L’Humanité/1933/mars/14/Comment Marx savait se pencher sur la vie et le travail des ouvriers

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J. Raveau
Comment Marx savait se pencher sur la vie et le travail des ouvriers
L’Humanité, 14 mars 1933 (p. 4).
Comment Marx savait se pencher sur la vie et le travail des ouvriers

COMMENT MARX SAVAIT SE PENCHER SUR LA VIE ET LE TRAVAIL DES OUVRIERS


Le numéro de la reçue l’Internationale Communiste[1], en date au 15 janvier 1933, a consacré plusieurs pages à l’Enquête ouvrière que Karl Marx rédigea, enquête qui fut publiée dans la Revue Socialiste du 24 avril 1880, puis dans la Vie Ouvrière, n° 112, du 20 juin 1911.

Marx propose aux ouvriers 100 questions précises. Il leur demande de décrire leurs conditions de travail et celles de la production, de préciser la durée de leurs temps de travail, les formes de sa- lottes pais, en conclusion, ce qui fait l’objet des dernières questions (82 à 100), leurs formes de lutte.

Or, à l’examen de ces 100 questions — cinquante-trois ans après — il n’en est pas une qui ne soit encore d’actualité. Et, aujourd’hui encore, la réponse aux questions posées par Marx constituerait les éléments d’une enquête ouvrière complets.

Aussi pensons-nous qu’il serait des plus utiles pour tous les correspondants ouvriers, pour tous les militants, d’étudier avec attention ces 100 questions et de s’efforcer d’y répondre.

Dans ce questionnaire, nous déclare l’auteur de l’article chapeautant le questionnaire, Marx fait ressortir, par une série de questions bien approfondies, le caractère de classe de l’État bourgeois :

Existe-t-il une surveillance gouvernementale sur les conditions hygiéniques des ateliers ? demande-t-il (17e question). L’employeur est-il tenu, de par la loi, d’indemniser l’ouvrier ou la famille en cas d’accident ? (26e question). Dans le cas de rupture de contrat, quand c’est l’employeur qui est en faute, quelle est sa pénalité ? Quand c’est l’ouvrier qui est en faute, quelle est sa pénalité ? (48e et 49e questions).

Voici quatre questions, énoncées simplement, compréhensibles à tout ouvrier, et qui touchent des revendications ouvrières actuelles — toujours actuelles en régime capitaliste. L’hygiène et la sécurité, les accidents du travail, la rupture de contrat et son corollaire : le délai-congé.

Mieux : le fondateur du mouvement communiste international indique aux travailleurs, dans les 92e, 93e et 94e questions, le rôle de classe des gouvernements de la bourgeoisie, même quand celle-ci, sous la poussée de mécontentement des prolétaires, est obligée de donner ce qu’elle appelle des « lois sociales » :

Connaissez-vous des cas où le gouvernement a abusé des forces publiques pour les mettre au service des employeurs ? Connaissez-vous des cas où le gouvernement soit intervenu pour protéger les ouvriers ?

La seule réponse d’un travailleur à ces questions l’incite, évidemment, à réfléchir. Il sait que le gouvernement — et ses gardes mobiles — dans les grèves plus particulièrement, protège les patrons, et non les ouvriers.

À la lecture des 100 questions, on se rend compte que ce que voulait surtout Marx, c’est que les ouvriers rendent, compte eux-mêmes et se rendent compte aussi de leur propre expérience.

La durée du temps de travail (jours fériés, repos, travail de nuit, heures supplémentaires), le travail des femmes et des jeunes (enseignement professionnel, apprentissage), les contrats (leur durée, leur valeur, leur application, délai-congé rupture), le chômage (travail régulier, irrégulier, saisonnier, les crises), les formés de travail et de salaires (heure, pièces, primes, à la journée, à la semaine, au mois), le mouchardage dans les mines, le loyer et les salariés logés, le budget ouvrier, le coût de la vie, etc. toutes ces questions sont posées.

Et aussi, et surtout, l’hygiène et la sécurité, en rapport avec les progrès techniques :

— Parlez, non seulement de la technique, mais encore de la fatigue musculaire et nerveuse qu’elle impose et de ses effets généraux sur la santé des ouvriers ?

— Avec le développement des machines et de la productivité, l’intensité et la durée du travail ont-elles augmenté ou diminué ?

Connaisses-vous un exemple d’augmentation des salaires comme conséquence des progrès, de la production ?

Tour à tour sont envisagées ensuite : les dimensions de l’atelier, la ventilation, la place assignée à chaque ouvrier, la température, les lieux d’aisances, l’humidité, les poussières, le bruit des machines, la protection de celles-ci, les possibilités d’explosion, le travail dans les mines, dans les usines de produits chimiques, les émanations délétères, l’éclairage, les risques d’incendie, le service médical.

Marx traite aussi des « petites questions ». Celle des amendes, qui préoccupe aujourd’hui tant de travailleurs et travailleuses est nettement posée :

— Si vos salaires sont payés « aux pièces », comment les fixe-t-on ? Si vous êtes employé dans des industries où le travail exécuté est mesuré par la quantité ou le poids, comme c’est le cas dans les mines, votre employeur ou ses commis ont-ils recours à des [illisible] pour vous frustrer d’une partie de votre gain.

Des millions de travailleurs exploités en France pourraient, sur cette simple question, apporter tout un ensemble de faits : vol à la bascule pour les mineurs de fer de l’Est ; vol sur le poids de bennes emplies, sous prétexte de « charbon sale », dans toutes les mines de houille ; vol sur le métrage dans les usines textiles, etc…

Et voici, pour les métallos (les pièces loupées), pour les textiles (amendes pour un défaut dans la pièce), une autre question de Marx à laquelle tous sont à même de répondre affirmativement :

— Si vous êtes payés aux pièces, fait-on, de la qualité de l’article, un prétexte pour des déductions frauduleuses vos salaires ?

Enfin, la question devient précise :

Parlez des règlements et des pénalités établis par votre employeur pour « le gouvernement » de ses salariés.

Quels sont les règlements et les amendes pour les retards ?

Il faudrait pouvoir tout citer. Mais ce qui ressort clairement de ce « questionnaire » c’est l’intérêt profond de Marx pour la vie des prolétaires et l’étude attentive qu’il faisait et de leurs conditions de vie, et de leurs conditions de travail.

C’est que Marx a senti, a défini, scientifiquement, « le rôle historique du prolétariat consistant de la conquête de la dictature du prolétariat, condition indispensable de la liquidation de toutes les classe et de l’édification de la société sans classe ». — J. RAVEAU.


  1. L’Internatonale Communiste, le numéro 2 francs. Bureau d’ Éditions, 132, faubourg Saint-Denis, Paris-10e.