquait point de sagesse ni de prévoyance. Si quelque vice peut lui être reproché, c’est peut-être celui d’avoir été exercé par une seule chambre, car l’autorité du sénat, comme nous l’avons vu, était purement passive. C’était un corps de magistrature composé de citoyens distingués, chargés de surveiller l’administration de la république dans l’intervalle des diètes. Il rendait compte de ses délibérations à tous les états assemblés. Il lui était interdit (1588) de s’immiscer dans les matières d’état.

Une chambre législative unique, dont l’autorité n’état balancée par aucun contre-poids, devait nécessairement devenir tyrannique. Aussi le liberum veto était-il dans une pareille organisation, le seul moyen d’arrêter la marche des factieux, en cas que ceux-ci formassent la majorité parlementaire. Le liberum veto entravait simplement l’action, tandis que la majorité aurait pu renverser d’un coup la constitution et les libertés nationales. Cette faculté était sans doute un grand mal pour la république ; mais ce mal paraissait moindre que celui qu’on craignait. Aussi, abusivement introduit dans les diètes, le veto acquit la force de loi par la seule influence de l’opinion. Il accrut peu l’anarchie, parce qu’elle existait déjà dans le pays. Ce qui l’augmenta, ce fut l’usage funeste, observé par les Polonais, de ne jamais quitter les armes et de délibérer le sabre au côté dans les assemblées. Des débats ensanglantés et des violences devaient en être la suite nécessaire. Deux constitutions, celles de 1496 et de 1507, prévoyant l’abus, cherchèrent à anéantir cette coutume ; mais elle fut plus forte que la loi, et d’ailleurs il était naturel qu’un peuple tout militaire fût attaché à des attributs guerriers.

Néanmoins le liberum veto n’était point sans contre-poids dans les diètes polonaises. On lui en trouva un dans la limitation des diètes (1712). C’était une espèce de prorogation qui faisait que les projets convertis en loi avant la limitation, ne perdaient point leur force, malgré le veto, qui pouvait ensuite rompre la diète. On sait que, d’après le principe, la diète étant rompue, toutes les lois qui y étaient votées ne pouvaient plus obliger[14]. Le liberum veto trouva encore un remède plus efficace dans le mal même qui le fit naître, je veux dire dans les confédérations, la dernière espèce de diètes législatives, dont il nous reste à nous occuper.

On a vu que le serment des rois de Pologne autorisait une rébellion légale dans le cas où il serait violé par le monarque. Après les admonitions prescrites par la loi de 1609, qui consistaient en représentations faites au roi, d’abord par primat du royaume, ensuite par le sénat, et enfin en pleine diète, un palatinat quelconque pouvait proclamer l’interrègne et appeler les autres à se confédérer. Tous les citoyens qui en reconnaissaient la légalité montaient à cheval. Ils élisaient un maréchal et un conseil général (généralité), qui remplaçaient l’autorité royale. Les palatinats étaient commandés par des régimentaires. « Ces confédérations, dit l’auteur de l’Histoire des gouvernemens du Nord, avaient quelque chose de particulier, qui mérite d’autant plus d’être remarqué, qu’on ne trouve rien de pareil chez aucun autre peuple. On voit partout des révoltes contre l’autorité souveraine, mais l’origine en est secrète, la marche sans ordre et presque toujours sans suite. En Pologne, au contraire, les nobles s’associent publiquement pour se rendre justice et établir de force ce qu’ils veulent : au lieu de se cacher, ils publient des manifestes, Ils font des réglemens et les suivent, et quand on voit une confédération liguée contre le roi ou contre d’autres confédérations, on croit voir une nation liguée contre une nation voisine et non pas des rebelles en armes contre l’autorité souveraine au milieu de l’état. »

De pareilles confédérations avaient lieu en outre dans toutes les circonstances urgentes, et duraient jusqu’à ce que l’objet de leurs réclamations fût accompli. Les armées mêmes se confédéraient pour réclamer leur solde. Aussi c’était un principe reconnu en Pologne, Polonia confusione regitur. Cependant la loi n’accordait aux confédérations le nom de révolte (rokosz), que tant qu’elles ne réunissaient pas sous leurs étendards le plus grand nombre des palatinats, ou tant que le roi lui-même n’y accédait pas. Elles prenaient alors le titre de confédérations générales. Comme le besoin de parvenir au but qu’elles se proposaient força les confédérations à décider toutes difficultés à la majorité des voix, on imagina dans la suite, quand les diètes étaient fréquemment rompues par le liberum veto, de les remplacer souvent par des confédérations, et d’y faire décider à la majorité des voix ce qu’on n’aurait pu obtenir à l’unanimité. Ainsi, chose bizarre ! l’anarchie servait de contre-poids à la licence, et la constitution de 1791, qui promettait de régénérer la Pologne, dut sa promulgation à ce moyen.

Telle fut l’organisation du pouvoir législatif. Quoique la séparation des trois grands pouvoirs existât dans l’esprit des lois de ce pays, la démarcation en était si faiblement tracée, qu’elle devait nécessairement conduire à l’anarchie. Nous avons déjà vu que les confédérations concentraient tout dans leur autorité dictatoriale. Des palatins s’administraient eux-mêmes par leurs diétines. Nous allons examiner à présent à quoi se réduisait le pouvoir exécutif.

Le pouvoir exécutif était, d’après le texte de la loi, dans les mains du roi, assisté d’une députation du sénat, renouvelée tous les deux ans, et composée d’abord de seize, et ensuite d’un plus grand nombre de sénateurs. Seize ministres, huit pour chacune des deux nations, polonaise et lithuanienne, nommés à vie, présidaient aux divers départemens, savoir : les grands maré chaux à celui de la police ; les grands chanceliers et les vice-chanceliers dirigeaient la justice, l’administration et les affaires étrangères ; les stetmans et les vice-stetmans la guerre ; les grands trésoriers les finances ; les vice-trésoriers administraient les domaines de la couronne ; enfin des maréchaux de la cour remplaçaient les grands maréchaux dans leur charge. En 1575,un nouveau ministère fut institué, à qui fut confiée l’instruction publique, et depuis cet exemple fut suivi dans tous les états civilisés.

Le serment royal renfermait cette clause : « Si nous ne pouvons réunir tous les suffrages du sénat, nous nous en tiendrons à la décision de ceux qui auront opiné d’une manière plus favorable à la liberté, aux lois et aux coutumes établies à l’avantage de la république, etc. (1576). » Il paraît, d’après cela, que le pouvoir royal était peu limité par celui de son conseil : tel fut en effet l’esprit de la loi ; mais l’abus en disposa autrement. Les ministres nommés à vie rendirent peu à peu leurs fonctions absolument indépendantes. Les chanceliers refusèrent d’apposer le sceau aux ordonnances royales les stetmans commandèrent l’armée à leur gré, et les trésoriers ne furent comptables de leur régie qu’envers, la république. Ainsi, l’autorité des ministres était communément envisagée comme un pouvoir intermédiaire entre le trône et la liberté. Leurs fonctions n’avaient pour objet que de remplir la volonté des assemblées, et l’usage voulut qu’ils ne fussent nommés qu’en présence et sous l’influence des diètes. Toutes ces institutions avaient pour cause la crainte du pouvoir royal. Cette crainte décidait les diètes à priver l’état de la force armée ; la garde royale ne pouvait pas même être augmentée au-delà de 1,200 hommes (1646). Le pouvoir exécutif, privé ainsi de toute force, devait manquer d’énergie, et ne pouvait réprimer les empiètemens d’autres pouvoirs. La loi de non prœstanda obédientia formait une sorte de responsabilité des ministres.

Le pouvoir judiciaire resta exclusivement dans les mains du roi jusqu’au 15e siècle. Jean Albert institua le premier des cours de justice en Pologne ; il s’était réservé de nommer les juges, un sur quatre candidats présentés par les palatinats. En 1554, la même institution fut adoptée par la Lithuanie. Selon la loi de 1764, le roi ne pouvait nommer que celui qui avait obtenu la majorité dans les diétines. L’appel de ces cours était jugé autrefois par les rois ; en 1578, un tribunal électif fut institué à cet effet en Pologne, et en 1581 en Lithuanie. Dès-lors prévalut le principe qu’aucun citoyen ne devait être jugé que par des juges nommés par lui-même. Les tribunaux recevaient également les recours en appel des cours civiles (terrestres) et des cours criminelle (grody) qui étaient présidées par des starostes, institués par les rois. Les crimes d’état furent jugés par le sénat à la majorité de deux tiers de voix (1501). L’accusé jouissait de toute sécurité jusqu’au jugement, et les faux accusateurs perdaient l’honneur et la vie.

Telles furent les institutions judiciaires pour les citoyens, pour la noblesse. Les non-nobles avaient leurs chambres des requêtes, des cours accessoriales, celles des chanceliers et autres.

Il y avait en outre plusieurs juridictions particulières. Les commissions de finances, instituées en 1613, surveillaient la perception des impôts : l’Angleterre les imita dans son échiquier (exchequer). La cour des maréchaux, qui jugeait tous les procès entre les particuliers dans les environs de la résidence royale, répondait au marshalsea-court et king’s bench en Angleterre. En général, les institutions judiciaires d’Angleterre ressemblent beaucoup à celles de Pologne. On retrouve les cours des chanceliers dans les lord chancellor’s et vice-chancellor’s court, et exchequer-chamber ; les grands tribunaux dans la court of common pleas, la juridiction des palatins dans la court of requests, le grand greffe de Pologne dans les rolls de l’Angleterre, et les Doctors’ Commons répondent parfaitement au collège des jurisconsultes (palestra) en Pologne.

Les débats judiciaires furent toujours publics. Un corps de lois promulgué en 1347 et revu en 1506 ainsi, qu’une organisation judiciaire instituée en 1423 à la diète de Warta, servaient de base pour les tribunaux de Pologne. Un autre code de 1457 et 1529, guidait les cours lithuaniennes. Un grand nombre de constitutions particulières des différentes diètes formait le complément de la législation.

Nous avons souvent entendu dire que l’anarchie, en Pologne, était un résultat de l’absence des lois, effet nécessaire de son état barbare. Il suffit de jeter un coup-d’œiI sur cette foule d’institutions que je viens d’indiquer, pour en juger différemment. Aucune de celles que demande la civilisation actuelle ne manquait à la Pologne. Elle avait sa représentation, ses municipes, l’indépendance des tribunaux un jury dans ses cours électives et ses gardes nationales dans la pospolité.

Les lois y offraient au citoyen toutes les garanties, telles que liberté individuelle, égalité civile et politique, sécurité de propriété et liberté d’opinion, tant en matière politique qu’en matière religieuse (1575).

Mais il ne suffit point qu’il y ait des institutions : il faut encore qu’elles soient appuyées par des pouvoirs tutélaires capables de les garantir et contre l’usurpation de la tyrannie, et contre les licences de l’anarchie ; il faut qu’elles soient protégées efficacement par une sage répartition des pouvoirs politiques et de la souveraineté. C’était précisément ce qui manquait à la constitution polonaise. L’omnipotence renfermée dans une chambre unique devait immanquablement la rendre anarchique. Sa tyrannie sans bornes détruisit le pouvoir exécutif, jeta la confusion dans les pouvoirs judiciaires, exclut du bienfait de la loi la plus forte partie de la population. Anarchie et misère, voilà quels furent les résultats de cette organisation vicieuse ; ils amenèrent d’abord l’influence, et ensuite le joug étranger, etc. Néanmoins la même constitution renfermait un avantage inappréciable, celui de pouvoir être réformée sans provoquer aucun moyen illégal, et sans coûter une seule goutte de sang à la nation polonaise. Cette réforme, qui arriva en 1791, formera l’objet de notre prochain article.


  1. Louis de Hongrie.
  2. M. l’abbé Gley, chapelain de l’hôtel royal des Invalides, vient de terminer la traduction de l’Histoire de Pologne sous le règne des Piast. (en 7 volumes in-4°), par Naruszewicz, et s’occupe dans ce moment de celle de Lelevel. Il faut espérer que les deux traductions ne tarderont pas à être livrées à l’impression. Ce sera un important service rendu à la littérature française.
  3. La Pologne, immobile pendant les invasions des Barbares, est le seul pays qui n’a jamais connu la féodalité. Jusqu’au temps de sa Constitution définitive, elle conservera la loi de l’allodialité barbare. Au XIVe siècle, quand la Lithuanie fut rénie à la Pologne, le principe de l’égalité devant la loi fit une telle impression sur la noblesse féodale de Lithuanie, que, malgré la tyrannie de ses grands-ducs, elle ne voulut pas accepter les libertés polonaises dans la diète de 1423, pour ne pas perdre ses droits sur les serfs. Elle ne s’en accommoda que quand la noblesse polonaise, corrompue par le contact de la féodalité lithuanienne, réduisit dans le servage la plus utile classe de ses concitoyens.
  4. Prince-évêque de Warmic, fils d’un paysan. Solignac l’appelle le Tite-Live moderne.
  5. Nous ne faisons ici que relater un fait, sans prétendre toutefois en tirer aucune conséquence défavorable aux jésuites, considérés comme particuliers. On ne peut révoquer en doute les services que plusieurs d’entr’ eux rendirent aux sciences, même en Pologne.
  6. Voyez, pour l’état de la littérature en Pologne, l’Atlas des littératures récemment publié par M. Jarry de Mancy. Les notions exactes qu’il renferme sur la Pologne, sont dues, en partie, aux travaux d’un jeune Polonais M. Léonard Chodzko.
  7. De origine gentis henetieoe.
  8. Par ce traité, Sobieski céda aux Moscovites les villes de Smolensk et de Kiow, le palatinat de Czernichow, et le duché de Novogorod-Siewierski.
  9. Je pourrais indiquer encore p1usieurs erreurs de l’histoire de Pologne, qui, sans être fondamentales, présentent cependant quelque importance. Telle est cette assertion de M. de Salvandy, que ce fut en 1685, pour la première fois, que les Polonais se hasardèrent à tenter le siége d’une place forte. Telle est cette autre erreur, que dans tout le cours des siècles qui précédèrent le règne de, Sobieski, la république n’avait compté qu’un seul membre dans le sacré collège.
    « La presse polonaise, dit encore ; M. de Salvandy, publia, sous le règne de Jean III, plus d’ouvrages que pendant les deux siècles précédens. La langue, jusqu’alors négligée, commença à être en honneur ; et c’est depuis lors surtout que le génie polonais en a multiplié les monumens. » Voici la réponse que je puise dans l’Histoire littéraire de Pologne, publiée en 1815, par le professeur Bentkowski. Après avoir retracé l’état des lumières au XVIe siècle, le savant auteur ajoute : « Ce siècle produisit le plus grand nombre d’écrivains, tant dans la langue nationale, que dans celle de Cicéron, l’Horace et de Tite-Live. Les premiers pourraient aujourd’hui même encore servir de modèle pour la pureté, la simplicité austère de leur style, et sa teinte vraiment polonaises ; les derniers sont très estimés par les étrangers eux-mêmes… Ce n’est que de l’invasion des jésuites (1622) qu’il faut dater la décadence des lumières. Cet ordre religieux commence l’ère des discussions théologiques, qui fut suivie de celle des panégyriques. Le macaronisme latin ajoute encore à la corruption de la langue. Les victoires de Sobieski, plus brillantes qu’utiles, ouvrirent le champ aux panégyristes. Albert Bartochowski, jésuite, dédia au roi Sobieski, à son retour de Vienne, un éloge connu sous le titre de Fulmen Orientis, d’une éloquence affectée, plein d’idées vides et d’un sens obscur ; ce qu’on honorait alors du nom de style élégant et fleuri. Cette apologie plut beaucoup à la cour, et dès-lors l’auteur a trouvé une foule d’imitateurs. Toute la littérature fut bientôt encombrée de panégyriques, où des hommes presque inconnus étaient comparés aux César et aux Alexandre. Pour étaler leur érudition, les auteurs cherchaient à mêler les expressions latines dans les phrases polonaises ; c’était d’une nécessité rigoureuse pour mériter les applaudissemens publics, etc. » Tel fut, selon Bentkowski, le goût littéraire du temps de Sobiéski. Il est impossb1e d’hésiter en présence d’une autorité aussi respectable.
  10. Pensées sur le Gouvernement républicain, 1785.
  11. Les empereurs et les papes ont titré plusieurs familles en Pologne.
  12. Il s’appelait l’orateur depuis le règne de Sigismond-Auguste.
  13. Palatin et châtelain sont d’anciens titres militaires : l’un voulait dire primitivement commandant en chef, l’autre gouverneur d’un château-fort. Comme tels, ils composaient d’abord le conseil royal ; ils formèrent ensuite le sénat du royaume.
  14. Cela ne détruisait point le budget de l’état car celui-ci, consistant en riches régales, n’avait pas besoin d’être voté par les diètes. Elles ne votaient que les impôts pour la guerre et des évènemens urgens.
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